Homélie pour le 4e dimanche T.O. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 4,21-30.
En ce temps-là, dans la synagogue de Nazareth, après la lecture du livre d’Isaïe, Jésus déclara : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. »
Tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. Ils se disaient : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? »
Mais il leur dit : « Sûrement vous allez me citer le dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même”, et me dire : “Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm ; fais donc de même ici dans ton lieu d’origine !” »
Puis il ajouta : « Amen, je vous le dis : aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.
En vérité, je vous le dis : Au temps du prophète Élie, lorsque pendant trois ans et demi le ciel retint la pluie, et qu’une grande famine se produisit surtoute la terre, il y avait beaucoup de veuves en Israël ;
pourtant Élie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles, mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon, chez une veuve étrangère.
Au temps du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; et aucun d’eux n’a été purifié, mais bien Naaman le Syrien. »
À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux.

Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas.
Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.

COMMENTAIRE

Une question m’habite souvent lorsque j’entends les textes de la Parole de Dieu : que voulons-nous dire quand nous affirmons avoir la foi en Dieu ? Il est important de répondre à cette question, car c’est la question qui habite tous ceux et celles que notre foi questionne. Je répondrais donc, au-delà des affirmations dogmatiques, que la foi en Jésus Christ implique l’expérience d’une proximité avec Dieu que l’on pourrait qualifier d’amitié, d’intimité, d’amour avec Dieu. Il est lui le Créateur de toutes choses, le Maître de la vie, en qui nous mettons toute notre confiance. Il est notre roc, comme l’affirme le psalmiste. « Ma forteresse et mon roc, c’est toi », dit-il !

Quand on n’a pas cette expérience de Dieu, qui est bien plus qu’une connaissance intellectuelle, Dieu est souvent perçu par l’Homme comme un rival, un empêcheur de tourner en rond, un rabat-joie, une contrainte à notre liberté. Mais nous le savons, cette représentation de Dieu est une caricature, une idole, un Dieu fabriqué de main d’homme. Parfois ce sont les chrétiens eux-mêmes qui ont contribué à cette image déformée de Dieu.

Tout comme il y a eu dans le judaïsme des mouvements ou des écoles spirituelles qui ont défiguré la représentation de Dieu, et que Jésus a vivement condamnés, il en est de même dans le christianisme. D’ailleurs, notre Église au Québec n’y a pas échappé au siècle dernier, suite à cette influence du jansénisme avec sa morale austère, qui voyait le péché partout et qui trop souvent a recouvert notre société d’une chape de plomb spirituelle qui marque encore certaines mentalités, et qui est certainement l’un des facteurs ayant contribué à une désaffection importante à l’endroit de l’Église.

Mais en rester à ce passé et à cette vision des choses, c’est oublier combien d’hommes et de femmes de grand courage ont assumé le défi de l’évangile avec un grand esprit de liberté et de miséricorde. Nous leur sommes redevables si nous sommes ici aujourd’hui, et c’est à nous maintenant de relever le défi de l’évangile pour ce temps qui est le nôtre.

Mais comment allons-nous témoigner de Dieu à nos contemporains quand si peu veulent entendre ? À chacun et chacune de nous de trouver les occasions pour le faire, mais une conviction m’habite. Il nous faut tout d’abord apprendre à engager ce dialogue entre nous, les croyants, afin de nous dire en quoi Dieu compte vraiment pour nous. Car c’est là un exercice transformateur qui ne peut que nous aider à approfondir notre foi, à nous l’approprier et à nous émerveiller de ce que Dieu fait chez l’autre. Quand on aime, il n’y a pas de plus grande joie que de partager cet amour avec d’autres.

Les textes de la Parole de Dieu pour ce dimanche sont porteurs de grandes vérités sur Dieu. Il y a tout d’abord cette affirmation extraordinaire au livre de Jérémie où Dieu lui dit : « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère je te connaissais ». Il nous faut entendre cette affirmation comme si elle nous était adressée, car elle l’est. De toute éternité, Dieu nous a aimés et il nous a voulus. Pensons ici au couple qui attend un enfant, un enfant longtemps désiré, et qui enfin s’annonce lorsque la femme est enceinte. Cet enfant est déjà aimé par ses parents. Il est l’expression la plus parfaite de leur amour. L’on pourrait dire qu’à travers cet enfant leur amour se fait chair !

Voyez la belle prière du psalmiste quand il dit à Dieu : « Toi mon soutien dès avant ma naissance, tu m’as choisi dès le ventre de ma mère ». Voilà la réalité spirituelle qui est la nôtre et la grandeur de notre relation à Dieu. Nous sommes faits pour Dieu, de toute éternité voulus par lui, aimés par lui du plus grand amour qui soit.

Par ailleurs, la foi en Jésus Christ comporte aussi un autre versant. Elle implique aussi l’expérience d’une proximité renouvelée avec le prochain. C’est Jean-Paul Sartre, philosophe athée, qui disait de l’Homme qu’il était une passion inutile. Mais pour nous, l’Homme est la plus grande passion de Dieu, sa vie a une direction, un but, une finalité. Nous sommes faits par amour, et comme le souligne saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens, « l’amour ne passera jamais ». Paul nous rappelle que l’amour dans nos vies doit l’emporter sur tout, même sur une certaine foi en Dieu qui parfois devient idéologie, doctrine, rigidité, au mépris de la miséricorde et du souci du prochain. Comme ces paroles sont fortes quand Paul affirme : « j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien ».

L’amour avec lequel Dieu nous a fait porte en lui-même un appel à la réciprocité, à la ressemblance. C’est un amour qui nous configure au Christ, et c’est avec ce même amour que nous devons retourner vers Dieu, entrainant à notre suite nos frères et sœurs du monde entier, solidaires de leurs misères, de leurs peines et de leurs joies. Car nul ne va au ciel tout seul, nul ne peut faire bande à part, au risque de se retrouver infiniment seul devant Dieu. Le prochain est un chemin vers Dieu, il est le seul chemin et Jésus Christ nous en a ouvert la voie.

C’est saint Alphonse de Liguori qui disait au sujet de notre foi en Dieu : « Si on devait se tromper de Dieu, vaudrait mieux le faire en exagérant sa bonté qu’en durcissant sa justice. » Un autre saint disait que si le Christ lors du jugement lui reprochait d’avoir été trop miséricordieux, il ne pourrait que lui répondre : « Et vous Seigneur, ne l’avez-vous pas été ? »

Pour relever ce défi de la miséricorde et de la solidarité, Jésus nous laisse sa Parole, il nous donne son esprit, il nous demande de faire Église, et il nous invite à vivre l’aujourd’hui de Dieu. C’est ainsi que l’on peut comprendre l’affirmation de Jésus à la synagogue quand il dit : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. »

La bonne nouvelle du Christ est toujours pour aujourd’hui. Et à cause de cela, elle agira toujours comme une contestation des valeurs de notre monde où les faibles sont rejetées, les pauvres sont méprisés, les droits des petits sont bafoués. Comme l’affirme le pape François, être chrétien signifie avoir « les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5), sentiments d’humilité et de don de soi, de détachement et de générosité [9].

Alors, pourquoi ne pas prendre le temps en couple, en famille, entre amis, ente disciples, de nous dire quels sont ces sentiments du Christ qui nous habitent, de nous dire cette foi en Dieu qui se fraie son chemin au cœur de nos vies. Car ces partages ne peuvent que réveiller en nous la présence de Celui qui se tient à la porte de notre monde et qui frappe. Et si nous savons reconnaître cette présence et en parler, nous pourrons alors mieux témoigner de Lui.

Yves Bériault, o.p.

 

 

Homélie pour le 3e dimanche T.O. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 1,1-4.4,14-21.
Beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous,
d’après ce que nous ont transmis ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole.
C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi,
afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as entendus.
Lorsque Jésus, dans la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région.
Il enseignait dans les synagogues, et tout le monde faisait son éloge.
Il vint à Nazareth, où il avait été élevé. Selon son habitude, il entra dans la synagogue le jour du sabbat, et il se leva pour faire la lecture.
On lui remit le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit :
« L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés,
annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. »
Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui.
Alors il se mit à leur dire : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. »

COMMENTAIRE

Imaginez une vieille maison à la campagne. Vous montez au grenier et il y a là le vieux coffre à souvenirs. Vous l’ouvrez et vous en faites l’inventaire. Photo de mariage de grand-père et grand-mère, photos des enfants, une généalogie, des lettres d’amour que grand-père et grand-mère s’écrivaient pendant leurs fiançailles, le sermon de leur mariage, quelques prières composées pour les grands moments de leur vie, un ancien bail, des souvenirs de voyages, cartes postales, photos de familles, les plans de la première maison, un voile de mariée, un poème offert par les enfants à l’occasion du cinquantième anniversaire de leur mariage. Vous découvrez dans ce coffre l’histoire d’un couple et d’une famille, c’est le coffre à trésor d’une belle histoire d’amour. Je me permets un exemple tout personnel. Il s’agit de la lettre de mon grand-père maternel en réponse à la demande de mon père d’épouser ma mère, lettre envoyée il y a maintenant 70 ans :

Saint-Gabriel de Gaspé, 29 mai 1946. Cher monsieur, je viens répondre à votre lettre me demandant la main de ma petite Annabelle. Ah oui, certainement je vous la donne, espérant qu’elle fera votre bonheur et en même temps le sien. Je sais que vous saurez la rendre heureuse. Je peux vous dire que je vous donne la perle de mes filles — elle a toujours été bien bonne pour nous ses parents. En la perdant, nous perdons beaucoup, ce n’est pas sans regret, mais que voulez-vous, c’est la vie. Et bien cher monsieur, nous espérons d’avoir l’honneur de vous connaître l’un de ces jours, vous serez le bienvenu en notre humble demeure.

Ce fut le début d’une belle histoire d’amour qui dura 56 ans. Nous aussi en Église nous vivons une très belle histoire d’amour, et notre coffre à souvenir c’est le livre de la Parole de Dieu, c’est la Bible. Il s’agit d’une bibliothèque composée de 73 livres et qui raconte la vie de nos ancêtres dans la foi. Il y a là des livres d’histoires, des poèmes, des prières, les plans de construction du Temple de Jérusalem, des paroles de Sagesse, les messages des prophètes, des contes, et surtout le témoignage de ceux et celles qui ont connu Jésus Christ. Ces textes sacrés sont sans cesse proclamés dans nos assemblées.

Comment ne pas évoquer ici une expérience analogue qui est rapportée au livre de Néhémie ? Vous avez remarqué l’émotion du peuple à l’écoute de la Parole de Dieu dans notre première lecture ? C’est qu’au retour d’Exil, le Temple est reconstruit, la cité sainte est restaurée et le peuple retrouve son identité tout d’abord en se rassemblant autour de la célébration de la parole.

Ce passage du livre de Néhémie vient nous rappeler combien la Parole de Dieu est centrale dans notre vie de foi. Elle est transformatrice, elle a le pouvoir non seulement de nous interpeller, mais aussi de convertir nos cœurs. Lors du concile Vatican II, les Pères conciliaires avaient beaucoup réfléchi au rôle de la Parole de Dieu dans l’assemblée liturgique, et ils avaient affirmé que lorsque la parole est proclamée, c’est le Christ lui-même qui en fait l’annonce. Cette affirmation repose sur deux aspects fondamentaux de la Parole de Dieu qui ont été mis en évidence lors de ce concile.

Tout d’abord, notre Dieu parle. La Parole de Dieu est avant tout un fait d’expérience dans la Bible. Dieu parle à des personnes privilégiées. L’on songe ici à Abraham, à Moïse, aux divers prophètes. Ensuite, à la charnière de l’A.T. et du N.T., il y a Marie, les Apôtres, saint Paul, et si l’on fait un saut dans le temps, il y a nous tous ici rassemblés. La manière dont Dieu s’adresse à nous peut varier, bien sûr, elle est adaptée à chacun et chacune de nous, selon nos missions personnelles. Dans la Bible l’on nous rapporte que Dieu s’est adressé à des personnes par des visions et des songes, par une inspiration intérieure, ou encore de bouche-à-bouche comme avec Moïse. Mais une chose est certaine, tous les amis de Dieu, qu’ils soient prophètes, mystiques ou simples croyants, ont conscience que Dieu leur parle dans le secret de leur cœur, qu’il les guide mystérieusement et qu’il leur parle avant tout par sa Parole. Mais pourquoi Dieu parle-t-il ?

Si notre Dieu parle, c’est qu’il veut se faire connaître. N’est-ce pas là l’expérience fondamentale de tout parent avec son enfant ? S’il cherche à lui apprendre à parler, bien que ce soit là une nécessité de la vie, le père et la mère qui encouragent l’enfant à balbutier ses premiers mots souhaitent surtout entendre de sa bouche les mots les plus beaux au monde : maman, papa ! Dans la reconnaissance du parent par l’enfant est ancrée la nature même de l’expérience de la famille où l’enfant apprend à se situer dans un réseau de vie et de relations, et devient ainsi pleinement humain, dans la mesure où il reconnaît ses parents non seulement comme des êtres différents de lui, comme des personnes, mais aussi comme étant ceux qui lui ont donné la vie, et par qui passe sa croissance physique, affective, morale et spirituelle.

Si l’enfant au début de sa vie est essentiellement un être de besoin, dépendant de ses parents, il apprend peu à peu à les aimer pour eux-mêmes. Il devient un être de désir, non plus seulement de besoin, qui, une fois adulte, recherchera surtout chez ses parents leur amitié et leur affection. Et cet enfant un jour, quand ses parents seront vieux, s’il parvient à une véritable maturité humaine, il pourra même devenir un parent pour ses parents et veiller sur eux dans leurs besoins, dans leur vieillesse.

Sans être du même ordre, notre relation à Dieu n’est pas tellement différente. Dieu aussi veut se faire connaître de nous, et nous entraîner dans ce mouvement d’une connaissance réciproque, où nous apprenons à l’aimer tout simplement pour qui il est, et non plus pour ce qu’il peut nous accorder. C’est pourquoi Dieu veut que nous l’appelions Abba, Père, car cette vie humaine qui est la nôtre s’enracine dans la sienne, elle vient de lui et va vers lui. Dieu nous parle donc pour se faire connaître, pour que grandisse entre lui et nous, l’amour et la communion, et que nous puissions ainsi atteindre notre pleine stature d’enfants de Dieu, créés à son image, capables de veiller à fois sur le prochain et sur Dieu lui-même. Oui, veiller sur Dieu. N’avons-nous pas la garde de Dieu en ce monde, lui qui s’est remis entre nos mains en son Fils Jésus ?

Pour la tradition judéo-chrétienne, la Parole de Dieu a pour centre la personne du Christ. C’est par Lui, Parole créatrice du Père, que tout a été fait. Et ce Fils entre pleinement dans l’histoire humaine en revêtant notre chair, se faisant solidaire de nous. C’est cette genèse de l’histoire du salut que nous raconte la Bible, car elle ne se réduit pas à un ensemble de textes à lire et à méditer, mais la Bible c’est avant tout une Personne venant à notre rencontre, « à pas de brise légère comme Dieu se promenant au crépuscule dans le jardin de l’Éden, à la recherche de l’homme…[1] » C’est lui qui vient au-devant de nous chaque fois que la Parole de Dieu est proclamée dans nos assemblées.

C’est pourquoi il nous faut demander à Dieu de faire de nous de véritables auditeurs de la parole, afin de nous laisser trouver par lui lorsqu’elle est proclamée ! Amen.

Yves Bériault, o.p.

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[1] Sylvie Germain, op. cit. p. 9, dans MAURICE ZUNDEL, de Bernard de Boissière et France-Marie Chauvelot, Presses de la renaissance, Paris, 2004, 460 p.

 

 

Homélie pour le 2e dimanche T.O. Année C

Cana

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 2,1-11.
Le troisième jour, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là.
Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples.
Or, on manqua de vin. La mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. »
Jésus lui répond : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. »
Sa mère dit à ceux qui servaient : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. »
Or, il y avait là six jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs ; chacune contenait deux à trois mesures, (c’est-à-dire environ cent litres).
Jésus dit à ceux qui servaient : « Remplissez d’eau les jarres. » Et ils les remplirent jusqu’au bord.
Il leur dit : « Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent.
Et celui-ci goûta l’eau changée en vin. Il ne savait pas d’où venait ce vin, mais ceux qui servaient le savaient bien, eux qui avaient puisé l’eau. Alors le maître du repas appelle le marié et lui dit : « Tout le monde sert le bon vin en premier et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. »
Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.

COMMENTAIRE

Dès les premiers siècles de l’Église l’on a associé à la fête de l’Épiphanie le baptême de Jésus et les noces de Cana, trois événements fondamentaux qui inaugurent à la fois le début de la vie publique de Jésus, ainsi que sa manifestation au monde. Trois épiphanies ! D’ailleurs, n’est-il pas dit de Jésus à la fin du récit des noces de Cana : « Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. »

Plus que tous les autres évangiles, l’Évangile de Jean peut certainement être appelé celui de la manifestation de la Gloire du Seigneur. Ce mot « gloire » est sans doute celui qui se rapproche le plus du mot « divinité ». Et telle est l’intention de l’évangéliste. Il se propose de dévoiler l’identité de Jésus en plaçant ses lecteurs dans le contexte d’une noce où Jésus est présenté comme le véritable époux de la noce. Il vient nous épouser ! C’est ainsi qu’il faut lire ce récit du miracle de Cana.

« Voici l’Agneau de Dieu », annonçait Jean Baptiste au sujet de Jésus. Et avec sa présence à Cana, nous voici conviés par l’évangéliste Jean aux noces de l’Agneau, dans le contexte d’un mariage qui ne sert que de prétexte pour mettre en évidence les épousailles du Christ avec l’humanité. L’évangéliste Jean ne nous met pas en présence d’un miracle « ordinaire ». Il s’agit en fait du premier signe de Jésus dans son évangile, véritable révélateur de qui il est pour nous.

Voyez comment se déroule cette noce inoubliable. Tout d’abord, à la demande de Marie qui se désole du manque de vin des époux, Jésus semble refuser la requête de sa mère. « Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? » lui répond-il. Bien des exégètes se sont penchés sur la signification de cette phrase. Comment Jésus peut-il répondre ainsi à sa mère ? Et pourtant, il accomplit le miracle demandé. « Femme. Qui y a-t-il entre toi et moi ? » Comme si Jésus se faisait une réflexion à haute voix, face à sa mission et aux événements à venir. Marie elle n’est pas du tout perturbée par la réponse de son fils. Imperturbable, elle poursuit sa mission et dit simplement aux serviteurs : « Faites tout ce qu’il vous dira ».

Marie est celle qui parle au nom des époux, celle qui intercède parce que la joie n’est plus de la fête. « Ils n’ont plus de vin », dit-elle à son fils. Saint Jean ne cherche pas à développer ici une théologie mariale et pourtant le rôle qu’il accorde à Marie, la Mère du Seigneur, est d’une importance capitale. On le verra lorsque nous nous retrouverons au pied de la croix et que Jésus confiera la mère et le disciple l’un à l’autre. Mais l’important dans ce récit n’est pas tellement le rôle de Marie que l’action de Jésus en notre faveur.

Six jarres de pierres sont donc devant nous, vides. Elles représentent la loi juive qui est parvenue à son terme et que Jésus va faire remplir d’eau et transformer en un vin qui fera s’exclamer d’admiration le maître de la salle devant la qualité de ce vin. Il va s’adresser à l’époux, qui est celui qui doit fournir le vin pour les noces, et il va lui dire : « Tu as gardé le meilleur vin pour la fin. » L’on comprend ici que l’époux qui fournit ce vin excellent c’est Jésus. Ce sont les noces de l’Agneau auxquelles tous sont conviés et dont le miracle de Cana est le premier signe. Ce sont les noces du vin en surabondance, les noces de l’eau vive !

Jean emploie le mot « signe » plutôt que miracle, car le changement de l’eau en vin n’est pas une fin en soi, mais une indication, un signe, quant à l’identité de Jésus. Il en sera ainsi pour tous les autres miracles dans l’évangile johannique. Ce signe révèle la gloire de Jésus, celle qu’il avait au commencement auprès du Père.

Thomas d’Aquin commente le miracle des noces de Cana en précisant que dans les Écritures le vin signifie souvent la « sagesse divine », alors que l’eau représente souvent « la sagesse de ce monde », telle qu’on la retrouve chez les philosophes païens. Le passage à effectuer n’est pas de mêler l’eau au vin, mais de transformer l’eau en vin. C’est Dostoïevski qui souligne dans son roman Les frères Kamarazov que le premier miracle du Christ a consisté à apporter la joie aux hommes. Mais il ne faut pas s’y méprendre, il s’agit de la joie des fiançailles !

Déjà, le prophète Osée avait comparé l’amour de Dieu pour son peuple à celui de l’amour d’un fiancé pour sa fiancée. Ce thème des épousailles de Dieu avec l’humanité va revenir constamment dans la bouche des prophètes. Qu’il s’agisse des prophètes Isaïe, Jérémie, Ézéchiel ou encore d’un livre poétique comme le Cantique des Cantiques, l’on retrouve chez eux tout le vocabulaire des fiançailles et des noces. Et Dieu, qui a tellement aimé le monde, va venir à nous dans la personne même de son Fils, porteur de cette passion de Dieu pour chacun et chacune de nous.

La joie chrétienne a sa source et son enracinement dans la réalisation de cette nouvelle incroyable que le Créateur du ciel et de la terre, et de tous les univers, nous aime d’un amour infini, parce qu’il nous a donné la vie et que nous sommes son bien le plus précieux.

Alors, comment cette joie se déploie-t-elle dans nos vies ? Qu’y a-t-il entre nous et Jésus ? Car il ne faut pas s’y méprendre, la joie des noces n’est pas quelque chose d’éphémère ou d’artificiel. Elle jaillit d’une source profonde en nous et elle nous fait nous tenir debout et sans crainte devant l’avenir, et devant les exigences du présent.

À titre d’illustration, je reprends ici une réflexion de mon confrère dominicain Denis Gagnon qui écrivait ceci dans son billet du 10 janvier dernier :

Il y a quelques années, un poste de télévision américaine diffusait une annonce publicitaire pour la promotion de la vocation religieuse. Une publicité fort originale. On voyait un malade couché sur un lit, le corps recouvert de plaies répugnantes. Devant lui, dos à la caméra, une religieuse refaisait les pansements. On entendait une voix qui disait : « Je ne ferais pas cela pour un million ». Et la religieuse, en se tournant vers la caméra, d’ajouter : « Moi non plus ! »

Ce message reprenait une réflexion de Mère Teresa de Calcutta. La célèbre religieuse disait à peu près ceci en parlant de sa tâche auprès des mourants abandonnés dans les rues de l’Inde : « Je ne pourrais pas faire cela pour un million de dollars, mais je suis prête à faire davantage pour l’amour de Dieu. »

Et c’est là que la question de Jésus à sa mère prend tout son sens pour nous : « Qu’y a-t-il entre toi et moi ? », nous demande Jésus. Qu’y a-t-il entre toi et lui ? Jusqu’où ta foi te conduit-elle ? Jusqu’où aimerais-tu aller, jusqu’où aimerais-tu aimer ? Bien sûr, il y a l’idéal évangélique qui nous interpelle, mais il y a aussi nos limites personnelles et notre péché qui nous retiennent.

C’est pourquoi en ce dimanche des noces de l’Agneau, osons faire cette demande confiante au Seigneur : « Viens changer mon eau en vin ! Alors je pourrai faire tout ce que tu voudras, comme nous y invite ta mère la Vierge Marie ! »

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le Baptême du Seigneur

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 3,15-16.21-22.
Or le peuple était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ.
Jean s’adressa alors à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu.
Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit.
L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

COMMENTAIRE

Depuis les tout premiers siècles de l’Église, la fête des Rois mages ainsi que le baptême du Seigneur ont toujours été associés à son épiphanie, c’est-à-dire à sa manifestation au monde, les mages représentant les nations païennes, à qui le Sauveur est présenté, tandis que le baptême de Jésus par Jean Baptiste marque le début de son ministère public, alors que la voix de Dieu nous révèle son identité : « Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. »

Chez tous les évangélistes, le ministère de Jésus commence lors de son baptême. La tradition est très ferme sur ce point. Il y a donc là un évènement capital dans la vie de Jésus où l’évangéliste, à travers signes et symboles, nous dévoile à la fois son identité ainsi que le but de sa mission parmi nous. On pourrait penser à un tableau impressionniste où le peintre Luc, avec des touches subtiles qui lui sont propres, nous présente la bonne nouvelle du salut : il y a l’eau et la foule, la voix de Dieu et la colombe, mais surtout, au milieu d’eux, la présence de Jésus qui prie.

Précisons tout d’abord que le baptême que reçoit Jésus, ce n’est pas encore le baptême chrétien. Il s’agit d’une démarche de pénitence et de conversion qui n’est pas une coutume juive traditionnelle, mais un rituel propre à Jean Baptiste, et qui survient alors qu’il y a une grande effervescence dans toute la Judée. Le contexte historique et social est le suivant.

La voix du dernier prophète s’est éteinte 450 ans plus tôt avec la mort du prophète Malachie. Le pays est sans roi depuis près de six cents ans, constamment occupé par des envahisseurs païens, et le peuple se demande quand vont se réaliser les promesses de Dieu tant annoncées par les prophètes. N’est-ce pas Isaïe qui proclamait dans notre première lecture : « Voici votre Dieu. Voici le Seigneur Dieu : il vient avec puissance et son bras est victorieux ». Mais même Isaïe semble pousser un soupir d’impatience quand il s’exclame ailleurs : « Ah ! Si tu pouvais déchirer les cieux et descendre ». Si tu pouvais enfin venir nous sauver !

En réponse à ces promesses, et à cette attente, survient Jean Baptiste le prophète à une époque de ferveur messianique, surtout chez les pauvres de Dieu. Ces pauvres on les appelle les anawim. Ils sont ceux qui espèrent tout de Dieu comme la Vierge Marie, saint Joseph et Syméon, car de plus en plus, des voix se font entendre pour dire que le Messie va bientôt venir, que Dieu va enfin accomplir sa promesse de salut.

Certains se demandent si ce n’est pas Jean Baptiste qui est le Messie, mais lui il annonce la venue d’un plus puissant que lui, et quand il le reconnaît en la personne de Jésus, il s’étonne toutefois de sa présence dans les eaux du Jourdain. Même Jean Baptiste est décontenancé par ce Messie qui prend place parmi les pécheurs, et les plus pauvres. La même question s’impose à nous en cette fête : mais qu’est-ce que Jésus fait là et pourquoi se fait-il baptiser ?

L’évangéliste Luc nous raconte ce qui suit : « Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. » 

La présence de tout le peuple lors du baptême de Jésus est propre à l’évangéliste Luc. Ce dernier veut ainsi nous rappeler que le Fils de Dieu assume pleinement notre condition humaine ; il la prend sur lui avec son poids de péché, il marche avec nous, il se tient parmi nous, comme le grand priant, le grand intercesseur. En plaçant Jésus parmi tout le peuple, l’évangéliste Luc veut nous montrer à quel point Jésus s’est lié à notre humanité, en se faisant solidaire des hommes et des femmes de ce monde en quête de salut et de pardon, et qui sont représentés par cette foule descendant dans le Jourdain à l’appel de Jean Baptiste.

Un autre élément important dans le récit du baptême de Jésus, c’est la voix de Dieu. Cette voix qui déchire les cieux, et qui vient réaliser le rêve du prophète Isaïe, nous dévoile l’identité même de Jésus. Il est le Fils bien-aimé du Père. Et quand Dieu dit : « aujourd’hui, je t’ai engendré », c’est là la reprise d’un psaume qui était chanté lors de l’intronisation d’un roi en Israël, ainsi qu’à chacun de ses anniversaires. Jésus est ici proclamé non seulement Fils de Dieu, mais il est déclaré Seigneur, Roi de l’Univers.

Quant à la colombe, un autre détail significatif de notre récit, elle représente l’Esprit Saint. Non seulement elle nous introduit dans le mystère trinitaire, car le Père, le Fils et l’Esprit Saint sont présents dans cette scène du baptême, mais la colombe est aussi symbole de création et de renouveau. On pense ici à la colombe après le déluge ou encore à l’esprit du Seigneur qui planait sur les eaux au moment de la création du monde.

En soulignant la présence de la colombe, l’évangéliste Luc veut nous dire que l’heure de la nouvelle création a sonné. Non seulement Jésus est-il Dieu avec nous, mais il est aussi Dieu pour nous. Son baptême est l’expression de son amour pour nous, un amour solidaire qui se donnera jusqu’à la mort, et déjà, par ce baptême qu’il reçoit, Jésus nous prend sur ses épaules, comme il a pris sa croix. Il prend sur lui nos péchés et se fait baptiser avec le peuple, lui qui était sans péché.

C’est dans cette dynamique que nous entrons lorsque nous recevons le baptême. Le baptême de Jean Baptiste est en quelque sorte une préfiguration du baptême chrétien. Il est transfiguré par la présence de Jésus et désormais, quand ce geste sera posé en Église, ce ne sera plus seulement une volonté de conversion qui sera manifestée, mais c’est la vie toute entière du baptisé qui sera remise entre les mains du Christ. Le baptême fait de nous non seulement ses disciples, mais il nous configure au Christ, c’est une adhésion à la vie même de Jésus.

Un jour, une personne m’a demandé si je faisais autant de baptêmes que de funérailles à notre paroisse. La réponse est non, bien que nous recevions régulièrement des demandes de baptême. Malheureusement trop d’hommes et de femmes ignorent à quel point Dieu les aime et combien cet amour a le pouvoir de transfigurer leur vie. C’est pourquoi il nous faut porter sans cesse ce souci et ce désir d’annoncer la bonne nouvelle de Jésus Christ.

Il ne s’agit pas de convertir pour faire nombre, ou de se rassurer en n’étant pas les seuls à croire. Non. Il s’agit avant tout de partager avec d’autres ce bonheur de croire en Dieu, de la même manière qu’on ne peut garder pour soi notre émerveillement devant un livre ou un film qui nous séduit, ou un coucher de soleil à couper souffle, ou une bonne nouvelle qui fait irruption dans nos vies.

Quand nous aimons, il est normal de vouloir partager ses coups de cœur avec les autres. Et il n’y a pas plus grand coup de cœur que le bonheur de croire, que la présence de Dieu dans une vie, qui de mille et une manière nous redit sans cesse : « Tu es ma fille bien aimée, tu es mon fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour. » Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour l’Épiphanie du Seigneur

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 2,1-12.
Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem
et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. »
En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui.
Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ.
Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète :
Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. »
Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ;
puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. »
Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant.
Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie.
Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

COMMENTAIRE

Je me souviens alors que j’étais enfant, la fête de l’Épiphanie était le moment tant attendu, où l’on pouvait enfin placer dans la crèche, sous le sapin, les trois Rois mages, tout près du berceau de Jésus. Nous trouvions toujours que c’était un peu tard, nous les enfants, pour placer ces personnages. Après tout, le sapin avait donné le meilleur de lui-même et il ne lui restait plus que quelques jours à orner le salon familial.

La préparation de la crèche de Noël ressemblait à s’y méprendre à une pièce de théâtre, où nous placions les différents acteurs de la naissance de Jésus. Les Rois mages étaient sans doute les personnages les plus fascinants avec leurs vêtements somptueux, leurs chameaux, et leurs présents d’or, d’encens et de myrrhe. À travers ces figurants, c’est la merveilleuse histoire de Noël qui se déroulait sous nos yeux, et notre foi d’enfants prenait peu à peu son envol avec cette mise en scène annuelle de notre crèche familiale.

Toutefois, nous n’étions pas conscients de l’intrigue qui se jouait autour de nos mages et de l’Enfant Jésus. « Le roi Hérode fut pris d’inquiétude, et tout Jérusalem avec lui », nous dit l’évangéliste Matthieu. Que savions-nous en effet de la peur qui s’était emparée de Jérusalem, quand les mages annoncèrent à Hérode la naissance du Messie ? Que savions-nous de l’inquiétude des élites religieuses, ou des sombres intentions d’Hérode ?

L’histoire des Rois mages est comme une parabole où le sens est beaucoup plus riche qu’il ne semble à première vue. Derrière la joie qui se manifeste dans la nuit de Noël, une terrible tragédie se met déjà en branle, mais qui n’est pas représentée lorsque nous montons nos crèches.

Dès sa naissance, la vie de Jésus est en danger, car comme le chante la Vierge Marie dans son Magnificat, il vient disperser les superbes, et renverser les puissants de leurs trônes. Pas étonnant qu’Hérode et tous les pouvoirs cruels et malveillants de ce monde s’opposent à lui et à son message de paix. Cet enfant c’est l’envoyé du Père qui vient convertir nos mentalités, nos façons de faire, en guérissant nos cœurs blessés. Il vient nous aider à vaincre l’égoïsme par l’amour, à surmonter le péché par la grâce, et ainsi participer à sa victoire sur le mal. Aujourd’hui, nous célébrons la manifestation de cet amour pour notre monde. C’est la fête de l’Épiphanie !

L’Épiphanie ! Ce mot signifie pour nous la révélation de la gloire de Dieu sous une forme humaine. « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous », nous dit l’évangéliste Jean. La nouvelle de son incarnation est manifestée au monde lors de la visitation des Rois mages, qui viennent des confins de l’Orient. Avec eux, nous contemplons le mystère dévoilé à Bethléem, l’Emmanuel, Dieu avec nous. Les mages représentent toutes les nations de la terre qui cherchent dans la nuit, une lumière pour les guider et qui se trouve chez cet enfant couché dans une mangeoire. La venue des mages à la crèche est l’accomplissement de la prophétie d’Isaïe qui proclamait : « Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. »

L’Épiphanie ! Une histoire qui fascine jeunes et vieux, mais qui n’est pas sans conséquence pour ceux et celles qui mettent leur foi dans l’enfant de Bethléem. Le récit évangélique se termine ainsi : « Tombant à genoux, les mages se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais ensuite, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. »

« Par un autre chemin », nous dit l’évangéliste. Suivre le Christ implique d’engager nos vies dans une nouvelle direction, sur des chemins contraires aux Hérode de ce monde. Il s’agit d’une suite marquée par l’Esprit de Jésus, où l’on marche sur ses traces, dans ses pas à lui, et où peu à peu l’on devient comme lui.

Mais qu’ont fait les mages avant de partir par un autre chemin ? Ils ont ouvert leurs trésors et les ont offerts à Jésus en hommage. Si nous tentons d’interpréter ce passage de manière spirituelle et symbolique, il pourrait signifier que si nous acceptons de nous laisser conduire sur des chemins nouveaux par l’Esprit du Seigneur, il nous faut tout d’abord présenter à Dieu notre trésor, lui offrir ce que nous possédons de plus précieux.

Et quel est donc ce trésor ? Et bien, c’est notre désir ! Notre désir de faire le bien, de goûter le vrai bonheur. Notre désir de nous faire proches de Dieu et du prochain, notre désir d’être bon. C’est là le plus beau trésor que nous puissions offrir à Dieu, en lui disant : Et fais Seigneur que je ne sois jamais séparé de toi !

Quant à Dieu, il est prêt à tout nous donner, à tout pardonner. Rappelez-vous les paroles du Père au fils aîné, dans la parabole de l’enfant prodigue : « Mon enfant, tout ce qui est à moi est à toi. » Ces paroles sont pour chacun et chacune de nous, et c’est cette promesse incroyable qui trouve son accomplissement avec la naissance du Messie, et qui est proclamée au monde entier lors de la visitation des mages. C’est cela l’Épiphanie ! La promesse de Dieu qui se fait chair, qui se fait l’un de nous et qui se donne à nous comme le plus incroyable des cadeaux.

Alors, comme les Rois mages, adorons nous aussi l’enfant de la crèche. Nous pouvons le contempler en particulier dans l’eucharistie, ce lieu privilégié de la manifestation du Fils de Dieu au monde. Offrons-nous à lui en cette fête, présentons-lui le meilleur de nous-mêmes, afin qu’il puisse faire de nous, comme il est dit dans notre prière eucharistique, une éternelle offrande à la gloire du Père.

Ainsi, nous pourrons nous engager sans crainte sur les chemins imprévus de la vie, guidés par l’étoile des Mages, avec cette assurance que l’Emmanuel marche avec nous et qu’avec lui nous serons vainqueurs, malgré tous les Hérode de ce monde. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le Jour de l’An

Solennité de Sainte Marie Mère de Dieu

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 2,16-21.
En ce temps-là, les bergers se hâtèrent d’aller à Bethléem, et ils découvrirent Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans la mangeoire.
Après avoir vu, ils racontèrent ce qui leur avait été annoncé au sujet de cet enfant.
Et tous ceux qui entendirent s’étonnaient de ce que leur racontaient les bergers.
Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur.
Les bergers repartirent ; ils glorifiaient et louaient Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, selon ce qui leur avait été annoncé.
Quand fut arrivé le huitième jour, celui de la circoncision, l’enfant reçut le nom de Jésus, le nom que l’ange lui avait donné avant sa conception.

COMMENTAIRE

Je me souviens comme plusieurs d’entre vous de la traditionnelle bénédiction du Jour de l’An. À titre d’ainé de la famille, il me revenait d’aller voir mon père avec ma sœur et, en m’agenouillant, de lui demander de nous bénir pour la nouvelle année. Le malaise était palpable, tant de mon côté que chez mon père qui se prêtait néanmoins, avec beaucoup de solennité et une émotion à peine retenue, à ce geste qui pendant quelques secondes semblait entrebâiller une porte qui ouvrait sur le sacré, sur une présence secrète de Dieu au cœur de notre famille.

Les textes de la fête d’aujourd’hui parlent beaucoup de bénédiction. Et ce n’est pas un hasard si le début de la nouvelle année est marqué au plan liturgique par ce lien très fort entre la maternité de Marie de Nazareth et la bénédiction de Dieu sur nous.

Mais en quoi consiste une « bénédiction » ? Bénir est un mot latin qui vient de « bene dicere », et qui signifie « dire du bien ». Quand Dieu bénit, il dit du bien de nous. Ce qui n’est pas étonnant puisqu’il nous aime. C’est cette émotion qui anime les parents lorsqu’ils bénissent leurs enfants. Ils ne voient alors en eux que ce qui est bien et souhaitent leur bonheur, ils bénissent à la fois leur présent et leur avenir. Que dire alors de la bénédiction de Dieu ! Quand Dieu dit du bien de nous, sa Parole agit en nous, elle nous transforme, elle nous fait du bien. Être « béni », c’est être dans la grâce de Dieu, vivre en harmonie avec Lui.

Cela ne nous évitera pas pour autant les difficultés et les épreuves, nous le savons trop bien, mais celui ou celle qui vit dans la bénédiction de Dieu, traversera les épreuves en tenant la main de Dieu, sûr de sa présence.

Mais quel est le lien que fait la liturgie d’aujourd’hui entre son insistance sur la bénédiction qui vient de Dieu et la fête de Sainte Marie Mère de Dieu ? Car l’affirmation est plus qu’audacieuse. Marie mère de Dieu ! Comment cela est-il possible ? Comment en est-on venu à lui donner un tel titre de gloire ? N’est-ce pas insensé ? Comment Dieu peut-il avoir une mère ?

Ce titre « Sainte Marie Mère de Dieu » a été proclamée solennellement lors du grand Concile d’Éphèse en 431, et repris au Concile de Chalcédoine, vingt ans plus tard, afin d’affirmer la doctrine chrétienne concernant la divinité de Jésus. Certains remettaient en question que Jésus soit à la fois vrai Dieu et vrai homme. Une grave crise sévissait alors dans l’Église où certains remettaient en question la nature divine de Jésus. La formule « Sainte Marie Mère de Dieu », a alors été énoncé non pas tant pour glorifier la Vierge Marie, que pour prendre acte d’un fait, pour affirmer la véritable nature de celui qu’elle a donné au monde : que Jésus Christ, tout en étant vrai homme, est vraiment Dieu.

En cette fête de sainte Marie, mère de Dieu, nous sommes invités à contempler à la fois la bénédiction qui nous est faite en Jésus Christ, l’Emmanuel, Dieu parmi nous, ainsi que celle qui a reçu une telle bénédiction de concevoir l’Homme-Dieu. Lorsque l’ange Gabriel a salué Marie, il lui a dit « Je te salue, pleine de grâce », c’est-à-dire comblée de la grâce de Dieu ; elle est par excellence celle sur qui le nom de Dieu a été prononcé. C’est pourquoi elle est : « bénie entre toutes les femmes… »

C’est pourquoi Élisabeth sa cousine dira de Marie : « Bienheureuse celle qui a cru ! » Avant d’être une maternité physique, ce qui se vit en Marie est une maternité spirituelle. Et saint Augustin dira de Marie : « Elle conçoit le Christ dans son cœur avant de le concevoir dans son sein… » Et c’est pourquoi : « il est plus grand pour Marie d’avoir été disciple du Christ que d’avoir été mère du Christ. »

En honorant la maternité de Marie aujourd’hui, nos regards se portent à la fois sur elle en tant que modèle de foi et, sur l’extraordinaire mystère de sa maternité, qui est une bénédiction pour notre humanité, et que nous proclamons à nouveau en ce début d’année, car Dieu s’est fait l’un des nôtres il y a deux mille ans, l’Absolu s’est incarné, il nous a bénis et comblé de sa présence.

Les Pères de l’Église, en accord avec toute la Tradition, ont vu en Marie la « figure de l’Église », celle qui nous précède, qui est là au tout début, porteuse d’un mystère qui la dépasse, en même temps qu’elle nous devance et nous entraine dans le mystère de la vie et la mort de Celui qui nous aima jusqu’au bout. La Vierge Marie est par excellence, « figure de l’Église », expression de son mystère le plus profond.

L’on sous-estime souvent ou l’on ignore l’importance qu’ont accordée les réformateurs protestants à la figure de Marie. Luther, dans un discours, à l’occasion de la Nativité du Seigneur, disait ceci : « Marie, c’est l’Église chrétienne… Or l’Église chrétienne conserve toutes les paroles de Dieu dans son cœur et les relie ensemble… » Marie, par sa maternité, est Parole de Dieu en acte, elle porte le Verbe de Dieu, elle est « enceinte de la parole de Dieu », et elle la donne au monde sans rien retenir pour elle-même.

C’est pourquoi Marie se retrouvera au cœur de l’assemblée des apôtres et des disciples à la Pentecôte. Elle poursuit sa tâche de Mère, car les disciples du Christ lui deviennent des fils et des filles qu’elle va accompagner à leur tour de sa foi et de sa prière maternelle. Sainte Marie Mère de Dieu, Mère de l’Église, mère des disciples !

En ce début d’année 2016, alors que la paix demeure toujours précaire et fragile en notre monde, nous nous confions à la miséricorde de Dieu. Nous lui présentons nos familles, ceux et celles que nous aimons, nous lui confions notre monde dans sa recherche du bonheur, nous prions pour les pays en guerre, nous prions pour les réfugiés, nous prions pour ceux et celles qui sont persécutés, et nous invoquons la prière de notre Mère du ciel sur nous.

C’est tout le sens de la prière du Rosaire où nous reprenons la salutation de l’ange à Marie et où nous invoquons sa prière maternelle. Ensemble, en cette fête de Sainte Marie Mère de Dieu, prions-la ensemble : « Je vous salue Marie… »

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour la fête de la Sainte Famille

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 2,41-52.
Chaque année, les parents de Jésus se rendaient à Jérusalem pour la fête de la Pâque.
Quand il eut douze ans, ils montèrent en pèlerinage suivant la coutume.
À la fin de la fête, comme ils s’en retournaient, le jeune Jésus resta à Jérusalem à l’insu de ses parents.
Pensant qu’il était dans le convoi des pèlerins, ils firent une journée de chemin avant de le chercher parmi leurs parents et connaissances.
Ne le trouvant pas, ils retournèrent à Jérusalem, en continuant à le chercher.
C’est au bout de trois jours qu’ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs de la Loi : il les écoutait et leur posait des questions,
et tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses.
En le voyant, ses parents furent frappés d’étonnement, et sa mère lui dit : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois comme ton père et moi, nous avons souffert en te cherchant ! »
Il leur dit : « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? »
Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait.
Il descendit avec eux pour se rendre à Nazareth, et il leur était soumis. Sa mère gardait dans son cœur tous ces événements.
Quant à Jésus, il grandissait en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes.

COMMENTAIRE

« Pourquoi m’avez-vous cherché ? », répond Jésus à ses parents morts d’inquiétude. Un jeune garçon de douze ans qui disparaît pendant trois jours, voilà une situation qui aurait mis sur le qui-vive bien des forces policières si le drame s’était déroulé aujourd’hui. « Pourquoi m’avez-vous cherché ? », répond Jésus, comme si son escapade au Temple allait de soi.

Il faut dire que cette recherche des parents de Jésus se situe à l’intérieur d’une famille bien particulière, et c’est pourquoi on ne peut entendre le récit d’aujourd’hui comme le simple rappel d’un fait divers. Déjà, l’identité de Jésus est énoncée pour la première fois dans sa bouche quand il affirme : « Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » Et c’est dans le Temple que Jésus proclame cette filiation au Père. Mais ses parents ne comprirent pas, nous dit l’évangéliste Luc, et voilà qui est rassurant d’une certaine manière, car nous-mêmes nous ne comprenons pas toujours et à travers la recherche inquiète des parents de Jésus, c’est notre propre recherche, notre propre histoire spirituelle qui se profilent dans l’évangile de ce dimanche.

L’on a toujours proposé la Sainte Famille comme un modèle pour les familles chrétiennes. Toutefois, à notre époque, la notion même de famille traverse une crise sans précédent, ou à tout le moins elle connaît des bouleversements qui en inquiètent plusieurs. Nous connaissons les bébés éprouvettes, les mères porteuses, demain l’on nous promet le clonage, les bébés sur mesures, à notre image et ressemblance, tandis que nous connaissons tous des familles où les parents sont divorcés, des familles reconstituées, des familles monoparentales, où des pères et des mères seules font preuve d’un courage extraordinaire pour éduquer leurs enfants, et nous connaissons aussi des familles où les parents sont du même sexe.

Par ailleurs, plusieurs couples ne pouvant avoir d’enfants ou encore par souci d’aider les enfants les plus démunis de ce monde, se tournent vers l’adoption internationale, et ainsi des grands-parents se retrouvent avec un petit-fils coréen ou une petite fille haïtienne.  Ces changements font que le visage traditionnel de la famille s’est complètement transformé. Ces changements sont parfois porteurs de soucis et de souffrances, mais ils demandent surtout beaucoup d’amour. Est-ce que la traditionnelle Sainte Famille est encore en mesure de nous inspirer dans un ce nouveau contexte de société ?

Une chose est certaine, cette famille n’est pas conventionnelle. Tout d’abord, Joseph a dû cacher la grossesse de Marie avant le mariage en la prenant chez lui comme épouse. Ensuite, même si l’on a souvent évoqué la Sainte Famille pour encourager la natalité, il faut se rappeler qu’il s’agit d’une famille avec un enfant unique, ce qui est très proche de notre moyenne nationale au Québec. De plus, Joseph, le père de Jésus, n’est pas le géniteur de l’enfant, il est son père adoptif, tandis que Marie, la mère biologique, est encore vierge, puisque l’enfant est né d’une action miraculeuse de Dieu. Voilà la Sainte Famille !

L’on peut à la fois retrouver en elle les valeurs familiales les plus traditionnelles, à cause de la sainteté même de Jésus et de ses parents, et en même temps l’originalité de cette famille a de quoi étonner les familles les plus diversifiées que nous connaissions. C’est pourquoi le point de convergence le plus significatif entre ces parents inquiets, que sont Joseph et Marie, et nous-mêmes en tant que parents ou membres d’une famille, est que notre histoire personnelle et familiale est aussi une histoire sainte. Chacun des membres de nos familles, qu’ils soient croyants ou non, est engagé dans une recherche de bonheur et d’absolu.

Parfois ces recherches nous inquiètent et nous blessent. Elles sont parfois même destructrices, mais dans chacune de nos histoires, quelle qu’elle soit, Dieu y est présent, et sans cesse il nous invite à nous approcher du mystère de la crèche, afin qu’il devienne notre propre mystère, c.-à-d. que nous acceptions nous aussi, comme Marie et Joseph, d’accueillir le Messie dans nos vies, afin qu’il trouve un accueil chez nous, et ainsi qu’il puisse nous transformer et nous enrichir, nous aidant à devenir ce que nous sommes, des enfants de Dieu ! C’est tout cela le mystère de Noël.

Marie et Joseph ont dû cheminer péniblement afin de se rapprocher du mystère de leur fils Jésus. Ils n’ont pas toujours compris ni toujours cherché au bon endroit. Ils n’ont pas saisi tout de suite ce que Jésus voulait leur dire quand il disait qu’il devait être dans la maison de son Père.

On connaît peu de choses de Joseph, mais sans doute, comme Marie, gardait-il dans son cœur tout ce qui pouvait lui échapper quant à la destinée de son fils Jésus. Et en ce sens, Marie et Joseph sont des modèles de foi confiante, des cœurs dociles, s’en remettant entièrement à Dieu, même devant l’inexplicable, même devant les menaces d’un Hérode sanguinaire, ou encore l’exil forcé en Égypte, souffrant parfois de ne pas comprendre où les entraînait cet enfant qui leur avait été miraculeusement confié. Ne devait-il pas se dire parfois, tout comme nous : « Mon Dieu, qu’attends-tu de nous ? »

Frères et sœurs, c’est à nous maintenant de prendre chez nous cet enfant et de le laisser grandir « en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. »

C’est pourquoi, en ce temps de Noël, la Sainte Famille se présente à nous et nous invite à franchir le seuil de sa maison, à nous laisser saisir par son mystère qui nous renvoie à notre propre mystère, et qui est d’accueillir Jésus dans nos vies et dans nos familles, au cœur même de nos pauvretés, de nos doutes et de nos épreuves, car n’en doutons pas, notre histoire personnelle est aussi une histoire sacrée que l’Emmanuel vient habiter de sa présence. Et c’est ainsi que cette histoire d’amour de la Sainte Famille, l’histoire la plus extraordinaire que la terre ait jamais connue, se poursuit tout au long du temps de l’Église. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le jour de Noël

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ET LE VERBE S’EST FAIT CHAIR

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 1,1-18.
Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu.
Il était au commencement auprès de Dieu.
C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui.
En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ;
la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée.
Il y eut un homme envoyé par Dieu ; son nom était Jean.
Il est venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui.
Cet homme n’était pas la Lumière, mais il était là pour rendre témoignage à la Lumière.
Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde.
Il était dans le monde, et le monde était venu par lui à l’existence, mais le monde ne l’a pas reconnu.
Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu.
Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom.
Ils ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu.
Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité.
Jean le Baptiste lui rend témoignage en proclamant : « C’est de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. »
Tous nous avons eu part à sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce ;
car la Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ.
Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître.

COMMENTAIRE

L’évangile de Jean commence avec ces paroles denses et profondes : « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. » Cette proclamation de qui est le Christ vient nous rappeler que la fête de Noël est bien loin du conte pour enfants que l’on en a fait. C’est vrai que c’est beau Noël, c’est magique, trop beau pour être vrai selon certains, alors que d’autres regardent cette fête avec une lueur secrète au fond des yeux, se posant la même question que chantait Jacques Brel : « Et si c’était vrai ! » À ces bergers curieux qui se sont approchés de la crèche, voici ce que j’aimerais partager avec eux en notre nom.

À Noël, nous célébrons un événement prodigieux et unique, qui a marqué à jamais l’histoire de l’humanité, et qui est la naissance de Jésus de Nazareth. Depuis l’aube des temps, l’homme s’interroge quant au mystère de son existence, et voilà que Jésus vient parmi nous en réponse à cette foi au Dieu unique qu’avait toujours professé un petit peuple de Palestine, qui se disait choisi par Dieu pour le faire connaître au monde.

À Noël, le fait divers de la naissance d’un enfant pauvre, devient un événement spectaculaire, car c’est Dieu lui-même qui dresse sa tente parmi nous, et qui vient nous accompagner dans cet enfantement sans cesse renouvelé de nos vies ici-bas, où nous sommes appelés à nous bonifier comme le vin, appelés à être bons, vraiment bons, à l’image de celui qui, aujourd’hui est couché dans une mangeoire et qui demain sera couché sur une croix. On ne peut jamais séparer Noël de la fête de Pâques !

Les textes bibliques en cette fête de Noël sont là pour nous aider à mieux comprendre ce mystère de la présence de Dieu en nos vies. Voici ce qu’ils nous disent :

Dieu nous a parlé par son Fils, ce Fils qui est le reflet resplendissant de la gloire du Père, expression parfaite de son être. Oui, aujourd’hui la lumière a brillé sur la terre, car un Sauveur nous est né, le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous. Il nous a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu.

Ainsi, Dieu vient ouvrir au plus profond de nous ce lieu où il vient faire sa demeure, s’y logeant comme l’Enfant de Bethléem dans l’étable. Car Dieu ne méprise aucun de ses enfants, bien au contraire, car il vient habiter nos pauvretés et de nos faiblesses, afin de se faire encore plus proche de nous et ainsi nous sauver, nous relever, nous faire vivre de la vie qu’il rêve pou nous.

J’écoutais l’autre jour une entrevue avec un couple qui, pendant 35 années, a accueilli près de 350 enfants en difficulté en tant que famille d’accueil. La journaliste leur avait alors posé cette question, à savoir s’ils avaient aimé certains enfants plus que d’autres parmi ceux qui leur avaient été confiés. La mère avait alors répondu sans broncher : « Oui, nous l’avons fait pour ceux qui en avaient le plus besoin. »

C’est ainsi qu’agissent les parents et c’est ainsi que Dieu agit avec nous. Et c’est là le mystère de Noël. L’amour de Dieu pour nous dépasse tellement l’entendement, qu’il s’incarne au coeur de notre histoire humaine, il revêt notre humanité, se faisant pauvre parmi les pauvres, et par une nuit obscure, il naît dans un petit village perdu de la Palestine. Il vient « sur la terre pour provoquer un attachement à sa personne, pour attirer à lui l’humanité et l’univers. Mais avant de réclamer cette adhésion et pour l’obtenir, il s’attache lui-même aux hommes. » 

Il vient vivre notre réalité humaine à l’école de Joseph et de Marie. D’ailleurs, on appelait Jésus le fils du charpentier, celui qui œuvrait avec son père Joseph. À travers ses paraboles et ses enseignements, l’on voit combien il avait appris à fouler la terre, à se salir les mains. Il savait qu’une maison ne pouvait se construire que sur une base solide, qu’une vigne avait besoin d’être émondée et avait besoin de fumier pour porter du fruit, qu’une semence devait être jetée sur une bonne terre, que le bon vin était fait pour la fête, que le pain rassasiait la faim des hommes, que l’on pouvait prévoir le temps qu’il ferait demain en regardant l’horizon. Jésus savait jeter le filet pour la pêche, il savait aussi jeter son regard dans les coeurs, il savait combien la peine pouvait nous peser, combien le pardon et l’amitié pouvaient être bienfaisants dans nos vies. Il savait surtout combien nous avions besoin de nous ouvrir à l’amour. Et c’est ce qu’il vient accomplir chez ceux et celles qui veulent bien lui ouvrir leur coeur. C’est cela le sens profond de la fête de Noël ! Dieu avec nous !

Alors, pourquoi ne pas faire de ce Noël 2015 un vrai Noël, en aimant ceux qui en ont le plus besoin, en accueillant dans nos maisons ceux qui sont seuls, partageant avec ceux qui ont froid et faim, ouvrant nos cœurs à la réconciliation et au partage.

Car n’est-ce pas là une conséquence inévitable du sens de cette fête. Ceux et celles qui se mettent à la suite de l’Enfant-Dieu se doivent de se laisser habiter par sa générosité à Lui, car Noël c’est la fête de la générosité surabondante de Dieu. C’est Dieu qui se donne à nous parce que nous en avons tellement besoin !

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour la messe de la nuit de Noël

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 2,1-14.
En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre –
ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie. –
Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville d’origine.
Joseph, lui aussi, monta de Galilée, depuis la ville de Nazareth, vers la Judée, jusqu’à la ville de David appelée Bethléem. Il était en effet de la maison et de la lignée de David.
Il venait se faire recenser avec Marie, qui lui avait été accordée en mariage et qui était enceinte.
Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter fut accompli.
Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune.
Dans la même région, il y avait des bergers qui vivaient dehors et passaient la nuit dans les champs pour garder leurs troupeaux.
L’ange du Seigneur se présenta devant eux, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière. Ils furent saisis d’une grande crainte.
Alors l’ange leur dit : « Ne craignez pas, car voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple :
Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur.
Et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. »
Et soudain, il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant :
« Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes, qu’Il aime. »

COMMENTAIRE

Ce soir, nos églises, nos cathédrales et nos basiliques, de la Baie James à Lac-Mégantic, de Kuujjuaq à l’Abitibi, se remplissent comme à aucun autre moment de l’année, en cette nuit où nous célébrons la naissance de Jésus de Nazareth, il y a deux mille ans.

Le temps de Noël évoque à la fois une ambiance festive et familiale, où l’on se surprend à vouloir décorer nos villes et nos villages. Cette joie du temps des fêtes semble indissociable d’une fête de la lumière, comme si au coeur de nos nuits, on attendait la venue de quelqu’un, de quelque chose d’extrêmement précieux. Les gens aiment se mettre le coeur en fête en ce temps de l’année, comme si un appel lointain retentissait même dans les coeurs les plus indifférents. Noël est une fête qui éveille le goût de donner, surtout le goût de se donner, ce qui explique sans doute pourquoi Noël est l’un des temps de l’année où les bénévoles se font les plus nombreux aux portes des organismes d’entraide, et où les réunions de familles et d’amis deviennent l’occasion de revoir tous ceux et celles qui comptent beaucoup dans nos vies. C’est avec raison que nous parlons de Noël comme d’une fête de l’amour.

Tout comme les bergers répondant à l’appel de l’ange, nous voici rassemblés autour de la crèche. Bien des raisons nous ont sans doute amené ici ce soir : les amis, la famille, le hasard, la tradition, l’appartenance et la foi, le goût de célébrer. Mais, quels que soient les chemins qui nous ont conduits ici, nous témoignons par notre rassemblement d’une recherche commune, malgré tout ce qui peut nous différencier les uns des autres, d’où que nous soyons.

Bien plus que par tradition ou par amour des cantiques de Noël, il est bon de reconnaître que la décision de venir à la messe de la nuit de Noël relève aussi d’une quête spirituelle, d’un profond désir de se rapprocher du mystère de la vie.

Comment expliquer sinon qu’en pleine nuit, au cœur de l’hiver, autant de gens se déplacent et convergent vers une église comme d’un commun accord? Les églises demeurent les lieux privilégiés de cette recherche spirituelle, avec tout ce qu’elles portent de tradition et de la vie de prière de tous ceux et celles qui nous ont précédés dans la foi.

Cette nuit de Noël, nous fait communier à une longue histoire, qui se perpétue au fil des siècles, et tout comme l’ont fait nos ancêtres, nous somme privilégiés d’être ici ce soir avec ceux et celles que nous aimons, en communion avec ceux et celles qui sont absents, portant chacun et chacune de nous des rêves, des personnes, des besoins, que nous présentons à l’Enfant de la crèche. En fait, nous sommes engagés ensemble dans une démarche de foi alors que nous fêtons la naissance du Sauveur.

Mais que célébrons-nous au juste? Quel est le sens profond de cette fête qui rassemble des millions de croyants en cette nuit bénie, de la Terre de Feu jusqu’au Pôle Nord; de l’Europe occidentale jusqu’au cœur de la Chine, en passant par l’Afrique et les îles du Pacifique? Il nous suffit de réentendre l’annonce de l’ange aux bergers : « Voici que je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple : Aujourd’hui vous est né un Sauveur… Il est le Messie, le Seigneur. »

Un Sauveur nous est né, nous dit l’ange, mais de quoi vient-il nous sauver au juste? À cette question que posait un journaliste à une jeune femme dans la vingtaine, cette dernière avait répondu : « Jésus vient nous sauver de l’insignifiance ». C’est-à-dire qu’il vient offrir son message de paix et d’amour à tous ceux et celles qui veulent donner une véritable direction à leur vie, qui cherche un but dans la nuit de ce monde, un bonheur qui dure, la joie qui vient d’en haut. Cet enfant qui naît, c’est Dieu lui-même qui nous visite, qui se fait l’un des nôtres, qui se donne à nous afin de nous apprendre à vivre et à être heureux.

De quoi Jésus vient-il nous sauver? Jésus est venu libérer l’amour en nous et ainsi il nous sauve de nous-mêmes. Il nous sauve de nos égoïsmes, de nos duretés de cœur, de nos violences, car lui seul est capable de transformer nos cœurs puisqu’il est Dieu.

Dans sa catéchèse de l’Avent sur la Nativité du Seigneur, le pape François affirmait ce qui suit : « Noël est une fête de la foi et de l’espérance, qui surpasse l’incertitude et le pessimisme. Notre espérance réside dans le fait que Dieu est avec nous et qu’il a encore confiance en nous. Il vient parmi les hommes, et choisit la terre comme demeure pour vivre parmi nous et partager nos joies et nos peines. »

Frères et sœurs, nous voulons aimer et être aimés, nous voulons de tout cœur être heureux et réussir nos vies. Mais pour cela, il nous faut construire sur du solide, bâtir la maison de nos vies sur celui qui est l’auteur de la vie, par qui tout l’univers a été créé et qui avec un infini respect s’approche de nous avec l’humilité d’un enfant, l’enfant de Bethléem.

Oui, réjouissons-nous en cette nuit, car c’est une grande nouvelle qui nous est annoncée. Elle a changé la face du monde et de l’histoire, et elle poursuit sa course jour après jour au cœur de nos vies, et tout particulièrement en cette nuit bénie. Alors, n’hésitons pas à faire nôtre la louange des anges devant la crèche en cette nuit de Noël : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes et aux femmes qu’il aime. »

Chers amis, je vous souhaite un très joyeux Noël, à vous et à tous vos proches!

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 4e dimanche de l’Avent (C)

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LA VISITATION DE MARIE À ÉLISABETH

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 1,39-45.
En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée.
Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth.
Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint,
et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni.
D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ?
Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi.
Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

COMMENTAIRE

La mère de Jésus occupe une place centrale dans la foi de l’Église. Pourquoi? Parce qu’elle est celle qui a cru. Mais quand on dit de Marie qu’elle est celle qui a cru, l’on ne veut pas dire par là qu’elle fait simplement partie d’une longue lignée de témoins de la foi en Dieu, bien que cela soit vrai, mais l’on veut surtout affirmer que la pierre d’assise de la foi chrétienne, qui est de croire que le Fils de Dieu s’est incarné, que cette pierre d’assise a comme point de départ la foi de Marie, son oui à Dieu ! Elle est celle qui a cru non seulement à la réalisation des promesses de Dieu, où tout le peuple d’Israël attendait le Messie, mais elle a cru à son incarnation en sa chair même. Et c’est ainsi que Marie accomplit la première et la plus grande de toutes les béatitudes, celle qui requiert une confiance absolue en Dieu : « Heureuse celle qui a cru ! »

C’est grâce à la foi de Marie que l’on entre dans l’Alliance nouvelle que Dieu vient sceller avec l’humanité. Tout d’abord, dans ce mystère de l’incarnation, nous pouvons déjà entendre Dieu dire à son peuple et à chacun et chacune de nous : « Je suis présent dans votre attente ! Vous tous qui peinez et souffrez, qui cherchez un sens à cette vie, je suis là au coeur de vos vies, avec vous. » Cette présence de Dieu en Marie devient physique. C’est le Fils de Dieu qui prend chair de notre chair, qui assume tout le poids de notre humanité, excepté le péché, afin d’affirmer de manière irrévocable que Dieu s’est engagé avec nous dans notre lutte contre le mal, le péché et la mort.

Mais le mystère qui se joue en Marie est bien plus que le signe d’une présence de Dieu à nos vies. Contemplant Marie et le mystère qui l’habite, nous sommes invités à faire nôtre sa visitation à Élisabeth.

Regardez les récits de l’enfance dans les Évangiles. Dès que l’action de Dieu se fait sentir, les personnages se mettent en mouvement. Visitation de l’Ange à Marie, à Joseph, à Zacharie, le père de Jean-Baptiste. Visitation de Marie à Élisabeth. Visitation des bergers, des anges et des Mages à la crèche. Même les étoiles semblent se déplacer la nuit de Noël ! Car plus qu’une présence à nos vies, le mystère qui se joue en Marie demande non seulement à être reçu, mais aussi à être porté au monde.

Et voilà que Marie écoutant la voix de l’ange, se met en route pour aller chez sa cousine Élisabeth, qui en est à son sixième mois. Marie se fait toute disponible à cette action de Dieu en elle. Elle se rend chez sa cousine porteuse du Christ et, en ce sens, elle inaugure déjà la vocation du disciple. Elle est la première disciple de son fils. Car avant d’être une maternité physique, ce qui se vit en Marie est une maternité spirituelle. Saint Augustin dira de la Vierge Marie: « Elle conçoit le Christ dans son coeur avant de le concevoir dans son sein… ».

Voilà toute la portée du oui de Marie, et c’est pourquoi saint Augustin dira dans un sermon : « qu’il est plus grand pour Marie d’avoir été disciple du Christ que d’avoir été mère du Christ. » Et avec Marie notre mère, nous aussi nous sommes disciples du Christ, appelés à donner nous aussi le Christ au monde. Mais comment cela va-t-il se faire ? Le défi n’est-il pas trop grand pour nous ? Voici quelques pistes que je propose à notre réflexion afin de répondre à cet appel.

Donner le Christ au monde ce sera tout d’abord croire comme Marie, i.e. de poser cet acte de foi qui fait pleinement confiance à Dieu, lui qui est au coeur de toutes nos attentes, de tout ce que nous pouvons porter comme projets, comme épreuves, comme engagements, comme relations aux autres.

Donner le Christ au monde ce sera croire que Dieu est capable, non pas de nous donner tout ce que nous désirons, mais qu’il est capable de réaliser en nous toutes ses promesses de salut, qu’il est capable de nous donner de vivre de sa vie dans la foi et la confiance, qu’il est capable de nous faire marcher à la suite du Christ, courageusement, avançant sur les routes du monde, où qu’elles nous conduisent, à l’exemple de Marie qui va visiter sa cousine Élisabeth.

Donner le Christ au monde ce sera de marcher avec tous les compagnons et compagnes de route que la vie nous donne, partageant leurs recherches, leurs luttes, leurs joies et leurs peines, nous associant à leur volonté de construire un monde meilleur, même s’ils ne partagent pas toujours notre foi, car Dieu aime tous ses enfants.

Quand dans l’Évangile Élisabeth s’écrie : « Heureuse celle qui a cru », cette exclamation n’est pas seulement un cri d’admiration devant la Vierge Marie, mais il nous faut aussi entendre ce cri comme une invitation qui nous est lancée afin de vivre nous aussi de cette béatitude de la foi, à l’exemple de Marie.

C’est la bienheureuse Élisabeth de la Trinité, dans une strophe à l’Esprit Saint, écrite en 1904, qui faisait cette demande bouleversante à Dieu :

« Ô Feu consumant, Esprit d’amour, survenez en moi afin qu’il se fasse en mon âme comme une incarnation du Verbe : que je lui sois une humanité de surcroît en laquelle il renouvelle tout son mystère. » (Prière du 21 novembre 1904). C’est cela croire comme Marie. C’est souhaiter de tout son coeur cette action de l’Esprit de Dieu en nous afin que nous puissions nous aussi témoigner de lui en le donnant au monde, porteurs de cet amour qui habitait le coeur de Marie.

C’est pourquoi, à quelques jours de la fête de Noël, la liturgie nous invite à contempler la mère de Jésus et son mystère, car en elle se trouve résumé à la fois la réponse que Dieu attend de nous, ainsi que la réponse de Dieu à notre besoin de salut, l’Emmanuel, Dieu parmi nous.

Yves Bériault, o.p.

La joie qui vient d’en haut!

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J’aimerais adresser le poème qui suit, à chacun et chacune de vous. Ce sera là mon souhait pour vous à l’approche des fêtes de Noël :

Il y a la joie qui vient du dedans et il y a celle qui vient du dehors.
Je voudrais que les deux soient tiennes,
Qu’elles remplissent les heures de ton jour, et les jours de ta vie;
Car lorsque les deux se rencontrent et s’unissent, il y a un tel chant d’allégresse que ni le chant de l’alouette ni celui du rossignol ne peuvent s’y comparer.
Mais si une seule devait t’appartenir,
Si pour toi je devais choisir,
Je choisirais la joie qui vient du dedans.

Parce que la joie qui vient du dehors est comme le soleil qui se lève le matin et qui, le soir, se couche.
Comme l’arc-en-ciel qui paraît et disparaît;
Comme la chaleur de l’été qui vient et se retire;
Comme le vent qui souffle et passe;
Comme le feu qui brûle puis s’éteint…
Trop éphémère, trop fugitive…
J’aime les joies du dehors. Je n’en renie aucune.
Toutes, elles sont venues dans ma vie quand il fallait…

Mais j’ai besoin de quelque chose qui dure; De quelque chose qui n’a pas de fin; Qui ne peut pas finir.
Et la joie qui vient du dedans ne peut finir.
Elle est comme une rivière tranquille, toujours la même; toujours présente.
Elle est comme le rocher,
Comme le ciel et la terre qui ne peuvent ni changer ni passer.
Je la trouve aux heures de silence, aux heures d’abandon.
Son chant m’arrive au travers de ma tristesse et de ma fatigue;
Elle ne m’a jamais quitté.
C’est Dieu; c’est le chant de Dieu en moi,
Cette force tranquille qui dirige les mondes et qui conduit Les hommes; et qui n’a pas de fin, qui ne peut pas finir.

II y a la joie qui vient du dedans et il y a celle qui vient du dehors.
Je voudrais que les deux soient tiennes.
Qu’elles remplissent les heures de ton jour et les jours de ta vie…
Mais si une seule devait t’appartenir
Si pour toi je devais choisir,
Je choisirais la joie qui vient du dedans.

Auteur anonyme.

Homélie pour le 2e dimanche de l’Avent (C)

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Préparez le chemin du Seigneur !

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 3,1-6.
L’an quinze du règne de l’empereur Tibère, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode étant alors au pouvoir en Galilée, son frère Philippe dans le pays d’Iturée et de Traconitide, Lysanias en Abilène,
les grands prêtres étant Hanne et Caïphe, la parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, le fils de Zacharie.
Il parcourut toute la région du Jourdain, en proclamant un baptême de conversion pour le pardon des péchés,
comme il est écrit dans le livre des oracles d’Isaïe, le prophète : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.
Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les passages tortueux deviendront droits, les chemins rocailleux seront aplanis;
et tout être vivant verra le salut de Dieu.

COMMENTAIRE

Le thème du retour à Jérusalem occupe une place importante chez les prophètes et dans les psaumes. D’ailleurs, le psaume que nous avons entendu fait écho à cette promesse : « Ramène Seigneur nos captifs, comme les torrents au désert ! »  Avec le prophète Baruc, la promesse s’étend à tous les juifs dispersés, de l’Orient à l’Occident. Il annonce le retour du peuple élu à Jérusalem, marchant à la lumière de la gloire de Dieu, sur une route bien aplanie, frayant son chemin à travers montagnes et vallées, sur une route bordée d’arbres odoriférants, accompagné de la miséricorde et de la justice de Dieu. Ces images idylliques veulent exprimer la grandeur du salut promis, et annoncent les temps nouveaux, les temps messianiques, où Dieu promet à tous les captifs du monde de les faire revenir de leur exil, l’humanité tout entière étant invitée au banquet de Dieu.

La venue de Jésus Christ inaugure ces temps nouveaux et l’évangéliste Luc prend un soin tout particulier afin de bien situer dans l’histoire du monde cette bonne nouvelle. Il procède à la manière d’un journaliste, décrivant le contexte historique de la venue du Messie. Car il y a là un avant et un après dans l’histoire du monde, et le prophète Jean-Baptiste en est l’annonciateur. Il énonce les conditions indispensables pour accueillir le messie. Les temps sont accomplis, dit-il, il faut préparer le chemin, et convertir son cœur.

Cette annonce retentit encore jusqu’à nous et garde toute son actualité. Car nous n’avons jamais fini d’aplanir le chemin qui nous permet d’accueillir et d’approfondir ce mystère où Dieu vient faire en nous sa demeure. Il vient nous conduire vers notre pleine stature d’hommes et de femmes spirituels, nous aidant à progresser sans cesse dans l’amour, vers ce que l’apôtre Paul appelle dans la deuxième lecture, la connaissance vraie et la parfaite clairvoyance, nous donnant de marcher sans trébucher vers le jour du Christ. Ce deuxième dimanche de l’avent met donc l’accent sur la venue du messie et l’inauguration des temps nouveaux.

Mais que répondre à nos contradicteurs qui nous demandent en quoi la venue du Christ a changé le cours de l’histoire? Où sont-ils ces captifs enfin libérés? Où est-il le règne de justice et de paix promis?

Tout comme l’amour, l’action de Dieu en nos vies ne peut pas vraiment se démontrer, comme s’il s’agissait d’une équation mathématique. L’amour et la foi sont de l’ordre de cette cellule intérieure du coeur que seuls les amoureux fréquentent et connaissent. Tout ce que nous pouvons affirmer, c’est que la suite du Christ a transformé de manière radicale la vie d’une multitude d’hommes et de femmes au cours des siècles, qui ont pris sur eux-mêmes, au nom de leur foi en Jésus Christ, de transformer cette terre en inaugurant des relations de paix, de justice, et de miséricorde, et ce parfois, jusqu’à donner leur vie.

On pourrait nommer ici de grandes figures de l’Église, ces saints et ces saintes qui nous sont si chers. Mais je pense surtout à tous ces chrétiens et chrétiennes anonymes, qui se consacrent tous les jours aux services des plus pauvres, qui luttent pour la justice et la dignité humaine.

Je pense à tous ces parents qui initient leurs enfants aux valeurs évangéliques, qui leur apprennent la grandeur du don de soi et du partage, l’importance d’être bon, d’être juste, d’être droit. Je pense à tous ces consacrés, à tous ces prêtres, à tous ces religieux et religieuses qui ont voué leur vie au Christ et qui souvent, bien humblement, se mettent au service des plus pauvres. Je pense aux contemplatifs, présence silencieuse et fraternelle en notre monde, et qui portent sans cesse les enfants de cette terre dans leur prière. Il y a aussi tous ces jeunes chrétiens qui portent un rêve au nom de l’Évangile et qui partent vers des pays lointains faire œuvre de solidarité.

Des germes de paix et de justice sont nés dans le sillage de ces millions de témoins à travers les siècles. Ils ont non seulement cru à la venue du Fils de Dieu en notre monde, mais ils ont accueilli son esprit et, par leur vie engagée, ils ont préparé la route au Seigneur. Ils n’ont pas eu peur des jours sombres et des lendemains qui déchantent, car ils savaient bien qu’ils n’étaient pas seuls, et déjà leur espérance a marqué le monde de son empreinte.

C’est à cette espérance que nous convie ce deuxième dimanche de l’avent en nous faisant entendre la voix du Baptiste : « Convertissez-vous ! » Conformez votre vie à cette espérance qui s’est blottie au plus profond de notre humanité, qui est capable de soulever le monde et qui a pour nom Jésus Christ !

C’est le frère Jean-Marie Tillard, dominicain et théologien, qui posait la question suivante, quelques années avant sa mort en l’an 2000 : « Sommes-nous les derniers des chrétiens ? Nous sommes certainement les derniers de tout un style de christianisme, disait-il, mais nous ne sommes pas les derniers des chrétiens ». Pour illustrer son propos, il donnait l’exemple suivant :

« Il existe, dans la flore de Saint-Pierre et Miquelon où je suis né, une plante dont tout le monde là-bas connait le nom latin au singulier comme au pluriel, un polygonium, des polygonia. Pourquoi ? Parce que c’est une plante étrange. Bel arbuste ornemental, aux larges feuilles d’un vert très tendre […] Il joue un important rôle écologique : certains oiseaux des rivages y font leur nid, les insectes l’habitent, les petits rongeurs logent dans ses racines. Mais voilà : c’est une plante têtue. Si vous avez planté un polygonium dans votre jardin ou votre cour, jamais vous ne pourrez vous en débarrasser. Vous aurez beau le déraciner en allant jusqu’à la plus extrême des radicelles, verser du poison… Trois ou quatre ans plus tard, vous verrez une timide pousse réapparaitre au beau milieu de votre framboisier ou entre les pavés de votre cour. Il suffit d’un infime morceau demeuré en terre pour que tout repousse.

Quand je pense à l’avenir de l’Église, poursuit le Père Tillard, je pense aux polygonia de mon enfance. Cent fois je les ai vus arrachés ; cent fois j’ai entendu les jardiniers se dire l’un à l’autre, par-dessus leurs clôtures : “Je suis venu à bout de mon polygonium” ; cent fois j’ai cueilli des framboises ou des groseilles là où j’allais autrefois admirer les araignées tissant leur toile ; mais… cent fois j’ai constaté que le polygonium resurgissait.

La terre de mon ile, pauvre et balayée par les vents de l’Atlantique qui la malmènent, a comme fait alliance avec lui parce qu’elle refuse de devenir un sol stérile. Ainsi dans le plus profond de son désir l’humanité a fait alliance avec l’Évangile. Arrachez-le, il repoussera un jour, alors que vous ne vous y attendiez plus. Car l’humanité refusera toujours d’être sans Espérance… »

Frères et sœurs, elle est profonde comme la mer cette espérance qui est la nôtre, à l’image de la connaissance du Seigneur qui nous est promise par les prophètes. Elle est de tous les combats, de toutes les luttes, et c’est elle qui nous rend capables de nous engager, de nous aimer les uns les autres, de pardonner, de changer nos cœurs, de recommencer quand tout s’écroule, et surtout d’être d’une fidélité indéfectible à l’endroit du Seigneur et de son Église. C’est cette espérance têtue et obstinée que nous demandons au Seigneur de renouveler en nous en ce temps de l’avent. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le premier dimanche de l’Avent (C)

Avent1

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 21,25-28.34-36.
En ce temps-là, Jésus parlait à ses disciples de sa venue :
« Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots.
Les hommes mourront de peur dans l’attente de ce qui doit arriver au monde, car les puissances des cieux seront ébranlées.
Alors, on verra le Fils de l’homme venir dans une nuée, avec puissance et grande gloire.
Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche. »
Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans les beuveries, l’ivresse et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste
comme un filet ; il s’abattra, en effet, sur tous les habitants de la terre entière.
Restez éveillés et priez en tout temps : ainsi vous aurez la force d’échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme. »

COMMENTAIRE

Karl Barth, célèbre théologien protestant, disait que le pasteur devait vivre sa vie de foi en tenant la bible dans une main et le journal dans l’autre. Ce conseil vaut pour chacun et chacune de nous, et traduit bien, il me semble, la consigne de Jésus à ses disciples quand il leur dit de veiller et prier en tout temps.

La recommandation de « prier en tout temps », on peut la représenter par cette bible à la main, signe de cette présence de Dieu au cœur de nos vies, de nos actions et de nos préoccupations, même si l’on ne pense pas toujours à Dieu. Est-ce que les personnes qui s’aiment pensent toujours l’une à l’autre ? L’on s’attache à l’être aimé, à ses enfants, à nos amis, sans toujours penser à eux. Néanmoins l’amour est là, il est dynamique, en attente, prêt à répondre. Il devrait en être de même dans notre relation avec Dieu. Il faut savoir être prêt, porter Dieu en soi comme un souffle précieux, comme une prière constante, un peu comme ce coeur qui bat en nous, mais dont est pas toujours conscient.

Quant au « restez éveillés » que demande Jésus, je le comparerais au journal tenu dans l’autre main dont parle Karl Barth. Ce journal représente pour moi le souci du prochain qui s’étend jusqu’aux extrémités de la terre, puisque rien ne nous est étranger en tant que disciples du Christ. « Rester éveillé », c’est non seulement veiller sur soi-même, mais c’est n’être indifférent à aucune douleur, aucune détresse, car toute atteinte à la dignité humaine doit nous blesser. Car si notre cœur devient insensible à la misère, c’est qu’il s’est sclérosé, ou même qu’il s’est arrêté de battre. Il faut alors guérir au plus vite.

Alors, tenez-vous sur vos gardes et restez éveillés, nous dit Jésus, le journal dans une main et la bible dans l’autre, attentifs à cette présence du Fils de l’homme qui vient au cœur de notre monde en crise. Jésus se décrit comme venant à nous au milieu des tempêtes et du fracas des mers, victorieux, puisqu’il est le Seigneur. Et c’est ainsi que Dieu accompli sa promesse de bonheur en son Fils, telle que nous l’annonçait le prophète Jérémie.

Frères et soeurs, ce premier dimanche de l’avent donne d’emblée le ton pour l’année liturgique qui commence, en nous faisant entendre la parole de Jésus qui nous invite à nous redresser, et à nous tenir debout avec lui, comme des veilleurs, confiants au milieu de cette nuit qui tire à sa fin, et où nous sommes déjà vainqueurs avec le Christ, en dépit des épreuves et des échecs inévitables.

C’est dans cette dynamique que nous devons entrer, alors que notre espérance est sans cesse mise à l’épreuve par les évènements du monde, par des actions où le frère et la soeur se dressent en ennemi, ce qui vient compliquer singulièrement notre rapport au prochain

J’ai fait une lecture des plus intéressante ces derniers jours au sujet de Christian de Chergé, prieur au monastère de Tibhirine en Algérie, assassiné avec six de ses frères en 1996. Le frère Christian était habité par cette question lancinante au sujet de la place des musulmans dans le plan du salut de Dieu. Un musulman lui avait sauvé la vie alors qu’il faisait son service militaire en Algérie, et cette action avait été déterminante quant à son choix de la vie monastique en Algérie. Il se sentait redevable à ce peuple, et au fil des années, de son monastère qu’il appelait une petite épave cistercienne en terre musulmane, il avait appris à connaître des hommes et des femmes autour de lui vraiment habités par l’amour de Dieu et du prochain.

Mais le questionnement vécu par Christian de Chergé peut s’étendre aussi à tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté sur cette terre, quelle que soit leur appartenance religieuse, et nous faire nous demander qu’elle est leur place dans le plan du salut de Dieu? Sont-ils aimés de Dieu? Il est facile de développer de l’antipathie pour ceux et celles qui ne sont pas comme nous, pour les étrangers, ou encore pour ceux que l’on associe aux faits et gestes des terroristes islamistes par exemple, et qui projettent l’ombrage de leur violence et de leur haine sur tous les musulmans. Il y a là un un enjeu majeur pour nous chrétiens et chrétiennes quant à notre manière de nous situer dans le monde..

Prenons le cas de personnes qui nous sont chères, des amis, nos enfants par exemple, et qui nous disent ne pas partager notre foi ou ne pas croire en Dieu. Comment les jugeons-nous? Des parents me parlent souvent de leurs enfants. Ils s’inquiètent pour eux et parfois, pour les excuser de ne pas avoir la foi ou de ne pas aller à l’église, ces mêmes parents me disent: « Vous savez, nos enfants ne sont pas mauvais, ils aiment leur famille, ils sont généreux, ils se donnent beaucoup. » Et je les crois, parce que moi aussi je suis témoin de cette réalité, tout comme vous. Alors, vos enfants et vos amis, sont-ils aimés de Dieu? Le sont-ils tout autant que nous?

Le journal dans une main, c’est savoir porter un regard sur le monde comme le ferait Jésus lui-même. N’est-ce pas saint Paul, dans la deuxième lecture, qui fait cette prière en faveur des Thessaloniciens, lorsqu’il dit : « Que le seigneur vous donne entre vous et à l’égard de tous les hommes, un amour de plus en plus intense et débordant. »

Saint Paul ne s’en tient pas seulement à la charité entre les chrétiens de Thessalonique, mais il étend la notion de charité à tous, à tous les hommes, toutes les femmes sans exception. Et cela est possible parce que Paul a rencontré le Christ ressuscité et sa vie en a été transformée. Une transformation inouïe! Ce pharisien s’est mis à aimer les païens et à vouloir leur bonheur.

C’est cette présence de l’Esprit du Christ en nous qui nous rend capables de mieux voir le prochain, et de reconnaitre en l’autre la présence de Dieu. Voici un proverbe tibétain : « Un jour en marchant dans la montagne, j’ai vu un animal. En m’approchant, j’ai vu que c’était un homme. En arrivant près de lui, j’ai vu que c’était mon frère. »

Pour illustrer cette réalité, Christian de Chergé prend l’exemple de François d’Assise et son célèbre Cantique des créatures, où François fait l’éloge de tout ce que Dieu a créé dans l’univers et qui est là pour refléter sa gloire. François d’Assise, dit Christian de Chergé, « il n’a pas cherché à baptiser le soleil et la lune… Il les a accueillis comme porteurs, signes de l’Évangile… Et il les remercie de contribuer à sa conversion. » Et pourtant ce ne sont que des astres!

Nous trouvons la même dynamique dans les psaumes, quand il est dit au psaume 18 : « Les cieux proclament la gloire de Dieu ! » Les créatures elles-mêmes sont missionnaires et elles nous aident à voir la présence de Dieu au cœur de sa création.

Et il en serait autrement de l’homme et de la femme créés par Dieu? Ne sont-ils pas porteurs de cette gloire de Dieu eux aussi, quelle que soit leur provenance, leur religion?

Mais si nous savons ouvrir les yeux et nos cœurs, nous serons alors capables d’un langage commun, intelligible pour tous, nous unissant les uns aux autres, en dépit de toutes nos différences, nous donnant de reconnaître ces semences d’évangiles partout où elles poussent, sans que l’on sache comment, animés de cette conviction que l’autre, qui qu’il soit et d’où qu’il soit, est un frère, une sœur à découvrir et à aimer.

Ce n’est que sur cette base que nous pourrons prétendre travailler à l’avènement du Royaume, nous tenant parmi les hommes comme des veilleurs et des priants, au nom même de notre foi au Christ.

L’évangile, c’est tout ça et ce n’est que ça !

Yves Bériault ,o.p.

Homélie pour la fête du Christ-Roi (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 18,33b-37.
En ce temps-là, Pilate appela Jésus et lui dit : « Es-tu le roi des Juifs ? »
Jésus lui demanda : « Dis-tu cela de toi-même, ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? »
Pilate répondit : « Est-ce que je suis juif, moi ? Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu donc fait ? »
Jésus déclara : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. »
Pilate lui dit : « Alors, tu es roi ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui dis que je suis roi. Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. »

COMMENTAIRE

Le passage que nous venons d’entendre est le seul dans les évangiles où Jésus affirme sa royauté, alors que devant Pilate il est enchaîné, humilié, abandonné de tous. Mais quelle est donc cette royauté de Jésus tellement contraire aux appétits des puissants de ce monde ?

Jésus en avait déjà donné une claire indication à ses apôtres alors que ces derniers réclamaient le privilège de s’asseoir à sa droite et à sa gauche, lors de l’établissement de son royaume. « Vous le savez, avait-il dit : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave. Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. » Étrange royauté que celle de Jésus où le Messie revêt le tablier du serviteur.

Par ailleurs, Jésus affirme être venu pour rendre témoignage à la Vérité. Pilate ne comprend pas. Qu’est-ce donc la vérité demande-t-il à Jésus ? « Les Juifs, eux, savent depuis le début de leur Alliance avec Dieu, que la vérité c’est Dieu lui-même. » (Thabut) Il est la seule vérité et Jésus est venu nous le révéler, nous dévoiler le visage du Père.

Cette royauté que Jésus fait sienne est celle-là même de Dieu et il semble y avoir là un renversement incroyable, puisque nous proclamons la toute-puissance de Dieu dans notre Credo. Cette toute-puissance, nous révèle Jésus, est avant tout la toute-puissance de l’amour dans l’humble service des autres.

Cette question de la royauté de Jésus survient au terme de l’année liturgique. Et avant d’aller plus loin, une petite catéchèse est peut-être de mise ici. Il est bon de nous redire ce qu’est l’année liturgique, qui étrangement ne correspond pas à l’année civile.

L’année liturgique commence quatre dimanches avant Noël et dure douze mois. Pendant cette année, la liturgie de l’Église nous fait cheminer à travers les grandes étapes du salut révélées en la personne de Jésus Christ. Faut-il le rappeler, l’année liturgique est bâtie autour de notre foi au Christ et son but est de nous aider à approfondir, de dimanche en dimanche, l’extraordinaire mystère de l’incarnation du Fils de Dieu, sa venue parmi nous, sa passion et sa mort, ainsi que sa résurrection au matin de Pâques.

L’année liturgique commence dimanche prochain avec le temps de l’Avent, quatre semaines qui nous préparent à la fête de Noël. Et de là on chemine vers la fête des Rois, l’Épiphanie. Quelques semaines plus tard vient le temps du Carême, qui nous prépare à la fête centrale de notre foi, la fête de Pâques, qui est suivie d’une période de 50 jours, que l’on appelle le temps pascal et qui nous mène de l’Ascension à la fête de la Pentecôte.

Entre ces périodes fastes de la liturgie se vit le temps de l’Église, le temps que l’on appelle « ordinaire », qui reprend après la Pentecôte, du printemps jusqu’à l’automne, et qui nous conduit jusqu’à la fête d’aujourd’hui, qui est le dernier dimanche de l’année liturgique. C’est la fête du Christ-Roi. L’Église proclame la Seigneurie du Christ, sa royauté sur l’univers.

Chaque année, ce cycle liturgique recommence, et pourtant on ne finit jamais d’en découvrir la nouveauté, car notre vie évolue, et nous-mêmes nous changeons. Il s’en passe des choses en une année. Notre foi avec Dieu s’approfondit, on la questionne. Parfois c’est la vie qui nous bouscule, qui nous violente même, et il est bon que la liturgie nous invite à nous redire qui est le Christ pour nous au terme de chaque liturgique.

Alors, qu’affirmons-nous en ce dimanche du Christ-Roi ? Tout d’abord, nous croyons qu’il y a deux mille ans « l’Absolu s’est incarné et qu’il porte un visage, le visage de Jésus Christ ! » (Jacques de Bourbon-Busset). Nous croyons et nous affirmons qu’il est le Seigneur des vivants et des morts, que tout a été remis entre ses mains par le Père, et qu’il nous appelle à vivre éternellement auprès de lui. Nous croyons que sa vie donne sens à notre existence, qu’elle en est le fondement et qu’il nous appelle à une vie en plénitude dès ici-bas. Nous faisons nôtre l’affirmation de l’Apôtre Pierre à Jésus, lorsqu’il lui disait : « A qui d’autre irions-nous Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle ! »

Nous croyons que le seul royaume que le Christ veut établir en tant que roi est celui de l’amour. Son palais est une étable. Son trône, une croix. Son armée, tous ceux et celles qui veulent vivre de l’esprit des béatitudes, car le Royaume des cieux est à eux. Notre roi est le plus humble des hommes que la terre ait jamais porté. Il se présente à nous comme celui qui frappe à la porte et qui attend qu’on lui ouvre. Il promet à la personne qui lui ouvrira, qu’il entrera dans sa maison, qu’il s’assoira à sa table, et qu’il prendra son repas avec elle. Le Christ-Roi est un roi d’humilité qui vient quémander notre hospitalité et notre amour, et qui jamais ne s’impose à nous. Vraiment sa royauté n’est pas de ce monde.

N’est-ce pas Jésus qui disait dans les évangiles : « Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos ». Ou encore ce que nous dit l’épître de Paul aux Philippiens, au sujet de Jésus : « Jésus n’a pas retenu le rang d’être l’égal de Dieu mais… il s’est dépouillé prenant la forme d’esclave…. Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix ».

Voilà, frères et sœurs, le roi qui se tient au milieu de nous. Il est le Seigneur de l’univers et pourtant il vient vers nous avec douceur et humilité, non pas pour dominer nos vies, mais pour les transformer, pour nous donner le vrai bonheur, pour nous inviter à transformer le monde avec lui, avec le seul pouvoir qu’il connaisse, celui de l’amour et de la miséricorde.

Dans un proverbe arabe, Dieu dit ceci : « Viens à moi avec ton cœur, et je te donnerai mes yeux. » N’est-ce pas là l’appel que nous fait sans cesse le Christ, à nous son Église. Si tu viens à moi avec ton cœur, si tu écoutes ma voix, je te donnerai mes yeux, et non seulement les yeux, mais les mains et le cœur, et l’intelligence des choses. En somme, le Fils de Dieu est venu pour se remettre entre nos mains. Il est notre bien le plus précieux. Il est le Christ-Roi !

Frères et sœurs, en ces temps de violence qui sont les nôtres, où nous prions pour toutes les victimes des attentats récents : Paris, Beyrouth, Ankara, Istanbul, Bamako, Charm el-Cheikh, j’aimerais conclure avec cette prière de l’abbé Pierre, ce prêtre français qui a consacré sa vie aux plus déshérités .

Yves Bériault, o.p.

« Je continuerai à croire, même si tout le monde perd espoir.
Je continuerai à aimer, même si les autres distillent la haine.
Je continuerai à construire, même si les autres détruisent.
Je continuerai à parler de paix, même au milieu d’une guerre.
Je continuerai à illuminer, même au milieu de l’obscurité.
Je continuerai à semer, même si les autres piétinent la récolte.
Et je continuerai à crier, même si les autres se taisent.
Et je dessinerai des sourires sur des visages en larmes.
Et j’apporterai le soulagement, quand on verra la douleur.
Et j’offrirai des motifs de joie là où il n’y a que tristesse.
J’inviterai à marcher celui qui a décidé de s’arrêter…
Et je tendrai les bras à ceux qui se sentent épuisés. »

Abbé Pierre.

Homélie pour le 33e dimanche (B)

Nuit sur le Rhone

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 13,24-32.
En ces jours-là, après une pareille détresse, le soleil s’obscurcira et la lune ne donnera plus sa clarté ;
les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées.
Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées avec grande puissance et avec gloire.
Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel.
Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier : dès que ses branches deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez que l’été est proche.
De même, vous aussi, lorsque vous verrez arriver cela, sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte.
Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive.
Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas.
Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père.

COMMENTAIRE

Les textes de ce dimanche nous présentent des scènes de fin du monde, de catastrophes terrifiantes à l’échelle planétaire. Ce sont là sans doute les passages les plus énigmatiques et troublants de la Bible. Il s’agit d’un style littéraire appelé apocalyptique, d’où le nom bien connu d’apocalypse. Mais il est important de savoir qu’au temps de Jésus, et bien avant, ce type de récit était fort populaire dans les cultures du Moyen-Orient. Jésus et le prophète Daniel s’en inspirent afin de livrer leur message.

D’ailleurs, tout au cours de l’histoire des derniers millénaires, des mouvements apocalyptiques sont apparus prédisant une fin du monde éminente. Que ce soit les mouvements prédisant la fin du monde à la fin du premier millénaire, Nostradamus au Moyen-Âge, ou encore les Témoins de Jéhovah au XXe siècle. Aucune époque n’a échappé à cette angoisse qui s’enracine dans notre finitude humaine, dans la peur de la mort, mais aussi dans la crainte de Dieu et de son jugement.

Que veulent nous dire alors ces textes que nous venons d’entendre ? Précisons tout d’abord qu’en rester à l’annonce d’une fin du monde dans les paroles de Jésus ou du prophète Daniel, c’est déformer le sens de leur message qui, paradoxalement, est avant tout un message d’espérance. Jésus  et le prophète Daniel ne nous parlent pas de fin du monde, malgré les apparences, mais ils nous parlent de la fin d’un monde, où Dieu va se manifester et sauver son peuple.

Daniel écrit vers 170 av. J.-C. alors qu’un certain Antiochus Épiphane règne sur la Palestine. C’est un despote, un homme cruel qui gouverne avec une main de fer. Se prenant pour un dieu, il ordonne même qu’on lui rende un culte dans le temple de Jérusalem. Ceux qui refusent sont mis à mort.

C’est donc à ses compatriotes juifs que le prophète Daniel adresse son message en le camouflant dans un récit apocalyptique, un récit de fin du monde, mais dont ses lecteurs savent bien lire entre les lignes. C’est l’écroulement du règne de ce despote Antiochus Épiphane qui est annoncé par le prophète Daniel, et qui est représenté par un grand combat dans le ciel où l’archange Gabriel lutte en faveur du peuple de Dieu et remporte la victoire. Donc courage, leur dit le prophète Daniel, votre libération est proche. Dieu est avec vous.

Ce message est d’autant plus vrai dans la bouche de Jésus. Dans l’évangile, les paroles de Jésus semblent tourner nos regards vers un avenir encore lointain où tout sera détruit. Mais il est important de souligner que le style littéraire apocalyptique ne signifie pas « destruction », mais « dévoilement », « révélation ». Ce qui est annoncé par Jésus, c’est un monde nouveau, un monde non seulement pour demain, mais pour aujourd’hui même. C’est la saison de Dieu qui arrive avec son figuier en fleurs, c’est la nouveauté du Christ. C’est pourquoi les certitudes des hommes avec leur superbe et leur sentiment de puissance en sont ébranlées, comme si le ciel se décrochait, car c’est le règne de Dieu qui se manifeste.

Jésus emploie des images puissantes afin de nous faire comprendre qu’il y a un avant et un après avec sa venue. Même si le ciel et la terre passent, dit-il, « mes paroles ne passeront pas », puisqu’elles sont promesse de vie, elles sont Paroles de Dieu. Jésus nous invite donc à cette ferme espérance qui n’est pas un banal espoir, mais cette conviction inébranlable que Dieu est avec nous, en ce monde fragile et menacé, ce monde aux prises avec ses guerres et ses catastrophes, ses violences, ses populations qui gémissent et ses saisons qui se dérèglent. Dieu est avec nous. Et bien sûr, confrontés aux évènements tragiques qui viennent de se dérouler en France, plusieurs ont sans doute l’impression que notre espérance se tient comme au-dessus d’un abime sans fond. Et pourtant Dieu est avec nous. Telle est notre foi. Vers qui d’autre irions-nous?

Mais il ne s’agit pas là d’une invitation à la passivité. Le Christ se tient à notre porte nous dit l’évangile et il frappe. Il nous invite à lui ouvrir et à marcher avec lui. L’espérance chrétienne n’est pas seulement tournée vers l’avenir, mais elle est pour ce présent qui nous est donné. Et l’évangile nous rappelle sans cesse que c’est moins l’homme qui se tourne vers Dieu et qui espère, que Dieu qui se tourne vers nous et qui espère, puisque c’est lui qui a espéré le premier, en nous donnant la vie et en nous envoyant son Fils.

Bien sûr, on nous demandera où elle est cette présence du Christ dans la vie de tous les jours. Où est-il ton Dieu ? Mais comme le dit le renard au Petit Prince : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »  La victoire du Christ peut sembler dérisoire à l’œil nu, et pourtant notre foi nous donne de le reconnaitre, de deviner les signes de sa présence, de le savoir tout proche de nous, d’être à l’œuvre dans le monde comme le levain dans la pâte, d’être présents dans tous les gestes d’amour et de solidarité. Car notre espérance s’enracine tout d’abord dans le présent. C’est pourquoi nous croyons et nous aimons pour aujourd’hui et non pas pour un futur lointain.

Alors, la fin du monde est-elle pour bientôt ? Nous n’en savons rien et ce n’est pas là la question qui importe. Il faut plutôt se demander ce que nous faisons de notre monde alors que le Christ est à notre porte. La foi en Dieu nous engage à marcher les yeux ouverts, à ne pas faire fi des défis qui sont les nôtres sur cette terre trop malmenée. Car notre foi fait de nous les gardiens de notre maison commune qui a plus que jamais besoin d’artisans de paix alors que la violence cherche à s’imposer partout.

Demandons au Seigneur de nous venir en aide, d’éclairer nos dirigeants, et demandons-lui aussi de nous donner de comprendre ce qu’il attend de chacun et chacune nous.

Yves Bériault, o.p.

Le papillon d’automne

automne

Ce matin, attiré par le soleil d’automne
et le coloris extraordinaire de cette saison en mon pays,
j’ai pris mes souliers de marche en direction de la montagne.

L’air sentait bon, feu de bois et feuilles séchées,
le tout emporté dans l’air frais du matin.

Derniers sursauts d’une saison
sur le point de céder la place
aux brises qui apportent le froid.

Sur ma route, j’ai croisé un papillon,
événement rarissime pour la saison.
Surpris, je l’ai vu s’élever soudainement devant moi,
avec une vigueur inhabituelle pour un papillon.

Il se débattait dans l’air frais du matin,
comme aspiré par cette lumière d’or réfléchie par les feuilles,
ou plutôt comme inspiré par cette lumière,
car il semblait danser avec l’énergie de celui qui sait
que le temps est compté.

Un petit papillon d’automne,
signe d’espérance et de détermination
sur la route d’un marcheur solitaire.

A sa manière, sans le savoir,
il me parlait de la suite du Christ

Saisi par la lumière du Christ ressuscité,
plus éblouissant qu’un milliard de soleils d’automne,
nous allons de-ci de-là,
emportés par le souffle de l’Esprit,
au gré des événements et des saisons.

Les jours qui passent,
lorsqu’ils baignent dans cette lumière,
ne font que raviver la foi de ceux qui croient,
car le temps est court et la moisson est grande, très grande !
Tant de défis à relever, tant d’amour à donner et à recevoir.

Il nous faut donc devenir papillon d’automne
sur tous ces chemins de par le monde
où se trouvent des promeneurs solitaires
qui cherchent un sens à la vie
au fil des saisons qui passent.

Voilà où nous entraîne l’admirable lumière du Christ :
au cœur de la vie !
Apprends donc à danser ta foi,
là où le souffle de l’Esprit te conduit.

Il n’y a pas de plus belle saison
dans la vie de celui qui croit au Fils de Dieu !

Yves Bériault, o.p.

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Thérèse de l’Enfant-Jésus : Dialogue avec le Christ

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« Ma vie n’est qu’un instant, une heure passagère. Ma vie n’est qu’un seul jour qui m’échappe et qui fuit. Tu le sais, ô mon Dieu ! Pour t’aimer sur la terre. Je n’ai rien qu’aujourd’hui ! (…)

Que m’importe, Seigneur, si l’avenir est sombre. Te prier pour demain, oh non, je ne le puis ! Conserve mon cœur pur, couvre-moi de ton ombre ; Rien que pour aujourd’hui.

Si je songe à demain, je crains mon inconstance. Je sens naître en mon cœur la tristesse et l’ennui.  Mais je veux bien, mon Dieu, l’épreuve, la souffrance. Rien que pour aujourd’hui.

Je dois te voir bientôt sur la rive éternelle. Ô Pilote divin ! Dont la main me conduit. Sur les flots orageux guide en paix ma nacelle. Rien que pour aujourd’hui. (…)

Cette grappe d’amour, dont les grains sont des âmes. Je n’ai pour la former que ce jour qui s’enfuit. Ah ! Donne-moi, Jésus, d’un apôtre les flammes. Rien que pour aujourd’hui (…) »

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Mon chant d’aujourd’hui, sainte Thérèse de Lisieux (extraits).

Homélie pour le 28e Dimanche du temps ordinaire. Année B.

suis-moi

VIENS SUIS-MOI

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 10,17-30.
En ce temps-là, Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, tombant à ses genoux, lui demanda : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? »
Jésus lui dit : « Pourquoi dire que je suis bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul.
Tu connais les commandements : Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. »
L’homme répondit : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. »
Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima. Il lui dit : « Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. »
Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens.
Alors Jésus regarda autour de lui et dit à ses disciples : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! »
Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles. Jésus reprenant la parole leur dit : « Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le royaume de Dieu !
Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »
De plus en plus déconcertés, les disciples se demandaient entre eux : « Mais alors, qui peut être sauvé ? »
Jésus les regarde et dit : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu. »

COMMENTAIRE

La parole de Dieu en ce dimanche nous fait entendre l’invitation de Jésus qui vaut pour toutes les époques : « Viens, suis-moi. Marche courageusement avec moi. » Cette invitation est plus que jamais d’actualité alors que plusieurs ont la foi triste devant le paysage désolé de bon nombre de nos paroisses. Ce à quoi certains répondent que ce n’est pas là le réflexe de vrais chrétiens. Il faudrait plutôt être joyeux et optimistes, comme si les déconvenues de l’Église ne nous concernaient pas, que c’était avant tout l’affaire du Seigneur.

Il ne faudrait pas confondre optimisme béat et espérance, car nous ne sommes pas des êtres désincarnés. Jésus lui-même dans l’évangile aujourd’hui n’est pas indifférent au départ du jeune homme riche. L’évangéliste Marc prend la peine de noter que Jésus aima ce jeune homme en le voyant et, qu’à la suite de son incapacité à le suivre, Jésus exprima sa grande déception à ses disciples. C’est ce même Jésus qui va se lamenter sur le sort de Jérusalem et ses habitants, qui va pleurer devant le tombeau de son ami Lazare. Comment pourrait-il en être autrement pour nous ? Notre vie de foi ne peut se vivre en vase clos, comme si nous pouvions être indifférents aux soubresauts du monde autour de nous.

Nous vivons souvent des situations de vie qui nous blessent, qui nous déçoivent, ou qui nous désespèrent et, comme l’affirment les psychologues, il est constructif de pouvoir le reconnaître. La guérison commence toujours par la prise de conscience de ce qui nous heurte, de ce qui nous fait souffrir. C’est pourquoi il nous faut sans cesse remettre sur le métier la trame de nos vies à la lumière de l’évangile, avec ses joies et ses peines, laissant la puissance de résurrection du Christ agir en nous. Rien de plus thérapeutique !

Voyez Jésus dans sa rencontre avec le jeune homme riche. Il n’en reste pas à sa déception. « Tout est possible à Dieu », dit-il, quand ses disciples lui demandent « qui donc peut bien être sauvé ». C’est avec ce même regard de foi et d’espérance qu’il nous faut regarder la situation actuelle de l’Église et de notre monde. Tristes, nous devons l’être quand nous constatons que l’amour n’est pas aimé, comme le notait un moine du Moyen-Âge, quand nous constatons que l’amour est bafoué, mais adopter une attitude de désespoir, jamais ! Jamais, puisque le Christ est vainqueur ! C’est sur ce roc que nous devons grandir et appuyer notre foi.

De nos jours, les personnes que nous voyons aux eucharisties dominicales sont pour la plupart des survivants, qui ont traversé la grande épreuve de la sécularisation. Beaucoup sont des anciens, comme on les appelait dans les premiers temps de l’Église, c.-à-d. des aînés, mais avant tout des aînés dans la foi, qui par leur fidélité et leur persévérance, sont des porteurs et des gardiens de la bonne nouvelle de Jésus Christ.

C’est surtout cela qui me frappe quand je vois des fidèles rassemblés pour l’eucharistie. Fidèles ! On ne peut trouver de mot plus beau pour décrire ce qui habite le cœur des disciples du Christ. Elle est belle cette fidélité qui semble à toute épreuve, et où des parents et des grands-parents persévèrent dans leur foi, tout en portant le souci, parfois douloureux, de leurs enfants et de leurs petits-enfants, priant sans cesse pour eux. Elle est belle la fidélité de ces célibataires qui poursuivent leurs engagements dans leurs milieux de travail et dans la Cité, au nom même de leur amour du Christ et du prochain.

C’est cette même fidélité qui s’exprime quand nous portons douloureusement le monde avec ses souffrances et ses violences, car la foi en Dieu transforme notre cœur et notre regard sur le monde. Quand l’évangile prend racine en nous, il nous rend responsables, et il fait de nous des hommes et des femmes qui prennent au sérieux l’appel du Christ, qui savent tendre l’oreille et le cœur aux cris de détresse des plus proches comme des plus lointains.

C’est à ce radicalisme que nous sommes invités quand Jésus dit : « Viens suis-moi ».  Car le danger qui toujours nous guette, est soit de nous enfermer dans l’attitude du jeune homme riche, pour qui le défi évangélique semble trop coûteux, alors que c’est la vie même qui lui est proposée, ou encore, de ressembler à ces chrétiens qui, comme les deux disciples sur la route d’Emmaüs, ne savent plus parler de leur Seigneur qu’au passé, comme s’il n’était jamais ressuscité, comme s’il ne marchait pas avec nous.

Un évêque que j’ai eu la chance d’entendre prêcher un jour proclamait d’une voix forte dans son homélie : « Je suis fils de Dieu ! Avant même que le monde soit créé, Dieu pensait à moi. Il m’aimait déjà et il voulait me créer. Et ce monde avec ses galaxies a été fait pour MOI, car JE suis fils de Dieu. Et il me demande de m’y engager avec tout cet amour qu’il a mis en moi, car JE suis fils de Dieu ! »

Frères et sœurs, notre vocation personnelle, mystérieusement, était gravée dans le cœur de Dieu avant même que nous ne soyons nés. Dieu nous voyait déjà avant même la création du monde. Il se penchait avec amour sur le rêve en devenir que nous étions, posant son regard bienveillant sur chacun de ses enfants, encore à l’état de rêve, mettant en chacun d’eux un dynamisme de vie capable de regarder vers l’infini, capable de le reconnaître Lui pour qui il est : Dieu, notre Père.

C’est ce regard d’amour que pose Jésus sur le jeune homme riche, et sur chacune de nos vies, nous invitant à le suivre en laissant tout ce qui peut nous détourner de Dieu, car nos vies ne peuvent véritablement s’épanouir et s’accomplir si elles ne répondent pas à cet appel. Mais gloire soit rendue à notre Dieu, car l’assurance qui est la nôtre, et qui fonde notre espérance, est que rien n’est impossible à Dieu. C’est là la promesse qu’il nous fait en son Fils Jésus Christ.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 27e dimanche T.O. (B)

Couple et enfants

CEUX QUE DIEU A UNIS

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 10,2-16. 
Des pharisiens l’abordèrent et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? »
Jésus leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? »
Ils lui dirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. »
Jésus répliqua : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle.
Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme.
À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère,
il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair.
Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »
De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question.
Il leur déclara : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle.
Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère. »
Des gens présentaient à Jésus des enfants pour qu’il pose la main sur eux ; mais les disciples les écartèrent vivement.
Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent.
Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. »
Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.

COMMENTAIRE

« L’amour est aveugle, mais le mariage lui rend la vue. » Proverbe allemand

« Les amoureux rêvent, les époux sont réveillés. » (A. Pope).

Mieux vaut aborder le sujet du mariage avec un peu d’humour, car c’est un sujet délicat, aujourd’hui comme hier, alors que s’ouvre à Rome le Synode sur la famille. Nous le savons, le mariage traverse une crise sans précédent, et les couples chrétiens, déçus dans leur amour ou engagés dans une deuxième union, se sentent sûrement interpellés, sinon jugés par les paroles de Jésus aujourd’hui.

Bien sûr, Jésus nous rappelle le sérieux du mariage, le sérieux de nos vies et de nos engagements, mais lors de son ministère en Galilée, il a aussi témoigné d’un souci extraordinaire pour les blessés de la vie, rappelant ainsi à l’Église qu’elle a un devoir de compréhension et de compassion face à des millions de drames humains liés au mariage et qui affaiblissent les communautés chrétiennes. Je pense aux souffrances que vivent ces couples et ces familles, je pense au problème de l’accès à la communion eucharistique, ou encore à la difficulté d’un remariage à l’église. Le synode ne pourra pas faire l’économie d’une discussion en profondeur sur ces questions.

Par ailleurs, notre récit évangélique a une visée beaucoup plus large que la simple question du divorce. Alors que les pharisiens tendent un piège à Jésus en lui demandant s’il est permis de quitter sa femme, Jésus, en bon pédagogue, les questionne plutôt sur ce qu’a prescrit Moïse : « Moïse, disent-ils, a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. » Jésus réplique de façon assez brutale, que c’est en raison de la dureté de leur cœur que Moïse a permis une telle prescription.

Jésus n’est pas sans savoir que dans le Judaïsme, il y a différentes écoles de pensée au sujet du divorce. Certaines écoles rabbiniques affirment que le divorce n’est possible que dans le cas d’une immoralité grave, et donc qu’on ne peut divorcer à la légère. D’autres écoles, plus libérales, prétendent qu’une épouse peut être renvoyée sur-le-champ dès qu’elle déplaît à son mari.  L’on cherche donc à entraîner Jésus dans ce débat sur les motifs du divorce, mais Jésus invite plutôt ses interlocuteurs à une réflexion sur le sens du mariage. Il rappelle qu’au commencement Dieu créa l’homme et la femme en les appelant à ne former qu’une seule chair.

Pour comprendre l’intention de Jésus, il faut regarder le texte biblique qu’il invoque pour faire contrepoids à l’autorité de Moïse. Jésus affirme que Moïse a légiféré à cause de la dureté de cœur des hommes. Car il faut bien le dire, le divorce dans la société juive était avant tout le privilège des hommes, et une femme qui subissait un divorce se trouvait souvent mise à la rue du jour au lendemain, sur simple remise d’une lettre du mari. À moins d’être reprise par sa famille, l’épouse renvoyée de la maison de l’époux était souvent vouée, soit à la mendicité, soit à la prostitution. Jésus connaît trop bien l’existence de ces rapports de domination entre l’homme et la femme, et il s’attaque à cette loi du plus fort, à l’égoïsme des maris érigé en loi, mais il le fait avant tout en rappelant la beauté de la vocation de l’homme et de la femme dans le mariage.

En réponse à la loi de Moïse, Jésus cite le livre de la Genèse où l’homme et la femme sont créés égaux, et ont pour vocation d’être féconds comme Dieu. Car il y a une communion d’amour en Dieu, c’est ce que nous révèle le mystère de la Trinité, et de cette communion jaillit un amour fécond qui engendre la vie. Il en est de même pour l’homme et la femme. Créés à l’image de Dieu, ils sont appelés à la communion dans l’amour, communion qui trouve son accomplissement dans le mariage, où l’homme et la femme se complètent l’un l’autre et ne forment plus qu’un.

Bien sûr, ce mystère de communion et de fécondité vaut pour tous et toutes, chacun et chacune selon notre état de vie, mais le mariage en est l’expression la plus visible. Il agit comme un signe prophétique qui est là pour nous rappeler jusqu’où il faut aimer et donner de soi-même aux autres. Et cela prend toute une vie. C’est la perspective du mariage chrétien.

Dans le mariage, un être unique et irremplaçable m’est confié pour la vie, et à qui je me donne pour la vie, dans une fidélité qui se veut une réponse à l’appel et à la fidélité même de Dieu. Et c’est ainsi que l’homme et la femme ne forment plus qu’un seul oui pour toute la vie, qu’un seul et même projet d’amour, dans une fidélité sans faille, et dans le respect mutuel de chacun.

C’est tout cela la beauté et la grandeur du mariage que Jésus vient rappeler à ses interlocuteurs, alors que ces derniers semblent davantage préoccupés par les contraintes du mariage que de sa finalité. Jésus leur rappelle que le mariage est avant tout un projet de Dieu, la vocation la plus belle et la plus noble qu’il ait confiée à l’homme et à la femme, et où lui-même s’engage dans la réalisation de cette union, puisque c’est lui qui unit les époux : « Ce que Dieu a uni… », dit Jésus.

C’est pourquoi l’Église a le devoir de nous rappeler sans cesse la grandeur de ce mystère d’amour et l’importance d’y être fidèle. Mais elle ne peut oublier ceux et celles qui ont connu l’échec dans ce projet de vie, car l’on ne saurait encourager les uns sans soutenir les autres, puisque Jésus est venu relever ce qui est faible, pauvre et blessé en nous.

L’échec ne doit pas faire de nous des exclus, du moins ce n’est pas ce que l’Évangile nous enseigne, sinon nous serions tous des exclus. Le radicalisme évangélique est avant tout un radicalisme de la miséricorde dont nous avons tous besoin. Et toutes nos belles paroles, tous nos beaux discours ne seront que de pieux bavardages, si la miséricorde de Jésus n’a pas le dernier mot en Église. C’est pourquoi il nous faut prier sans cesse pour que ce défi soit relevé dans notre Église, et plus particulièrement pendant ce synode sur la famille qui se tient à Rome !

Terminons cette réflexion comme nous l’avons commencée, avec un proverbe chinois : « Les grands bonheurs viennent du ciel, mais les petits bonheurs viennent de l’effort. » C’est la grâce que je nous souhaite.

Yves Bériault, o.p.

Famille de trois enfants

Portrait of family with three kids (6-7, 2-3, 6-11 months)

Homélie pour le 26e dimanche T.O. (B)

Mains

AH ! SI LE SEIGNEUR POUVAIT FAIRE DE TOUT SON PEUPLE UN PEUPLE DE PROPHÈTES !

Livre des Nombres 11,25-29.
En ces jours-là, le Seigneur descendit dans la nuée pour parler avec Moïse. Il prit une part de l’esprit qui reposait sur celui-ci, et le mit sur les soixante-dix anciens. Dès que l’esprit reposa sur eux, ils se mirent à prophétiser, mais cela ne dura pas.
Or, deux hommes étaient restés dans le camp ; l’un s’appelait Eldad, et l’autre Médad. L’esprit reposa sur eux ; eux aussi avaient été choisis, mais ils ne s’étaient pas rendus à la Tente, et c’est dans le camp qu’ils se mirent à prophétiser.
Un jeune homme courut annoncer à Moïse : « Eldad et Médad prophétisent dans le camp ! »
Josué, fils de Noun, auxiliaire de Moïse depuis sa jeunesse, prit la parole : « Moïse, mon maître, arrête-les ! »
Mais Moïse lui dit : « Serais-tu jaloux pour moi ? Ah ! Si le Seigneur pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! Si le Seigneur pouvait mettre son esprit sur eux ! »

COMMENTAIRE

Sans doute, avons-nous tous en tête ces images inoubliables de la visite du pape François aux États-Unis ces jours-ci. Nous avons là une belle illustration de la fonction prophétique de l’Église à l’oeuvre et qui sans cesse interpelle le monde au nom de l’Évangile. Et c’est dans ce contexte que les textes bibliques de ce dimanche nous donnent une belle occasion de réfléchir ensemble au sujet de notre présence au monde en tant que chrétiens et chrétiennes. En fait, la question qui m’habite est la suivante : qu’est-ce que cela signifie pour nous être prophète au nom du Christ? En quoi cela nous concerne-t-il?

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Commençons donc par le commencement en reconnaissant tout d’abord qu’il y a un grand désir qui traverse toute la Bible, et qui est déjà énoncé par la bouche de Moïse, au livre des Nombres, et que nous avons entendu dans notre première lecture. En réponse à ceux qui se plaignent que des personnes prophétisent sans y avoir été appelées, Moïse répond : « Ah! puisse tout le peuple de Yahvé être prophète, Yahvé leur donnant son Esprit » (Nb 11, 29). Comme en écho à la réponse de Moïse, Jésus dans l’évangile adopte la même attitude : « Laissez les faire. Qui n’est pas contre nous est avec nous. »

Les prophètes dans la Bible sont les porte-parole du désir de Dieu, et leur mission est de faire connaître son rêve pour ses enfants. Il rêve de leur donner son Esprit. C’est Joël, l’un des derniers prophètes de l’A.T., qui prophétisait ainsi : « Dans les derniers temps […] je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens des visions. Même sur les esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit. » (Jl 3, 1-2).

Ce qui est annoncé par Joël, c’est l’avènement d’un peuple de prophètes, comme en rêvait Moïse. Dans l’histoire d’Israël, seulement quelques individus étaient investis de cette mission. Le prophète était un personnage hors du commun, dont l’Esprit du Seigneur s’emparait pour un temps, afin de se servir de lui pour parler au peuple. Joël, par sa prophétie, confirme la venue des temps nouveaux. Alors que Moïse appelait de tout son coeur ce jour comme inspiré dans l’élan d’une intuition mystérieuse, d’un rêve fou, où il serait possible que tout le peuple devienne prophète, Joël vers l’an 500 av. J.-C., nous amène à l’étape d’une promesse formelle, d’un projet de Dieu en voie de se réaliser. L’événement Jésus Christ sera à la fois le révélateur de ce dessein de Dieu et son accomplissement.

L’expérience chrétienne se situe donc à l’intérieur d’une longue quête spirituelle. Une quête où la grandeur de Dieu dans la tradition mosaïque a toujours été affirmée : un Dieu Tout-Puissant, un Dieu Créateur, mais surtout un Dieu Père, un Dieu d’Amour et de Miséricorde. Les hommes et les femmes de l’A.T. n’ignoraient pas quelle était la nature de leur Dieu. Toute la Bible nous révèle que Dieu est avant tout un être de relation, comme nous. Et s’il pose des êtres hors de lui-même, par son acte de création, c’est pour les ramener à lui, afin de les faire participer pleinement, au terme de leur existence, à ce qu’Il est. Voilà notre destinée.

La grandeur de Dieu, ce qui le rend fascinant, c’est que c’est un Dieu qui veut se faire connaître et qui prend l’initiative, comme s’il avait besoin de se faire connaître. Il nous est difficile de parler de Dieu comme d’un être de besoin, et pourtant, Dieu ne joue pas à « avoir besoin de nous ». Il ne fait pas semblant. Ce que la Révélation nous apprend, du livre de la Genèse jusqu’au dernier livre de la Bible, c’est qu’il est dans la nature même de Dieu de créer et d’appeler sa création à participer à sa gloire. Quand Dieu donne, il ne donne pas à moitié. Quand Dieu appelle à la vie, c’est à une vie en plénitude qu’il appelle.

Saint-Exupéry, dans son livre Le Petit Prince, fait dire au renard que l’on est responsable de ce que l’on apprivoise. Que dire alors lorsque l’on crée, lorsque l’on donne la vie à des créatures! Dieu s’intéresse passionnément à notre réalité. Il vient s’y insérer avec tout le respect et la tendresse de celui qui aime. Il invite, il n’impose pas. Il invite avec une infinie discrétion à le connaître et à l’aimer. C’est pourquoi survient l’événement Jésus-Christ, et son achèvement, qui est le don de l’Esprit Saint. L’Esprit Saint vient rendre possible en nous le rêve fou de Dieu pour nous, qui est de le connaître et de l’aimer tel que l’a connu et aimé Jésus.

Mais l’Esprit Saint nous entraîne aussi à poursuivre la mission du Christ, à discerner les lieux, les situations, les personnes à l’endroit desquels il nous demande d’agir en son nom.  Et c’est là la dimension prophétique de nos vies de baptisés. La vie dans l’Esprit Saint nous transforme et nous fait voir le monde d’une manière nouvelle. Comme l’écrivait Henri Nouwen : « C’est laisser le feu de l’amour de Jésus faire fondre la glace du ressentiment en nous; c’est créer un espace où la joie remplace la tristesse, où la miséricorde supplante l’amertume, où l’amour déplace la peur, où la douleur et la tendresse surmontent la haine et l’indifférence. 1 » Où la foi déplace les montagnes!

Depuis sa résurrection, le Christ vient réaliser en notre monde ce souhait de Moïse : « Ah! puisse tout le peuple de Dieu être prophète. » Par notre baptême, nous participons à la fonction prophétique de l’Église, et cette action du Christ en son Église en dépasse les structures pour s’étendre au monde entier, partout où il y a des hommes et des femmes de bonne volonté.

Le concile Vatican II l’affirme : « Le Saint-Esprit se manifeste où il veut », car « le Royaume de Dieu est plus vaste que l’Église. 2 » Jean-Paul II lui-même, dans son encyclique Le Rédempteur de l’homme, écrit : « Peut-on dire que l’Église n’est pas seule dans la supplication à l’Esprit Saint? Oui, on peut le dire, écrit-il, parce que le “besoin” de ce qui est spirituel (dans notre monde) est exprimé également par des personnes qui se trouvent hors des frontières visibles de l’Église. 3 »

Et c’est ainsi que se rencontrent des hommes et des femmes de toutes langues, peuples, cultures, religions, animés par ce même Esprit qui est à l’oeuvre en notre monde, et qui fait dire à Jésus : « Laissez les faire. Qui n’est pas contre nous est avec nous. » Ce sont les oeuvres caritatives partout dans le monde au service des enfants, des pauvres et des malades; les ONG, telles que Médecins sans Frontières, Amnistie Internationale; ce sont les Raoul Follereau et les lépreux; Henri Dunant et la Croix-Rouge; l’Arche de Jean Vanier; soeur Emmanuel et les chiffonniers du Caire; frère Roger de Taizé; mère Teresa de Calcutta; Nelson Mandela et Mgr Tutu; Dorothy Day & Martin Luther King; Gandhi et Madeleine Delbrel; et j’en passe et j’en passe…

Comme il est riche ce trésor de notre humanité. Il s’agit d’une multitude d’hommes et de femmes chez qui nous reconnaissons cette action prophétique du Christ, qui est une oeuvre de guérison, de réconciliation, de justice et de miséricorde, et qui annonce un monde nouveau, le Règne de Dieu à venir, dont l’aube s’est déjà levée le matin de Pâques.

Frères et soeurs, voilà le prophétisme dans lequel nous engage notre suite du Christ. C’est pourquoi nous demandons à Dieu, en cette eucharistie, d’être trouvés fidèles et de nous donner la force de répondre aux appels de l’Esprit Saint dans nos vies, afin que s’imprime en nous le visage du Christ, et que l’on puisse dire en nous voyant agir : voilà véritablement ses disciples!

Yves Bériault, o.p.

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  1. Prayer embraces the world. Extrait de La seule chose nécessaire. (recueil des écrits de Henri Nouwen), Bellarmin, 2001, p. 40.

  2. Gaudium et spes

  3. (18), cf. V 11, LG 16.

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