Homélie pour le 6e Dimanche de Pâques (A)

footprints-in-the-sand-poem-t-shirt-black-from-constantly-325407

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 14,15-21.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements.
Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous.
l’Esprit de vérité, lui que le monde ne peut recevoir, car il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous.
Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous.
D’ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi.
En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et moi en vous.
Celui qui reçoit mes commandements et les garde, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui. »

COMMENTAIRE

En nous rapportant les paroles de Jésus, l’évangéliste Jean nous donne  de voir quels sont les craintes et les défis qui se présentent aux disciples en tant que communauté des amis de Jésus, ces craintes et ces défis qui sont aussi les nôtres. C’est le Christ ressuscité qui nous parle et il promet à ses disciples un défenseur, un avocat. Contrairement à une certaine compréhension de cette promesse, ce n’est pas pour nous défendre devant Dieu que cet avocat nous est proposé, mais plutôt pour nous défendre devant le tribunal de ce monde quand il juge ceux et celles qui mettent leur foi en Dieu.

Jésus nous promet que dans la mesure où nous resterons attachés à lui, nous serons affermis dans notre témoignage de foi, nous deviendrons de ces hommes et de ces femmes dont la vie parle d’elle-même. Ce qui nous est promis, ce n’est pas de devenir des tribuns extraordinaires à la parole facile et convaincante, mais que nos vies seront illuminées par cette présence de l’esprit du Christ en nous, qui nous fera lui ressembler et marcher avec courage comme lui-même nous en a donné l’exemple.

La foi qui nous habite pourra se dire en peu de mots, et ce, avec douceur et respect ,comme nous le rappelle l’apôtre Pierre. Mais elle pourra surtout se dire dans le silence d’une vie ouverte et généreuse, soucieuse des autres, marquée profondément par notre foi en Dieu. C’est cette vie-là qui parlera en notre faveur et qui parlera de Dieu. Comme le disait un prêtre ouvrier à Paris, qui travaillait auprès des délinquants et des prostitués, seul Jésus Christ convertit. À nous, il revient de témoigner de lui, parfois par la parole, mais le plus souvent par beaucoup d’amour.

Nos vies ne sont pas différentes des personnes qui nous entourent dans notre société. Nous portons tous et toutes des préoccupations qui se ressemblent : la famille, les conjoints, les amis, le travail, nos projets, nos épreuves. Ce qui distingue les chrétiens et les chrétiennes, c’est de vivre leurs vies à la lumière de l’évangile. D’être fidèle à la recommandation de Jésus quand il nous dit : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. » Et cela se vit surtout à travers notre souci de l’autre, par nos solidarités avec le monde qui nous entoure. Comme l’écrivait quelqu’un : « Ne parle que si on t’interroge, mais vis de manière à ce qu’on t’interroge. »

Je repense à l’un des plus beaux témoignages que j’aie entendus alors que j’étais au Rwanda, à Kigali. J’animais une rencontre avec des responsables de jeunes novices qui se préparaient à la vie religieuse et j’avais demandé à ces soeurs comment elles étaient venues à la vie religieuse. L’une d’entre elles, soeur Antoinette, nous a alors raconté que lorsqu’elle était enfant, elle se rendait tous les dimanches à l’église du village voisin avec son père. Une marche de deux heures pour se rendre, deux heures pour revenir. Naturellement, aller à la messe au village impliquait d’y passer une bonne partie de la journée et d’y être témoins de la vie quotidienne qui s’y déroulait.

Un jour, la jeune Antoinette, qui avait alors six ans demanda à son père qui était cette femme qu’elle voyait tous les dimanches, accueillant les malades à sa clinique en plein air, veillant sur chacun d’eux avec beaucoup de bienveillance. Le père d’Antoinette lui avait alors répondu : « Elle, c’est la maman de tout le monde ! » Et Antoinette du haut de six ans avait alors dit à son père : « Moi aussi je veux être la maman de tout le monde ! » Et devant moi se tenait une femme qui avait consacré sa vie aux plus pauvres, inspirée par le témoignage contagieux d’une religieuse rencontrée un jour par hasard.

Quand on met sa foi en Jésus Christ, saint Pierre nous le rappelle dans notre deuxième lecture, il nous faut alors rendre compte de notre espérance. Parce que nous ne sommes pas seuls, nous ne sommes pas orphelins en ce monde, dans cette marche vers la vie en plénitude qui nous est promise. C’est cette présence du Christ à nos vies qui est capable de les transfigurer et de nous donner le courage d’assumer notre quotidien, même quand l’épreuve se fait toute proche de nous, même quand notre Église vit des situations de pauvreté, d’abandon ou de rejet. Comme le soulignait le pape François lors de la Vigile pascale : « La première pierre à faire rouler au loin cette nuit, c’est le manque d’espérance qui nous enferme en nous-mêmes. »

Car nous ne pouvons témoigner de Jésus-Christ que si nous avons d’abord vécu l’espérance. Ce qui veut dire que notre témoignage se fait d’abord en actes et non en paroles. Et c’est certainement là le témoignage le plus urgent dont notre monde a besoin.

Fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Les Robinson Crusoé de notre temps

Certains hommes semblent perdus au beau milieu d’un drame cosmique dont ils ne connaissent ni les tenants ni les aboutissants. Sorte de Robinson Crusoé à la dérive dans l’espace intersidéral, qui souvent refuse de s’interroger sur lui-même, sur son existence et sur son devenir.

Un observateur extérieur de cette étrange espèce ne pourrait que constater à quel point cet humanoïde est obsédé par lui-même. Théâtre, littérature, cinéma, photographie, peinture, musique, essais, philosophie, psychologie, sociologie. Il aime bien se glorifier alors qu’il affirme que sa vie n’a pas de direction et qu’elle est le fruit du hasard.

Pourtant, il cherche. Il ne cesse d’analyser sa vie, de la célébrer, comme si cela pouvait lui donner l’importance qu’il prétend qu’elle n’a pas. Il étudie le temps et l’espace qui se déploient devant lui avec le télescope de ses connaissances, de sa créativité et de son imagination. Mais peine perdue. Rien à signaler à l’horizon. Il est bel et bien seul. Tel est son constat.

Il fait penser à un amnésique s’accrochant aux rebords du temps, qui ne parvient pas à s’orienter au cœur de ces constellations, de ces milliards d’étoiles et de galaxies.

Que d’efforts déployés par cet orphelin cosmique qui ne sait ni qui il est, ni d’où il vient, ni où il va. Il se contente de vivre et d’aimer, sans demander son reste, s’accrochant simplement aux joies quotidiennes, cueillant les fruits de la vie sans trop se poser de questions. Et quand vient la mort, il meurt les yeux grands ouverts sur ce vide abyssal qui fonde son existence.

Pourtant, la joie de vivre de cet homme est admirable, elle est belle même. Il aime, et il a besoin d’être aimé. Il tolère difficilement la solitude, il a besoin d’être entouré, estimé. Et que dire de ses enfants ? Ils sont son bien le plus précieux. Il donnerait sa vie pour eux.

Souvent, il s’émeut à la moindre blessure chez les autres. Il est capable de générosité, de gratuité et de de compassion. La paix et la justice lui tiennent aussi à cœur et il arrive même qu’il donne sa vie pour en sauver d’autres. Pourtant, au terme de son existence, il croit retourner à la poussière, sans lendemain, vite oublié.

Comme il est émouvant cet Homme. Il ne lui manque que des ailes pour s’élever à la hauteur de ses rêves et de ses aspirations, les ailes du désir…

Le croyant que je suis est inspiré par ce que Marc Donzé disait au sujet de Maurice Zundel, et moi aussi j’aimerais « rejoindre chaque homme dans ce qu’il a de plus intime et de plus précieux : l’artiste dans son inlassable recherche de la Beauté, le savant dans sa quête de la Vérité, l’amant dans sa recherche d’un amour qui illimite tout amour. Je voudrais pouvoir parler de Dieu, à pas de silence et de respect, au cœur de ce qui importe le plus à l’homme. Je voudrais pouvoir dire sans violence, mais en prenant chaque homme par la main, que Dieu est l’accomplissement de l’homme [1]. »


[1] Donzé, Marc. La pauvreté comme don de soi. Cerf/Saint-Augustin,1997. pp. 36-37

 

Homélie pour le 3e Dimanche de Pâques (A)

Arcabas Emmaus

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 24,13-35.
Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine), deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem,
et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé.
Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux.
Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes.
L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. »
Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple :
comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié.
Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé.
À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau,
elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant.
Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. »
Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit !
Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? »
Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.
Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin.
Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux.
Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna.
Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards.
Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? »
À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent :
« Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. »
À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.

COMMENTAIRE

Les deux disciples dont il est question dans cet évangile ne font pas partie du groupe des Apôtres. Ce sont de simples disciples, comme vous et moi, et dont l’évangéliste Luc nous rappelle la merveilleuse histoire. Une histoire actuelle puisque nous sommes aussi des disciples d’Emmaüs. Nous sommes en marche avec eux avec nos doutes, nos manques de foi. Dans ce récit, le Ressuscité semble nous prendre par la main afin de nous amener à une meilleure intelligence du mystère de sa mort et de sa résurrection. Il nous faut toujours reprendre le chemin d’Emmaüs là où le Christ nous attend.

Quand je prêche à une assemblée comme la nôtre, je suis toujours animé de ce désir d’approfondir avec vous cet extraordinaire mystère de notre foi. Certains me diront que c’est là « mon métier », mais je répondrais que je suis avant tout disciple du Christ avec vous et que c’est ensemble que nous cherchons à mieux comprendre et à mieux vivre cette foi qui est la nôtre.

Les prédications sont comme des variations sur un même thème, soit l’amour de Dieu pour nous et ses conséquences dans nos vies. Je vous vois de dimanche en dimanche venir en Église célébrer votre foi, et pour moi c’est toujours un privilège que de pouvoir méditer avec vous les Écritures, contempler et accueillir ensemble celui qui se donne à nous dans l’Eucharistie. Quand on a la foi, on ne peut qu’acquiescer à cette affirmation de Maurice Zundel : « Le bonheur, c’est Dieu. Dieu c’est le bonheur. » C’est ainsi que nos deux disciples d’Emmaüs, après leur rencontre avec le Ressuscité, peuvent s’exclamer : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant en nous tandis qu’Il nous parlait sur la route. »

Chaque dimanche, partout dans le monde, les chrétiens et les chrétiennes se rassemblent afin de se laisser rejoindre sur la route par le Ressuscité, pour se mettre à nouveau à l’écoute des Écritures, qui nous parlent de Lui, et qui nous préparent à communier à sa vie donnée, à recevoir ce supplément de grâce à chacune de nos eucharisties, afin que nous puissions repartir avec cette paix et cette joie du Christ, et que nous avons pour mission de porter au monde.

Mais pour être habité par cette passion qui change véritablement une vie, il faut rencontrer le Christ, et surtout vouloir le rencontrer sans cesse ; ne jamais hésiter à lui dire, quand le jour baisse et que le soir approche : « Reste avec nous ! »

Remarquez que nos deux disciples d’Emmaüs ne reconnaissent pas le Ressuscité quand il se fait voir à leurs yeux. Ce n’est que lorsqu’il disparaît, à la fraction du pain, qu’ils le reconnaissent. Nous ne croyons pas au Christ à cause d’une preuve extérieure évidente ou parce que son tombeau a été trouvé vide le matin de Pâques, ou même parce que des témoins nous disent l’avoir vu après sa mort. Bien sûr, ce sont là des éléments de preuve qui peuvent nous mettre sur le chemin de la foi, mais comme l’écrivait Maurice Zundel : « Je ne crois pas en Dieu, disait-il, je le vis. » Dieu ne se réduit pas à une formule ou un credo, il est une rencontre. Il n’est pas une simple connaissance, il est une re-connaissance au plus intime de nos vies.

La foi chrétienne, c’est le cœur qui s’ouvre à plus grand que lui, à la source même de sa vie, qui expérimente cette rencontre du Christ dont parlait l’Apôtre Pierre dans sa première lettre aux chrétiens de Rome et qui leur disait : « Vous qui l’aimez sans l’avoir vu. »

Est-ce possible d’aimer le Christ sans l’avoir vu ? Certainement, nous en sommes convaincus. L’Église vit de cette réalité depuis près de deux mille ans. Il suffit de regarder la vie de cette foule de témoins qui nous ont précédés pour s’en convaincre, jusqu’au cœur même de notre communauté chrétienne.

Pour prendre une image que nous comprenons bien au Québec, cette présence du Ressuscité à nos vies est comparable à l’irruption du printemps au cœur de nos hivers. Nous le savons, et c’est même une certitude, la vie est plus forte que tout. Plus forte que ces glaces qui nous emmurent en janvier, plus forte que ce froid qui trop souvent nous paralyse en février. Cette expérience des saisons dans notre pays nordique est à la fois exigeante, mais aussi exaltante. La nature se fait pédagogue dans notre pays et elle nous enseigne à lire les signes des temps, qui ne sauraient nous tromper. À quiconque sait tendre l’oreille, en ce temps de l’année, la nature semble murmurer ces paroles qui sont au cœur même de l’acte de création : « Osez espérer ! Osez croire ! Ne soyez pas incrédules. Tout va changer. » C’est l’invitation que nous fait le Ressuscité à travers ce récit des disciples d’Emmaüs.

Petite anecdote personnelle pour concrétiser mon propos. Il y a plusieurs années, la communauté chrétienne de l’Annonciation, à laquelle j’appartenais, avait accueilli deux familles de réfugiés cambodgiens. J’étais allé chercher l’une de ces familles, les ramenant de leur « hôtel refuge » de Montréal à ma petite vallée des Laurentides. Nous étions en plein mois de janvier et pour la première fois, ils voyaient nos vastes forêts et je lisais une pointe d’inquiétude dans leurs yeux.

Le père, devant le regard insistant de son épouse, osa enfin me questionner. Il me demanda ce qui avait bien pu arriver à notre forêt pour que les arbres soient tous morts. Je lui expliquai alors que nos arbres perdaient toutes leurs feuilles en automne pour ensuite s’endormir dans un profond sommeil. Mais le printemps venu, je l’assurai qu’ils retrouveraient leur vitalité et leurs feuilles. Cette explication sembla le satisfaire et nous avons poursuivi notre route.

Après les affres de la guerre au Cambodge, une nouvelle vie commençait pour cette famille. Les mois passèrent et, le printemps venu, mes nouveaux amis m’avouèrent, mi-amusés, mi-confus, qu’ils n’avaient pas vraiment cru en mon explication au sujet des arbres. Ce n’est qu’en expérimentant eux même cette réalité complexe, et combien mystérieuse de nos saisons, qu’ils purent comprendre à leur tour ce que signifie cette attente du renouveau au cœur de la vie.

Frères et sœurs, la fête de Pâques est le lieu par excellence où les chrétiens et les chrétiennes enracinent leur espérance, au-delà des saisons qui passent, au-delà des échecs apparents de l’Église, au-delà des déceptions et des découragements. L’Évangile de ce dimanche nous invite à passer de nos désillusions à une foi ferme et convaincue, à une foi persévérante. Nous espérons et nous croyons parce que Dieu le premier a cru en nous en nous donnant la vie. Nous espérons et nous croyons en Dieu parce que dans un élan d’amour sans égal, Il nous a donné son Fils unique en partage. Nous espérons et nous croyons parce que Jésus a vaincu la mort et que sa vie s’offre à nous, sans cesse, comme un printemps toujours renouvelé. N’en sommes-nous pas les témoins ?

Que le Ressuscité ouvre nos esprits et nos cœurs en cette eucharistie, comme il le fit autrefois pour ses disciples, pour que nous puissions aujourd’hui le reconnaître à la fraction du pain et dans le quotidien de nos vies. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 2e Dimanche de Pâques (A)

thomas-011

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 20,19-31.
C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! »
Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur.
Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. »
Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint.
À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu.
Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! »
Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. »
Alors Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »
Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »
Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre.
Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.

COMMENTAIRE

Les Églises orientales, catholiques et orthodoxes, appellent ce dimanche, le dimanche de Thomas. Elles veulent ainsi souligner que l’attitude de l’apôtre incrédule est parfois la nôtre. Ce qui n’empêcha pas cet apôtre de grandir dans sa foi, avec l’aide du Christ, car c’est ce même Thomas qui donnera à Jésus le titre le plus éloquent de tout l’Évangile : «Mon Seigneur et mon Dieu.»

Voilà qui est encourageant pour nous! Malgré les doutes et les difficultés que nous pouvons parfois éprouver dans notre vie de foi, Dieu est toujours là avec nous et il nous aide sans cesse dans notre découverte de qui il est et de sa présence au cœur de nos vies. C’est ce que Jésus fait avec ses disciples après sa résurrection. Bien que ces derniers l’aient abandonné, il n’a pas eu honte de ses apôtres. Au contraire, il se manifesta à eux, les appelant à passer des ténèbres de la peur à son admirable lumière, les invitant à entrer dans sa Pâque!

Chaque année, à l’occasion du Triduum pascal, nos couvents dominicains un peu partout dans le monde, célèbrent l’Office des ténèbres. Il s’agit de la prière des psaumes, entrecoupée de lectures bibliques et spirituelles, célébrée le matin, et qui a pour but de nous associer à la passion du Christ. Après l’un de nos offices, j’ai fait la rencontre d’une jeune femme. Elle tenait à nous exprimer son bonheur d’avoir pu prier avec nous. Elle m’avouait avoir même pleuré pendant le beau Cantique de Zacharie, quand nous chantions au sujet du Christ, qu’il est venu illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort, pour conduire nos pas au chemin de la paix. 

Elle était belle à voir cette jeune mère de six enfants, convertis depuis maintenant seize années. Elle s’exclama soudain, emportée par son enthousiasme : «Je ne comprends pas que des gens ne croient pas en Dieu». Mais elle se ravisa aussitôt, se rappelant qu’elle-même avait jadis été incroyante, et elle ajouta : «Pourquoi moi? Pourquoi nous? Je ne comprends pas.

C’est une grâce, dit-elle, c’est un don. Jamais je ne voudrais perdre ce don et comme j’aimerais le partager.» Elle était là avec son conjoint, rayonnante, comme un ange m’annonçant la bonne nouvelle de Pâques.

Frères et sœurs, c’est à cette joie toute pascale que nous invite la Parole de Dieu en ce dimanche, alors que le Christ ressuscité se tient au milieu de ses apôtres, qu’il se tient au milieu de notre assemblée, et qu’il nous offre sa paix. Jésus apparait à ses disciples dès le premier jour de sa résurrection, comme si les liens noués ici-bas étaient de la plus grande importance pour lui. Malgré le fait que ses amis l’aient abandonné, renié et trahi, Jésus ne se détourne pas d’eux. Au contraire, il vient vers eux avec empressement, et il traverse les murs de leurs peurs et de leurs doutes, afin de les ramener vers lui, et de les établir fermement dans cet amour sans limites qu’il a pour eux. À travers ces apparitions, Jésus nous révèle combien nous avons du prix pour lui. C’est cet amour qui l’a conduit à sa passion et dont il porte encore les marques dans son corps glorifié.

Mais venons-en à l’apôtre Thomas. Quand ses amis affirment : « Nous avons vu le Seigneur », c’est le témoignage d’une adhésion de foi au Ressuscité que les apôtres donnent à Thomas. Le verbe « voir » chez Saint Jean ne désigne pas une vision sensible, mais une nouvelle manière de voir, tout intérieure, grâce à l’action de l’Esprit Saint. Ils ont vraiment reconnu Jésus comme Seigneur, et c’est ce désir de partager cette même foi qu’exprime Thomas quand il dit : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à l’endroit des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je n’y croirai pas ». On entend dans ces paroles de Thomas comme une supplication. Il y a chez lui une volonté ferme de communier à son Seigneur, de participer au mystère de Celui qui a été crucifié et qui est mort pour lui. Thomas appelle son Seigneur à son secours et il ne sera pas déçu. Il est alors invité à cesser d’être incrédule et à devenir croyant.

Frères et sœurs, n’est-ce pas là l’invitation sans cesse renouvelée par le Christ dans nos vies? Demandons à Dieu la grâce de l’entendre et d’y répondre, afin de pouvoir faire nôtre à nouveau la profession de foi de Thomas alors que sera remis entre nos mains le corps du Christ : «Mon Seigneur et mon Dieu !»

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Veillée pascale 2017. Homélie du pape François

Le-pape-Francois

Chers frères et sœurs,

1. Dans l’évangile de cette nuit lumineuse de la Vigile pascale, nous rencontrons d’abord les femmes qui se rendent au tombeau de Jésus avec les aromates pour oindre son corps (cf. Lc 24,1-3). Elles viennent pour accomplir un geste de compassion, d’affection, d’amour, un geste traditionnel envers une chère personne défunte, comme nous le faisons nous aussi. Elles avaient suivi Jésus, l’avaient écouté, s’étaient senties comprises dans leur dignité et l’avaient accompagné jusqu’à la fin, sur le Calvaire, et au moment de la déposition de la croix. Nous pouvons imaginer leurs sentiments tandis qu’elles vont au tombeau : une certaine tristesse, le chagrin parce que Jésus les avait quittées, il était mort, son histoire était terminée. Maintenant on revenait à la vie d’avant. Cependant en ces femmes persistait l’amour, et c’est l’amour envers Jésus qui les avait poussées à se rendre au tombeau. Mais à moment-là il se passe quelque chose de totalement inattendu, de nouveau, qui bouleverse leur cœur et leurs programmes et bouleversera leur vie : elles voient la pierre enlevée du tombeau, elles s’approchent, et ne trouvent pas le corps du Seigneur. C’est un fait qui les laisse hésitantes, perplexes, pleines de questions : « Que s’est-il passé ? », « Quel sens tout cela a-t-il ? » (cf. Lc 24,4). Cela ne nous arrive-t-il pas peut-être aussi à nous quand quelque chose de vraiment nouveau arrive dans la succession quotidienne des faits ? Nous nous arrêtons, nous ne comprenons pas, nous ne savons pas comment l’affronter. La nouveauté souvent nous fait peur, mais aussi la nouveauté que Dieu nous apporte, la nouveauté que Dieu nous demande. Nous sommes comme les Apôtres de l’Évangile : nous préférons souvent garder nos sécurités, nous arrêter sur une tombe, à une pensée pour un défunt, qui à la fin vit seulement dans le souvenir de l’histoire comme les grands personnages du passé. Nous avons peur des surprises de Dieu. Chers frères et sœurs, dans notre vie nous avons peur des surprises de Dieu ! Il nous surprend toujours ! Le Seigneur est ainsi.

Frères et sœurs, ne nous fermons pas à la nouveauté que Dieu veut apporter dans notre vie ! Ne sommes-nous pas souvent fatigués, déçus, tristes, ne sentons-nous pas le poids de nos péchés, ne pensons-nous pas que nous n’y arriverons pas ? Ne nous replions pas sur nous-mêmes, ne perdons pas confiance, ne nous résignons jamais : il n’y a pas de situations que Dieu ne puisse changer, il n’y a aucun péché qu’il ne puisse pardonner si nous nous ouvrons à Lui.

2. Mais revenons à l’Évangile, aux femmes et faisons un pas en avant. Elles trouvent la tombe vide, le corps de Jésus n’y est pas, quelque chose de nouveau est arrivé, mais tout cela ne dit encore rien de clair : cela suscite des interrogations, laisse perplexe, sans offrir de réponse. Et voici deux hommes en vêtement éclatant, qui disent : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il est ressuscité » (Lc 24,5-6). Ce qui était un simple geste, un fait, accompli bien sûr par amour – le fait de se rendre au tombeau –se transforme maintenant en évènement, en un fait qui change vraiment la vie. Rien ne demeure plus comme avant, non seulement dans la vie de ces femmes, mais aussi dans notre vie et dans l’histoire de notre humanité. Jésus n’est pas un mort, il est ressuscité, il est le Vivant ! Il n’est pas seulement revenu à la vie, mais il est la vie même, parce qu’il est le Fils de Dieu, qu’il est le Vivant (cf. Nb 14, 21-28, Dt 5,26, Jon 3,10) Jésus n’est plus dans le passé, mais il vit dans le présent et est projeté vers l’avenir, Jésus est l’« aujourd’hui » éternel de Dieu. Ainsi la nouveauté de Dieu se présente aux yeux des femmes, des disciples, de nous tous : la victoire sur le péché, sur le mal, sur la mort, sur tout ce qui pèse sur la vie et lui donne un visage moins humain. Et c’est un message qui est adressé à moi, à toi chère sœur et à toi cher frère. Combien de fois avons-nous besoin de ce que l’Amour nous dise : pourquoi cherchez-vous parmi les morts Celui qui est vivant ? Les problèmes, les préoccupations de tous les jours nous poussent à nous replier sur nous-mêmes, dans la tristesse, dans l’amertume… et là, c’est la mort. Ne cherchons pas là Celui qui est vivant !

Accepte alors que Jésus Ressuscité entre dans ta vie, accueille-le comme ami, avec confiance : Lui est la vie ! Si jusqu’à présent tu as été loin de Lui, fais un petit pas : il t’accueillera à bras ouverts. Si tu es indifférent, accepte de risquer : tu ne seras pas déçu. S’il te semble difficile de le suivre, n’aies pas peur, fais-lui confiance, sois sûr que Lui, il est proche de toi, il est avec toi et te donnera la paix que tu cherches et la force pour vivre comme Lui le veut.

3. Il y a un dernier élément tout simple que je voudrais souligner dans l’Évangile de cette lumineuse Vigile pascale. Les femmes découvrent la nouveauté de Dieu : Jésus est ressuscité, il est le Vivant ! Mais devant le tombeau vide et les deux hommes en vêtement éclatant, leur première réaction est une réaction de crainte : « elles baissaient le visage vers le sol » ? note saint Luc ?, elles n’avaient pas non plus le courage de regarder. Mais quand elles entendent l’annonce de la Résurrection, elles l’accueillent avec foi. Et les deux hommes en vêtement éclatant introduisent un verbe fondamental : rappelez-vous. « Rappelez-vous ce qu’il vous a dit quand il était encore en Galilée… Et elles se rappelèrent ses paroles » (Lc 24,6.8). C’est donc l’invitation à faire mémoire de la rencontre avec Jésus, de ses paroles, de ses gestes, de sa vie ; et c’est vraiment le fait de se souvenir avec amour de l’expérience avec le Maître qui conduit les femmes à dépasser toute peur et à porter l’annonce de la Résurrection aux Apôtres et à tous les autres (cf. Lc 24,9). Faire mémoire de ce que Dieu a fait et fait pour moi, pour nous, faire mémoire du chemin parcouru ; et cela ouvre le cœur à l’espérance pour l’avenir. Apprenons à faire mémoire de ce que Dieu a fait dans notre vie.

En cette Nuit de lumière, invoquant l’intercession de la Vierge Marie, qui gardait chaque évènement dans son cœur (cf. Lc 2, 19.51), demandons que le Seigneur nous rende participants de sa Résurrection : qu’il nous ouvre à sa nouveauté qui transforme, aux surprises de Dieu qui sont si belles ; qu’il fasse de nous des hommes et des femmes capables de faire mémoire de ce lui accomplit dans notre histoire personnelle et dans celle du monde ; qu’il nous rende capables de le reconnaître comme le Vivant, vivant et agissant au milieu de nous ; qu’il nous enseigne chaque jour, chers frères et sœurs à ne pas chercher parmi les morts Celui qui est vivant. Amen.

Homélie de Saint Séraphim Tchitchagov pour la fête de Pâques

7d75e4a70139ce95757e68928e3b585b

Merci à Marie qui m’a communiqué ce très beau texte.

« Nous sommes pardonnés, sauvés et rachetés: le Christ est ressuscité ! Ces deux mots résument tout. Ils sont le fondement de notre foi, de notre espérance, de notre amour, de la vie chrétienne, de toute notre sagesse, de l’intelligence, de la Sainte Eglise, de la prière du coeur et de notre avenir. Ces deux paroles ont détruit tous les malheurs des hommes, la mort, le mal. Par elles nous sont donnés la vie, le bonheur et la liberté ! Quelle force merveilleuse ! Nous ne pouvons nous lasser de répéter: le Christ est ressuscité ! Nous ne l’aurons jamais entendu assez: le Christ est ressuscité !  »

Saint Séraphim Tchitchagov

Homélie pour le dimanche de Pâques (A)

tombeau_vide

Frères et soeurs, en ce matin de la résurrection, nous nous tenons éblouis devant un tombeau vide. Un tombeau à la porte grande ouverte, irradiant la lumière de Pâques. L’évangéliste Jean a cette phrase laconique au sujet du disciple bien-aimé qui se tient là avec nous : « Il vit et il crut ! ». Comme si ce tombeau vide était le dénouement logique de ce long compagnonnage avec Jésus ; un tombeau vide confirmant en quelque sorte la profondeur du mystère qui animait Jésus. C’est à ce regard de foi que nous sommes conviés ce matin.

« Il vit et il crut ! » Cet acte de foi du disciple bien-aimé est d’autant plus étonnant compte tenu de la fin tragique de Jésus. C’est le grand spirituel d’ici, Fernand Ouellette, qui écrivait :

« Les évangélistes, faut-il le redire, rapportaient une mort infamante de Jésus sur la croix qui ne pouvait qu’accabler, humilier tout disciple par sa forme d’échec impitoyable. Ce que tout écrivain fabulateur, mythologisant n’aurait jamais voulu imaginer. On n’invente pas Jésus Christ, il a trop d’exigence, et une croix trop lourde et râpeuse pour nos épaules. En somme, nos témoins rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme, s’ils n’avaient pas voulu témoigner particulièrement des faits et de la foi ardente qu’ils avaient en Jésus ressuscité, Messie et Seigneur, seule voie vers le Père. »

Aujourd’hui, deux mille ans plus tard et quelques poussières, c’est cette même foi qui nous nous rassemble et nous fait vivre. Un philosophe grec (Héraclite) disait un jour : « Si tu ne sais pas espérer, tu ne pourras jamais accueillir l’inespéré. »

En cette fête de Pâques, qui est la mère de toutes les fêtes, de toutes les attentes au cœur de la vie des hommes et des femmes de ce monde, nous proclamons que l’inespéré s’est fait chair, que le Fils du Père a habité parmi nous, et qu’il est lui le grand vainqueur de la mort. Tant qu’à nous qui sommes ses disciples, nous affirmons que nous avons reconnu sa présence au cœur de nos vies. Nous avons vus nous aussi et nous avons crus. La pierre qui retenait la vie a été roulée sur le côté. La vie qui était captive de la mort a été libérée de ses entraves, et Jésus est devenu notre éternel printemps.

Réjouissons-nous frères et sœurs ! Rendons grâce à Dieu en ce jour de Pâques ! Car Christ est ressuscité ! Il est vraiment ressuscité ! Amen !

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Vendredi Saint

111787_story__cross-of-christ-0104

« Les évangélistes, faut-il le redire, rapportaient une mort infamante de Jésus sur la croix qui ne pouvait qu’accabler, humilier tout disciple par sa forme d’échec impitoyable. Ce que tout écrivain fabulateur, mythologisant n’aurait jamais voulu imaginer. On n’invente pas Jésus Christ, il a trop d’exigence, et une croix trop lourde et râpeuse pour nos épaules. En somme, nos témoins rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme, s’ils n’avaient pas voulu témoigner particulièrement des faits et de la foi ardente qu’ils avaient en Jésus ressuscité, Messie et Seigneur, seule voie vers le Père.1 »

Frères et soeurs, c’est en communion avec toute l’Église universelle que nous proclamons en ce Vendredi Saint que « notre fierté c’est la croix du Christ ! » Cette croix, malgré sa laideur et la cruauté qu’elle évoque, est le lieu ultime que Dieu a choisi pour nous dire combien il nous aime.

Jésus a dit oui à la croix, il l’a acceptée courageusement, mais peut-on dire qu’il l’a recherchée ? « Père, si tu veux éloigner cette coupe de moi… » disait-il à Gethsémani. Et pourtant, ailleurs en saint Jean il dira à ses disciples : « Comme il me tarde de boire à cette coupe… »

Il n’y a pas de contradiction ici. Le oui de Jésus est un oui à l’épreuve de l’Amour, son amour pour nous et son amour pour le Père, où Jésus ne saurait s’esquiver, car il sait que ce don de lui-même ne peut que nous apporter la vie. Il est venu pour cette Heure, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal dans ses derniers retranchements.

Jésus a dit oui à la croix, cette croix qui évoque la méchanceté des hommes, symbole de notre péché. C’est sur ce bois, que l’amour du Fils de l’Homme est livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, toutes les générations à venir qui mettraient leur foi en lui.

Oui, nous proclamons un Messie crucifié ! C’est là notre honte, parce que cette croix est l’expression de notre péché, et il faut en prendre toute la mesure en ces jours saints, mais c’est là aussi notre fierté, parce qu’elle est le lieu de notre relèvement. Comme le disait avec justesse le Père Congar, dominicain : « Ce n’est pas la souffrance de Jésus qui nous sauve; c’est l’amour avec lequel il a vécu cette souffrance; c’est tout autre chose.2»

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


  1. Ouellette, Fernand. Le danger du divin. Fides,2002. p. 72
  2. Sesboüé, Bernard. Croire. Droguet et Ardant. 1999. p. 296

Homélie pour le Dimanche des Rameaux

Arcabas_Crucifie

La liturgie de ce dimanche semble paradoxale : nous l’appelons le dimanche des Rameaux, évènement festif qui rappelle l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem; et nous l’appelons aussi Dimanche de la Passion du Seigneur, avec la croix comme destination finale. En une seule et unique liturgie, nous passons de la foule en liesse, à la mort de Jésus, de l’accueil triomphal de la foule, au spectacle insoutenable de sa crucifixion sous les cris de cette même foule.

À travers ces textes sacrés, c’est le drame de notre terre qui se joue sous nos yeux, alors que tous les jours les hommes et les femmes de ce monde sont sans cesse confrontés au mystère du mal, au cœur même de leurs joies et de leur soif de vivre, dans leur besoin fondamental d’aimer et d’être aimés. Tous sont atteints, dans leur chair ou dans leur coeur, soit par complicité, ou encore en tant que victimes de la haine et des guerres, qui n’épargnent ni les enfants ni les innocents.

Nous en avons été les témoins horrifiés ces jours-ci en Syrie, et ce n’est là que la pointe de l’iceberg de ce mépris de la vie humaine sur notre terre. La vie est souvent bafouée, nous le savons, et alors que la violence et les outrages se déchaînent contre Jésus, ce dimanche des Rameaux vient nous rappeler que le mal et le péché cherchent toujours à imposer leur loi dans nos vies. Qui va nous en libérer ?

À l’aube de cette Semaine Sainte, nos regards se tournent vers Jésus Christ, alors qu’il entre dans sa passion, et qu’en Église nous faisons mémoire de sa vie qui va jusqu’au bout d’elle-même, professant qu’il est le grand vainqueur de la mort, celui qui enlève le péché du monde.

Cela nous le proclamons à chacune de nos eucharisties, et à nouveau en cette Semaine Sainte, nous entrons avec Jésus dans son combat contre le mal, portant avec lui notre monde qui souffre, nous faisant solidaires de ses peines et de sa soif de bonheur, faisant nôtre sa douleur, qui est celle de Dieu lui-même.

Comme l’écrivait Catherine de Sienne : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent Jésus sur la croix, mais l’amour. » La Semaine Sainte nous parle d’un Dieu qui nous aime à en mourir. Sachons donc cette semaine ouvrir nos cœurs au mystère du plus grand amour qui soit! Amen.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 5e dimanche du carême (A)

The-Resurrection-Of-Lazarus-S

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 11,1-45. 
En ce temps-là, il y avait quelqu’un de malade, Lazare, de Béthanie, le village de Marie et de Marthe, sa sœur.
Or Marie était celle qui répandit du parfum sur le Seigneur et lui essuya les pieds avec ses cheveux. C’était son frère Lazare qui était malade.
Donc, les deux sœurs envoyèrent dire à Jésus : « Seigneur, celui que tu aimes est malade. »
En apprenant cela, Jésus dit : « Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié. »
Jésus aimait Marthe et sa sœur, ainsi que Lazare.
Quand il apprit que celui-ci était malade, il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait.
Puis, après cela, il dit aux disciples : « Revenons en Judée. »
Les disciples lui dirent : « Rabbi, tout récemment, les Juifs, là-bas, cherchaient à te lapider, et tu y retournes ? »
Jésus répondit : « N’y a-t-il pas douze heures dans une journée ? Celui qui marche pendant le jour ne trébuche pas, parce qu’il voit la lumière de ce monde ;
mais celui qui marche pendant la nuit trébuche, parce que la lumière n’est pas en lui. »
Après ces paroles, il ajouta : « Lazare, notre ami, s’est endormi ; mais je vais aller le tirer de ce sommeil. »
Les disciples lui dirent alors : « Seigneur, s’il s’est endormi, il sera sauvé. »
Jésus avait parlé de la mort ; eux pensaient qu’il parlait du repos du sommeil.
Alors il leur dit ouvertement : « Lazare est mort,
et je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Mais allons auprès de lui ! »
Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), dit aux autres disciples : « Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui ! »
À son arrivée, Jésus trouva Lazare au tombeau depuis quatre jours déjà.
Comme Béthanie était tout près de Jérusalem – à une distance de quinze stades (c’est-à-dire une demi-heure de marche environ) –,
beaucoup de Juifs étaient venus réconforter Marthe et Marie au sujet de leur frère.
Lorsque Marthe apprit l’arrivée de Jésus, elle partit à sa rencontre, tandis que Marie restait assise à la maison.
Marthe dit à Jésus : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort.
Mais maintenant encore, je le sais, tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera. »
Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera. »
Marthe reprit : « Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. »
Jésus lui dit : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ;
quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? »
Elle répondit : « Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde. »
Ayant dit cela, elle partit appeler sa sœur Marie, et lui dit tout bas : « Le Maître est là, il t’appelle. »
Marie, dès qu’elle l’entendit, se leva rapidement et alla rejoindre Jésus.
Il n’était pas encore entré dans le village, mais il se trouvait toujours à l’endroit où Marthe l’avait rencontré.
Les Juifs qui étaient à la maison avec Marie et la réconfortaient, la voyant se lever et sortir si vite, la suivirent ; ils pensaient qu’elle allait au tombeau pour y pleurer.
Marie arriva à l’endroit où se trouvait Jésus. Dès qu’elle le vit, elle se jeta à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. »
Quand il vit qu’elle pleurait, et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi, Jésus, en son esprit, fut saisi d’émotion, il fut bouleversé,
et il demanda : « Où l’avez-vous déposé ? » Ils lui répondirent : « Seigneur, viens, et vois. »
Alors Jésus se mit à pleurer.
Les Juifs disaient : « Voyez comme il l’aimait ! »
Mais certains d’entre eux dirent : « Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? »
Jésus, repris par l’émotion, arriva au tombeau. C’était une grotte fermée par une pierre.
Jésus dit : « Enlevez la pierre. » Marthe, la sœur du défunt, lui dit : « Seigneur, il sent déjà ; c’est le quatrième jour qu’il est là. »
Alors Jésus dit à Marthe : « Ne te l’ai-je pas dit ? Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. »
On enleva donc la pierre. Alors Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé.
Je le savais bien, moi, que tu m’exauces toujours ; mais je le dis à cause de la foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé. »
Après cela, il cria d’une voix forte : « Lazare, viens dehors ! »
Et le mort sortit, les pieds et les mains liés par des bandelettes, le visage enveloppé d’un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le, et laissez-le aller. »
Beaucoup de Juifs, qui étaient venus auprès de Marie et avaient donc vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui.

COMMENTAIRE

Il y a quelques années, on avait présenté au Grand théâtre de Québec les neuf symphonies de Beethoven sur une période de deux semaines ! Un véritable tour de force dont j’avais eu le privilège d’être le témoin. C’est à la suite de ces concerts que l’inspiration suivante m’était venue de comparer les évangiles à des symphonies, chacun de ces évangiles ayant son propre compositeur inspiré par Dieu, afin de nous parler de Dieu et de son action en son Fils Jésus Christ.

Un dictionnaire nous dirait d’une symphonie qu’il s’agit d’une longue pièce musicale pour un grand orchestre et qui est souvent constituée de plusieurs mouvements, tout aussi variés les uns que les autres. Dans une symphonie, il y a toujours un thème principal, soutenu par des thèmes sous-jacents qui viennent l’introduire, qui le laissent deviner, qui préparent son exécution, jusqu’à ce que la symphonie éclate et atteigne son apogée. C’est alors que le thème principal et les sous-thèmes s’unissent l’un à l’autre dans une extraordinaire explosion de sons et d’émotions. Et tout est dit et la salle éclate en bravos.

La liturgie du carême est ainsi conçue. Elle ressemble à s’y méprendre elle aussi à une symphonie, où de dimanche en dimanche, nous passons d’un mouvement à un autre, d’un évangile à un autre, alors que Jésus se révèle peu à peu, jusqu’à l’accomplissement final de sa mission.

Revenons sur le chemin parcouru jusqu’à maintenant en ce carême. Les récits évangéliques des quatre premiers dimanches nous ont amené sur le Mont de la Tentation avec Jésus, pour ensuite passer au Mont de la Transfiguration. Nous avons été témoins de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, ainsi que de la guérison de l’aveugle-né à la piscine de Siloé. Depuis le début du carême, la liturgie de la Parole s’est déroulée progressivement sur le mode d’une symphonie. Appelons-la : la Symphonie pascale, dans laquelle les sous-thèmes du désert, de la lumière, de la montagne et de l’eau nous ont préparés au mouvement symphonique de ce dimanche où nous sommes mis en présence du miracle de la résurrection de Lazare.

Il s’agit sans doute du miracle le plus spectaculaire de Jésus. Dans ce récit, dans ce mouvement l’on peut entendre clairement le thème sous-jacent à tout l’évangile, même s’il n’est pas encore joué à sa pleine mesure, dans son total déploiement. Mais ce que nous avons vu et entendu aujourd’hui prépare la finale de cette Symphonie pascale qui est la résurrection du Christ le matin de Pâques, et qui est en fait un véritable Hymne à la joie. Voyons maintenant d’un peu plus près ce qui se passe dans ce mouvement de notre symphonie aujourd’hui.

Remarquez comment Jésus prend son temps avant d’aller voir Lazare et ses deux sœurs. Ce n’est pas de l’indifférence de la part de Jésus. Au contraire, il sait ce qu’il fait et il ira voir Lazare en temps et lieu, à l’Heure de Dieu.

N’avons-nous pas tous et toutes un jour attendu cette Heure dans nos vies, convaincus que si Dieu avait été là, s’Il avait agi quand nous le lui avions demandé, les choses se seraient passées bien différemment. « Seigneur, si tu avais été ici. Mon frère ne serait pas mort. » Non seulement les miracles ne surviennent pas toujours quand nous les demandons, mais Dieu ne répond pas toujours comme nous le lui demandons. Les miracles dans nos vies, et ils existent, sont le plus souvent imperceptibles, comme la sève printanière dans les arbres en attente de leur floraison. Mais le plus grand miracle de tous, c’est combien Dieu tient à nous, combien il nous aime, nous promettant qu’en temps et lieu il va nous sauver et nous ramener à la vie, qu’il va ouvrir nos tombeaux.

Notre foi nous affirme que cela est vrai à cause de la résurrection de Jésus qui nous confirme qu’il est véritablement la Lumière du monde, qu’il est la Vie éternelle. Et c’est là le thème central de notre symphonie pascale que l’on entend de dimanche en dimanche, tout au long de ce Carême, et qui va se déployer et retentir solennellement le matin de Pâques, dans un formidable Allegro vivace !

Mais poursuivons notre réflexion. L’Évangile de ce dimanche nous présente l’un des sous-thèmes majeurs de la vie de Jésus, qui est d’une grande importance dans notre Symphonie pascale.

Quelle est la réaction de Jésus quand Marie, la sœur de Lazare, lui dit : « Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » L’Écriture nous dit que lorsque Jésus a vu pleurer Marie, ainsi que la foule qui l’accompagnait, il frémit intérieurement. Il demanda alors où l’on avait déposé le corps de Lazare et il pleura à son tour devant son tombeau. C’est là une des scènes les plus poignantes des évangiles, où la vie tout à coup semble s’arrêter. Tous les acteurs de ce récit semblent retenir leur souffle, attendant de voir ce que Jésus va faire, alors qu’il pleure.

« Voyez comme il aimait Lazare », se disent-ils entre eux. Et ce mouvement musical s’entend comme un émouvant Adagio. Ce sous-thème dans notre symphonie nous parle de l’humanité de Jésus qui réagit avec indignation et tristesse devant la mort de son ami Lazare.

Les passages où Jésus pleure dans les Évangiles sont les plus révélateurs quant à la nature de Dieu et de son amour pour nous, et nous n’avons pas souvent l’occasion de porter un regard aussi intime sur l’humanité de Jésus. Le miracle d’aujourd’hui évoque non seulement la résurrection du Christ et son pouvoir sur la mort, mais il nous dévoile aussi l’extraordinaire proximité de Jésus à chacune de nos vies.

Jésus pleure devant le tombeau de Lazare. Il va pleurer aussi sur la ville de Jérusalem, qui refuse de l’accueillir comme Sauveur. Il va pleurer et supplier au Jardin de Gethsémani devant la passion à venir, et il va pleurer sur la croix en intercédant pour nous auprès de son Père. Jusqu’à la fin, notre salut et notre bonheur seront la seule et unique passion de Jésus.

Si la mort semble l’emporter dans nos vies, nous savons désormais que l’amour de Dieu pour nous est plus fort que la mort. C’est là le message central de l’évangile d’aujourd’hui. Nous entendons le Christ le crier : « Lazare ! Sors de ton tombeau ! Tiens-toi debout ! Viens, n’aie pas peur, car je suis avec toi ! »

Avec ce miracle, notre Symphonie pascale n’est pas encore terminée, mais elle n’a jamais été aussi proche de son mouvement final, qui éclatera au matin de Pâques, confirmant ainsi les paroles de Jésus à Marthe, la sœur de Lazare :

« Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et tout homme qui vit et qui croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? »

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 4e dimanche du Carême (A)

aveugle_ne2

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 9,1-41. 
En ce temps-là, en sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme aveugle de naissance.
Ses disciples l’interrogèrent : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? »
Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui.
Il nous faut travailler aux œuvres de Celui qui m’a envoyé, tant qu’il fait jour ; la nuit vient où personne ne pourra plus y travailler.
Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »
Cela dit, il cracha à terre et, avec la salive, il fit de la boue ; puis il appliqua la boue sur les yeux de l’aveugle,
et lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » – ce nom se traduit : Envoyé. L’aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait.
Ses voisins, et ceux qui l’avaient observé auparavant – car il était mendiant – dirent alors : « N’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? »
Les uns disaient : « C’est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Mais lui disait : « C’est bien moi. »
Et on lui demandait : « Alors, comment tes yeux se sont-ils ouverts ? »
Il répondit : « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il me l’a appliquée sur les yeux et il m’a dit : “Va à Siloé et lave-toi.” J’y suis donc allé et je me suis lavé ; alors, j’ai vu. »
Ils lui dirent : « Et lui, où est-il ? » Il répondit : « Je ne sais pas. »
On l’amène aux pharisiens, lui, l’ancien aveugle.
Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux.
À leur tour, les pharisiens lui demandaient comment il pouvait voir. Il leur répondit : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. »
Parmi les pharisiens, certains disaient : « Cet homme-là n’est pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. » D’autres disaient : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? » Ainsi donc ils étaient divisés.
Alors ils s’adressent de nouveau à l’aveugle : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » Il dit : « C’est un prophète. »
Or, les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme avait été aveugle et que maintenant il pouvait voir. C’est pourquoi ils convoquèrent ses parents
et leur demandèrent : « Cet homme est bien votre fils, et vous dites qu’il est né aveugle ? Comment se fait-il qu’à présent il voie ? »
Les parents répondirent : « Nous savons bien que c’est notre fils, et qu’il est né aveugle.
Mais comment peut-il voir maintenant, nous ne le savons pas ; et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas non plus. Interrogez-le, il est assez grand pour s’expliquer. »
Ses parents parlaient ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. En effet, ceux-ci s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de leurs assemblées tous ceux qui déclareraient publiquement que Jésus est le Christ.
Voilà pourquoi les parents avaient dit : « Il est assez grand, interrogez-le ! »
Pour la seconde fois, les pharisiens convoquèrent l’homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. »
Il répondit : « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien. Mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et à présent je vois. »
Ils lui dirent alors : « Comment a-t-il fait pour t’ouvrir les yeux ? »
Il leur répondit : « Je vous l’ai déjà dit, et vous n’ave z pas écouté. Pourquoi voulez-vous m’entendre encore une fois ? Serait-ce que vous voulez, vous aussi, devenir ses disciples ? »
Ils se mirent à l’injurier : « C’est toi qui es son disciple ; nous, c’est de Moïse que nous sommes les disciples.
Nous savons que Dieu a parlé à Moïse ; mais celui-là, nous ne savons pas d’où il est. »
L’homme leur répondit : « Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux.
Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce.
Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance.
Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. »
Ils répliquèrent : « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Et ils le jetèrent dehors.
Jésus apprit qu’ils l’avaient jeté dehors. Il le retrouva et lui dit : « Crois-tu au Fils de l’homme ? »
Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? »
Jésus lui dit : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. »
Il dit : « Je crois, Seigneur ! » Et il se prosterna devant lui.
Jésus dit alors : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. »
Parmi les pharisiens, ceux qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Serions-nous aveugles, nous aussi ? »
Jésus leur répondit : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : “Nous voyons !”, votre péché demeure. »

COMMENTAIRE

Ce récit de l’aveugle-né, un des chefs-d’œuvre de l’évangile de Jean, nous entraîne dans un parcours initiatique qui a pour enjeux la personne de Jésus. « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » À cette question des pharisiens à l’aveugle-né, nous sommes amenés à y répondre nous aussi. C’est d’ailleurs là la visée de tout l’évangile de saint Jean.

Des noces de Cana à l’histoire de la Samaritaine, de l’ami Lazare et ses sœurs Marthe et Marie, à Marie-Madeleine au tombeau, ainsi que l’apôtre Pierre et le disciple que Jésus aimait, ce même matin de Pâques, tout converge dans ces récits au dévoilement de l’identité de Jésus. Comme le souligne saint Jean à la fin de son évangile : tout cela a été écrit afin que « vous croyiez que Jésus est le Christ, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom » (Jn 20, 31).

Cette vie, elle est représentée de diverses manières chez saint Jean : elle se fait vin des noces à Cana avec celui qui est le véritable époux, la véritable vigne ; elle se fait eau vive avec la Samaritaine au puits de Jacob. Cette vie se fait aussi pain partagé pour la faim du monde au mont des béatitudes, elle se fait tablier de service à la dernière Cène, signe d’un amour qui va jusqu’au bout. Elle se fait bon pasteur et porte des brebis, parole faite chair pour la vie du monde !

Aujourd’hui dans l’évangile, cette vie qu’est Jésus se fait lumière pour l’aveugle-né à la piscine de Siloé. Un récit, qui par sa symbolique, évoque finement la création de l’homme modelé dans la glaise au début du monde, alors que Jésus, « avec la salive, il fit de la boue ; puis il appliqua la boue sur les yeux de l’aveugle. »  Un récit de recréation nous donnant d’entendre comme en écho la voix de Dieu au moment de la naissance du monde alors qu’il ordonnait : « Que la lumière soit ! » Et que la lumière fût ! Mais alors que l’aveugle-né s’avance vers cette lumière qu’est le Christ, les chefs religieux, eux, s’enfoncent de plus en plus dans les ténèbres.

Cet évangile nous raconte le cheminement d’un homme qui, au départ, ignore tout de Jésus, mais dont la prise de position à son endroit devient de plus en plus audacieuse et assumée au fil du récit. Au début, il n’est que le bénéficiaire passif d’une guérison incroyable, mais ses échanges avec ceux qui l’entourent et l’opposition qu’il rencontre, l’amènent à ouvrir son esprit et son cœur à cet événement qu’il vient de vivre et à découvrir peu à peu l’identité de celui qui l’a tiré de sa nuit. Peu à peu la conclusion s’impose d’elle-même à l’aveugle-né. Jésus ne peut que venir de Dieu. Et quand ce dernier lui demande :

« Crois-tu au Fils de l’homme ? »
Il répondit :
« Et qui est-il, Seigneur,
pour que je croie en lui ? »
Jésus lui dit :
« Tu le vois,
et c’est lui qui te parle. »
Il dit :
« Je crois, Seigneur ! »
Et il se prosterna devant lui.

Étonnement, le personnage le plus effacé de cette page d’évangile, c’est Jésus lui-même. Pourtant tout au long du récit sa présence est palpable, il n’est question que de lui et de son miracle le jour du sabbat. Nous assistons alors un chassé-croisé entre Jésus, les pharisiens, les disciples, l’aveugle-né, ses voisins et ses parents, comme si toute la ville de Jérusalem était en émoi devant la guérison extraordinaire de cet homme.

Il est important de rappeler ici que saint Jean débute son évangile en affirmant que « le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme. » Il reprend ce thème avec l’histoire de l’aveugle-né, où Jésus, devant cet homme qui ne lui a rien demandé, le tire de sa nuit . Le récit le dit bien, cet homme est un aveugle de naissance et son état décrit la situation de toute personne qui naît sur cette terre.

Qui peut prétendre connaître le sens des choses et de la vie en naissant ? C’est un long cheminement d’humanisation que nous entreprenons en venant au monde, alors que nos yeux sont appelés à s’ouvrir peu à peu au grand mystère de ce monde, au sens de nos vies et de notre destinée.

Nous sommes tous et toutes des aveugles de naissance, et certaines personnes le demeurent toute leur vie. Mais à nous qui avons croisé les pas de Jésus, il nous est demandé à nouveau aujourd’hui : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? »

C’est ce mouvement de guérison en notre faveur qui s’est opéré avec la venue du Christ en notre monde, quand, au terme de sa vie, Jésus s’enfonça dans la nuit sombre de da passion, afin que nous puissions vivre de sa vie, illuminés de la joie pascale. L’histoire de l’aveugle-né nous fait entrer par sa symbolique dans la dynamique baptismale, alors que le baptisé doit professer sa foi comme le fait l’aveugle-né en se prosternant devant Jésus : « Je crois Seigneur. » Lors de son baptême, le nouveau baptisé ayant affirmé sa foi au Dieu Père, Fils et Esprit Saint, se voit alors remettre un cierge, allumé au cierge pascal, symbole du Christ ressuscité, alors qu’un très vieux chant baptismal, que saint Paul rappelle au Éphésiens, lui dit : « Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. »

La caractéristique la plus profonde de la foi chrétienne, comme le rappelait le pape Benoît XVI, « est son ouverture sur un être personnel. La foi chrétienne est plus qu’une option pour un principe spirituel du monde. Le chrétien ne dit pas : “Je crois en quelque chose”, mais “je crois en Toi”. Cette foi est rencontre avec l’homme Jésus, et elle découvre dans une telle rencontre que le sens du monde est une personne. »

Jésus devient alors la présence de l’éternel lui-même dans le monde. Dans sa vie, dans le don de lui-même pour l’humanité, il se révèle comme une présence, une présence sous la forme de l’amour et du pardon, capable d’illuminer nos vies et ainsi ouvrir nos yeux à la profondeur de cet amour qui nous habite et qui ne demande qu’à se déployer en nous et autour de nous.

« Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? »

fr.Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 3e dimanche du Carême. A

jesus-et-la-samaritaine

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (4, 5-42)

Jésus arrivait à une ville de Samarie, appelée Sykar, près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph, et où se trouve le puits de Jacob. Jésus, fatigué par la route, s’était assis là, au bord du puits. Il était environ midi.
Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau.
Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. »
(En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter de quoi manger.)
La Samaritaine lui dit : « Comment ! Toi qui es Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? » (En effet, les Juifs ne veulent rien avoir en commun avec les Samaritains.)
Jésus lui répondit : « Si tu savais le don de Dieu, si tu connaissais celui qui te dit : ‘Donne-moi à boire’, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. »
Elle lui dit : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond ; avec quoi prendrais-tu l’eau vive ? Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? »
Jésus lui répondit : « Tout homme qui boit de cette eau aura encore soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissante pour la vie éternelle. »
La femme lui dit : « Seigneur, donne-la-moi, cette eau : que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. »
Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari, et reviens. »
La femme répliqua : « Je n’ai pas de mari. » Jésus reprit : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari, car tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari : là, tu dis vrai. »
La femme lui dit : « Seigneur, je le vois, tu es un prophète. Alors, explique-moi : nos pères ont adoré Dieu sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut l’adorer est à Jérusalem. »
Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père.
Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous adorons, nous, celui que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.
Mais l’heure vient — et c’est maintenant — où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père.
Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. »
La femme lui dit : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. »
Jésus lui dit : « Moi qui te parle, je le suis. »

COMMENTAIRE

Le puits est sans doute l’un des lieux les plus importants pour la vie des habitants d’un village. Il suffit d’être allé dans ces régions du monde où l’on puise encore l’eau à un puits pour s’en convaincre. On fait habituellement la file afin d’y puiser son eau et, parfois, il faut attendre de longues heures.

Ce qui est surprenant dans notre récit, c’est que Jésus semble se retrouver seul avec cette femme de Samarie. Même les apôtres sont absents, puisqu’ils sont allés au village, chercher de la nourriture, alors que Jésus est resté assis près du puits à les attendre. Ou plutôt, n’attend-il pas cette femme qui vient puiser sur l’heure de midi ? Car un caractère d’intimité indéniable se dégage de cette scène, comparable à celles où Jésus reçoit, de nuit, la visite de Nicodème ou, encore, après sa résurrection, quand il s’assoit avec Pierre sur le bord du lac et lui demande : « Pierre, m’aimes-tu ? »

Il est midi quand la femme se présente au puits. C’est l’heure de la grande chaleur au Moyen-Orient, où habituellement on ne va pas puiser de l’eau. Pourquoi y va-t-elle à midi ? Ce détail de l’évangéliste n’est sans doute pas fortuit. On peut penser qu’elle y va parce qu’elle espère y être seule. Mais elle ne se doute pas que Dieu, Lui, l’attend de toute éternité à ce rendez-vous de la patience et de la miséricorde.

Mais qui est cette femme qui vit une situation matrimoniale des plus particulières ? Une certaine tradition s’est vite empressée à voir en elle une femme légère à cause de ses nombreux maris. Mais on n’en sait rien. Ce ne sont que des spéculations qui montrent à quel point nous sommes portés à juger sur les apparences. Une chose est certaine, la situation de cette femme était sûrement difficile à assumer, certains commentateurs rappelant qu’une femme était jugée sévèrement par les rabbins après trois mariages, même si elle n’y était pour rien. Et notre Samaritaine en a connu cinq !

Une exégète de l’Université Laval, Anne Fortin, apporte un éclairage fort original, et plein de compassion quant au drame qui se joue sous nos yeux dans cet évangile. Selon elle, la Samaritaine aurait été veuve à cinq reprises et obligée par la loi à prendre cinq maris, aucun d’eux n’ayant pu lui donner un enfant.

Rappelez-vous cette controverse entre Jésus et les sadducéens au sujet de la « femme aux sept maris ». On rappelait alors à Jésus la loi de Moïse qui stipulait que si un homme dont le frère ayant femme était mort sans enfant, il fallait que cet homme épouse la femme de son frère afin de lui donner une descendance. Selon Anne Fortin, nous pourrions avoir là l’explication des cinq maris de la Samaritaine, qui aurait été obligée successivement de prendre des maris après avoir été laissée sans enfant par eux. Cinq maris en tout. Une victime de la loi en quelque sorte.

Mais il n’en reste pas moins qu’elle se retrouve quand même dans une situation irrégulière en regard de la loi, puisque le dernier mari, le sixième, n’est pas vraiment le sien, comme le lui rappelle Jésus. Comment en est-elle arrivée à faire ce choix, nous n’en savons rien, mais c’est l’attitude de Jésus qui importe ici. Ce dernier ne la condamne pas. Il ne fait que dévoiler, signifiant ainsi à cette femme qu’il connaît tout de sa vie et qu’il connaît tout de sa misère, car sa situation matrimoniale irrégulière en fait une pécheresse publique aux yeux de la loi. L’anonymat d’une grande ville l’aurait sans doute protégée, mais elle habite un petit village, et dans un petit village tout le monde se connaît, s’épie, jacasse. Notre Samaritaine ne passe pas inaperçue, et l’on murmure sans doute sur son passage. Mais voilà que Jésus l’attend tout près du puits et, quand il la voit, il lui demande à boire.

Maintenant, notre Samaritaine a du caractère et elle ne se laisse pas intimider facilement par cet étranger. Non seulement elle ose lui parler à son tour, mais il y a même une pointe de défi quand elle répond à Jésus : « Toi, un Juif, tu me demandes de l’eau à boire, à moi, une Samaritaine ? » Elle est fière de son appartenance au peuple de Samarie, d’autant plus que sa situation est souvent l’occasion d’humiliation et de rejet. Elle en souffre sûrement, ce qui semble la rendre d’autant plus combative et déterminée, car elle n’a pas peur d’interpeller ce Juif, cet étranger. Elle est sur son terrain près de ce puits.

C’est alors qu’un retournement de situation se produit quand Jésus lui répond : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. » Alors que selon les coutumes de l’époque Jésus ne devrait même pas parler avec cette femme, une samaritaine de surcroît, Jésus persiste dans le dialogue, il se fait proche d’elle, car il la connaît comme Dieu seul peut nous connaître, et c’est ainsi qu’il lui offre l’eau vive, l’eau vive de sa parole, de sa compassion et de son amour.

Pour les Juifs, comme pour les Samaritains, l’évocation de l’eau fait appel à un puissant symbole dans les Écritures. L’on pourrait évoquer ici le rocher de Massa et Mériba, dont Moïse a fait couler l’eau afin d’étancher la soif du peuple hébreu au désert. Ou encore ce passage du livre du prophète Ézéchiel qui annonce, lors de l’Exil à Babylone, l’avènement d’un Temple nouveau, d’où jaillit une source d’eau vive, qui va devenir un fleuve puissant et se s’épandre partout dans le désert, et assainir tout ce qu’elle touche. Les psaumes aussi reviennent souvent sur l’image de l’eau. Pensons ici au psalmiste qui s’écrie : « Mon âme a soif de toi mon Dieu. » Ou encore : « Tu me fais reposer près des sources d’eau vive. »

C’est cette eau annonciatrice de la venue des temps nouveaux que Jésus propose à la Samaritaine. Et c’est ainsi que touchée par les paroles de Jésus et le regard qu’il pose sur elle, voici qu’elle court vers le village n’hésitant plus à se faire voir au grand jour, racontant son histoire à qui veut bien l’entendre, se demandant si ce Jésus ne serait pas le Messie, tellement sa joie intérieure déborde. Car alors qu’elle venait puiser de l’eau, Jésus s’est penché sur sa misère, sans la juger, lui offrant une eau jaillissant en vie éternelle. C’est comme si les paroles de Jésus avaient dégagé en elle un puits profond où Dieu semblait enfoui et méconnu, et dont Jésus lui avait dévoilé le visage.

Frères et sœurs, cette belle histoire de la Samaritaine vient nous rappeler que Jésus nous attend toujours sur l’heure de midi, assis au bord du puits de nos vies. Il s’intéresse passionnément à chacun et chacune de nous. Et sans se lasser, il nous fait la même demande qu’il faisait à cette femme de Samarie : « Donne-moi ta soif et moi je l’étancherai. Je te donnerai l’eau vive. »

Car au fil des années, au fil des ciels gris et des temps d’épreuves, il nous faut sans cesse aller au puits où Jésus nous attend, afin d’y puiser l’eau vive, qui est l’esprit même de Jésus qui redonne force et courage quand nous baissons les bras, et qui nous révèle un Dieu qui nous aime à l’infini. C’est pourquoi, en écoutant cet évangile, nous ne pouvons que faire nôtre la réponse de la Samaritaine à Jésus : « Seigneur, donne-la-nous toujours cette eau, afin que nous n’ayons plus jamais soif. »

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 2e dimanche du Carême (A)

Transfiguration Icon

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 17,1-9. 
En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmena à l’écart, sur une haute montagne.
Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière.
Voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec lui.
Pierre alors prit la parole et dit à Jésus : « Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. »
Il parlait encore, lorsqu’une nuée lumineuse les couvrit de son ombre, et voici que, de la nuée, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! »
Quand ils entendirent cela, les disciples tombèrent face contre terre et furent saisis d’une grande crainte.
Jésus s’approcha, les toucha et leur dit : « Relevez-vous et soyez sans crainte ! »
Levant les yeux, ils ne virent plus personne, sinon lui, Jésus, seul.
En descendant de la montagne, Jésus leur donna cet ordre : « Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. »

COMMENTAIRE

Un théologien a déjà dit de Jésus qu’il était « la parole ultime de Dieu et la plus belle » (K. Rahner). Le récit de la transfiguration met cette affirmation en évidence comme aucun autre récit évangélique, alors que le mystère de Jésus nous est dévoilé : il est le Fils bien-aimé du Père !

Par ailleurs, les évangélistes peinent à trouver les mots pour nous décrire ce qui s’est réellement passé sur la montagne. Luc, Matthieu et Marc ne trouvent pas de meilleure comparaison que celle d’une « lumière éclatante » pour parler de la transfiguration. Saint Luc raconte que le visage de Jésus « devint autre, et ses vêtements d’une blancheur fulgurante. » « Son visage resplendit comme le soleil », écrit saint Matthieu. Saint Marc, lui, nous dit que ses vêtements devinrent resplendissants, très blancs, comme aucun foulon sur terre ne peut blanchir de la sorte. »

Les évangélistes sont à court de mots pour tenter de décrire l’indicible, l’insaisissable. Mais ce qui est évident pour eux, c’est que la transfiguration est la manifestation de la divinité du Christ, de sa gloire tenue cachée, et, pour un instant, dévoilée devant les yeux stupéfaits des trois apôtres.

Mais que vient faire ce récit au cœur de notre Carême, alors que nous montons à Jérusalem avec Jésus ?

Il est bon de se rappeler que la transfiguration de Jésus survient après la première annonce de sa passion. Les disciples sont effrayés. Ils ne comprennent pas et, surtout, ils n’acceptent pas l’éventualité de la fin tragique de leur maître. C’est alors que Jésus amène avec lui trois de ses disciples, et leur donne de contempler sa gloire de Fils de Dieu, avec Moïse et Élie, les grands témoins de la foi d’Israël.

Certains commentateurs ont vu dans la transfiguration une démarche pédagogique de la part de Jésus, afin de préparer les disciples à l’éventualité de sa mort, et ainsi leur redonner courage devant l’épreuve à venir. Mais il faut bien le reconnaître : cela n’a pas suffi.

Tout comme les autres Apôtres, Pierre, Jacques et Jean vont abandonner leur maître devant le spectacle insoutenable de sa crucifixion, malgré le souvenir de celui-là même qu’ils ont vu transfiguré, et qui sera défiguré sous leurs yeux, méprisé, livré à l’hostilité de la foule.

Il faudra que Jésus ressuscite et que sa gloire les enveloppe à nouveau de sa présence pour qu’ils trouvent le courage de le suivre à nouveau, et ce, jusqu’au don même de leur vie. C’est donc après la résurrection que l’évènement de la transfiguration va dévoiler tout son sens.

Les Apôtres se rappelleront alors que lorsqu’ils montaient vers Jérusalem avec Jésus, sa vie était en parfaite communion avec le Père, que sa gloire et sa passion ne pouvaient être dissociées l’une de l’autre; que l’amour qui va au bout de lui-même est capable de tout donner, car c’est Dieu qui est à la source de cet amour. C’est à la lumière de ce grand mystère que saint Paul, dans la deuxième lecture de ce dimanche, va encourager son fidèle Timothée à prendre sa part de souffrance pour l’annonce de l’Évangile, car la passion du Christ pour notre monde ne peut s’arrêter avec sa mort en croix. Elle se poursuit dans son corps qui est l’Église.

Le récit de la transfiguration vient nous rappeler à la fois la grandeur, mais aussi l’exigence de notre foi en Jésus-Christ. Non seulement ce récit nous dévoile sa divinité, non seulement il nous donne d’entendre la voix du Père, mais il nous engage à marcher courageusement avec Jésus Christ dans un monde qui cherche toujours à le crucifier. Allons-nous partir nous aussi quand les vents contraires semblent menacer l’Église ? Est-ce que notre foi est capable de contempler le Christ aujourd’hui alors qu’il est souvent rejeté ?

Voilà les questions qu’il nous faut nous poser en ce dimanche, alors que Jésus révèle sa gloire à ses disciples, et que demain il sera crucifié au cœur de la mort. Mais nous, contrairement aux disciples sur la montagne, nous connaissons l’issue de ce combat. L’évangile de la transfiguration, malgré la passion qui s’annonce, nous donne déjà d’anticiper l’aube radieuse du matin de Pâques.

Un détail important dans l’évangile de ce dimanche, c’est celui de l’apôtre Pierre qui propose à Jésus de s’arrêter sur la montagne en y plantant trois tentes, perdu qu’il est dans la contemplation de cette vision merveilleuse qui s’offre à lui. Mais Jésus redescend dans la plaine.

Pour comprendre cette démarche dans laquelle Jésus entraîne ses disciples, la figure d’Abraham nous est proposée comme modèle en ce dimanche. Dans notre première lecture, nous voyons Abraham et Loth quitter leur pays, partir dans la foi vers l’inconnu à la demande de Dieu, alors qu’Abraham se voit promettre un pays, une postérité aussi nombreuse que le sable de la mer.

Nous le savons, tout semblera contredire les promesses de Dieu dans la vie d’Abraham, et pourtant, celui que l’on appelle le père des croyants avancera dans la foi et la confiance à cause des promesses de Dieu. Dans le récit de la transfiguration, la voix du père se fait entendre à nouveau : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » Redescendez avec lui dans la plaine l’humanité, porteurs de son amour et de son message de salut, car c’est le temps de l’Église qui s’ouvre devant vous.

Frères et sœurs, en ce dimanche de la Transfiguration, le Christ s’offre encore à notre contemplation, nous rassemblant, comme il l’a fait pour les Apôtres Pierre, Jacques et Jean, afin de nous partager sa vie. C’est la grâce qui nous est faite de pouvoir nous arrêter avec lui sur ce sommet de notre foi qu’est l’eucharistie. Au terme de notre célébration, nous serons invités à retourner dans la plaine de nos occupations et de nos engagements, sûrs de la présence de Dieu et de sa force au cœur de nos vies. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs.

Homélie pour le 1er dimanche du carême (A)

lmv-le-petit-prince

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 4,1-11.
En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable.
Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.
Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. »
Mais Jésus répondit : « Il est écrit : ‘L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.’ »
Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple
et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : ‘Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre.’ »
Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : ‘Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu.’ »
Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire.
Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. »
Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : ‘C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte.’ »
Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.

COMMENTAIRE

J’aimerais aborder ce carême qui commence avec un passage du livre du Petit Prince de Saint-Exupéry. Dans ce conte, le Petit Prince, seul sur son astre, s’est lié d’amitié avec un renard. Il vient lui rendre visite un jour, mais sans le prévenir. Le renard lui en fait alors le reproche :

Il eût mieux valu, revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l’après-midi, dès trois heures je commencerai d’être heureux. Plus l’heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je m’agiterai et m’inquiéterai ; je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le cœur… Il faut des rites. 

Il faut des rites ! Voilà qui décrit bien la démarche dans laquelle nous nous engageons en Église, année après année, et qui s’appelle le carême. Il faut des rites pour s’habiller le cœur, afin de redécouvrir et d’affirmer encore une fois, combien notre foi en Jésus Christ nous importe, combien elle a ce pouvoir de transformer nos vies. Il nous faut des rites pour nous préparer à la grande fête de l’amour, la fête de Pâques, où Dieu nous donne sa dernière et sa plus belle parole en son Fils Jésus-Christ.

Le 5 février dernier, décédait le théologien français Claude Geffré, un dominicain et théologien de grande envergure, qui décrivait avec des mots tout simples, le mystère d’amour au cœur de sa vie de croyant : « Désirer Dieu, disait-il, c’est désirer d’abord que Dieu soit Dieu dans ma vie, parce qu’il est mon tout, mon bonheur et ma fin ».

C’est en marche vers ce bonheur que le temps du carême nous entraîne, et qui nous invite à nous habiller le cœur. Mais, n’en doutons pas, il s’agit aussi d’un combat à mener, car il nous arrive de perdre ce désir que Dieu soit Dieu dans nos vies. Et c’est ainsi que le rite du carême vient nous inviter à nous remettre en marche et à prendre au sérieux, le sérieux de notre foi, ainsi que le sérieux de nos vies.

L’évangile de ce premier dimanche du carême illustre bien le combat qui doit être le nôtre. Nous y voyons Jésus entrer dans le drame de l’existence humaine, alors qu’il est tenté par Satan. Les trois tentations que Jésus doit affronter sont l’expression de la tentation d’un monde sans Dieu, qui ne croit qu’en lui-même, qui se construit en dehors de tout principe de vie capable de fonder son existence, et de lui donner sens. De là, toutes les dérives, tous les abus qui deviennent possibles, quand l’homme devient la mesure absolue de son emprise sur le monde.

C’est cette tentation qui s’exprime dans le récit de la Genèse, alors qu’Adam et Ève sont invités par le serpent, à s’approprier le fruit de la connaissance du bien et du mal, et ainsi à se construire en dehors de toute référence à Dieu. Alors que le serpent leur promettait qu’ils seraient comme des dieux, ils font l’expérience qu’ils sont nus, expression d’une rupture avec Dieu. Jésus au désert doit affronter cette même tentation. Il le fera en notre nom, assumant pleinement le drame de l’existence humaine, se faisant solidaire de nos luttes, nous entraînant à sa suite afin de nous donner de participer à sa victoire sur le mal et sur la mort.

Frères et sœurs, le carême est une invitation à aller au désert avec le Christ, afin d’entrer dans son combat, et ainsi réaffirmer la primauté de Dieu dans nos vies. Mais parfois, nous tombons, nous cédons, nous ne sommes pas toujours à la hauteur de ce que nous aimerions vivre en tant que chrétiens et chrétiennes. C’est pourquoi le désert est aussi une expérience de conversion.

Car on peut bien prétendre aimer Dieu de tout notre cœur, mais nos vies chrétiennes n’ont de sens que dans la mesure où elles nous font ressentir comme des blessures personnelles les malheurs de ce monde, les souffrances et les injustices que les humains se font subir. Je revois cette jeune infirmière, de retour d’un stage en Haïti, me confiant les larmes aux yeux, suite à la misère qu’elle y avait vue : « Il me semble que le Bon Dieu doit avoir honte de nous. »

Le temps du carême est là non seulement pour que nous nous rapprochions de Dieu, mais aussi pour creuser en nous cette compassion devant la souffrance humaine, notre indignation devant le mal, mobilisant nos énergies devant les situations où des hommes, des femmes et des enfants souffrent. Que ce soit la famine au Soudan, qui menace des millions de personnes en ce moment, ou encore le sort de nos frères et sœurs chrétiens du Moyen-Orient, qu’il s’agisse de tous ces pays ravagés par la guerre, du sort des réfugiés, ou encore de la misère au coin de nos rues, nous sommes tous concernés par ces situations tragiques qu’il nous faut porter à la fois dans notre chair et dans notre prière.

Les voies d’engagement vont variée selon chacun, bien sûr. Il peut d’agir d’un engagement concret sur le terrain, ou encore un soutien à des organisme, tels Développement et Paix ou Caritas International, ou encore le combat spirituel par la prière, le jeûne et la pénitence, vécus en solidarité avec tous ceux et celles qui souffrent. À nous de choisir selon ce qui nous est possible, mais c’est maintenant l’heure favorable.

Alors, habillons-nous le cœur pour ce temps du Carême qui s’ouvre devant nous, car le Christ nous y précède et nous entraîne à sa suite. Notre combat, ce sera celui de la disponibilité du cœur, afin d’accueillir les fruits de sa victoire. Voilà le mouvement de conversion dans lequel nous nous engageons à l’aube de ce Carême, qui nous conduira jusqu’au matin de Pâques, le cœur à la joie ! Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 8e dimanche T.O. Année A

Vous valez plus que tous les oiseaux du ciel !

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 6,24-34. 
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent.
C’est pourquoi je vous dis : Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ?
Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Vous-mêmes, ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ?
Qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ?
Et au sujet des vêtements, pourquoi se faire tant de souci ? Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas.
Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’entre eux.
Si Dieu donne un tel vêtement à l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui, et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien davantage pour vous, hommes de peu de foi ?
Ne vous faites donc pas tant de souci ; ne dites pas : “Qu’allons-nous manger ?” ou bien : “Qu’allons-nous boire ?” ou encore : “Avec quoi nous habiller ?”
Tout cela, les païens le recherchent. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin.
Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît.
Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. »

COMMENTAIRE

Il est bon de se rappeler que les textes de l’Ancien Testament sont les témoins du long cheminement d’un peuple à la recherche d’une terre et de son identité. Un peuple esclave qui découvre à travers ses sages et ses prophètes les promesses inouïes d’un Dieu qui se présente à lui non seulement comme son protecteur, mais aussi comme son créateur, le Dieu unique, seul et vrai Dieu.

Alors que les dieux des peuples environnants demandent des sacrifices humains, Israël découvre le visage d’un Dieu qui aime son peuple, comme une mère aime son enfant, et qui jamais ne saurait l’oublier. Israël fait l’expérience que sa vie, son existence même, est entre les mains de Dieu, qu’Il veille sur lui comme sur son bien le plus précieux. « Même si une femme pouvait en arriver à oublier son nourrisson, dit le Seigneur, moi je ne t’oublierai jamais. » Ces paroles s’adressent aussi à nous.

Le texte d’Isaïe que nous avons entendu dans la première lecture survient pendant l’exil à Babylone, bien des années après la destruction du Temple de Jérusalem en l’an 587 avant Jésus Christ. Le peuple est en exil depuis près de cinquante ans. La lignée royale a disparu, ainsi que les premières générations qui avaient été envoyées en exil. Les années passent. Certains se demandent ce qu’il restera de la foi au Dieu vivant, dans la Babylone des idoles, là où Israël a été déporté ? Qu’en est-il des promesses de Dieu, se demandent-ils ? Comme nous sommes tentés de le faire parfois. C’est dans ce contexte que le prophète Isaïe rappelle la fidélité de Dieu à son peuple et l’assure de son amour indéfectible.

En écho à cette promesse, le psalmiste répond par cette prière confiante : « Je n’ai de repos qu’en Dieu seul, mon salut vient de lui. Lui seul est mon rocher, mon salut, ma citadelle. » C’est sur cet arrière-fond de la foi d’Israël que la liturgie de la Parole nous propose de comprendre l’enseignement de Jésus aujourd’hui quand il nous dit : « Ne vous faites donc pas tant de soucis ». Mettez votre confiance en Dieu. N’ayez pas peur du lendemain.

Cet enseignement de Jésus va à l’encontre de nos réflexes les plus élémentaires. La crainte et l’anxiété sont souvent des réflexes de survie. La prudence n’est-elle pas le début de la sagesse ? Comment survivre et préparer l’avenir si l’on vit de manière insouciante ? En quoi est-ce que l’inquiétude et la peur du lendemain peuvent-ils être de mauvais conseil pour nous ? Car nous connaissons tous l’épreuve, le deuil, la maladie, la peine, la souffrance. Ce sont là des obstacles inévitables dans nos vies. Il ne faudrait donc pas s’en inquiéter quand ils surviennent ?

Mais Jésus, lui, nous enseigne que l’inquiétude constante du lendemain est contre-productive, car nous ne laissons plus Dieu être Dieu dans nos vies. La foi est supplantée par la peur et le doute qui nous submergent, au point d’étouffer la vie en nous. Jésus nous rappelle avec sagesse que nos vies sont entre les mains de Dieu, et que l’on ne peut allonger d’une seule journée notre vie en nous inquiétant pour le lendemain.

Mais à quoi Jésus nous invite-t-il au juste ? À l’insouciance ? À vivre comme des Roger-bon-temps ? Comme des personnes qui ne voient jamais venir les difficultés ou les épreuves ?

On le sait bien, Jésus est le maître du paradoxe, et souvent il nous déstabilise par ses exemples, afin de nous provoquer, et ainsi nous amener plus loin dans notre réflexion. En fait, dans son enseignement d’aujourd’hui, Jésus nous invite avant tout à vivre dans la confiance en Dieu, ce qui est le contraire d’un optimisme béat. Jésus nous dit de ne pas avoir peur d’espérer, car Dieu est notre Père, il est bon, et il nous aime. C’est sur ce fondement solide qu’il nous invite à asseoir nos vies.

Jésus nous invite à convertir notre regard, et à demander au Seigneur de guérir notre cœur malade d’inquiétude, afin que nous puissions véritablement nous reposer en Lui ; afin que nous puissions vivre nos vies en sachant que la vie éternelle est à nous, que Dieu marche avec nous sur cette terre, comme notre ami le plus proche et le plus cher, que nous sommes en sécurité entre ses mains, et que les épreuves ne sont pas le dernier mot de la vie.

Facile à dire, me direz-vous, et j’en conviens, car qui de nous ne connaît pas cette peur du lendemain face à une maladie, à une période de chômage, à un deuil, à des situations conflictuelles. Mais Jésus nous dit qu’il y a un lieu secret en nous où Dieu réside et qu’il nous faut habiter nous aussi, c’est le lieu de la confiance en Dieu.

Jésus nous invite à nous rappeler qui nous sommes, et combien nous avons du prix aux yeux de Dieu ! Il nous rappelle que lorsque l’on a la foi, on ne peut avoir un cœur divisé. Si l’on a confiance en Dieu, il faut l’avoir jusqu’au bout, et tout lui remettre de nos vies, parce qu’il est le Dieu de l’impossible et qu’il ne saurait nous tromper.

J’aimerais citer, en conclusion, ce qu’une correspondante âgée m’écrivait un jour en me parlant de son quotidien, un quotidien vécu à la lumière de sa foi en Dieu. Elle m’écrivait ceci :

Dieu me vient en aide par la foi : Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras.

Dieu me vient en aide par la charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux de 86 ans, avec amour après plus de 56 ans de vie commune, alors qu’il est atteint de la maladie d’Alzheimer. 

Enfin, Dieu me vient en aide par l’espérance : elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour auquel je crois, où nous serons définitivement réunis dans la paix.

Oui, frères et sœurs, la présence de Dieu dans nos vies à ce pouvoir de nous donner la paix, la paix véritable, celle qui vient d’en haut, et qui nous fait tenir fermes et confiants au cœur des tempêtes de la vie, et de chacune des journées qui nous est donnée, car nous savons maintenant à cause la parole de Jésus, combien nous avons du prix aux yeux de Dieu. Nous valons plus que tous les oiseaux du ciel, et que la somme de toutes nos épreuves, car nous sommes ses enfants bien-aimés.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 7e dimanche. T.O. Année A

martin-luther-king

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 5,38-48. 
En ce temps- là, Jésus disait à ses disciples : « Vous avez appris qu’il a été dit : ‘Œil pour œil, et dent pour dent’.
Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre.
Et si quelqu’un veut te poursuivre en justice et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau.
Et si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui.
À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos ! »
Vous avez appris qu’il a été dit : ‘Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.’
Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent,
afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes.
En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ?
Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ?
Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »

COMMENTAIRE

Les paroles de Jésus dans cet évangile sont d’une exigence telle qu’elles peuvent nous paraître irréalisable. Comment peux-tu nous demander autant, serions-nous tentés de répondre à Jésus ? Ces prescriptions de vont tellement à l’encontre de nos inclinations naturelles qu’elles nous frappent en plein cœur. Mais Jésus nous oblige quand même à nous interroger et nous demander si nous sommes vraiment capables de vivre de telles exigences ? Pouvons-nous vraiment tendre l’autre joue, donner beaucoup plus que l’on nous demande, pardonner à nos ennemis, les aimer même ? N’est-ce pas insensé ?

Pourtant les prescriptions de Jésus se rattachent à l’enjeu de notre salut. Jésus parle de récompense pour ceux et celles qui agissent ainsi, de la nécessité pour ses disciples de poser des gestes qui relèvent de l’extraordinaire dans leurs vies s’ils veulent vraiment être les fils et les filles de leur Père qui est aux cieux.

En méditant les paroles de Jésus, il m’est venu à l’esprit cette analogie. Imaginons nos vies comme une grande et belle maison. Cette maison est le lieu de ce qui nous tient le plus à cœur, de ce qui fait la richesse de nos existences. Quand on y entre, la première pièce que l’on traverse est celle de la famille, la pièce de l’amour des proches, père, mère, frères et sœurs. Succède à cette pièce, celle de nos amours, de nos conjoints, de nos enfants, qui deviennent tout aussi importants que les membres de notre famille. Suivent d’autres pièces où se vivent les grandes amitiés, les rencontres avec des personnes marquantes, des maîtres à penser, des éducateurs, des témoins. Vient ensuite la pièce de notre vie de tous les jours, avec les collègues de travail, les voisins, les membres de nos communautés d’appartenance.

Enfin, tout au fond de notre maison, il y a une pièce qui ressemble à une chambre à débarras où se retrouvent pêle-mêle les personnes que l’on ignore, celles qui nous déplaisent et celles que l’on déteste, les personnes qui nous veulent du mal, les personnes qui nous ont blessés, celles qui se dressent en ennemis sur notre route, bref tous ceux et celles que l’on exclue de nos vies.

Cette pièce nous aimons bien la garder fermée à clé, ne pas y penser. Mais voilà que Jésus nous invite à ouvrir bien grand la porte, à faire la lumière, à faire nôtre son regard, et à voir avec son cœur les personnes qui s’y trouvent. Il nous invite même à en faire des prochains, des touts proches. C’est comme si Jésus nous disait qu’il y a en nous un lieu secret où le souci de l’autre, du proche comme du lointain, doit l’emporter sur nos préjugés, nos peurs, nos haines et nos rancœurs. C’est comme s’il nous disait : « Vous savez, vous êtes capables de beaucoup plus d’amour que vous ne le croyez ! »

Une première question qui se pose à nous en écoutant cet évangile, c’est de nous demander si nous croyons que Jésus dit vrai. Et si c’est le cas, si nous faisons confiance à sa parole, pourquoi devons-nous alors agir ainsi ? Et Jésus de nous répondre : « Il vous suffit de scruter les Écritures pour comprendre. » Écoutons à nouveau l’invitation que Dieu fait au peuple d’Israël dans notre première lecture. Il lui est dit : « Soyez saints, car moi, le SEIGNEUR votre Dieu, je suis saint. »

Cette demande s’adresse aussi à nous. Ce qui nous est demandé, c’est ni plus ni moins être comme Dieu, de vivre nos vies à sa ressemblance. Est-ce possible ? Pourtant il est bien écrit au livre de la Genèse que « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa » (Gn 1, 27). Donc, si Dieu est saint, nous sommes appelés à le devenir nous aussi. Bien sûr, nous le savons trop bien, on ne naît pas saint, on le devient. Nous sommes des êtres en devenir, nos vies sont comme des chefs-d’œuvre en voie d’achèvement, une toile vivante sur laquelle Dieu inscrit son amour au fil des jours, avec des touches légères et délicates tel un peintre impressionniste.

L’appel à la sainteté peut nous paraître inatteignable, mais il est bon de savoir que dans la grande tradition d’Israël, quand il est question de la « sainteté » de Dieu, ce mot est synonyme avec le mot « amour ». Ce qui amènera l’apôtre Jean à affirmer dans une formule inoubliable que « Dieu est amour ! » Et c’est parce que Dieu est amour qu’il nous appelle à notre tour à devenir amour ! Nous avons comme vocation d’être les porteurs de l’amour de Dieu.

« La promesse incomparable faite à ceux et celles qu’a atteints l’appel à suivre Jésus Christ, c’est qu’ils seront semblables au Christ… Celui qui se donne tout entier à Jésus Christ ne pourra que porter son image. Il devient fils, fille de Dieu, il se tient aux côtés du Christ, le frère invisible, dans une condition toute semblable à la sienne, comme l’image de Dieu (Dietrich Bonhoeffer).»

Il n’y a pas de recette magique afin de vivre ces exigences de l’évangile que nous propose Jésus aujourd’hui. Il faut simplement que notre désir de suivre le Christ l’emporte par-dessus tout ; que nos cœurs s’offrent sans cesse à Dieu et soient ouverts à sa grâce.

Au terme de cette réflexion, il faut donc nous poser les questions suivantes : Est-ce que je veux correspondre à ce que Dieu attend de moi dans ma vie ? Est-ce que je veux entrer dans ce bonheur qu’il me propose, même si cela semble parfois aller contre toute logique humaine ? Enfin, est-ce que je fais confiance à la parole de Jésus ? Oui ou non.

C’est ce oui, que Dieu attend de nous et qui nous ouvre le chemin du véritable amour, par lequel nous pouvons alors habiter peu à peu toutes les pièces de notre demeure intérieure, et ainsi porter le souci de tous, les proches comme les lointains, les amis comme les ennemis. “Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait !”, nous dit Jésus, car il n’y a pas de plus grand bonheur. Et pour y parvenir, nous ne pouvons que reprendre la prière que faisait saint Augustin quand il disait à Dieu : « Donne ce que tu commandes, et alors commande ce que tu veux. » Donne-moi la force de vivre tes exigences, et alors, demandes-moi tout ce que tu veux. Avec ton aide tout devient possible !

Que ce soit là notre prière en ce jour du Seigneur.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie suite à la tragédie à la mosquée de Québec

foule-aux-funerailles-de-abdelkrim-hassane-khaled-belkacemi-et-aboubaker-thabti

5e DIMANCHE T.O. ANNÉE A

Le 29 janvier 2017, une jeune homme radicalisé par les discours anti-musulmans a fait irruption dans le Centre culturelle islamique de Québec et a  abattu six personnes, en plus d’en blesser dix-neuf autres, alors que ces personnes participaient à la prière du soir.

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 5,13-16. 
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens.
Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée.
Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.
De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. »

COMMENTAIRE

« Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde », nous dit Jésus. Comme ces paroles sont lourdes de sens à la lumière des événements des jours récents où un linceul a recouvert notre ville.

Lundi soir dernier, j’étais présent à la vigile qui s’est tenue entre la mosquée et l’église Sainte-Foy. En voyant cette foule, je ne pouvais m’empêcher de penser à cette autre vigile à laquelle j’ai participé en 1989, alors que quatorze étudiantes venaient d’être assassinées à l’école Polytechnique de Montréal.

En me tenant au milieu de cette foule, lundi dernier, je revivais les mêmes émotions qu’il y a vingt-sept ans :  des sentiments de tristesse, de colère, mais en plus cette fois-ci, sentiments de gêne et de honte, car les victimes sont toutes musulmanes. Elles font partie des marginalisés de notre société, de ces minorités dont on se méfie, de ceux et celles dont on dit qu’ils ne sont pas « des nôtres », et qui pour toutes ces raisons sont doublement victimes. D’où, tous ces discours, ces analyses et remises en question que nous avons entendus au cours de la semaine.

Il nous incombe à nous aussi, en tant que disciples du Christ, de nous situer face à une telle tragédie, d’analyser nos sentiments et nos réactions à la lumière de notre foi, et voir où celle-ci nous entraîne. Car si nous prenons au sérieux notre suite du Christ, il faut nous demander ce qu’il attend de nous, à quoi nous invite l’évangile quant à l’accueil et l’intégration de tous ceux et celles qui nous viennent d’ailleurs, et qui souvent professent une foi différente de la nôtre.

Cette semaine a quand même été extraordinaire en termes de mouvements de solidarités, de prière et de mains tendues. Mais il ne faudrait pas trop nous illusionner avec tous ces beaux mots et ces belles intentions. Comme le veut le dicton : « Chassez le naturel et il revient au galop ». C’est pourquoi, afin de nous prémunir contre ce réflexe, il faut que chacun et chacune de nous se demande ce que le Christ attend de nous. Qu’est-ce qu’il nous dirait s’il était là aujourd’hui au milieu de nous ? Hé ! bien l’évangile vient de nous le faire entendre : « Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde ! »

Quand on voit Jésus sillonner les routes de la Palestine et de la Galilée, quand on se met à l’écoute de ses enseignements et de ses paraboles, comment ne pas reconnaître que l’évangile nous impose un devoir de rencontre et de dialogue avec le prochain. Faut-il le répéter : le cœur de l’évangile nous invite à faire preuve de charité fraternelle envers toute personne, d’où qu’elle soit, et qui qu’elle soit.

Le Concile Vatican II a bien insisté sur cette question, surtout en ce qui a trait à notre rapport avec les autres religions. C’est le pape Paul VI qui affirmait au moment du concile : « Tout homme est mon frère. » Alors, qu’est-ce que nous faisons de lui ? Comment allons-nous envisager notre avenir commun à la lumière de cette tragédie qui frappe notre société ? « Vous êtes le sel de la terre, nous dit Jésus, vous êtes la lumière du monde ! »

À l’occasion d’un vigile cette semaine, une jeune femme a pris la parole en affirmant ce qui suit : « La haine ne tombe pas du ciel. Elle prend racine dans un environnement politique et social qui l’arrose. » Est-ce que par des paroles, des gestes ou des complicités, nous contribuons à ce climat malsain à l’endroit des immigrants, paroles qui peuvent marquer les personnes influençables, comme le jeune Alexandre, ou encore les jeunes esprits de nos enfants, ou sommes-nous plutôt des agents de changements, des artisans de paix ?

C’est à la lumière de notre foi que nous pouvons trouver la force et la volonté de faire de nouveaux progrès sur ces questions. Car, en tant que chrétiens, nous ne pouvons nous enfermer dans une société qui va ériger des murs de séparation et exclure l’étranger, ou encore mépriser ceux et celles qui ne sont pas « des nôtres », comme nous en voyons trop d’exemples dans le monde et même tout près de chez nous. C’est là un scénario qui ne peut mener qu’à des lendemains qui déchantent, à des tragédies comme celle que nous venons de connaître. Méfiance et intolérance ne font pas bon ménage avec la fraternité.

Quand j’étais petit, on se méfiait des Anglais, on chassait les témoins de Jéhovah de mon quartier, on n’aurait jamais frayé avec un protestant, Dieu nous en garde, et encore moins avec des personnes de races différentes. Mais les temps ont bien changé. Les mentalités et les frontières se sont ouvertes avec les voyages, les médias et l’immigration. Il suffit de regarder ce que vivent nos enfants, qui sont leurs meilleurs amis et leurs conjoints.

Lundi soir dernier à la vigile, j’étais vraiment impressionné par cette foule de plus de cinq mille personnes dans un froid glacial, composée en bonne partie de jeunes gens, et de familles avec leurs enfants, et je me disais : voilà l’avenir de notre ville, voilà l’avenir de notre monde. Car voyez-vous, l’Esprit Saint n’est pas chiche, il déploie ses dons avec générosité, partout sur la terre, chez toutes les personnes de bonne volonté, nous appelant tous et toutes à être lumière du monde et sel de la terre. Ce rêve devrait sans cesse habiter nos cœurs, et déjà il se réalise peu à peu dans les complicités discrètes de chaque jour, à l’ombre des amitiés qui naissent lors de tragédies comme celle de la mosquée, et qui deviennent l’occasion d’une main tendue, d’un sourire, d’un mot d’encouragement, de gestes de solidarité.

En terminant, j’aimerais vous raconter une petite histoire pour ces temps de violence, qui s’entend comme une parabole évangélique et qui met en scène des chrétiens et des musulmans. C’est le Père Michel Morlet, prêtre et médecin, qui raconte ce qui suit, alors qu’il était en Éthiopie auprès des lépreux :

« C’était dans les débuts de mon arrivée à Gambo, écrit-il, où il y a un petit village où l’on garde les lépreux trop mutilés pour retourner chez eux. Ils reçoivent un peu de nourriture chaque jour, et ils complètent avec leur jardin et leurs poules. Ils vivent pauvrement et ne mangent de la viande qu’aux grandes fêtes, soit musulmanes, soit chrétiennes. À Noël et à Pâques, on donnait une vache aux chrétiens. La même chose pour les musulmans à la fin du ramadan ou à la naissance du Prophète. Ils ne peuvent pas manger ensemble. Or vers la fin du ramadan, Mohamed, un musulman du village, accompagné des anciens, vint voir le Père italien chargé de la mission. Ce dernier lui demanda : « Tu viens déjà chercher ta vache ? »

Mohamed lui répondit : « Non, on a discuté tous ensemble au village. Mes enfants vont rire et manger de la viande pendant que les enfants des chrétiens pleureront parce qu’ils n’en ont pas ; alors qu’à Noël, c’est le contraire. Comme on est tous les enfants du même Dieu, désormais, tu donneras à chaque fête. Tu nous donneras seulement un mouton. Comme cela, tu pourras pour le même prix en payer un autre aux chrétiens. Ainsi nos enfants riront et mangeront de la viande en même temps. »

En relisant cette histoire, je me disais n’est-ce pas là l’esprit du festin du Royaume qu’annonce Jésus, et dont l’eucharistie est le signe annonciateur, préfigurant ce jour où tous les enfants de Dieu seront réunis, tous ensemble, autour d’une même table. Que ce soit là notre prière.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

La présentation de Jésus au Temple

kykoos

On appelle traditionnellement la fête de la Présentation, la fête de la Chandeleur, ou fête des chandelles. À l’origine, c’était une fête païenne associée à la lumière et à la fécondité, où l’on demandait aux divinités de purifier les champs au moment où commençaient les semailles d’hiver. Au Ve siècle, la fête de la Chandeleur est reprise par l’Église qui la transforme en fête de la Présentation de Jésus au Temple, alors que l’Église orthodoxe l’appellera la fête de la Rencontre.

Les parents de Jésus, en conformité avec la loi juive, viennent consacrer leur premier-né en l’offrant à Dieu au Temple de Jérusalem. Nous sommes toujours dans la mouvance des récits entourant la naissance de Jésus. Après la venue des bergers et des mages à la crèche, la fête de la Présentation revêt elle aussi le caractère d’une épiphanie. En fait, il s’agit de la première sortie publique de Jésus avec ses parents. Jésus est présenté au Temple.

Deux nouveaux personnages interviennent dans ces récits entourant l’enfance de Jésus. Il s’agit de deux vieillards : Syméon et Anne la prophétesse. Ce sont des justes et ils agissent comme les révélateurs de l’identité de cet enfant. Syméon et Anne, par leur âge vénérable, représentent à la fois la sagesse et la longue attente chargée d’espérance de l’Ancien Testament. Ils voient enfin arriver à son terme le dévoilement de tout ce qui a été porté par les prophètes et par le peuple de Dieu, depuis plus d’un millénaire, soit la venue du Messie.

Syméon et Anne, tout comme Joseph et Marie, Élisabeth et Zacharie, représentent la grande tradition spirituelle d’Israël qu’on appelait les pauvres de Yahvé. Ce sont les doux, les humbles, les miséricordieux qui attendaient le salut promis par Dieu. Et voilà qu’il est porté au Temple par ses parents, « lumière pour éclairer les nations païennes et gloire de son peuple Israël », comme le chantera Zacharie le père du Baptiste.

Nous comprenons maintenant pourquoi la liturgie de l’Église accorde une telle importance à cette fête. Ce récit de la Présentation de Jésus au Temple est extraordinaire par son symbolisme, ainsi que par la richesse des personnages qui s’y retrouvent. Quand Syméon prend l’enfant dans ses bras, c’est tout l’Ancien Testament qui le saisit, qui le caresse et qui se réjouit. La première Alliance est parvenue au terme de sa course, elle reconnait en Jésus le Messie tant attendu et c’est ainsi que la prophétesse Anne annonce à tous ceux et celles qui veulent l’entendre qui est véritablement cet enfant.

En Jésus, c’est l’éternelle jeunesse de Dieu qui s’offre à une humanité à bout de souffle. Et de ses bras étendus sur la croix, croix qu’anticipent déjà les paroles douloureuses de Syméon à la Vierge Marie, il appellera tous les peuples à entrer dans son admirable lumière.

En cette fête de la Présentation de Jésus au Temple, Marie et Joseph, Syméon et Anne, nous pressent de le prendre, de l’accueillir chez nous et de le faire connaître au monde, faisant nôtre la prière de Syméon, qui est chantée par toute l’Église avant le sommeil de la nuit, et par laquelle nous manifestons notre foi et notre confiance au Christ, lui le grand vainqueur de la mort, lumière au coeur de nos vies. Écoutons encore une fois le cantique de Syméon :

Maintenant, ô Maître souverain,

tu peux laisser ton serviteur s’en aller

en paix, selon ta parole.

Car mes yeux ont vu le salut

que tu préparais à la face des peuples.

Lumière qui se révèle aux nations

et donne gloire à ton peuple Israël. Amen.


 

Yves Bériault, o.p. (Dominicain. Ordre des prêcheurs)

Homélie pour le 4e dimanche T.O. Année A

beatitudes_theme_image

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 5,1-12a. 
En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait :
« Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »

COMMENTAIRE

C’est Gandhi, guide spirituel hindou et homme politique des Indes au siècle dernier, qui écrivait au sujet des béatitudes : « À mesure qu’augmentait mon contact avec les vrais chrétiens, je vis que le Sermon sur la montagne était tout le christianisme pour qui veut vivre la vie chrétienne. C’est ce sermon qui m’a fait aimer Jésus, disait-il. » Les béatitudes sont l’un des textes les plus commentés des évangiles. Il s’agit de huit souhaits de Jésus à ses disciples, qui sont des chemins de bonheur qui mènent à la fois vers Dieu et le prochain, et qui sont sans doute les paroles de Jésus qui décrivent le mieux ce qu’est une vie transformée par l’Esprit Saint. Ces béatitudes, Jésus va les incarner tout au long de sa vie publique, et c’est pourquoi l’on peut dire des béatitudes qu’elles nous entraînent dans une « imitation de Jésus Christ ! »

Naturellement, les béatitudes sont un vaste sujet pour une homélie de quelques minutes, alors que Jésus nous présente des chemins inédits pour être heureux. Ce bonheur, Jésus l’énonce en huit sentences dans l’évangile de Matthieu. J’ai donc pensé les regrouper en trois catégories afin de nous aider à mieux comprendre l’esprit qui les anime. Trois préoccupations majeures sont au cœur des béatitudes : soit l’amour de Dieu, l’amour du prochain, et notre présence au monde à cause de cet amour.

Commençons par les béatitudes de l’amour de Dieu. Il y en a deux, et elles sont le fondement des six autres : Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux et heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Ces deux béatitudes nous parlent avant tout de la vertu d’humilité, qui est de savoir que tout nous vient de Dieu et où l’âme s ‘offre à Dieu comme une terre d’accueil. À la source de cette humilité et de cet abandon, il y a une grande soif de Dieu. Ces deux béatitudes nous donnent de vivre dans la confiance et dans la paix, habités d’une joie que Dieu seul peut nous donner.

L’humilité est une grâce, une vertu qu’il faut sans cesse demander à Dieu, car elle est la porte de l’âme qui s’offre à Dieu. Elle correspond à ce désir de l’âme pour Dieu qui fait l’expérience qu’elle ne l’approchera jamais suffisamment, qu’Il lui échappera toujours, et qui devient ainsi d’autant plus consciente de sa condition pécheresse, de ce refus inné en elle de se donner totalement à Dieu.

L’humilité, c’est la béatitude de ceux et celles qui se savent pauvres, pauvres de Dieu, et c’est là une condition fondamentale pour s’ouvrir à la grâce, à l’amour de Dieu qu’on n’a jamais fini de chercher. Comment peut-il en être autrement quand il est question de Dieu ? C’est sainte Catherine de Sienne qui écrivait : « O Trinité éternelle ! vous êtes une mer sans fond où plus je me plonge, plus je vous trouve, et plus je vous trouve, plus je vous cherche encore. De vous, jamais on ne peut dire : c’est assez ! » (Oraisons 22, 10)

Le coeur pur lui désigne l’être profond de la personne qui s’offre entièrement à Dieu, et qui se veut totalement réceptive à son action. Il ne s’agit pas ici d’une perfection morale où l’on serait sans tache et sans défaut. Il s’agit plutôt d’une volonté d’accueil en notre coeur, puisque c’est en notre coeur que nous pouvons voir Dieu. « Heureux les coeurs purs ils verront Dieu. » Comment ne pas penser ici à la Vierge Marie, elle qui était d’une humilité transparente, seule capable d’accueillir le Fils de Dieu et de le laisser briller en elle. Marie est comme le vitrail de la présence de Dieu en notre monde et Jésus nous invite à aspirer à cette pureté, qui est un don et qu’il faut sans cesse demander.

Deuxièmement, il y a les béatitudes du prochain et de la miséricorde. Heureux ceux qui pleurent, heureux les doux, heureux les miséricordieux. Ces trois béatitudes décrivent comment le coeur du disciple est marqué par l’esprit de Jésus, soit la douceur, la miséricorde et les larmes.

Je me souviens de ce vieux moine à la trappe, tout courbé sous le poids des années. C’était lui « le frère clochard », le moine qui tous les jours sonnait la cloche pour appeler ses frères à la prière. À l’occasion de la fête du dominicain saint Thomas d’Aquin, le père abbé m’avait demandé de prêcher à la messe du jour, et j’avais commencé mon homélie, sourire en coin, en rappelant à ces moines ce que Thomas d’Aquin avait dit au sujet des moines et des dominicains.

Il avait dit que les prédicateurs étaient faits pour prêcher et que les moines étaient faits pour pleurer ! Ce vieux moine, me croisant près de sa cloche quelques heures plus tard, m’attira à l’écart et me confia avec beaucoup d’émotions : « Vous avez bien raison mon père, il nous faut pleurer sur notre pauvre monde. »

« Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés. » Ce moine avait touché là à l’esprit de cette béatitude, car ceux et celles qui pleurent ne peuvent regarder leurs frères et soeurs du monde avec indifférence, sans se soucier de leurs souffrances, ni les approcher sans être porteurs d’un grand amour pour eux, et ce, avec beaucoup de douceur et de compréhension. « Heureux les doux », nous dit Jésus, « heureux les miséricordieux », car vous portez avec moi mon amour pour le monde. Nous sommes ici dans l’ordre de la miséricorde.

Enfin, il y a les béatitudes au service de la paix et de la justice. Les béatitudes sont aussi une invitation à nous mobiliser, elles poussent à l’action, on ne peut rester passif quand le monde subit la violence, l’injustice, quand des barrières s’élèvent pour exclure ou opprimer, comme nous en sommes témoins ces jours-ci dans l’actualité politique. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice. Heureux les artisans de paix. Heureux êtes-vous si l’on vous persécute à cause de votre engagement en mon nom, car le Royaume de cieux est à vous, n’en doutez pas. Dieu est avec vous !

Frères et sœurs, les béatitudes sont une invitation au bonheur. Un bonheur dès maintenant, et aussi la promesse d’un bonheur à venir, lorsque nous déposerons ultimement nos vies entre les mains de Dieu. D’ici là, les béatitudes sont une invitation à agir, à nous compromettre, à donner des ailes à l’évangile, et à lui faire ainsi parcourir le monde. C’est cet esprit qui ressort de la traduction des béatitudes faite par André Chouraqui, écrivain et poète juif, qui a traduit la Bible à partir de sa culture juive. Écoutez bien comment il traduit le discours de Jésus sur les béatitudes :

EN MARCHE … LES HUMILIÉS DU SOUFFLE (pauvres de cœur)

EN MARCHE … LES AFFAMÉS ET ASSOIFFÉS DE JUSTICE ;

EN MARCHE … LES CŒURS PURS ;

EN MARCHE … LES HUMBLES (les doux) ;

EN MARCHE … LES MATRICIELS ; (les miséricordieux)

EN MARCHE… LES FAISEURS DE PAIX ;

EN MARCHE … LES ENDEUILLÉS ;

EN MARCHE…  LES PERSÉCUTÉS POUR LA JUSTICE.

En fait, l’esprit des béatitudes, c’est vouloir laisser s’imprimer en nous le visage du Christ, et accepter d’être les saints et les saintes que Jésus nous appelle à devenir dans le quotidien qui est le nôtre. Serons-nous des grands saints ? Cela importe peu. Ce qui importe, c’est de confier toute notre vie à Dieu, jour après jour, et ainsi nous laisser transformer par la vie de Jésus en nous. C’est ainsi que nous trouverons notre place dans l’une et l’autre de ces béatitudes qui, comme l’écrit le moine Christian de Chergé, « forment le toit du monde » et sont les conditions mêmes de son bonheur !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs.

Homélie pour le 3e dimanche. Année A

creche2

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 4,12-23.
Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean le Baptiste, il se retira en Galilée.
Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord de la mer de Galilée, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali.
C’était pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète Isaïe :
‘Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain, Galilée des nations !
Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée.’
À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »
Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs.
Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. »
Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent.
De là, il avança et il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque avec leur père, en train de réparer leurs filets. Il les appela.
Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent.
Jésus parcourait toute la Galilée ; il enseignait dans leurs synagogues, proclamait l’Évangile du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple.

COMMENTAIRE

Chaque année, dans notre église, un événement unique est célébré le 24 décembre, soit la Crèche vivante, la messe familiale de Noël. Plusieurs parmi vous, connaissez déjà cette tradition, soit par votre participation à cette messe, ou encore parce que vous collaborez à l’organisation. Chaque année, ce sont près de cinq cents personnes qui y viennent, et les enfants bien sûr y sont très nombreux. Par ailleurs, un grand nombre de ces personnes nous sont inconnues, elles nous rendent visite une fois par année, et à leur manière ils font partie de nos fidèles réguliers !

Ils sont fidèles ! Ils sont là tous les ans et on peut vraiment voir leurs yeux briller de bonheur à l’occasion de cette messe de Noël. Ils sont « endimanchés », ils applaudissent à tout rompre dès qu’une occasion se présente. C’est un public bon enfant, qui aime bien rire avec les enfants, et qui se laisse séduire par le mystère que nous célébrons à travers notre mise en scène bien modeste du mystère de Noël. Tout comme les bergers, année après année, ils suivent l’étoile de Bethléem, et se retrouvent tout près de la crèche.

Pourquoi vous raconter tout cela ? C’est que je vois dans cette célébration, plus qu’à aucun autre moment de notre année liturgique, l’accomplissement de ce que nous dit la Parole de Dieu aujourd’hui, en écho à la prophétie d’Isaïe :   

Pays de Zabulon et pays de Nephtali, route de la mer et pays au-delà du Jourdain, Galilée des nations ! Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée.

Pour bien comprendre cette prophétie d’Isaïe, permettez-moi de présenter ici son contexte historique. Quand Isaïe fait cette prophétie, près de huit cents ans avant Jésus-Christ, le Royaume d’Israël est divisé en deux. Il y a eu rupture, guerres, et deux entités politiques s’affrontent : tout d’abord le Royaume d’Israël, au nord du pays, qui a la ville de Samarie comme capitale, et le Royaume de Juda, au sud qui a Jérusalem comme capitale. C’est Juda qui est le royaume légitime puisque ses rois sont de la descendance du roi David.

La prophétie d’Isaïe a pour objet le Royaume du Nord, cette région où habitent deux des douze tribus d’Israël, soit Zabulon et Nephtali, et cette région est appelée la Galilée des nations. Quand Isaïe annonce qu’une grande lumière va se lever sur le Royaume du nord, il reprend une formule qui était utilisée lors de l’intronisation d’un roi en Israël. L’on proclamait alors qu’une grande lumière s’était levée sur le pays. En reprenant cette formule dans sa prophétie pour le pays de Zabulon et de Nephtali, Isaïe annonce la venue d’un grand roi qui apportera la paix et qui réunifiera Juda et d’Israël, pour n’en faire qu’un seul pays. Voilà pour le contexte historique de notre prophétie.

Maintenant, l’évangéliste Matthieu va reprendre cette même prophétie d’Isaïe, mais pour désigner la venue du Messie en la personne de Jésus. Pour les premiers chrétiens, et pour nous aujourd’hui, Jésus est cette grande lumière qui s’est levée sur le monde !

Il est important de se rappeler que la Parole de Dieu dans la Bible est souvent comparée à une lumière. On dit d’elle qu’elle est une lumière sur notre route, une lampe sur nos pas, car nos vies sont faites d’ombre et de lumière, tant nos vies personnelles, qu’à cause de ce monde où nous vivons, sans cesse aux prises avec des conflits, des violences, et des bouleversements. Nous avons tous besoin de lumière pour nous guider dans ces nuits que nous traversons, et quand je contemple cette foule à Noël, j’ai le sentiment de toucher à cette soif de bonheur qui nous anime tous. Cette foule devient en quelque sorte comme un révélateur de qui nous sommes, de nos aspirations, de notre quête de sens.

Cette assemblée réunie autour de la crèche vivante, nous fait voir combien les parents aiment leurs enfants. Cette messe est comme une fête des familles et ces dernières sont touchées par le mystère de Noël, puisqu’elles reviennent année après année, alors que pour beaucoup d’entre elles ce sera peut-être leur seule présence à l’église pendant l’année.

Je revois cette maman avec qui j’échangeais avant Noël, et dont les enfants participaient pour la troisième année à la Crèche vivante, et qui me confiait qu’elle en avait eu les larmes aux yeux la première fois qu’elle était venue à cette messe. À sa manière, elle témoignait qu’elle était touchée par cette lumière du Christ qui se lève sur le monde et que nous célébrons à Noël. Et c’est une conviction chez moi : ils sont beaucoup plus nombreux que nous le croyons ceux et celles qui aspirent à cette lumière, à cette joie.

À travers mon ministère, lors de la préparation de baptêmes, de mariages et de funérailles, je suis sans cesse émerveillé par la bonté des personnes que je rencontre, des rêves qu’elles portent, de l’amour qui les anime, faisant preuve parfois d’une générosité qui m’épate. Je rencontre des personnes que l’on juge parfois comme étant loin de nous, parce qu’elles ne sont pas présentes à nos célébrations, des personnes qui pourtant nous ressemblent tellement. Vous-mêmes, tout comme moi, vous faites cette expérience. Pensez simplement à vos enfants, à certains de vos amis, à un voisin…

Frères et sœurs, n’en doutons pas, le Christ poursuit sa route en cette Galilée des nations qui s’étend maintenant aux dimensions du monde, et où il envoie ses disciples porter la bonne nouvelle que Jésus Christ, comme le chantait Zacharie, le père de Jean Baptiste, il est le soleil levant, l’astre d’en haut, qui vient illuminer de sa présence tous ceux et celles qui le cherchent et conduire leurs pas au chemin de la paix.

Alors, prions aujourd’hui pour tous les chercheurs de Dieu, pour ces familles qui nous visitent à tous les ans, prions aussi pour tous ces chrétiens et ces chrétiennes avec lesquels l’unité n’est pas encore accomplie, mais qui avec nous sont disciples du Christ.

Yves Bériault, o.p.