Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (5)

La cours des exécutions par balles

La cours des exécutions par balles

Le véritable musée est plutôt du côté du camp Auschwitz, alors que le second camp, Auschwitz-Birkenau, présente les vastes étendues de baraques, avec les longs barbelés, ainsi que les ruines des crématoires détruits par les SS allemands avant d’abandonner le camp en 1945. Les fours ont alors été démantelés et renvoyés en Allemagne, histoire de laisser le moins de traces possible. Une grande partie des archives ont aussi été détruites.

A la mi-janvier 1945, comme l’armée soviétique approchait du complexe de camps d’Auschwitz, les SS commencèrent à évacuer Auschwitz et ses camps satellites. 60 000 prisonniers furent contraints de marcher vers l’Ouest. Des milliers d’autres furent tués dans les camps quelques jours avant que ces marches de la mort ne commencent. Des dizaines de milliers de prisonniers, juifs pour la plupart, furent contraints de marcher jusqu’à la ville de Wodzislaw, dans la partie occidentale de la Haute-Silésie. Les gardes SS abattaient ceux qui ne pouvaient plus avancer. Lors de ces marches, les prisonniers souffrirent également du froid et de la faim. Plus de 15 000 d’entre eux périrent pendant le voyage. (Source : Internet)

Ma surprise fut de trouver les deux camps en très bon état malgré les années, surtout celui d’Auschwitz, alors qu’Auschwitz-Birkenau a peut-être conservé le tiers de ses baraques, qui pouvaient loger jusqu’à 90, 000 prisonniers. L’ensemble et son étendue sont impressionnants. Le premier camp, Auschwitz, était prévu pour environ 19, 000 prisonniers et lui aussi semble assez bien conservé. Ses bâtiments sont tous faits de briques rougeâtres, bâtiments qui ont été transformés en salles d’expositions.

Plus l’on progresse dans cette visite et plus mon cœur se serre et je retiens mes larmes. Je ne suis pas le seul… Un silence s’empare peu à peu d’une foule que je trouvais un peu trop dissipée au début, car je voulais y entrer un peu comme on entre dans une église, silencieux devant une certaine présence, la mémoire de toutes ces victimes à qui il faut savoir rendre hommage. Il faut dire que beaucoup de jeunes étudiants visitent ce « musée » et qu’ils ne saisissent pas immédiatement ce qu’il représente vraiment. Mais impossible de ne pas se laisser émouvoir.

Successivement, nous voyons défiler devant nous la première chambre à gaz et le premier crématoire, où l’on nous explique avec quelle duplicité les nazis convainquaient les gens d’y entrer afin de se doucher. « Nous avons besoin de bons ouvriers » disaient-ils. « Y a-t-il des menuisiers parmi vous? Oui? Mais c’est très bien! Nous avons besoin de vous tous. Mais avant il faut vous laver. Déshabillez-vous, accrochez vos vêtements à ces crochets numérotés, retenez bien le numéro, et maintenant à la douche. Vous retrouverez vos vêtements à la sortie ». Les victimes se sentaient rassurées puisqu’on leur octroyait un numéro. Elles entraient dans la salle des « douches » et alors on verrouillait les portes. Quinze minutes plus tard, d’autres prisonniers juifs, les Sonderkommandos, les mêmes qui aidaient et encouragaient les prisonniers à se dévêtir, étaient chargés de sortir les corps inertes entassés les uns contre les autres, et de les brûler dans les fours crématoires; les cendres mises dans des camions qui allaient les jeter dans la rivière tout près ou jetées dans un étang. Pas de traces.

Ensuite, l’on nous présente les salles d’interrogatoires, la salle d’un tribunal fictif où les condamnations étaient presque toujours la peine de mort. Les causes jugées : mal tenir son rang, avoir volé un morceau de pain, un bouton détaché… Nous voyons la cellule où est mort le Père Maximilien Kolbe, le mur des exécutions, les salles où sont consignées les montagnes de valises, de cheveux, de lunettes, de souliers, de vêtements pour bébés… Il y a surtout cette scène qui me revient en mémoire : une petite vitrine au milieu de laquelle se trouve une poupée de porcelaine en miettes, quelques bottines de bébés, des petites vestes… C’était donc cela Auschwitz! On ressort avec le besoin de reprendre son souffle. Plus beaucoup d’entre nous parlent à haute voix. L’heure est venue de prendre le bus pour le camp d’Auschwitz-Birkenau.

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (4)

Entrée du camp d'Auschwitz

Entrée du camp d’Auschwitz

Nous prenons l’autobus de 8h30 pour Oświęcim. Pourtant, j’avais bien demandé d’aller à Auschwitz, mais sur place notre guide nous expliquera que les armées allemandes, lors de l’invasion de la Pologne, avaient commencé à donner des noms allemands aux différents lieux qu’ils occupaient, et c’était le cas pour ce petit village d’ Oświęcim, aujourd’hui une ville de 43, 000 habitants.

À l’époque, les Allemands qui cherchaient à établir leurs camps d’extermination en des lieux isolés, loin des populations locales, avaient fait évacuer les maisons proches de l’enceinte du camp. Ils feront ainsi à trois reprises, repoussant au loin la population polonaise afin qu’elle ignore ce qui s’y passait. Mais cette fumée des fours crématoires qui fonctionnent souvent jour et nuit, l’odeur de cheveux et de chair brûlée, ne réussiront pas à tromper la population locale.

Si ce camp était aussi isolé, il n’en est plus le cas aujourd’hui et le visiteur est donc surpris de constater que l’on annonce le musée d’Auschwitz à 500 mètres, alors que l’on est au milieu d’une ville avec beaucoup de circulation, des restaurants et des commerces. J’espère ne pas être déçu de ma visite, mais déjà une certaine appréhension s’empare de moi au moment d’arriver enconstatant que nous sommes en pleine ville.

Auschwitz s’annonce tout d’abord comme un musée, et c’est là la seconde surprise. Ce qui reste des camps de la mort en Europe se nomme désormais « musée ». Il en sera de même pour le camp de Westerbork. Le stationnement compte sans doute une vingtaine d’autobus nolisés lorsque nous arrivons et les visiteurs forment une longue file pour entrer « au musée ». Autre surprise, cela ne coûte rien, et j’apprécie. Non pas à cause du fait d’économiser des sous, mais n’y aurait-il pas une inconséquence à vouloir faire payer la visite d’un lieu qui se veut un mémorial à toutes les victimes d’Auschwitz, et elles se comptent par million.

Nous nous procurons des écouteurs et l’on nous présente un court film sur l’histoire du camp d’Auschwitz. Ce film n’insiste pas trop sur les scènes d’horreur, contrairement à un film comme « Nuits et brouillard » d’Alain Resnais. Nous ressortons après 15 minutes et là nous suivons un guide, elle se nomme Edita, une Polonaise de 40 ans environ, qui travaille aux archives d’Auschwitz et qui s’improvise guide cette journée-là à cause d’un manque de personnel. C’est note chance, car elle est très au fait de l’histoire du camp et a un visage empreint d’une grande humanité. Je sens bien qu’elle ne fait pas que travailler au musée d’Auschwitz, mais qu’il s’agit aussi pour elle d’une mission.

Notre groupe est composé d’une vingtaine de visiteurs et nous passerons deux heures et demie avec elle, entrant progressivement dans l’horreur de ce lieu, qui semble calme en cette journée grise d’octobre. Nous visiterons les deux parties du musée d’Auschwitz, soit le camp d’Auschwitz et le camp d’Auschwitz-Birkenau. Trois kilomètres séparent les deux camps. Il faudra prendre l’autobus pour aller de l’un à l’autre.

"Le travail vous rendra libre"

« Le travail vous rendra libre »

Pour une histoire détaillée de l’établissement de ces deux camps, cliquez ici.

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (3)

8 octobre. Journée de répit et de planification. Magdalena m’amène voir les lieux les plus intéressants de Cracovie, sa ville natale, et nous terminons la journée au sanctuaire de sœur Faustina, canonisée par le pape Jean-Paul II.

Il s’agit du sanctuaire de la Miséricorde, énorme complexe moderne où affluent sans cesse les pèlerins. Nous sommes dans le fief de Jean-Paul II, puisque Cracovie faisait partie de son diocèse avant son élection comme pape.

Cracovie était sa ville et partout des photos, des statues, des vitraux même, viennent nous le rappeler. L’amour des Polonais pour ce pape ne m’a jamais apparu aussi impressionnant maintenant que je sillonne les rues de sa ville, et où son influence semble encore si palpable.

La ferveur des Polonais est impressionnante. Dans cette ville de 800, 000 habitant, dont cent milles sont des étudiants universitaires, les églises semblent toujours prises d’assaut, tant par les jeunes que les moins jeunes.

La veille, j’ai voulu participer à la messe des jeunes à l’église des dominicains de Cracovie, une église construite en 1257, et où l’on trouve le tombeau du dominicain saint Hyacinthe. Impossible d’y entrer tellement l’assistance y était dense, et ce, jusqu’à l’extérieur de l’église.

Intérieur de l'église des dominicains

Intérieur de l’église de la Sainte-Trinité

Mais toutes ces visites ne me font pas oublier le côté plus tragique et sérieux de ce voyage, notre destination première, qui est le camp d’extermination d’Auschwitz, là où Etty a été assassinée.

À SUIVRE…

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (2)

Sans le vouloir, histoire d’horaires d’avions et d’économie, ce voyage se fait à rebours, en commençant par la Pologne, par cette destination dont Etty ne se faisait aucune illusion et dont elle écrivait :

1 juillet 1942 : « En ce vingtième siècle, on peut très bien croire encore aux miracles. Et je crois en Dieu, même si avant peu, en Pologne, je dois être dévorée par les poux. » (p. 141)

29 juin 1942 : « Aux dernières nouvelles, tous les Juifs de Hollande vont être déportés en Pologne, en transitant par la Drenthe. La radio anglaise a révélé que depuis avril de l’année dernière, sept cent mille juifs ont été tués en Allemagne et dans les territoires occupés. » (p. 139)

7 octobre. Après un vol de deux heures quinze de Paris, nous arrivons à Cracovie, cité millénaire aux mille éclats, et à l’architecture incomparable. Une vraie découverte pour moi, sans parler de ce contact avec une langue slave où les points de recoupement avec le français ou l’anglais sont quasi inexistants. Un dépaysement total. Ci-dessous, « la Place du marché », le plus grand square public d’Europe.

Cracovie - La place du marché

Cracovie – La place du marché

Église Sainte-Marie sur la Place du marché

Église Sainte-Marie sur la Place du marché

C’est mon premier contact avec l’Europe de l’Est, avec cette Pologne bien des fois martyre au cours de sa longue histoire, et où les nazis, inspirés par leur idéologie meurtrière, avaient décidé d’y établir leur réseau d’extermination, afin d’y accomplir leurs massacres et leur génocide loin des regards du monde.

Magdalena et son conjoint Filip, des amis polonais, nous attendent à l’aéroport. Nous passons la journée avec eux et prenons ensemble deux succulents repas polonais qu’ils ont préparés spécialement pour nous. C’est dimanche et nous restons longuement à table, passant d’un repas à l’autre… Nous parlons de leur travail, de leur pays et de leurs ambitions en tant que jeune famille polonaise. Nous faisons la connaissance de Kuba, leur petit garçon de 18 mois. Un temps de retrouvailles et d’amitié qui déjà nous rend cette Pologne un peu plus familière.

À la fin de cette première journée, déjà bien remplie, l’on vient me conduire chez les frères dominicains du couvent d’études de Cracovie, qui vont m’héberger pendant mon court séjour dans leur ville. Quatre-vingt-dix frères y habitent, dont près d’une cinquantaine de frères-étudiants. Tous assez jeunes et qui, à mon étonnement, parlent presque tous l’anglais. C’est une ruche bourdonnante d’activités et, tout au long de notre séjour, j’y vois des groupes de jeunes, des couples et des familles y entrer et en sortir sans cesse. Les frères font beaucoup de ministères. Dans ce couvent on se lève tôt et on se couche tard! En semaine, neuf messes quotidiennes sont célébrées dans l’église, alors que le dimanche on en célèbre dix!

Église de la Sainte-Trinité

Église de la Sainte-Trinité

À SUIVRE…

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (1)

Comme promis, me voici avec ce compte-rendu de voyage que j’aurais bien aimé publier comme un carnet de voyage, au jour le jour, photo à l’appui. Mais cela n’était pas possible.

Je vous présente plutôt mes réflexions, suite à ce périple européen, où j’ai voulu retracer l’itinéraire d’Etty Hillesum, en visitant les lieux où elle a vécue et où elle est morte, victime de la Shoah.

Ce voyage a commencé par une retraite que j’ai prêchée aux moniales dominicaines de Beaufort, une communauté jeune et dynamique établie depuis près de 50 ans dans un cadre champêtre de Bretagne.

On y trouve aussi une liturgie originale et d’une grande beauté. Les sœurs ont déjà quatre albums à leur actif. Un monastère à découvrir!

Monastère Notre-Dame-de-Beaufort (France)

Monastère Notre-Dame-de-Beaufort (France)

Pendant ce voyage, j’ai aussi revu plusieurs couples connus à l’université alors que j’étais aumônier. Des rencontres extraordinaires dans l’ordinaire de leur vie, avec leurs enfants, leurs préoccupations, et cette amitié qui s’approfondie d’année en année. Un grand ressourcement!

Etty Hillesum - 1938

Etty Hillesum – 1938

La deuxième partie du voyage, soit neuf jours en tout, a été consacrée à la recherche d’Etty Hillesum, recherche dans laquelle m’accompagnait une journaliste japonaise, une amie, fascinée elle aussi par le message et la vie d’Etty Hillesum, qui sont consignés dans son journal et ses lettres (Hillesum, Etty. Une vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork. Seuil, 1995), elle qui voulait être le témoin des valeurs ultimes, au milieu de l’angoisse et de l’horreur où, à partir de 1941, la nombreuse communauté juive des Pays-Bas se trouva plongée par la mise en œuvre systématique de ce que les nazis appelaient la « solution finale ».

4 juillet 1941 : « Il y a de l’agitation en moi, une agitation bizarre et diabolique, qui serait productive si je savais qu’en faire. Une agitation « créatrice ». Ce n’est pas celle du corps, une douzaine de nuits d’amour torrides ne suffiraient pas à l’apaiser. C’est une agitation presque « sacrée ». Ô Dieu, prends-moi dans ta grande main et fais de moi ton instrument, fais-moi écrire. » (p. 41)

À SUIVRE…

Sur les traces de Etty Hillesum

Etty Hillesum 1943

Etty Hillesum 1943

Aux lecteurs et lectrices du Moine ruminant. 

Pendant cette période des vacances je vous propose une relecture de cette chronique que j’avais publiée en 2008 lors d’un voyage sur les traces de Etty Hillesum. Bonne lecture!

Dans une recension du journal et des lettres de Etty Hillesum, Elizabeth O’Connor (professeure et écrivaine américaine, décédée en 1998) affirme que l’œuvre d’Etty Hillesum est « le document spirituel le plus signifiant de notre époque ». L’Écrivain néerlandais Abe Herzberg, qui a contribué à la publication de l’œuvre d’Etty, affirme quant à lui : « Je n’hésite pas à dire qu’à mon sens, nous nous trouvons ici en présence d’un des sommets de la littérature néerlandaise. » Paul Lebeau parle du Journal d’Etty comme l’un des « événements spirituels et littéraires les plus marquants du milieu du XXe siècle ».

J’aimerais bien la faire connaître aux lecteurs et lectrices de ce blogue. Dans quelques heures je m’envolerai vers la France, où je dois donner une retraite d’une semaine à des moniales dominicaines. Par la suite. je compte me rendre en Hollande, où est né Etty Hillesum et, ensuite à Auschwitz, en Pologne, là où elle a été assassinée. J’espère pouvoir vouis donner un compte-rendu de ce voyage à mon retour. D’ici là, je vous posterai quelques extraits de son journal.

Excellente biographie d’Etty Hillesum par Anne Ducrocq

Pentecôte : Lumière de feu jaillit du matin de Pâques!

Vous êtes-vous déjà demandé ce que serait la fête de Pâques sans la Pentecôte, sans le don de l’Esprit Saint? Pâques serait alors la fête de Jésus seul, grand vainqueur de la mort. Car comme le dit saint Paul dans l’épître aux Romains, c’est l’Esprit du Christ qui nous donne d’avoir part à sa vie de ressuscité. Sans l’Esprit Saint il ne peut y avoir de résurrection. Sans la Pentecôte, Pâques ne serait plus une victoire pour notre humanité. Mais il y a eu Pentecôte et c’est un événement capital dans l’histoire du salut, tout autant que la fête de Pâques.

Giotto. La Pentecôte

Quand Jésus parle du don de l’Esprit Saint, il évoque une vie intérieure nouvelle pour les disciples. Une vie qui est faite de communion, de participation à l’amour de Dieu, et qui est aussi une forme de connaissance nouvelle et plus profonde de qui est Dieu. L’Esprit de Vérité, dont parle Jésus, l’Esprit qui enseigne, qui fait se souvenir le disciple des enseignements du Maître, cet Esprit poursuit en nous l’action du Christ enseignant. Le disciple devient une terre d’accueil à l’action et à la présence du Christ en lui comme jamais cela n’a été possible auparavant, même pour les Apôtres avant la résurrection. Il y a là une nouveauté sans précédent dans l’histoire spirituelle de l’humanité. De ce lieu historique et temporel où Dieu s’est révélé en Jésus-Christ, jaillit une grâce surabondante pour tous les hommes et les femmes de tous les temps, de toutes races, langues et nations : le don de l’Esprit Saint étend au monde entier la mission de Jésus Christ!

Car quel est le but de Dieu, sa volonté à notre endroit? De quoi Dieu rêve-t-il pour nous, si ce n’est que nous apprenions à le connaître et à l’aimer. Cette connaissance progressive du Dieu créateur et Père de l’humanité est un processus qui s’étale sur des milliers d’années de l’histoire humaine, mais la connaissance que Dieu nous donne d’avoir de lui dans l’histoire va atteindre un point culminant et de non-retour en Jésus Christ : Dieu lui-même nous visite en son Fils. Et le but de cette Incarnation est de nous permettre d’entrer plus avant, comme jamais auparavant, dans cette union intime qui lie le Père au Fils et le fils au Père. Le Fils de Dieu vient nous révéler l’amour qui l’unit au Père afin de nous donner de connaître toute la largeur, la hauteur, la profondeur de l’amour de Dieu. Mais seul le don de l’Esprit Saint pouvait nous donner d’entrer dans cette intimité qui unit le Père et le Fils.

Désormais le Christ n’est plus confiné à un territoire, à une époque, aux limites d’un corps humain, mais il peut enfin se donner à tous par le don de son Esprit, l’Esprit d’amour et de Vérité qui nous rend capables d’aimer Dieu comme lui.

La Pentecôte, c’est l’Esprit Saint qui nous donne de devenir véritablement des disciples du Christ tout autant que les Apôtres, qui nous rend capables de reconnaître Jésus Christ comme Seigneur et Fils de Dieu.

C’est l’Esprit Saint qui met dans notre bouche la parole de vérité et de réconciliation et qui nous rend capables de professer notre foi en ce Dieu Père, Fils et Esprit Saint.

C’est lui qui met en nous des langues de feu capables d’annoncer avec force et courage la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, car la présence de l’Esprit Saint en nos vies c’est la présence même du Christ ressuscité, présent à son église jusqu’à la fin des temps!

Voilà l’extraordinaire mystère que nous célébrons en cette fête de la Pentecôte!
Bonne fête de la Pentecôte!

L’Ascension, une fête triste?

Ascension du Christ

L’Ascension du Christ
Pietro Perugino

Comme j’ai trouvé touchante cette remarque que m’a faite une amie un jour, me disant que depuis qu’elle était petite, elle avait toujours trouvé que la fête de l’Ascension était une fête triste! « Mais pourquoi? », lui ai-je demandé? « Parce que Jésus est parti », m’a-t-elle répondu. Jésus est parti! Elle avait oublié, comme il nous arrive tous de le faire, que Jésus avait dit à ses disciples : « Et moi je suis avec vous jusqu’à la fin des temps ».

Il n’en reste pas moins que la fête de l’Ascension a quelque chose d’énigmatique, son sens nous échappe parfois, un peu comme Jésus qui se dérobe aux yeux de ses disciples. Cette fête est parfois vécue comme le parent pauvre du cycle pascal, alors qu’elle est sans doute la fête qui exprime le mieux le sens de notre destinée humaine, de la portée incroyable de la victoire du Christ pour nous. Car l’Ascension, avec le don de l’Esprit Saint, c’est l’achèvement du mystère de l’Incarnation.

D’ailleurs, Jésus a laissé des indices pour nous aider à comprendre l’extraordinaire mystère qui se joue sous nos yeux avec son Ascension. Rappelez-vous le matin de Pâques, Jésus ressuscité avait dit à Marie-Madeleine :

« Je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va vers mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20, 17). Déjà, Jésus avait dit à ses Apôtres : « Je pars vous préparer une place ? Quand je serai allé vous la préparer, je reviendrai vous prendre avec moi ; et là où je suis, vous y serez aussi. » (Jn 14, 2-3). Ce départ est donc d’une importance capitale dans la mission de Jésus. Il doit retourner vers le Père, afin d’accomplir l’inimaginable, le jamais vu auparavant : « Personne, dit Jésus, n’est jamais monté aux cieux sinon le Fils de l’Homme qui est descendu des cieux » (Jn 3, 13 ; cf. Ep 4, 8-10). Et devant les yeux de ses disciples Jésus est « emporté au ciel ».

Tout cela, j’en conviens, n’est pas simple à comprendre. C’est pourquoi, pour entrebâiller la porte de ce mystère, il nous faut retourner loin loin dans le temps, en reprenant cette histoire première que nous raconte la Bible au sujet de nos origines et qui nous aide à comprendre pourquoi Dieu nous a envoyé son Fils. Il s’agit bien sûr d’un langage imagé, mais qui raconte une histoire vraie.

Il y avait une fois un jardin extraordinaire où vivaient nos premiers parents. Ils s’appelaient Adam et Ève. Ils vivaient dans une parfaite harmonie, ne formant qu’un seul coeur avec Dieu. Mais un jour, ils lui désobéir, ils voulurent devenir leur propre maître, faire à leur tête. Dieu les avait bien mis en garde de ne pas manger d’un fruit qui était défendu. « Faites attention, leur avait-il dit, vous allez vous faire du mal si vous désobéissez, et il ne vous sera plus possible de vivre ici dans ce jardin avec moi si vous mangez de ce fruit ». Mais Adam et Ève n’ont pas écouté. Ils se sont égarés comme lorsqu’on se perd en forêt, aveuglés par leur curiosité, et ils durent quitter ce jardin merveilleux où ils habitaient. La vie est alors devenue très difficile pour eux, et tous leurs descendants. Ils sont devenus mortels et le mal est entré dans le monde avec son cortège de guerres, de haine, de souffrances et de malheurs.

Dieu ne pouvait forcer ses enfants à l’aimer ou à lui obéir, mais il ne pouvait supporter non plus ce malheur dans lequel ils s’étaient eux-mêmes enfermés. C’est pourquoi Dieu dans sa bonté est venu à notre secours, afin de nous apprendre la vraie liberté, qui est d’aimer comme Dieu nous aime. Mais l’apprentissage de l’amour est quelque chose qui prend beaucoup de temps, un peu comme lorsque l’on commence à aller à l’école et où il nous faut apprendre à lire, à écrire et à compter. Dieu, comme un bon professeur, s’est choisi un peuple, qui deviendrait son messager. Il lui a enseigné comment il fallait vivre en lui envoyant des prophètes. Et il lui fit cette promesse incroyable : un jour il viendrait sauver tous les humains et leur ouvrir le chemin vers ce paradis perdu.

Cette promesse extraordinaire a commencé à se réaliser quand un ange fut envoyé à la jeune Marie de Nazareth, lui demandant si elle acceptait d’accueillir un enfant qui sauverait le monde. Marie a dit oui et Jésus est né. Le Fils de Dieu est venu vivre parmi nous afin de nous montrer comment vivre en enfant de Dieu, et en nous offrant de vivre de sa vie à lui. Ce qu’il nous propose c’est de le prendre comme notre meilleur ami, et de nous laisser guider par lui.

Il fait tout cela afin que nous puissions vivre pour toujours avec lui et avec tous ceux et celles que nous aimons. Dieu vient nous proposer la vie éternelle, c’est-à-dire de vivre ensemble pour toujours dans le jardin de son amour. Mais il fallait que l’un d’entre nous nous ouvre le chemin qui mène vers ce jardin. C’est ce que Jésus est venu accomplir en donnant sa vie pour nous. Cet acte d’amour est tellement grand, qu’il est plus fort que la haine, il est plus fort que la mort, et c’est pourquoi au matin de Pâques, la mort n’a pu retenir Jésus dans ses chaînes. Jésus ressuscite avec son corps. Mais ce corps est un corps transformé. Il est glorifié parce qu’il appartient désormais au monde de Dieu.

Et c’est avec ce corps que Jésus va monter au ciel vers son Père, où il va s’asseoir à la droite du Père, et où il va régner avec Lui, avec un corps comme le nôtre. C’est cela le mystère de l’Ascension, et ce mystère est très grand, car il nous dévoile cette vie qui nous attend nous aussi.

Tout comme nous sommes passés du ventre de notre mère à la vie sur la terre, un jour nous passerons du ventre de la terre, à la vie en plénitude auprès de Dieu. Par son Ascension, Jésus vient achever la longue histoire de notre salut, qui est de nous ramener à Dieu.

L’Ascension nous renvoie au mystère que nous affirmons dans notre Credo quand nous disons : « Je crois à la résurrection de la chair ». Car c’est avec ce corps, avec cette humanité qu’il a reçue de sa mère, que Jésus retourne là d’où il était venu et inaugure ainsi la destinée de tous les humains, qui est de ressusciter un jour avec un corps glorifié, réalisant ainsi cette folle espérance du vieux Job qui disait dans son malheur : « Je sais, moi, que mon libérateur est vivant, et qu’à la fin il se dressera sur la poussière des morts; avec mon corps, je me tiendrai debout, et de mes yeux de chair, je verrai Dieu. »

« De l’éternité tout entière, il ne s’éloignera pas. Il a créé l’univers non pas pour l’anéantir, mais pour qu’il soit… Dieu a créé l’univers une fois pour toutes et pour toujours. Il a créé la matière pour toujours. Cela, nous seuls chrétiens, nous osons l’affirmer; nous savons, de foi divine, que les corps ressusciteront, qu’éternellement les hommes seront des hommes et non pas des anges; nous savons, de foi divine, qu’éternellement Jésus sera le Verbe fait chair. Si la matière n’avait pas été voulue par Dieu, si cette terre, parmi les milliards d’étoiles, n’avait pas été fondée, si l’homme n’avait pas été créé – il faudrait même dire : si l’homme n’avait pas péché, s’il n’avait pas appelé, par la profondeur de sa catastrophe, une si prodigieuse rédemption – il n’y aurait jamais eu l’Incarnation, l’Esprit de Dieu jamais n’aurait couvert la Vierge de son ombre (Lc 1, 32), jamais le Verbe ne se serait fait chair, jamais nous n’aurions su quel poids de spiritualité, quel poids de transparence, quel poids de transfiguration et de gloire, une nature humaine corporelle était capable de soutenir, sans céder, sans s’évanouir, sans se volatiliser. »[1]

Par son Ascension, Jésus se fait encore plus proche de nous. Non seulement introduit-il notre corps auprès de Dieu, mais il nous envoie son Esprit afin de nous entraîner à sa suite, afin que nous vivions éternellement avec lui. Voilà, frères et sœurs, la Bonne Nouvelle que l’Église proclame en ce dimanche de l’Ascension. Amen.

Yves Bériault, o.p.


[1]      Ch. Journet. Entretiens sur Dieu le Père. Parole et Silence. 1998.

La Parabole du Vitrail de Maurice Zundel

Un vitrail dans la nuit est un mur opaque,
aussi sombre que la pierre
dans laquelle il est enchâssé.

Il faut la lumière
pour faire chanter la symphonie des couleurs
dont les rapports constituent sa musique.

C’est en vain que l’on décrirait ses couleurs,
c’est en vain que l’on décrirait le soleil
qui les fait vivre.

On ne connaît l’enchantement du vitrail
qu’en l’exposant à la lumière qui le révèle
en transparaissant à travers sa mosaïque de verre.

Notre nature est le vitrail enseveli dans la nuit.
Notre personnalité est le jour qui l’éclaire
et qui allume en elle un foyer de lumière.

Mais ce jour n’a pas sa source en nous.
Il émane du Soleil,
du Soleil vivant qui est la Vérité en personne.

C’est ce Soleil vivant que les hommes cherchent
dans leurs ténèbres.

Ne leur parlons pas du Soleil,
cela ne leur servira de rien.

Communiquons-leur sa présence
en effaçant en nous tout ce qui n’est pas de lui.

Maurice Zundel

Homélie pour le troisième dimanche de Pâques. Année A

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L’apparition de Jésus aux disciples d’Emmaüs

Les deux disciples dont il est question dans cet évangile ne font pas partie du groupe des Apôtres. Ce sont de simples disciples, comme vous et moi, et dont l’évangéliste Luc nous rappelle la merveilleuse histoire. Une histoire actuelle puisque nous sommes aussi des disciples d’Emmaüs. Nous sommes en marche avec eux avec nos doutes, nos manques de foi. Dans ce récit, le Ressuscité semble nous prendre par la main afin de nous amener à une meilleure intelligence du mystère de sa mort et de sa résurrection. Il nous faut toujours reprendre le chemin d’Emmaüs là où le Christ nous attend.

Quand je prêche à une assemblée comme la nôtre, je suis toujours animé de ce désir d’approfondir avec vous cet extraordinaire mystère de notre foi. Certains me diront que c’est là mon métier, mais je répondrais que je suis avant tout disciple du Christ avec vous et que c’est ensemble que nous cherchons à mieux comprendre et à mieux vivre cette foi qui est la nôtre.

Les prédications sont comme des variations sur un même thème, soit l’amour de Dieu pour nous et ses conséquences dans nos vies. Je vous vois de dimanche en dimanche venir en Église célébrer votre foi, et pour moi c’est toujours un privilège que de pouvoir méditer avec vous les Écritures, contempler et accueillir ensemble celui qui se donne à nous dans l’Eucharistie. Quand on a la foi, on ne peut qu’acquiescer à cette affirmation de Maurice Zundel : « Le bonheur, c’est Dieu. Dieu c’est le bonheur. » C’est ainsi que nos deux disciples d’Emmaüs, après leur rencontre avec le Ressuscité, peuvent s’exclamer : « Notre coeur n’était-il pas tout brûlant en nous tandis qu’Il nous parlait sur la route. »

Chaque dimanche, partout dans le monde, les chrétiens et les chrétiennes se rassemblent afin de se laisser rejoindre sur la route par le Ressuscité, pour se mettre à nouveau à l’écoute des Écritures, qui nous parlent de Lui, et qui nous préparent à communier à sa vie donnée, à recevoir ce supplément de grâce à chacune de nos eucharisties, afin que nous puissions repartir avec cette paix et cette joie du Christ, et que nous avons pour mission de porter au monde.

Mais pour être habité par cette passion qui change véritablement une vie, il faut rencontrer le Christ, et surtout vouloir le rencontrer sans cesse; ne jamais hésiter à lui dire, quand le jour baisse et que le soir approche :  « Reste avec nous! »

Remarquez que nos deux disciples d’Emmaüs ne reconnaissent pas le Ressuscité quand il se fait voir à leurs yeux. Ce n’est que lorsqu’il disparaît, à la fraction du pain, qu’ils le reconnaissent. Nous ne croyons pas au Christ à cause d’une preuve extérieure évidente ou parce que son tombeau a été trouvé vide le matin de Pâques, ou même parce que des témoins nous disent l’avoir vu après sa mort. Bien sûr, ce sont là des éléments de preuve qui peuvent nous mettre sur le chemin de la foi, mais comme l’écrivait Maurice Zundel : « Je ne crois pas en Dieu, disait-il, je le vis. » Dieu ne se réduit pas à une formule ou un credo, il est une rencontre. Il n’est pas une simple connaissance, il est une re-connaissance au plus intime de nos vies.

La foi chrétienne, c’est le coeur qui s’ouvre à plus grand que lui, à la source même de sa vie, qui expérimente cette rencontre du Christ dont parlait l’Apôtre Pierre dans sa première lettre aux chrétiens de Rome et qui leur disait : « Vous qui l’aimez sans l’avoir vu. » Est-ce possible d’aimer le Christ sans l’avoir vu? Certainement, nous en sommes convaincus. L’Église vit de cette réalité depuis près de deux mille ans. Il suffit de regarder la vie de cette foule de témoins qui nous ont précédés pour s’en convaincre, jusqu’au coeur même de norte communauté chrétienne.

Pour prendre une image que nous comprenons bien au Québec, cette présence du Ressuscité à nos vies est comparable à l’irruption du printemps au coeur de nos hivers. Nous le savons, et c’est même une certitude, la vie est plus forte que tout. Plus forte que ces glaces qui nous emmurent en janvier, plus forte que ce froid qui trop souvent nous paralyse en février. Cette expérience des saisons dans notre pays nordique est à la fois exigeante, mais aussi exaltante. La nature se fait pédagogue dans notre pays et elle nous enseigne à lire les signes des temps, qui ne sauraient nous tromper. À quiconque sait tendre l’oreille, en ce temps de l’année, la nature semble murmurer ces paroles qui sont au coeur même de l’acte de création : Osez espérer! Osez croire! Ne soyez pas incrédules. Tout va changer. C’est l’invitation que nous fait le Ressuscité à travers ce récit des disciples d’Emmaüs.

Petite anecdote personnelle pour concrétiser mon propos. Il y a plusieurs années, la communauté chrétienne de l’Annonciation, à laquelle j’appartenais, avait accueilli deux familles de réfugiés cambodgiens. J’étais allé chercher l’une de ces familles, les ramenant de leur « hôtel refuge » de Montréal à ma petite vallée des Laurentides. Nous étions en plein mois de janvier et pour la première fois, ils voyaient nos vastes forêts et je lisais une pointe d’inquiétude dans leurs yeux.

Le père, devant le regard insistant de son épouse, osa enfin me questionner. Il me demanda ce qui avait bien pu arriver à notre forêt pour que les arbres soient tous morts. Je lui expliquai alors que nos arbres perdaient toutes leurs feuilles en automne pour ensuite s’endormir dans un profond sommeil. Mais le printemps venu, je l’assurai qu’ils retrouveraient leur vitalité et leurs feuilles. Cette explication sembla le satisfaire et nous avons poursuivi notre route.

Après les affres de la guerre au Cambodge, une nouvelle vie commençait pour cette famille. Les mois passèrent et, le printemps venu, mes nouveaux amis m’avouèrent, mi-amusés, mi-confus, qu’ils n’avaient pas vraiment cru en mon explication au sujet des arbres. Ce n’est qu’en expérimentant eux même cette réalité complexe, et combien mystérieuse de nos saisons, qu’ils purent comprendre à leur tour ce que signifie cette attente du renouveau au coeur de la vie.

Frères et soeurs, la  fête de Pâques est le lieu par excellence où les chrétiens et les chrétiennes enracinent leur espérance, au-delà des saisons  qui passent, au-delà des échecs apparents de l’Église, au-delà des déceptions et des découragements. L’Évangile de ce dimanche nous invite à passer de nos désillusions à une foi ferme et convaincue, à une foi persévérante. Nous espérons et nous croyons parce que Dieu le premier a cru en nous en nous donnant la vie. Nous espérons et nous croyons en Dieu parce que dans un élan d’amour sans égal, Il nous a donné son Fils unique en partage. Nous espérons  et nous croyons parce que Jésus a vaincu la mort et que sa vie s’offre à nous, sans cesse, comme un printemps toujours renouvelé. N’en sommes-nous pas les témoins?

Que le Ressuscité ouvre nos esprits et nos cœurs en cette eucharistie, comme il le fit autrefois pour ses disciples, pour que nous puissions aujourd’hui le reconnaître à la fraction du pain et dans le quotidien de nos vies. Amen.

Yves Bériault, o.p.

 

Comme s’ils voyaient l’invisible

A un moment ou l’autre de son existence, tout être humain prend conscience en lui d’un mouvement qui le porte à invoquer plus grand que lui, qui l’incite à se tourner vers un ailleurs. Cette recherche est alors vécue comme un élan, un quasi-réflexe qui fait s’écrier d’admiration devant la beauté ou supplier de toutes ses forces devant la menace et la peur. C’est là une forme bien primaire de la prière et, quand elle se manifeste, on n’a encore rien dit sur ce qui incite l’être humain à prier, sinon que l’on reconnaît en ce mouvement une quête spirituelle qui vise à élever le regard et à contempler ce qui se cache derrière la « réalité ». Il y a là une recherche d’un dieu inconnu, d’une force capable de changer notre destinée. Mais l’on n’a encore rien dit sur Dieu.

On affirme souvent des grands spirituels qu’ils prient comme s’ils voyaient l’invisible. Expérience qui semble hors de portée pour le commun des mortels. Pas évident de jeter un regard sur l’invisible ! Les chemins proposés pour y arriver semblent parfois tellement abrupts que plusieurs refusent de s’y engager. Comment alors nommer Dieu ? Comment se représenter l’Absolu ?

La foi chrétienne a ceci de particulier lorsqu’elle aborde la question de l’Absolu. Pour elle « l’Absolu s’est incarné et porte un visage, le visage de Jésus-Christ ! » (Jacques de Bourbon-Busset). C’est pourquoi l’expérience de prière que privilégie la spiritualité chrétienne en est une qui situe l’Homme au coeur de la réalité humaine, là où l’évasion n’est plus possible, puisque c’est dans cette réalité que Dieu s’est manifesté en Jésus-Christ. Il s’y est même incarné !

L’Absolu, c’est un visage ! Cette révélation qui implique un acte de foi, invite à ne plus voir la réalité de la même manière, car pour la foi chrétienne, tout être humain porte en lui le reflet de la présence de Dieu à notre monde. Il devient un lieu où Dieu se dit et mérite d’être écouté et accueilli.

La prière devient alors un engagement de tout l’être qui, loin de détacher du monde, nous insère dans ses replis les plus cachés. Vie fraternelle, prière et engagement ne sont plus qu’une seule et même action.

Yves Bériault, o.p.

Vigile pascale : Les deux Marie au tombeau

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Après le sabbat, à l’heure où commençait le premier jour de la semaine, Marie Madeleine et l’autre Marie vinrent faire leur visite au tombeau de Jésus.
Et voilà qu’il y eut un grand tremblement de terre ; l’ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus.
Il avait l’aspect de l’éclair et son vêtement était blanc comme la neige.
Les gardes, dans la crainte qu’ils éprouvèrent, furent bouleversés, et devinrent comme morts.
Or l’ange, s’adressant aux femmes, leur dit : « Vous, soyez sans crainte ! Je sais que vous cherchez Jésus le Crucifié.
Il n’est pas ici, car il est ressuscité, comme il l’avait dit. Venez voir l’endroit où il reposait.
Puis, vite, allez dire à ses disciples : ‘Il est ressuscité d’entre les morts ; il vous précède en Galilée : là, vous le verrez !’ Voilà ce que j’avais à vous dire. »
Vite, elles quittèrent le tombeau, tremblantes et toutes joyeuses, et elles coururent porter la nouvelle aux disciples.
Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : « Je vous salue. » Elles s’approchèrent et, lui saisissant les pieds, elles se prosternèrent devant lui.
Alors Jésus leur dit : « Soyez sans crainte, allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront. »

COMMENTAIRE

Alors que Jérusalem sommeille encore, deux femmes se présentent au tombeau où l’on a déposé le corps de Jésus. Il s’agit de Marie Madeleine et de l’autre Marie, la mère de Jacques. La nouvelle va se répandre comme une traînée de poudre : le Seigneur leur est apparu, Il est vivant, Il est ressuscité. En moins d’un siècle, cette nouvelle va embraser toute la Méditerranée. Jésus est ressuscité!

Il n’est pas simplement revenu à la vie comme Lazare. Non, il s’est relevé d’entre les morts et il est désormais auprès du Père avec son corps glorifié. Même ses disciples n’avaient pas vraiment compris qui il était. Non seulement est-il un prophète et un sage, le Messie envoyé par Dieu, mais il est le Fils de Dieu, Dieu lui-même.

Maintenant, dans l’évangile que nous venons de proclamer, à la fois l’ange et Jésus lui-même invitent les deux Marie à aller annoncer la bonne nouvelle aux disciples : « Il est ressuscité d’entre les morts. Il vous précède en Galilée. C’est là que vous le verrez! »

Au Moyen-Âge, le frère dominicain André de Voragine, dans sa Légende dorée, un ouvrage racontant la vie d’un grand nombre de saints et de saintes, raconte comment la joie du matin de Pâques irradiait tellement de Marie Madeleine que les Apôtres devinèrent avant même qu’elle ne parle que le Seigneur était ressuscité. Tout son corps rayonnait de la joie de la résurrection. Saint Paul dira plus tard : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2, 20).

C’est cette réalité que nous célébrons en cette sainte nuit de Pâque et que nous vivons ensemble tout au long de l’année liturgique. Nous formons une communauté chrétienne, nous sommes les membres vivants du Corps du Christ. Et c’est là notre joie. En cette sainte Vigile nous nous rassemblons afin de laisser de fêter notre foi au Christ ressuscité. Nous affirmons à la face du monde qu’il est le sauveur du monde et nous laissons monter de vibrants alléluias vers Celui qui nous appelés des ténèbres à son admirable lumière. Et nous ne sommes pas seuls dans cette extraordinaire aventure.

Je rencontrais ce matin une jeune femme et son mari après notre office de Laudes à l’église Saint-Jean-Baptiste de La Salle. Elle tenait à nous exprimer , à moi et mes frères, son bonheur d’avoir pu prier avec nous. Elle m’avouait avoir même pleuré pendant le beau Cantique de Zacharie. Elle était belle à voir cette mère de six enfants, convertis depuis treize années. Elle s’exclama tout à coup pendant notre conversation, emportée par son enthousiasme : « Je ne comprends pas que des gens ne croient pas en Dieu ». Et elle se ravisa, se rappelant qu’elle-même avait jadis été loin de Dieu, et elle ajouta : « Pourquoi moi? Pourquoi nous? Je ne comprends pas. C’est une grâce, dit-elle, c’est un don, jamais je ne voudrais perde ce don et comme j’aimerais le partager.

Elle était là avec son conjoint, tout aussi engagé qu’elle, tout aussi croyant qu’elle, et j’avais vraiment le sentiment qu’un ange venait de m’apparaître pour me parler de la joie du matin de Pâque. Et je suis encore tout émerveillé de cette rencontre, de cette délicatesse de Dieu.

On ne peut pas se donner la foi, mais ce qui est en notre pouvoir, c’est de la désirer et de la demander à Dieu. Voilà ce que nous pouvons dire à tous ceux et celles qui cherchent une direction à leur vie et qui ne connaissent pas Dieu. Dieu se tient à la porte, à chacune de nos portes. Il l’a bien dit aux deux Marie : « Vous me verrez en Galilée ». C’est la Galilée des nations. Jésus nous fait cette promesse extraordinaire qu’il sera là sur nos routes, à tous les carrefours, de toutes nos rencontres, présent dans nos nuits les plus obscures, présent jusque dans nos morts.

Il est important de nous faire ce rappel en cette nuit de Pâque. Pourtant me direz-vous, nous sommes chrétiens et chrétiennes. Nous avons déjà la foi au Christ. Nous savons tout cela. Et je n’en doute pas. Mais la quête de Dieu et de sa volonté en nos vies doit se vivre jusqu’à notre dernier souffle. Cette recherche nous entraînera toujours de profondeur en profondeur à l’intérieur d’un mystère d’amour que nous n’aurons jamais fini de scruter et que nous célébrons ce soir en contemplant le Christ ressuscité. « C’est parce que Dieu est infini, dira saint Augustin, que l’on doit continuer à le chercher après l’avoir trouvé ». Saint Bernard de Clairvaux, lui, dira : « Cherchons le Seigneur de telle sorte que nous le cherchions toujours ».

Soyons un peu mystique ce soir et écoutons Catherine de Sienne, dans l’une de ses oraisons : « O Trinité éternelle! ô Déité! … Vous êtes une mer sans fond où plus je me plonge, plus je vous trouve, et plus je vous trouve, plus je vous cherche encore. De vous, jamais on ne peut dire : c’est assez ! L’âme qui se rassasie dans vos profondeurs vous désire sans cesse, parce que toujours elle est affamée de vous, Trinité éternelle. »

Mais revenons à notre évangile. Un détail important du récit précise que la pierre était roulée de devant le tombeau. Ce soir nous proclamons qu’il y a une seule tombe parmi toutes les tombes du monde qui soit vide. C’est de là que Dieu vient accomplir sa promesse de salut. C’est de ce tombeau vide que jaillit la lumière de Pâques. Une semence de vie éternelle y est plantée.

L’histoire des deux Marie le matin de Pâques est une invitation à réentendre quotidiennement à travers nos engagements, l’appel que Dieu nous fait en Jésus-Christ qu’il ressuscite des morts. Désormais, le Christ nous marque du sceau de sa présence par le don de l’Esprit Saint. Ce don que notre amie Janvière va recevoir ce soir. Le ressuscité se fait l’intime de tous ceux et celles qui acceptent d’être porteur de la Bonne Nouvelle de Pâques, qui plus qu’un message, est le don de sa vie même. Le Christ ne meurt plus, comme le dit saint Paul, la mort n’a plus aucun pouvoir sur lui. Oui, la pierre a été roulée et, grâce à lui, nos vies sont appelées à fleurir éternellement puisque le Christ vient nous libérer du péché et de la mort. Alléluia! Amen!

Yves Bériault, o.p.

 

Homélie pour le Dimanche des Rameaux

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C’est la Semaine Sainte qui commence et la liturgie d’aujourd’hui peut nous paraître paradoxale, sinon contradictoire. La preuve en est que nous avons deux noms pour désigner ce dimanche : le dimanche des Rameaux, qui rappelle l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem, et le dimanche de la Passion du Seigneur.

Dans la procession d’entrée, solennellement, rameaux à la main, nous avons acclamé le Christ en tant que Roi triomphant, mais dans la préface eucharistique, nous dirons qu’il a été jugé comme un criminel. En entrant dans l’église nous avons chanté : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur », mais lors du récit de la Passion nous avons crié « crucifie-le! » avec la foule.

Le dimanche des Rameaux est un rappel brutal de la fin tragique de Jésus, qui met en lumière nos propres contradictions, nos compromissions avec le mal. Ce dimanche vient nous rappeler que nous ne pouvons séparer la gloire et la divinité de notre Sauveur, de l’offrande qu’il fait de lui-même en son humanité. Alors que nous avançons ensemble vers l’aube de Pâques, où nous serons illuminés de la joie pascale, il nous faut aussi nous engager sur le chemin qui y conduit : la passion et la mort de Jésus, afin de nous rappeler qu’il a donné sa vie afin de nous la partager et ainsi nous sauver. Ce ne sont pas les clous qui retiennent le Christ sur la croix, comme l’écrivait Catherine de Sienne, mais l’amour.

C’est la Semaine Sainte, et celle-ci ne consiste pas en un retour nostalgique sur des événements du passé, ni en des fabulations dont sont faits les contes pour enfants. La croix du Christ est trop rude et trop lourde pour nos épaules pour qu’un auteur en mal d’imagination l’ait inventée. Tout dans ce récit était de nature à décourager d’éventuels disciples. En somme, les évangélistes rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme (Fernand Ouellette). Et pourtant, deux mille ans plus tard, nous prêchons toujours un Messie crucifié.

Paradoxalement, c’est là notre honte, parce que cette Croix est l’expression même de notre péché, mais elle est aussi notre fierté, parce qu’elle est le lieu de notre relèvement. C’est pourquoi la Semaine Sainte ne saurait prendre tout son sens qu’à la lumière de la Résurrection. Elle nous parle à la fois du présent et de l’avenir, de notre présent et de notre avenir. Elle nous parle d’une histoire dramatique entre Dieu et notre humanité, où le Fils de Dieu « s’est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu’à mourir, et à mourir sur une croix » (Phil 2, 8).

Écoutons le témoignage émouvant d’une philosophe juive, Simone Weil, qui s’est approchée de la croix du Christ :

« Le don le plus précieux pour moi… c’est la croix. S’il ne m’est pas donné de mériter de participer à la croix du Christ, j’espère au moins de pouvoir y participer en tant que larron repentant. Après le Christ, de toutes les personnes dont il est fait mention dans l’Évangile, le bon larron est celui que j’envie le plus. D’être avec le Christ pendant la crucifixion, à ses côtés et dans la même position que lui, me semble être un privilège encore plus grand et plus enviable que d’être assis à sa droite dans la gloire. » (Lettre du 16 avril 1942).

Frères et sœurs, c’est la Semaine Sainte. Marchons avec le Christ vers sa croix. Ouvrons nos cœurs au mystère du plus grand amour qui soit. Amen.

Yves Bériault, o.p.

L’entrée de Jésus à Jérusalem

Jésus entre à Jérusalem

Bientôt nous entrerons dans la Semaine Sainte et déjà le dimanche des Rameaux, avec sa lecture de la Passion, invitera les disciples du Christ à se tourner vers la croix, vers ce rendez-vous que l’évangéliste Jean appelle « l’Heure de Jésus ».

C’est Catherine de Sienne qui propose cette intuition à couper le souffle : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent le Christ sur la croix, mais l’amour. »

Au moment d’entrer dans la contemplation de ce chemin de croix que nous allons revivre avec Jésus, il est bon de se rappeler que la croix, malgré sa laideur et la cruauté qu’elle évoque, est le lieu ultime que Dieu a choisi afin de nous dire son amour infini. Oui, notre fierté c’est la croix du Christ!

Jésus a dit oui à la croix, il l’a acceptée courageusement, mais peut-on dire qu’il l’a recherchée? « Père, si tu veux éloigner cette coupe de moi… » disait-il à gethsémani. Et pourtant, ailleurs en saint Jean : « Comme il me tarde de boire à cette coupe… »

Mais il n’y a pas de contradiction ici. Le oui de Jésus est un oui à l’épreuve de l’Amour, son amour pour nous et son amour pour le Père, et où Jésus ne saurait s’esquiver. Il sait que ce don ne peut que nous apporter la vie, Il est venu pour cette Heure, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal dans ses derniers retranchements. C’est le grand mystère de la foi chrétienne, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens », comme le dira saint Paul.

Jésus a dit oui à la croix, mais c’est nous qui l’y avons cloué, et Dieu dans son amour de Père, en a fait le lieu de notre réconciliation en son Fils crucifié. C’est sur ce bois que l’amour de l’Homme-Dieu s’est livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, toutes les générations à venir qui mettraient leur foi en lui, le grand vainqueur de la Mort.

Tout comme pour nous aujourd’hui, le côté rebutant de la croix n’allait pas de soi pour les premières générations chrétiennes, car la prédication d’un Messie crucifié n’était pas de nature à plaire et à séduire. C’est Fernand Ouellette, dans son livre Le danger du divin, qui écrivait :

« Les évangélistes, faut-il le redire, rapportaient une mort infamante de Jésus sur la croix qui ne pouvait qu’accabler, humilier tout disciple par sa forme d’échec impitoyable. Ce que tout écrivain fabulateur, mythologisant n’aurait jamais voulu imaginer. On n’invente pas Jésus Christ, il a trop d’exigence, et une croix trop lourde et râpeuse pour nos épaules. En somme, nos témoins rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme, s’ils n’avaient pas voulu témoigner particulièrement des faits et de la foi ardente qu’ils avaient en Jésus ressuscité, Messie et Seigneur, seule voie vers le Père. » (Ouellette, Fernand. Le danger du divin. Fides,2002. p. 72)

Oui, nous aussi nous proclamons un Messie crucifié. C’est là notre honte, parce que cette croix est l’expression de notre péché, mais c’est là aussi notre fierté, parce qu’elle est le lieu de notre relèvement.

Yves Bériault, o.p.

 

Homélie à l’occasion de la commémoration du génocide au Rwanda

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Voici l’extrait d’une homélie que j’ai donné à Kigali, en 2009, au tout début de la commémoration nationale du génocide. J’aimerais partager mon espérance avec le peuple rwandais et tous les artisans de paix.

Chers frères et sœurs, avant de venir au Rwanda j’avais, bien sûr, entendu parler du génocide et de toutes ces violences marquant l’histoire de ce pays depuis les années soixante. En arrivant ici en juillet dernier (2009), je ne m’attendais pas à entendre parler des événements entourant le génocide, je pensais que l’on chercherait à taire ces histoires de famille, tel un tabou, alors que c’est tout le contraire que j’ai rencontré en venant ici, jusqu’à cette semaine de deuil national et de commémoration du génocide de 1994.

Je suis un expatrié, je n’ai pas vécu ces événements, et pourtant je sens combien ils pèsent lourd sur le présent et l’avenir de ce pays. C’est palpable aujourd’hui dans les rues. J’ai pu le constater moi-même en allant au stade Amahoro ce matin, combien ce deuil est encore lourd à porter, et combien long est le chemin qui pourra peut-être conduire un jour à une réconciliation nationale. Mais il faut prendre le temps de laisser guérir les blessures, tout en travaillant afin que cette réconciliation puisse voir le jour. Et c’est là que nous chrétiens avons un rôle à jouer.

Il nous revient à nous chrétiens de relire ces événements à la lumière de notre foi. Car il faut bien reconnaître que notre foi est ébranlée lorsque nous sommes confrontés à de tels événements, quand la violence ne semble plus connaître de limites, et que les forces du mal semblent avoir libre-cours sur terre. Devant l’évocation du génocide, notre espérance se tient comme au-dessus d’un abîme, une telle violence est incompréhensible à vue humaine, et bien des Rwandais après le génocide ont tout simplement perdu la foi. Où était Dieu se demandait-ils? D’autres ont mis des années avant de pouvoir à nouveau prier dans une église.

Où était Dieu? Nous aimerions bien qu’il soit celui qui vient mettre un terme à tous nos conflits, qui descend, quand bon lui semble, de son trône gloire afin de nous dire « cela suffit », comme un père soucieux du bien de ses enfants. Mais son silence, son absence apparente devant les guerres et les violences de ce monde, nous oblige à reconnaître que ce n’est pas ainsi que Dieu se manifeste dans notre monde. Et cela nous est parfois bien difficile à accepter. Le Christ nous indique un autre chemin par où Dieu se manifeste à notre monde.

Quand j’étais aumônier à l’Université de Montréal, quatorze étudiantes, le 6 décembre 1989, avaient été abattues par un tueur fou à l’école Polytechnique, et il m’était revenu de prêcher à la messe de commémoration suivant cette tuerie. J’avais prié toute la semaine, cherchant les mots pour consoler ces jeunes, afin de trouver une explication satisfaisante face à leur désarroi devant le silence de Dieu, devant sa soi-disant indifférence, et lors de cette messe je n’avais pu qu’exprimer une vérité toute simple qui, encore aujourd’hui, me sert d’appui devant l’incompréhensible, devant l’innommable. Je leur avis dit tout simplement : « Ce soir, Dieu pleure avec nous. Dieu pleure quand ses enfants se détestent, se rejettent, s’entretuent. »

Car Dieu n’est pas indifférent à notre sort, puisque nous sommes son bien le plus précieux; et la fin d’une vie ici bas, ne met pas fin à l’action de Dieu en sa faveur, puisque de toute éternité il nous veut avec lui. Dès le début du livre de la Genèse, il demande à Caïn : « Qu’as-tu fait de ton frère? J’ai entendu le cri de son sang monté jusqu’à moi.» Et pourtant, Dieu, tout en bannissant Caïn, mettra un signe sur son front afin que personne ne se venge contre lui. Oui, notre Dieu pleure quand ses enfants s’entretuent, comme Jésus a pleuré aussi devant le tombeau de Lazare, comme il a pleuré devant la ruine à venir de Jérusalem; il a pleuré à Gethsémani devant la haine et la violence qui animait le cœur des hommes qui venaient l’arrêter pour le tuer.

Mais l’action de Dieu ne se limite pas à pleurer sur nous. Jésus n’est pas étranger à notre réalité. Il vient nous révéler qu’il y a un mystère de résurrection caché au cœur du monde, et devant lequel aucun événement, aucune tragédie, aucune guerre, aucun génocide, ne pourront l’empêcher de croître et d’illuminer la vie des hommes, afin de les mener à leur finalité dernière.

Il n’y a pas d’autre issue au problème du mal dans notre monde que de devenir de ces artisans de paix que le Christ ressuscité appelle de tout son cœur, et à qui il donne la puissance de son amour pour y parvenir. Car tout sentiment de haine ou de vengeance que nous nourrissons à l’endroit les uns des autres ne peut qu’engendrer d’autres haines et d’autres vengeances encore plus terribles. C’est seulement la victoire du Christ qui peut changer nos cœurs et notre regard sur le monde. C’est ce qu’il faut nous rappeler au début de cette semaine de deuil et de commémoration. Il n’y a pas de réponses simples et faciles au problème du mal, sinon que de croire à la victoire de Jésus sur la mort, et de nous engager avec lui dans le combat de Dieu.

En terminant, j’aimerais souligner que le rappel de ces événements tragiques de 1994 constitue un avertissement pour nous. Ils viennent nous rappeler ce dont nous sommes capables nous les humains. Le génocide rwandais fait partie de l’histoire de l’humanité, et en ce sens, il me concerne moi aussi, comme vous Rwandais. Nul ne saurait se dire étranger à ces événements, comme si cela ne le regardait pas. C’est le cœur de l’homme qui se dévoile dans cette tragédie et les violences qui s’ensuivirent; ce cœur de l’homme qui est le même sur tous les continents, dans tous les pays. Il n’y a pas de cœur canadien, congolais, belge ou rwandais. Nous avons tous part à une même humanité, un même sang coule dans nos veines, quel que soit notre pays ou notre race, et nous avons tous besoin de salut face à ce mal qui nous assaille et qui cherche sans cesse à s’emparer de nos cœurs. Jésus a donné sa vie pour nous racheter de ce mal. Allons-nous saisir sa victoire et la faire nôtre?

 

Yves Bériault, o.p.

 

 

Homélie : La résurrection de Lazare

Cinquième dimanche du Carême. Année A


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Le but des évangiles est de nous amener à une meilleure connaissance de Dieu et de son action en notre monde, en la personne de son Fils Jésus-Christ. On pourrait comparer chacun des évangiles à une symphonie, tant par leur structure que par leur force d’évocation. Mais il convient tout d’abord de nous demander ce qu’est une symphonie? Un dictionnaire nous dirait qu’il s’agit d’une longue pièce musicale pour un grand orchestre et qui est souvent constituée de plusieurs mouvements, tout aussi variés les uns que les autres.

Dans une symphonie, il y a toujours un thème principal soutenu par des thèmes sous-jacents qui viennent l’introduire, qui le laissent deviner, qui préparent son exécution, jusqu’à ce que la symphonie éclate et atteigne son apogée. C’est alors que le thème et les sous-thèmes s’unissent l’un à l’autre dans une extraordinaire explosion de sons et d’émotions. Et tout est dit et la salle éclate en bravos.

Nos évangiles ressemblent à s’y méprendre à une symphonie. Dans les évangiles, nous passons d’un mouvement à un autre, alors que Jésus se révèle peu à peu jusqu’à l’accomplissement final de sa mission. C’est dans cette dynamique que le temps du Carême nous fait entrer.

Ainsi les récits évangéliques des quatre premiers dimanches du Carême, nous ont amenés sur le Mont de la Tentation avec Jésus, pour ensuite passer au Mont de la Transfiguration. Nous avons été témoins de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, ainsi que de la guérison de l’aveugle-né à la piscine de Siloé. Depuis le début du Carême, la liturgie de la Parole, de dimanche en dimanche, a été comme l’écho d’une symphonie. Appelons-la la Symphonie pascale, dans laquelle les sous-thèmes du désert, de la lumière, de la montagne et de l’eau, nous ont préparés au mouvement symphonique de ce dimanche où nous sommes mis en présence du miracle de la résurrection de Lazare.

Il s’agit ici sans doute du miracle le plus saisisssant de Jésus. Dans ce mouvement, l’on peut entendre clairement le thème sous-jacent à tout l’évangile, même s’il n’est pas encore joué à sa pleine force, dans son total déploiement. Mais ce que nous avons vu et entendu aujourd’hui prépare la finale de cette Symphonie pascale qui est la résurrection du Christ le matin de Pâques, et qui est en fait un véritable Hymne à la joie.

Voyons maintenant d’un peu plus près ce qui se passe dans ce mouvement. Remarquez comment Jésus prend son temps avant d’aller voir Lazare et ses deux soeurs. Ce n’est pas de l’indifférence de la part de Jésus. Au contraire, il sait ce qu’il fait et il ira voir Lazare en temps et lieu, à l’Heure de Dieu.

N’avons-nous pas tous et toutes un jour attendu cette Heure dans nos vies, convaincus que si Dieu avait été là, s’Il avait agi quand nous lui avions demandé, les choses se seraient passées bien différemment. « Seigneur, si tu avais été ici. Mon frère ne serait pas mort. » Non seulement les miracles ne surviennent pas toujours quand nous les demandons, mais Dieu ne répond pas toujours comme nous le lui demandons. Les miracles dans nos vies, et ils existent, sont le plus souvent imperceptibles, comme la sève printanière dans les arbres en attente de leur floraison. Mais le plus grand miracle de tous, c’est combien Dieu tient à nous, combien il nous aime, nous promettant qu’en temps et lieu il va nous sauver et nous ramener à la vie.

Notre foi nous affirme que cela est vrai à cause de la résurrection de Jésus qui nous confirme qu’il est véritablement la Lumière du monde, qu’il est la Vie éternelle. Et c’est là le thème central de notre symphonie pascale que l’on entend de dimanche en dimanche, tout au long de ce Carême, et qui va se déployer et retentir solennellement le matin de Pâques, dans un formidable Allegro vivace!

Mais poursuivons notre réflexion. L’Évangile de ce dimanche nous introduit à l’un des sous-thèmes majeurs de la vie de Jésus, qui est d’une grande importance dans notre symphonie, et sans lequel il ne pourrait y avoir de Symphonie pascale.

Quelle est la réaction de Jésus quand Marie, la soeur de Lazare, lui dit : « Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » L’Écriture nous dit que lorsque Jésus a vu pleurer Marie, ainsi que la foule qui l’accompagnait, il frémit intérieurement. Il demanda alors où l’on avait déposé le corps de Lazare et il pleura devant son tombeau. C’est là une des scènes les plus poignantes des évangiles, où la vie tout à coup semble s’arrêter. Tous les acteurs de ce récit semblent retenir leur souffle, attendant de voir ce que Jésus va faire alors qu’il pleure.

« Voyez comme il aimait Lazare », se disent-ils entre eux. Et ce mouvement s’entend comme un émouvant Adagio. Ce sous-thème dans notre symphonie nous parle de l’humanité de Jésus qui réagit avec indignation et tristesse devant la mort de son ami Lazare.

Les passages où Jésus pleure dans les Évangiles sont les plus révélateurs quant à la nature de Dieu et de son amour pour nous, et nous n’avons pas souvent l’occasion de porter un regard aussi intime sur l’humanité de Jésus. Le miracle d’aujourd’hui évoque non seulement la résurrection du Christ et son pouvoir sur la mort, mais il nous dévoile aussi l’extraordinaire proximité de Jésus à chacune de nos vies.

Jésus pleure devant le tombeau de Lazare. Il va pleurer aussi sur la ville de Jérusalem, qui refuse de l’accueillir comme Sauveur. Il va pleurer et supplier au Jardin de Gethsémani devant la passion à venir, et il va pleurer sur la croix en intercédant pour nous auprès de son Père. Jusqu’à la fin, notre salut et notre bonheur seront la seule et unique passion de Jésus.

Si la mort semble l’emporter dans nos vies, nous savons désormais que l’amour de Dieu pour nous est plus fort que la mort. C’est là le message central de l’évangile d’aujourd’hui. Nous entendons le Christ le crier : « Lazare! Sors de ton tombeau! Tiens-toi debout! Viens, n’aie pas peur, car je suis avec toi! » Avec ce miracle, notre Symphonie pascale n’a jamais été aussi proche de son movement final, qui éclatera le matin de Pâques, alors que Jésus affirme solennellement :

« Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra; et tout homme qui vit et qui croit en moi ne mourra jamais. » Croyez-vous cela?

Telle est la foi de l’Église, cette foi que nous allons maintenant proclamer et célébrer, alors que nous poursuivons notre montée pascale.

 

Yves Bériault, o.p.

 

Dieu veut se faire connaître de nous

La grandeur de Dieu, ce qui le rend fascinant, c’est que c’est un Dieu qui veut se faire connaître de nous et qui prend l’initiative. Comme si Dieu avait besoin de se faire connaître. Est-ce possible? Il nous est difficile de parler de Dieu comme d’un être de besoin. Et sans doute le terme n’est pas juste, mais en même temps Dieu ne joue pas à « avoir besoin de nous ». Il ne fait pas semblant. Dieu ne triche pas. Et devant l’enfer de nos drames humains j’aime bien croire que Dieu pleure avec nous. Jésus nous en donne la preuve à quelques reprises dans les Évangiles : devant le tombeau de Lazare, devant la ville de Jérusalem.

Ce que la Révélation nous apprend, du livre de la Genèse jusqu’au dernier livre de la Bible, c’est qu’il est dans la nature même de Dieu de créer et d’appeler sa création à participer à sa gloire. Quand Dieu donne, il ne donne pas à moitié. Quand Dieu appelle à la vie, c’est à une vie en plénitude qu’il appelle. C’est tout lui-même que Dieu donne quand il crée. Et l’acte de création est un acte d’amour pur qui vient d’un Dieu qui est Amour, et qui appelle à la réciprocité. C’est Jean-Philippe Ferlay qui exprime magnifiquement cette réalité :

« L’amour du Père pour son Verbe dans l’Esprit est tellement fort et généreux qu’il éclate hors de Dieu. Et voilà que le monde est créé, tout différent de Dieu et pourtant absolument lié à lui.  » (p.29) Dieu n’a besoin de rien. Il ne crée ni par hasard ni par caprice, mais par surabondance d’amour, pour faire participer ce qui existe à sa vie et à sa joie. » (Ferlay, Philippe. Dieu le saint Esprit. Desclée de Brouwer, 1997.

C’est Saint-Exupéry, dans son Petit Prince, qui fait dire au renard : « Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé ». Que dire alors lorsque l’on crée, lorsque l’on donne la vie à des créatures. Dieu s’intéresse passionnément à notre réalité. Il vient s’y insérer avec tout le respect et la tendresse de celui qui aime. Il nous invite, il n’impose pas, il invite avec une infinie discrétion, à le connaître et à l’aimer. Et ceci va déterminer de manière bien singulière l’expérience du croire en Dieu et le sens de la promesse de mettre en nous son Esprit. Car la véritable expérience de foi est celle où l’on ne croit pas simplement en Dieu, où l’on ne fait pas que professer ou même défendre un Credo. La véritable expérience de la foi que propose le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Jésus-Christ, est une invitation à aimer Dieu et à faire l’expérience de son amour. (Rm 8, 14-17)

C’est pourquoi au cœur de l’expérience chrétienne, afin de parvenir à entrer dans ce désir de Dieu, survient l’événement Jésus-Christ et, son achèvement, qui est le don de l’Esprit Saint. Car Dieu nous anime d’un mouvement et d’un désir qui sont en nous l’écho de son propre Désir. L’Esprit Saint vient rendre possible en nous le rêve fou de Dieu pour nous, qui est de le connaître d’une manière nouvelle, telle que l’a connu Jésus, tel que le connaît le Fils de Dieu. L’Esprit Saint fait de nous des intimes de la vie trinitaire.

L’Annonciation à la Vierge Marie

L'Annonciation à la Vierge Marie

L’Archange Gabriel et la Vierge Marie

Osez espérer! Le printemps est arrivé!

Imperceptiblement, la vie se fraie un chemin au coeur du long hiver qui s’achève. Nous le savons, et c’est même une certitude, la vie est plus forte que tout. Plus forte que ces glaces qui nous emmurent, plus forte que ce froid qui trop souvent nous paralyse. Cette expérience des saisons dans notre pays nordique est à la fois  exigeante et exaltante. De la canicule de juillet aux bancs de neige de janvier, des vergers  fleuris aux érablières flamboyantes de nos automnes, la vie s’offre à nous comme un immense livre à colorier. La nature se fait pédagogue et elle enseigne à ses enfants à lire les signes des temps. Imperceptiblement, elle renouvelle sans cesse notre regard sur le monde que nous habitons. A quiconque sait tendre l’oreille, comme un chant séculaire, elle murmure ces paroles qui sont au coeur même de l’acte de création : Osez espérer ! 

Il y a plusieurs années, la communauté chrétienne de l’Annonciation à laquelle j’appartenais avait accueilli deux familles de réfugiés cambodgiens. J’étais allé chercher l’une de ces familles en plein mois de janvier, les ramenant de leur « hôtel refuge » de Montréal à ma petite vallée des Laurentides. Pour la première fois, ils voyaient nos vastes forêts et je lisais une pointe d’inquiétude dans leurs yeux. Le père, devant le regard insistant de sa femme, osa enfin me questionner. Il  me demanda ce qui avait bien pu arriver aux arbres pour qu’ils soient tous morts. Je lui expliquai alors que nos arbres perdaient toutes leurs feuilles en automne pour s’endormir dans un profond sommeil. Mais le printemps venu, je l’assurai qu’ils retrouveraient leur vitalité et leurs feuilles. Cette explication sembla le satisfaire et nous poursuivîmes notre route jusqu’à l’Annonciation. Après les affres de la guerre au Cambodge, une nouvelle vie commençait pour cette famille. Les mois passèrent, et l’été venu mes nouveaux amis m’avouèrent, mi-amusés, mi-confus, qu’ils n’avaient pas vraiment cru en mon explication au sujet des arbres. Ce n’est qu’en expérimentant eux même cette réalité complexe, et combien mystérieuse de nos saisons, qu’ils purent comprendre à leur tour ce que signifie cette attente du renouveau au coeur de la vie. Chaque année maintenant ils entendent eux aussi cet appel des saisons qui leur dit: Osez espérer !

La  fête de Pâques, n’est-elle pas le lieu par excellence où les chrétiens et les chrétiennes enracinent leur espérance, au-delà des saisons  qui passent. Nous espérons parce que Dieu a cru en nous. Parce que dans un élan d’amour sans égal, Il nous a donné son Fils en partage. Nous espérons parce que Jésus a vaincu la mort et que sa vie s’offre à nous comme un printemps toujours renouvelé. Osez espérer ! C’est le printemps! 

Yves Bériault, o.p.

En la fête de saint Patrick

04b-st-patrickMoi Patrick
J’avance sur ma route
Avec la force de Dieu comme appui
La puissance de Dieu pour me protéger
La sagesse de Dieu pour me diriger
L’oeill de Dieu pour me guider
L’oreille de Dieu témoin de mon langage

Que la parole de Dieu soit sur mes lèvres
Que la main de Dieu me garde
Que le chemin qui mène à Dieu
s’étende devant moi
Que le bouclier de Dieu me protège
que l’armée invisible de Dieu me sauve
De toute embûche du démon
De tout vice qui pourrait me réduire en esclavage
Et de tous ceux qui me veulent du mal
Au cours de mon rapide ou long voyage
Seul ou avec la multitude
Que le Christ sur ma route
Me garde
Afin qu’une moisson fructueuse
Puisse accompagner ma mission

Christ devant moi, derrière moi
Christ sous moi, sur moi
Christ en moi et à mes côtés
Christ autour et alentour
Christ à ma gauche et Christ à ma droite
Christ avec moi le matin et avec moi le soir
Christ dans chaque coeur qui pensera à moi
Christ sur chaque lèvre qui parlera de moi
Christ dans chaque regard qui se posera sur moi
Christ dans chaque oreille qui m’écoutera…

Sur ma route…
Me conduisant vers le roi d’Irlande
et sa colère
J’invoque le pouvoir de la Trinité Sainte
Par ma foi dans le Père.
Et en Dieu Créateur.

Saint Patrick d’Irlande