Papa et maman : Lettre à la petite Josianne

monet_printempsNous offrons à tous les parents qui comme nous ont vécu la perte d’un enfant, ou à ceux qui éventuellement auront à y faire face un jour, cette lettre d’espoir et d’amour. Josianne est décédée à l’âge de deux ans et quatre mois.

Il y a déjà trois ans que tu n’es plus de ce monde, même si dans nos cœurs tu existes toujours. C’est avec grande émotion mais avec tellement de conviction que je t’écris cette lettre, sachant même que tu n’as pas à la lire, car c’est toi mon inspiration à présent.

Il y a eu et il y a encore des moments très difficiles à traverser ; et, de toute évidence, il y en aura toujours. Certes, ta présence physique est ce qui nous manque le plus ; ta beauté, ton sourire, ta démarche, ton intelligence, bref, tout ce qui faisait de toi ce petit être que tous chérissions.

Ton séjour fut très court sur cette terre, mais combien fut-il rempli ! Tu fus de passage tel un petit ange venu pour apporter la bonne nouvelle… Il est très difficile de comprendre toutes ces choses. On se pose des tas de questions, sans aucune réponse concrète, mais je conserve un grand espoir qu’il y a une suite à tout cela. Depuis cette grande épreuve, j’ai acquis une sérénité jusqu’ici inconnue en moi-même.

Je vois la vie sous un nouveau jour ; je mords à belles dents dans tout ce qui avait plus ou moins d’importance à mes yeux ; un rien m’éblouit ; le chant d’un oiseau, la pluie, la neige, les enfants, les vieillards, finalement tout ce que j’ai manqué de si merveilleux auparavant et qui semblait faire partie du quotidien. Il suffît malheureusement d’avoir traversé une telle épreuve pour se rendre compte que tout ce qui existe autour de nous est si vulnérable et éphémère, et en même temps tellement précieux pour ceux qui savent être à l’écoute et attentifs à tout ce qui respire et transpire cette promesse d’éternité dans sa moindre parcelle.

Il m’arrive souvent de revivre les derniers instants de ta vie jusqu’au moment où tu fus revêtue d’un linceul de neige. Ce sont des événements qui arrivent si soudainement et l’on doit agir si précipitamment qu’il nous semble vivre un mauvais rêve. L’on se doit défaire le point à un moment donné ; c’est très difficile de ressasser ces moments, mais je crois que c’est nécessaire pour pouvoir apprendre à continuer de vivre face à cette vérité. C’est comme si je visionnais un film où je ne serais pas du tout concernée; évidemment, c’est le film le plus triste que j’aie jamais vu. Je me demande comment cette mère, très lucidement d’ailleurs, fait pour être capable de bercer sa petite en lui chantant ses berceuses préférées pour la dernière fois, alors qu’elle vient de rendre le dernier soupir. Elle va même jusqu’à bricoler avec son garçon de 8 ans un petit ange de soie et de dentelle qu il veut offrir à sa petite sœur pour décorer son cercueil blanc.

Aujourd’hui, alors que je revois ces images plus sereinement, je me surprends à me plaire dans cette vision, allant même jusqu’à avoir trouvé la cérémonie des funérailles très belle. Je me rappelle avoir tout préparé avec soin, tout comme je l’aurais fait le jour de ton mariage : tes petits bijoux, tes barrettes, ta plus belle robe bien pressée. Toi qui étais déjà si coquette, je suis certaine que tu as bien apprécié. Lorsque nous sommes arrivés le premier jour au salon funéraire, c’est avec le cœur rempli d’émoi, malgré tout le chagrin qui nous habitait, sans oublier toute l’amertume encore non extériorisée, que nous nous sommes avancés, papa, Yann et moi, vers la plus belle de tous les anges. Nous étions très fiers de présenter à nos amis, qui sont venus sympathiser avec nous, notre petite poupée, parmi ce jardin des merveilles des plus fleuris qui semblait faire partie d’un conte de fées.

Toi qui aimais les rondes et les fêtes, tu as été des plus choyées. Je n’avais jamais vu un aussi beau cortège. Les quatre petits copains de Yann, escortant ton «berceau», affichaient une fière allure en te berçant une dernière fois.. Même la petite réception que nous avons donnée pour recevoir parents et amis intimes fut très bien réussie. Tes petits cousins et cousines fêtaient avec toi ce qui devait être la plus belle journée de ta courte vie. Je sais que tu y es pour quelque chose, autrement je n’aurais pu m’en sortir de cette façon. Je suis convaincue que tu revis, non pas près de nous, mais en nous.

Tu te fais encore bercer, mais au gré de nos sentiments, tantôt d’une manière paisible, mais tantôt avec un peu de colère. Excuse-nous pour ce rythme saccadé, toi qui marquais si bien la cadence… C’est probablement ce que tu as fait grandir en nous qui nous chavire tant, nous qui faisions tout notre possible pour t’aider à grandir en sagesse et en beauté ; voilà que les rôles semblent inversés. Pour ce qui est de grandir en beauté, je dois te dire que tu avais bien débuté ; tu étais d’une beauté indescriptible. Je peux encore admirer tes beaux yeux noirs, car tu possédais les mêmes yeux que papa, ces derniers reflétant encore quelquefois les mêmes larmes que les tiens, et, vois-tu, je continue à les essuyer. Pour ce qui est de ta sagesse, tu y es parvenue avant nous ; mais en acceptant de te voir mener une vie autre que sur terre, je pense être sur le point d’atteindre une partie de ta sagesse et je t’en remercie.

Sache bien que malgré ces deux courtes années, lesquelles ont été nos plus belles, tout ce que nous avons bâti ensemble, pour toi et avec toi, fut fondé sur ce qu’il y avait de plus grand. Les joies que tu nous a apportées sont immenses et elles alimenteront tous nos jours à venir, jusqu’à ce que nous nous réunissions tous dans le petit nid d’amour que tu es sûrement en train de nous tisser dans un coin du paradis.

En attendant, aime-nous comme nous t’aimons, intensément et du plus profond de notre cœur ! Pense à nous comme nous pensons si souvent à toi, à chaque instant, seconde et minute de notre vie! écoute-nous comme nous saurons être à l’écoute de nos instincts guidés par la voix de Dieu en toi ! Attends-nous patiemment comme nous avons si bien su t’attendre, si bien su préparer ton arrivée durant neuf mois tant prémédités ! Je ne sais comment te remercier, ma chérie, pour tout ce que tu as su nous léguer en héritage : ton amour, lequel je sens déborder avec tous ceux qui m’entourent et que j’aime ; la force et l’espoir que tu nous donnes ; merci pour la vie que tu as permis de donner à un autre enfant, par le second souffle de vie que tu lui as offert !

Merci pour le courage que tu nous a donné quand nous avons pris la décision de donner à Yann un petit frère que tu as sans doute croisé sur ta route céleste. Sois bien assurée, mon amour, que cet enfant ne te remplacera jamais, mais tout ce que nous souhaitons, c’est de pouvoir lui procurer autant de joie et d’amour que nous t’avions prodigués et que tu nous rendais si bien.

Merci finalement à Dieu qui nous donne la chance de sortir grandis de cette lourde épreuve et surtout de m’avoir permis d’exprimer des sentiments tellement profonds et difficiles à mettre sur papier, car j’ai dû m’interrompre d’écrire à plusieurs reprises, quelques larmes étant venues s’ajouter à ce tableau…

Au revoir, notre petit ange !

Maman et papa.

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Source : Parents orphelins. Louise Courteau éditrice, 1990.

Jacques Fesch : Une mort acceptée

monet_nympheas2Un mois avant son exécution, un jeune homme, condamné à mort, écrit à sa famille. Sa réclusion après un crime ,a été l’occasion d’une extraordinaire montée spirituelle. Dernière joie humaine et préoccupation de partager sa foi.

J’ai reçu la petite mèche de Véronique… Quels beaux cheveux elle a! Si fins, si blonds, si doux à toucher! J’ai réellement l’impression d’avoir ma petite fille dans la cellule. Il y a quelque chose d’elle de vivant que je puis maintenant toucher…

Si tu savais la gravité de la mort… Il n’y a aucune interprétation à donner. Les clous dans les mains sont réels et les clous acceptés. Vois-tu, je vais certainement passer une drôle d’agonie et la préparation de cette mascarade sanglante est horrible; eh bien! si j’en tremble, ce n’est pas par peur physique, mais parce que je comprends mieux toute la pureté du Christ opposée à mon abjection. Malgré tout ce qui va m’arriver, je ne serai sauvé que par grâce et uniquement par grâce…

Je vois dans ta lettre que tu as mal interprété ce que je t’ai écrit. Ce n’est pas par lassitude que je veux m’en aller. Mais c’est afin que la volonté du Père soit faite; et parce que j’accepte de tout cœur cette Volonté, je reçois joies sur joies. Comprends-tu mieux, maintenant ?… et Celui qui s’abandonne ainsi à Dieu, ce n’est plus un coeur de chair qu’il a dans la poitrine, mais un globe de feu…
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Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Jean-François Six : Mourir, ressusciter

monet_agapanthesPrière pour demander d’accepter de mourir, prière pour vouloir que la Résurrection ne soit pas imaginée comme la survie où je me récupère, mais la vie de l’Autre dont je ne sais rien si ce n’est ce qu’il a dévoilé, cette vie qui en tout cas ne veut pas détruire, ici-bas, l’existence et la mort même de l’homme, mais lui donner un Ailleurs. Prière d’humilité pour ne pas accomplir ce tour de passe-passe qui consiste à confisquer par l’au-delà l’aujourd’hui où meurent les hommes.

Certains refusent les agenouillements ; ils ont peur des humiliations, ils veulent être des hommes debout. Dieu ! que je les comprends ! J’aime prier debout. J’aimerais être enterré debout, en signe de prière de résurrection, en signe d’attente de la résurrection.

Quand, transpercé par la mort et par la lumière faite sur ma vie, je m’apercevrai que je me suis mal laissé aimer par l’Amour, quand, devant le Père de Jésus et le mien, je verrai que j’ai mal aimé parce que j’ai souvent refusé d’être aimé, alors, je le sais, l’Esprit, plus que jamais, priera à travers ma pauvreté nue. Et le Père de tendresse se contentera de me regarder avec humour en disant, comme réponse à cette ultime prière : « Comment vas-tu ? »

Le rythme « Christ mort et ressuscité » : rythme de notre vie, rythme de notre prière. Mourir à nos forces de mort et ressusciter à nos forces de vie. Mourir à tout ce que nos gestes ont d’étriqué, mourir à tout ce que nos pensées ont d’incohérent, mourir à tout ce que nos cœurs ont de stérile. Ressusciter à une vie qui est la nôtre et qui est greffée d’une Autre.Fin de l’article
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Jean-François Six, La Prière et l’Espérance. Seuil, 1968, pp. 48, 49, 50, 100.

Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Homélie pour la fête du Christ Roi (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 25,31-46.
Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire.
Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres :
il placera les brebis à sa droite, et les chèvres à sa gauche.
Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : ‘Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde.
Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ;
j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ! ‘
Alors les justes lui répondront : ‘Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ?
tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ?
tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ? ‘
Et le Roi leur répondra : ‘Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. ‘
Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : ‘Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le démon et ses anges.
Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ;
j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. ‘
Alors ils répondront, eux aussi : ‘Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu avoir faim et soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ? ‘
Il leur répondra : ‘Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait. ‘
Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle. »

COMMENTAIRE

Les textes bibliques à l’occasion de la fête du Christ-Roi, mettent l’accent à la fois sur la sollicitude de Dieu à notre endroit, lui le Bon pasteur, et sur cette même sollicitude dont nous devons faire preuve entre nous. Nous le savons : « Dieu est amour », nous dit saint Jean, alors que l’Apôtre Paul affirme que « l’accomplissement parfait de la Loi, c’est l’amour ». Autrement dit, ce que Dieu fait, nous sommes invités à le faire nous aussi, à être comme lui.

Maintenant, Jésus dans l’évangile aujourd’hui établit un lien très étroit entre notre amour du prochain et lui-même. « Tout ce que vous avez fait à l’un de ces petits, nous dit Jésus, c’est à moi que vous l’avez fait ». Jésus nous dit que Dieu est le premier touché quand l’amour se manifeste, qu’on le sache ou non, qu’on le veuille ou non. Dieu devient l’objet de notre amour quand les couples s’aiment, quand les parents cajolent leurs enfants, quand de vraies amitiés se nouent, quand les bénévoles se donnent avec coeur et patience. Que ce soit chez les bénéficiaires de nos hôpitaux, chez les personnes en centre d’accueil, chez les prisonniers, chez tous ceux et celles qui souffrent, ou que l’on persécutent. Partout où l’on souffre, où l’on vie  et où l’on meurt, Dieu est présent. Et tous, même sans le connaître, se font proches de Dieu quand ils aiment leur prochain, quand ils sont bienveillants

Voyez les brebis qui sont jugées favorablement dans la parabole d’aujourd’hui. Elles ne savaient pas qu’en aidant leur prochain elles posaient une action en faveur de Jésus, en faveur de Dieu. « Quand t’avons-nous vu avoir faim, avoir soif… », demandent-elles? Et Jésus répond qu’il était était là dans le prochain.

Un proverbe oriental pourrait nous apporter une clé de lecture pour cette parabole. Ce proverbe fait dire à Dieu : « Viens à moi avec ton coeur et tu verras avec mes yeux ». Jésus nous invite à voir le prochain avec ses yeux à lui. Nous avons de la valeur aux yeux de Dieu, parce que nous sommes son bien le plus précieux, nous sommes ses enfants, et c’est cette richesse que Jésus nous invite à découvrir chez le prochain.

Non seulement Dieu nous crée par amour, comme le souligne sainte Catherine de Sienne, mais Dieu lui révèle que nous sommes faits d’amour, parce qu’il nous a créé son image. C’est dans nos gènes! Dieu se reconnaît en nous comme les parents se reconnaissent dans leurs enfants.

Nous sommes faits de Dieu, sa vie circule en nous, et c’est ce qui rend la vie de toute personne si précieuse et digne d’être aimée. Aimer le prochain, c’est aimer Dieu. Aimer Dieu, c’est aimer le prochain. C’est tout un! Voilà ce que Jésus veut nous faire comprendre aujourd’hui.

Jésus nous enseigne que le prochain est non seulement un chemin vers Dieu, mais qu’il est le seul chemin. C’est pourquoi le jugement qui est posé dans l’évangile par le Fils de l’homme, porte uniquement sur la charité que nous devons nous manifester les uns aux autres. C’est à la mesure de cette charité que nous serons jugés.

Jésus nous révèle que le prochain est un autre soi-même, tellement aimé de Dieu, qu’il nous faut nous attacher à lui comme à notre propre chair. Et si le Christ nous dit : « chaque fois que vous avez fait du bien à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait », il ne faudrait pas négliger d’accueillir le prochain pour sa propre valeur, pour ce qu’il est. C’est là un danger qui nous guette quand nous faisons la charité.

Notre sollicitude à l’égard du prochain ne saurait reposer uniquement sur des principes ou se faire par imitation, comme si nous pouvions aider le prochain sans y mettre notre coeur, sans le reconnaître comme un frère ou une soeur dans le besoin. Si le prochain est précieux aux yeux du Christ, il doit aussi le devenir pour nous. Notre sollicitude doit éventuellement s’adresser à l’autre personnellement, et non seulement comme une forme de bienséance évangélique superficielle, où notre charité s’exercerait sans même un sourire, ou un regard pour l’autre.

Dieu non seulement nous confie les uns aux autres, mais il est au coeur de ce mystère de communion qui nous unit les uns aux autres. Aimer le prochain, c’est s’ouvrir au mystère de l’autre, en posant sur lui ou sur elle, le regard même du Christ, car cet autre est porteur de la vie de Dieu, il porte son empreinte. Mais vous pourriez me répondre avec raison qu’il n’est pas toujours facile d’aimer le prochain. Et bien c’est alors que notre sollicitude doit se faire prière pour l’autre, miséricorde, pardon, tout en demandant à Dieu la force d’y parvenir.

Quand Jésus nous invite à accueillir notre prochain comme si c’était lui, il ouvre des perspectives nouvelles à nos amours, à nos amitiés, à nos relations entre nous. C’est comme s’il nous disait : « Si tu savais le don de Dieu, si tu savais qui s’adresse à toi à travers ce prochain, si tu savais tout ce dont sont porteurs tes actes de charité, même les plus modestes, tu t’empresserais d’aller vers les plus pauvres, les plus malheureux et les plus démunis, parce qu’en eux c’est Dieu qui se tient à ta porte, qui t’espère et qui t’attend. »

Frères et soeurs, en cette fête du Christ-Roi, et au terme de cette année liturgique, demandons à Dieu de nous aider à grandir et à persévérer dans l’amour du prochain, lui qui vient vers nous avec douceur et humilité, non pas pour dominer nos vies, mais pour les transfigurer et nous rendre semblables à lui, afin que nous puissions aimer comme lui.

Seigneur, que ton règne arrive. Amen.

Yves Bériault, o.p.

P. Escalié : La ronde des jours

renoir_jardinLe printemps de la vie et son innocence, l’été de la vie et ses combats, l’automne de la vie et son apaisement, une femme-poète a chanté « la ronde des jours », —jusqu’au dernier, le jour du retour à la maison. «Ouvre donc. Seigneur, nous voici», avec la guirlande de nos souvenirs.

Parmi bruyères et genêts,…
Voilà bien longtemps, je suis née.
Je croyais,
petite innocente,
Sans fin la ronde des jours…
Que jamais n’en ferais le tour!
Croyais pure entre les roseaux
L’eau murmurante des ruisseaux.
Croyais les mots faits de musique,
Chargés de joie, chargés d’amour,
Et tous les chemins de velours…
Croyais l’oiseau roi de l’azur,
Ayant en l’homme un ami sûr.
Croyais les chiens doux et fidèles,
Léchant les mains si tendrement
Qu’endormaient la peur doucement.
Croyais tous les enfants heureux,
Avec du soleil plein les yeux
Et la tendresse de leur mère…
Beau comme la rosé d’un jour,
Et éternel croyais l’amour.
J’ai vu des amants déchirés
Et leurs beaux serments bafoués.
J’ai vu, des enfants, la tristesse :
Pour eux, ni soleil, ni jardin ;
Pour eux las! faim, peur et dédain…
Ah ! vraiment n’y comprends plus rien
A mordre, on a dressé les chiens…
Le maître aimé les abandonne…
Et, pour l’oiseau, l’homme a choisi
La cage étroite ou le fusil !
Durs, tortueux et incertains,
Pleins de dangers sont les chemins
Où la pierre côtoie l’ornière.
Il est des mots laids et méchants :
Comme la lame ils sont tranchants.
Dans l’eau meurt le poisson d’argent ;
L’eau n’a plus de reflets changeants
Mais de grises franges d’écume.
File, file, file le temps…
Rides au front et cheveux blancs !
Là-bas, bruyères et genêts,
Dans la campagne où je suis née,
A leur saison encor fleurissent.
Continue la ronde des jours,
Et j’en ai fait presque le tour.
Le soleil baisse à l’horizon
Dorant le toit de ma maison…
Le soir tamise la lumière,
Adoucit couleurs et contours :
C’est l’heure d’un plus grand amour.
Ma main s’apaise entre tes mains,
Je rêve encor de lendemains
Où la joie paisible a sa place.
Mon Aimé, voici le déclin,
Notre course touche à sa fin.
Déposons là tous nos fardeaux,
C’est le moment du grand repos.
Conviés à la même fête,
Oublions larmes et soucis.
« Ouvre donc, Seigneur, nous voici ! »
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Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

André Verdet : L’espoir à tout prix

monet_pontjaponaisDieu a mis au cœur de l’homme un goût de la vie si fort, une confiance si invincible que, même dans l’enfer d’Auschwitz, il s’est trouvé des poètes pour chanter « l’espoir à tout prix».

Quand bien même tous les êtres que j’aime viendraient à mourir
Seraient morts me laissant seul à seul
Comme serait morte à jamais si grouillante la terre
Quand bien même éteints astres phares et foyers
Et toi de mon amour éternité
Si la nuit des nuits écrasait le monde
De son pampre touffu de ténèbres glacées
Quand bien même plus un souffle de vie
Hormis le mien
Plus solitaire que le néant
Et plus menacé
Quand bien même l’irrémédiable Carcasse Rien
Alors dans cet univers pétrifié
Mes lèvres forgeraient d’or le nom d’une aurore nouvelle.
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Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Auguste Valensin : L’amour bannit la crainte

sisley_cheminLa peur des jugements de Dieu nous fait redouter la mort. Mais pourquoi craindre, nous dit le P. Valensin. Parce que nous n’aimons pas assez ? Mais Dieu nous connaît et il nous aime. Il suffit que quelqu’un accepte d’être aimé de lui pour que cesse la peur de la rencontre.

Les sentiments que je voudrais avoir à cette heure (et que j’ai actuellement): penser que je vais découvrir la Tendresse. Il est impossible que Dieu me déçoive, l’hypothèse seule est énorme ! J’irai à lui et je lui dirai : Je ne me prévaux de rien, sinon d’avoir cru en votre bonté. C’est bien là en effet ma force, toute ma force, ma seule force.

Si cela m’abandonnait, si cette confiance en l’Amour me désertait, tout serait fini, car je n’ai pas le sentiment de valoir, surnaturellement, quoi que ce soit ; et s’il faut être digne du bonheur pour l’avoir, c’est à y renoncer. Mais plus je vais, plus je vois que j’ai raison de me représenter mon Père comme l’indulgence infinie. Et que les maîtres de la vie spirituelle disent ce qu’ils veulent, parlent de justice, d’exigences, de craintes, mon juge à moi, c’est celui qui tous les jours montait sur la tour et regardait à l’horizon si l’enfant prodigue lui revenait. Qui ne voudrait être jugé par lui?

Saint Jacques a écrit : « Celui qui craint n’est pas encore parfait dans l’Amour». Je ne crains pas Dieu, mais c’est moins encore parce que je l’aime que parce que je me sais aimé de lui (…).

Il suffit que j’accepte d’être aimé de lui pour l’être effectivement. Mais il faut que je fasse ce geste personnel d’accepter. Cela, c’est la dignité, la beauté même de l’amour qui le veut. L’amour ne s’impose pas : il s’offre. 0 mon Père, merci de m’aimer! Et ce n’est pas moi qui vous crierai que je suis indigne ! En tous cas, m’aimer, moi, tel que je suis, voilà qui est digne de vous, digne de l’amour essentiel, digne de l’amour essentiellement gratuit ! Fin de l'article

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Auguste Valensin, La joie dans la foi, Aubier 1954, p. 106
Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Méditation sur nos choix de vie à l’occasion de l’Année de la vie consacrée

L’Année de la vie consacrée sera précédée le samedi 29 novembre 2014 par une veillée de prière et débutera officiellement le 30 novembre, premier dimanche de l’Avent. Elle prendra fin le 2 février 2016 à l’occasion de la journée mondiale de la vie consacrée. Pendant ces quatorze mois, des célébrations, des rendez-vous divers auront comme objectif de mettre en lumière les dimensions variées de la vie consacrée.

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Un évêque allemand, que j’ai eu la chance d’entendre prêcher à l’église Santa Maria in Trastevere, à Rome, à la communauté de San Egidio, proclamait bien fort dans son homélie : « Je suis fils de Dieu! Avant même que le monde soit créé, Dieu pensait à moi. Il m’aimait déjà et il voulait me créer. Et ce monde avec ses galaxies a été créé pour MOI, car JE suis fils de Dieu. Et il me demande de m’y engager avec tout cet amour qu’il a mis en moi, car JE suis fils de Dieu! » Ce fut une homélie à la fin de laquelle j’aurais voulu applaudir tellement l’enthousiasme de cet évêque était communicatif.

En rappelant ici cette homélie, je désire simplement souligner que notre vocation personnelle, mystérieusement, s’inscrit déjà dans le coeur de Dieu, avant même que nous ne soyons nés. Il ne s’agit pas ici de déterminisme, où nous n’aurions pas le choix de l’orientation de nos vies. Mais Dieu, dans sa prescience, voyait déjà chacun et chacune de nous, avant même la création du monde. Il se penchait déjà, avec amour, sur le rêve en devenir que nous étions; posant son regard bienveillant sur chacun de ses enfants en devenir, encore à l’état de rêve; posant son regard d’amour sur la fibre la plus intime de notre être et mettant en chacun et chacune un dynamisme de vie capable de regarder vers l’infini, capable de le reconnaître pour qui il est : Dieu, notre Père.

Je crois être venu au monde avec cet appel particulier à chercher Dieu de toutes mes forces, dans une vie qui lui serait entièrement consacrée. Cette vocation aurait sans doute pu se réaliser dans le mariage ou dans un célibat engagé dans le monde. Mais c’est Dieu qui appelle et qui inspire des directions à nos choix de vie. Je dirais qu’il nous souffle à l’oreille ce qui pourra être, pour nous, la meilleure voie d’épanouissement, sans que cela veuille dire qu’il n’y ait pas différentes voies possibles. Mais certaines sont mieux adaptées à ce que nous sommes, à ce que nous portons comme richesses, talents et sensibilités.

Il y a des choix de vie où nous sommes mieux assurés de trouver notre bonheur, notre épanouissement personnel, même si parfois ces choix semblent aller contre la logique de ce monde. À notre époque, dans nos sociétés occidentales, même le mariage est soupçonné. Avoir des enfants est quasiment perçu comme un geste irresponsable, dès que l’on dépasse un deuxième, si ce n’est dès le premier! Que dire alors de la vocation religieuse ou sacerdotale! Même des chrétiens s’en méfient et jugent parfois sévèrement ceux et celles qui s’y engagent.

La vocation religieuse ou sacerdotale est avant tout un choix de vie où, la personne qui s’y engage, y reconnaît une voie de bonheur et d’épanouissement supérieure à tout autre pour elle. Il s’agit d’une invitation de Dieu qui, secrètement, au fond du coeur de celui ou de celle qui est appelé, met un désir profond de suivre le Christ avant toute chose. Cela devient le premier choix de vie.

C’est un choix qui doit se faire, ni par sentimentalisme, ni par culpabilité, ni par crainte de dire non à Dieu, comme le présentent certaines spiritualités qui caricaturent l’appel de Dieu, mais ce choix doit être avant tout un oui au bonheur, en dépit des renoncements qu’il implique. Celui ou celle qui s’y engage, doit s’y engager parce qu’il y trouve sa joie. Il n’y a pas d’engagement de vie sans renoncements, mais toujours l’amour, la joie du don de soi, le désir de dire oui, nous font accepter les limites et les contraintes d’un choix de vie donné, les avantages étant tellement supérieurs aux renoncements. Même ces derniers sont au service de l’amour et le font grandir, l’aide à atteindre sa pleine maturité.

Oui, Dieu me demande de m’engager dans ce monde avec tout cet amour qu’il a mis en moi, car JE suis fils de Dieu!

Yves Bériault, o.p.

Jacques Leclercq : Le suprême jour de l’homme

nympheas1À la fin de son livre « Le Jour de l’homme », le P. Jacques Leclercq célèbre la Résurrection comme la suprême coïncidence du «Jour de l’homme» avec le «Jour de Dieu».  

Je suis la résurrection et la vie, dit Jésus. Qui croit en moi, fût-il mort, vivra.
Et je crois, oui, je crois qu’un jour, ton jour, ô mon Dieu,
je m’avancerai vers toi,
Avec mes pas titubants,
Avec toutes mes larmes dans mes mains,
Et ce cœur merveilleux que tu nous as donné,
Ce cœur trop grand pour nous puisqu’il est fait pour toi…
Un jour, je viendrai,
Et tu liras sur mon visage
Toute la détresse, tous les combats, tous les échecs des
chemins de la liberté,
Et tu verras tout mon péché.

Mais je sais, ô mon Dieu, que ce n’est pas grave le péché,
quand on est devant toi.

Car c’est devant les hommes que l’on est humilié.
Mais devant toi, c’est merveilleux d’être si pauvre,
Puisqu’on est tant aimé !

Un jour, ton jour, ô mon Dieu, je viendrai vers toi.

Et dans la formidable explosion de ma résurrection,
Je saurai enfin
Que la tendresse, c’est toi,
Que ma liberté, c’est encore toi.

Je viendrai vers toi, ô mon Dieu, et tu me donneras ton
visage.

Je viendrai vers toi avec mon rêve le plus fou :
T’apporter le monde dans mes bras.

Je viendrai vers toi, et je te crierai à pleine voix
Toute la vérité de la vie sur la terre.

Je te crierai mon cri qui vient du fond des âges :
« Père ! J’ai tenté d’être un Homme, et je suis ton en-
fant… »

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(Jacques Leclercq, Le Jour de l’homme,
Seuil 1976, p. 152-153) 

Paul Éluard : La mort ? L’amour, la vie

durerPour Paul Eluard, la vie est plus forte que la mort. Tel est le message de l’amour, de l’affection, de l’amitié. Par delà toute mort, il y a un monde à bâtir, un monde des hommes à bâtir « pour se comprendre et pour s’aimer»; la foi chrétienne dirait: un Royaume à faire advenir.

J’ai cru pouvoir briser la profondeur l’immensité
Par mon chagrin tout nu sans contact sans écho
Je me suis étendu dans ma prison aux portes vierges
Comme un mort raisonnable qui a su mourir
Un mort non couronné sinon de son néant
Je me suis étendu sur les vagues absurdes
Du poison absorbé par amour de la cendre
La solitude m’a semblé plus vive que le sang
Je voulais désunir la vie
Je voulais partager la mort avec la mort
Rendre mon cœur au vide et le vide à la vie
Tout effacer qu’il n’y ait rien ni vitre ni buée
Ni rien devant ni rien derrière rien entier
J’avais éliminé l’hivernale ossature
Du vœu de vivre qui s’annule.

Tu es venue le feu s’est alors ranimé
L’ombre a cédé le froid d’en bas s’est étoile
Et la terre s’est recouverte
De ta chair claire et je me suis senti léger
Tu es venue la solitude était vaincue
J’avais un guide sur la terre je savais
Me diriger je me savais démesuré
J’avançais je gagnais de l’espace et du temps
J’allais vers toi j’allais sans fin vers la lumière
Là vie avait un corps l’espoir tendait sa voile
Le sommeil ruisselait de rêves et la nuit
Promettait à l’aurore des regards confiants
Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard
Ta bouche était mouillée des premières rosées
Le repos ébloui remplaçait la fatigue
Et j’adorais l’amour comme à mes premiers jours.

Les champs sont labourés les usines rayonnent
Et le blé fait son nid dans une houle énorme
La moisson la vendange ont des témoins sans nombre
Rien n’est simple ni singulier
La mer est dans les yeux du ciel ou de la nuit
La forêt donne aux arbres la sécurité
Et les murs des maisons ont une peau commune
Et les routes toujours se croisent.
Les hommes sont faits pour s’entendre
Pour se comprendre pour s’aimer
Ont des enfants qui deviendront pères des hommes
Ont des enfants sans feu ni lieu
Qui réinventeront les hommes
Et la nature et leur patrie
Celle de tous les hommes
Celle de tous les temps.

Paul Eluard, Derniers poèmes d’amour, Seghers.

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Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Robert Desnos : Toi aussi tu viendras où je suis

gogh_oliviersLe souvenir des morts que nous aimons nous apprend peu à peu la vraie solitude. En nous apprivoisant à la perspective de notre propre mort, il fait de nous un partenaire plus vrai parmi les hommes. C’est ce que suggère ce poème délicat et mélancolique.

Aujourd’hui je me suis promené avec mon camarade.
Même s’il est mort,
Je me suis promené avec mon camarade.
Qu’ils étaient beaux les arbres en fleurs,
Les marronniers qui neigeaient le jour de sa mort.

Avec mon camarade je me suis promené.
Jadis mes parents
Allaient seuls aux enterrements
Et je me sentais petit enfant.
Maintenant je connais pas mal de morts,
J’ai vu beaucoup de croque-morts

Mais je n’approche pas de leur bord.
C’est pourquoi tout aujourd’hui
Je me suis promené avec mon ami.
Il m’a trouvé un peu vieilli,
Un peu vieilli mais il m’a dit :
Toi aussi tu viendras où je suis,
Un dimanche ou un samedi,
Moi, je regardais les arbres en fleurs,
La rivière passer sous le pont
Et soudain j’ai vu que j’étais seul.
Alors je suis rentré parmi les hommes.

(Robert Desnos, «Etat de veille. Mines de rien 1938»,
dans Destinée arbitraire. Gallimard)

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Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Anne Philippe : Oui à la mort – Oui à la vie

gogh_irisJe ne me rappelle plus le jour où pour la première fois j’ai senti que tout n’était pas irrémédiablement perdu. Est-ce un sourire d’enfant qui m’a réveillée ou un signe de tristesse démasqué là où je ne voulais pas en voir ? Un sens de la responsabilité? Avais-je enfin épuisé le désespoir?

Peut-être me suis-je simplement prise au jeu de la vie. La vérité a tant de facettes qu’il m’est impossible de préciser comment j’ai repris pied. Un jour, je me suis aperçue que j’avais cessé de n’être qu’une façade. J’existais, je respirais.

Je voulais à nouveau agir sur les événements. Lentement, je me ressaisissais et je voyais ce qui restait de moi. C’est alors que j’ai commencé à ne plus subir la solitude, mais à me laisser apprivoiser par elle…

Jamais je n’avais regardé la mort avec autant de désinvolture qu’au temps du bonheur. Vivre ou mourir m’était alors presque indifférent. A présent, la mort me préoccupait. J’y pensais en traversant la rue, en conduisant une voiture. Un rhume risquait de se transformer en congestion, un léger amaigrissement signifiait peut-être une maladie grave. Je sortais de mon engourdissement pour entrer dans ce monde à vif que j’avais redouté et où tout, je ne savais pour combien de temps, me blessait. Je me souviens de l’émotion qui m’avait saisie, Porte de la Villette, à la vue d’un camion chargé de chevaux qui allaient vers l’abattoir.

Ces condamnés, même ceux-là, me ramenaient à toi. Un soir, dans l’autobus, j’étais restée hypnotisée par une petite tête de mort en ivoire qui se balançait au bout d’une chaîne d’or ; la fille qui la portait était jolie, très jeune, les yeux faits et les lèvres pâles, mon regard arrachait sa chair pour découvrir son ossature et je voyais deux têtes de mort auxquelles se substitua celle qui me hantait (…).

Tu fus mon plus beau lien avec la vie.

Tu es devenu ma connaissance de la mort.

Quand elle viendra, je n’aurai pas l’impression de te rejoindre, mais celle de suivre une route familière, déjà connue de toi.
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Source : Anne Philippe. Le temps d’un soupir. Julliard, pp. 96-99)

Antoine de Saint-Exupéry : Ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort

monet_bassin1Saint-Exupéry a célébré ces morts d’autrefois au village, simples relais dans l’histoire d’une lignée qui, elle, ne mourait pas. Une vie avait donné fruit. Elle s’effaçait en léguant son exemple. Les fils et les filles de la ferme mûriraient à leur tour leurs enfants en même temps que leur propre mort. Mais chacun de nous, à sa place, ne peut-il pas vivre une vie donnée ?

Quand nous prendrons conscience de notre rôle, même le plus effacé, alors seulement nous serons heureux. Alors seulement nous pourrons vivre en paix et mourir en paix, car ce qui donne un sens à la vie, donne un sens à la mort.

Elle est si douée quand elle est dans l’ordre des choses, quand le vieux paysan de Provence, au terme de son règne, remet en dépôt à ses fils son lot de chèvres et d’oliviers, afin qu’ils le transmettent, à leur tour, aux fils de leurs fils. On ne meurt qu’à demi dans une lignée paysanne. Chaque existence craque à Sun tour comme une cosse et livre ses graines.

J’ai coudoyé, une fois, trois paysans, face au lit de mort de leur mère — et certes, c’était douloureux — Pour la seconde fois était tranché le cordon ombilical. Pour la seconde fois, un nœud se défaisait : celui qui lie une génération à l’autre. Ces trois fils se découvraient seuls, ayant tout à apprendre, privés d’une table familiale où se réunir aux jours de fête, privés du pôle en qui ils se retrouvaient tous. Mais je découvrais aussi, dans cette rupture, que la vie peut être donnée pour la seconde fois. Ces fils, eux aussi, à leur tour, se feraient têtes de file, points de rassemblement et patriarches, jusqu’à l’heure où ils passeraient, à leur tour, le commandement à cette portée de petits qui jouaient dans la cour.

Je regardais la mère, cette vieille paysanne au visage paisible et dur, aux lèvres serrées, ce visage changé en masque de pierre. Et j’y reconnaissais le visage des fils. Ce masque avait servi à imprimer le leur. Ce corps avait servi à imprimer ces corps, ces beaux exemplaires d’hommes. Et maintenant, elle reposait brisée, mais comme une gangue dont on a retiré le fruit. A leur tour, fils et filles, de leur chair, imprimeraient des petits d’hommes. On ne mourait pas dans la ferme. La mère est morte, vive la mère !

Douloureuse, oui, mais tellement simple cette image de la lignée, abandonnant une à une, sur son chemin, ses belles dépouilles à cheveux blancs, marchant vers je ne sais quelle vérité, à travers ses métamorphoses. Fin de l’article

(Antoine de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard, Pléiade. 1939. p. 257)

Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Homélie pour la Dédicace de la basilique du Latran

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 2,13-22.
Comme la Pâque des Juifs approchait, Jésus monta à Jérusalem.
Il trouva installés dans le Temple les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs.
Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple ainsi que leurs brebis et leurs bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs,
et dit aux marchands de colombes : « Enlevez cela d’ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. »
Ses disciples se rappelèrent cette parole de l’Écriture : L’amour de ta maison fera mon tourment.
Les Juifs l’interpellèrent : « Quel signe peux-tu nous donner pour justifier ce que tu fais là ? »
Jésus leur répondit : « Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai. »
Les Juifs lui répliquèrent : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce Temple, et toi, en trois jours tu le relèverais ! »
Mais le Temple dont il parlait, c’était son corps.
Aussi, quand il ressuscita d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent aux prophéties de l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite.

COMMENTAIRE

Frères et soeurs, cela peut sembler paradoxal, mais tous les textes bibliques en cette fête de la Dédicace de la basilique du Latran à Rome, nous parlent du Temple de Jérusalem. Quel lien peut-il bien y avoir entre ces deux lieux de culte?

Tout d’abord, dans la première lecture, nous voyons le prophète Ézéchiel, qui lors d’une vision aperçoit une source, jaillissant sous le seuil du Temple, et qui se transforme en un fleuve immense, assainissant tout ce qu’il touche. Nous sommes en 573 av. J.-C. et Ézéchiel est en exil à Babylone avec le peuple d’Israël. Alors que Jérusalem a été saccagée et le Temple détruit lors d’une guerre, la promesse d’un grand renouveau est faite à Ézéchiel : Israël retrouvera la terre promise et son Temple, d’où jaillira une source d’eau vive. Et le psalmiste qui chante Jérusalem, s’exclame au sujet du Temple : « Voici la demeure de Dieu parmi les hommes. »

Saint Paul, dans la deuxième lecture, reprend le thème du temple, en nous rappelant la nouveauté qui s’accomplit en Jésus Christ et qui fait de nous le temple de Dieu.

Nous le savons, le Temple de Jérusalem occupait une place centrale dans la vie d’Israël, mais l’action du Christ, et surtout ses paroles aujourd’hui, ouvrent des perspectives nouvelles quant à l’avenir de ce Temple. Jésus nous entraîne déjà dans son mystère pascal quand il affirme : « Détruisez ce Temple, et je le reconstruirai en trois jours ». C’est vers ce mystère que la fête de la Dédicace oriente notre regard.

Pour la petite histoire, rappelons que le Latran est une propriété à Rome où une famille noble, les Laterani, avait déjà son palais au premier siècle de notre ère. Ce lieu va prendre toute son importance quand il sera transformé en édifice religieux chrétien, sous l’empereur Constantin.

Première église à être publiquement consacrée — le 9 novembre 324 par le pape Sylvestre Ier — elle prit progressivement le nom de basilique Saint-Jean-l’Évangéliste. Cette basilique deviendra la cathédrale et le siège de l’évêché de Rome, dont le titulaire n’est autre que le pape, et elle est la première en ancienneté et en dignité de toutes les églises d’Occident. Sur le fronton de la basilique, on retrouve l’inscription suivante : « Mère et tête de toutes les églises de la ville et du monde ».En soulignant la consécration de cet édifice au culte chrétien, nous ne célébrons pas un édifice de pierre, aussi prestigieux soit-il, mais nous célébrons le Seigneur lui-même et son Église à travers cette basilique qui portait à l’origine le nom de « Saint Sauveur ». Quand le pape Sylvestre dédicace cette basilique, il l’offre avant tout aux chrétiens et aux chrétiennes de Rome, afin que ces derniers puissent y naître à la foi et y grandir, y offrir un culte vivant et ainsi faire Église. C’est dans cette basilique, la première en importance au monde, qu’on y trouve le plus ancien baptistère de Rome.

Cette fête de la Dédicace nous invite à contempler et à célébrer le mystère de l’Église. Elle nous rappelle que nous formons un temple spirituel dans le Christ et qu’il nous faut, comme le dit une vieille expression du Moyen Âge, placer l’ancre de notre espérance au ciel avec lui. C’est pourquoi nous ne devons pas avoir peur face à l’avenir en dépit du contexte de précarité et de menaces auquel font face nos institutions religieuses et nos églises aujourd’hui.

Cette fête nous invite à regarder au-delà de nos fragilités, au-delà des pierres et de l’aspect matériel de nos églises, et à contempler tout le chemin parcouru depuis la première annonce de l’évangile, depuis la création des premières communautés chrétiennes, et dont nous sommes les héritiers.

Le Temple de Jérusalem préfigurait la venue d’un temps nouveau où l’humanité se verrait invitée à rendre à Dieu un culte en esprit et en vérité. C’est cette réalité que la Dédicace de la basilique du Latran célébrait lors de sa consécration au coeur même de la capitale de l’Empire romain. Et le souvenir de cet événement historique doit orienter notre regard vers la réalité spirituelle qu’est l’Église, qui est faite des pierres vivantes que nous sommes, qui est construite sur le fondement solide qu’est le Christ, avec qui nous formons un seul Corps. Trop souvent nous parlons de l’Église comme d’un corps étranger, extérieur à nous-mêmes, alors que l’Église c’est nous avant tout, nous tous ensemble avec le Christ.

Quel que soit le lieu où les chrétiens et les chrétiennes se réunissent, de la chapelle la plus pauvre à la cathédrale la plus majestueuse, c’est toujours la vie même du Christ qui est reçue et célébrée par les fidèles, et ce à toutes les époques, même à la nôtre, dans tous les empires.

C’est le prêtre orthodoxe Alexandre Men, assassiné en Union soviétique en 1990, alors qu’il se rendait célébrer la Liturgie dominicale, qui affirmait dans une homélie :

Le christianisme n’en est qu’à ses débuts. Son « programme », appelons-le ainsi, est prévu pour des millénaires… Le christianisme est ouvert sur tous les siècles, sur le futur, sur le développement de toute l’humanité. C’est pourquoi il est capable de renaître constamment. Au fil de son histoire, il peut traverser les crises les plus pénibles, se trouver au bord de l’extermination, de la disparition physique ou spirituelle, mais à chaque fois il renaît. Non pas parce qu’il est dirigé par des personnes exceptionnelles – ce sont des pécheurs comme tout le monde -, mais parce que le Christ lui-même a dit : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Le Seigneur n’a pas dit : « Je vous laisse tel ou tel texte, que vous pouvez suivre aveuglément. » […] Non, le Christ a dit : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde. » Il n’a pas parlé de quelques écrits, de Tables de la Loi, de certains signes et symboles particuliers. Il n’a rien laissé de tel, mais il s’est laissé lui-même, lui seul. 1

Frères et soeurs, cette fête de la Dédicace de la basilique du Latran nous fait contempler le Christ Sauveur et son Église, la véritable « demeure de Dieu parmi les hommes ». Cette fête nous rappelle aussi qu’un jour nous avons été baptisés dans cette eau vive jaillissant du côté de Jésus en croix, et qu’il nous appartient maintenant de faire grandir avec Lui son Corps qui est l’Église. Que ce soit là notre joie et notre consolation. Amen.

Yves Bériault, o.p.

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1- Alexandre Men. Le christianisme ne fait que commencer. Cerf, coll. « Le sel de la Terre », 1996, p. 253

Fredo Krumnowe : Recevoir de Dieu la vie et la mort

gogh_cypres-1Fredo Krumnow, militant ouvrier, atteint d’un cancer, écrit à une amie en janvier 1974. il est en plein cœur de sa maladie. Il mourra quatre mois plus tard. Avec une sérénité poignante, il dit à la fois sa lutte, son goût de la vie et, en grande humilité, son acceptation de la mort. Il nous apprend qu’il faut vivre et mourir dans l’aujourd’hui de Dieu.

Pour ma part, j’engage cette nouvelle année dans la foi et dans la joie. Cette période de maladie est pour moi un temps de grâce. Elle me fait vivre en plus grande harmonie avec moi-même et le Dieu en qui je crois et d’une façon plus intense que jamais. Bien sûr, ces derniers neuf mois ont été durs. Il n’y a pas de maladie sans souffrance et il faut la porter avec patience. Il n’y a pas de lutte sans difficultés et celle que je mène contre la maladie n’est pas facile. Mais comme toute lutte, elle est exaltante. (…)

La mort ne m’inquiète plus. Si elle vient, ce sera la volonté de Dieu et mon passage de ce monde à l’autre état hors du temps et de l’espace n’a pas plus d’importance que celui de tout homme et de toute femme qui passe dans l’au-delà, qu’il s’agisse du Vietnamien tué par une guerre insensée, du Chilien fusillé, de l’enfant du Sahel qui meurt de faim, des trente et un morts massacrés sur l’aérodrome de Rome, du copain ou de l’inconnu qui meurt sur la route ou de celui ou celle qui trépasse dans son lit.

Je vis déjà dans la main toute-puissante, la main amoureuse de Dieu. Cela me met beaucoup de paix dans le cœur et l’esprit. Je vis chaque jour qui vient comme un merveilleux don de Dieu et cela remplit intensément ma vie que d’apprécier à sa vraie valeur un rayon de soleil, de goûter pleinement une pomme de terre en robe de chambre, de découvrir admiratif toutes les richesses de la vie. Et cela est merveilleux…

(Lettre à une amie, janvier 1974)
Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Julos Beaucarne : L’amour plus fort que la mort et la haine

morisot_parcDans son métier de chanteur-poète, Julos Beaucarne était secondé par sa femme, Louise-Hélène. Le 2 février 1975, un déséquilibré l’a poignardée. Après ce drame épouvantable, Julos a écrit à ses amis, au cours de la nuit même qui a suivi la mort de sa femme, la lettre que voici:

Amis bien-aimés,

Ma Loulou est partie pour le pays de l’envers du décor, un homme lui a donné neuf coups de poignard dans sa peau douée. C’est la société qui est malade, il nous faut la remettre d’aplomb et d’équerre par l’amour et l’amitié et la persuasion. C’est l’histoire de mon petit amour à moi, arrêté sur le seuil de ses trente-trois ans. Ne perdons pas courage, ni vous ni moi. Je vais continuer ma vie et mes voyages avec ce poids à porter en plus et mes deux chéris qui lui ressemblent.

Sans vous commander, je vous demande d’aimer plus que jamais ceux qui vous sont proches ; le monde est une triste boutique, les cœurs purs doivent se mettre ensemble pour l’embellir, il faut reboiser l’âme humaine. Je resterai sur le pont, je resterai un jardinier, je cultiverai mes plantes de langage. A travers mes dires vous retrouverez ma bien-aimée ; il n’est de vrai que l’amitié et l’amour. Je suis maintenant très loin au fond du panier des tristesses. On doit manger chacun, dit-on, un sac de charbon pour aller en paradis. Ah ! comme j’aimerais qu’il y ait un paradis, comme ce serait doux les retrouvailles.

En attendant, à vous autres, mes amis de l’ici-bas, face à ce qui m’arrive, je prends la liberté, moi qui ne suis qu’un histrion, qu’un batteur de planches, qu’un comédien qui fait du rêve avec du vent, je prends la liberté de vous écrire pour vous dire ce à quoi je pense aujourd’hui : je pense de toutes mes forces qu’il faut s’aimer à tort et à travers. Fin de l’article

Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Rainer-Maria Rilke : « Seigneur, donne à chacun sa propre mort »

monet_nympheasHeureux qui peut mûrir sa mort, comme un arbre, jour après jour, de la fleur du printemps au fruit que l’automne ensoleille et qui se détache enfin comme on se donne. Ainsi prie le poète Rainer-Maria Rilke.

Seigneur, donne à chacun sa propre mort,
Enfantée de sa propre vie,
Où il connut l’amour, un sens et la détresse.
Nous ne sommes nous-mêmes que la feuille et l’écorce.
La grande mort que chacun porte en soi,
Elle est le fruit sur lequel tout s’ordonne (…)

Seigneur, accorde-nous le savoir et la force
D’ouvrir et de lier nos vies en espaliers
Pour lesquels fleurira un printemps plus précoce.
Car ce qui fait la mort étrange et difficile,
C’est qu’au lieu de la nôtre arrive l’imprévue,
— L’authentique, la vraie n’ayant pas su mûrir (…)
Ressuscite pour l’homme en son cœur la merveille
De l’enfance éblouie et les contes secrets,
Comme aux primes années où la pensée s’éveille.
Et donne-lui alors de veiller jusqu’à l’heure
Où il enfantera une Mort souveraine,
Comme un parc murmurant ou comme un voyageur
Retour d’une contrée lointaine.

Source : Rainer-Maria Rilke, Le livre de la pauvreté et de la mort, 1906 trad. Les Quatre Saisons, Prières pour chaque jour de l’année, Desclée-Mame.

Saint- Augustin : Ne pleure pas si tu m’aimes

gogh_cypres-1Si tu savais le don de Dieu et ce qu’est le ciel,
Si tu pouvais d’ici entendre le chant des anges et me voir au milieu d’eux,

Si tu pouvais voir se dérouler sous tes yeux les horizons et les champs éternels, les nouveaux sentiers où je marche,

Si un instant tu pouvais contempler comme moi la Beauté devant laquelle toutes les beautés pâlissent …

Quoi ? Tu m’as vu, tu m’as aimé dans le pays des ombres, et tu ne pourrais ni me voir, ni m’aimer encore dans le pays des immuables réalités ?

Crois-moi, quand la mort viendra briser tes liens comme elle a brisé ceux qui m’enchaînaient, et quand un jour que Dieu connaît, et qu’Il a fixé, ton âme viendra dans le ciel où l’a précédée la mienne, ce jour-là tu reverras Celui qui t’aimait et qui t’aime encore, tu retrouveras Son cœur, tu en retrouveras les tendresses épurées…

A Dieu ne plaise qu’entrant dans une vie plus heureuse, infidèle aux souvenirs et aux vraies joies de mon autre vie, je sois devenu moins aimant !

Tu me reverras donc, transfiguré dans l’extase et le bonheur, non plus attendant la mort, mais avançant d’instant en instant avec toi, qui me tiendras la main, dans les sentiers nouveaux de la Lumière et de la Vie, buvant avec ivresse aux pieds de Dieu un breuvage dont on ne se lasse jamais et que tu viendras boire avec moi …

Adieu des parents à une petite Claire

Voici une série de témoignages à l’occasion du mois de novembre où nous rappelons tout particulièrement nos défunts à notre souvenir.

monet_vertheuilQuelle grâce ont reçue les parents de la petite Claire, décédée à huit mois, pour parler ainsi de sa mort !

Alors comme cela, tout doucement, tranquillement, sans prévenir, tu es partie, Claire, pour suivre la route des Rois Mages peut-être. Aussi simplement que tu regardais, que tu souriais, tu es partie sans que cela pose pour toi le moindre problème. C’est pour nous, qui ne comprenons rien, qui sommes aveugles la plupart du temps que cela en pose. Mais, ma merveille, nous t’avons connue, aimée, tu nous as aimés pendant huit mois et ça, c’est le plus beau cadeau que tu nous aies fait, ta présence, tes sourires, ta joie de vivre, tes regards, ta paix.

Nous l’avons dit et redit, combien de fois (?), combien tu étais apaisante et comme tu nous faisais du bien, différemment suivant les moments. Tes cris de joie en découvrant la marche à quatre pattes, la joie de te retourner, sur le dos, sur le ventre, d’attraper les objets que tu voyais. Ta présence contemplative, le plaisir que tu avais à être dans les bras, caressant nos joues, attrapant le nez, le menton en prenant tes biberons, ce besoin, tout en te nourrissant, de plonger ton regard dans celui qui te tenait et de toucher en même temps. Toute petite déjà, tu nous as fait comprendre que tu aimais t’« acagnarder », être blottie, enfoncer ta tête dans le creux d’une épaule et ne pas bouger comme pour sentir plus intensément. Ton attitude, cet appel de ton regard nous a toujours obligés à en faire autant avec toi, à nous plonger aussi dans ton regard, où nous avons, nous tous, tous ceux qui t’ont connue, puisé la paix.

Cette paix, elle émanait, rayonnait de toi après ton départ. Tu n’as jamais été aussi belle, mystérieusement. Quelle splendeur, quelle paix, quelle beauté bienfaisante et nue, là, comme ça, toute simple, confiante et abandonnée, se montrant à qui voulait te voir. Toi, Claire, la paix.

Tu nous la donnes, tu n’as pas cessé de nous la donner, pour toi, c’est tout simple, j’en suis sûre, ton visage nous l’a dit d’une façon certaine, on ne peut en douter.

Tu es bien maintenant, tu avais tout compris, tu as tout à nous apprendre à nous, lourds, pesants, aveugles. Tu es notre messager là-haut, et tu y es bien, si bien, tu nous l’as dit. Et puis tu n’y es pas seule, tu y as été accueillie, et rudement bien, ils ont été contents que tu viennes les rejoindre, leur parler de nous. Grâce à toi, nous voilà différents, nous sommes devenus, tous, comme des arbres qui ont maintenant des racines en l’air, le chemin est tracé maintenant, nous sommes unis, reliés à tous. Quel cadeau !

Tu réconcilies les vivants de ce monde avec ceux qui l’ont déjà quitté et tu réconcilies les vivants entre eux. Nous ne sommes plus entourés que par l’amour, la sympathie. Tu nous apprends à mieux vivre. Tu avais tout compris, tu nous le disais avec ton regard, tes caresses, mais nous ne voyions sans doute pas assez, pas autant qu’il l’aurait fallu.

Tu as pris les grands moyens, certes, mais tu sais, on a bien compris ton message, « aimez-vous ». On va essayer de ne pas être triste, on essaie, on y parvient par moments, mais pas toujours. Tu nous pardonnes et tu nous aides. C’est merveilleux, tu sais, tu n’auras fait que du bien, un bien immense que nous ne mesurons pas, mais qui vient sans cesse, avec ta douceur. On a de la chance de t’avoir connue et que tu sois sortie de nous.

Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Homélie pour la commémoration des fidèles défunts

98766ec19ecf9f67160d0e7377ab7d97Il y a dix ans je perdais un bon ami qui s’appelait Stéphane. Il avait 38 ans. J’avais béni son mariage, baptisé ses deux enfants. En moins de six semaines. il mourut d’un cancer fulgurant et sans pardon. La lettre qui suit est celle que j’ai fait parvenir à tous ceux et celles qui le connaissaient afin de les soutenir dans cette épreuve. Cette lettre garde toute son actualité, je crois, en ce jour de la commémoration des fidèles défunts.

Chers amis, chers frères et soeurs dans le Christ,

Je tenais à vous écrire suite à l’épreuve de la perte de notre ami Stéphane afin de vous partager ma conviction face à une telle confrontation avec la mort d’un proche. Je ne voudrais pas que cette épreuve nous laisse sans espérance.

Nous avons tous prié intensément pour la guérison de Stéphane, au point où il peut sembler légitime de se demander pourquoi Dieu n’a pas répondu à notre prière. Serait-il sourd? La prière a-t-elle vraiment un sens dans une telle épreuve où la fin semble inévitable? Voilà des questions que je me suis posées tout comme vous sans doute.

J’ai eu l’occasion de voir Stéphane à quelques reprises pendant sa maladie et j’étais en contact téléphonique avec lui tous les jours. Il m’avait demandé de le faire parce qu’il voulait s’assurer qu’on le soutienne spirituellement et que l’on prie pour lui. Il est donc normal de se demander si nous avons échoué.

Et où était Dieu dans tout cela? Nous lui avons crié : « Seigneur, ton ami est malade », comme l’a fait la sœur de Lazare, et aujourd’hui nous avons envie de lui dire avec le psalmiste : « Cela ne te fait-il rien de nous voir mourir? »

Mais d’entrée de jeux, je dois vous dire que mon espérance est ailleurs maintenant et ma compréhension de l’efficacité de la prière a été profondément transformée par cette épreuve de la mort de Stéphane. Je pensais savoir bien des choses sur la vie de foi. N’est-ce pas normal quand on a fait de la théologie et que l’on a beaucoup lu? Mais il n’y a rien comme l’expérience de la prière poussée dans ses derniers retranchements pour nous en faire saisir un peu mieux la dynamique. C’est cela que j’aimerais maintenant vous partager. Je le ferai en trois points qui correspondent aux trois étapes du processus que j’ai vécu dans cet accompagnement de Stéphane, notre frère dans la foi.

1- Tout d’abord, devant la maladie qui semblait progresser inéluctablement après seulement deux semaines, j’ai saisi tout à coup qu’une des fonctions de la prière n’était pas l’exaucement à tout prix, ce que je savais déjà, mais que la prière avait aussi pour fonction de porter l’autre devant Dieu. Alors que ma prière se faisait insistante pour que le Seigneur guérisse Stéphane, j’ai compris que ma prière avait aussi comme fonction de le soutenir, de veiller avec lui. Comme si Dieu me demandait de le laisser habiter ma prière afin qu’à travers moi Il soutienne Stéphane dans sa souffrance. Une invitation à veiller avec l’ami malade dans la prière, à porter avec lui sa douleur, à penser très souvent à lui et à le confier à chaque fois au Seigneur.

C’est comme si un nouvel éclairage sur la prière m’avait été donné. Il ne suffit pas de dire « Seigneur, Seigneur ». Il faut aussi veiller avec lui à Gethsémani, le Gethsémani de toutes les souffrances humaines. C’est là quelque chose qui demande bien plus de temps que la simple demande de guérison au Seigneur dans une formule rapide et toute faite. C’est plus engageant aussi, plus fatiguant, plus coûteux. Écouter un ami qui souffre prend du temps. Prier pour lui aussi. Peut-être est-ce là le vrai sens de la prière d’intercession… Et en ce sens je ne doute plus que les proches de Stéphane l’aient soutenu de leur prière et aient porté avec lui une part de son fardeau. Cela a été là pour moi une forme de découverte. Jamais je n’avais vécu aussi profondément cette dimension de la prière, le « prier toujours » dont parle Jésus, où l’on se tient devant Dieu pour le monde.

2- Mais il y a plus. Cette prière d’intercession est avant tout d’ordre spirituel. Des adeptes du New Age ou de la « pensée positive » parleraient ici « d’énergies », mais c’est là une simplification réductrice de la prière chrétienne. Nous prions avec le Christ, nous formons le Corps de Christ et c’est dans cette communion que notre prière a rejoint Stéphane. J’ai découvert que la prière avait cette capacité d’amener l’autre à s’engager davantage sur le chemin de lumière que nous a ouvert le Christ. J’ai senti Stéphane se transformer peu à peu, devenir de plus en plus spirituel face à sa maladie, ce qui m’a été confirmé par sa mère. Tous ceux et celles d’entre vous qui le connaissent bien reconnaîtront que Stéphane n’était pas du genre à livrer aux autres ses émotions spirituelles. Et pourtant à chaque fois que je parlais de prière avec lui, de la foi en Dieu, ou lorsque nous avons célébré le sacrement des malades, je l’ai senti s’extasier au point où sa mère me confiait le jour des funérailles qu’elle avait eu le sentiment que plus l’on priait pour Stéphane et plus elle sentait qu’il lui échappait, comme s’il se rapprochait de plus en plus de Dieu.

Je me souviens de ma dernière visite à Stéphane. Il était très faible, mais gardait toujours son sens de l’accueil et de l’attention à l’autre. À un moment donné, il m’a demandé d’accrocher au mur le crucifix que sa mère lui avait apporté le jour même. Il avait hâte qu’il soit en place afin qu’il puisse le regarder. Une fois le crucifix mis au mur, Stéphane l’a regardé en silence pendant au moins une minute avec un regard lumineux, où semblait transparaître une grande joie. Il avait le regard des grands contemplatifs et je ne pouvais que rester là en silence, à la fois gêné et ému d’être le témoin d’une aussi grande ferveur chez lui. Je crois que la prière de tous ceux et celles qui ont prié pour lui a amené Stéphane à entrer encore plus avant dans cette foi en Jésus-Christ qui était la sienne et c’est sans doute là le vrai miracle, celui auquel je ne m’attendais pas.

3- Enfin, je crois que nos prières pour Stéphane nous ont aussi touchés et transformés. Comme dit le psalmiste : « tout comme la pluie du Seigneur ne retourne pas au ciel, après être tombée sur la terre, sans l’avoir transformée », notre prière pour Stéphane nous a rapprochés non seulement de lui, mais, plus fondamentalement, elle nous a rapprochés de Dieu. Nous sortons grandis spirituellement de cette épreuve : notre relation à Stéphane en est à jamais transformée, ainsi que notre vision de la vie et de la mort, de nos liens d’amitiés et de nos liens familiaux. Nous avons touché d’un peu plus près ce que signifie la communion des saints.

Mais il ne s’agit pas ici simplement d’une expérience d’ordre intellectuel. Spirituellement, la prière nous a ouverts un peu plus au mystère de la vie et elle a agrandi cette brèche en nos cœurs par laquelle l’Esprit du Seigneur peut nous inspirer et nous guider afin que nous découvrions le vrai sens des choses. Fondamentalement, la prière pour le prochain ne peut que bonifier celui ou celle qui prie, car cette personne s’ouvre à l’action de Dieu dans le monde et dans sa vie.

Voilà ma réflexion. Je ne veux pas m’étendre davantage, mais je trouvais important de partager ces choses avec vous, car nous sommes tous engagés dans une même aventure, l’aventure d’une vie aux prises avec le mal et la mort, conséquences du péché. Dieu est présent à chacun et chacune de nous et nous ne devons pas douter de son amour et de son souci pour nous. Si nous avons la foi, il nous faut alors faire preuve d’une confiance absolue. Jésus-Christ ne vient pas lever les épreuves de la vie comme par magie, mais il vient plutôt nous aider à combattre par la foi, la prière et l’amour fraternel.

Jésus est venu nous apprendre à lutter et il continue de lutter avec nous. Voilà ce que Dieu fait pour nous. L’enjeu ici-bas n’est pas de vivre le plus longtemps possible, mais de vivre comme des hommes et des femmes spirituels appelés à la vie éternelle. Je crois que c’est l’exemple que Stéphane nous laisse et je crois que nos prières l’ont aidé dans ce passage. Désormais, il est mystérieusement imbriqué à la trame la plus secrète de nos vies.

Yves Bériault, o.p.