Homélie pour la fête de la Toussaint

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Quand Jésus vit la foule, il gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent. Alors, ouvrant la bouche, il se mit à les instruire. Il disait :
« Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux !
Heureux les doux : ils obtiendront la terre promise !
Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés !
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés !
Heureux les miséricordieux : ils obtiendront miséricorde !
Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu !
Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu !
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux !
Heureux serez-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux ! »

 lastjudgement3700

COMMENTAIRE

L’Halloween qui est fêtée ce weekend est l’envers de la Toussaint. C’est sa caricature, c’est le culte de l’horreur et de la mort. Sans que cela soit dit, cette fête cherche à exorciser nos peurs, surtout celle de la mort. Mais le plus tragique, c’est que c’est une fête qui est sans espérance, qui célèbre le côté le plus sombre de l’existence humaine. L’Halloween c’est l’antithèse d’une fête chrétienne.

Nous, ce que nous célébrons aujourd’hui c’est la fête de la Toussaint, la fête des disciples du Christ qui nous précèdent au ciel, et qu’on appelle des saints et saintes. Ils sont pour nous des exemples parce qu’ils ont pris au sérieux l’évangile, ils se sont mis à la suite du Christ avec passion et radicalité, ils n’ont pas eu peur de compromettre leur sécurité, leur bien-être, et même leur vie au nom de l’évangile. À l’inverse de l’Halloween, la Toussaint est une fête lumineuse, pleine d’espérance, qui nous invite à nous réjouir et à contempler le magnifique album de famille des saints et des saintes.

Qu’ils sont beaux ces témoins de l’amour, ces témoins d’un Dieu qui ne cesse de nous aimer malgré nos fragilités. À travers tous ces visages bien-aimés de l’Église, connus ou inconnus, Dieu nous révèle combien Il a besoin de nous, Lui qui nous attend de toute éternité à ce rendez-vous de la patience, qui ne désespère jamais de nous. Sa hâte à se faire connaître se lit dans cette gloire qui revêt le visage des saints et des saintes. Tout comme des miroirs lumineux, ils sont le reflet de l’amour infini de Dieu pour ses enfants. Et tant que nous sommes de ce temps, Dieu cherchera toujours, à travers les battements d’une vie humaine, à se faire proche de nous. Dieu veut avoir besoin de nous! Et il n’a de cesse de nous chercher et de se dire tout particulièrement à travers la vie des saints, à travers chacune de nos vies.

L’Église nous propose sans cesse des modèles de la suite du Christ à travers ceux et celles que l’on appelle les saints. Mais ils ne représentent que la fine pointe de tous ceux et celles qui leur ressemblent, et que l’histoire a gardés dans l’anonymat, mais qui aujourd’hui sont célébrés eux aussi.

Pourquoi fêter les saints? C’est le dominicain Fra Angelico, dans une fresque célèbre, qui représente les saints et les saintes au ciel, exécutant une danse mystique, où on les voit faire une ronde avec les anges au son des instruments de musique. La fête de la Toussaint nous donne de contempler cette réalité qui nous dépasse, et qui pourtant nous attend, et qu’on appelle la communion des saints.

Pourquoi fêter les saints? Tout d’abord pour rendre grâce à Dieu qui ne cesse de veiller sur notre monde en se communiquant à nous, en se disant à nous par l’entremise d’une vie humaine, reflet de son amour, de sa bonté et de sa miséricorde. Tels sont les saints et les saintes, nos amis.

Nous fêtons aussi la Toussaint pour nous rappeler notre vocation à nous tous, pour nous rappeler que le monde a toujours besoin de la présence d’hommes et de femmes qui portent dans leur vie la marque du Christ.

Depuis la résurrection, la suite de Jésus s’est traduite dans l’existence de millions et de millions de personnes, toutes aussi différentes les unes que les autres, et cette suite a pris le visage de ces personnes, car nous sommes le Corps du Christ, nous sommes le visage du Christ pour ce temps qui est le nôtre.

Chacun et chacune de nous ici sont appelés à incarner cette suite d’une manière unique, qui nous est propre. Notre suite du Christ sera originale, à notre couleur, où elle ne sera pas. Et chacun de nous a à écrire sa propre page d’évangile, sa propre histoire sainte. Cela n’est pas au-delà de nos forces, puisque Dieu lui-même nous y appelle, et nous en donne les moyens.

Être chrétien, être saint, c’est vivre l’Évangile là où la vie nous entraîne; c’est vivre l’Évangile dans nos choix de vie et nos engagements, pour le meilleur et pour le pire. La sainteté du quotidien, loin d’être excentrique, est tout simplement la synthèse des ressources et des talents que nous portons, marqués par l’empreinte de l’évangile, de notre foi au Christ et de son Esprit qui nous habite.

Le mot « sainteté » peut faire peur quand on considère comment il s’est traduit dans la vie de ceux et celles que l’on nous propose comme modèles de sainteté. Mais la sainteté dont je parle ici n’est pas surtout celle des cimes abruptes, où très peu de personnes s’aventurent, mais avant tout la sainteté quotidienne, pour tous, qui n’est pas moins héroïque quand c’est là que le Christ nous appelle.

C’est le moine Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine, assassiné avec six de ses frères trappistes, qui écrivait à l’occasion de la messe du Jeudi saint, un an avant sa mort : « Prendre un tablier comme Jésus, cela peut être aussi grave et solennel que le don de sa vie… Vice-versa, donner sa vie peut être aussi simple que de prendre un tablier », le tablier du service, le tablier du don de soi, généreux et sans calcul, parce que l’amour est à ce prix!

La fête de la Toussaint vient nous rappeler que le Seigneur nous entraîne à sa suite, soutenus par ces innombrables témoins qui nous précédent, et qui maintenant nous accompagnent de leur prière, afin que nous vivions nous aussi de l’esprit des béatitudes, afin qu’un jour nous participions nous aussi à cette danse mystique, à cette gloire éternelle où les saints et les saintes nous attendent avec le Christ :

Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux !
Heureux les doux : ils obtiendront la terre promise !
Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés !
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés !
Heureux les miséricordieux : ils obtiendront miséricorde !
Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu !
Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils et filles de Dieu !
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux !
Heureux serez-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux.

Yves Bériault, o.p.

30e Dimanche du temps ordinaire. Année A.

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 22,34-40.

Les pharisiens, apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux sadducéens, se réunirent,
et l’un d’entre eux, un docteur de la Loi, posa une question à Jésus pour le mettre à l’épreuve :
« Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? »
Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit.
Voilà le grand, le premier commandement.
Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Tout ce qu’il y a dans l’Écriture – dans la Loi et les Prophètes – dépend de ces deux commandements. »

COMMENTAIRE

« Tout ce qu’il y a dans l’Écriture – dans la Loi et les Prophètes – dépend de ces deux commandements ». Nous sommes au coeur de l’enseignement de Jésus dans cette controverse avec les Pharisiens qui lui demande : « Quel est le plus grand commandement ? »

C’est une question piège et les adversaires de Jésus le savent bien. Mais où est le piège ? Il faut savoir qu’à l’époque de Jésus la tradition juive a répertorié 613 préceptes : 365 d’entre eux sont des interdits et correspondent aux 365 jours de l’année, car le Seigneur doit être présent dans nos vies chaque jour de l’année. Et il y a 248 propositions, les choses qu’il faut faire et qui correspondent aux 248 composants du corps humain tels que répertoriés à cette époque, car c’est la totalité de la personne qui doit être saisie par Dieu.

Cette multitude de préceptes donnait lieu à de vifs débats dans les écoles rabbiniques. Certains avançaient que le plus grand commandement était le sabbat, alors que, peu de temps avant Jésus, Hillel, un rabbin célèbre, donnait la réponse suivante à la question du plus grand commandement : « Ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse, ne le fais pas non plus à ton prochain. C’est là toute la Loi. Le reste n’est que commentaire. »

La position que choisit Jésus est originale. Non pas que les deux commandements soient nouveaux. Ils sont connus et ils sont considérés comme fondamentaux. Mais Jésus les relie ensemble au point où l’on ne peut plus les détacher l’un de l’autre. Pourtant l’amour de Dieu et du prochain étaient clairement affirmés dans la tradition juive et trois fois par jour l’on répétait dans la prière le premier commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de tout ton être et de tout ton esprit ». Ce qui est nouveau dans la réponse de Jésus, c’est sa manière de relier les deux commandements qui apporte du neuf.

Tout d’abord, Jésus nous parle bien d’un premier commandement et d’un second commandement. Il ne dit pas qu’il y a deux commandements d’égale importance. Mais il dit qu’il y a un premier commandement, le plus grand, et qu’il y en a un second, qui lui est semblable. Et c’est cette insistance qui nous importe ici. Car le point d’affrontement que rencontre Jésus avec ses adversaires ne porte pas tant sur l’amour pour Dieu, mais sur la place qu’il faut faire au prochain.

Jésus, que l’on accuse de se faire proche des pécheurs et des publicains, répond à ses adversaires que le commandement de l’amour du prochain n’est pas à mettre dans le catalogue général des 613 préceptes, mais que ce commandement vient tout juste à la suite du premier et grand commandement, qu’il lui est semblable et donc indissociable. C’est là une rebuffade à tous ces docteurs de la Loi, qui prétendent dicter aux autres comment vivre leur foi en Dieu, tout en ne cessant d’inventer des préceptes d’exclusion qu’ils font peser sur les épaules des gens. À cela, Jésus répond que l’amour est premier. De l’amour de Dieu, qui est le fondement de toute vie, découle nécessairement l’amour du prochain.

Si Jésus rattache ces deux commandements l’un à l’autre, c’est qu’il sait combien il nous est facile de les détacher l’un de l’autre. Certains vont préférer l’amour de Dieu à l’amour du prochain et l’on sait combien le Nouveau Testament porte un dur jugement sur cette attitude, saint Jean allant même jusqu’à traiter de menteurs ceux et celles qui disent aimer Dieu et qui n’aiment pas leur prochain.

Quant à ceux qui reconnaissent comme prioritaire dans leur vie l’amour du prochain, et pour qui l’amour de Dieu leur semble quelque chose d’abstrait ou secondaire, l’on serait tenté de croire qu’ils sont déjà plus près de l’Évangile, que c’est sûrement là une façon d’aimer Dieu, et ce n’est pas faux, car les chrétiens et les chrétiennes prennent au sérieux l’affirmation de saint Jean qui dit que « Dieu est amour ». Mais plusieurs inversent la proposition et croient que « l’amour c’est Dieu », qu’il suffit d’aimer pour être croyants. À ces personnes Jésus dirait : « tu n’es pas loin du Royaume, mais il te manque encore quelque chose pour être véritablement croyant, la rencontre du Dieu Vivant! »

L’expérience spirituelle à laquelle Jésus nous invite, en accord avec toute la Bible, c’est à la fois l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Jamais l’un sans l’autre. Car l’amour du prochain a sa source en Dieu, et l’amour de Dieu, l’amitié avec Dieu, ne peuvent que nous faire grandir dans l’amour. C’est là le chemin royal qui nous ouvre à l’amour du prochain.

Cela me peine toujours quand je rencontre des personnes qui disent vouloir croire, mais qui n’y parviennent pas. Tout ce que je peux leur répondre c’est que l’expérience de la foi en Dieu implique un saut dans l’inconnu, de la même manière que nous n’hésiterions pas à appeler au secours si l’on se perdait en forêt, espérant que quelqu’un nous entende. La vie n’est-elle pas suffisamment porteuse de sens pour qu’une personne ose prendre ce risque de demander à Dieu de se faire connaître?

Il y a bien des cheminements dans la vie de foi et chacun est unique, comme le sont chacun et chacune d’entre nous. Mais il nous faut bien admettre que si certaines personnes semblent être tombées dans l’eau bénite dès leur tendre enfance, pour qui la foi ne semble jamais avoir fait défaut, la plupart d’entre nous doivent chercher de manière plus laborieuse, la foi en Dieu n’étant jamais quelque chose d’évident ou de facile. Non pas que Dieu se refuse à nous, mais parfois notre histoire personnelle, nos difficultés ou nos échecs nous font fermer la porte à ce Dieu qui sans cesse nous visite. Pourtant, tous sont appelés à le connaître et à l’aimer. Dieu n’est pas chiche et il n’a pas de préférés. Ou s’il en a, comme nous le voyons dans les évangiles, ce sont toujours ceux et celles qui sont les plus loin de lui. Voilà une bonne nouvelle n’est-ce pas.

La foi en Dieu est une richesse incomparable dans une vie, mais il est facile aussi de la perdre si l’on n’en prend pas soin. C’est pourquoi il nous faut toujours demander à Dieu la grâce de le connaître et de l’aimer, de tout son coeur, de toute son âme et de tout son esprit, ainsi que la grâce d’aimer le prochain comme soi même. C’est dans un tel acte de foi que Dieu peut mystérieusement se révéler à nous, et ouvrir nos coeurs à la grande réconciliation avec nos frères et nos soeurs en humanité. Car aimer Dieu et aimer le prochain comme soi-même, voilà l’essentiel de notre vie sur terre. C’est là que se trouve le véritable bonheur

Frères et soeurs, en nous rassemblant pour cette eucharistie nous faisons acte de foi, mais aussi nous demandons à Dieu de nous maintenir dans cette foi et de nous y faire grandir. Car on ne peut se donner la foi à soi-même, on ne peut que la désirer toujours, la demander, l’espérer humblement avec confiance quand elle nous échappe. Et toujours, Dieu qui est fidèle répondra ! Telle est notre foi en Lui. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Le discours de clôture du Synode du Pape en intégralité

1583209_Articolo(RV) Le 18 octobre 2014, le Pape François a prononcé un discours lors de la 15e Congrégation générale du Synode extraordinaire sur la famille. Cette intervention est venue clore deux semaines de discussions entre évêques du monde entier. Vous pouvez retrouver ci-dessous l’intégralité du discours du Pape, selon une traduction en français réalisée par la Secrétairerie d’Etat du Vatican.

« Eminences, Béatitudes, Excellences, frères et sœurs,

Le cœur empli de reconnaissance et de gratitude je voudrais rendre grâce, avec vous, au Seigneur qui nous a accompagnés et nous a guidés ces derniers jours, avec la lumière de l’Esprit Saint !

Je remercie de tout cœur Monsieur le cardinal Lorenzo Baldisseri, secrétaire général du synode, S.Exc. Mgr Fabio Fabene, sous-secrétaire, et avec eux je remercie le rapporteur, le cardinal Peter Erdő, qui a énormément travaillé, même lors des jours de deuil en famille, et le secrétaire spécial S.Exc. Mgr Bruno Forte, les trois présidents-délégués, les greffiers, les consulteurs, les traducteurs et les anonymes, tous ceux qui ont œuvré avec une vraie fidélité dans les coulisses et un dévouement total à l’Eglise et sans trêve : merci beaucoup !

Je vous remercie également tous, chers pères synodaux, délégués fraternels, auditeurs, auditrices et assesseurs pour votre participation active et fructueuse. Vous serez dans mes prières, et je demanderai au Seigneur de vous récompenser par l’abondance de ses dons de grâce !

Je pourrais dire sereinement que — avec un esprit de collégialité et de synodalité — nous avons vécu véritablement une expérience de « synode », un parcours solidaire, un « chemin ensemble ». Et cela ayant été « un chemin », comme sur tout chemin, il y a eu des moments de courses rapides, comme à vouloir gagner contre le temps et atteindre au plus vite l’objectif; d’autres moments de lassitude, comme à vouloir dire « assez » ; d’autres moments d’enthousiasme et d’ardeur. Il y a eu des moments de profond réconfort en écoutant le témoignage des vrais pasteurs (cf. Jn 10 et Cann. 375, 386, 387) qui portent dans le cœur sagement les joies et les larmes de leurs fidèles. Des moments de consolation et de grâce et de réconfort en écoutant les témoignages des familles qui ont participé au synode et ont partagé avec nous la beauté et la joie de leur vie matrimoniale. Un chemin où le plus fort s’est senti en devoir d’aider le moins fort, où le plus expert s’est mis au service des autres, même à travers les confrontations. Et comme c’est un chemin d’hommes, avec les réconforts il y a eu aussi des moments de désolation, de tension, et de tentations, dont on pourrait mentionner quelques possibilités :

– une : la tentation du raidissement hostile, c’est-à-dire vouloir s’enfermer dans ce qui est écrit (la lettre) et ne pas se laisser surprendre par Dieu, par le Dieu des surprises (l’esprit) ; à l’intérieur de la loi, de la certitude de ce que nous connaissons et non pas de ce que nous devons encore apprendre et atteindre. Depuis l’époque de Jésus c’est la tentation des zélés, des scrupuleux, des attentifs et de ceux qu’on appelle aujourd’hui « traditionalistes » et aussi des intellectualistes.

– La tentation de l’angélisme destructeur, qui au nom d’une miséricorde trompeuse bande les blessures sans d’abord les soigner ni les traiter ; qui s’attaque aux symptômes et pas aux causes et aux racines. C’est la tentation des « bien-pensants », des timorés et aussi de ceux qu’on appelle « progressistes et libéralistes ».

– La tentation de transformer la pierre en pain pour rompre le jeûne long, lourd et douloureux (cf. Lc 4, 1-4) et aussi de transformer le pain en pierre et de la jeter contre les pécheurs, les faibles et les malades (cf. Jn 8, 7) c’est-à-dire de le transformer en « fardeaux insupportables » (Lc 10, 27).

– La tentation de descendre de la croix, pour faire plaisir aux gens, et ne pas y rester, pour accomplir la volonté du Père ; de se plier à l’esprit mondain au lieu de le purifier et de le plier à l’Esprit de Dieu.

– La tentation de négliger le « depositum fidei », de se considérer non pas des gardiens mais des propriétaires et des maîtres ou, dans l’autre sens, la tentation de négliger la réalité en utilisant une langue précieuse et un langage élevé pour dire tant de choses et ne rien dire ! On les appelait des « byzantinismes », je crois, ces choses-là…

Chers frères et sœurs, les tentations ne doivent ni nous effrayer ni nous déconcerter ni non plus nous décourager, parce qu’aucun disciple n’est plus grand que son maître ; donc si Jésus a été tenté — et même appelé Béelzéboul (cf. Mt 12, 24) — ses disciples ne doivent pas s’attendre à un meilleur traitement.

Personnellement, je me serais beaucoup inquiété et attristé s’il n’y avait pas eu ces tentations et ces discussions animées ; ce mouvement des esprits, comme l’appelait saint Ignace (EE, 6) si tout le monde avait été d’accord ou taciturne dans une paix fausse et quiétiste. En revanche j’ai vu et j’ai écouté — avec joie et reconnaissance — des discours et des interventions pleines de foi, de zèle pastoral et doctrinal, de sagesse, de franchise, de courage et de  parrhésie. Et j’ai entendu qu’a été mis devant les yeux de chacun le bien de l’Eglise, des familles et la « suprema lex », la « salus animarum » (cf. Can. 1752). Et ce toujours — nous l’avons dit ici, dans cette salle — sans jamais mettre en discussion les vérités fondamentales du sacrement du mariage : l’indissolubilité, l’unité, la fidélité et la procréation, c’est-à-dire l’ouverture à la vie (cf. Cann. 1055, 1056 et Gaudium et spes, n. 48).

Et c’est cela l’Eglise, la vigne du Seigneur, la Mère fertile et la Maîtresse attentive, qui n’a pas peur de se retrousser les manches pour verser l’huile et le vin sur les blessures des hommes (cf. Lc 10, 25-37) ; qui ne regarde pas l’humanité depuis un château de verre pour juger ou étiqueter les personnes. C’est cela l’Eglise une, sainte, catholique, apostolique et composée de pécheurs, qui ont besoin de sa miséricorde. C’est cela l’Eglise, la véritable épouse du Christ, qui cherche à être fidèle à son Epoux et à sa doctrine. C’est l’Eglise qui n’a pas peur de manger et de boire avec les prostituées et les publicains (cf. Lc 15). L’Eglise qui a les portes grandes ouvertes pour recevoir ceux qui sont dans le besoin, les repentis et pas seulement les justes ou ceux qui croient être parfaits ! L’Eglise qui n’a pas honte de son frère qui a chuté et ne fait pas semblant de ne pas le voir, mais se sent au contraire impliquée et presque obligée de le relever et de l’encourager à reprendre son chemin et l’accompagne vers la rencontre définitive, avec son Epoux, dans la Jérusalem céleste.

C’est cela l’Eglise, notre mère ! Et quand l’Eglise, dans la variété de ses charismes, s’exprime en communion, elle ne peut pas se tromper : c’est la beauté et la force du sensus fidei, de ce sens surnaturel de la foi qui est donné par l’Esprit Saint afin qu’ensemble, nous puissions tous entrer dans le cœur de l’Evangile et apprendre à suivre Jésus dans notre vie, et cela ne doit pas être vu comme un motif de confusion et de malaise.

Beaucoup de commentateurs, ou des gens qui parlent, ont imaginé voir une Eglise en litige où une partie s’oppose à l’autre, en allant même jusqu’à douter de l’Esprit Saint, le vrai promoteur et garant de l’unité et de l’harmonie dans l’Eglise. L’Esprit Saint qui tout au long de l’histoire a toujours conduit la barque, à travers ses ministres, même lorsque la mer était contraire et agitée et les ministres infidèles et pécheurs.

Et, comme j’ai osé vous le dire au début, il était nécessaire de vivre tout cela avec tranquillité, avec une paix intérieure également parce que le synode se déroule cum Petro et sub Petro, et la présence du Pape est une garantie pour tous.

Parlons un peu du Pape, à présent, en relation avec les évêques… Donc, la tâche du Pape est de garantir l’unité de l’Eglise ; elle est de rappeler aux pasteurs que leur premier devoir est de nourrir le troupeau — nourrir le troupeau — que le Seigneur leur a confié et chercher à accueillir — avec paternité et miséricorde et sans fausses craintes — les brebis égarées. Je me suis trompé ici. J’ai dit accueillir : aller les chercher.

Sa tâche est de rappeler à tous que l’autorité dans l’Eglise est service (cf. Mc 9, 33-35) comme l’a expliqué avec clarté le Pape Benoît XVI, avec des mots que je cite textuellement : «L’Eglise est appelée et s’engage à exercer ce type d’autorité qui est service, et elle l’exerce non à son propre titre, mais au nom de Jésus Christ… A travers les pasteurs de l’Eglise, en effet, le Christ paît son troupeau : c’est Lui qui le guide, le protège, le corrige, parce qu’il l’aime profondément. Mais le Seigneur Jésus, Pasteur suprême de nos âmes, a voulu que le collège apostolique, aujourd’hui les évêques, en communion avec le Successeur de Pierre… participent à sa mission de prendre soin du Peuple de Dieu, d’être des éducateurs dans la foi, en orientant, en animant et en soutenant la communauté chrétienne, ou comme le dit le Concile, en veillant “à ce que chaque chrétien parvienne, dans le Saint-Esprit, à l’épanouissement de sa vocation personnelle selon l’Evangile, à une charité sincère et active et à la liberté par laquelle le Christ nous a libérés” (Presbyterorum ordinis, n. 6)… c’est par notre intermédiaire — continue le Pape Benoît — que le Seigneur atteint les âmes, les instruit, les protège, les guide. Saint Augustin, dans son Commentaire à l’Evangile de saint Jean dit : “Que paître le troupeau du Seigneur soit donc un engagement d’amour” (123, 5); telle est la règle de conduite suprême des ministres de Dieu, un amour inconditionnel, comme celui du Bon Pasteur, empli de joie, ouvert à tous, attentif au prochain et plein d’attention pour ceux qui sont loin (cf. Saint Augustin, Discours 340, 1; Discours 46, 15), délicat envers les plus faibles, les petits, les simples, les pécheurs, pour manifester l’infinie miséricorde de Dieu avec les paroles rassurantes de l’espérance (cf. ibid., Lettre 95, 1) » (Benoît XVI, Audience générale, mercredi 26 mai 2010).

Donc l’Eglise est du Christ — elle est son Epouse — et tous les évêques, en communion avec le Successeur de Pierre, ont la tâche et le devoir de la protéger et la servir, non pas en maîtres mais en serviteurs. Le Pape, dans ce contexte, n’est pas le seigneur suprême mais plutôt le suprême serviteur — le « servus servorum Dei »; le garant de l’obéissance et de la conformité de l’Eglise à la volonté de Dieu, à l’Evangile du Christ et à la Tradition de l’Eglise, en mettant de côté tout arbitraire personnel, tout en étant — par la volonté du Christ lui-même — le « Pasteur et Docteur suprême de tous les fidèles » (Can. 749) et bien que possédant « dans l’Eglise le pouvoir ordinaire, suprême, plénier, immédiat et universel » (cf. Cann. 331-334).

Chers frères et sœurs, nous avons encore à présent une année pour mûrir, avec un vrai discernement spirituel, les idées proposées et trouver des solutions concrètes aux nombreuses difficultés et innombrables défis que les familles doivent affronter ; à apporter des réponses aux nombreux découragements qui assiègent et étouffent les familles.

Une année pour travailler sur la « Relatio synodi » qui est le résumé fidèle et clair de tout ce qui a été dit et discuté dans cette salle et au sein des carrefours. Et elle est présentée aux Conférences épiscopales comme « Lineamenta ».

Que le Seigneur nous accompagne, nous guide sur ce parcours à la gloire de Son nom avec l’intercession de la Bienheureuse Vierge Marie et de saint Joseph ! Et s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi ! »

Homélie pour le 28e dimanche du temps ordinaire. Année A

La parabole du festin nuptial

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 22,1-14.

Jésus disait en paraboles :
« Le Royaume des cieux est comparable à un roi qui célébrait les noces de son fils.
Il envoya ses serviteurs pour appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir.
Il envoya encore d’autres serviteurs dire aux invités : ‘Voilà : mon repas est prêt, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez au repas de noce. ‘
Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce ;
les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent.
Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et brûla leur ville.
Alors il dit à ses serviteurs : ‘Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes.
Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous rencontrerez, invitez-les au repas de noce. ‘
Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils rencontrèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives.
Le roi entra pour voir les convives. Il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce,
et lui dit : ‘Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ? ‘ L’autre garda le silence.
Alors le roi dit aux serviteurs : ‘Jetez-le, pieds et poings liés, dehors dans les ténèbres ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents. ‘
Certes, la multitude des hommes est appelée, mais les élus sont peu nombreux. »

COMMENTAIRE

Au coeur de cette parabole de Jésus nous retrouvons la figure du Père qui nous convie au festin des noces de son Fils. Mais l’évangile d’aujourd’hui s’avère particulièrement difficile à cause de la finale de cette parabole qui se termine avec cette sentence sévère à l’endroit de l’un des invités, qui ne porte pas le vêtement de noce : « Jetez-le, pieds et poings liés, dehors dans les ténèbres, là il y aura des cris et des grincements de dents. »

Devant une telle sévérité, il serait tentant de vouloir faire comme certains des invités, et continuer à vaquer à ses occupations, plutôt que de prendre le risque d’aller à la fête et de se faire mettre à la porte. Oui, la finale de la parabole est dure et elle peut nous laisser une fausse impression au sujet de ce Dieu qui nous invite. N’y a-t-il pas une contradiction ici entre l’incroyable miséricorde qui se déploie dans les enseignements et les actions de Jésus, et l’attitude de ce roi qui invite au festin des noces?

Certains diraient, surtout ceux et celles qui se sont éloignés de l’Église, que c’est bien là le Dieu qu’on leur a présenté dans leur jeunesse. Un Dieu-juge intransigeant et impitoyable, régissant la vie de ses enfants avec beaucoup de sévérité. Notre Église du Québec a longtemps fréquenté ce Dieu. C’était une Église toute-puissante et omniprésente, où les bergers du troupeau se transformaient trop souvent en préfets de discipline. C’était dans l’air du temps et toute notre société était marquée par cet esprit janséniste, où l’on voyait le péché partout et où la joie de croire étaient trop souvent absente. Pour paraphraser une fable de La Fontaine : « ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient atteints ».

Pourtant, l’on ne peut faire de compromissions avec la Parole de Dieu, choisir uniquement les passages qui nous conviennent, et passer sous silence cette scène où le roi chasse l’invité qui ne porte pas le vêtement de noces. Que veut donc nous dire Jésus, lui le bon berger, qui a à coeur le bien de chacune de ses brebis?

Il faut tout d’abord se rappeler que les passages les plus difficiles de l’évangile ne sont jamais une condamnation des personnes, ni un jugement irrévocable. Il s’agit avant tout d’un appel à la conversion. Si Jésus nous parle parfois avec des images très fortes, c’est que son propos se veut avant tout pédagogique, et n’est jamais dépourvu d’amour pour nous. Les parents n’agissent-ils pas ainsi avec leurs enfants parfois, afin de les mettre en garde contre les dangers de la vie?

Une parabole ne peut tout dire, et ce qu’il nous faut surtout retenir aujourd’hui, c’est tout d’abord que l’invitation du roi est pour tous. Ce n’est pas une fête pour quelques initiés, mais une fête où les bons et les méchants ont tous une place de choix. Tous et toutes sont appelés à entrer dans la grande miséricorde de Dieu, quel que soit leur parcours de vie. On le voit à l’attitude de Jésus qui mange avec les publicains et les pécheurs.

La parabole est toujours une interpellation qui nous fait découvrir le visage de ce Dieu qui nous cherche et qui nous appelle. L’Église a souvent insisté sur la justice de Dieu dans son enseignement, et la finale de la parabole est plus qu’évocatrice en ce sens. Elle peut faire peur. Mais il faut se rappeler que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, bien au contraire, il l’appelle à partager sa vie. Depuis le concile Vatican II, les papes Jean XXIII, Jean-Paul II, Benoît XVI, ainsi que le pape François, n’ont cessé de nous rappeler que la justice de Dieu est indissociable de sa divine miséricorde, cette miséricorde qui est le plus bel attribut de Dieu. Il ne faut pas l’oublier.

Néanmoins, dans la parabole en question, il faut toutefois revêtir le vêtement de noce pour être admis à la fête. De quoi s’agit-il au juste? L’exemple le plus touchant dans la Bible est sans doute la parabole de l’enfant prodigue où le Père revêt son fils repenti du vêtement de fête, cette tunique signifiant que le fils est à nouveau choisi par son père. Il retrouve sa dignité et il est admis au festin du Royaume. L’Apôtre Paul va aussi utiliser le symbole du vêtement lorsqu’il dira aux Galates : « Vous avez revêtu le Christ ». Ce sont ces mêmes paroles qui sont dites lors d’un baptême. On revêt le baptisé d’un vêtement blanc après l’avoir plongé dans l’eau du baptême, et le prêtre lui déclare : « Tu as maintenant revêtu le Christ. »

Revêtir le Christ, c’est se laisser habiter par sa puissance de résurrection, par l’amour et la miséricorde dont il a toujours témoigné. C’est vivre de son Esprit. C’est ce vêtement qu’il faut porter quand on entre dans la salle du banquet. Car comment participer à cette fête de l’amour si nous refusons d’en vivre; si nous méprisons ceux et celles que Dieu nous donne comme frères et soeurs.

Remarquez combien est cordiale l’interpellation de l’invité par le roi. Il l’appelle mon ami et lui demande tout simplement où est son habit de noce. L’invité se tait car il se sait fautif, car ce n’est pas véritablement un ami de l’époux. La preuve en est qu’il n’est pas partie prenante de cette fête. Il y est comme un étranger et non comme un ami. Tout en nous dévoilant la grande libéralité de l’amour de Dieu à notre endroit, cette parabole de Jésus nous met en garde contre le danger toujours réel de nous exclure nous-mêmes de la fête en refusant de prendre sur nous le sérieux de l’évangile.

Le festin des noces symbolise les épousailles de Dieu avec l’humanité, où tous sont invités, bons et mauvais, pauvres et riches, malades et biens portants : TOUS sans exception. C’est la création nouvelle en Jésus Christ où nous sommes tous responsables les uns des autres. Une seule condition est exigée pour prendre part à cette fête: se revêtir le coeur d’amour, et ne compter que sur Dieu pour y parvenir.

N’est-ce pas là ce que nous célébrons de dimanche en dimanche, demandant à Dieu de toujours nous garder fidèles, de nous rendre de plus en plus semblables au Christ, lui qui nous a sauvés et en qui nous nous réjouissons!

Yves Bériault, o.p.

La parabole des vignerons homicides. Homélie pour le 27e dimanche du temps ordinaire. Année A

193__400x300_01-worker-vineyard_0

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 21,33-43.

Jésus disait aux chefs des prêtres et aux pharisiens : « Écoutez cette parabole : Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour de garde. Puis il la donna en fermage à des vignerons, et partit en voyage
Quand arriva le moment de la vendange, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de la vigne.
Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième.
De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais ils furent traités de la même façon.
Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : ‘Ils respecteront mon fils. ‘
Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : ‘Voici l’héritier : allons-y ! tuons-le, nous aurons l’héritage ! ‘
Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent.
Eh bien, quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? »
On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il donnera la vigne en fermage à d’autres vignerons, qui en remettront le produit en temps voulu. »
Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire. C’est là l’œuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux !
Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire son fruit.

COMMENTAIRE

L’évangile nous parle d’un homme. Toujours cet homme qui est à l’oeuvre. Un homme qui donne, qui embauche et qui pardonne. Jésus nous parle de son Père à travers les paraboles. Il y a deux semaines, il nous racontait l’histoire d’un maître de domaine qui engageait des ouvriers à toute heure du jour afin de les envoyer à sa vigne. Dimanche dernier, Jésus nous parlait d’un père demandant à ses deux fils d’aller travailler à sa vigne. Et aujourd’hui, il nous raconte encore une parabole au sujet d’une vigne et de son propriétaire.

Pourquoi la vigne revient-elle si souvent dans les paraboles de Jésus? C’est en relisant la Bible que nous trouvons réponse à cette question. Souvenez-vous de Noé. C’est lui le premier vigneron dans la Bible, et la vigne est le premier arbre cultivé, le premier signe de civilisation après le déluge, qui inaugure une ère de paix, car le vin dans la tradition biblique est signe de joie et de prospérité, d’où l’importance de la vigne.

Beaucoup plus tard, lorsque le peuple hébreu se retrouve au désert après sa sortie d’Égypte, Moïse organise une première mission de reconnaissance dans le royaume que Dieu lui a promis. Les explorateurs envoyés par Moïse seront impressionnés par la richesse des vignobles; on raconte qu’ils vont couper une branche de vigne avec une grappe de raisin tellement imposante, qu’ils devront la porter à deux au moyen d’une perche (Nb 13, 23)! Comme il est fertile ce pays où Dieu invite son peuple à entrer.

À travers son histoire et par la bouche de ses prophètes, Israël prendra conscience qu’il est le peuple chéri de Dieu, qu’il est comparable à une vigne sur laquelle Dieu veille avec beaucoup de soin, afin de lui faire porter du fruit. Comme le chante le psaume aujourd’hui : Israël est la vigne que Dieu a prise à l’Égypte, et qu’il replante en chassant des nations.

Une autre composante importante de ces paraboles de Jésus sur la vigne est la présence du maître de la vigne, celui que Jésus appelle son Père. Ces paraboles nous parlent d’un Dieu qui est à l’oeuvre, qui est en train de travailler la terre, une terre où il a planté une vigne, qu’il a solidement établie, une vigne qu’il protège afin qu’elle donne du fruit. Ces paraboles nous parlent à la fois de Dieu et de l’Église, du monde et de chacun et chacune de nous.

L’histoire d’Israël ressemble à notre histoire, elle est souvent marquée par des refus, des compromissions ou des démissions. Mais Dieu est tenace dans son amour. Il ne désespère jamais de nous. La parabole d’aujourd’hui ouvre des perspectives très larges, beaucoup plus que les précédentes, car c’est la manière même dont Dieu se donne au monde qui nous est présentée. Il envoie son Fils.

L’auditeur de la parabole doit l’entendre non seulement pour le peuple d’Israël, mais pour lui-même personnellement. Elle lui demande : à qui veux-tu confier la direction de ta vie? Veux-tu en être le maître absolu? L’unique artisan? Ne compter que sur tes propres forces? Si c’est le cas, c’est voué à l’échec. Car cette vie que nous croyons être la nôtre est une vie qui nous est prêtée, comme une terre que l’on prête en fermage, afin de lui faire porter du fruit.

Le message fondamental de notre parabole est que Dieu met son amour entre nos mains, afin que nous portions avec lui son rêve et son souci pour le monde. L’amour, voilà le fruit unique que nous sommes appelés à nous donner les uns aux autres. C’est là notre mission et notre vocation de vignerons dans la vigne du Seigneur, nous ses enfants.

Récemment, je rencontrais une infirmière qui revenait d’un stage en Haïti, un voyage qui l’a bouleversée tant la misère qu’elle y a côtoyée était grande. Je revois son visage au bord des larmes me disant : « Il me semble que le Bon Dieu doit avoir honte de nous autres ». En dépit du propos, je la trouvais belle dans son indignation et dans sa tristesse. Je me disais : voilà vraiment la fille de son père, son Père du ciel. Comme il doit se reconnaître en elle, et comme il veut se reconnaître en chacun et chacune de nous.

Jésus est venu nous dévoiler le véritable visage de son Père. Il est ce Dieu dont il témoigne tout au long de sa vie publique. Il nous parle de son amour pour nous, tout particulièrement pour ceux et celles qui souffrent, pour les exclus, les opprimés. C’est Lui ce Dieu Père qui, en Jésus, fait bon accueil aux pécheurs, qui pleure devant le tombeau de Lazare, devant la ruine à venir de Jérusalem. C’est Lui qui écrit dans le sable un langage nouveau et qui relève la femme adultère. Oui, notre Père du ciel, comme s’écrie la Vierge Marie dans son Magnificat : « Il élève les humbles. Il comble de bien les affamés », et Il nous envoie son propre Fils, afin de nous aider à vivre pleinement la vie qu’il nous donne en partage, afin que nous apprenions à aimer comme lui.

Comme l’affirme l’évangéliste Jean : « Nous avons été greffés sur le Christ, comme les sarments sur le cep de la vigne » (cf. Jean 15). La vie du ressuscité circule en nous, lui la pierre angulaire sur laquelle reposent nos vies. Nous pouvons donc marcher en toute confiance, malgré les épreuves de la vie, tout en demandant à Dieu de nous garder vigilants et fermes dans notre foi.

Écoutons en terminant l’invitation que nous fait saint Paul dans sa lettre aux Romains en ce dimanche : « Frères et soeurs, ne soyez inquiets de rien, mais, en toute circonstance, dans l’action de grâce priez et suppliez pour faire connaître à Dieu vos demandes. Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer, gardera votre cœur et votre intelligence dans le Christ Jésus. » Amen.

Yves Bériault, o.p.

Le papillon d’automne

Ce matin attiré, par le soleil d’automne et le coloris extraordinaire de cette saison en mon pays, j’ai pris mes souliers de marche en direction de la montagne. L’air sentait bon. Feu de bois et feuilles séchés, le tout emporté dans l’air frais du matin. Derniers sursauts d’une saison sur le point de céder la place aux brises qui apportent le froid.

Sur ma route, j’ai croisé un papillon. Événement rarissime pour la saison. Surpris, je l’ai vu s’élever soudainement à ma droite avec une vigueur inhabituelle pour un papillon. Il se débattait dans l’air frais du matin, comme aspiré par cette lumière d’or réfléchie par les feuilles. Ou devrai-je dire, comme inspiré par cette lumière, car il semblait danser avec l’énergie de celui qui sait que le temps est compté. Un petit papillon d’automne, signe d’espérance et de détermination sur la route d’un marcheur solitaire. À sa manière, sans le savoir,  il me parlait de la suite du Christ.

Saisi par la lumière du Christ ressuscité, plus éblouissant qu’un milliard de soleils d’automne, nous allons de-ci de-là, emportés par le souffle de l’Esprit, au gré des événements et des saisons. Les jours qui passent, quand ils baignent dans cette lumière, ne font que raviver la foi de ceux et celles qui croient, car le temps est court et la moisson est grande, très grande ! Tant de défis à relever, tant d’amour à donner et à recevoir.

Il nous faut donc devenir papillon d’automne sur tous ces chemins de par le monde où se trouvent des promeneurs solitaires, qui cherchent un sens à la vie au fil des saisons qui passent. Voilà où nous entraîne l’admirable lumière du Christ : au cœur de la vie ! Apprends donc à danser ta foi là où le souffle de l’Esprit te conduit. Il n’y a pas de plus belle saison dans la vie de celui ou de celle qui croit au Fils de Dieu!

Yves Bériault, o.p.

« Le christianisme n’en est qu’à ses débuts. » Alexandre Men

Alexandre MenLe christianisme n’en est qu’à ses débuts. Son « programme », appelons-le ainsi, est prévu pour des millénaires; chaque siècle, chaque époque ne prend dans le christianisme, dans la Bible, que ce qu’elle est en état de percevoir. Nous aussi, à notre époque, nous ne prenons que l’aspect, partiel, que nous sommes capables de percevoir et sur lequel nous réagissons aujourd’hui. Le christianisme est ouvert sur tous les siècles, sur le futur, sur le développement de toute l’humanité. C’est pourquoi il est capable de renaître constamment.

Au fil de son histoire, il peut traverser les crises les plus pénibles, se trouver au bord de l’extermination, de la disparition physique ou spirituelle, mais à chaque fois il renaît. Non parce qu’il est dirigé par des personnes exceptionnelles – ce sont des pécheurs comme tout le monde – mais parce que le Christ lui-même a dit : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Le seigneur n’a pas dit : « Je vous laisse tel ou tel texte, que vous pouvez suivre aveuglément. » Car ce qui est écrit dans la Bible n’est, en réalité, que son écho, le reflet de sa personnalité dans la conscience et la pensée de ses disciples. Non, le Christ a dit : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde. » Il n’a pas parlé de quelques écrits, des Tables de la Loi, de certains signes et symboles particuliers. Il n’a rien laissé de tel, mais il s’est laissé lui-même, lui seul.

Extrait de : Men, Alexandre. Le christianisme ne fait que commencer. Cerf, coll. « Le sel de la Terre », 1996, p. 253

________________________________________

Repères biographiques On l’appelle l’appelle pasteur, prophète, martyr, apôtre : le prêtre russe Alexandre Men était une des ces figures brillantes et dynamiques qui marquent des périodes de transition sociale, politique et économique. Il se trouvait à la charnière entre deux grandes époques de l’histoire russe, celle du communisme, inaugurée par la révolution bolchevique d’octobre 1917, et celle de l’« après-communisme », inaugurée par l’arrivée au pouvoir à la tête du Parti communiste russe de Mikhaïl Gorbatchev en 1985. La vie tragiquement écourtée du père Alexandre couvrait les périodes alternantes de relaxation et d’intensification de la persécution de l’Église sous Staline et ses successeurs, pour aboutir enfin à la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev. C’était sous le signe la perestroïka que le père Alexandre a vécu les deux dernières années de sa vie. Car il a été assassiné à coups de hache au petit matin du 9 septembre 1990, alors qu’il se rendait célébrer la Liturgie dominicale. Dans les deux ans précédant son assassinat, il avait prononcé quelque deux cents conférences sur le christianisme devant des publics les plus divers, on écrivait de lui dans les journaux et les revues, on le recherchait pour des émissions radiophoniques et télévisées, on commençait à éditer ses livres en Russie, livres publiés auparavant exclusivement à l’étranger…

Source : http://www.pagesorthodoxes.net/saints/alexandre-men/men-introduction.htm

Homélie pour le dimanche de la Croix glorieuse

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 3,13-17.
Nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme.
De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé,
afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle.
Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle.
Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé.
Marc Chagall. Jésus en croix

COMMENTAIRE

« Celui qui croit n’est jamais seul » affirmait Benoît XVI dans une homélie. La fête de la Croix Glorieuse vient nous rappeler que Jésus-Christ, en montant sur la croix, a pris à bras-le-corps la solitude dans laquelle nous plongent le péché et la mort, afin que nous ne soyons plus jamais seuls dans notre combat avec le mal. Comme l’affirme saint Paul dans sa lettre aux Philippiens : « Dieu l’a élevé au-dessus de tout nom » ce Jésus, à cause de sa victoire sur la mort. C’est pourquoi sa croix est glorieuse. Elle est devenue notre étendard, le signe par lequel se reconnaissent les disciples du Christ.

Malgré toute l’horreur qu’elle évoque, la croix est source de vie pour les croyants, car en elle c’est la mort qui est crucifiée, qui est mise à mort. C’est elle qui est vaincue et non Jésus. « Ô mort, où donc est ta victoire », s’écrie saint Paul en contemplant la croix du Christ. Il ne voit plus que Jésus dans son offrande, dans son amour qui va jusqu’au bout de lui-même, et qui le fait s’exclamer : « notre fierté c’est la Croix du Christ! »

Jésus l’a acceptée courageusement, sans qu’on puisse dire de lui qu’il l’ait recherchée. Son oui est un oui à l’exigence de l’Amour dont il ne saurait s’esquiver. Il sait que ce don de lui-même ne peut que nous apporter la vie. Jésus est venu pour cette heure-là, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal jusque dans ses derniers retranchements. C’est le grand mystère de la foi chrétienne, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens ».

Il est important de se rappeler, par ailleurs, que c’est nous qui avons cloué Jésus sur cette croix, cette humanité dont nous sommes solidaires dans le péché. Et pourtant, Dieu dans son amour de Père, en a fait le lieu de notre réconciliation, de notre guérison. C’est sur ce bois rugueux de la croix que l’amour de l’Homme-Dieu s’est livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, toutes les générations à venir, de toutes races, langues, peuples et nations.

Tout comme pour nous aujourd’hui, le côté rebutant de la croix n’allait pas de soi pour les premières générations chrétiennes, car vous en conviendrez avec moi,  la prédication d’un messie crucifié n’était pas de nature à séduire les foules. Ces premiers témoins rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme. Mais ils se devaient de témoigner de la foi ardente qu’ils avaient en Jésus ressuscité, puisqu’il s’était manifesté à eux après sa résurrection.

À la suite de ces premiers témoins, nous aussi nous proclamons un Messie crucifié. Paradoxalement, la croix est notre honte, parce que cette croix est l’expression même de notre péché, de nos violences, mais elle est avant tout notre fierté, puisqu’elle est le lieu de notre relèvement, le lieu de tous les pardons, de toutes les guérisons.

C’est pourquoi l’Église en cette fête nous invite à nous rappeler combien il est important de contempler Jésus en croix. On peut avoir passé toute sa vie à prier le Seigneur sans vraiment l’avoir regardé sur sa croix; je veux dire sans l’avoir contemplé de ce regard qui va jusqu’au fond de sa blessure, de son amour pour nous.

La contemplation de la croix nous donne de comprendre combien nous sommes présents dans la prière de Jésus. Nous sommes crucifiés avec lui, aimés de lui, offerts par lui comme son bien le plus précieux : « Père, ceux que tu m’as donnés je te les offre, et je m’offre avec eux, pour eux. »

La croix est véritablement le lieu par excellence de notre adoption par le Père, puisqu’elle fait de nous des frères et des soeurs de Jésus. C’est sur la croix qu’il nous saisit dans son mystère d’amour, pour ne plus faire qu’un avec nous. Il est là à cause de nous, mais il est là surtout pour nous. Il prend sur lui nos péchés, nos détresses, et il s’associe pour l’éternité à notre pauvre humanité blessée, afin de la racheter et de la relever. Sa vie de ressuscité devient notre vie.

Frères et soeurs, comme elle est belle cette croix quand c’est Jésus qui la recouvre de sa présence. C’est la vie même qui est clouée au coeur de la mort et notre humanité peut enfin refleurir. Elle n’est plus orpheline, elle n’est plus seule dans son combat, car elle peut désormais appeler Dieu « notre Père ». Voilà la beauté et le mystère de l’Église, Corps du Christ, à jamais crucifié avec lui dans l’offrande de sa vie pour le monde.

Seigneur, donne-nous de toujours savoir contempler ta Croix glorieuse. C’est la grâce que nous te demandons Ô notre Seigneur crucifié. Amen.

fr. Yves Bériault, o.p.

La position des Mgr Rouet au sujet des divorcés remariés en Église.

Sur certaines questions de morale, l’Église ne doit-elle pas aussi d’urgence bouger ? Le sort réservé aux divorcés, notamment « remariés », est-il tenable ?

C’est une question qui est cause de douleurs infinies. Commençons par relire l’Écriture : il y a cette phrase de Jésus relatée au chapitre 19 de l’évangile selon Matthieu : « Ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer. » La position actuelle de l’Église repose en grande partie sur ce texte. Or, la question posée par les Pharisiens à Jésus concerne la répudiation. Et il se prononce clairement contre la répudiation, acte qui consiste à rejeter son conjoint comme une chose pour en choisir un autre. Peut-on totalement assimiler répudiation et divorce ?

On utilise ce mot de « divorcé » à la fois pour désigner celui ou celle qui s’en va pour un ou une autre et pour désigner celle ou celui qui se trouve abandonné, rejeté. Bien sûr, il y a des cas où les torts sont partagés, mais le plus souvent pas à égalité ! Enfermer toutes les situations dans ce seul mot de « divorcé » ne semble pas juste. La faute n’est pas la même pour celui ou celle qui s’en va et qui laisse l’autre désemparé avec deux ou trois enfants à élever…

On ne peut pas aborder ces questions difficiles sans avoir un authentique souci pastoral, parce qu’on ne peut pas, d’un côté, affirmer que les sacrements font la vie chrétienne et, de l’autre, continuer à demander aux hommes et aux femmes blessés dans leur amour de vivre leur foi sans sacrement ! Comment un homme ou une femme peut-il être ainsi laissé au cœur d’un péché sans pardon possible ? Il me semble urgent de se poser la question, sans brader le sacrement de mariage, sans faire l’impasse sur la nécessaire reconnaissance de ses torts, sans oublier le respect dû au premier conjoint.

___________________________________________________
(Source : Bertrand Révillion. Conversations spirituelles. Tome 2. Médiaspaul, 2014, p. 98)

Homélie pour le 23e dimanche du temps ordinaire. Année A

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 18,15-20.

Jésus disait à ses disciples : « Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère.
S’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins.
S’il refuse de les écouter, dis-le à la communauté de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.
Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel.
Encore une fois, je vous le dis : si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quelque chose, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »

COMMENTAIRE

Les trois lectures de ce dimanche ont comme préoccupation commune la vie fraternelle, la vie ensemble avec nos proches, avec nos amis, avec nos voisins. Les conflits ont souvent comme point de départ les blessures en manque de guérison, les refus de pardon, les injustices commises. Alors la rancoeur et la haine s’emparent progressivement des coeurs. Il suffit de constater combien la paix est fragile dans le monde et autour de nous pour nous en convaincre.

La Parole de Dieu en ce dimanche nous invite à examiner sérieusement nos relations les uns avec les autres. Elle vient nous rappeler combien le dialogue est un premier pas vers la réconciliation et la paix. Elle vient nous redire combien le prochain, et nous sommes tous et toutes le prochain d’un autre, combien le prochain, le frère ou la soeur, a du prix aux yeux de Dieu, et combien il devrait en avoir pour nous aussi. Jésus nous rappelle dans l’évangile d’aujourd’hui que nous ne pouvons pas laisser le prochain se perdre sans dire un mot, le laisser se noyer dans sa misère en gardant les bras croisés.

Vous connaissez sans doute la loi de l’assistance aux personnes en danger. Dans beaucoup de nos sociétés contemporaines, c’est un crime que de ne pas porter secours à une personne en danger, sous prétexte que nous ne la connaissons pas ou que ça ne nous regarde pas. Que dire alors de l’invitation que nous fait Jésus dans l’évangile de veiller les uns sur les autres, de nous entraider, de nous pardonner mutuellement? Cette prescription évangélique s’applique non seulement au cadre de nos communautés chrétiennes, mais elle s’étend aussi à nos familles, à nos amis, à nos milieux de travail. Jésus nous enseigne que nous avons la responsabilité les uns des autres, d’autant plus s’il s’agit des plus petits et des plus faibles.

A la question de Caïn au livre de la Genèse, après qu’il eût assassiné Abel : « Suis-je le gardien de mon frère? » (Gn 4, 9), Jésus répond sans hésiter : « Bien sûr, puisque je te l’ai confié ; comment pourrais-tu prétendre m’aimer, sans porter le souci de ceux que j’aime ? » (Thabut)

Par notre foi en Jésus Christ, nous sommes introduits dans une expérience de Dieu qui est celle-là même que Jésus avait du Père. C’est là une des originalités du christianisme et sa richesse insurpassable. Notre foi nous configure au Christ.

Mais notre foi en Jésus-Christ implique aussi un nouveau rapport à l’autre. Cet autre devient un prochain, un tout proche de moi dont j’ai la garde.

Car le prochain est non seulement un chemin vers Dieu, mais il est le seul chemin. Aller au ciel, ce n’est pas un voyage en solitaire, loin des routes humaines; c’est plutôt un voyage de groupe, un voyage organisé, où nul ne doit être laissé derrière. C’est pourquoi le prochain nous est confié; c’est pourquoi il nous faut demander au Seigneur le courage de nous interpeller mutuellement quand c’est nécessaire, le courage de pardonner ou de demander pardon, sans jamais oublier qu’avant de corriger une personne, il faut tout d’abord l’aimer. Inutile de la corriger s’il n’y a pas l’amour. D’où l’importance de porter cette personne dans la prière.

Il est bon aussi de nous rappeler que les personnes qui semblent se perdre, comme celles dont parle Jésus dans l’évangile, attendent parfois sans le savoir, que quelqu’un enfin se lève, se manifeste auprès d’eux, leur signifiant ainsi qu’elles ne sont pas seules, laissées à la dérive dans l’indifférence générale. Mais ce sont là des pas qui coûtent bien évidemment et qu’il faut confier au Seigneur afin de trouver les bons mots, la manière d’aborder l’autre, le courage et souvent la patience de bien faire les choses. 

Vivre l’évangile est coûteux, inutile de nous le cacher. L’évangile, j’oserais dire, n’est pas fait pour les mauviettes! C’est une voie exigeante dans laquelle Jésus nous entraîne. Mais on peut compter sur lui pour nous donner son courage et surtout nous donner son amour, puisqu’il nous appelle à servir comme lui et avec lui.

En terminant, voici une histoire qui pourrait nous aider à mieux comprendre l’actualité de cet évangile. Il s’agit d’un court récit composé par l’écrivain Ernest Hemingway. 

Dans cette histoire, un père Espagnol fait mettre une annonce dans le journal local en espérant que son fils, qui a fui la maison paternelle après un méfait, puisse entendre son appel. Il fait mettre son texte en gros caractères sur une pleine page du journal. On peut y lire ce qui suit : « Cher Paco. Je t’en prie. Viens me rencontrer demain à midi devant les bureaux du journal. Tout est pardonné. Ton papa qui t’aime. » Le lendemain, le père se présente à l’endroit convenu espérant y voir son fils, mais il y a là une foule rassemblée devant les bureaux du journal.  Ils sont près de huit cents jeunes hommes, qui s’appellent tous Paco, et ils sont là dans l’espoir de voir leur père dont ils ont entendu l’appel.

Qui sait. À travers nos mains tendues, notre écoute attentive, nos conseils empreints de tendresse, si nous ne permettrons pas à un Paco de retrouver le chemin de la maison et sa dignité d’enfant de Dieu, et ainsi nous affirmer comme de véritables disciples de Jésus. Amen.

Yves Bériault, o.p.

 

Homélie pour le 22e dimanche du temps ordinaire. Année A

SAVOIR PORTER SA CROIX

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 16, 21-27)

Pierre avait dit à Jésus : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. »
À partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter.
Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. »
Mais lui, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle sur ma route ; tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera. Quel avantage en effet un homme aura-t-il à gagner le monde entier, s’il le paye de sa vie ? Et quelle somme pourra-t-il verser en échange de sa vie ? Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite. »

COMMENTAIRE

À partir du moment où l’Apôtre Pierre semble avoir saisi mystérieusement, sans vraiment comprendre, qu’elle est la vraie nature de Jésus, il est incapable d’accueillir ce qu’implique la mission de ce dernier, et jusqu’où va le don que Jésus veut faire de lui-même. À travers cette annonce de sa passion et de sa mort, non seulement Jésus suscite l’indignation de Pierre, mais il invite ses disciples à porter leur croix eux aussi.

Nous connaissons bien cette expression « porter sa croix ». Elle dépasse largement le cercle des chrétiens. La croix elle-même est sans contredit le symbole le plus connu au monde. On la porte comme un bijou, on la retrouve encore en bordure de nos routes ou devant nos maisons. La croix est omniprésente sur tous les bâtiments religieux et dans nos églises. On la retrouve encore sur plusieurs montagnes du Québec. C’est avec ce signe que nous catholiques nous nous marquons ou sommes marqués quand nous entrons en célébration ou lorsque nous recevons la plupart des sacrements.

La croix est un signe puissant et terrible à la fois avec lequel tous ne sont pas à l’aise. La preuve en est que même l’Église a mis du temps à adopter la croix comme signe visible de son attachement au Christ. Le premier symbole du Christ qui apparaît chez les chrétiens n’a pas été la croix, mais le poisson au IIe siècle. Voilà un symbole discret et peu compromettant. Pourquoi le poisson? C’est qu’en grec « poisson » s’écrit : IXΘYΣ, ou ichthus, et chacune des lettres grecques de ce mot forme un acronyme ou un sigle où les initiés peuvent y lire : « Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur ». On retrouve aussi à la même époque, dans les catacombes, des fresques représentant la Dernière Cène.

Plus tard au troisième siècle, sur les premières tombes sculptées, Jésus est représenté sous les traits du bon berger, mais la croix est toujours absente. Ce n’est qu’au quatrième siècle, que les chrétiens commenceront à utiliser le symbole de la croix. Le plus vieil exemplaire se retrouvant sur la porte de la basilique Sainte-Sabine à notre couvent dominicain de Rome. Un fait s’impose donc à nous : ce n’est que très lentement dans l’histoire de l’Église que la croix apparaît comme signe des chrétiens et des chrétiennes.

Pourtant les évangiles ne sont pas aussi discrets au sujet de la croix. Elle est au coeur même de la bonne nouvelle du Christ, en dépit du scandale qu’elle évoque, et elle demeure pour nous chrétiens et chrétiennes une image de référence lorsque nous évoquons nos souffrances et nos épreuves. Je suis certain que si je demandais de lever la main à tous ceux et celles ici qui ont déjà eu à porter une croix, ou qui en portent une, tous et toutes lèveraient la main, sans exception. Alors, comment comprendre l’invitation de Jésus à prendre courageusement notre croix en ce dimanche?

C’est Stéphane Laporte, chroniqueur au journal La Presse, qui écrivait ce qui suit au sujet de la croix dans l’une de ses chroniques : « J’ai vu mon père rendre l’âme dans un lit de l’Hôtel-Dieu et il avait l’air du gars sur la croix. On a tous l’air du gars sur la croix, aux derniers moments. Le crucifix, pour moi, c’est la condition humaine… Ça replace les valeurs. C’est comme l’homme qui apprend de son médecin qu’il ne lui en reste plus pour longtemps: ses priorités changent. Le crucifix a cet effet-là, sur moi. Ça me ramène à l’essentiel. »

Ce témoignage est touchant, bien sûr, mais il ne fait qu’effleurer le sujet, à savoir quel est cet essentiel et pourquoi la croix? Il faut donc revenir au texte de notre évangile si nous voulons comprendre. Car l’invitation que nous fait Jésus aujourd’hui n’est pas simplement de porter courageusement la croix de nos épreuves. Même des incroyants font de même. Jésus nous invite à porter cette croix avec lui et à marcher dans la confiance avec lui. Jésus le dit bien : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » Nous sommes ici dans la suite du Christ et porter sa croix comme lui c’est accepter notre vocation d’hommes et de femmes aimés de Dieu, en dépit des obstacles et des souffrances.

Jésus nous rappelle que nous ne sommes pas seuls quand nous portons nos croix, que nous sommes invités à marcher avec lui. Il y a ici l’expression d’une volonté ferme d’affronter l’épreuve, sans se laisser emporter par elle, en mettant nos pas dans ceux du Christ, lui qui a marché courageusement vers son destin pour nous sauver, car nous croyons qu’il est le pilote d’expérience sur les grands fleuves de la vie et que lui seul peut nous mener à bon port.

Porter sa croix avec le Christ, c’est entrer dans un long compagnonnage avec lui tout au long de notre vie, c’est aller à son école, c’est apprendre à prier avec lui, à tenir bon avec lui, à veiller avec lui quand nous sommes confrontés à nos propres Gethsémani.

Porter sa croix avec le Christ, c’est lui demander de nous guider et de nous soutenir à travers nos épreuves, afin que l’obscurité ne l’emporte pas sur la lumière. Et quand nous marchons avec le Christ dans la confiance, portant courageusement nos croix, Dieu peut alors vraiment être Dieu dans nos vies et réaliser peu à peu en nous toutes ses promesses. La lumière du matin de Pâques peut alors illuminer nos ténèbres, en dépit des épreuves.

Voilà ce que Jésus nous propose lorsqu’il nous invite à porter nos croix avec lui. Notre suite du Christ nous permet d’avancer dans la vie avec confiance et d’être vainqueurs avec lui, car sa croix est avant tout une croix glorieuse. Elle est le symbole de notre victoire ultime sur la mort. Et c’est cela l’essentiel auquel la croix nous renvoie.

En terminant, j’aimerais vous lire un message que j’ai reçu d’un couple d’amis il y a quelques jours à peine et qui illustre bien, il me semble, cette suite du Christ où nous portons nos croix. Agnès, jeune maman de trois enfants, écrit ce qui suit :

Chers ami(e)s,

Nous venons vous demander votre soutien dans la prière, car nous venons d’apprendre que notre petit Cyrille est atteint d’une anomalie génétique rare, qui peut expliquer les retards de développement qu’il présente actuellement. Nous nous préparons à devoir faire subir toute une panoplie d’examens médicaux à notre « Petit Lou ». Sa joie de vivre et notre foi en Dieu nous aident, dans le moment, à affronter cette épreuve, mais nous passons par toutes les émotions, d’autant plus que nous faisons face à beaucoup d’inconnu… Nous vivons la phrase de l’Évangile : « À chaque jour suffit sa peine. » Et nous remplissons nos coeurs de parents des sourires et de l’amour redonné par Cyrille et ses grands frères. Malgré cela, sachez que nous vous portons dans nos prières, particulièrement ceux et celles qui vivent également des choses difficiles.

Voilà un couple bien courageux. Prions pour leur famille et pour le petit Cyrille.

Yves Bériault, o.p.

 

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (8 – Fin)

Place du marché - Deventer

Place du marché – Deventer

À Deventer c’est le jour du marché, une coutume très européenne, et la place centrale de la ville est inondée des comptoirs des marchands ambulants, alors qu’une foule nombreuse se faufile parmi toutes les denrées offertes. Y passe même une procession funéraire, précédée par une femme habillée de noire et qui bat lentement une grosse caisse. Les gens se recueillent un peu alors que passe le cercueil et l’animation reprend tout de suite après. La vie poursuit son cours. Il fait un temps splendide, les terrasses sont bondées. Je suis impressionné par la beauté de cette ville, qui semble préservée des touristes et qui a un caractère très médiéval dans sa vieille partie.

Etty Hillesum Centrum

Etty Hillesum Centrum

Le but de notre visite est le « Etty Hillesum Centrum » consacré à la paix. Beaucoup de lycéens viennent visiter ce centre afin d’échanger sur ce que cela signifie vivre dans une société pluraliste. On y traite de thèmes tels que la paix, le dialogue interreligieux, du racisme, etc. Deux responsables nous attendaient, car nous avions pris contact avec eux préalablement.

Etty Hillesum Centrum

Etty Hillesum Centrum

Nous visitons le seul centre de ce genre consacré à Etty Hillesum, bien que l’Université de Gand ait un programme d’études consacré à Etty Hillesum. Nous y passons près de deux heures à recueillir une foule d’information, et nous terminons par un documentaire préparé par des lycéens de Deventer à propos d’Etty Hillesum. Une visite des plus satisfaisantes qui marque la fin de notre périple sur les traces d’Etty Hillesum. Ce voyage m’a donné des idées pour d’éventuelles publications sur Etty Hillesum. Il faudra revenir en Hollande avant longtemps…

15 septembre 1942 :Pourquoi ne m’as-tu pas faite poète, mon Dieu? Mais si, je suis poète, je n’ai qu’à attendre patiemment que lèvent en moi les mots qui porteront le témoignage que je crois devoir porter, mon Dieu : qu’il est beau et bon de vivre dans ton monde, en dépit de ce que nous autres humains nous ingligeons mutuellement.

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (7)

Cette ville est vraiment fascinante avec ses milliers sinon millions (!), de bicyclettes, et ses canaux qui la parcourent en tout sens, où les bateaux de toutes sortes semblent aussi présents que les autos. C’est l’automne, les couleurs me font penser à mon pays. Ça sent bon et le beau temps est de la partie. Je pensais manquer l’été indien, il m’attendait à Amsterdam.

Un canal d'Amsterdam

Un canal d’Amsterdam

En tout nous avons trois jours pour réaliser le programme que je me suis fixé. Le jeudi, en plus de visiter les lieux où Etty a vécu, je me proposais de faire un saut au Musée juif d’Amsterdam. Manque de chance, c’est la fête du Yom Kippour, une des rares fêtes juives où le musée est fermé. Nous passons donc la journée à sillonner les rues dont Etty parle dans son journal, nous retrouvons sa maison près du Concertgebouw (salle de concert) et je sens alors que je touche le pourquoi de ce voyage.

Maison de Etty Hillesum

Maison de Etty Hillesum

Sentir son quartier, les lieux qu’elle fréquentait, le chemin qu’elle empruntait pour aller chez Julius Spier. Nous nous sommes même rendus devant l’appartement qu’habitait Julius. Tout prend maintenant des proportions plus réalistes, la ville dont parle Etty dans son journal me semble plus familière, je connais maintenant son quartier, ce qui lui plaisait, les lieux où elle aimait marcher et, surtout, certains des lieux où elle nous a livré ses pensées les plus profondes. Nous terminons cette journée fatiguée, mais satisfaits. Une visite très fructueuse.

Vendredi nous quittons la pension pour la gare à 6h30. Destination : Westerbork. Il faut changer de trains à deux reprises, prendre un bus, un taxi et nous voilà finalement au centre d’accueil. Un peu décevant, d’autant plus que l’on nous apprend que les lieux du camp lui-même sont à trois kilomètres et que l’on ne peut s’y rendre qu’en marchant à travers une forêt publique. Autre déception : nous apprenons qu’il ne reste rien d’original du camp de Westerbork.

Camp de Westerbork

Camp de Westerbork

Celui-ci a entièrement été détruit au début des années 70, et transformé en parc-musée dans les années 80. L’on a reconstitué les lieux des baraques, avec quelques monuments, mais ce n’est pas très évocateur. Il faut faire un effort d’imagination pour s’y représenter la vie qu’on y menait ainsi que la présence d’Etty sur ces lieux. Bref, cette courte visite du camp d’une demi-heure au plus, nous fait revenir à Amsterdam qu’en fin d’après-midi, trop tard pour aller au musée juif.

Samedi, visite à Deventer, la ville où Etty a vécue de 10 à 18 ans. Nous arrivons à Deventer. Le fleuve Isjel coule tout près de la gare, ce fleuve dont Etty parle dans son journal, qui a marqué son adolescence, et où elle écrit :

4 juillet 1941 : A Deventer (chez les parents d’Etty), les journées étaient de grandes plaines ensoleillées, chaque jour formait un tout sans rupture, j’étais en contact avec Dieu et avec tous les hommes, probablement parce que je ne voyais personne. Il y avait des champs de blé que je n’oublierai jamais, auprès desquels je me serais presque agenouillée, il y avait L’Ijsel bordé de parasols aux couleurs vives, le toit de chaume et les chevaux placides. Et ce soleil que j’accueillais par tous les pores. Ici, le jour s’éparpille en mille fragments, la grande plaine a disparu et Dieu lui-même s’en est allé; si cela continue, je vais recommencer à m’interroger sur le sens de tout et de rien, ce qui, loin d’être le signe de profondes méditations philosophiques, prouve seulement que je ne vais pas très bien. (p. 41-42)

Le fleuve Isjel

Le fleuve Isjel

Mgr Albert Rouet : L’Esprit continue à travailler secrètement ce monde

Albert Jean-Marie Rouet, né le 28 janvier 1936 à Thenay dans l’Indre, est un évêque catholique français, archevêque émérite de Poitiers depuis février 2011.

À un journaliste qui l’Interrogeait quant à l’action de l’Esprit Saint dans le monde, Mgr Rouet a répondu ce qui suit :

Comment en douter? Il y a tant de signes d’espérance. Il nous faut juste des yeux pour voir. Évidemment, si nous restons focalisés sur le pauvre grain de blé que nous avons planté et qui ne lève pas là exactement où nous l’attendons, nous sommes désespérés. Mais regardez les iris : vous les plantez là et ils surgissent deux mètres plus loin avec leurs rhizomes souterrains. Ce que Karl Rahner appelait « les canaux souterrains de la grâce ». Dieu est un planteur d’iris ! Et ça lève, ça pousse à plein. Mais souvent à côté de nos pauvres pots de fleurs. Soyons confiants : c’est un printemps que nous sommes en train de vivre! (Source : Bertrand Révillion. Conversations spirituelles. Tome 2. Médiaspaul, 2014, pp.99-100)

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (6)

Déjà, le bus nous amène hors de la ville. Une vaste praire s’étend devant nous avec ses barbelés, ses tours de garde et un nombre impressionnant de baraques. C’est ici que l’on retrouve le lieu d’une des photos les plus connues d’Auschwitz, la photo des rails d’un chemin de fer qui passent sous le porche d’entrée. Nous visitons une baraque, un lieu dans lequel on n’aurait même pas songé à garder des animaux l’hiver. Non seulement les murs n’ont qu’une planche de bois d’épaisseur, mais des ouvertures de plusieurs centimètres courent tout le long du toit. L’hiver le thermomètre pouvait descendre jusqu’à moins 20 Celsius.

Barraques d'Auschwitz-Birkenau

Barraques d’Auschwitz-Birkenau

Les baraques semblent s’étendre à perte de vue, bien que bon nombre d’entre elles aient été détruites. Difficile d’imaginer, par cette tranquille après-midi d’automne, ce qu’à pu être ce lieu pendant la guerre. Les travaux forcés, les SS et leurs chiens, les clôtures électrifiées, les cheminées des crématoires crachant leurs victimes, les trains déversant tous les jours leur butin de guerre.

Près des crématoires, dont il ne reste plus que des ruines, se trouve le monument aux victimes d’Auschwitz. Plusieurs personnes s’y recueillent, chantent, y méditent un instant, lisent les plaques commémoratives écrites en plusieurs langues. Le silence est la seule attitude qui convient en un tel endroit. On n’a qu’envie de se taire et de pleurer.

L'intérieur d'une barraque

L’intérieure d’une barraque

Nous quittons Cracovie par un matin pluvieux. Petit saut vers Paris pour ensuite repartir vers Amsterdam. Après cette visite à Auschwitz, j’ai encore plus hâte de découvrir le pays d’Etty, la ville où elle a écrit son journal : Amsterdam.

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (5)

La cours des exécutions par balles

La cours des exécutions par balles

Le véritable musée est plutôt du côté du camp Auschwitz, alors que le second camp, Auschwitz-Birkenau, présente les vastes étendues de baraques, avec les longs barbelés, ainsi que les ruines des crématoires détruits par les SS allemands avant d’abandonner le camp en 1945. Les fours ont alors été démantelés et renvoyés en Allemagne, histoire de laisser le moins de traces possible. Une grande partie des archives ont aussi été détruites.

A la mi-janvier 1945, comme l’armée soviétique approchait du complexe de camps d’Auschwitz, les SS commencèrent à évacuer Auschwitz et ses camps satellites. 60 000 prisonniers furent contraints de marcher vers l’Ouest. Des milliers d’autres furent tués dans les camps quelques jours avant que ces marches de la mort ne commencent. Des dizaines de milliers de prisonniers, juifs pour la plupart, furent contraints de marcher jusqu’à la ville de Wodzislaw, dans la partie occidentale de la Haute-Silésie. Les gardes SS abattaient ceux qui ne pouvaient plus avancer. Lors de ces marches, les prisonniers souffrirent également du froid et de la faim. Plus de 15 000 d’entre eux périrent pendant le voyage. (Source : Internet)

Ma surprise fut de trouver les deux camps en très bon état malgré les années, surtout celui d’Auschwitz, alors qu’Auschwitz-Birkenau a peut-être conservé le tiers de ses baraques, qui pouvaient loger jusqu’à 90, 000 prisonniers. L’ensemble et son étendue sont impressionnants. Le premier camp, Auschwitz, était prévu pour environ 19, 000 prisonniers et lui aussi semble assez bien conservé. Ses bâtiments sont tous faits de briques rougeâtres, bâtiments qui ont été transformés en salles d’expositions.

Plus l’on progresse dans cette visite et plus mon cœur se serre et je retiens mes larmes. Je ne suis pas le seul… Un silence s’empare peu à peu d’une foule que je trouvais un peu trop dissipée au début, car je voulais y entrer un peu comme on entre dans une église, silencieux devant une certaine présence, la mémoire de toutes ces victimes à qui il faut savoir rendre hommage. Il faut dire que beaucoup de jeunes étudiants visitent ce « musée » et qu’ils ne saisissent pas immédiatement ce qu’il représente vraiment. Mais impossible de ne pas se laisser émouvoir.

Successivement, nous voyons défiler devant nous la première chambre à gaz et le premier crématoire, où l’on nous explique avec quelle duplicité les nazis convainquaient les gens d’y entrer afin de se doucher. « Nous avons besoin de bons ouvriers » disaient-ils. « Y a-t-il des menuisiers parmi vous? Oui? Mais c’est très bien! Nous avons besoin de vous tous. Mais avant il faut vous laver. Déshabillez-vous, accrochez vos vêtements à ces crochets numérotés, retenez bien le numéro, et maintenant à la douche. Vous retrouverez vos vêtements à la sortie ». Les victimes se sentaient rassurées puisqu’on leur octroyait un numéro. Elles entraient dans la salle des « douches » et alors on verrouillait les portes. Quinze minutes plus tard, d’autres prisonniers juifs, les Sonderkommandos, les mêmes qui aidaient et encouragaient les prisonniers à se dévêtir, étaient chargés de sortir les corps inertes entassés les uns contre les autres, et de les brûler dans les fours crématoires; les cendres mises dans des camions qui allaient les jeter dans la rivière tout près ou jetées dans un étang. Pas de traces.

Ensuite, l’on nous présente les salles d’interrogatoires, la salle d’un tribunal fictif où les condamnations étaient presque toujours la peine de mort. Les causes jugées : mal tenir son rang, avoir volé un morceau de pain, un bouton détaché… Nous voyons la cellule où est mort le Père Maximilien Kolbe, le mur des exécutions, les salles où sont consignées les montagnes de valises, de cheveux, de lunettes, de souliers, de vêtements pour bébés… Il y a surtout cette scène qui me revient en mémoire : une petite vitrine au milieu de laquelle se trouve une poupée de porcelaine en miettes, quelques bottines de bébés, des petites vestes… C’était donc cela Auschwitz! On ressort avec le besoin de reprendre son souffle. Plus beaucoup d’entre nous parlent à haute voix. L’heure est venue de prendre le bus pour le camp d’Auschwitz-Birkenau.

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (4)

Entrée du camp d'Auschwitz

Entrée du camp d’Auschwitz

Nous prenons l’autobus de 8h30 pour Oświęcim. Pourtant, j’avais bien demandé d’aller à Auschwitz, mais sur place notre guide nous expliquera que les armées allemandes, lors de l’invasion de la Pologne, avaient commencé à donner des noms allemands aux différents lieux qu’ils occupaient, et c’était le cas pour ce petit village d’ Oświęcim, aujourd’hui une ville de 43, 000 habitants.

À l’époque, les Allemands qui cherchaient à établir leurs camps d’extermination en des lieux isolés, loin des populations locales, avaient fait évacuer les maisons proches de l’enceinte du camp. Ils feront ainsi à trois reprises, repoussant au loin la population polonaise afin qu’elle ignore ce qui s’y passait. Mais cette fumée des fours crématoires qui fonctionnent souvent jour et nuit, l’odeur de cheveux et de chair brûlée, ne réussiront pas à tromper la population locale.

Si ce camp était aussi isolé, il n’en est plus le cas aujourd’hui et le visiteur est donc surpris de constater que l’on annonce le musée d’Auschwitz à 500 mètres, alors que l’on est au milieu d’une ville avec beaucoup de circulation, des restaurants et des commerces. J’espère ne pas être déçu de ma visite, mais déjà une certaine appréhension s’empare de moi au moment d’arriver enconstatant que nous sommes en pleine ville.

Auschwitz s’annonce tout d’abord comme un musée, et c’est là la seconde surprise. Ce qui reste des camps de la mort en Europe se nomme désormais « musée ». Il en sera de même pour le camp de Westerbork. Le stationnement compte sans doute une vingtaine d’autobus nolisés lorsque nous arrivons et les visiteurs forment une longue file pour entrer « au musée ». Autre surprise, cela ne coûte rien, et j’apprécie. Non pas à cause du fait d’économiser des sous, mais n’y aurait-il pas une inconséquence à vouloir faire payer la visite d’un lieu qui se veut un mémorial à toutes les victimes d’Auschwitz, et elles se comptent par million.

Nous nous procurons des écouteurs et l’on nous présente un court film sur l’histoire du camp d’Auschwitz. Ce film n’insiste pas trop sur les scènes d’horreur, contrairement à un film comme « Nuits et brouillard » d’Alain Resnais. Nous ressortons après 15 minutes et là nous suivons un guide, elle se nomme Edita, une Polonaise de 40 ans environ, qui travaille aux archives d’Auschwitz et qui s’improvise guide cette journée-là à cause d’un manque de personnel. C’est note chance, car elle est très au fait de l’histoire du camp et a un visage empreint d’une grande humanité. Je sens bien qu’elle ne fait pas que travailler au musée d’Auschwitz, mais qu’il s’agit aussi pour elle d’une mission.

Notre groupe est composé d’une vingtaine de visiteurs et nous passerons deux heures et demie avec elle, entrant progressivement dans l’horreur de ce lieu, qui semble calme en cette journée grise d’octobre. Nous visiterons les deux parties du musée d’Auschwitz, soit le camp d’Auschwitz et le camp d’Auschwitz-Birkenau. Trois kilomètres séparent les deux camps. Il faudra prendre l’autobus pour aller de l’un à l’autre.

"Le travail vous rendra libre"

« Le travail vous rendra libre »

Pour une histoire détaillée de l’établissement de ces deux camps, cliquez ici.

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (3)

8 octobre. Journée de répit et de planification. Magdalena m’amène voir les lieux les plus intéressants de Cracovie, sa ville natale, et nous terminons la journée au sanctuaire de sœur Faustina, canonisée par le pape Jean-Paul II.

Il s’agit du sanctuaire de la Miséricorde, énorme complexe moderne où affluent sans cesse les pèlerins. Nous sommes dans le fief de Jean-Paul II, puisque Cracovie faisait partie de son diocèse avant son élection comme pape.

Cracovie était sa ville et partout des photos, des statues, des vitraux même, viennent nous le rappeler. L’amour des Polonais pour ce pape ne m’a jamais apparu aussi impressionnant maintenant que je sillonne les rues de sa ville, et où son influence semble encore si palpable.

La ferveur des Polonais est impressionnante. Dans cette ville de 800, 000 habitant, dont cent milles sont des étudiants universitaires, les églises semblent toujours prises d’assaut, tant par les jeunes que les moins jeunes.

La veille, j’ai voulu participer à la messe des jeunes à l’église des dominicains de Cracovie, une église construite en 1257, et où l’on trouve le tombeau du dominicain saint Hyacinthe. Impossible d’y entrer tellement l’assistance y était dense, et ce, jusqu’à l’extérieur de l’église.

Intérieur de l'église des dominicains

Intérieur de l’église de la Sainte-Trinité

Mais toutes ces visites ne me font pas oublier le côté plus tragique et sérieux de ce voyage, notre destination première, qui est le camp d’extermination d’Auschwitz, là où Etty a été assassinée.

À SUIVRE…

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (2)

Sans le vouloir, histoire d’horaires d’avions et d’économie, ce voyage se fait à rebours, en commençant par la Pologne, par cette destination dont Etty ne se faisait aucune illusion et dont elle écrivait :

1 juillet 1942 : « En ce vingtième siècle, on peut très bien croire encore aux miracles. Et je crois en Dieu, même si avant peu, en Pologne, je dois être dévorée par les poux. » (p. 141)

29 juin 1942 : « Aux dernières nouvelles, tous les Juifs de Hollande vont être déportés en Pologne, en transitant par la Drenthe. La radio anglaise a révélé que depuis avril de l’année dernière, sept cent mille juifs ont été tués en Allemagne et dans les territoires occupés. » (p. 139)

7 octobre. Après un vol de deux heures quinze de Paris, nous arrivons à Cracovie, cité millénaire aux mille éclats, et à l’architecture incomparable. Une vraie découverte pour moi, sans parler de ce contact avec une langue slave où les points de recoupement avec le français ou l’anglais sont quasi inexistants. Un dépaysement total. Ci-dessous, « la Place du marché », le plus grand square public d’Europe.

Cracovie - La place du marché

Cracovie – La place du marché

Église Sainte-Marie sur la Place du marché

Église Sainte-Marie sur la Place du marché

C’est mon premier contact avec l’Europe de l’Est, avec cette Pologne bien des fois martyre au cours de sa longue histoire, et où les nazis, inspirés par leur idéologie meurtrière, avaient décidé d’y établir leur réseau d’extermination, afin d’y accomplir leurs massacres et leur génocide loin des regards du monde.

Magdalena et son conjoint Filip, des amis polonais, nous attendent à l’aéroport. Nous passons la journée avec eux et prenons ensemble deux succulents repas polonais qu’ils ont préparés spécialement pour nous. C’est dimanche et nous restons longuement à table, passant d’un repas à l’autre… Nous parlons de leur travail, de leur pays et de leurs ambitions en tant que jeune famille polonaise. Nous faisons la connaissance de Kuba, leur petit garçon de 18 mois. Un temps de retrouvailles et d’amitié qui déjà nous rend cette Pologne un peu plus familière.

À la fin de cette première journée, déjà bien remplie, l’on vient me conduire chez les frères dominicains du couvent d’études de Cracovie, qui vont m’héberger pendant mon court séjour dans leur ville. Quatre-vingt-dix frères y habitent, dont près d’une cinquantaine de frères-étudiants. Tous assez jeunes et qui, à mon étonnement, parlent presque tous l’anglais. C’est une ruche bourdonnante d’activités et, tout au long de notre séjour, j’y vois des groupes de jeunes, des couples et des familles y entrer et en sortir sans cesse. Les frères font beaucoup de ministères. Dans ce couvent on se lève tôt et on se couche tard! En semaine, neuf messes quotidiennes sont célébrées dans l’église, alors que le dimanche on en célèbre dix!

Église de la Sainte-Trinité

Église de la Sainte-Trinité

À SUIVRE…

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (1)

Comme promis, me voici avec ce compte-rendu de voyage que j’aurais bien aimé publier comme un carnet de voyage, au jour le jour, photo à l’appui. Mais cela n’était pas possible.

Je vous présente plutôt mes réflexions, suite à ce périple européen, où j’ai voulu retracer l’itinéraire d’Etty Hillesum, en visitant les lieux où elle a vécue et où elle est morte, victime de la Shoah.

Ce voyage a commencé par une retraite que j’ai prêchée aux moniales dominicaines de Beaufort, une communauté jeune et dynamique établie depuis près de 50 ans dans un cadre champêtre de Bretagne.

On y trouve aussi une liturgie originale et d’une grande beauté. Les sœurs ont déjà quatre albums à leur actif. Un monastère à découvrir!

Monastère Notre-Dame-de-Beaufort (France)

Monastère Notre-Dame-de-Beaufort (France)

Pendant ce voyage, j’ai aussi revu plusieurs couples connus à l’université alors que j’étais aumônier. Des rencontres extraordinaires dans l’ordinaire de leur vie, avec leurs enfants, leurs préoccupations, et cette amitié qui s’approfondie d’année en année. Un grand ressourcement!

Etty Hillesum - 1938

Etty Hillesum – 1938

La deuxième partie du voyage, soit neuf jours en tout, a été consacrée à la recherche d’Etty Hillesum, recherche dans laquelle m’accompagnait une journaliste japonaise, une amie, fascinée elle aussi par le message et la vie d’Etty Hillesum, qui sont consignés dans son journal et ses lettres (Hillesum, Etty. Une vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork. Seuil, 1995), elle qui voulait être le témoin des valeurs ultimes, au milieu de l’angoisse et de l’horreur où, à partir de 1941, la nombreuse communauté juive des Pays-Bas se trouva plongée par la mise en œuvre systématique de ce que les nazis appelaient la « solution finale ».

4 juillet 1941 : « Il y a de l’agitation en moi, une agitation bizarre et diabolique, qui serait productive si je savais qu’en faire. Une agitation « créatrice ». Ce n’est pas celle du corps, une douzaine de nuits d’amour torrides ne suffiraient pas à l’apaiser. C’est une agitation presque « sacrée ». Ô Dieu, prends-moi dans ta grande main et fais de moi ton instrument, fais-moi écrire. » (p. 41)

À SUIVRE…