Petite topographie du temps de l’Avent

L’Avent est un temps qui nous permet de redonner sens à notre histoire en tournant nos regards vers la venue du Seigneur. Ce temps liturgique est une des richesses de la liturgie romaine. Il a son origine en Occident au VIe siècle. Ce temps liturgique veut introduire au mystère de Noël.

Du latin « adventus », qui signifie avènement, venue (proche de « Natale » : naissance, qui donnera « Noël »; proche également d’« Épiphaneia » , en grec : manifestation, qui donnera « Épiphanie »), c’est un temps qui nous invite à voir notre histoire comme un lieu d’enfantement, l’enfantement d’un monde nouveau, inauguré par la venue de Jésus en notre chair. Voici comment se présente chacun des dimanches de l’Avent :

  1. Chaque année, le 1er dimanche, nous invite à tourner nos regards vers l’achèvement, lors du retour du Seigneur à la fin des temps.
  2. Chaque année, le 2e dimanche est celui de l’entrée en scène de Jean-Baptiste. Il proclame qu’il est arrivé le temps de l’accomplissement des annonces prophétiques et qu’il faut préparer la route.
  3. Chaque année, le 3e dimanche, invitation à nous laisser envahir par la joie du Seigneur. Jésus est notre espérance.
  4. Chaque année, le 4e dimanche nous initie au mystère de Noël et nous fait voir de quelle façon inattendue se réalise l’accomplissement des promesses.

Fête du Christ, Roi de l’Univers.

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 23, 35-43. 

On venait de crucifier Jésus, et le peuple restait là à regarder. Les chefs ricanaient en disant : « Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! »
Les soldats aussi se moquaient de lui. S’approchant pour lui donner de la boisson vinaigrée,
ils lui disaient : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! »
Une inscription était placée au-dessus de sa tête : « Celui-ci est le roi des Juifs. »
L’un des malfaiteurs suspendus à la croix l’injuriait : « N’es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même, et nous avec ! »
Mais l’autre lui fit de vifs reproches : « Tu n’as donc aucune crainte de Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi !
Et puis, pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n’a rien fait de mal. »
Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton Règne. »
Jésus lui répondit : « Amen, je te le déclare : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. »

 

COMMENTAIRE

Aujourd’hui, dernier dimanche de l’année liturgique, nous fêtons le Christ, Roi de l’Univers. Cette fête est assez récente puisqu’elle fut instituée en 1925 par Pie XI à l’occasion de l’Année sainte. Toutefois, la question de la royauté du Christ remonte à l’époque même de Jésus. Rappelez-vous : Jésus doit se cacher parce que la foule veut s’emparer de lui et le proclamer roi. Pilate lui-même va demander à Jésus : « Es-tu le roi des Juifs? » Et sur la croix, il fera inscrire : « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs ».

L’Église aujourd’hui célèbre la royauté du Christ, mais il faut toutefois en préciser la nature, car Jésus n’est pas un roi comme les autres. Mais avant de nous arrêter à la fête elle-même, il est bon de nous rappeler en quoi consiste une année liturgique, puisque nous arrivons au terme de celle-ci avec ce dimanche.

L’année liturgique, c’est l’ensemble des dimanches où nous nous rassemblons en Église, au nom de notre foi en Jésus-Christ, afin de célébrer l’eucharistie, écoutant et méditant la Parole de Dieu, approfondissant l’extraordinaire mystère de notre foi à travers un cycle qui revient année après année.

En fait, l’année liturgique se déploie sur un cycle de trois années, que l’on appelle les années A, B et C. Pourquoi trois années ? C’est que l’Église veut proclamer tous les évangiles dans sa célébration dominicale, et il faut donc y mettre le temps. Nous avons donc un cycle de trois ans où chacune des années est consacrée à un évangéliste différent : soit Matthieu pour l’année A, Marc pour l’année B et Luc pour l’année C. Quant à l’évangile de Jean, se retrouve à l’intérieur de chacune de ces trois années, surtout lors des grandes fêtes.

Il est bon de savoir que l’année liturgique ne coïncide pas avec l’année civile. Elle commence toujours quatre dimanches avant Noël avec le temps de l’Avent qui nous prépare à la fête de la Nativité de Jésus. De là, nous allons vers la fête des Rois, suivie de la Présentation de Jésus au Temple. Quelques semaines plus tard viendra le Carême, qui lui nous prépare à la fête de Pâques, qui est suivie d’une période de 50 jours, que l’on appelle le temps pascal, où l’on célèbre l’Ascension, et enfin la Pentecôte. Entre ces périodes fastes de la liturgie se vit le temps de l’Église, que l’on appelle le temps ordinaire, et qui se termine avec la fête d’aujourd’hui.

Maintenant, qu’est-ce que l’Église veut affirmer en cette fête du Christ-Roi? Et bien cette fête constitue en quelque sorte un Credo, une affirmation de notre foi au Christ au terme de chaque année liturgique.

Tout en proclamant un messie crucifié, comme l’affirme saint Paul, nous croyons que Jésus a été fait Seigneur et que tout le monde visible et invisible lui est soumis. Nous l’acclamons comme Roi de l’univers, mais nous croyons que le seul royaume qu’il soit venu établir est celui de l’amour. Les évangiles sont sans équivoque à ce sujet. Jésus est roi, mais son palais est une étable; son trône, une croix; son armée, tous ceux et celles qui veulent vivre de l’esprit des béatitudes. Notre roi est le plus humble des hommes que la terre ait jamais porté. Il se présente comme celui qui frappe à la porte, il attend et il promet à la personne qui lui ouvrira de s’asseoir à sa table et de prendre le repas avec elle, de partager son intimité. Notre Seigneur est un roi qui vient quémander notre amour, et qui jamais ne s’impose à nous. Vraiment, sa royauté n’est pas de ce monde.

Nous croyons qu’il y a deux mille ans « l’Absolu s’est incarné et qu’il porte un visage, le visage de Jésus-Christ![1] » Nous croyons qu’il est le Seigneur des vivants et des morts, alors qu’il se présente à nous en disant : « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert! » En Jésus nous découvrons que « l’humilité est vraiment l’aspect le plus radical de l’amour[2] », puisque le Fils de Dieu a revêtu l’habit du serviteur, et qu’il a donné sa vie pour nous.

Le voilà, frères et sœurs, ce Roi que nous proclamons en ce dimanche. Il est le Seigneur de l’Univers et pourtant il vient vers nous avec douceur et humilité, non pas pour dominer nos vies, mais pour les transformer de l’intérieur, et pour nous inviter à transformer le monde avec lui, avec le seul pouvoir qu’il connaisse, celui de l’amour, de la paix et de la miséricorde. En fait, le Fils de Dieu est venu pour se remettre entre nos mains, afin qu’il devienne notre bien le plus précieux et que nous le partagions avec tous nos frères et soeurs en humanité.

Une personne m’a dit un jour qu’elle était étonnée du choix du texte évangélique pour cette fête du Christ-Roi. Pourquoi la croix? L’évangile d’aujourd’hui vient nous rappeler que nous proclamons un Messie crucifié. Paradoxalement, c’est là notre honte, parce que cette Croix est l’expression même de notre péché, mais elle est aussi notre fierté, parce qu’elle est le lieu de notre relèvement.

La liturgie nous invite en cette fête à nous rappeler combien il est important de contempler Jésus en croix, car c’est là que se déploie toute la puissance de sa royauté. On peut passer toute sa vie à prier le Seigneur sans l’avoir vraiment contemplé sur sa Croix; je veux dire le contempler de ce regard qui va jusqu’au fond de sa blessure. Il faut prendre le temps de s’arrêter au pied de la Croix, de s’y agenouiller, afin de contempler Jésus dans son offrande au Père, et de réaliser combien nous sommes aimés.

La contemplation de la Croix en ce dimanche nous donne de comprendre combien nous sommes présents dans la prière du Christ en Croix. Nous sommes crucifiés avec lui, offerts par lui comme son bien le plus précieux : « Père, ceux que tu m’as donnés je te les offre, et je m’offre avec eux, pour eux. »

C’est sur la Croix que Jésus nous saisit dans son mystère d’amour, pour ne plus faire qu’un avec nous. Il est là à cause de nous, mais il est là surtout pour nous. Il prend sur lui nos péchés, nos détresses, et il s’associe pour l’éternité à notre pauvre humanité blessée qu’il est venu racheter. Tel est notre Roi.

Comme elle est belle cette Croix quand c’est Jésus qui la recouvre de sa présence, puisque c’est la vie même qui est clouée au cœur de la mort. Notre humanité peut enfin refleurir. Jésus est vainqueur ! Voilà le Christ-Roi que nous contemplons en ce dimanche et que nous annonçons au monde. Voilà la beauté du mystère de l’Église, Corps du Christ, à jamais crucifié avec lui dans l’offrande de sa vie, pour le salut du monde.

Simone Weil, cette philosophe juive qui s’est beaucoup rapprochée du Christ à la fin de sa vie, et qui est décédée en 1943, a cette réflexion magnifique au sujet de la Croix. Elle écrit ceci : « Le don le plus précieux pour moi, comme vous le savez, c’est la croix. S’il ne m’est pas donné de mériter de participer à la croix du Christ, j’espère au moins de pouvoir y participer en tant que larron repentant. Après le Christ, de toutes les personnes dont il est fait mention dans l’Évangile, le bon larron est celui que j’envie le plus. D’être avec le Christ pendant la crucifixion, à ses côtés et dans la même position que lui, me semble être un privilège encore plus grand et plus enviable que d’être assis à sa droite dans la gloire. » (Lettre du 16 avril 1942).

Frères et sœurs, terminons notre année liturgique avec la prière du larron repenti au Christ, Roi de l’Univers : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » Souviens-toi de nous. Amen.

Yves Bériault, o.p.


[1] Jacques de Bourbon-Busset.

[2] Jean Varillon. L’humilité de Dieu, p. 64.

Questions vaticanes sur l’indissolubilité du mariage

Que répondriez-vous à ce questionnaire?

Voici les questions précises posées par le Vatican à tous les catholiques, dans le cadre de la préparation du synode sur le mariage, « sur la pastorale pour affronter certaines situations matrimoniales difficiles »:

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a) Le concubinage ad experimentum est-il une réalité pastorale importante dans votre Église particulière? À quel pourcentage pourrait-on l’estimer numériquement?

b) Existe-t-il des unions libres, sans reconnaissance aucune, ni religieuse ni civile? Y a-t-il des données statistiques sûres?

c) Les séparés et les divorcés remariés sont-ils une réalité pastorale importante dans votre Église particulière? À quel pourcentage pourrait-on l’estimer numériquement? Comment affronter cette réalité au moyen de programmes pastoraux adaptés?

d) Dans tous ces cas, comment les baptisés vivent-ils leur situation irrégulière? Ils en sont conscients? Manifestent-ils simplement de l’indifférence? Se sentent-ils écartés et vivent-ils avec souffrance l’impossibilité de recevoir les sacrements?

e) Quelles sont les demandes que les personnes divorcées et remariées adressent à l’Église à propos des sacrements de l’Eucharistie et de la réconciliation? Parmi les personnes qui se trouvent dans ces situations, combien demandent ces sacrements?

f) La simplification de la pratique canonique pour la reconnaissance de la déclaration de nullité du lien matrimonial pourrait-elle offrir une réelle contribution positive à la solution des problèmes des personnes concernées? Si oui, sous quelles formes?

g) Existe-t-il une pastorale spécifique pour traiter ces cas? Comment cette activité pastorale se déroule-t-elle? Existent-ils des programmes à ce propos au niveau diocésain et national? Comment la miséricorde de Dieu est-elle annoncée aux personnes séparées et aux divorcés remariés; comment le soutien de l’Église dans leur cheminement de foi est-il mis en acte.

Et pour terminer, ma propre question : Que proposeriez-vous à l’Église comme pratique pastorale au sujet des divorcés remariés?

Nous sommes héritiers de la résurrection!

32e dimanche du temps ordinaire. Année C

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 20,27-38. 
Des sadducéens – ceux qui prétendent qu’il n’y a pas de résurrection – vinrent trouver Jésus,
et ils l’interrogèrent : « Maître, Moïse nous a donné cette loi : Si un homme a un frère marié mais qui meurt sans enfant, qu’il épouse la veuve pour donner une descendance à son frère.
Or, il y avait sept frères : le premier se maria et mourut sans enfant ;
le deuxième,
puis le troisième épousèrent la veuve, et ainsi tous les sept : ils moururent sans laisser d’enfants.
Finalement la femme mourut aussi.
Eh bien, à la résurrection, cette femme, de qui sera-t-elle l’épouse, puisque les sept l’ont eue pour femme ? »
Jésus répond : « Les enfants de ce monde se marient.
Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne se marient pas,
car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont fils de Dieu, en étant héritiers de la résurrection.
Quant à dire que les morts doivent ressusciter, Moïse lui-même le fait comprendre dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur : le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob.
Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants ; tous vivent en effet pour lui. »

COMMENTAIRE

De dimanche en dimanche, la Bonne Nouvelle du Christ vise toujours à nous faire découvrir la fidélité de Dieu à notre endroit. Fondamentalement, la Parole de Dieu nous raconte toujours la même histoire, l’histoire d’un Dieu qui nous aime à en mourir et qui veut nous voir vivre éternellement avec lui. C’est ainsi qu’il nous prend sans cesse par la main afin de nous accompagner dans notre découverte du sens de cette vie qu’il nous a donnée.

Notre histoire ressemble un peu à celle de cette femme sourde, muette et aveugle qui devint écrivaine et qui raconte un évènement de son enfance des plus inspirant, qui peut nous éclairer quant à la manière dont Dieu se révèle à nous. Cette femme s’appelle Helen Keller, une Américaine, et elle raconte dans son autobiographie, alors qu’elle était enfant, comment son institutrice l’avait éveillée à la vie en s’assoyant avec elle un jour près d’un puits. Voici ce qu’elle raconte :

« Nous descendîmes le sentier qui menait au puits, attirés par le parfum épandu dans l’air ambiant par le chèvrefeuille qui formait un dôme au-dessus du puits. Quelqu’un était précisément occupé à tirer de l’eau, et mon institutrice me plaça la main sous le jet du seau qu’on vidait. Tandis que je goûtais la sensation de cette eau fraîche, Miss Sullivan traça dans ma main restée libre le mot eau, d’abord lentement, puis plus vite. Je restais immobile, toute mon attention concentrée sur les mouvements de ses doigts. Soudain, il me vint un souvenir imprécis comme de quelque chose depuis longtemps oublié et, d’un seul coup, le mystère du langage me fut révélé. Je savais maintenant, que e-a-u désignait ce quelque chose de frais qui coulait dans ma main. Ce mot avait une vie, il faisait la lumière dans mon esprit qu’il libérait en l’emplissant de joie et d’espérance. Il me restait bien des obstacles à franchir, il est vrai, mais j’étais pénétrée de cette conviction qu’avec le temps j’y parviendrais.[1] »

Nous aussi, il nous reste bien des obstacles à franchir avant de tout comprendre du mystère de nos vies. C’est un travail d’enfantement qui s’opère en nous, où progressivement le mystère du langage de Dieu se dévoile à nos cœurs et à nos intelligences. Comme cette femme sourde, muette et aveugle, Dieu nous prend par la main afin de nous aider à comprendre quelle est notre destinée et combien nous sommes aimés. C’est ce que Jésus tente de faire à nouveau dans l’évangile de ce jour.

On le voit confronté à des opposants, des sadducéens, qui remettent en question la résurrection des morts, l’existence d’une vie éternelle. Pourtant ces hommes croient en Dieu, mais ce qu’il faut savoir c’est que la tradition hébraïque a mis des siècles avant de voir apparaitre dans ses écrits sacrés la possibilité d’une survie après la mort. Jusque là, pour le Juif fidèle, la foi en Dieu était uniquement pour cette vie. L’on croyait en Dieu afin que la vie ici-bas soit pleinement vécue, dans la santé, dans l’abondance, avec une grande descendance. Tel était le sens de la vie : une vie bénie et comblée de jours, mais sans lendemain.

En Israël, c’est à l’époque de la révolte contre l’occupant grec, au IIe siècle avant Jésus Christ, qu’apparait à travers le livre des Martyrs d’Israël une première affirmation de la résurrection des morts. Face à la persécution, ces martyrs entrevoient la mort comme un passage vers une vie nouvelle, une vie transfigurée. On peut bien leur arracher la vie corporelle, mais pour eux, le Dieu créateur est aussi celui qui ressuscite.

Ce que les fidèles de la Bible découvrent à travers ses récits et son histoire, c’est que la vie vient de Dieu et il peut la susciter où il veut. Que ce soit dans le désert de l’Exode, dans les maladies du corps et de l’âme, dans la stérilité, et même dans la mort, le Dieu Créateur ne peut cesser de donner la vie. C’est là le témoignage que donne Jésus à travers sa vie et son ministère. C’est ainsi qu’il affirmera que Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants.

L’évangile de ce dimanche vient à point nommé en ce mois de novembre, appelé le mois des morts. Nous sommes particulièrement invités pendant ce mois à honorer nos défunts, à prier pour eux, à leur rendre visite au cimetière. C’est là une tradition très ancienne dans l’Église. Nous avons toujours eu beaucoup de respect pour nos défunts, car nous les savons en chemin vers les demeures éternelles. Ils nous y précèdent et ils nous y accompagnent. C’est là un grand mystère qui se dresse devant nous que celui de la mort.

Nous le savons, la mort en elle-même est un mal, mais Jésus nous invite à porter nos regards au-delà de la mort, car le Dieu fidèle ne saurait nous abandonner. La mort ne saurait avoir le dernier mot.

C’est pourquoi lors des funérailles chrétiennes, le prêtre encense le corps du défunt. Il s’agit d’un geste des plus audacieux! « Dans l’Empire romain, c’est devant les statues des dieux que l’on brûlait de l’encens; tandis que pour nous chrétiens, c’est au moment où le corps sans vie semble réduit à rien que nous l’encensons. Pourquoi un tel rite? C’est que Dieu prend notre humanité, notre corps très au sérieux. Le Verbe s’est fait chair; il est devenu en tous points semblable aux hommes, tellement semblable que son destin c’est le nôtre: s’il est ressuscité, nous aussi nous ressusciterons. » Telle est notre foi.

« La résurrection du Christ n’est pas seulement le dénouement heureux de son histoire personnelle : elle est le premier matin de la victoire de l’humanité sur la mort; le premier-né est entré dans la vie qui ne finit pas. La mort n’est plus un mur, elle est une porte… et nous nous y engouffrons derrière lui.[2] »

C’est pourquoi la tradition de l’Église a retenu le mot cimetière pour désigner l’endroit où nous enterrons nos morts. Il vient d’un mot grec, koïmètèrion, qui veut dire lauberge de passage, le lieu où l’on dort, le passage vers une vie en Dieu, une vie en plénitude avec nos corps glorifiés.

Comme l’affirme Jésus dans l’évangile de ce dimanche, « nous sommes héritiers de la résurrection », et toute sa vie ne visait qu’à nous amener à cet accomplissement. Aujourd’hui comme hier, comme cette femme sourde, muette et aveugle, Jésus nous prend par la main et chaque jour il trace sur nos vies et dans nos cœurs, les signes de sa présence afin de nous donner de goûter cette vie nouvelle qui est déjà commencée. Telle est la fidélité de Dieu à notre endroit et que nous célébrons en ce dimanche. Amen.

Yves Bériault, o.p.

[1] KELLER, Hellen. Sourde, muette, aveugle. Paris, Petite Bibliothèque Payot. 2001.

[2] Marie Noëlle Thabut. Commentaire de 1 Corinthiens 15, 12-20.

Christian de Chergé et la fête de la Toussaint

ChristiandeChergeParlant des fêtes de la Toussaint et de la Commémoration des fidèles défunts, Christian écrit : « Ainsi les deux célébrations d’hier et d’aujourd’hui s’accordent l’une à l’autre, un peu comme les deux faces de la lune dont l’une, celle que nous voyons, est éclairée par le soleil de ce monde, tandis que l’autre, encore invisible, disparaît tout entière dans la lumière de l’au-delà.
C’est aussi un peu comme les deux côtés d’une même médaille. Après l’euphorie de la victoire de la Toussaint, nous voici invités aujourd’hui à ne pas oublier le revers plus tragique de la médaille, à le regarder en face, avec ce visage de misère et de souffrance, de vieillissement et de mort que nous ne connaissons que trop. Le seul qu’il nous soit donné ici-bas de voir de près, de contempler dans sa rude nudité. » p. 274
 
Christian de Chergé. L’invincible espérance. Bayard, 2010.

Christian de Chergé entre à la trappe d’Aiguebelle en France le 20 août 1969. Deux ans plus tard, il sera assigné au monastère Notre-Dame de l’Atlas en Algérie, et il en deviendra le prieur en 1986. C’est à sa propre demande qu’il ira en Algérie, ayant vécu là-bas avec ses parents alors qu’il était enfant. Christian de Chergé et six de ses frères trappistes seront enlevés par le GIA (Groupe islamiste armé) le 27 mars 1996. Le 23 mai de la même année, le GIA annoncera dans un communiqué : « Nous avons tranché la gorge des sept moines. »

« Le christianisme peut traverse les crises les plus pénibles » (Alexandre Men)

Alexandre Men

« Le christianisme n’en est qu’à ses débuts. Son « programme », appelons-le ainsi, est prévu pour des millénaires; chaque siècle, chaque époque ne prend dans le christianisme, dans la Bible, que ce qu’elle est en état de percevoir. Nous aussi, à notre époque, nous ne prenons que l’aspect, partiel, que nous sommes capables de percevoir et sur lequel nous réagissons aujourd’hui. Le christianisme est ouvert sur tous les siècles, sur le futur, sur le développement de toute l’humanité. C’est pourquoi il est capable de renaître constamment. Au fil de son histoire, il peut traverser les crises les plus pénibles, se trouver au bord de l’extermination, de la disparition physique ou spirituelle, mais à chaque fois il renaît. Non parce qu’il est dirigé par des personnes exceptionnelles – ce sont des pécheurs comme tout le monde – mais parce que le Christ lui-même a dit : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Le seigneur n’a pas dit : « Je vous laisse tel ou tel texte, que vous pouvez suivre aveuglément. » Car ce qui est écrit dans la Bible n’est, en réalité, que son écho, le reflet de sa personnalité dans la conscience et la pensée de ses disciples. Non, le Christ a dit : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde. » Il n’a pas parlé de quelques écrits, des Tables de la Loi, de certains signes et symboles particuliers. Il n’a rien laissé de tel, mais il s’est laissé lui-même, lui seul. »

Extrait de Le christianisme ne fait que commencer, d’Alexandre Men, Cerf, coll. « Le sel de la Terre », 1996, p. 253

La guérison des dix lépreux

Homélie pour le 28e dimanche du temps ordinaire. Année C

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 17,11-19. 
Jésus, marchant vers Jérusalem, traversait la Samarie et la Galilée.
Comme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s’arrêtèrent à distance
et lui crièrent : « Jésus, maître, prends pitié de nous. »
En les voyant, Jésus leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. » En cours de route, ils furent purifiés.
L’un d’eux, voyant qu’il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix.
Il se jeta la face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce. Or, c’était un Samaritain.
Alors Jésus demanda : « Est-ce que tous les dix n’ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ?
On ne les a pas vus revenir pour rendre gloire à Dieu ; il n’y a que cet étranger ! »
Jésus lui dit : « Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé. »

COMMENTAIRE

Imaginez une vieille maison à la campagne. C’est là où habitaient vos grands-parents. Vous montez au grenier et là il y a le vieux coffre à souvenirs. Vous l’ouvrez et vous en faites l’inventaire. Photos de mariage du grand-père et de la grand-mère, photos des enfants, une généalogie, des lettres d’amour que grand-père et grand-mère s’écrivaient pendant leurs fiançailles, le sermon de leur mariage, quelques prières composées pour les grands moments de leur vie, un ancien bail, des souvenirs de voyages, cartes postales, photos de familles, les plans de leur première maison, un voile de mariée, un poème offert par les petits enfants lors de leur cinquantième anniversaire de mariage, etc. Vous découvrez dans ce coffre l’histoire d’un couple, l’histoire d’une famille, c’est le coffre à trésors d’une belle histoire d’amour qui en dépit du temps semble garder toute sa fraîcheur.

Chaque dimanche, la liturgie à sa façon nous invite à ouvrir notre coffre à trésors, à nous émerveiller et à rendre grâce. Nous aussi en tant qu’Église nous vivons une histoire d’amour et notre coffre à souvenir c’est le livre de la Parole, c’est la Bible. Il s’agit d’une bibliothèque de 73 volumes qui raconte la merveilleuse histoire de nos ancêtres dans la foi. Il y a là des livres d’histoires, des poèmes, des contes et des prières, les plans de construction du Temple de Jérusalem, des paroles de sagesse, les messages des prophètes et surtout le témoignage de ceux qui ont connu le Christ, qui ont marché avec lui et qui nous rapportent ses paroles et ses gestes, l’extraordinaire histoire de sa destinée.

Ces livres sacrés, qui n’en forment plus qu’un seul pour nous, doivent sans cesse être redécouverts. C’est pourquoi chaque dimanche ils sont proclamés dans notre assemblée, car la Parole de Dieu est au coeur de notre vie de foi et elle est là pour nous aider à entrer dans l’action de grâce du Christ, dans l’offrande même de sa vie. La parole de Dieu forme un tout avec la célébration eucharistique. Elle nous y prépare, elle nous y entraîne et elle nous donne de la vivre en nous aidant à ouvrir notre coeur au grand mystère d’amour qui s’offre à nous. Notre prière devient alors action de grâce, un grand merci qui monte vers Dieu.

Prenons ce dimanche. La liturgie de la Parole est tout particulièrement adaptée à cette fête de l’Action de grâce que notre société a gardée comme tradition. Malheureusement, beaucoup ignorent le sens de cette expression action de grâce et ils se comportent parfois comme ces lépreux qui oublient celui qui les a guéris, qui oublient d’où vient la vie et Celui vers qui elle nous entraîne. La Parole de Dieu aujourd’hui nous invite à regarder le Christ et à ouvrir les yeux.

Dans notre récit évangélique, Jésus marche vers Jérusalem, cette ville où l’on tue les prophètes. Il marche résolument tout en sachant quel sera son destin entre les mains des hommes. Sur sa route, dix lépreux s’avancent vers lui, tout en se tenant à distance, car leur maladie les rend impurs. Ils implorent la pitié de Jésus afin d’être guéris.

On le sait bien par les évangiles, Jésus est le témoin de la compassion de Dieu. Il guérit, il pardonne, il ramène à la vie, et devant ces lépreux qui crient leur misère, Jésus est saisi de pitié et il les envoie se montrer au prêtre à Jérusalem sans même avoir posé un seul geste. En cours de route les dix lépreux sont guéris.

Il est bien évident que ces hommes ont la foi, mais un seul d’entre eux revient voir Jésus plutôt que de poursuivre sa route vers le Temple de Jérusalem. Il s’agit d’un Samaritain que tout sépare des Juifs et de leur religion. Pourtant, il est le seul à se prosterner devant Jésus en glorifiant Dieu à pleine voix. La foi de ce Samaritain devient l’affirmation d’une réalité nouvelle que même les apôtres de Jésus n’ont pas encore saisie : pour rendre véritablement gloire à Dieu, ce n’est plus vers le Temple de Jérusalem qu’il faut se tourner, mais vers Jésus lui-même. Jésus est à même de constater la conversion de cet homme, et c’est pourquoi il lui dit : « Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé. »

Il est difficile de juger les autres lépreux, mais Jésus semble déçu de leur attitude. C’est comme s’ils avaient accueilli leur guérison sans aller au coeur de cette expérience. Ils sont restés en surface. L’heure de Dieu est passée et ils n’ont pas véritablement accueilli son salut. Ils se sont attachés davantage à ses dons, qu’au sens de l’appel qui leur était fait dans cet événement de leur guérison.

C’est là un enjeu de la vie de foi encore pour nous aujourd’hui. Sans cesse, Dieu nous rencontre. Il est là sur les routes, dans les carrefours, au coeur de nos engagements. Il est cette présence secrète, mais combien active, qui rend possible les gestes, les paroles, les actions qui guérissent, qui pardonnent, qui apportent la vie là où tout semble la menacer.

Aujourd’hui même, le Christ fait route avec nous, traversant nos villes et nos villages. Et la Parole de Dieu vient nous rappeler que la rencontre de Dieu ne nous met pas seulement en présence de l’Absolu, mais elle comble et transforme nos vies. L’action de grâce apparaît alors comme la réponse à ce don. Elle est reconnaissance joyeuse devant la grandeur de Dieu et ce qu’il fait pour nous.

L’action de grâce de l’Ancien Testament, que l’on voit déjà à l’oeuvre dans notre première lecture chez Naaman, le général syrien, cette action de grâce annonce celle du Nouveau Testament. C’est avec la Nouvelle Alliance en Jésus Christ qu’éclate véritablement l’action de grâce dans la Bible, car Dieu a pris un visage et s’est fait connaître en Jésus Christ.

L’action de grâce ne se résume pas simplement à remercier Dieu, mais à la bénédiction qui vient de Dieu répond la bénédiction de l’homme et de la femme qui, soulevés par la puissance et la générosité de Dieu, lui offrent leur louange et leur adoration.

En Jésus-Christ, l’action de grâce atteint un sommet inégalé, puisqu’elle se fait eucharistie. Jésus-Christ donne sa vie pour nous dans une pleine communion d’amour avec son Père, et par lui, avec lui et en lui, nous rendons grâce à Dieu en nous unissant au don qu’il fait de lui-même, puisqu’il nous prend avec lui.

Frères et soeurs, la bonne nouvelle de ce dimanche nous rappelle que la suite du Christ est un appel à vivre comme des hommes et des femmes éveillés, à l’écoute des moindres signes du Seigneur dans nos vies. C’est cette foi qui purifie véritablement, qui sauve et qui fait ainsi monter en nos coeurs cette louange qui nous fait aimer Dieu, qui nous fait l’adorer, qui se fait action de grâce pour cet héritage où la vie de Dieu nous est donnée en partage. Amen.

Yves Bériault, o.p.

La parabole de Lazare et du mauvais riche

26e Dimanche du temps ordinaire. Année C.

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 16,19-31. 
Jésus disait cette parabole : « Il y avait un homme riche, qui portait des vêtements de luxe et faisait chaque jour des festins somptueux.
Un pauvre, nommé Lazare, était couché devant le portail, couvert de plaies.
Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais c’étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses plaies.
Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra.
Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; il leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare tout près de lui.
Alors il cria : ‘Abraham, mon père, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper dans l’eau le bout de son doigt pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. –
Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : Tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur. Maintenant il trouve ici la consolation, et toi, c’est ton tour de souffrir.
De plus, un grand abîme a été mis entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient aller vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne vienne pas vers nous. ‘
Le riche répliqua : ‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père.
J’ai cinq frères : qu’il les avertisse pour qu’ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture ! ’
Abraham lui dit : ‘Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent !
Non, père Abraham, dit le riche, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront. ‘
Abraham répondit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus. ‘ »

COMMENTAIRE

C’est Paul Claudel, ce grand écrivain français qui a marqué ma jeunesse, qui écrivait : « Aujourd’hui ce n’est rien encore que d’être un saint, il faut la sainteté que le moment présent exige, une sainteté nouvelle, elle aussi sans précédent… Le monde a besoin de saints qui aient du génie comme une ville où il y a la peste a besoin de médecins. » La parabole d’aujourd’hui nous est proposée par Jésus afin de nous inviter à entrer dans cette sainteté du quotidien qui chaque jour se présente à nous avec son lot d’occasions de faire le bien, comme de véritables artisans de l’évangile.

Dans l’imaginaire populaire, lorsque l’on parle de cette parabole, on va habituellement la désigner sous le nom de la parabole de Lazare et du mauvais riche. Pourtant l’Évangile ne qualifie pas cet homme de mauvais riche. Une fois mort, dans le shéol, dans cet enfer qui symbolise la séparation d’avec Dieu, cet homme riche pense même à ses frères : « Envoi quelqu’un les avertir afin qu’ils changent de vie », demande-t-il à Abraham. Nous avons devant nous un homme qui a le sens de la famille, qui pense au bien des siens. Alors, faut-il parler de lui comme d’un mauvais riche ? Le sort de cet homme dans la parabole semble bien donner raison à cette interprétation. Car ce que Jésus lui reproche, c’est que ses biens le rendent aveugle. Les hommes ne sont pas tous des siens.

Alors que Lazare gît par terre dans le portail de la maison de l’homme riche; alors que ce riche et les siens ont sans doute dû enjamber bien des fois ce Lazare encombrant, tellement il vit proche de la maison, il y a pourtant un abîme qui sépare cet homme du pauvre Lazare. Ce riche qui aime ses frères, sa famille et ses amis, ne fait pas de tous les hommes ses frères et ses sœurs. Son cœur reste insensible à la misère de certains. L’on croirait réentendre ici, dans cette parabole, le cri de Dieu à Caïn qui a tué son frère, quand il lui demande : « Qu’as-tu fait de ton frère? Le cri de son sang est monté jusqu’à moi! » La question nous est lancée comme aux pharisiens à qui Jésus s’adresse, « eux qui aiment l’argent », nous rappelle saint Luc.

Cette parabole chez Luc, s’inscrit dans une charge à fond de train où Jésus s’en prend à l’amour des richesses qui rend aveugle, et où il invite ses auditeurs à ne pas servir deux maîtres, Dieu et l’argent, mais plutôt à se faire des amis avec ce qu’il appelle l’argent malhonnête.

Il ne faut pas s’y tromper. Le pouvoir et l’argent est une religion avec ses adeptes partout dans le monde, avec ses villes saintes qui sont les capitales financières du monde. Cette religion a ses temples, qui sont les banques et les places boursières, et souvent les plus beaux édifices de nos villes lui sont consacrés. Cette religion a ses prédicateurs et ses évangélistes, elle offre même l’exemple de ses témoins héroïques qui, souvent partis de rien, sont montés aux plus hauts sommets de la richesse et de la gloire. Ce sont les saints de cette religion. Toutefois, l’on n’entend rarement parler de leurs vertus, ou de l’exemplarité de leur vie. Ce qui compte dans cette religion, c’est avant tout d’avoir réussi, et parfois, quels qu’en soient les moyens. Cette religion est le plus grand adversaire de Dieu, c’est la religion de Mammon.

Pour Jésus, l’argent n’a de sens que s’il est humanisé, que s’il permet de faire le bien, de faire le bien non seulement à nous mêmes et à nos proches, mais à tous ceux et celles que Dieu place sur nos routes, devant le portail de nos maisons, car l’argent, les possessions, les talents, s’ils ne sont au service des autres, ne peuvent qu’endurcir le cœur. C’est le drame de l’homme riche.

À travers le personnage de Lazare, l’Évangile vient nous rappeler que Dieu est fidèle, et, parce qu’il nous aime, il veille sur nous, il nous protège, il nous soutient dans la nuit de nos épreuves. La Parole de Dieu nous redit que le mal et le méchant ne peuvent triompher en dépit des apparences. Elle nous invite, lorsque nous sommes au coeur de l’épreuve, à la confiance absolue en Dieu qui jamais ne nous abandonnera, et ce, jusque dans la mort. Voilà la première conversion à laquelle nous appelle la parabole de Jésus.

Pour cet homme riche que nous sommes parfois, quand nous créons un gouffre d’indifférence entre nous et les pauvres de toute sorte, la Parole de Dieu nous dit ceci : écoute le cri de tes frères et de tes sœurs. Ne sois pas dur de cœur devant l’humanité qui est à ta porte. Entends l’indignation de Dieu devant les excès que l’on commet partout, à l’endroit des pauvres et des démunis. Entends l’indignation de Dieu devant le gouffre grandissant entre pays riches et pays pauvres, entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien.

Que cette indignation de Dieu soit aussi la tienne. Laisse-toi toucher par les autres. Ne pense pas qu’à ton seul bonheur. Ne remets pas constamment à demain ta générosité qui est sollicitée, car c’est maintenant que ton frère a faim, que ta sœur a besoin de toi. Voilà la deuxième conversion à laquelle la Parole de Dieu nous invite aujourd’hui.

Par ailleurs, contrairement à l’époque de Jésus, le contexte de modernité et d’avancées technologiques dans lequel nous vivons, avec ses moyens de communication sans précédent, nous propulse en quelques secondes à l’échelle de la planète, où le cri des Lazare est démultiplié à l’infini. Il y a là de quoi donner le vertige. C’est Abdou Diouf, le secrétaire général de la francophonie, dans un discours qui est passé à peu près inaperçu dans les médias, qui disait à nos élus de l’Assemblée nationale le 18 septembre dernier :

« Pour la première fois de l’histoire de l’humanité se posent, dans le même temps, le problème de l’absence de limites dans le contexte de la mondialisation et celui des limites naturelles de notre planète : je veux parler de l’eau, de l’énergie, des matières premières, des denrées qui iront en diminuant tandis que continue de croître la population mondiale. Aucun État ou groupe d’États, si puissant soit-il, ne pourra plus faire face, seul, aux problèmes, aux menaces, aux défis qui nous sont désormais communs. […] Nous ne sommes plus au temps d’un partage du monde entre les vainqueurs et les puissants, mais à l’ère du nécessaire partage de la gestion du monde par tous. »

Le défi est de taille, mais son ampleur ne doit pas nous décourager. Parce que nous croyons en Dieu, le sort de la planète et de ses habitants nous concerne en tout premier lieu. « Le monde a besoin de saints qui aient du génie, comme une ville où il y a la peste a besoin de médecins. » Et cette sainteté, nous pouvons l’exercer tant au plan international qu’à la porte de nos maisons, car la mondialisation de la charité et de la solidarité est aussi une réalité de notre époque.

Frères et soeurs, la Parole de Dieu nous invite en ce dimanche à nous convertir au désir de Dieu sur nous. Et tout comme les cinq frères de l’homme riche, nous avons nous aussi pour nous guider, Moïse, les prophètes, et surtout la puissance de résurrection du Christ dans nos vies, qui est capable de changer nos cœurs et nous aider à combler cet écart entre nous et les pauvres qui attendent à notre porte. Si nous acceptons de faire un pas dans cette direction où Jésus nous invite, alors c’est une parabole vivante et nouvelle qui s’écrira dans nos vies : c’est Lazare qui sera invité à la table du riche; c’est le riche qui pansera les plaies de Lazare; c’est Lazare qui donnera à boire au riche. Il n’y aura plus ce pauvre et ce mauvais riche, mais deux frères qui marcheront ensemble avec la grâce de Dieu. C’est là la grande utopie de l’évangile et si nous y croyons, c’est parce que le Christ est ressuscité, lui qui nous rassemble en ce dimanche.

Yves Bériault, o.p.

Les trois paraboles de la miséricorde

Homélie pour le 24e Dimanche du temps ordinaire. Année C.

Luc 15, 1-32 (La brebis perdue, la drachme perdue et le fils prodigue)

Nous connaissons bien ces trois paraboles qui sont appelées les paraboles de la miséricorde de Dieu. La troisième, celle du fils prodigue, est appelée par les Pères de l’Église « l’évangile dans l’évangile », c.-à-d. le cœur de la Bonne Nouvelle de Jésus. Mais en quoi  ces paraboles nous parlent-elles aujourd’hui? Voici une histoire qui pourrait nous aider à mieux comprendre l’actualité de cet évangile. Il s’agit d’une courte nouvelle composée par l’écrivain Ernest Hemingway. 

Dans son récit, un père Espagnol fait mettre une annonce dans le journal local en espérant que son fils, qui a fui la maison paternelle après un méfait, puisse entendre son appel. Il fait mettre son texte en gros caractères sur une pleine page du journal. On peut y lire ce qui suit : Cher Paco. Je t’en prie. Viens me rencontrer demain à midi devant les bureaux du journal. Tout est pardonné. Ton papa qui t’aime. Le lendemain, le père se présente à l’endroit convenu espérant y voir son fils, mais il y a une foule rassemblée devant les bureaux du journal.  Ils sont près de huit cents jeunes hommes. Ils s’appellent tous Paco et ils sont là dans l’espoir de voir leur père dont ils ont entendu l’appel.

Alors, quelle est l’actualité de la Bonne Nouvelle du Christ? Tout d’abord, on ne soupçonne sans doute pas le nombre impressionnant de personnes qui dans nos sociétés, dans nos milieux de travail, dans nos familles, se trouvent en rupture avec la vie ou avec leurs proches. Leur vie est souvent sans direction, en errance, et ces personnes souffrent et vivent une grande solitude. La bonne nouvelle du Christ elle vient nous dévoiler le visage d’un Dieu qui nous cherche comme un père, comme une mère, tellement il nous aime, et ce, d’autant plus si nous sommes désemparés, abandonnés, désespérés. Dieu est à la recherche de tous les Paco du monde, qu’ils soient athées ou catholiques, juifs ou musulmans, de l’Orient ou de l’Occident. Nous avons un Dieu chasseur qui jamais ne cessera de nous poursuivre jusqu’à ce que nous rendions les armes et  parvenions à le reconnaître pour ce qu’il est : le Dieu Père qui nous aime d’un amour infini.

Par ailleurs, il nous faut bien reconnaître que si nous sommes rassemblés pour cette eucharistie dominicale, où nous célébrons comme chaque dimanche la résurrection du Christ, c’est que nous faisons sans doute partie de ces 99 brebis qui vivent dans l’intimité du Christ pasteur. Il est possible que nous nous soyons égarés un jour, mais aujourd’hui nous sommes là avec le Christ dans sa bergerie. Alors, en quoi ces paraboles nous concernent elles nous qui sommes ici? 

Tout d’abord, avec l’extraordinaire talent de conteur qu’est le sien, Jésus nous donne de contempler le visage de notre Dieu. Les trois paraboles d’aujourd’hui nous parlent de sa tendresse pour chacun et chacune de nous. Elles nous donnent de réentendre ces mots empreints d’une infinie tendresse et tellement réconfortants du Père à son fils aîné : « Toi tu es toujours avec moi ». Dieu est toujours là avec nous, et tout ce qui est à Lui est à nous, nous dit Jésus. Cette parole est sûre! La Parole de Dieu est là pour nous aider à comprendre et à vivre l’extraordinaire destinée qui est la nôtre. Tout ce qui est à Dieu est à nous. Telle est la grandeur de notre vocation humaine, tel est l’amour de Dieu pour nous.

Nous le voyons bien, le christianisme est d’un optimisme renversant. Notre espérance est sans borne, car nous savons désormais, grâce aux Écritures et au témoignage des Apôtres, combien Dieu nous aime et jusqu’où il est prêt à aller pour se faire connaître de nous. Il s’est même fait eucharistie pour que nous puissions le tenir dans nos mains et nous nourrir de sa vie à Lui. Voilà la grandeur du mystère de la foi que nous proclamons sans cesse en Église. Ce dimanche nous invite à célébrer la miséricorde de Dieu.

Par ailleurs, ces paraboles nous rappellent que le sort de tout homme, de toute femme doit nous importer au plus haut point, puisqu’ils sont la chair de notre chair, nos frères et soeurs en humanité, et qu’ils comptent plus que tout aux yeux de Dieu. Quand le Père s’adresse à son fils aîné pour lui parler du cadet, il ne lui dit pas « mon fils que voici était perdu », mais bien « ton frère que voici ». Ton frère!

Ces trois paraboles nous sont racontées afin de nous rappeler la responsabilité qui est la nôtre face à un monde désenchanté, où Dieu est méconnu et où trop souvent l’amour n’est pas aimé. Notre mission à nous, chrétiens et chrétiennes, c’est de revêtir le Christ, c’est nous faire bons pasteurs avec lui, et de nous mettre à la recherche de tous ceux et celles qui ont perdu espoir et qui, sans le savoir, ne demandent qu’à être trouvés et aimés. Voyez dans nos paraboles, ce sont tous les anges et tout le ciel qui se réjouissent quand une seule brebis perdue est retrouvée. Voyez comme elle est importante cette mission que le Christ confie à ses disciples.

En fin de compte, le ciel n’a de sens qu’à cause du chemin qui nous y conduit et de Celui qui nous y mène. L’aventure spirituelle que le Christ nous propose est avant tout un compagnonnage sur les routes du monde, car nul ne peut aller au ciel tout seul. C’est Charles Péguy qui écrivait : « L’on ne se sauve pas tout seul. Nul ne retourne seul à la maison du Père. L’un donne la main à l’autre. Le pécheur tient la main du saint et le saint tient la main de Jésus. » Amen.

Le pape demande une journée de prière et de jeûne pour la Syrie

http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Le-pape-demande-une-journee-de-priere-et-de-jeune-pour-la-Syrie-2013-09-01-1005033

France : Action pour sauver les chrétiens de la Syrie

Action pour sauver les chrétiens de la Syrie. Signez la pétition.

Il y a fort à craindre qu’une intervention militaire des Etats-Unis se prépare en Syrie.

Et nos dirigeants voudraient nous entraîner dans cette funeste aventure.

Or, une chose est certaine: cette intervention – sans la moindre légitimité internationale, puisque le conseil de sécurité de l’ONU ne sera évidemment pas consulté, la Russie étant décidée à exercer son droit de veto – entraînera, dans l’immédiat, un chaos indescriptible dans la région.

Homélie pour le 20e dimanche du temps ordinaire. Année C.

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 12,49-53. 

Jésus disait à ses disciples : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé !
Je dois recevoir un baptême, et comme il m’en coûte d’attendre qu’il soit accompli !
Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division.
Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ;
ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »

HOMÉLIE

Si l’évangile d’aujourd’hui nous dévoile la hâte de Jésus à voir s’allumer ce feu qu’il est venu apporter, l’on est surtout frappé par l’opposition que va rencontrer l’accomplissement de ce désir chez lui. Ne vous y méprenez pas, nous dit Jésus, « je ne suis pas venu apporter la paix, mais la division ». Ce qui nous amène à nous poser la question suivante : pourquoi la suite du Christ est-elle si difficile ? Après tout, l’évangile n’est-il pas un message de paix et d’amour. En quoi cette annonce peut-elle provoquer autant de divisions ?

D’une part, Jésus compare son action dans le monde à un feu. On pense spontanément à ces langues de feu qui vont descendre sur les apôtres à la Pentecôte. On pense au feu qui réchauffe, au feu qui purifie, au feu qui éclaire et chasse les ténèbres. À n’en pas douter, ce feu qu’apporte Jésus ne peut être que salutaire.

D’ailleurs, l’image du feu est très évocatrice pour tous les humains puisque le feu remonte à la nuit des temps. Le feu a conduit les êtres humains au travers les millénaires, il leur a permis de survivre aux longs hivers, humanisant leurs relations dans ces maisonnées réunies autour du feu, lors des longues nuits de veille et de palabres, aidant à garder au loin les animaux sauvages, permettant de domestiquer la nature, de travailler le fer, de cuire les aliments, de chauffer la terre et d’en faire des récipients de toutes sortes. Mille et un usages du feu au service de l’Homme. Le feu est sans doute le premier don qui lui est fait pour l’aider à apprivoiser son existence sur terre. Et Jésus adopte cette image du feu. Il est venu sur terre allumer un feu, il est venu nous donner de partager sa vie afin de domestiquer notre vie de tous les jours.

Par ailleurs, ce feu sera en butte à l’incompréhension et au rejet nous dit Jésus. Beaucoup d’entre nous ont fait cette expérience, car il n’est pas inhabituel de rencontrer de l’opposition ou même de l’hostilité quand on affirme sa foi en Jésus Christ. Mais vivre de la Parole du Christ et connaître la persécution, est-ce simplement lié au fait de professer sa foi ? Bien que cela soit fondamental, l’affirmation de notre foi n’épuise pas ce en quoi consiste le témoignage chrétien. Il ne s’agit pas ici de minimiser ou de taire notre foi, mais je crois que les lieux de rencontre et de confrontation de l’évangile avec le monde dépassent largement la question de l’annonce explicite de notre foi au Christ. Je m’explique.

L’Évangile est avant tout un message de paix, d’amour et de justice, dont les disciples sont porteurs à cause de leur attachement au Christ ressuscité. Comme le souligne la lettre aux Hébreux en ce dimanche, Jésus est « à l’origine et au terme de notre foi ». Nos vies portent la marque du Christ, et parce que nous sommes appelés à nous laisser configurer au Christ, à vivre de sa vie à lui, nous connaîtrons nous aussi la confrontation avec le monde au nom de l’évangile, même avec nos plus proches, même avec nos familles.

Toutes les fois que l’amour est violenté, que la paix est menacée, que la justice est méprisée, chaque fois que les pauvres sont humiliés, que les droits des personnes sont bafoués et que les plus faibles parmi nous sont exploités, il y a confrontation de l’évangile avec le monde. Chaque fois que les riches ne pensent qu’à s’enrichir au détriment des autres, que des dictateurs oppriment des peuples et que les artisans de paix sont persécutés, il y a confrontation de l’évangile avec le monde. Jésus n’a pas fait qu’annoncer la venue du Royaume, il a pris fait et cause pour les pauvres et les exclus, et ses disciples sont donc invités à se tenir en première ligne de ce combat.

C’est ce feu qui doit brûler au coeur des disciples, car vivre de l’évangile c’est de ne pouvoir s’endormir tout bêtement quand le tiers-monde est à notre porte, quand des millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont maintenus en esclavage, soumis à la prostitution, spoliés de leurs biens, privés de soins ou d’éducation, alors que des milliers d’autres, dans l’hémisphère sud, meurent de faim tous les jours, tandis que dans l’hémisphère nord on fait bombance et que nos poubelles débordent.

Vivre de l’évangile ça n’a rien de fleur bleue, ça n’a rien à voir avec une piété enfantine où l’on se replierait sur soi et où le prochain serait constamment oublié. Prendre fait et cause pour l’évangile c’est être porteur de ce feu que Jésus est venu allumer, c’est littéralement entrer dans son combat à lui où le but n’est pas d’être les plus forts ou d’imposer notre loi, car ceux et celles qui s’opposent au message évangélique sont tout autant nos frères et nos soeurs. Ce que le Christ demande à ses disciples, c’est de gagner les coeurs un à un au véritable sens de l’amour, de la paix, du partage et de la justice, tout en rappelant au monde l’extraordinaire dignité de toute personne humaine, car tous et toutes sont voulus et aimés de Dieu, car toute vie humaine est une histoire sacrée. Voilà le feu de la Parole de Dieu que Jésus désire voir s’allumer dans tous les coeurs, mais cette bonne nouvelle ne peut que rencontrer beaucoup de résistance et demande donc beaucoup de courage et de confiance de la part des disciples.

C’est Mgr Tutu de l’Afrique du Sud qui disait un jour dans une homélie : « Quand les Européens sont venus en Afrique du Sud, ils nous ont mis dans les chaînes, mais ils nous ont aussi donné la Bible, ne se doutant pas que le don de cette Bible entraînerait leur perte. Ils étaient finis. En effet ! Les Hollandais et les Anglais nous apportaient la Bible afin de nous éclairer, nous les sauvages, afin de nous libérer de notre ignorance et de notre péché, mais cette Bible devint la clé de notre libération de l’esclavage de l’apartheid. Car cette Bible nous appris que Dieu est miséricorde, que Dieu est à l’oeuvre, que Dieu entend les cris de ceux et celles qui sont perdus ou opprimés, que Dieu soutient ceux et celles qui luttent pour la justice, et que Dieu va vaincre, parce qu’il est vainqueur. »

Mgr Tutu nous rappelle que cette Parole vivante qui habite le coeur des disciples agit comme un feu dans le monde quand elle est prise au sérieux et qu’elle est vécue. Écoutons un autre témoin, un autre frère dans la foi, Dom Helder Camara, évêque de Recife au Brésil, décédé en 1998 :

« Un jour, écrit-il, une délégation est venue me voir, ici, à Recife : « Vous savez, Dom Helder, il y a un voleur qui a réussi à pénétrer dans l’église. Il a ouvert le tabernacle. Comme il ne s’intéressait qu’au ciboire, il a jeté les hosties par terre, dans la boue… Vous entendez, Dom Helder : le Seigneur vivant jeté dans la boue !… Nous avons recueilli ces hosties et les avons portées en procession jusqu’à l’église, mais il faut faire une grande cérémonie de réparation !… » — « Oui, je suis d’accord. On va préparer une procession eucharistique. On va réunir tout le monde. On va vraiment faire un acte de réparation. » Le jour de la cérémonie, quand tout le monde était là, j’ai dit : « Seigneur, au nom de mon frère le voleur, je te demande pardon. Il ne savait pas ce qu’il faisait. Il ne savait pas que tu es vraiment présent et vivant dans l’Eucharistie. Ce qu’il a fait nous touche profondément. Mais mes amis, mes frères, comme nous sommes tous aveugles ! Nous sommes choqués parce que notre frère, ce pauvre voleur, a jeté les hosties, le Christ eucharistique dans la boue, mais dans la boue vit le Christ tous les jours, chez nous, au Nordeste ! Il nous faut ouvrir les yeux ! »

« Je suis venu apporter un feu sur la terre, nous dit Jésus, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » Ce profond désir a trouvé son accomplissement avec sa mort et sa résurrection, et il a traversé les siècles jusqu’à nous. Depuis lors, ce sont des millions d’hommes et de femmes qui ont porté et témoigné de ce feu. Puissions-nous être de ceux-là nous aussi. Que Dieu nous accorde cette grâce en cette eucharistie. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour l’Assomption de la Vierge Marie

Les Pères de l’Église, en accord avec toute la Tradition, ont toujours vu en Marie la « figure de l’Église », celle qui nous précède, qui est là au tout début, porteuse d’un mystère qui la dépasse, en même temps qu’elle nous devance et nous entraîne dans le mystère de la vie et la mort de Celui qui nous aima jusqu’au bout. Elle est à la fois derrière nous et elle est devant de nous. La Vierge Marie est, par excellence, « figure de l’Église », expression de son mystère le plus profond et c’est ce que la fête de son assomption nous donner d’entrevoir dans la foi.

En Jésus, l’humanité apporte un oui définitif à l’oeuvre de salut inaugurée par le Père en notre faveur, mais celui-ci voulait que le don de son Fils soit aussi accueilli par le « oui » humain d’une créature humaine. »  (Raniero Cantalamessa, p. 56) C’est le fiat de Marie.

On a volontiers comparé Marie à la nouvelle Ève, car il lui est donné par la conception du Verbe fait chair, de donner à l’humanité celui qui serait capable de la relever de la chute originelle. Le théologien Karl Rahner dira de Marie :

« En un instant qui n’aura jamais plus de couchant et qui reste valable pour toute l’éternité, la parole de Marie fut la parole de l’humanité et son « oui », l’amen de toute la création au « oui » de Dieu ».

Amen, oui, fiat, tous ces mots ne font plus qu’un dans la bouche de Marie. Et son oui occupe une place unique dans l’histoire du salut. Il fait office de charnière indispensable entre l’Ancien et le Nouveau Testament, car Dieu ne voulait et ne pouvait nous sauver sans notre libre adhésion à son plan de salut. Par son oui, Marie rend possible le Verbe fait chair. Et parce qu’elle est tout ouverte à l’action de la grâce en elle, Marie devient la « pleine de grâce », la nouvelle Ève par qui le retour vers le Père va pouvoir s’opérer grâce à son fils Jésus.

C’est Dieu le Père qui accomplit tout en son Fils, bien sûr, mais Dieu veut avoir besoin de nous et c’est Marie qui en notre nom dira : « Me voici, je suis la servante du Seigneur. »

En notre nom, au nom de notre humanité, Marie a dit oui à cette présence infinie de Dieu en notre chair et de par sa mission et son état de Mère du Sauveur, elle est la première d’une multitude à être entraînée corps et âme à la suite de son fils ressuscité.

« L’Assomption de Marie, affirme Benoît XVI (dans une homélie pour l’Assomption de la Vierge Marie en 2009), est un événement unique et extraordinaire destiné à combler d’espérance et de bonheur le cœur de chaque être humain ». Il y a un climat de « joie pascale qui émane de la fête de l’Assomption.  « Marie –ajoute-t-il – est la prémisse de l’humanité nouvelle, la créature dans laquelle le mystère du Christ a déjà eu un plein effet en la rachetant de la mort. Marie constitue le signe sûr de l’espérance et de la consolation. »

Yves Bériault, o.p.

« La personne qui a une raison de vivre peut supporter presque n’importe quoi. » Viktor Frankl

Viktor FranklViktor Frankl, déporté à Auschwitz, a publié son récit à la sortie des camps en 1946 sous le titre : Un psychiatre déporté témoigne.

Viktor Frankl était un professeur autrichien de neurologie et de psychiatrie, l’inventeur de ce qu’il appellera plus tard, la logothérapie, une approche thérapeutique basée sur la recherche du sens de la vie. Quand les nazis prennent le pouvoir en Autriche, il sabote les ordres reçus, au risque de sa vie, afin de ne pas euthanasier les malades mentaux. En 1942, sa famille est déportée, et il le sera lui-même en 1945 (interné à Auschwitz puis dans d’autres camps). Libéré, il apprend que sa femme est morte d’épuisement à la libération du camp de Bergen-Belsen.

Pour Frankl, il y a chez l’être humain une volonté de sens. Il s’aperçoit que ses patients ne souffrent pas uniquement de frustrations sexuelles (Freud) ou de complexes d’infériorité (Adler), mais aussi d’un « vide existentiel ». C’est son expérience dans les camps de concentration qui l’amènera à approfondir cette intuition.

Le grand principe qu’il dégage de son expérience est que « la personne qui a une raison de vivre peut supporter presque n’importe quoi. » Pour Frankl, la vie n’est pas avant tout une quête du plaisir, comme l’enseignait Freud, ou une quête du pouvoir comme le pensait Adler, mais une quête de sens. La plus grande tâche pour une personne est de trouver un sens à sa vie. Frankl voyait trois sources possibles où une personne pouvait trouver ce sens à sa vie :

1. Dans le travail, par l’engagement dans une œuvre signifiante et fondamentale;
2. Dans l’amour, soit l’amour d’une autre personne ou l’amour de Dieu;
3. Dans le courage, dans la volonté de faire face à l’adversité;

Pour Frankl, le fait que certaines personnes aient survécu aux sévices et conditions de vie des camps de concentration, alors que d’autres se sont laissées mourir, est la preuve que si l’on ne peut contrôler ce qui nous arrive dans la vie, une personne peut toujours décider du comment elle réagira face à ce qui lui arrive. Frankl en arrive au constat que la vie a un sens et que c’est là la tâche de toute personne de faire cette découverte dans sa vie, quelles que soient les circonstances.

C’est le rabbin Harold S. Kushner qui écrit dans la préface du livre de Frankl :

« Nous avons appris à connaître l’Homme tel qu’il est. Après tout, l’homme est celui qui a inventé les chambres à gaz à Auschwitz; cependant, il est aussi celui qui est entré dans ces chambres à gaz, avec la prière du Seigneur ou le Shema Israël sur ses lèvres ».

Il y a un moment-clé dans l’expérience de Viktor Frankl qui l’amène à sa profonde intuition. Alors qu’il se décourage de plus en plus devant les conditions de vie qui sont les siennes, il se met à penser à sa femme, qui est elle aussi à Auschwitz, mais qu’il ne peut voir. La pensée de celle-ci le soutien et le ravive, au point où il devient convaincu que son amour pour elle, même s’il ne sait si elle est encore vivante, sera sa force pour traverser l’épreuve d’Auschwitz. Car, selon Frankl, l’amour va plus loin que le simple attachement à la personne aimée. L’amour prend racine dans notre être spirituel. Nous sommes faits pour aimer. C’est là notre vocation ultime, c’est dans l’amour que l’être humain manifeste toute sa valeur et sa dignité. Ce qui fait dire à Frankl que l’amour est aussi fort que la mort.

C’est pourquoi l’amour est le bien le plus grand et le plus élevé auquel une personne puisse aspirer. Selon Frankl : « Le salut de l’Homme se fait dans l’amour et par l’amour. » Quand une personne est saisie par l’amour, elle peut surmonter toutes les épreuves, même quand elle est impuissante à s’en sortir par elle-même, même quand la personne aimée n’est plus de ce monde. Une personne décédée ou Dieu lui-même peuvent être l’objet de cet amour.

Cette quête de sens à la vie vient aussi donner un sens à la souffrance, selon Frankl. Elle fait irrémédiablement partie de la vie, comme le destin et la mort, et ce serait nier la vie que de vouloir en occulter la souffrance. Sans la souffrance et la mort, la vie humaine ne saurait être complète selon Frankl. Il y a là un tout, et notre vocation humaine est de tout assumer en découvrant le sens de notre vie.

Homélie pour le 14e Dimanche du temps ordinaire. Année C.

« Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. »

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 10,1-12.17-20. 
Parmi ses disciples, le Seigneur en désigna encore soixante-douze, et il les envoya deux par deux devant lui dans toutes les villes et localités où lui-même devait aller. 
Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. 
Allez ! Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. 
N’emportez ni argent, ni sac, ni sandales, et ne vous attardez pas en salutations sur la route. 
Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : ‘Paix à cette maison. ‘
S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. 
Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous servira ; car le travailleur mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. 
Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qu’on vous offrira. 
Là, guérissez les malades, et dites aux habitants : ‘Le règne de Dieu est tout proche de vous. ‘
Mais dans toute ville où vous entrerez et où vous ne serez pas accueillis, sortez sur les places et dites : 
‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous la secouons pour vous la laisser. Pourtant sachez-le : le règne de Dieu est tout proche. ‘
Je vous le déclare : au jour du Jugement, Sodome sera traitée moins sévèrement que cette ville. 
Les soixante-douze disciples revinrent tout joyeux. Ils racontaient : « Seigneur, même les esprits mauvais nous sont soumis en ton nom. » 
Jésus leur dit : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair. 
Vous, je vous ai donné pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et pouvoir sur toute la puissance de l’Ennemi ; et rien ne pourra vous faire du mal. 
Cependant, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux. » 

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L’on parle beaucoup d’évangélisation ces temps-ci. L’évangile d’aujourd’hui peut certainement nous aider à approfondir cet appel en tant que disciples du Christ. Mais soyons réalistes. Peu d’entre nous se mettront à sillonner villes et villages pendant l’été comme le font les disciples. C’est pourquoi je vous propose d’aborder la question de l’évangélisation sous un autre angle, et qui est aussi au coeur du récit que nous venons d’entendre.

Il s’agit de la consigne de Jésus à ses disciples quand il leur dit : « Je vous envoie comme des agneaux parmi les loups. » Tout d’abord, l’annonce de la foi au Christ est risquée, elle est périlleuse encore aujourd’hui, et elle le sera jusqu’à la fin des temps. Il serait trop long d’en développer le pourquoi, sinon pour dire que l’évangile est porteur d’un message de paix, d’amour et de justice, et que les idéologues, les faux messies, les dictateurs et les violents ne peuvent s’accommoder d’un tel message. C’est pourquoi l’on a crucifié Jésus. Le même sort menace ses disciples, car en suivant le Christ ils s’engagent dans un combat pour le bien et pour la vérité.

Par ailleurs, cette image des agneaux qu’emploie Jésus vient nous rappeler que l’évangélisation n’est pas une entreprise de séduction ou de conquête. Elle est une proposition de vie qui doit être offerte avec le plus de délicatesse et de bienveillance possible. Car, ne l’oublions pas, les disciples sont appelés à imiter leur maître, lui qui est doux et humble de coeur.

Comme lui, les disciples sont appelés à s’en remettre entièrement à Dieu. Remarquez dans le récit d’aujourd’hui qu’ils n’apportent ni argent, ni provisions, ni sandales. Ils acceptent l’hospitalité qu’on veut bien leur offrir. Ils n’imposent rien, n’entrent en conflit avec personne, parce qu’ils sont porteurs de la paix du Christ. Et quand on ne veut pas les entendre, ils reprennent tout bonnement leur chemin, secouant la poussière de leurs pieds, afin de bien signifier que leur « démarche est totalement désintéressée, et que les bénéficiaires du message restent toujours libres de le refuser. » L’évangile de ce dimanche nous interpelle donc quant à la manière dont nous devons partager notre foi avec les autres.

C’est Marc Donzé, le biographe de Maurice Zundel, l’un des grands spirituels du XXe siècle, qui écrivait à son sujet : « Il voudrait pouvoir parler de Dieu, à pas de silence et de respect, au coeur de ce qui importe le plus à l’homme. Il voudrait pouvoir dire sans violence, mais en prenant chaque homme par la main, que Dieu est l’accomplissement de l’homme. »

La foi ne s’impose pas. Elle échappe aux raisonnements logiques qui en donneraient une preuve définitive. On ne peut ni la donner, ni la prêter, ni la transmettre comme un bien qui nous appartiendrait. On peut tout au plus en parler, la proposer et surtout en vivre. C’est-à-dire l’insérer au plus intime de nos journées, de nos faits et gestes, y puiser force et courage, goûter à cette joie secrète de celui ou celle qui accueille en sa vie la présence de Dieu et qui ne peut qu’en éprouver un grand bonheur et beaucoup de gratitude. Pour nous chrétiens et chrétiennes, c’est cela vivre notre foi en Jésus-Christ et c’est pourquoi nous voulons offrir à d’autres cette chance de croire en Dieu.

Nous sommes donc loin ici de définitions abstraites, de doctrines et de choses à retenir. Quand nous abordons la question de la foi, nous parlons avant tout de ce bonheur et de cette espérance qui nous habitent et qui nous font vivre. C’est la joie de croire. Et pour bien saisir ce que veut dire évangéliser, j’emploierais la comparaison suivante. Nous sommes comme des sourciers au pays de la soif, qui auraient découvert une source cachée et intarissable d’eau vive. Annoncer Jésus Christ, c’est tout simplement vouloir faire connaître cette source pour le plus grand bonheur de tous. Aux proches comme aux lointains, à nos enfants, à nos amis, à nos familles. Mais cela n’est pas simple. Nous le savons, car la foi est un don et il appartient à chacun d’accueillir librement ce don.

Pour beaucoup de nos contemporains, Dieu est méconnu, sinon ignoré, et c’est là la plus grande des tragédies pour l’humanité, car elle est alors orpheline et sans direction, vulnérable à toutes les passions, aux idéologies les plus meurtrières, car elle est sans espérance. Jésus, en nous envoyant dans le monde, nous rappelle que nous avons la responsabilité de nos frères et soeurs en humanité. Comme le soulignait le pape Jean-Paul II, «celui qui a vraiment rencontré le Christ ne peut le garder pour lui-même, il doit l’annoncer. »

C’est pourquoi Jésus, lui le Prince de la Paix, nous envoie comme des agneaux et non comme des loups, nous invitant à marcher à pas de patience et de sollicitude avec tous ceux et celles que Dieu met sur notre route, afin qu’ils puissent reconnaître cette réalité fondamentale de l’existence humaine : c’est en Dieu que reposent toutes nos joies, tous nos bonheurs et toutes nos amours, il en est la source et c’est pourquoi nous pouvons dire de Dieu qu’il est véritablement l’accomplissement de l’Homme. Voilà ce que nous annonçons au monde, voilà ce que nous ne pouvons taire, car comment pourrions-nous cacher la joie qui nous habite? Puisse le Seigneur nous donner en cette eucharistie l’audace et le discernement nécessaire pour bien témoigner de lui.

Amen.

fr. Yves Bériault, o.p.

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1 Thabut. 14e Dimanche. Année C.

2 Donzé, Marc. La pauvreté comme don de soi. Cerf/Saint-Augustin,1997. pp. 36-37

3 Jean-Paul II, Novo Millenio Ineunte, 40, 6 janvier 2001

L’euthanasie et l’aide au suicide. Prévoir les conséquences…

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Beaucoup a été dit sur l’euthanasie et l’aide au suicide. Mais a-t-on bien mesuré les conséquences qu’aurait leur acceptation? Je n’en suis pas certain. En voici quelques-unes, trop rapidement esquissées.

• Les personnes gravement malades porteraient un regard différent sur elles-mêmes. Estimant que leur vie est devenue trop souffrante ou privée de sens, elles pourraient être tentées d’en finir. Or, si l’euthanasie et l’aide au suicide demeurent interdites, plusieurs d’entre elles prendront le temps d’accueillir cette étape cruciale de leur existence et y trouveront un chemin de vie. Surtout si elles sont accompagnées avec empathie.

• La relation entre la personne ma­lade et son médecin changerait. À partir du moment où l’euthanasie deviendrait possible, la confiance envers le médecin pourrait difficilement demeurer entière. En effet, comment savoir si le médecin ne s’autoriserait pas du principe de bienfaisance pour mettre un terme à la vie d’une personne gra­vement handicapée et privée de sa lucidité?

• De même, la relation avec les pro­ches de la personne malade serait notablement modifiée. Voyons comme il est déjà difficile, dans le cas d’un proche parent, de pren­dre la décision de cesser ou d’en­treprendre un traitement. Ce le serait bien davantage s’il s’agissait de mettre fin activement à sa vie. De plus, il se pourrait bien alors que certains proches soient moti­vés par des intérêts financiers…

• Le personnel médical œuvrant en soins palliatifs affirme que l’acceptation de l’euthanasie ou l’aide au suicide porterait un dur coup à la philosophie et à la pratique des soins palliatifs. En effet, comment mobiliser autant de bénévoles et de ressources financières s’il est devenu possible d’en finir à moindres frais?

• Mais les conséquences les plus graves affecteraient les autres personnes gravement malades ou handicapées. Déjà très fragiles et anxieuses de ne pas être un poids pour leurs proches et pour la société, elles se demanderaient inévitablement si elles ne devraient pas, elles aussi, imiter celles qui ont choisi d’en finir plus vite.

• Les partisans de l’euthanasie ou de l’aide au suicide affirment que ces pratiques seraient strictement balisées et limitées à des cas ex­ceptionnels. Mais l’expérience de certains pays révèle que la seule balise qui tienne est celle de l’interdit. Si nous levons l’interdit d’homicide d’une vie innocente, nous nous engageons sur une pente glissante. Or, cet interdit, formulé dans le serment d’Hippo­crate, a guidé des générations de médecins pendant des siècles. Il garde toute sa valeur.

Prise une à une, chacune de ces conséquences pèse déjà très lourd. Mais il importe de les considérer dans leur interaction et leur effet cumulatif. Elles nous introduiraient dans une autre culture, centrée sur l’autonomie individuelle et non sur la solidarité envers les plus fragiles d’entre nous. Une culture irrespectueuse de la vie humaine.

Mgr Bertrand Blanchet

SOURCE : PRIONS EN ÉGLISE.  29 mai 2011

Euthanasie, la confusion des sentiments

Il y a tout juste dix ans, les Pays-Bas puis la Belgique dépénalisent l’euthanasie, initiant ainsi un processus qui semble irréversible… En France, durant sa campagne, François Hollande a fait un pas vers ce qu’il appelle une « exception d’euthanasie ». Il pourrait maintenant faire de cette loi le symbole de son quinquennat… Pour les militants de la dépénalisation, c’est le triomphe d’une idéologie : la prééminence absolue de la liberté individuelle. Mais à quel prix ? Celui des dérives de plus en plus nombreuses en Belgique : IVV (interruption volontaire de vieillesse), Alzheimer ou grands dépressifs, certains demandent aujourd’hui des extensions de la loi aux enfants de plus de 12 ans… Entre France et Belgique, entre soins palliatifs et euthanasie, il ne s’agit pas d’adopter des postures morales, de lancer des anathèmes, mais de dépasser la confusion des sentiments, des émotions pour saisir ce qui se joue à travers cette loi. Un film écrit et réalisé par Frédéric Jacovlev. Une coproduction Grand Angle Productions et KTO – Juin 2012

Porter sa croix. Homélie pour le 12e Dimanche du temps ordinaire. Année C.

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 9,18-24. 
Un jour, Jésus priait à l’écart. Comme ses disciples étaient là, il les interrogea : « Pour la foule, qui suis-je ? »
Ils répondirent : « Jean Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un prophète d’autrefois qui serait ressuscité. »
Jésus leur dit : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre prit la parole et répondit : « Le Messie de Dieu. »
Et Jésus leur défendit vivement de le révéler à personne,
en expliquant : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, le troisième jour, il ressuscite. »
Il leur disait à tous : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour, et qu’il me suive.
Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera.

COMMENTAIRE

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« Porter sa croix ! » Nous connaissons tous l’expression et c’est sans doute l’un des points communs les plus répandus entre tous les humains. Nous avons tous à porter notre croix un jour ou l’autre.

Mais d’où vient cette expression ? Elle existait bien avant Jésus. Nous savons que la crucifixion était un mode d’exécution très commun chez les Romains, en particulier pour les esclaves. Le condamné devait porter sa croix jusqu’au lieu de sa mise à mort. Quant à l’expression elle-même, elle signifie dans le langage populaire : persévérer dans l’épreuve, supporter avec patience les difficultés qui s’abattent sur nous.

Toutefois, l’expression « porter sa croix » a une portée beaucoup plus profonde dans l’évangile. « Porter sa croix » ne veut pas simplement dire pâtir en attendant que l’épreuve soit passée. Cette expression revêt un caractère plus volontaire et plus dynamique dans la bouche de Jésus, car elle est indissociable de sa mission et de son identité. C’est pourquoi il sent le besoin de faire une mise au point avec ses disciples. Mais il est important de connaître le contexte de cette confidence de Jésus pour en saisir toute la portée.

Cette scène survient après la multiplication des pains. Un prodige extraordinaire qui propulse la renommée de Jésus. Tous le cherchent ; tous veulent manger de ce pain ; tous recherchent ce faiseur de miracles. Jésus, lui, s’est retiré à l’écart de la foule et il prie son Père. Il s’entretient sûrement avec lui de sa mission et au sortir de cette prière, il va interroger ses disciples. À n’en pas douter, Jésus est soucieux, inquiet même. Il vit sans doute une grande solitude pour interroger les siens comme il le fait.

« Pour la foule qui suis-je ? » Comme il peut paraître étrange que Jésus, lui le Messie, le Fils de Dieu, porte une préoccupation aussi humaine, aussi terre à terre, que de demander à ses disciples ce que la foule pense de lui. La suite de cet échange ne fait que renforcer cette impression puisque Jésus se permet même d’insister en leur demandant : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »

Bien sûr, on pourrait se limiter à ne voir dans cet épisode évangélique, qu’une belle leçon de pédagogie où Jésus instruit ses disciples, tel un bon professeur, en les engageant, par une série de questions, à découvrir qui il est véritablement. Mais croire que Jésus est le Messie n’est pas ce qu’il y a de plus exigeant pour la foi des disciples. On l’attendait depuis tellement longtemps ce Messie. Et si c’était lui le Roi puissant envoyé par Dieu pour libérer Israël ? Par contre, croire en un Messie souffrant comme l’annonçait le prophète Zacharie, voilà qui a de quoi bouleverser les disciples et mettre leur foi à l’épreuve. Sont-ils prêts à entendre cette vérité ?

La question de Jésus est donc fondamentale et elle nous dévoile la grande intimité qui existe entre lui et ses disciples. Ce sont ses amis, et Jésus veut savoir ce qu’ils pensent de lui. Ses disciples vont-ils accepter de le suivre s’il ne répond à leurs attentes ? Cette préoccupation de Jésus se retrouve ailleurs dans les évangiles. Rappelez-vous cette scène où certains disciples abandonnent Jésus à cause de son enseignement, et où ce dernier demande aux disciples qui restent : « Allez-vous partir vous aussi ? »

L’évangile de ce jour évoque ce même drame qui sans cesse vient hanter Jésus. L’incompréhension des foules, le refus de sa personne, le détournement du sens de sa mission. Jésus veut s’assurer que ses disciples ne se méprennent pas quant à l’issue inévitable de son combat en faveur des pauvres et des humiliés, des accablés et des pécheurs. C’est pourquoi il évoque cette croix qui se profile à l’horizon et tout le drame qui va se jouer autour d’elle. Mais les disciples ne peuvent pas encore comprendre.

Par ailleurs, cette conversation entre Jésus et ces derniers soulève une question fondamentale. Pourquoi Jésus s’entoure-t-il de disciples ? Pourquoi est-ce si important pour lui que nous soyons là ? Qu’est-ce que nous pouvons bien apporter au Christ qu’il ne peut accomplir par lui-même ?

Un constat s’impose : Jésus ne peut s’engager seul dans ce don de lui-même. Aussi étonnant que cela puisse paraître. Il a besoin de nous. Il a besoin que nous portions la croix de sa mission avec lui et que nous marchions à ses côtés. Saint Paul va dire dans la lettre aux Colossiens (1, 24) « que nous achevons dans notre chair ce qui manque aux souffrances du Christ ». Ce passage paraît bien étrange, mais il s’éclaire avec l’évangile de ce jour.

Le Christ, depuis sa résurrection, poursuit sa mission dans le monde à travers la vie de tous ceux et celles qui mettent leur foi en lui. Les combats que nous menons pour l’évangile, nos luttes pour le bien, pour la justice, pour la vérité, sont un prolongement même de la vie du Christ, parce que nous sommes intimement liés à son souci pour le monde par notre baptême. C’est pourquoi saint Paul dira aux Galates, que nous avons revêtu le Christ. Et si nous avons revêtu le Christ, nous ne pouvons que nous engager à sa suite quand il dit du disciple : « qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour, et qu’il me suive. »

Cela veut dire que le seul amour qui soit digne de nous, c’est d’aimer avec le Christ, en partageant sa passion pour le monde, et en étant habités par cette invincible espérance que la charité est possible, même là où il y a la haine, l’exclusion et le mépris de l’autre ; même là où Dieu n’est pas reconnu, là où il est bafoué, humilié et rejeté. Et parce que nous croyons que le Christ est ressuscité, nous préparons déjà avec lui ces temps nouveaux qu’il a inaugurés.

C’est le moine trappiste, Christian de Chergé, assassiné avec six de ses frères en Algérie, qui disait dans l’une de ses dernières homélies : « l’espérance est une attitude qui nous fait habiter aujourd’hui l’au-delà de la mort », dans une communion avec l’autre qui nous rend responsable de lui, même au risque d’y laisser sa vie. Le dominicain Mgr Claverie, évêque d’Alger, assassiné la même année que les moines de Tibhirine, affirmait quant à lui que la mort ne peut rien nous ravir quand l’amour a tout donné. Elle est là l’espérance des disciples, et entrer dans ce combat, c’est porter sa croix avec le Christ.

C’est être convaincu que Dieu le premier espère en nous, qu’il a besoin de nous, et qu’il nous demande d’être là avec lui dans les marges de l’humanité, dans la vie de tous les jours, afin d’y porter un message d’espoir qui sera un témoignage à la grandeur de la vie humaine, ainsi qu’à sa destinée. C’est à cette présence prophétique dans le monde que les disciples sont appelés. Et c’est dans ce don de lui-même que Jésus veut nous entraîner, lui le grand vainqueur de la mort.

C’est pourquoi, quand il demande à ses disciples : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Il ne nous demande pas une définition de sa personne. Il nous invite tout simplement à le connaître, à l’aimer, afin de pouvoir donner un témoignage vivant et vrai de qui il est pour nous. Et c’est ainsi que nous serons véritablement les disciples du Christ. Que ce soit notre joie ! Amen.

fr. Yves Bériault, o.p.

Devant la croix

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Étonnant de parler de ma rencontre avec la croix, moi qui suis un chrétien engagé depuis plus de 35 ans maintenant. Cela s’est passé à l’Oratoire Saint-Joseph, à l’occasion d’une visite impromptue, dans ce lieu sans grande beauté à première vue, mais qui demeure un haut lieu spirituel au coeur de Montréal et qui recèle néanmoins de beaux trésors d’art religieux.

Non pas que la croix n’ait pas eût sa place dans ma vie de foi, mais c’était la première fois que j’éprouvais un tel sentiment devant la croix du Christ. Cette belle croix de l’Oratoire, immense et dépouillée, sur laquelle le Christ semble dormir tout en nous contemplant. À ses pieds veillent Marie et l’Apôtre bien-aimé. Un spectacle émouvant qui m’a tout à coup saisi, me détachant de l’immense basilique pour ne plus voir que le Christ crucifié.

C’est en disant le Notre Père que j’ai alors compris, d’une manière nouvelle, pourquoi on l’appelait la prière du Seigneur. Je compris tout à coup que sur la croix ce fut la prière de Jésus : « Notre Père… ». Je le voyais, je l’entendais la dire pour moi, pour nous : « Notre Père ». C’est la prière du Christ en croix : « Notre Père ». Le Fils de Dieu étant venu pour ne plus faire qu’un avec notre humanité, ne parle plus à son Père désormais qu’en nous incluant dans sa propre prière. Il ne dit plus mon père, mais « notre Père ». Il ne dit plus donne-moi mais « donne-nous », « ne nous soumets pas », « délivre-nous ».

Je compris d’une manière plus profonde combien nous étions présents dans la prière du Christ sur la croix, crucifiés avec lui, offerts par lui, comme son bien le plus précieux: « Père, ceux que tu m’as donnés je te les offre, et je m’offre avec eux, pour eux. Notre Père… »

La croix m’est véritablement apparue comme le lieu par excellence de notre filiation avec le Christ. C’est là qu’il nous prend dans son mystère d’amour et qu’il ne fait plus qu’un avec nous. Il est là à cause de nous. Il prend sur lui nos péchés, nos détresses, et il s’associe pour l’éternité à notre pauvre humanité blessée par le péché. Par amour, il se laisse vaincre et il donne sa vie. Désormais sa vie est notre vie, son Père est notre Père et il prie avec nous : « Notre Père… »

La croix devient le cœur de toute prière et je ne vois pas comment il m’est possible désormais de prier sans passer par la croix, sans désirer m’unir à cette croix avec Jésus. Comme elle est belle cette croix quand Jésus la recouvre de sa présence. C’est la vie même qui est clouée au cœur de la mort. Notre humanité peut enfin refleurir. Elle n’est plus orpheline, car elle peut désormais appeler Dieu « notre Père ».

Simone Weil a écrit un texte extraordinaire au sujet de la croix. Le voici :

« Le don plus précieux pour moi, comme vous le savez, c’est la croix. S’il ne m’est pas donné de mériter de participer à la croix du Christ, j’espère au moins de pouvoir y participer en tant que larron repentant. Après le Christ, de toutes les personnes dont il est fait mention dans l’Évangile, le bon larron est celui que j’envie le plus. D’être avec le Christ pendant la crucifixion, à ses côtés et dans la même position que lui, me semble être un privilège encore plus grand et plus enviable que d’être assis à sa droite dans la gloire. » (Lettre du 16 avril 1942).

Mais comme disait Paul Claudel : « il faut savoir porter la croix avant de monter dessus ». C’est la grâce que je te demande Ô mon Seigneur crucifié.

De quoi Jésus vient-il nous sauver? Homélie pour le 10e dimanche du temps ordinaire (C)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 7,11-17.
Jésus se rendait dans une ville appelée Naïm. Ses disciples faisaient route avec lui, ainsi qu’une grande foule.
Il arriva près de la porte de la ville au moment où l’on transportait un mort pour l’enterrer ; c’était un fils unique, et sa mère était veuve. Une foule considérable accompagnait cette femme.
En la voyant, le Seigneur fut saisi de pitié pour elle, et lui dit : « Ne pleure pas. »
Il s’avança et toucha la civière ; les porteurs s’arrêtèrent, et Jésus dit : « Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. »
Alors le mort se redressa, s’assit et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère.
La crainte s’empara de tous, et ils rendaient gloire à Dieu : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. »
Et cette parole se répandit dans toute la Judée et dans les pays voisins.

Naim

COMMENTAIRE

Ce récit, qui est propre à l’évangéliste Luc, survient après une série de miracles que Luc assemble de manière à former un crescendo de plus en plus spectaculaire : guérison d’un lépreux, d’un paralytique, de l’homme à la main sèche, du serviteur du Centurion et finalement ce fils de la veuve de Naïm qui est ramené à la vie. Dans la scène qui suit, Jésus pourra répondre aux envoyés du Baptiste, qui veut savoir s’il est bien le Messie attendu : « Allez dire à Jean ce que vous avez vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres… »

Tous ces miracles sont révélateurs de l’action de Dieu en notre faveur qui, en Jésus, vient nous sauver. Mais de quoi au juste vient-il nous sauver ? Ou encore, pour reprendre une question plus contemporaine : qu’est-ce que la foi en Dieu peut bien changer dans ma vie ? Avons-nous vraiment besoin de croire pour être heureux ? Avons-nous besoin d’être sauvés ? Il suffit de demander aux gens sur la rue s’ils ressentent ce besoin pour avoir la réponse. Mais l’on pourrait commencer par nous interroger nous-mêmes. Si nous n’avions pas la foi, qu’est-ce que cela changerait à nos vies ?

Avant de répondre, revenons tout d’abord à l’évangile d’aujourd’hui. Mis à part le miracle de Jésus, qui ramène Lazare à la vie dans l’évangile de Jean, la résurrection du fils de la veuve de Naïm est le miracle le plus spectaculaire de Jésus. Revoyons la scène que nous décrit l’évangéliste Luc. Dès l’ouverture du récit, la mort et son cortège de douleurs se tiennent devant nous. Cette mort que nous avons tous croisée un jour ou l’autre lors de la perte d’un être cher. Cette mort détestable qui se profile dès qu’un enfant voit le jour ; qui se tient aux aguets, surveillant sa proie, sachant que nul ne peut y échapper. C’est cette mort que Jésus affronte dans la petite ville de Naïm, dont le souvenir nous est conservé uniquement à cause de ce miracle de Jésus.

L’on transporte le corps d’un fils unique vers le lieu de sa sépulture. Un cortège funèbre suit la dépouille et, à sa tête, il y a cette mère inconsolable, une veuve de surcroît, ce qui rend la scène encore plus pathétique. Elle enterre son unique enfant. Une profonde tristesse se dégage de cette scène et dès le début du récit Jésus est pris de pitié pour cette femme. Remarquez que personne n’est venu le chercher pour qu’il intervienne. Mais Jésus ne peut rester impassible devant la douleur de cette femme et devant cette victoire apparente de la mort. Il lui dit tout simplement : « Ne pleure pas. » Jésus touche tout simplement la civière et il ordonne au garçon de se lever. L’évangéliste ajoute : « Et Jésus le rendit à sa mère. »

Le miracle, nous le savons bien, n’est pas dans l’ordre normal des choses. Il survient dans cet évangile comme un signe anticipateur de ce qui nous attend, tous et chacun de nous. La résurrection du fils de la veuve de Naïm se dresse comme un signe puissant dans l’évangile pour nous redire encore une fois que Dieu n’est pas insensible à la douleur de ses enfants. Une expression de l’Ancien Testament parle de Dieu comme ayant des entrailles de miséricorde. Il nous aime d’un amour dont nous ne pouvons mesurer la profondeur, mais la détresse intérieure de Jésus et son action en faveur de cette veuve, nous en révèlent la portée et la grandeur.

Mais je reviens à ma question initiale : Si nous n’avions pas la foi, qu’est-ce que cela changerait à nos vies ? C’est la question que m’a posée un jour un étudiant de l’École Polytechnique de Montréal. Apprenant que j’étais aumônier à l’université, il m’avait dit : « je termine mes études, déjà un emploi m’attend. J’ai une copine, nous venons d’acheter une maison. J’ai une voiture de l’année, je suis en santé et je suis jeune. Qu’est-ce que la foi en Dieu pourrait bien m’apporter de plus ? » Vers la même période, un journaliste provocateur, sourire en coin, avait demandé à des passants sur la rue, à l’approche de Noël : « L’on dit que Jésus est venu pour nous sauver. De quoi est-il venu nous sauver au juste ? » Une jeune femme de l’âge de mon étudiant de Polytechnique lui avait répondu sans hésiter : « Il est venu nous sauver de l’insignifiance. »

La foi en Dieu ce n’est pas la possession d’un bien extérieur à soi-même, comme une deuxième voiture dans le garage. Ce n’est pas non plus une assurance malheur. Avoir la foi en Dieu, c’est donner à sa vie sa véritable orientation, tout comme l’aiguille d’une boussole se tourne spontanément vers le nord magnétique. Il est là son véritable pôle d’attraction et le nôtre, les hommes et les femmes de cette terre, c’est Dieu. Dieu vient nous sauver de tout ce qui peut nous détourner de notre vocation humaine, afin que nous puissions nous réaliser pleinement en cette vie, et ce, malgré tous les écueils de la vie.

Ce miracle de Jésus, qui ramène un jeune homme à la vie, n’est pas simplement une analogie avec ce que l’espérance chrétienne nous promet après la mort. Notre espérance s’enracine avant tout dans le présent. Nous croyons non seulement pour demain, mais avant tout pour aujourd’hui, car cette foi en Dieu nous fait nous dresser debout sans cesse dans notre quotidien. Elle transforme notre regard sur le monde, notre relation les uns avec les autres, notre manière de vivre l’épreuve, d’aimer la vie et de nous y engager. La foi en Dieu donne sens à tout ce que nous sommes et c’est pourquoi il est juste de dire que Jésus vient nous sauver de l’insignifiance, lui le révélateur du véritable visage de Dieu.

Lorsque je célèbre des funérailles, j’aime bien rappeler à l’assemblée que la mort est trompeuse. Elle oriente nos regards vers l’absence, vers la perte, cherchant à nous faire croire que tout est fini, qu’il ne reste plus rien de l’être aimé qu’un vague souvenir. Mais Jésus est vainqueur de la mort et il nous promet « de ressusciter nos liens d’amour. Ceux et celles que nous avons perdus nous seront rendus un jour, et nous, nous serons rendus à ceux et celles que nous avons aimés » (fr. Dominique Charles, o.p.), tout comme Jésus le fait dans l’évangile en remettant le fils à sa mère.

Alors, de quoi Jésus vient-il nous sauver ? Il vient nous sauver en venant au-devant de toutes nos morts, même celles, et elles sont nombreuses, qui marquent notre vie de tous les jours. Jésus est le sourcier capable de faire couler des fleuves d’eau vive en nos cœurs, capable de nous relever par la puissance de sa Parole quand tout semble s’écrouler et se tourner contre nous.

L’évangile de ce dimanche vient nous redire : si tu cherches le vrai bonheur, si tu cherches la vie en plénitude, regarde vers le Christ, car lui il a déjà posé son regard sur toi. Il voit ta peine et ta misère, et il est saisi de pitié parce qu’il t’aime. Et parce qu’il est plus fort que la mort, avec lui nous pouvons triompher de toutes nos morts. Promesse de Jésus Christ ! Amen.

Fr. Yves Bériault, o.p.