Julos Beaucarne : L’amour plus fort que la mort et la haine

morisot_parcDans son métier de chanteur-poète, Julos Beaucarne était secondé par sa femme, Louise-Hélène. Le 2 février 1975, un déséquilibré l’a poignardée. Après ce drame épouvantable, Julos a écrit à ses amis, au cours de la nuit même qui a suivi la mort de sa femme, la lettre que voici:

Amis bien-aimés,

Ma Loulou est partie pour le pays de l’envers du décor, un homme lui a donné neuf coups de poignard dans sa peau douée. C’est la société qui est malade, il nous faut la remettre d’aplomb et d’équerre par l’amour et l’amitié et la persuasion. C’est l’histoire de mon petit amour à moi, arrêté sur le seuil de ses trente-trois ans. Ne perdons pas courage, ni vous ni moi. Je vais continuer ma vie et mes voyages avec ce poids à porter en plus et mes deux chéris qui lui ressemblent.

Sans vous commander, je vous demande d’aimer plus que jamais ceux qui vous sont proches ; le monde est une triste boutique, les cœurs purs doivent se mettre ensemble pour l’embellir, il faut reboiser l’âme humaine. Je resterai sur le pont, je resterai un jardinier, je cultiverai mes plantes de langage. A travers mes dires vous retrouverez ma bien-aimée ; il n’est de vrai que l’amitié et l’amour. Je suis maintenant très loin au fond du panier des tristesses. On doit manger chacun, dit-on, un sac de charbon pour aller en paradis. Ah ! comme j’aimerais qu’il y ait un paradis, comme ce serait doux les retrouvailles.

En attendant, à vous autres, mes amis de l’ici-bas, face à ce qui m’arrive, je prends la liberté, moi qui ne suis qu’un histrion, qu’un batteur de planches, qu’un comédien qui fait du rêve avec du vent, je prends la liberté de vous écrire pour vous dire ce à quoi je pense aujourd’hui : je pense de toutes mes forces qu’il faut s’aimer à tort et à travers. Fin de l’article

Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Rainer-Maria Rilke : « Seigneur, donne à chacun sa propre mort »

monet_nympheasHeureux qui peut mûrir sa mort, comme un arbre, jour après jour, de la fleur du printemps au fruit que l’automne ensoleille et qui se détache enfin comme on se donne. Ainsi prie le poète Rainer-Maria Rilke.

Seigneur, donne à chacun sa propre mort,
Enfantée de sa propre vie,
Où il connut l’amour, un sens et la détresse.
Nous ne sommes nous-mêmes que la feuille et l’écorce.
La grande mort que chacun porte en soi,
Elle est le fruit sur lequel tout s’ordonne (…)

Seigneur, accorde-nous le savoir et la force
D’ouvrir et de lier nos vies en espaliers
Pour lesquels fleurira un printemps plus précoce.
Car ce qui fait la mort étrange et difficile,
C’est qu’au lieu de la nôtre arrive l’imprévue,
— L’authentique, la vraie n’ayant pas su mûrir (…)
Ressuscite pour l’homme en son cœur la merveille
De l’enfance éblouie et les contes secrets,
Comme aux primes années où la pensée s’éveille.
Et donne-lui alors de veiller jusqu’à l’heure
Où il enfantera une Mort souveraine,
Comme un parc murmurant ou comme un voyageur
Retour d’une contrée lointaine.

Source : Rainer-Maria Rilke, Le livre de la pauvreté et de la mort, 1906 trad. Les Quatre Saisons, Prières pour chaque jour de l’année, Desclée-Mame.

Saint- Augustin : Ne pleure pas si tu m’aimes

gogh_cypres-1Si tu savais le don de Dieu et ce qu’est le ciel,
Si tu pouvais d’ici entendre le chant des anges et me voir au milieu d’eux,

Si tu pouvais voir se dérouler sous tes yeux les horizons et les champs éternels, les nouveaux sentiers où je marche,

Si un instant tu pouvais contempler comme moi la Beauté devant laquelle toutes les beautés pâlissent …

Quoi ? Tu m’as vu, tu m’as aimé dans le pays des ombres, et tu ne pourrais ni me voir, ni m’aimer encore dans le pays des immuables réalités ?

Crois-moi, quand la mort viendra briser tes liens comme elle a brisé ceux qui m’enchaînaient, et quand un jour que Dieu connaît, et qu’Il a fixé, ton âme viendra dans le ciel où l’a précédée la mienne, ce jour-là tu reverras Celui qui t’aimait et qui t’aime encore, tu retrouveras Son cœur, tu en retrouveras les tendresses épurées…

A Dieu ne plaise qu’entrant dans une vie plus heureuse, infidèle aux souvenirs et aux vraies joies de mon autre vie, je sois devenu moins aimant !

Tu me reverras donc, transfiguré dans l’extase et le bonheur, non plus attendant la mort, mais avançant d’instant en instant avec toi, qui me tiendras la main, dans les sentiers nouveaux de la Lumière et de la Vie, buvant avec ivresse aux pieds de Dieu un breuvage dont on ne se lasse jamais et que tu viendras boire avec moi …

Adieu des parents à une petite Claire

Voici une série de témoignages à l’occasion du mois de novembre où nous rappelons tout particulièrement nos défunts à notre souvenir.

monet_vertheuilQuelle grâce ont reçue les parents de la petite Claire, décédée à huit mois, pour parler ainsi de sa mort !

Alors comme cela, tout doucement, tranquillement, sans prévenir, tu es partie, Claire, pour suivre la route des Rois Mages peut-être. Aussi simplement que tu regardais, que tu souriais, tu es partie sans que cela pose pour toi le moindre problème. C’est pour nous, qui ne comprenons rien, qui sommes aveugles la plupart du temps que cela en pose. Mais, ma merveille, nous t’avons connue, aimée, tu nous as aimés pendant huit mois et ça, c’est le plus beau cadeau que tu nous aies fait, ta présence, tes sourires, ta joie de vivre, tes regards, ta paix.

Nous l’avons dit et redit, combien de fois (?), combien tu étais apaisante et comme tu nous faisais du bien, différemment suivant les moments. Tes cris de joie en découvrant la marche à quatre pattes, la joie de te retourner, sur le dos, sur le ventre, d’attraper les objets que tu voyais. Ta présence contemplative, le plaisir que tu avais à être dans les bras, caressant nos joues, attrapant le nez, le menton en prenant tes biberons, ce besoin, tout en te nourrissant, de plonger ton regard dans celui qui te tenait et de toucher en même temps. Toute petite déjà, tu nous as fait comprendre que tu aimais t’« acagnarder », être blottie, enfoncer ta tête dans le creux d’une épaule et ne pas bouger comme pour sentir plus intensément. Ton attitude, cet appel de ton regard nous a toujours obligés à en faire autant avec toi, à nous plonger aussi dans ton regard, où nous avons, nous tous, tous ceux qui t’ont connue, puisé la paix.

Cette paix, elle émanait, rayonnait de toi après ton départ. Tu n’as jamais été aussi belle, mystérieusement. Quelle splendeur, quelle paix, quelle beauté bienfaisante et nue, là, comme ça, toute simple, confiante et abandonnée, se montrant à qui voulait te voir. Toi, Claire, la paix.

Tu nous la donnes, tu n’as pas cessé de nous la donner, pour toi, c’est tout simple, j’en suis sûre, ton visage nous l’a dit d’une façon certaine, on ne peut en douter.

Tu es bien maintenant, tu avais tout compris, tu as tout à nous apprendre à nous, lourds, pesants, aveugles. Tu es notre messager là-haut, et tu y es bien, si bien, tu nous l’as dit. Et puis tu n’y es pas seule, tu y as été accueillie, et rudement bien, ils ont été contents que tu viennes les rejoindre, leur parler de nous. Grâce à toi, nous voilà différents, nous sommes devenus, tous, comme des arbres qui ont maintenant des racines en l’air, le chemin est tracé maintenant, nous sommes unis, reliés à tous. Quel cadeau !

Tu réconcilies les vivants de ce monde avec ceux qui l’ont déjà quitté et tu réconcilies les vivants entre eux. Nous ne sommes plus entourés que par l’amour, la sympathie. Tu nous apprends à mieux vivre. Tu avais tout compris, tu nous le disais avec ton regard, tes caresses, mais nous ne voyions sans doute pas assez, pas autant qu’il l’aurait fallu.

Tu as pris les grands moyens, certes, mais tu sais, on a bien compris ton message, « aimez-vous ». On va essayer de ne pas être triste, on essaie, on y parvient par moments, mais pas toujours. Tu nous pardonnes et tu nous aides. C’est merveilleux, tu sais, tu n’auras fait que du bien, un bien immense que nous ne mesurons pas, mais qui vient sans cesse, avec ta douceur. On a de la chance de t’avoir connue et que tu sois sortie de nous.

Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Homélie pour la commémoration des fidèles défunts

98766ec19ecf9f67160d0e7377ab7d97Il y a dix ans je perdais un bon ami qui s’appelait Stéphane. Il avait 38 ans. J’avais béni son mariage, baptisé ses deux enfants. En moins de six semaines. il mourut d’un cancer fulgurant et sans pardon. La lettre qui suit est celle que j’ai fait parvenir à tous ceux et celles qui le connaissaient afin de les soutenir dans cette épreuve. Cette lettre garde toute son actualité, je crois, en ce jour de la commémoration des fidèles défunts.

Chers amis, chers frères et soeurs dans le Christ,

Je tenais à vous écrire suite à l’épreuve de la perte de notre ami Stéphane afin de vous partager ma conviction face à une telle confrontation avec la mort d’un proche. Je ne voudrais pas que cette épreuve nous laisse sans espérance.

Nous avons tous prié intensément pour la guérison de Stéphane, au point où il peut sembler légitime de se demander pourquoi Dieu n’a pas répondu à notre prière. Serait-il sourd? La prière a-t-elle vraiment un sens dans une telle épreuve où la fin semble inévitable? Voilà des questions que je me suis posées tout comme vous sans doute.

J’ai eu l’occasion de voir Stéphane à quelques reprises pendant sa maladie et j’étais en contact téléphonique avec lui tous les jours. Il m’avait demandé de le faire parce qu’il voulait s’assurer qu’on le soutienne spirituellement et que l’on prie pour lui. Il est donc normal de se demander si nous avons échoué.

Et où était Dieu dans tout cela? Nous lui avons crié : « Seigneur, ton ami est malade », comme l’a fait la sœur de Lazare, et aujourd’hui nous avons envie de lui dire avec le psalmiste : « Cela ne te fait-il rien de nous voir mourir? »

Mais d’entrée de jeux, je dois vous dire que mon espérance est ailleurs maintenant et ma compréhension de l’efficacité de la prière a été profondément transformée par cette épreuve de la mort de Stéphane. Je pensais savoir bien des choses sur la vie de foi. N’est-ce pas normal quand on a fait de la théologie et que l’on a beaucoup lu? Mais il n’y a rien comme l’expérience de la prière poussée dans ses derniers retranchements pour nous en faire saisir un peu mieux la dynamique. C’est cela que j’aimerais maintenant vous partager. Je le ferai en trois points qui correspondent aux trois étapes du processus que j’ai vécu dans cet accompagnement de Stéphane, notre frère dans la foi.

1- Tout d’abord, devant la maladie qui semblait progresser inéluctablement après seulement deux semaines, j’ai saisi tout à coup qu’une des fonctions de la prière n’était pas l’exaucement à tout prix, ce que je savais déjà, mais que la prière avait aussi pour fonction de porter l’autre devant Dieu. Alors que ma prière se faisait insistante pour que le Seigneur guérisse Stéphane, j’ai compris que ma prière avait aussi comme fonction de le soutenir, de veiller avec lui. Comme si Dieu me demandait de le laisser habiter ma prière afin qu’à travers moi Il soutienne Stéphane dans sa souffrance. Une invitation à veiller avec l’ami malade dans la prière, à porter avec lui sa douleur, à penser très souvent à lui et à le confier à chaque fois au Seigneur.

C’est comme si un nouvel éclairage sur la prière m’avait été donné. Il ne suffit pas de dire « Seigneur, Seigneur ». Il faut aussi veiller avec lui à Gethsémani, le Gethsémani de toutes les souffrances humaines. C’est là quelque chose qui demande bien plus de temps que la simple demande de guérison au Seigneur dans une formule rapide et toute faite. C’est plus engageant aussi, plus fatiguant, plus coûteux. Écouter un ami qui souffre prend du temps. Prier pour lui aussi. Peut-être est-ce là le vrai sens de la prière d’intercession… Et en ce sens je ne doute plus que les proches de Stéphane l’aient soutenu de leur prière et aient porté avec lui une part de son fardeau. Cela a été là pour moi une forme de découverte. Jamais je n’avais vécu aussi profondément cette dimension de la prière, le « prier toujours » dont parle Jésus, où l’on se tient devant Dieu pour le monde.

2- Mais il y a plus. Cette prière d’intercession est avant tout d’ordre spirituel. Des adeptes du New Age ou de la « pensée positive » parleraient ici « d’énergies », mais c’est là une simplification réductrice de la prière chrétienne. Nous prions avec le Christ, nous formons le Corps de Christ et c’est dans cette communion que notre prière a rejoint Stéphane. J’ai découvert que la prière avait cette capacité d’amener l’autre à s’engager davantage sur le chemin de lumière que nous a ouvert le Christ. J’ai senti Stéphane se transformer peu à peu, devenir de plus en plus spirituel face à sa maladie, ce qui m’a été confirmé par sa mère. Tous ceux et celles d’entre vous qui le connaissent bien reconnaîtront que Stéphane n’était pas du genre à livrer aux autres ses émotions spirituelles. Et pourtant à chaque fois que je parlais de prière avec lui, de la foi en Dieu, ou lorsque nous avons célébré le sacrement des malades, je l’ai senti s’extasier au point où sa mère me confiait le jour des funérailles qu’elle avait eu le sentiment que plus l’on priait pour Stéphane et plus elle sentait qu’il lui échappait, comme s’il se rapprochait de plus en plus de Dieu.

Je me souviens de ma dernière visite à Stéphane. Il était très faible, mais gardait toujours son sens de l’accueil et de l’attention à l’autre. À un moment donné, il m’a demandé d’accrocher au mur le crucifix que sa mère lui avait apporté le jour même. Il avait hâte qu’il soit en place afin qu’il puisse le regarder. Une fois le crucifix mis au mur, Stéphane l’a regardé en silence pendant au moins une minute avec un regard lumineux, où semblait transparaître une grande joie. Il avait le regard des grands contemplatifs et je ne pouvais que rester là en silence, à la fois gêné et ému d’être le témoin d’une aussi grande ferveur chez lui. Je crois que la prière de tous ceux et celles qui ont prié pour lui a amené Stéphane à entrer encore plus avant dans cette foi en Jésus-Christ qui était la sienne et c’est sans doute là le vrai miracle, celui auquel je ne m’attendais pas.

3- Enfin, je crois que nos prières pour Stéphane nous ont aussi touchés et transformés. Comme dit le psalmiste : « tout comme la pluie du Seigneur ne retourne pas au ciel, après être tombée sur la terre, sans l’avoir transformée », notre prière pour Stéphane nous a rapprochés non seulement de lui, mais, plus fondamentalement, elle nous a rapprochés de Dieu. Nous sortons grandis spirituellement de cette épreuve : notre relation à Stéphane en est à jamais transformée, ainsi que notre vision de la vie et de la mort, de nos liens d’amitiés et de nos liens familiaux. Nous avons touché d’un peu plus près ce que signifie la communion des saints.

Mais il ne s’agit pas ici simplement d’une expérience d’ordre intellectuel. Spirituellement, la prière nous a ouverts un peu plus au mystère de la vie et elle a agrandi cette brèche en nos cœurs par laquelle l’Esprit du Seigneur peut nous inspirer et nous guider afin que nous découvrions le vrai sens des choses. Fondamentalement, la prière pour le prochain ne peut que bonifier celui ou celle qui prie, car cette personne s’ouvre à l’action de Dieu dans le monde et dans sa vie.

Voilà ma réflexion. Je ne veux pas m’étendre davantage, mais je trouvais important de partager ces choses avec vous, car nous sommes tous engagés dans une même aventure, l’aventure d’une vie aux prises avec le mal et la mort, conséquences du péché. Dieu est présent à chacun et chacune de nous et nous ne devons pas douter de son amour et de son souci pour nous. Si nous avons la foi, il nous faut alors faire preuve d’une confiance absolue. Jésus-Christ ne vient pas lever les épreuves de la vie comme par magie, mais il vient plutôt nous aider à combattre par la foi, la prière et l’amour fraternel.

Jésus est venu nous apprendre à lutter et il continue de lutter avec nous. Voilà ce que Dieu fait pour nous. L’enjeu ici-bas n’est pas de vivre le plus longtemps possible, mais de vivre comme des hommes et des femmes spirituels appelés à la vie éternelle. Je crois que c’est l’exemple que Stéphane nous laisse et je crois que nos prières l’ont aidé dans ce passage. Désormais, il est mystérieusement imbriqué à la trame la plus secrète de nos vies.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour la fête de la Toussaint

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Quand Jésus vit la foule, il gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent. Alors, ouvrant la bouche, il se mit à les instruire. Il disait :
« Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux !
Heureux les doux : ils obtiendront la terre promise !
Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés !
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés !
Heureux les miséricordieux : ils obtiendront miséricorde !
Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu !
Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu !
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux !
Heureux serez-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux ! »

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COMMENTAIRE

L’Halloween qui est fêtée ce weekend est l’envers de la Toussaint. C’est sa caricature, c’est le culte de l’horreur et de la mort. Sans que cela soit dit, cette fête cherche à exorciser nos peurs, surtout celle de la mort. Mais le plus tragique, c’est que c’est une fête qui est sans espérance, qui célèbre le côté le plus sombre de l’existence humaine. L’Halloween c’est l’antithèse d’une fête chrétienne.

Nous, ce que nous célébrons aujourd’hui c’est la fête de la Toussaint, la fête des disciples du Christ qui nous précèdent au ciel, et qu’on appelle des saints et saintes. Ils sont pour nous des exemples parce qu’ils ont pris au sérieux l’évangile, ils se sont mis à la suite du Christ avec passion et radicalité, ils n’ont pas eu peur de compromettre leur sécurité, leur bien-être, et même leur vie au nom de l’évangile. À l’inverse de l’Halloween, la Toussaint est une fête lumineuse, pleine d’espérance, qui nous invite à nous réjouir et à contempler le magnifique album de famille des saints et des saintes.

Qu’ils sont beaux ces témoins de l’amour, ces témoins d’un Dieu qui ne cesse de nous aimer malgré nos fragilités. À travers tous ces visages bien-aimés de l’Église, connus ou inconnus, Dieu nous révèle combien Il a besoin de nous, Lui qui nous attend de toute éternité à ce rendez-vous de la patience, qui ne désespère jamais de nous. Sa hâte à se faire connaître se lit dans cette gloire qui revêt le visage des saints et des saintes. Tout comme des miroirs lumineux, ils sont le reflet de l’amour infini de Dieu pour ses enfants. Et tant que nous sommes de ce temps, Dieu cherchera toujours, à travers les battements d’une vie humaine, à se faire proche de nous. Dieu veut avoir besoin de nous! Et il n’a de cesse de nous chercher et de se dire tout particulièrement à travers la vie des saints, à travers chacune de nos vies.

L’Église nous propose sans cesse des modèles de la suite du Christ à travers ceux et celles que l’on appelle les saints. Mais ils ne représentent que la fine pointe de tous ceux et celles qui leur ressemblent, et que l’histoire a gardés dans l’anonymat, mais qui aujourd’hui sont célébrés eux aussi.

Pourquoi fêter les saints? C’est le dominicain Fra Angelico, dans une fresque célèbre, qui représente les saints et les saintes au ciel, exécutant une danse mystique, où on les voit faire une ronde avec les anges au son des instruments de musique. La fête de la Toussaint nous donne de contempler cette réalité qui nous dépasse, et qui pourtant nous attend, et qu’on appelle la communion des saints.

Pourquoi fêter les saints? Tout d’abord pour rendre grâce à Dieu qui ne cesse de veiller sur notre monde en se communiquant à nous, en se disant à nous par l’entremise d’une vie humaine, reflet de son amour, de sa bonté et de sa miséricorde. Tels sont les saints et les saintes, nos amis.

Nous fêtons aussi la Toussaint pour nous rappeler notre vocation à nous tous, pour nous rappeler que le monde a toujours besoin de la présence d’hommes et de femmes qui portent dans leur vie la marque du Christ.

Depuis la résurrection, la suite de Jésus s’est traduite dans l’existence de millions et de millions de personnes, toutes aussi différentes les unes que les autres, et cette suite a pris le visage de ces personnes, car nous sommes le Corps du Christ, nous sommes le visage du Christ pour ce temps qui est le nôtre.

Chacun et chacune de nous ici sont appelés à incarner cette suite d’une manière unique, qui nous est propre. Notre suite du Christ sera originale, à notre couleur, où elle ne sera pas. Et chacun de nous a à écrire sa propre page d’évangile, sa propre histoire sainte. Cela n’est pas au-delà de nos forces, puisque Dieu lui-même nous y appelle, et nous en donne les moyens.

Être chrétien, être saint, c’est vivre l’Évangile là où la vie nous entraîne; c’est vivre l’Évangile dans nos choix de vie et nos engagements, pour le meilleur et pour le pire. La sainteté du quotidien, loin d’être excentrique, est tout simplement la synthèse des ressources et des talents que nous portons, marqués par l’empreinte de l’évangile, de notre foi au Christ et de son Esprit qui nous habite.

Le mot « sainteté » peut faire peur quand on considère comment il s’est traduit dans la vie de ceux et celles que l’on nous propose comme modèles de sainteté. Mais la sainteté dont je parle ici n’est pas surtout celle des cimes abruptes, où très peu de personnes s’aventurent, mais avant tout la sainteté quotidienne, pour tous, qui n’est pas moins héroïque quand c’est là que le Christ nous appelle.

C’est le moine Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine, assassiné avec six de ses frères trappistes, qui écrivait à l’occasion de la messe du Jeudi saint, un an avant sa mort : « Prendre un tablier comme Jésus, cela peut être aussi grave et solennel que le don de sa vie… Vice-versa, donner sa vie peut être aussi simple que de prendre un tablier », le tablier du service, le tablier du don de soi, généreux et sans calcul, parce que l’amour est à ce prix!

La fête de la Toussaint vient nous rappeler que le Seigneur nous entraîne à sa suite, soutenus par ces innombrables témoins qui nous précédent, et qui maintenant nous accompagnent de leur prière, afin que nous vivions nous aussi de l’esprit des béatitudes, afin qu’un jour nous participions nous aussi à cette danse mystique, à cette gloire éternelle où les saints et les saintes nous attendent avec le Christ :

Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux !
Heureux les doux : ils obtiendront la terre promise !
Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés !
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés !
Heureux les miséricordieux : ils obtiendront miséricorde !
Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu !
Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils et filles de Dieu !
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux !
Heureux serez-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux.

Yves Bériault, o.p.