Prière pour apprendre à prier

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Seigneur, donne-nous notre prière quotidienne
Celle qui habite nos cœurs et qui vient de toi
Qu’elle soit notre joie et notre guide
Tout au long des jours que tu nous confies

Donne-nous cette prière qui nous parle de toi
La prière qui nous conseille et qui éclaire nos pas
Celle qui redonne courage quand vient la nuit de l’épreuve
Et qui nous redit sans cesse combien tu nous aimes

Seigneur, donne-nous notre prière quotidienne. Amen.

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 29e Dimanche. T.O. Année C

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La parabole de la veuve et du juge, ce juge que la tradition appelle le juge inique, c.-à-d. un homme injuste et sans scrupule, se termine avec cette question troublante de Jésus : « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » Devant cette terrible hypothèse, il y a là une invitation que nous fait Jésus et qui nous fait nous demander ce que nous devons faire pour garder la foi et persévérer?

L’évangéliste Luc nous offre déjà une clé de lecture en introduisant la parabole de Jésus : « En ce temps-là, écrit-il, Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager. » Et Jésus nous présente cette femme, une veuve déterminée, qui ne lâchera pas prise tant qu’elle ne sera pas exaucée. Jésus nous la donne comme modèle, il nous invite à prier comme elle sans se décourager, sans baisser les bras, sans nous laisser abattre par le doute, les injustices ou les persécutions. 

La parabole de la veuve nous présente le modèle du disciple dans sa persévérance, dans son entêtement à demander sans relâche, sans se décourager. Car si ce juge sans scrupule cède aux demandes de la veuve, notre Père des cieux, nous dit Jésus, ne saura-t-il pas nous répondre avec encore plus de générosité, lui qui est bon et qui nous aime? Mais cette parabole, à la lumière de l’inquiétude Jésus au sujet de la foi en Dieu sur terre, nous invite aussi à réfléchir quant à la foi qui doit nous animer quand nous prions. Car sans la foi il ne peut y avoir de véritable prière. Alors, qu’elle est donc cette foi dans la prière à laquelle nous sommes appelés?

Il est important d’affirmer tout d’abord qu’il nous faut présenter sans cesse nos besoins au Seigneur. Cela nous le faisons tous, j’en suis sûr! Mais il importe de se rappeler qu’il y a dans la prière, quelle qu’elle soit, une composante fondamentale qui dépasse infiniment la question de l’exaucement à tout prix à nos demandes et qui doit fonder l’attitude du croyant quand il prie. 

Dans une chanson de notre poète national, Gilles Vigneault, il y a ces mots magnifiques qui peuvent nous aider à mieux comprendre ce que cela veut dire prier dans la confiance.

« Le temps que l’on prend pour dire : “Je t’aime”
C’est le seul qui reste au bout de nos jours
Les vœux que l’on fait, les fleurs que l’on sème
Chacun les récolte en soi-même
Aux beaux jardins du temps qui court »

Oui, prier, c’est aussi « le temps que l’on prend pour dire je t’aime. » C’est là le sens profond de toute prière faite à Dieu. C’est une grâce qu’il nous faut sans cesse demander que de faire l’expérience de la prière sous ce mode de l’amour, où l’on se sait aimé de Dieu et où l’on entre avec confiance dans cet amour par la louange, l’action de grâce, et la demande.

Je me souviens lorsque j’ai rencontré le comité d’admission pour faire mon noviciat chez les dominicains, un frère m’avait demandé pourquoi je voulais devenir religieux, et je n’avais pu que lui répondre : « Parce que j’aime Dieu. » C’est la réponse qui me semblait la plus vraie, la plus sincère. Et elle le demeure encore aujourd’hui. Aimer Dieu, est-ce là une originalité ou quelque chose qui semble incroyable ? 

Écoutons un passage du Shema Israël, la profession de foi de tout Israélite, qui est récitée matin et soir, et que Jésus a prié lui-même :

« Tu aimeras l’Éternel ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes facultés. Que ces paroles que je te prescris aujourd’hui restent gravées dans ton cœur. »

Oui, nous sommes tous et toutes appelés à aimer Dieu et à nous laisser aimer par lui. Ce n’est pas là une grâce pour quelques mystiques avertis. L’amour pour Dieu doit être au cœur de notre vie de prière, son fondement, car toute action liturgique, toute prière personnelle, nous invitent à entrer dans cet amour, dans cette proximité avec Dieu qui engage toutes les fibres de notre être, de notre intimité la plus secrète. Et c’est ainsi que notre foi se construit et se solidifie à travers ce compagnonnage avec Dieu.

Bien sûr, la prière est parfois de l’ordre de la nuit, de l’absence de sentiments ou de réponses. Pourtant Dieu n’y est pas moins présent. Il nous faut donc accueillir ces « nuits », ces silences apparents, avec la même fidélité têtue et quotidienne que notre veuve, nous reposant tout contre le coeur de Dieu, comme l’enfant tout contre sa mère, dans une attente patiente et confiante. Et Dieu, qui n’est pas chiche et qui nous aime, saura bien nous donner à son heure, avec surabondance, selon nos besoins et nos saisons. D’ailleurs, ne nous a-t-il pas déjà donné son Fils!

Frères et soeurs, la prière est le défi de toute une vie et le temps que l’on prend pour prier, pour dire je t’aime, est le seul qui reste au bout de nos jours, comme le chante Gilles Vigneault. Quand tout aura été dit de nos vies, quand nous serons parvenus au terme de la mission et de l’état de vie que le Seigneur nous aura confiés, il restera pour toujours cette petite flamme d’amour et de fidélité qui brillera dans nos cœurs et que notre Père du ciel saura bien reconnaître.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 28e Dimanche T.O. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 17, 11-19)

En ce temps-là,
Jésus, marchant vers Jérusalem,
traversait la région située entre la Samarie et la Galilée.
Comme il entrait dans un village,
dix lépreux vinrent à sa rencontre.
Ils s’arrêtèrent à distance
et lui crièrent :
« Jésus, maître,
prends pitié de nous. »
À cette vue, Jésus leur dit :
« Allez vous montrer aux prêtres. »
En cours de route, ils furent purifiés.

L’un d’eux, voyant qu’il était guéri,
revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix.
Il se jeta face contre terre aux pieds de Jésus
en lui rendant grâce.
Or, c’était un Samaritain.
Alors Jésus prit la parole en disant :
« Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés ?
Les neuf autres, où sont-ils ?
Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger
pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu ! »
Jésus lui dit :
« Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé. »

COMMENTAIRE

Imaginez une vieille maison à la campagne. C’est là où habitaient vos grands-parents. Vous montez au grenier et là il y a le vieux coffre à souvenirs. Vous l’ouvrez et vous en faites l’inventaire. Photos de mariage du grand-père et de la grand-mère, photos des enfants, une généalogie, des lettres d’amour que grand-père et grand-mère s’écrivaient pendant leurs fiançailles, le sermon de leur mariage, quelques prières composées pour les grands moments de leur vie, un ancien bail, des souvenirs de voyages, cartes postales, photos de familles, les plans de leur première maison, un voile de mariée, un poème offert par les petits enfants lors de leur cinquantième anniversaire de mariage, etc. Vous découvrez dans ce coffre l’histoire d’un couple, l’histoire d’une famille, c’est le coffre à trésors d’une belle histoire d’amour qui en dépit du temps semble garder toute sa fraîcheur.

Chaque dimanche, la liturgie à sa façon nous invite à ouvrir notre coffre à trésors, à nous émerveiller et à rendre grâce. Nous aussi en tant qu’Église nous vivons une histoire d’amour et notre coffre à souvenir c’est le livre de la Parole, c’est la Bible. Il s’agit d’une bibliothèque de 73 volumes qui raconte la merveilleuse histoire de nos ancêtres dans la foi. Il y a là des livres d’histoires, des poèmes, des contes et des prières, les plans de construction du Temple de Jérusalem, des paroles de sagesse, les messages des prophètes et surtout le témoignage de ceux qui ont connu le Christ, qui ont marché avec lui et qui nous rapportent ses paroles et ses gestes, l’extraordinaire histoire de sa destinée.

Ces livres sacrés, qui n’en forment plus qu’un seul pour nous, doivent sans cesse être redécouverts. C’est pourquoi chaque dimanche ils sont proclamés dans notre assemblée, car la Parole de Dieu est au coeur de notre vie de foi et elle est là pour nous aider à entrer dans l’action de grâce du Christ, dans l’offrande même de sa vie. La parole de Dieu forme un tout avec la célébration eucharistique. Elle nous y prépare, elle nous y entraîne et elle nous donne de la vivre en nous aidant à ouvrir notre coeur au grand mystère d’amour qui s’offre à nous. Notre prière devient alors action de grâce, un grand merci qui monte vers Dieu.

Prenons ce dimanche. La liturgie de la Parole est tout particulièrement adaptée à cette fête de l’Action de grâce que notre société a gardée comme tradition. Malheureusement, beaucoup ignorent le sens de cette expression action de grâce et ils se comportent parfois comme ces lépreux qui oublient celui qui les a guéris, qui oublient d’où vient la vie et Celui vers qui elle nous entraîne. La Parole de Dieu aujourd’hui nous invite à regarder le Christ et à ouvrir les yeux.

Dans notre récit évangélique, Jésus marche vers Jérusalem, cette ville où l’on tue les prophètes. Il marche résolument tout en sachant quel sera son destin entre les mains des hommes. Sur sa route, dix lépreux s’avancent vers lui, tout en se tenant à distance, car leur maladie les rend impurs. Ils implorent la pitié de Jésus afin d’être guéris.

On le sait bien par les évangiles, Jésus est le témoin de la compassion de Dieu. Il guérit, il pardonne, il ramène à la vie, et devant ces lépreux qui crient leur misère, Jésus est saisi de pitié et il les envoie se montrer au prêtre à Jérusalem sans même avoir posé un seul geste. En cours de route les dix lépreux sont guéris.

Il est bien évident que ces hommes ont la foi, mais un seul d’entre eux revient voir Jésus plutôt que de poursuivre sa route vers le Temple de Jérusalem. Il s’agit d’un Samaritain que tout sépare des Juifs et de leur religion. Pourtant, il est le seul à se prosterner devant Jésus en glorifiant Dieu à pleine voix. La foi de ce Samaritain devient l’affirmation d’une réalité nouvelle que même les apôtres de Jésus n’ont pas encore saisie : pour rendre véritablement gloire à Dieu, ce n’est plus vers le Temple de Jérusalem qu’il faut se tourner, mais vers Jésus lui-même. Jésus est à même de constater la conversion de cet homme, et c’est pourquoi il lui dit : « Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé. »

Il est difficile de juger les autres lépreux, mais Jésus semble déçu de leur attitude. C’est comme s’ils avaient accueilli leur guérison sans aller au coeur de cette expérience. Ils sont restés en surface. L’heure de Dieu est passée et ils n’ont pas véritablement accueilli son salut. Ils se sont attachés davantage à ses dons, qu’au sens de l’appel qui leur était fait dans cet évènement de leur guérison.

C’est là un enjeu de la vie de foi encore pour nous aujourd’hui. Sans cesse, Dieu nous rencontre. Il est là sur les routes, dans les carrefours, au coeur de nos engagements. Il est cette présence secrète, mais combien active, qui rend possible les gestes, les paroles, les actions qui guérissent, qui pardonnent, qui apportent la vie là où tout semble la menacer.

Aujourd’hui même, le Christ fait route avec nous, traversant nos villes et nos villages. Et la Parole de Dieu vient nous rappeler que la rencontre de Dieu ne nous met pas seulement en présence de l’Absolu, mais elle comble et transforme nos vies. L’action de grâce apparaît alors comme la réponse à ce don. Elle est reconnaissance joyeuse devant la grandeur de Dieu et ce qu’il fait pour nous.

L’action de grâce de l’Ancien Testament, que l’on voit déjà à l’oeuvre dans notre première lecture chez Naaman, le général syrien, cette action de grâce annonce celle du Nouveau Testament. C’est avec la Nouvelle Alliance en Jésus Christ qu’éclate véritablement l’action de grâce dans la Bible, car Dieu a pris un visage et s’est fait connaître en Jésus Christ.

L’action de grâce ne se résume pas simplement à remercier Dieu, mais à la bénédiction qui vient de Dieu répond la bénédiction de l’homme et de la femme qui, soulevés par la puissance et la générosité de Dieu, lui offrent leur louange et leur adoration.

En Jésus-Christ, l’action de grâce atteint un sommet inégalé, puisqu’elle se fait eucharistie. Jésus-Christ donne sa vie pour nous dans une pleine communion d’amour avec son Père, et par lui, avec lui et en lui, nous rendons grâce à Dieu en nous unissant au don qu’il fait de lui-même, puisqu’il nous prend avec lui.

Frères et soeurs, la bonne nouvelle de ce dimanche nous rappelle que la suite du Christ est un appel à vivre comme des hommes et des femmes éveillés, à l’écoute des moindres signes du Seigneur dans nos vies. C’est cette foi qui purifie véritablement, qui sauve et qui fait ainsi monter en nos coeurs cette louange qui nous fait aimer Dieu, qui nous fait l’adorer, qui se fait action de grâce pour cet héritage où la vie de Dieu nous est donnée en partage.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 27e Dimanche T.O. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 17,5-10.
En ce temps-là, les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! »
Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous aurait obéi.
« Lequel d’entre vous, quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes, lui dira à son retour des champs : “Viens vite prendre place à table” ?
Ne lui dira-t-il pas plutôt : “Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive. Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour” ?
Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ?
De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : “Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir.” »

COMMENTAIRE

Il vous est sans doute arrivé un jour de remettre Dieu en question, de douter ou même de perdre la foi. Tout cela fait partie des chemins qui nous mènent vers Dieu, même si parfois ils s’en écartent. La foi en Dieu tout en étant capable de transformer nos vies, de changer complètement notre regard sur le monde, cette foi demeure fragile, elle est comme une jeune pousse qui a constamment besoin d’être entretenue, arrosée, émondée.

C’est lorsque l’épreuve frappe à notre porte que nous sommes tentés de questionner Dieu, tentés de le faire comparaître devant le tribunal de notre indignation afin qu’il se justifie. Secrètement, nous faisons notre le cri des contradicteurs de la foi d’Israël, que reprend le psalmiste dans l’un de ses psaumes, quand il écrit : « Où est-il ton Dieu ? » C’est ce cri qui trouve son écho chez le prophète Habacuc dans notre première lecture. C’est la même détresse, la même supplication qui monte aux lèvres des opprimés, des souffrants, des malheureux à travers les siècles. Habacuc reprend la plainte d’Israël dont la survie est menacée par des rois ennemis : « Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? »

Nous le savons, le plus grand des défis que la foi en Dieu doit affronter, c’est le silence de Dieu quand le malheur frappe. Jésus lui-même en a fait l’expérience à Gethsémani quand il s’écrie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » En fait, Jésus reprend ici le cri d’un psaume qui a comme conclusion une remise totale de sa personne entre les mains du Père : « Père, non pas ma volonté, mais la tienne. » Cette prière d’abandon est la plus difficile qui soit, car elle implique l’acceptation de ce que l’on ne peut changer, alors que l’on voudrait que Dieu intervienne, qu’il change le cours des événements qui nous frappent de plein fouet.

Alors, qu’est-ce que Dieu attend de nous ? Et que pouvons-nous attendre de lui ? Pour illustrer mon propos, j’aimerais parler ici d’Etty Hillesum, cette jeune juive assassinée à Auschwitz en 1943. Une jeune convertie qui a des réflexions renversantes au sujet de Dieu. Au cœur de sa détresse et des persécutions qui frappent son peuple, Etty est convaincue que Dieu ne peut intervenir et empêcher comme d’un coup de baguette magique le drame qui se déroule autour d’elle, soit l’extermination systématique de tout un peuple à l’échelle de l’Europe.

Etty, à la lumière de sa foi toute jeune, mais combien lumineuse, est convaincue que c’est à nous d’aider Dieu, que Dieu veut avoir besoin de nous. Mais pour y parvenir, dit-elle, il faut le laisser habiter en nous. « Un peu de toi en nous mon Dieu », écrira-t-elle dans son journal. Etty a cette vive conscience que la force intérieure qui peut nous donner le courage d’affronter la vie et ses tempêtes ne peut que nous venir de Dieu. Qu’il est lui le véritable artisan de nos courages, de nos redressements, de nos recommencements ! « Un peu de toi en nous mon Dieu »

On est tout proche ici de ce qu’affirme le prophète Habacuc quand il dit que le juste vivra par sa fidélité. C’est là une condition indispensable pour bien vivre sa foi, qui est de s’attacher à Dieu envers et contre tout, de mettre toute sa confiance en lui, tout en sachant que cela n’a pas pour but de nous mettre à l’abri des épreuves, même si c’est là notre désir le plus profond. La foi en Dieu nous aide surtout à mieux assumer nos vies d’hommes et de femmes, et ainsi affronter la vie et ses tempêtes avec la force de Dieu, tout en sachant aussi gouter les plages ensoleillées de l’existence avec une vive reconnaissance pour celui qui en est l’auteur.

À la demande des apôtres d’augmenter leur foi, Jésus répond : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer, et il vous aurait obéi. »

La mer dans la bible est un lieu dangereux, symbole du doute, du péché et de la mort. C’est ainsi que Jésus dans les évangiles va marcher en vainqueur sur les eaux de la mer déchaînée. Jésus parle donc de planter un arbre dans cette mer. L’image de l’arbre est parfois employée dans la Bible pour signifier le fidèle qui met sa confiance en Dieu. Le psalmiste nous dit qu’il ressemble à un arbre verdoyant planté près d’un cours d’eau, et qui porte du fruit en sa saison.

L’analogie surréaliste de Jésus prend alors tout son sens : si nous avons vraiment la foi, pas une foi qui calcule, ni une foi qui cherche son intérêt, mais simplement la foi qui nous fait nous donner à Dieu, qui fait confiance, et bien cette foi, nous dit Jésus, elle est capable de nous donner la force de nous planter comme un mât de bateau dans la mer au cœur de la tempête.

Malgré toutes ces considérations, est-ce que cela veut dire qu’on ne souffre pas quand on est chrétien ? Qu’on n’est pas saisi de vertige devant la peine et la douleur ? Bien sûr que non ! Mais Dieu sera toujours l’appui le plus sûr, l’ami le plus fidèle que nous ayons pour affronter l’épreuve.

En guise de témoignage, voici ce que m’écrivait une correspondante un jour, en me parlant de son quotidien vécu à la lumière de sa foi en Dieu :

« La foi, m’écrivait-elle, c’est Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras. La charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux de 86 ans atteint de la maladie d’Alzheimer, avec amour après plus de 56 ans de vie commune. L’espérance ! Elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour, auquel je crois, où nous serons définitivement réunis dans la paix. »

Frère et sœurs, lorsque nous laissons la foi prendre racine en nous, comme cette petite graine de moutarde dont parle Jésus, elle a ce pouvoir de nous conduire à l’amour, et l’amour nous conduit à la source de tout amour qui est Dieu. Comme le dit saint Paul à Timothée, « ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force et d’amour », qui nous rends vainqueurs avec Christ, et ce, à tous les âges de la vie.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 26e Dimanche T.O. Année C

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 16,19-31.
En ce temps-là,  Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux.
Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères.
Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères.
Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra.
Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui.
Alors il cria : “Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise.
– Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance.
Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.”
Le riche répliqua : “Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père.
En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !”
Abraham lui dit : “Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent !
– Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.”
Abraham répondit : “S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.” »

COMMENTAIRE

C’est Paul Claudel, écrivain français, qui écrivait : « Aujourdhui ce nest rien encore que d’être un saint, il faut la sainteté que le moment présent exige, une sainteté nouvelle, elle aussi sans précédent… Le monde a besoin de saints qui aient du génie comme une ville où il y a la peste a besoin de médecins. » La parabole d’aujourd’hui nous est proposée par Jésus afin de nous inviter à entrer dans cette sainteté du quotidien qui chaque jour se présente à nous avec son lot d’occasions de faire le bien, comme de véritables artisans de l’évangile.

Dans l’imaginaire populaire, lorsque l’on parle de cette parabole, on la désigne habituellement sous le nom de la parabole de Lazare et du mauvais riche. Pourtant l’Évangile ne qualifie pas cet homme de mauvais riche. Une fois mort, dans le shéol, dans cet enfer qui symbolise la séparation d’avec Dieu, cet homme riche pense même à ses frères et il demande à Abraham d’envoyer Lazare avertir ses frères afin qu’ils changent de vie.

Nous avons devant nous un homme qui a le sens de la famille, qui pense au bien des siens. Alors, faut-il parler de lui comme d’un mauvais riche ? Pourtant, le sort de cet homme dans la parabole semble bien donner raison à cette interprétation. Car ce que Jésus lui reproche, c’est que ses biens le rendent aveugle. Les hommes ne sont pas tous des siens.

Alors que Lazare gît par terre dans le portail de la maison de l’homme riche ; alors que ce riche et les siens ont sans doute dû enjamber bien des fois ce Lazare encombrant, il y a un abîme qui sépare cet homme du pauvre Lazare. Ce riche qui aime ses frères, sa famille et ses amis, ne fait pas de tous les hommes ses frères et ses sœurs. Son cœur reste insensible à la misère de certains. L’on croirait réentendre ici le cri de Dieu à Caïn, après qu’il eût tué son frère : « Qu’as-tu fait de ton frère ? Le cri de son sang est monté jusqu’à moi ! » La question nous est lancée comme aux pharisiens à qui Jésus s’adresse, « eux qui aiment l’argent », nous rappelle saint Luc.

Cette parabole chez Luc, s’inscrit dans une charge à fond de train où Jésus s’en prend à l’amour des richesses qui rend aveugle, et où il invite ses auditeurs à ne pas servir deux maîtres, Dieu et l’argent, mais plutôt à se faire des amis avec ce qu’il appelle l’argent malhonnête.

Il ne faut pas s’y tromper. Le pouvoir et l’argent sont une religion avec ses adeptes partout dans le monde, avec ses villes saintes qui sont les capitales financières du monde. Cette religion a ses temples, qui sont les banques et les places boursières, et souvent les plus beaux édifices de nos villes lui sont consacrés. Cette religion a ses prédicateurs et ses évangélistes, elle offre même l’exemple de ses témoins héroïques qui, souvent partis de rien, sont montés aux plus hauts sommets de la richesse et de la gloire. Ce sont les saints et les saintes de cette religion. Toutefois, l’on n’entend rarement parler de leurs vertus, ou de l’exemplarité de leur vie. Ce qui compte dans cette religion, c’est avant tout d’avoir réussi, c’est le succès, et parfois, quels qu’en soient les moyens. Cette religion est le plus grand adversaire de Dieu, c’est la religion de Mammon.

Pour Jésus, l’argent n’a de sens que s’il est humanisé, que s’il permet de faire le bien, de faire le bien non seulement à nous-mêmes et à nos proches, mais à tous ceux et celles que Dieu place sur nos routes, devant le portail de nos maisons, car l’argent, les possessions, les talents, s’ils ne sont au service des autres, ne peuvent qu’endurcir le cœur. C’est le drame de l’homme riche.

À travers le personnage de Lazare, l’Évangile vient nous rappeler que Dieu est fidèle, et, parce qu’il nous aime, il veille sur nous, il nous protège, il nous soutient dans la nuit de nos épreuves. La Parole de Dieu nous redit que le mal et le méchant ne peuvent triompher en dépit des apparences. Elle nous invite, lorsque nous sommes au cœur de l’épreuve, à la confiance absolue en Dieu qui jamais ne nous abandonnera, et ce jusque dans la mort. Voilà la première conversion à laquelle nous appelle la parabole de Jésus.

Pour cet homme riche que nous sommes parfois, quand nous créons un gouffre d’indifférence entre nous et les pauvres de toute sorte, la Parole de Dieu nous dit ceci : écoute le cri de tes frères et de tes sœurs. Ne sois pas dur de cœur devant l’humanité qui est à ta porte. Entends l’indignation de Dieu devant les excès que l’on commet partout à l’endroit des pauvres et des démunis. Entends l’indignation de Dieu devant le gouffre grandissant entre pays riches et pays pauvres, entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien. Que cette indignation de Dieu soit aussi la tienne. Laisse-toi toucher par les autres. Ne pense pas qu’à ton seul bonheur. Ne remets pas constamment à demain ta générosité qui est sollicitée, car c’est maintenant que ton frère a faim, que ta sœur a besoin de toi. Voilà la deuxième conversion à laquelle la Parole de Dieu nous invite aujourd’hui.

Par ailleurs, contrairement à l’époque de Jésus, le contexte de modernité et d’avancées technologiques dans lequel nous vivons, avec ses moyens de communication sans précédent, nous propulse en quelques secondes à l’échelle de la planète, où le cri des Lazare est démultiplié à l’infini. Il y a là de quoi donner le vertige. Le défi est de taille, mais son ampleur ne doit pas nous décourager.  Le monde a toujours besoin de saints qui aient du génie, et cette sainteté nous pouvons l’exercer tant au plan international qu’à la porte de nos maisons, car la mondialisation de la charité et de la solidarité est aussi une réalité de notre époque. Pensons simplement au projet d’accueil de deux familles syriennes qu’a réalisé notre paroisse cette année.

Frères et sœurs, la Parole de Dieu nous invite en ce dimanche à nous convertir au désir de Dieu sur nous. Et tout comme les cinq frères de l’homme riche, nous avons nous aussi pour nous guider Moïse, les prophètes, et surtout la puissance de résurrection du Christ dans nos vies, qui est capable de changer nos cœurs et nous aider à combler cet écart entre nous et les pauvres qui attendent à notre porte. Si nous acceptons de faire un pas dans cette direction où Jésus nous invite, alors c’est une parabole vivante et nouvelle qui s’écrira dans nos vies : c’est Lazare qui sera invité à la table du riche ; c’est le riche qui pansera les plaies de Lazare ; c’est Lazare qui donnera à boire au riche. Il n’y aura plus ce pauvre et ce mauvais riche, mais deux frères qui marcheront ensemble avec la grâce de Dieu. C’est là la grande utopie de l’évangile et si nous y croyons, c’est que le Christ nous y invite, lui qui nous rassemble en ce dimanche.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 25e Dimanche. Année C

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Le sacrement du frère

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 16,1-13.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens.
Il le convoqua et lui dit : “Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car tu ne peux plus être mon gérant.”
Le gérant se dit en lui-même : “Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte.
Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.”
Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : “Combien dois-tu à mon maître ?”
Il répondit : “Cent barils d’huile.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.”
Puis il demanda à un autre : “Et toi, combien dois-tu ?” Il répondit : “Cent sacs de blé.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu, écris quatre-vingts.”
Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière.
Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est malhonnête dans la moindre chose est malhonnête aussi dans une grande.
Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance pour l’argent malhonnête, qui vous confiera le bien véritable ?
Et si, pour ce qui est à autrui, vous n’avez pas été dignes de confiance, ce qui vous revient, qui vous le donnera ?
Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. »

COMMENTAIRE

Luc est le seul parmi les quatre évangélistes à nous rapporter la parabole de l’intendant malhonnête. Ce n’est pas un hasard, car son évangile retient beaucoup d’épisodes de la vie de Jésus où dominent le souci du pauvre, la dénonciation des injustices, le danger des richesses. C’est ainsi que l’on retrouve chez Luc des enseignements de Jésus ignorés par les autres évangélistes. Pensons à la parabole du bon Samaritain, celle du publicain Zachée, du riche et du pauvre Lazare, la parabole du riche insensé qui veut tout engranger ses avoirs, sans oublier les célèbres paraboles de la miséricorde que sont celles de la brebis perdue, de la drachme perdue et du fils prodigue. C’est le poète italien Dante au XIVe siècle, qui disait au sujet de l’évangéliste Luc qu‘il était le « scribe de la mansuétude de Dieu. »

Dès les débuts du christianisme, et cela dans le prolongement des invectives des prophètes à l’égard des exploiteurs et des oppresseurs, comme le fait Amos dans notre première lecture, les Pères de l’Église ont été attentifs à cette question des inégalités sociales et de l’exploitation des plus pauvres, de l’indifférence à leur endroit. Pour traiter de cette question, ils ont employé une expression inédite, inspirée par l’action de Jésus lors de la dernière Cène, alors qu’il lavait les pieds de ses disciples au cours du dernier repas. Ils ont appelé ce geste de Jésus le « sacrement du frère », prolongement tout naturel du sacrement de l’Eucharistie.

Saint Jean Chrysostome, évêque de Constantinople, un homme réputé pour sa droiture et la qualité de sa prédication, mort en exil en l’an 401, a beaucoup développé ce thème, car il avait un grand souci des pauvres. Il affirmait que donner aux pauvres n’était pas un acte de charité, mais un acte de justice. Et dans une homélie célèbre, il disait :

Tu veux honorer le corps du Sauveur ? Ne le dédaigne pas quand il est nu. Ne l’honore pas à l’église par des vêtements de soie, tandis que tu le laisses dehors, transi de froid, et qu’il est nu. Celui qui a dit : Ceci est mon corps, et qui a réalisé la chose par la parole, celui-là a dit : Vous m’avez vu avoir faim et vous ne m’avez pas donné à manger. Ce que vous n’avez pas fait à l’un des plus humbles, c’est à moi que vous l’avez refusé ! » Honore-le donc en partageant ta fortune avec les pauvres : car il faut à Dieu non des calices d’or, mais des âmes d’or[1].

Pour saint Jean Chrysostome et les Pères de l’Église, on ne peut dissocier le sacrement de l’eucharistie du service du frère ou du pauvre. Le sacrement du pauvre est comme une extension de l’offrande que Jésus fait de lui-même. Il y a une continuité entre les deux actions et c’est pourquoi « nul ne peut recevoir dans l’Eucharistie le pardon et la paix de Dieu sans devenir un homme ou une femme de pardon et de paix. Nul ne peut partager le banquet eucharistique sans devenir un homme ou une femme de partage.[2] »

C’est dans cette voie que nous entraîne la parabole du gérant malhonnête. Jésus, avec la pédagogie qui est la sienne, a l’art de nous provoquer et de nous amener au-delà des images convenues et rassurantes. Bien sûr, il ne fait pas l’apologie de la malhonnêteté dans sa parabole, ou s’il le fait, c’est de nous inviter à tromper l’argent malhonnête, l’argent possessif, l’argent exploiteur, en lui donnant une direction toute contraire à sa finalité égoïste. En somme, Jésus nous invite à tromper le dieu argent, en nous faisant des amis avec l’argent malhonnête, en le donnant aux plus nécessiteux, de sorte que ces amis soient là pour nous accueillir quand nous serons introduits, au-delà de notre vie ici-bas, dans les demeures éternelles. Il est question ici du ciel et de notre salut.

Il vous est sans doute arrivé d’aller seul à une réception et une fois sur place de n’y reconnaître personne. D’être tout à coup comme un objet des plus anonyme et inintéressant au cœur d’une foule animée. Une telle expérience, sans être dramatique, est quand même celle d’une certaine solitude, tout comme il est possible d’être seul au cœur d’une foule immense. Jésus par sa parabole nous parle du rendez-vous ultime dans les demeures éternelles. Il veut nous faire comprendre qu’il y a une profonde unité entre nos vies ici-bas et la vie dans l’au-delà. Une profonde continuité.

La vie éternelle, et le voyage qui y mène sont déjà commencés. Nous sommes tous et toutes membres d’une communion qu’on appelle la communion des saints et notre avenir se construit déjà dans ce présent qui est le nôtre. Jésus, par sa parabole, vient nous rappeler que le sacrement du frère est au cœur de cette communion. Le ciel qui nous attend, cette vie éternelle avec Dieu, est un monde nouveau où ceux et celles que nous avons aimés nous seront rendus un jour, où tous ceux et celles que nous avons aidés, soutenus, accompagnés, seront là pour nous accueillir, alors que nous serons invités à notre tour à entrer dans la joie de notre maître.

Mais si nous voulons être reconnus, il faut pour cela avoir aimé nous dit Jésus, être allé au-devant des autres, avoir donné de soi-même, ne pas avoir mis un frein à notre générosité, ne pas avoir méprisé le pauvre. D’où l’urgence, nous dit Jésus, de nous faire des amis avec l’argent malhonnête, car ces amis sauront nous reconnaître et nous accueillir un jour. En aidant les plus démunis, l’argent trouve alors sa destination véritable et la plus noble, il est alors transfiguré en quelque sorte, car aider les pauvres n’est pas une question de charité, mais de justice !

Jésus nous présente dans sa parabole une clef pour notre salut : la générosité ! Demandons à Dieu en cette eucharistie de nous aider à vivre en vérité le sacrement du frère et de la sœur, car c’est ainsi que nous pourrons alors reconnaître dans l’autre cette intime présence du Christ qui nous attend, tout comme il nous attend dans son eucharistie.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

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[1] Sur Matthieu, Homélie 50, 3, PG 58, 508 ; cité dans O. Clément, Sources : Les mystiques chrétiens des origines, textes et commentaires, Stock, 1982, p. 109).

[2] O. Clément, Sources, p. 108. par Métropolite Daniel (Ciobotea) de Moldavie

 

Homélie pour le 24e Dimanche T.O. (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 15,1-32.
En ce temps-là,  les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter.
Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! »
Alors Jésus leur dit cette parabole :
« Si l’un de vous a cent brebis et qu’il en perd une, n’abandonne-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ?
Quand il l’a retrouvée, il la prend sur ses épaules, tout joyeux,
et, de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins pour leur dire : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue !”
Je vous le dis : C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion. »
Ou encore, si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu’àce qu’elle la retrouve ?
Quand elle l’a retrouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines pour leur dire : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !”
Ainsi je vous le dis : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. »
« Un homme avait deux fils.
Le plus jeune dit à son père : “Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.” Et le père leur partagea ses biens.
Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre.
Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin.
Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.
Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien.
Alors il rentra en lui-même et se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim !
Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.”
Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.
Le fils lui dit : “Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.”
Mais le père dit à ses serviteurs : “Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds,
allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,
car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.” Et ils commencèrent à festoyer.
Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses.
Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait.
Celui-ci répondit : “Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.”
Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier.
Mais il répliqua à son père : “Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.
Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !”
Le père répondit : “Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.
Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !” »

COMMENTAIRE

Nous connaissons bien ces trois paraboles qui sont appelées les paraboles de la miséricorde de Dieu. Celle du fils prodigue est appelée par les Pères de l’Église « l’évangile dans l’évangile », c.-à-d. le cœur de la Bonne Nouvelle de Jésus. Voici une histoire qui pourrait nous aider à mieux comprendre l’actualité de cet évangile. Il s’agit d’une courte nouvelle de l’écrivain Ernest Hemingway.

Un père Espagnol fait mettre une annonce dans le journal local en espérant que son fils, qui a fui la maison paternelle après un méfait, puisse entendre son appel. Il fait mettre son texte en gros caractères sur une pleine page du journal. On peut y lire ce qui suit : Cher Paco, je t’en prie. Viens me rencontrer demain à midi devant les bureaux du journal. Tout est pardonné. Ton papa qui t’aime. Le lendemain, le père se présente à l’endroit convenu espérant y voir son fils, mais il y a une foule rassemblée devant les bureaux du journal.  Ils sont près de huit cents jeunes hommes. Ils s’appellent tous Paco, et ils sont là dans l’espoir de voir leur père dont ils ont entendu l’appel.

On ne soupçonne sans doute pas le nombre impressionnant de personnes qui dans nos sociétés, dans nos milieux de travail, dans nos familles, se trouvent en rupture avec la vie ou avec leurs proches. Leur vie est souvent sans direction, en errance, et ces personnes souffrent et vivent une grande solitude. La bonne nouvelle du Christ elle vient nous dévoiler le visage d’un Dieu qui nous cherche comme un père, comme une mère, tellement il nous aime, et ce, d’autant plus si nous sommes désemparés, abandonnés, désespérés.

Et c’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de conversion, dit Jésus

« Plus que pour 99 justes », nous dit Jésus. Dieu aurait-il donc des préférés ? Il y a quelques mois, j’ai entendu une entrevue à la radio avec un couple qui avait accueilli près de trois cents enfants en difficulté dans leur foyer sur une période de près de trente-cinq années. Un véritable exploit. La journaliste leur avait demandé s’il y avait certains de ces enfants qu’ils avaient aimés plus que d’autres. La maman avait répondu de but en blanc : « Oui, ceux qui en avaient le plus besoin. »

C’est ainsi que Dieu agit avec nous. Il est à la recherche de tous les Paco du monde, qu’ils soient athées ou catholiques, juifs ou musulmans, de l’Orient ou de l’Occident. Nous avons un Dieu chasseur qui jamais ne cessera de nous poursuivre jusqu’à ce que nous rendions les armes et parvenions à le reconnaître pour qui il est : un Dieu Père qui nous aime d’un amour infini.

Par ailleurs, il nous faut bien reconnaître que si nous sommes rassemblés pour cette eucharistie dominicale, où nous célébrons la résurrection du Christ, c’est que nous faisons sans doute partie de ces 99 brebis qui vivent dans l’intimité du Christ pasteur. Il est possible que nous nous soyons égarés un jour, mais aujourd’hui nous sommes là avec le Christ dans sa bergerie. Alors, en quoi ces paraboles nous concernent elles, nous qui sommes ici ?

Tout d’abord, avec l’extraordinaire talent de conteur qu’est le sien, Jésus nous donne de contempler le visage de notre Dieu. Les trois paraboles nous parlent de sa tendresse pour chacun et chacune de nous. Elles nous donnent de réentendre ces mots empreints d’une infinie tendresse et tellement réconfortants du Père à son fils aîné : « Toi tu es toujours avec moi ». Dieu est toujours là avec nous, et tout ce qui est à Lui est à nous, nous dit Jésus. Cette parole est sûre ! La Parole de Dieu est là pour nous aider à comprendre et à vivre l’extraordinaire destinée qui est la nôtre. Tout ce qui est à Dieu est à nous. Telle est la grandeur de notre vocation humaine, tel est l’amour de Dieu pour nous.

Nous le voyons bien, le christianisme est d’un optimisme renversant. Notre espérance est sans borne, car nous savons désormais, grâce aux Écritures et au témoignage des Apôtres, combien Dieu nous aime et jusqu’où il est prêt à aller pour se faire connaître de nous. Il s’est même fait eucharistie pour que nous puissions le tenir dans nos mains et nous nourrir de sa vie à Lui. Voilà la grandeur du mystère de la foi que nous proclamons sans cesse en Église.

Par ailleurs, ces paraboles nous rappellent que le sort de tout homme, de toute femme doit nous importer au plus haut point, puisqu’ils sont la chair de notre chair, nos frères et sœurs en humanité, et qu’ils comptent plus que tout aux yeux de Dieu. Quand le Père s’adresse à son fils aîné pour lui parler du cadet, il ne lui dit pas « mon fils que voici était perdu », mais bien « ton frère que voici ». Ton frère !

Ces trois paraboles nous sont racontées afin de nous rappeler la responsabilité qui est la nôtre face à un monde désenchanté, où Dieu est méconnu, et où trop souvent l’amour n’est pas aimé. Notre mission à nous, chrétiens et chrétiennes, c’est de revêtir le Christ, c’est nous faire bons pasteurs avec lui, et nous mettre à la recherche de tous ceux et celles qui ont perdu espoir et qui, sans le savoir, ne demandent qu’à être trouvés et aimés. Voyez dans nos paraboles, ce sont tous les anges et tout le ciel qui se réjouissent quand une seule brebis perdue est retrouvée. Voyez comme elle est importante cette mission que le Christ confie à ses disciples.

En fin de compte, le ciel n’a de sens qu’à cause du chemin qui nous y conduit et de Celui qui nous y mène. L’aventure spirituelle que le Christ nous propose est avant tout un compagnonnage sur les routes du monde, car nul ne peut aller au ciel tout seul. C’est Charles Péguy qui écrivait : « L’on ne se sauve pas tout seul. Nul ne retourne seul à la maison du Père. L’un donne la main à l’autre. Le pécheur tient la main du saint et le saint tient la main de Jésus. » Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 23e Dimanche T.O. (C)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 14, 25-33)

En ce temps-là,
de grandes foules faisaient route avec Jésus ;
il se retourna et leur dit :
« Si quelqu’un vient à moi
sans me préférer à son père, sa mère, sa femme,
ses enfants, ses frères et sœurs,
et même à sa propre vie,
il ne peut pas être mon disciple.
Celui qui ne porte pas sa croix
pour marcher à ma suite
ne peut pas être mon disciple.

Quel est celui d’entre vous
qui, voulant bâtir une tour,
ne commence par s’asseoir
pour calculer la dépense
et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?
Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever,
tous ceux qui le verront vont se moquer de lui :
‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir
et n’a pas été capable d’achever !’
Et quel est le roi
qui, partant en guerre contre un autre roi,
ne commence par s’asseoir
pour voir s’il peut, avec dix mille hommes,
affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ?
S’il ne le peut pas,
il envoie, pendant que l’autre est encore loin,
une délégation pour demander les conditions de paix.

Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas
à tout ce qui lui appartient
ne peut pas être mon disciple. »

COMMENTAIRE

En méditant l’évangile de ce dimanche, et tout particulièrement le passage où Jésus nous invite à le préférer à père, mère, époux, épouse, enfants, frères, sœurs, et même à sa propre vie, je m’imaginais une personne, complètement ignorante des évangiles, se présentant à notre assemblée dominicale, et entendant pour la première fois cette déclaration de Jésus. Comment réagirait-elle ? Et nous-mêmes, comment entendons-nous ce que Jésus nous dit aujourd’hui? Car il y a là une condition fondamentale pour nous si nous voulons être des siens.

Vous en conviendrez, le texte ne fait pas dans la dentelle, il est dur, et semble même aller à l’encontre de l’amour pour nos proches. Pourtant, plusieurs textes évangéliques postulant le contraire peuvent être évoqués ici. Par exemple, ne devons-nous pas aimer notre prochain comme nous-mêmes, donner même notre vie pour nos amis puisqu’il n’y a pas de plus grand amour ? Et que dire des ennemis qu’il faut aussi aimer et pardonner? Il y a de quoi en perdre son latin pour qui fréquente les évangiles pour la première fois et même pour nous.

Donc, en méditant ces paroles de Jésus il m’est revenu en mémoire cette expérience familiale qui m’aide à comprendre pourquoi Jésus nous appelle à le préférer. Permettez-moi de me raconter un peu ici. Je suis venu à la foi en Dieu alors que j’étais dans la vingtaine. J’avais alors commencé ma vie professionnelle et, tout en étant assez proche de mes parents, étant le seul seul survivant de deux enfants, je ne les voyais que de temps en temps à travers mes activités et mes loisirs. Sans les négliger, mes visites étaient plutôt occasionnelles. J’étais davantage préoccupé par ma découverte du monde et de mes amis que par l’approfondissement de mes liens familiaux. Ce qui est le lot de bien des familles avec leurs enfants.

Alors que j’avais 27 ans, ma rencontre avec le Christ et son Évangile, l’expérience nouvelle de la présence de Dieu dans ma vie, ont été profondément bouleversants pour moi. Je voyais alors le sens de ma vie sous un tout nouveau jour, et pour la première fois je prenais conscience de la présence d’une vie spirituelle en moi. Et c’est ainsi que par ma fréquentation des Écritures, d’auteurs spirituels et de la prière, ma relation avec mes parents s’est mise à changer, à s’approfondir. Je prenais alors la mesure de la place importante qu’ils occupaient dans ma vie. Je les voyais avec des yeux neufs à travers leurs épreuves, leur fidélité, leur amour, et leurs combats pour le bien de notre famille; je réalisais combien je leur étais redevable et que je devais exprimer davantage de reconnaissance..

C’est ainsi que s’est amorcé en moi un changement profond quant à mon attitude à leur endroit, ainsi que la fréquence de mes visites à la maison avec la joie toute simple de passer plus de temps avec eux. Et c’est vraiment ma rencontre avec le Christ qui m’a fait vivre ce passage, cette conversion à mon appartenance familiale.

Aujourd’hui, mon père et ma mère sont tous deux décédés, et ils me manquent encore beaucoup. Presque aucune journée ne se passe sans que je pense à eux, sans qu’un souvenir de ma vie avec eux ne me revienne. Et ils sont sans cesse présents dans ma prière.

Si je vous raconte tout cela, c’est afin de nous aider à mieux comprendre pourquoi il nous faut « préférer Jésus avant tout ». Car la foi en Dieu ne m’a pas éloigné de ma famille, bien au contraire. Elle a fait de moi, je crois, un meilleur fils, et elle m’a donné de reconnaître avec une profonde gratitude tout ce que mes parents avaient fait pour moi et notre famille.

Car voyez-vous, à l’école de Jésus, on apprend à la fois l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Mais l’un des deux est premier, et c’est cet amour pour Dieu qui permet d’aimer le prochain en vérité. On apprend à aimer en aimant Dieu le premier. C’est là le chemin de transformation que nous ouvre Jésus Christ par sa vie donnée. Et si nous acceptons de marcher courageusement avec lui, l’amour sera toujours le premier servi dans nos vies, et nous ne pourrons qu’aimer davantage : père, mère, enfant, frère, sœur, conjoints, amis et même ennemis…

Bien sûr, tout n’est pas simple dans nos relations familiales et sociales, nous le savons trop bien. Le précepte de Jésus à l’aimer par-dessus tout a pour but aussi de nous prémunir contre tout ce qui pourrait entrer en conflit avec notre vie de foi, car Jésus nous « entraîne à sortir de nous-mêmes pour aimer — comme Dieu nous a montré qu’Il aimait en Jésus Christ ». Ainsi, il ne faudrait pas nous détourner de cette foi qui fait vivre par crainte du rejet ou de la désapprobation sociale ou familiale. C’est pourquoi Jésus ne veut laisser aucune illusion à ses disciples : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple ».

C’est là une invitation qui peut certainement en faire hésiter plus d’un, car nous savons trop bien qu’il n’est pas facile de nous retrouver seuls avec notre foi, dans un monde où trop souvent Jésus est méprisé, où l’Évangile est contredit. Jésus connaît bien ce combat et cette solitude. C’est pourquoi il nous appelle à avoir le courage de nos choix et à ne pas hésiter à prendre notre croix et à le suivre. Si nous le faisons, nous trouverons alors force et courage en marchant avec lui, lui qui nous souffle sans cesse à l’oreille : « Ne crains pas, je suis avec toi! ». Promesse de Ressuscité !

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 22e Dimanche T.O. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 14, 1.7-14)

Un jour de sabbat,
Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens
pour y prendre son repas,
et ces derniers l’observaient.
Jésus dit une parabole aux invités
lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places,
et il leur dit :
« Quand quelqu’un t’invite à des noces,
ne va pas t’installer à la première place,
de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi.
Alors, celui qui vous a invités, toi et lui,
viendra te dire : ‘Cède-lui ta place’ ;
et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place.
Au contraire, quand tu es invité,
va te mettre à la dernière place.
Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira :
‘Mon ami, avance plus haut’,
et ce sera pour toi un honneur
aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi.
En effet, quiconque s’élève sera abaissé ;
qui s’abaisse sera élevé. »

Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité :
« Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner,
n’invite pas tes amis, ni tes frères,
ni tes parents, ni de riches voisins ;
sinon, eux aussi te rendraient l’invitation
et ce serait pour toi un don en retour.
Au contraire, quand tu donnes une réception,
invite des pauvres, des estropiés,
des boiteux, des aveugles ;
heureux seras-tu,
parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour :
cela te sera rendu à la résurrection des justes. »

COMMENTAIRE

En fin observateur de notre nature humaine, Jésus dégage une leçon déconcertante pour nous qui recherchons souvent les meilleures places au détriment des autres : les derniers seront premiers et qui s’abaisse sera élevé. Il faut bien l’avouer, cette leçon de Jésus devait laisser son auditoire bien perplexe. S’abaisser, prendre la dernière place, y pensez-vous! C’est comme si l’on disait : attendez que tous soient entrés dans la salle de spectacle, et ensuite allez vous asseoir; à l’urgence de l’hôpital, laissez passer devant vous tous ceux qui s’y présentent; au restaurant, exigez la moins bonne table, bien sûr; à l’épicerie, demandez toujours d’être servis les derniers à la caisse. Vous verrez, on vous fera toujours passer les premiers! Pensez-vous?

On comprend bien que cette interprétation littérale des paroles de Jésus ne tient pas la route. Ses paroles ne deviennent transparentes que pour les disciples qui ont des oreilles pour entendre et des yeux pour voir, car ce n’est qu’en contemplant Jésus lui-même que ses paroles deviennent compréhensibles, lui qui n’a pas retenu « jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. »

Luc, craignant sans doute que ses lecteurs chrétiens ne comprennent pas les paroles de Jésus les invitant à choisir la dernière place, fait suivre la parabole du repas par une invitation de Jésus à célébrer le banquet des blessés de la vie plutôt que le banquet des fortunés et des repus. D’où cette image fort évocatrice où les invités de marque deviennent les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles. Ils représentent les exclus de la société pour qui la compassion de Dieu est sans borne. Jésus en est le témoin, mais cette compassion ne peut s’exercer sans nous, car Dieu veut avoir besoin de nous.

C’est ce dynamisme de vie que Jésus veut faire jaillir en nous comme une source profonde et qui trop souvent semble tarie. La jeune juive Etty Hillesum avait cette intuition pleine d’à propos au sujet de sa vie spirituelle. Elle écrivait dans son journal : « Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois, je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. » 

C’est ce que le Fils de Dieu vient réaliser en nous : mettre Dieu au jour dans nos cœurs en nous donnant de voir l’autre pour ce qu’il est : un prochain, c.-à-d. celui qui est le plus proche de moi après moi-même. C’est ce prochain qui nous est confié, qu’il nous faut sauver à tout prix, car nul ne va au ciel tout seul. Le chemin qui y mène passe nécessairement par le prochain et nul ne peut être laissé sur le bord de la route. Mais pour le voir, il nous faut savoir revêtir l’humilité de Jésus, nous décentrer de nous-mêmes pour mieux voir l’autre et ainsi apprendre à aimer comme le Christ. Comme l’écrivait Catherine de Sienne : « L’humilité est la gouvernante et la nourrice de la charité » (Le Dialogue).

Il y a quelques années, un poste de télévision américaine diffusait une annonce publicitaire pour la promotion de la vocation religieuse. Une publicité fort originale. On voyait un malade couché sur un lit, le corps recouvert de plaies répugnantes. Devant lui, dos à la caméra, une religieuse refaisait les pansements. On entendait une voix qui disait : « Je ne ferais pas cela pour un million ». Et la religieuse, en se tournant vers la caméra, d’ajouter : « Moi non plus ! » Ce message reprenait une réflexion de Mère Teresa de Calcutta. La célèbre religieuse disait à peu près ceci en parlant de sa tâche auprès des mourants, abandonnés dans les rues de l’Inde : « Je ne pourrais pas faire cela pour un million de dollars, mais je suis prête à faire davantage pour l’amour de Dieu ».

C’est cela s’abaisser; c’est cela être saint. Comme le dit le pape François, la sainteté, c’est vivre les mystères de sa vie en union avec le Christ. À chacun et chacune de trouver la voie qui lui correspond. Dans son encyclique sur la sainteté, il a ces paroles belles et profondes pour nous :

« Tu as besoin de percevoir la totalité de ta vie comme une mission, dit le pape François. Essaie de le faire en écoutant Dieu dans la prière et en reconnaissant les signes qu’il te donne. Demande toujours à l’Esprit ce que Jésus attend de toi à chaque moment de ton existence et dans chaque choix que tu dois faire, pour discerner la place que cela occupe dans ta propre mission. Et permets-lui de forger en toi ce mystère personnel qui reflète Jésus-Christ dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi nous partagerons un bonheur que le monde ne pourra nous enlever. »

Frères et sœurs, c’est avec cette joie au cœur que nous allons maintenant célébrer l’eucharistie, source et sommet de la vie de l’Église !

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 21e Dimanche (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 13, 22-30)

En ce temps-là,
tandis qu’il faisait route vers Jérusalem,
Jésus traversait villes et villages en enseignant.
Quelqu’un lui demanda :
« Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? »
Jésus leur dit :
« Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite,
car, je vous le déclare,
beaucoup chercheront à entrer
et n’y parviendront pas.
Lorsque le maître de maison se sera levé
pour fermer la porte,
si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte,
en disant :
‘Seigneur, ouvre-nous’,
il vous répondra :
‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’
Alors vous vous mettrez à dire :
‘Nous avons mangé et bu en ta présence,
et tu as enseigné sur nos places.’
Il vous répondra :
‘Je ne sais pas d’où vous êtes.
Éloignez-vous de moi,
vous tous qui commettez l’injustice.’
Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents,
quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob,
et tous les prophètes
dans le royaume de Dieu,
et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors.
Alors on viendra de l’orient et de l’occident,
du nord et du midi,
prendre place au festin dans le royaume de Dieu.
Oui, il y a des derniers qui seront premiers,
et des premiers qui seront derniers. »

COMMENTAIRE

Pas facile d’entendre l’évangile aujourd’hui et encore moins si vous avez à prêcher sur le sujet. Pourtant la liturgie de la Parole a bien commencé avec la prophétie d’Isaïe annonçant la dimension universelle du projet de Dieu où un jour, de toutes les nations, l’on montera à Jérusalem à la rencontre du Seigneur, Dieu de l’univers. Mais comment concilier cette grande libéralité de Dieu avec les pleurs et les grincements de dents de notre évangile?

La Bible, il faut bien l’avouer, nous présente parfois des images déconcertantes de Dieu, sans parler de la longue histoire de l’Église où parfois prédicateurs, théologiens et artistes s’en sont donné à cœur joie avec des images de fin du monde et du jugement dernier. Pourtant, ce jugement est un incontournable dans l’enseignement de Jésus, et il faut bien avouer que le jugement nous fait peur. Qui aime se faire juger? Pourtant n’est-ce pas Jésus lui-même qui nous dit ailleurs dans l’évangile : « ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. » Voilà qui est encourageant. Et pour nous rassurer encore davantage, n’est-ce pas le psalmiste dans un chant d’action de grâce qui loue l’inépuisable bonté de Dieu :

2. Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

3. Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;

10. il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses. (Psaume 103)

Frères et sœurs, c’est donc avec cette confiance inébranlable en la bonté du Seigneur que nous pouvons aborder l’évangile aujourd’hui et tâcher de mieux comprendre l’appel qui nous y est fait.

Tout d’abord, il faut souligner que l’évangéliste Luc place les paroles de Jésus dans un contexte bien particulier de son évangile, soit celui de la passion à venir de Jésus, alors que ce dernier monte à Jérusalem. Par son travail d’écrivain sacré, Luc veut insister sur le rejet de la mission prophétique de Jésus par les chefs religieux d’Israël, qui semblent incapables de reconnaître l’heure où Dieu les visite. Et c’est ainsi que quelques chapitres avant notre évangile d’aujourd’hui, Luc nous montre Jésus durcissant son visage au moment de partir pour Jérusalem et annonce que le temps où Jésus va être enlevé du monde est arrivé.

Cette trame dramatique chez l’évangéliste Luc nous aide à mieux comprendre la sévérité de l’imprécation de Jésus à l’égard de ses opposants, et de tous ceux qui commettent l’injustice. Car l’heure est grave et solennelle. Le temps de l’enlèvement de Jésus est arrivé, et pour confirmer cette menace, Luc nous fait entendre des pharisiens qui viennent dire à Jésus : « Va-t’en d’ici, Hérode veut te faire mourir ». Et quelques versets plus loin, nous retrouvons chez Luc ces paroles inoubliables dans la bouche de Jésus qui expriment bien toute sa douleur : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble sa couvée sous ses ailes et vous n’avez pas voulu. ».

C’est dans ce climat oppressant que Jésus lance son sévère avertissement à ceux qui commettent le mal et qui veulent le faire mourir, car s’ils ne changent pas leur cœur, s’ils n’accueillent pas l’action de Dieu au milieu d’eux, eux qui se disent de Dieu, comment pourront-ils passer la porte (1) étroite du Royaume? Car cette porte n’est-elle pas Jésus lui-même, lui qui se désigne comme la porte des brebis dans l’évangile de Jean? Porte que l’on ne peut franchir qu’à la lumière des enseignements de Jésus et dont il se dégage une condition fondamentale pour être du Royaume de Dieu : nous convertir à l’amour, cet amour qui a sa source en Dieu et qui se déploie en nos vies malgré nos limites et nos faiblesses. N’est-ce pas cette volonté d’aimer malgré tout, malgré nous-mêmes parfois, qui est le prix à payer, cet amour qui nous appelle sans cesse à nous dépouiller de nous-mêmes et à nous donner sans réserve ?

Qu’il s’agisse de l’évangile entendu aujourd’hui, ou celui du jugement dernier avec les boucs et les brebis, ou encore de la parabole du maître de maison qui tarde à rentrer et où l’attendent ses serviteurs, les disciples du Christ savent bien que la valeur d’une vie humaine aux yeux de Dieu se mesure à sa capacité à revêtir le Christ, à lui ressembler de plus en plus, à vouloir devenir bon comme lui malgré notre péché. C’est ainsi qu’il saura nous reconnaître et qu’il saura bien d’où nous venons quand nous nous présenterons à la porte du Royaume!

D’ailleurs, c’est lui qui nous fera passer la porte. Tout ce qu’il nous demande c’est de nous laisser prendre la main par lui, de lui offrir nos pauvretés, de le laisser graver en nous l’esprit des béatitudes, tout en lui confiant cette prière : « Et fais Seigneur que je ne sois jamais séparé de toi. Et si je tombe, et bien relève-moi. » Comment ne pourrait-il pas voir alors que nous sommes vraiment de ses brebis?

Par ailleurs, il est important de rappeler que Dieu n’est pas chiche dans son amour et que sa promesse de bonheur éternel est pour tous, sans exception. C’est pourquoi on viendra de partout au festin du Royaume, alors que beaucoup des convives n’auront sans doute jamais entendu parler de Jésus de Nazareth, car depuis sa résurrection son Esprit est à l’œuvre dans tous les cœurs et c’est ainsi que beaucoup l’aiment sans le savoir et que beaucoup se laissent guider par lui sans le connaître.

Et c’est ainsi qu’à l’heure du grand rendez-vous, c’est le Christ lui-même qui lira dans les cœurs et qui saura bien s’y reconnaître, lui qui est doux et humble de cœur, et dont le plus grand désir est de rassembler toute l’humanité dans son amour. Après tout, n’est-il pas venu pour que nous ayons la vie, et que nous l’ayons en abondance ?

C’est pourquoi, comme l’écrivait le cardinal Joseph Ratzinger : « Ce n’est pas un étranger qui va nous juger, mais celui que nous connaissons dans la foi. Le juge ne se présentera pas à nous comme le Tout autre, mais comme l’un des nôtres, qui connaît la condition humaine du dedans et qui l’a vécue. » (2)

Comment alors ne pas avoir confiance ? Car si Jésus ne répond pas à la question initiale de notre évangile : « Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens qui seront sauvés? », j’ose croire que c’est peut-être pour que nous n’abusions pas de sa miséricorde, car Dieu saura toujours nous surprendre.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


  1.  Cette image de la porte étroite était bien familière aux auditeurs de Jésus. Toutes les villes munies d’une muraille protectrice avaient pour accès un grand portail où pouvaient passer chariots, foules, marchandises et troupeaux, et un petit portillon pour les voyageurs arrivant de nuit une fois la grande porte fermée jusqu’au matin. Il fallait alors montrer patte blanche avant d’accéder à la ville bloquant ainsi le passage aux malfaiteurs, aux intrus ou même à des soldats ennemis.
  2. Ratzinger, Joseph. Foi chrétienne hier et aujourd’hui. MAME, 1976, p. 234.

Homélie pour le 20e Dimanche T.O. (C)

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JE SUIS VENU ALLUMER UN FEU SUR LA TERRE

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 12, 49-53

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
« Je suis venu apporter un feu sur la terre,
et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé !
Je dois recevoir un baptême,
et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli !
Pensez-vous que je sois venu
mettre la paix sur la terre ?
Non, je vous le dis,
mais bien plutôt la division.
Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées :
trois contre deux et deux contre trois ;
ils se diviseront :
le père contre le fils
et le fils contre le père,
la mère contre la fille
et la fille contre la mère,
la belle-mère contre la belle-fille
et la belle-fille contre la belle-mère. »

COMMENTAIRE

Si l’évangile d’aujourd’hui nous dévoile la hâte de Jésus à voir s’allumer ce feu qu’il est venu apporter, l’on est surtout frappé par l’opposition que va rencontrer l’accomplissement de ce désir chez lui. Ne vous y méprenez pas, nous dit Jésus, « je ne suis pas venu apporter la paix, mais la division ». Ce qui nous amène à nous poser la question suivante : pourquoi la suite du Christ est-elle si difficile ? Après tout, l’évangile n’est-il pas un message de paix et d’amour. En quoi cette annonce peut-elle provoquer autant de divisions ?

D’une part, Jésus compare son action dans le monde à un feu. On pense spontanément à ces langues de feu qui vont descendre sur les apôtres à la Pentecôte. On pense au feu qui réchauffe, au feu qui purifie, au feu qui éclaire et chasse les ténèbres. À n’en pas douter, ce feu qu’apporte Jésus ne peut être que salutaire.

D’ailleurs, l’image du feu est très évocatrice pour tous les humains puisque le feu remonte à la nuit des temps. Le feu a conduit les êtres humains au travers les millénaires, il leur a permis de survivre aux longs hivers, humanisant leurs relations dans ces maisonnées réunies autour du feu, lors des longues nuits de veille et de palabres, aidant à garder au loin les animaux sauvages, permettant de domestiquer la nature, de travailler le fer, de cuire les aliments, de chauffer la terre et d’en faire des récipients de toutes sortes. Mille et un usages du feu au service de l’Homme. Le feu est sans doute le premier don qui lui est fait pour l’aider à apprivoiser son existence sur terre. Et Jésus adopte cette image du feu. Il est venu sur terre allumer un feu, il est venu nous donner de partager sa vie afin de domestiquer notre vie de tous les jours.

Par ailleurs, ce feu sera en butte à l’incompréhension et au rejet nous dit Jésus. Beaucoup d’entre nous ont fait cette expérience, car il n’est pas inhabituel de rencontrer de l’opposition ou même de l’hostilité quand on affirme sa foi en Jésus Christ. Mais vivre de la Parole du Christ et connaître la persécution, est-ce simplement lié au fait de professer sa foi ? Bien que cela soit fondamental, l’affirmation de notre foi n’épuise pas ce en quoi consiste le témoignage chrétien. Il ne s’agit pas ici de minimiser ou de taire notre foi, mais je crois que les lieux de rencontre et de confrontation de l’évangile avec le monde dépassent largement la question de l’annonce explicite de notre foi au Christ. Je m’explique.

L’Évangile est avant tout un message de paix, d’amour et de justice, dont les disciples sont porteurs à cause de leur attachement au Christ ressuscité. Comme le souligne la lettre aux Hébreux en ce dimanche, Jésus est « à l’origine et au terme de notre foi ». Nos vies portent la marque du Christ, et parce que nous sommes appelés à nous laisser configurer au Christ, à vivre de sa vie à lui, nous connaîtrons nous aussi la confrontation avec le monde au nom de l’évangile, même avec nos plus proches, même avec nos familles.

Toutes les fois que l’amour est violenté, que la paix est menacée, que la justice est méprisée, chaque fois que les pauvres sont humiliés, que les droits des personnes sont bafoués et que les plus faibles parmi nous sont exploités, il y a confrontation de l’évangile avec le monde. Chaque fois que les riches ne pensent qu’à s’enrichir au détriment des autres, que des dictateurs oppriment des peuples et que les artisans de paix sont persécutés, il y a confrontation de l’évangile avec le monde. Jésus n’a pas fait qu’annoncer la venue du Royaume, il a pris fait et cause pour les pauvres et les exclus, et ses disciples sont donc invités à se tenir en première ligne de ce combat.

C’est ce feu qui doit brûler au cœur des disciples, car vivre de l’évangile c’est de ne pouvoir s’endormir tout bêtement quand le tiers-monde est à notre porte, quand des millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont maintenus en esclavage, soumis à la prostitution, spoliés de leurs biens, privés de soins ou d’éducation, alors que des milliers d’autres, dans l’hémisphère sud, meurent de faim tous les jours, tandis que dans l’hémisphère nord on fait bombance et que nos poubelles débordent.

Vivre de l’évangile ça n’a rien de fleur bleue, ça n’a rien à voir avec une piété enfantine où l’on se replierait sur soi et où le prochain serait constamment oublié. Prendre fait et cause pour l’évangile c’est être porteur de ce feu que Jésus est venu allumer, c’est littéralement entrer dans son combat à lui où le but n’est pas d’être les plus forts ou d’imposer notre loi, car ceux et celles qui s’opposent au message évangélique sont tout autant nos frères et nos sœurs. Ce que le Christ demande à ses disciples, c’est de gagner les cœurs un à un au véritable sens de l’amour, de la paix, du partage et de la justice, tout en rappelant au monde l’extraordinaire dignité de toute personne humaine, car tous et toutes sont voulus et aimés de Dieu, car toute vie humaine est une histoire sacrée. Voilà le feu de la Parole de Dieu que Jésus désire voir s’allumer dans tous les cœurs, mais cette bonne nouvelle ne peut que rencontrer beaucoup de résistance et demande donc beaucoup de courage et de confiance de la part des disciples.

C’est Mgr Tutu de l’Afrique du Sud qui disait un jour dans une homélie : « Quand les Européens sont venus en Afrique du Sud, ils nous ont mis dans les chaînes, mais ils nous ont aussi donné la Bible, ne se doutant pas que le don de cette Bible entraînerait leur perte. Ils étaient finis. En effet ! Les Hollandais et les Anglais nous apportaient la Bible afin de nous éclairer, nous les sauvages, afin de nous libérer de notre ignorance et de notre péché, mais cette Bible devint la clé de notre libération de l’esclavage de l’apartheid. Car cette Bible nous appris que Dieu est miséricorde, que Dieu est à l’œuvre, que Dieu entend les cris de ceux et celles qui sont perdus ou opprimés, que Dieu soutient ceux et celles qui luttent pour la justice, et que Dieu va vaincre, parce qu’il est vainqueur. »

Mgr Tutu nous rappelle que cette Parole vivante qui habite le cœur des disciples agit comme un feu dans le monde quand elle est prise au sérieux et qu’elle est vécue. Écoutons un autre témoin, un autre frère dans la foi, Dom Helder Camara, évêque de Recife au Brésil, décédé en 1998 :

« Un jour, écrit-il, une délégation est venue me voir, ici, à Recife : « Vous savez, Dom Helder, il y a un voleur qui a réussi à pénétrer dans l’église. Il a ouvert le tabernacle. Comme il ne s’intéressait qu’au ciboire, il a jeté les hosties par terre, dans la boue… Vous entendez, Dom Helder : le Seigneur vivant jeté dans la boue !… Nous avons recueilli ces hosties et les avons portées en procession jusqu’à l’église, mais il faut faire une grande cérémonie de réparation !… » — « Oui, je suis d’accord. On va préparer une procession eucharistique. On va réunir tout le monde. On va vraiment faire un acte de réparation. » Le jour de la cérémonie, quand tout le monde était là, j’ai dit : « Seigneur, au nom de mon frère le voleur, je te demande pardon. Il ne savait pas ce qu’il faisait. Il ne savait pas que tu es vraiment présent et vivant dans l’Eucharistie. Ce qu’il a fait nous touche profondément. Mais mes amis, mes frères, comme nous sommes tous aveugles ! Nous sommes choqués parce que notre frère, ce pauvre voleur, a jeté les hosties, le Christ eucharistique dans la boue, mais dans la boue vit le Christ tous les jours, chez nous, au Nordeste ! Il nous faut ouvrir les yeux ! »

« Je suis venu apporter un feu sur la terre, nous dit Jésus, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » Ce profond désir a trouvé son accomplissement avec sa mort et sa résurrection, et il a traversé les siècles jusqu’à nous. Depuis lors, ce sont des millions d’hommes et de femmes qui ont porté et témoigné de ce feu. Puissions-nous être de ceux-là nous aussi.

Yves Bériault, o.p.
Dominicains. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de l’Assomption

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Arcabas. Assomption de la Vierge Marie

Le dogme de l’Assomption proclamé en 1950 par le pape Pie XII affirme que : « L’Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la vie céleste ».

Certains se demandent pourquoi accorder une telle gloire à Marie alors que son assomption n’a pas de fondement scripturaire ? Il faut savoir qu’il s’agit d’une très vieille tradition tant dans l’Église d’Occident que l’Église d’Orient. L’affirmation de ce mystère trouve donc son fondement dans la Tradition et dans la mission même de la Mère du Sauveur ; on pourrait parler ici de convenance théologique, un aboutissement logique de la réflexion de l’Église sur mystère du salut à l’œuvre dans la vie de celle que nous appelons la Mère de Dieu.

Ainsi on a volontiers comparé Marie à la nouvelle Ève, car il lui est donné par la conception du Verbe fait chair, de donner à l’humanité celui qui serait capable de la relever de la chute originelle. C’est le théologien Karl Rahner qui dira de Marie :

« En un instant qui n’aura jamais plus de couchant et qui reste valable pour toute l’éternité, la parole de Marie fut la parole de l’humanité, et son “oui” l’amen de toute la création au “oui” de Dieu ».

« Amen », « oui », « fiat », tous ces mots ne font plus qu’un dans la bouche de Marie. Et son oui occupe une place unique dans l’histoire du salut. Il fait office de charnière indispensable entre l’Ancien et le Nouveau Testament, car Dieu ne voulait et ne pouvait nous sauver sans notre libre adhésion à son plan de salut. Par son oui, Marie rend possible le Verbe fait chair. Et parce qu’elle est toute ouverture à l’action de la grâce en elle, Marie devient la « pleine de grâce », la nouvelle Ève par qui le retour vers le Père va pouvoir s’opérer grâce à son fils Jésus.

C’est Dieu le Père qui accomplit tout en son Fils, bien sûr, mais Dieu veut avoir besoin de nous et c’est Marie de Nazareth qui en notre nom dira : « Me voici, je suis la servante du Seigneur. »

En notre nom, au nom de notre humanité, Marie dit oui à cette présence infinie de Dieu en notre chair et, de par sa mission et son état de mère du Sauveur, elle est la première d’une multitude à être entraînée corps et âme à la suite de son fils ressuscité.

« L’Assomption de Marie, affirme Benoît XVI dans une homélie, est un évènement unique et extraordinaire destiné à combler d’espérance et de bonheur le cœur de chaque être humain ». Il y a un climat de joie pascale qui émane de la fête de l’Assomption. Marie, ajoute-t-il, est la prémisse de l’humanité nouvelle, la créature dans laquelle le mystère du Christ a déjà eu un plein effet en la rachetant de la mort. Marie constitue le signe sûr de l’espérance et de la consolation. »

Frères et sœurs, l’Assomption de Marie au ciel est un événement qui nous touche de près parce que l’être humain est destiné à mourir. Mais la mort n’est pas le dernier mot de la vie. Elle est, comme nous le montre le mystère de l’Assomption de la Vierge, le passage vers la vie à la rencontre de l’Amour. Marie élevée dans la gloire du ciel nous attire et, nous donne un avant-goût de cette joie éternelle promise par Dieu.

C’est pourquoi, comme le dit le pape François : « Quand l’Église cherche le Christ, elle frappe toujours à la maison de sa Mère et demande : “Montre-nous Jésus”. C’est de Marie que nous apprenons à être de vrais disciples ». »

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

La foi qui éclaire. Réflexion sur un livre de Robert Louis Wilken

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Je suis à lire le très beau livre de Robert Louis Wilken, The Spirit of Early Christian Thought, Yale University Press, 2003, 368pp. Un livre lumineux sur les premiers siècles de l’Église et les penseurs chrétiens qui engagèrent le débat avec les penseurs païens. Un passage abordant la pensée de saint Augustin chez Wilken éveille en moi le souvenir de mon propre cheminement de foi d’où mon désir de mettre par écrit mes réflexions à la suite à cette lecture.

Le jour même où j’abordais le chapitre septième de Wilken intitulé The Reasonableness of Faith, les textes bibliques du 18e dimanche du temps ordinaire, année C, nous donnaient d’entendre un extrait de la lettre aux Hébreux au chapitre 11, où le premier verset commence ainsi :

« La foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. »

Ce passage de la lettre aux Hébreux se présentait à moi comme une synthèse de la pensée d’Augustin telle que présentée par Wilken et éveillait en moi le souvenir de mon propre cheminement de foi.

Je me souviens qu’à la suite à ma conversion, à cette rencontre fulgurante de Dieu dans la prière où je me savais tout d’un coup aimé, que mon cheminement au fil des mois suivants me faisait prendre conscience que la foi c’était quelque chose de vivant, de dynamique en nous. Ma foi en Dieu, ma foi au Christ, ma méditation des Écritures, me donnaient de connaître de l’intérieur le déploiement de vérités avant même d’en prendre connaissance dans les livres ou les homélies entendues. Je partageais alors avec mon entourage cette conviction que la foi était quelque chose qui croissait en nous, que notre vie spirituelle n’était pas statique, comme un objet inerte que l’on possède, mais que cette foi croissait, se déployait, ouvrait sans cesse de nouvelles avenues, de nouvelles fenêtres sur le mystère de Dieu ! Oui, comme le dit l’auteur de la lettre aux Hébreux, « la foi est un moyen de connaître des réalités que l’on ne voit pas », et il va de soi que c’est le seul moyen de connaître Dieu, de faire l’expérience de son amour, de sa présence à notre vie, de devenir son intime, son ami.

Dans son livre, Wilken développe cette idée en s’appuyant sur la pensée d’Augustin. Il lui emprunte cette image extraordinaire où la foi à la contemplation d’une lumière, qui a nécessairement pour effet d’éclairer celui ou celle qui la contemple. La foi en Dieu n’est pas qu’un objet se prêtant à mon observation, mais la véritable foi m’entraîne dans un processus de transformation. Écoutons Wilken dans son analyse de la pensée d’Augustin, texte que je traduis de l’anglais :

« Dans son sermon sur le chapitre septième de Jean, Augustin (1) cite l’un de ses passages préférés d’Isaïe : “Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas” (Isa. 7 : 9). Isaïe, explique-t-il, parle du type de foi que le Seigneur voulait quand il parlait de la nécessité de vouloir faire la volonté de Dieu. La foi n’est pas seulement une question de confiance ou d’assurance : la foi a à faire avec la connaissance qui nous entraîne plus avant, plus profondément dans ce qui est connu. C’est comme regarder une lumière. On ne peut regarder une lumière sans être illuminé par elle, sans prendre part à cette lumière. Croire en Dieu, dit Augustin, ne veut pas seulement dire que quelqu’un croit en cette vérité, mais aussi qu’il aime Dieu : “En croyant nous l’aimons, en croyant nous estimons Dieu, en croyant nous entrons en lui et nous lui sommes incorporés en tant que ses membres. C’est pourquoi Dieu nous demande d’avoir la foi.” (2) La foi ouvre la porte qui conduit à la connaissance de Dieu.

« Cela fait une grande différence, disait Augustin dans l’un de ses sermons, si une personne croit que Jésus est le Christ ou si cette personne croit en Christ. Après tout, que Jésus soit le Christ, même les démons le croyaient, mais ces derniers ne croyaient pas en Christ. Vraiment, tu crois en Christ quand à la fois tu espères en Christ et que tu aimes le Christ. Si tu as la foi sans l’espérance et sans l’amour, tu crois qu’il est le Christ, mais tu ne crois pas en Christ. Alors quand tu crois en Christ, par cette action de croire en lui le Christ vient en toi, et tu es alors uni à lui et fait membre de son corps. Et cela ne peut se produire à moins que l’espérance et l’amour soient du voyage. » (3)

Les Manichéens pensaient que la manière d’atteindre Dieu était de se tenir à distance, de poser des questions critiques, de chercher des appuis extérieurs à la foi. Mais en matière de religion le chemin de la vérité n’est pas trouvé en gardant ses distances. C’est seulement par l’abandon amoureux que nous sommes capables d’entrer dans le mystère de Dieu. Empruntant les mots de Richard de saint Victor, un théologien et écrivain spirituel du 12e siècle : « Là où il y a l’amour, il y a la vision. » (L’on pourrait dire aussi : « C’est l’amour qui fait voir. ») La foi est donc le chemin de la raison. En se mettant au service de la vérité, la foi permet à la raison d’exercer son pouvoir en des domaines où elle n’aurait pas accès sans la foi. C’est seulement en donnant que nous recevons, seulement en aimant que nous sommes aimés, seulement en obéissant que nous savons. » (Du livre de Wilken, pp. 183-185)


  1. Le texte de Jean dont il est question est le suivant en 6, 17 : « Si quelqu’un veut faire la volonté de Dieu, il saura si cet enseignement vient de Dieu ou si je parle de mon propre chef. » La note « L » de la TOB précise : « Ceux qui ont commencé à obéir, sans réserve à la volonté divine ont le sens de Dieu; seuls ils seront capables de reconnaître la qualité divine de l’enseignement de Jésus (cf. 3,19-21 ; 6, 29 ; 18, 37).

  2. Tractates sur l’évangile de Jean 29,6

  3. Sermon 144.2

Homélie pour le 19e Dimanche T.O. (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 12, 32-48)

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
« Sois sans crainte, petit troupeau :
votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume.
Vendez ce que vous possédez
et donnez-le en aumône.
Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas,
un trésor inépuisable dans les cieux,
là où le voleur n’approche pas,
où la mite ne détruit pas.
Car là où est votre trésor,
là aussi sera votre cœur.
Restez en tenue de service,
votre ceinture autour des reins,
et vos lampes allumées.
Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces,
pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte.
Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée,
trouvera en train de veiller.
Amen, je vous le dis :
c’est lui qui, la ceinture autour des reins,
les fera prendre place à table
et passera pour les servir.
S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin
et qu’il les trouve ainsi,
heureux sont-ils !

COMMENTAIRE

L’auteur de la lettre aux Hébreux affirme que « la foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. » Cette affirmation est forte, car il est question ici de posséder et de connaître l’objet même de notre foi.

Cette possession, c’est goûter à la présence de Dieu en nos vies, même si on ne le voit pas. Les comparaisons sont toujours boiteuses, mais l’on pourrait évoquer ici la communion avec l’être aimé, parti pour un long voyage, mais dont le souvenir et l’affection nous habitent toujours, malgré l’absence. Mystérieusement, la foi en Dieu nous donne de posséder ce que l’on espère, une espérance qui trouvera sa pleine réalisation dans la vie éternelle, mais qui déjà nous fait vivre.

L’auteur de la lettre aux Hébreux affirme aussi que cette communion d’amour avec Dieu nous le fait connaître. Mais comment pouvons-nous prétendre connaître Dieu ? C’est que la foi en Dieu nous donne de saisir, comme par instinct, comment il nous faut nous comporter dans le monde, ce que Dieu attend de nous. Il s’agit d’une connaissance intérieure qui nous donne de comprendre ce qui est de Dieu et ce qui ne l’est pas.

L’acte de foi nous entraîne dans une connaissance de Dieu qui dépasse la simple réflexion naturelle. Il s’agit d’une rencontre intérieure où Dieu se révèle à nous, lui qui déjà s’est fait connaître à travers les écrits des auteurs sacrés de la Bible et qui, ultimement, s’est fait l’un de nous en son Fils Jésus Christ. Déjà, le prophète Jérémie annonçait ce qui suit : « Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur. » (Jér. 31, 33) C’est ce que Jésus accomplit quand il promet à ses disciples de leur donner son Esprit, qui les instruira de toutes choses au sujet de Dieu.

Bien sûr, la démarche de foi implique un saut dans l’inconnu, et chacun de nos cheminements est unique et irremplaçable. Si certaines personnes semblent être tombées dans « l’eau bénite » dès leur tendre enfance, la foi ne leur ayant jamais fait défaut, d’autres doivent chercher laborieusement et parfois sans résultat apparent.

Non pas que Dieu se refuse à nous, mais parfois notre histoire personnelle nous amène ailleurs, sur des sentiers parfois marqués par l’épreuve ou les déceptions, ou encore parce que cet horizon de la foi ne semble pas du tout évident. La foi en Dieu est une démarche éminemment personnelle, et chacun avance à son rythme, un rythme où Dieu ne s’impose jamais, mais où toujours il marche avec nous, comme avec les pèlerins d’Emmaüs qui ne l’ont pas encore reconnu.

Le don de la foi est la plus belle demande qu’une personne puisse faire, car la foi illumine toute notre existence et lui donne une direction assurée. La foi c’est accepter de se laisser aimer par Dieu, c’est remettre entre ses mains chacune des journées de nos vies, c’est lui confier nos espoirs, nos peines et nos joies. Il y a dans la foi en Dieu une dimension de confiance absolue. Et si quelqu’un veut vraiment croire en Dieu, il doit lui faire confiance, le prier, et lui demander cette foi. La quémander ! Et une fois qu’il l’a trouvée, redire sans cesse cette prière à Dieu : « Et fais Seigneur que jamais je ne sois jamais séparé de toi ! »

Moi-même je suis revenu à la foi à l’âge de 27 ans, à l’occasion d’une veillée de prière, où j’ai fait l’expérience d’une présence aimante au cœur de ma vie. À partir de ce moment-là, tout a basculé pour moi, et c’est cette expérience du Christ ressuscité qui a orienté tout le reste de ma vie. Je l’ignorais jusque là, mais la foi en Dieu c’est avant tout la rencontre d’un amour, et l’amour se suffit à lui-même, l’amour ne cherche pas ailleurs sa récompense, comme le disait saint Bernard de Clairvaux.

Je crois ! Je crois avec l’Église que Dieu nous a appelés à la vie, une vie plus grande que nous, et qu’il nous appelle à poursuivre ce périple d’une naissance à ce monde, vers un ailleurs qu’on appelle la vie éternelle. Et pourtant, je n’ai pas la foi parce que je tiens à tout prix à vivre éternellement. Parfois une vie éternelle ça peut paraître bien long ! Mais il s’agit d’une promesse du Christ lui-même, où nos vies sont appelées à se déployer avec lui après la mort. Et c’est ainsi que Jésus fait cette promesse extraordinaire à ses disciples qui l’auront servi fidèlement. Il leur promet de les faire assoir à sa table et de les servir lui-même quand il reviendra.

Frères et sœurs, cette promesse trouve déjà son accomplissement quand le Christ nous rassemble autour de son eucharistie, qui est un avant-goût des biens qu’il nous donnera dans le monde à venir. Préparons donc nos cœurs à vivre un aussi grand mystère.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 18e Dimanche T.O (C)

segundo

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 12, 13-21)

En ce temps-là,
du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus :
« Maître, dis à mon frère
de partager avec moi notre héritage. »
Jésus lui répondit :
« Homme, qui donc m’a établi
pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? »
Puis, s’adressant à tous :
« Gardez-vous bien de toute avidité,
car la vie de quelqu’un,
même dans l’abondance,
ne dépend pas de ce qu’il possède. »
Et il leur dit cette parabole :
« Il y avait un homme riche,
dont le domaine avait bien rapporté.
Il se demandait :
‘Que vais-je faire ?
Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.’
Puis il se dit :
‘Voici ce que je vais faire :
je vais démolir mes greniers,
j’en construirai de plus grands
et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens.
Alors je me dirai à moi-même :
Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition,
pour de nombreuses années.
Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’
Mais Dieu lui dit :
‘Tu es fou :
cette nuit même, on va te redemander ta vie.
Et ce que tu auras accumulé,
qui l’aura ?’
Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même,
au lieu d’être riche en vue de Dieu. »

COMMENTAIRE

L’homme, j’en suis convaincu, ne naît ni meilleur ni pire qu’à l’aube de l’humanité. Il est toujours cet être fragile et mortel, en manque de salut. Bien sûr, s’il naît dans un milieu porteur, dans une société « éclairée », ce cadre pourra lui être utile afin de grandir en humanité. Mais le mal étant toujours présent dans notre monde, ces structures sociales, aussi avancées soient-elles, pourront toujours se retourner contre ses citoyens et les entraîner dans les horreurs les plus abjectes au nom de cette même humanité que ces sociétés sont censées protéger. L’Allemagne nazie en est un parfait exemple.

L’être humain aura toujours besoin d’être sauvé de lui-même, et aucune société ne parviendra à l’arracher à sa fascination pour le mal. Le monde sera toujours menacé par le péché, par les égoïsmes individuels et collectifs. Qu’il s’agisse d’idéologies totalitaires, de guerres de religion ou de notre échec écologique lamentable. Nous avons besoin d’être sauvés de nous-mêmes et nous n’y parviendrons jamais sans Dieu, sans cette action rédemptrice du Christ ressuscité au cœur de nos vies et de nos sociétés. C’est l’écrivain Umberto Ecco qui écrivait : « Lorsque l’homme cesse de croire en Dieu, ce n’est pas qu’il ne croit plus en rien, il croit alors en n’importe quoi ».

« Vanité des vanités », nous dit le sage au livre de l’Ecclésiaste, si nous mettons notre salut en ce monde qui passe, alors que le psalmiste fait entendre sa supplication qui garde toute sa valeur au fil des âges : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse. »

Cette sagesse, c’est le Christ, lui qui nous invite à devenir riche en vue de Dieu, au lieu de marcher tête baissée, les yeux rivés sur les biens passagers de cette terre, possessions que nous ne pourrons jamais emporter avec nous au paradis : terres et maisons, gloire et talents, richesses et réputation. Tous ces biens ne peuvent constituer le dernier mot d’une vie humaine, même s’il est vrai que nous ne pouvons vivre en ce monde de manière désincarnée.

Pour nous chrétiens et chrétiennes, nos vies d’hommes et de femmes prennent leur enracinement dans notre foi en Dieu, et dans l’évangile qui nous conduit au Christ. À son école nous apprenons à nous tenir debout dans le monde, tout en n’étant pas du monde, refusant de nous soumettre aux valeurs qui sont en contradiction avec l’évangile.

Bien des témoins se tiennent ainsi parmi nous dans des vies humbles et cachées. Ce matin, j’aimerais vous parler d’un tel homme. Il se nomme Clovis, et il a été pour moi un père spirituel, alors que jeune adulte, je découvrais le Christ. Je me souviens de ces longues heures passées en sa compagnie, soit dans la cuisine familiale, ou dans son beau jardin qu’il entretenait avec tant de soin et où, tous les étés, une place d’honneur était réservée à une statue de la Vierge Marie. Nous discutions de théologie ensemble, de l’histoire de l’Église, de la vie des saints et des saintes, sans jamais me lasser de ces heures bénies.

Clovis était un homme de foi, et lorsque je suis allé lui rendre visite à l’hôpital, alors qu’il ne lui restait que quelques jours à vivre, il est vite allé à l’essentiel. Il m’a parlé de Dieu, de sa foi en ce moment d’épreuve, il m’a parlé de la mort, de sa mort prochaine, me disant que sans vouloir être prétentieux, cette mort ne lui faisait pas vraiment peur, que l’idée de rencontrer Dieu n’éveillait pas vraiment de crainte en lui. « Je n’ai pas peur de Dieu », me disait-il. « Peut-être devrai-je avoir une certaine crainte », avait-t-il poursuivi, « mais Dieu est avant tout un ami pour moi, je me sens en confiance, il va m’accueillir tel que je suis ».

Toute sa vie mon ami Clovis a été conscient de sa fragilité, de sa condition de pécheur, et c’est pourquoi il s’en est toujours remis à la miséricorde de Dieu, et ce, jusque sur son lit de mort, dans une joyeuse espérance, dans une vie de foi épanouie et généreuse, dans une fidélité patiente qui attend tout de Dieu. Clovis n’était pas surhumain. Il était tout simplement un chrétien qui prenait au sérieux sa vie de foi et qui chaque jour la remettait sur le métier à travers l’eucharistie quotidienne, la prière, la lecture, le bénévolat, l’accueil du prochain.

Pour comprendre l’action de Dieu en nous, j’aime bien la comparer à ces merveilles de la technologie biomédicale où des personnes, afin de sauver un membre de leur famille ou un ami, vont donner de leur sang ou de la moelle osseuse ou un rein à la personne aimée. Ces personnes aiment tellement l’autre qu’elles sont prêtes à donner une partie d’elle-même afin de sauver l’autre.

Dieu lui, il a tellement aimé le monde qu’il nous a donné son Fils, son Unique. Il a voulu transplanter sa vie en nous. C’est cela le don de la grâce. Dieu nous aime tellement qu’il veut mettre en nous un cœur neuf pour aimer comme lui, pour voir l’autre dans toute sa réalité d’enfant de Dieu.

Le croyant qui se reçoit ainsi de Dieu est appelé à être un témoin de l’amour de Dieu et de sa miséricorde. Il sait qu’en dépit de ses faiblesses, Dieu est avec lui et l’accompagnera tous les jours de sa vie. C’est pourquoi, tout en reconnaissant ses fragilités et ses limites, il n’a pas peur de se tenir en présence de Dieu. Et c’est ainsi que l’on fait de Dieu son TOUT, son bien le plus précieux, alors que tout le reste pâlit en comparaison et trouve en même temps sa juste place dans nos vies.

C’est cela revêtir l’homme nouveau dont parle saint Paul : c’est se revêtir de la charité même de Dieu qui s’est révélée en Jésus Christ, lui qui de riche qu’il était s’est fait pauvre pour nous, afin que nous devenions riches en vue de Dieu. Car Jésus nous enseigne que nous avons une destinée ouverte sur l’infini, et que nous enfermer dans un égoïsme défensif, qui nous rendrait sourds aux besoins du monde, ce serait refuser d’assumer le sérieux de l’évangile.

Christian de Chergé disait à ses frères moines de Tibhirine : « Je sais n’avoir que ce petit jour d’aujourd’hui à donner à Celui qui m’appelle pour TOUT JOUR, mais comment lui dire oui pour toujours si je ne lui donne pas ce petit jour-ci… Dieu a mille ans pour faire un jour ; je n’ai qu’un seul jour pour faire de l’éternel, c’est aujourd’hui ! » (Christian de Chergé. Chapitre du 30 janvier 1990)

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs.

Homélie pour le 17e Dimanche T.O. (C)

La puissance de la prière

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 11, 1-13)

Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière.
Quand il eut terminé,
un de ses disciples lui demanda :
« Seigneur, apprends-nous à prier,
comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. »
Il leur répondit :
« Quand vous priez, dites :
‘Père,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne.
Donne-nous le pain
dont nous avons besoin pour chaque jour
Pardonne-nous nos péchés,
car nous-mêmes, nous pardonnons aussi
à tous ceux qui ont des torts envers nous.
Et ne nous laisse pas entrer en tentation. »
Jésus leur dit encore :
« Imaginez que l’un de vous ait un ami
et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander :
‘Mon ami, prête-moi trois pains,
car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi,
et je n’ai rien à lui offrir.’
Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond :
‘Ne viens pas m’importuner !
La porte est déjà fermée ;
mes enfants et moi, nous sommes couchés.
Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose’.
Eh bien ! je vous le dis :
même s’il ne se lève pas pour donner par amitié,
il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami,
et il lui donnera tout ce qu’il lui faut.
Moi, je vous dis :
Demandez, on vous donnera ;
cherchez, vous trouverez ;
frappez, on vous ouvrira.
En effet, quiconque demande reçoit ;
qui cherche trouve ;
à qui frappe, on ouvrira.
Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson,
lui donnera un serpent au lieu du poisson ?
ou lui donnera un scorpion
quand il demande un œuf ?
Si donc vous, qui êtes mauvais,
vous savez donner de bonnes choses à vos enfants,
combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint
à ceux qui le lui demandent ! »

COMMENTAIRE

En lisant cette page d’Évangile, il m’est venu à l’esprit la question suivante : pouvons-nous voir les fruits de notre prière? Évidemment, quand notre prière semble trouver réponse, soit une guérison, un emploi ou une réconciliation, nous en attribuons alors le mérite à Dieu. Notre prière semble alors avoir été efficace puisqu’elle a été exaucée. Et cette prière est importante puisque Jésus lui-même nous invite à prier sans relâche, à ne pas avoir peur de demander. Mais la plupart d’entre nous avons une trop longue expérience de vie de prière en tant que chrétiens et chrétiennes pour être naïfs en ce qui concerne l’exaucement à tout coup de nos demandes. Car combien de nos prières restent sans réponses, dont la supplication fervente ne semble jamais se rendre à bon port.

Un des lieux où cette expérience m’a le plus marqué c’est lorsque j’ai travaillé en tant qu’aumônier dans un hôpital pour enfants. Ce dont je me souviens le plus, ce ne sont pas tellement les guérisons qui, Dieu merci sont fort nombreuses, mais ce sont surtout les décès, la mort des enfants, des nouveau-nés, la douleur effroyable de leurs parents et de leurs familles. Je ne saurais oublier aussi la grande compassion du personnel soignant, pleurant souvent avec les parents, d’une attention sans relâche auprès de leurs petits patients. 

En tant qu’aumônier, j’avais pour tâche d’accompagner les parents et leur enfant malade dès leur arrivée à l’urgence, et ce, tout au long des moments les plus critiques du processus d’évaluation et d’hospitalisation. Je soutenais les parents, je priais pour la guérison de leur enfant, mais l’exaucement de ma prière n’était pas toujours au rendez-vous. Avouons que ces situations effroyables nous donnent envie de crier vers Dieu notre douleur et notre révolte, lui disant avec le psalmiste : « Cela ne te fais rien de nous voir mourir? »

Nous voyons parfois la prière comme l’effort surhumain à déployer afin d’arracher à Dieu une faveur, un verdict favorable, tel un juge inique à qui il faudrait soutirer un peu de miséricorde, comme si notre cœur était plus grand que le sien et qu’il nous suffisait de le convaincre afin qu’il nous soit favorable. Mais en écho au silence apparent de Dieu, et au cri du psalmiste, se fait entendre la voix de Jésus à Gethsémani : « Non pas ce que je veux Père, mais ce que tu veux! » 

Il y a là un mystère insondable de la prière qui nous dépasse, alors que nous ne saurions douter de la bonté infinie de Dieu à notre endroit. Mais il faut bien reconnaître que la prière à laquelle Jésus nous invite n’est pas de l’ordre de l’exaucement à tout prix. D’ailleurs, les premières demandes du Notre Père n’ont-elles pas pour objet Dieu lui-même avant nos besoins personnels. « Père que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. »

Voilà le fondement de toute prière, car même lorsque la prière n’a pas sa réponse, cette prière porte aussi des fruits, car elle est entendue, elle est accueillie et je dirais même qu’elle est déjà exaucée, mais dans le secret de la grande bienveillance de notre Père du ciel. Car, quel est le premier but de la prière si ce n’est de nous enraciner dans une confiance inébranlable en Lui, de le reconnaître tout d’abord, non pas comme un Dieu lointain et indifférent, mais comme un Dieu Père, notre Père, qui veille sur chacun et chacune de nous et qui à son heure saura bien nous sauver, qui saura même ramener nos morts à la vie.

Cette présence de Dieu à nos vies, même si elle est capable d’opérer de grandes choses, même des miracles dans notre quotidien, cette présence à Dieu à travers la prière nous appelle avant tout à la confiance et à l’abandon comme Jésus l’a vécu, car qui d’entre nous peut échapper à ses Gethsémani : à l’épreuve, à la solitude, à la maladie ou à la mort? « Père non pas ma volonté mais la tienne! »

La prière a pour but avant tout de faire de nous des intimes de Dieu où nous apprenons à nous reconnaître comme ses enfants, attendant tout de lui, et devenant capables peu à peu de nous en remettre totalement à lui, même quand tout nous est enlevé, même quand nos souhaits et nos désirs les plus chers demeurent sans réponses. 

La prière à laquelle Jésus nous invite est bien sûr une prière qui coûte, puisqu’il nous invite à prier comme lui et à vivre dans l’abandon à la volonté de Dieu comme lui. C’est là une prière qui à la fois engage et qui invite à avancer courageusement sur les chemins de la vie. C’est pourquoi la prière véritable, celle qui attend tout de Dieu, et qui sait en même temps s’en remettre à sa volonté, cette prière-là transforme véritablement nos vies en profondeur, elle nous fait porter des fruits non seulement pour la vie éternelle, mais avant tout pour la vie ici-bas. 

Comme le jardinier qui travaille patiemment à faire fructifier son jardin, le Seigneur est à l’œuvre en chacune de nos vies afin que nous devenions des enfants selon son cœur, poursuivant avec lui son œuvre de création. C’est pourquoi, quand notre cœur s’ouvre à sa présence, quand il se fait prière, c’est Lui alors qui nous donne de croire avec conviction, qui nous donne une foi inébranlable, qui nous fait grandir dans l’espérance, et qui nous donne de porter les fruits de l’amour. 

La prière qui sait s’abandonner, qui est capable de s’en remettre à Dieu en toute chose en dépit des ténèbres et des silences, cette prière-là est capable de sauver le monde, même si elle semble n’avoir rien changé en apparence. C’est là la promesse que nous fait Jésus, lui dont la passion et la mort l’ont conduit jusqu’au matin de Pâques. C’est vers ce jardin aux lueurs de Pâques que nous entraine la prière à l’école de Jésus, et ce, dès aujourd’hui!

Du fond de sa prison, assassiné sous les ordres de Hitler en 1945, le pasteur Dietrich Bonhoeffer écrivait : « Dieu réalise en nous non pas tous nos désirs, mais toutes ses promesses. » À travers toutes ces situations de détresse que nous traversons et que nous présentons dans la prière, Dieu se fait encore plus proche de nous. Il nous guide et nous soutient à travers nos épreuves afin que l’obscurité ne l’emporte pas sur la lumière, cette lumière du matin de Pâques qui vient illuminer nos ténèbres, guider nos pas, guérir nos blessures et qui nous fait grandir dans l’amour. 

Frères et soeurs, il n’y a pas de plus grand bonheur et il est là le secret de la prière véritable à laquelle Jésus nous invite.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 16e dimanche T.O. (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 10,38-42.
En ce temps-là, Jésus entra dans un village. Une femme nommée Marthe le reçut.
Elle avait une sœur appelée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.
Quant à Marthe, elle était accaparée par les multiples occupations du service. Elle intervint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. »
Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses.
Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. »

COMMENTAIRE

On pourrait intituler cet évangile : « Quand Dieu nous visite ». La Bible regorge d’histoires où Dieu se manifeste et se fait connaître. Parfois, c’est de manière éclatante, comme lorsqu’il se révèle à Moïse sur le Mont Sinaï, mais habituellement Dieu se fait voir à la manière d’un peintre impressionniste, avec des touches légères, tel le souffle d’une brise par un beau soir d’été.

Tout au long de la Bible Dieu se laisse deviner, pressentir, sans jamais s’imposer, et c’est ainsi qu’il se manifeste encore à nous aujourd’hui. Bien sûr, nous sommes ici dans l’ordre du subjectif et de l’invisible, mais quand une personne fait cette expérience du divin, d’une proximité avec l’Absolu, cela provoque une expérience semblable à celle des deux pèlerins d’Emmaüs qui s’exclamèrent après la disparition de Jésus ressuscité sous leurs yeux : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant alors qu’il nous expliquait les Écritures. » Cette expérience de Dieu est de l’ordre d’une paix, d’un amour, d’un ravissement, d’une joie profonde.

Vous qui êtes ici dans cette église, vous savez ce dont je veux parler. Peut-être ne pouvez-vous pas nommer un moment précis de votre vie de foi où une telle rencontre s’est vécue, mais Dieu vous a sûrement rejoint un jour sur la route, vous avez entendu sa voix, et vous avez dit oui. Et c’est ce oui qui nous amène ici de dimanche en dimanche, alors que nous célébrons la résurrection du Christ et notre foi en lui ! 

L’évangile aujourd’hui nous invite à nous interroger quant à la manière dont nous accueillons Jésus dans nos vies. L’évangéliste Luc nous raconte que Jésus s’est arrêté dans la maison de Marthe, alors que sa sœur Marie y est présente. Cette dernière se tient assise au pied de Jésus. C’est la position traditionnelle du disciple devant son maître. Et alors que Jésus fait la louange de Marie, il reproche à Marthe de s’inquiéter et de s’agiter pour bien des choses.

Pourtant on ne peut accuser Marthe d’indifférence à la présence de Jésus chez elle, bien au contraire. Toutefois, sa fébrilité à bien l’accueillir et à s’assurer que tout soit prêt pour le repas, semble lui faire oublier l’essentiel, soit celui qui lui rend visite, Jésus lui-même. « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe, dit le Seigneur. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi. » (Ap. 3, 20) À noter ici que c’est Jésus qui offre la nourriture et non l’inverse.

Mais pour bien comprendre la portée de l’évangile d’aujourd’hui, il nous faut revenir à celui de dimanche dernier qui forme un tout avec celui d’aujourd’hui.

Rappelez-vous : Un docteur de la Loi demande à Jésus ce qu’il faut faire pour avoir en héritage la vie éternelle. Jésus lui demande ce qui est écrit dans la Loi. L’autre répond : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. »

Après avoir entendu Jésus approuver le légiste qui fait l’éloge des deux grands commandements, l’amour de Dieu et l’amour du prochain, l’évangéliste Luc nous présente deux récits afin d’appuyer l’enseignement de Jésus. Tout d’abord la parabole du bon Samaritain, qui souligne l’importance de l’amour du prochain, et l’épisode de la venue de Jésus chez Marthe, afin de souligner la primauté de l’amour de Dieu qui se manifeste par l’écoute de Jésus, lui le Verbe de vie.

Deux commandements égaux, mais un des deux a préséance sur l’autre, et ce que l’évangéliste Luc veut faire comprendre à ses lecteurs, c’est que se tenir au pied de Jésus, c’est se mettre à l’écoute de Dieu, c’est accueillir le Verbe de vie.

La remarque de Jésus qui semble valoriser l’attitude de Marie quand il dit d’elle qu’elle a choisi la meilleure part, n’a pour but que de mettre en évidence ce premier commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence. »

Et lorsque Jésus dit à Marthe qu’elle s’inquiète pour bien peu de chose, sa remarque est tout empreinte d’affection à son endroit, puisqu’il répète à deux reprises son prénom, ce qui est une grande marque d’affection dans la tradition juive. L’on pourrait reformuler ce qu’il lui dit de la manière suivante : « Marthe, Marthe, j’aurais tant de choses à te dire. Viens t’asseoir près de moi et cesse de te préoccuper, car je t’ai réservé la meilleure part. » Comment ne pas évoquer ici les paroles de Jésus lors de la tentation au désert : « L’homme ne vit pas seulement que de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »

L’enjeu qui est proposé par l’évangile de ce dimanche, c’est l’accueil de Dieu dans nos vies. Le service est quelque chose de fondamental pour nous chrétiens et de chrétiennes, mais ce service ne peut prendre tout son sens que s’il est porté par une certaine intimité avec Dieu, où nous nous mettons sans cesse à son écoute, n’hésitant pas à lui soumettre tout ce qui nous habite, n’hésitant pas à lui dire : « Et maintenant Seigneur, que veux-tu que je fasse ? » C’est sans doute l’attitude qu’adopte Marie dans l’évangile, et c’est pourquoi Jésus n’hésite pas à dire d’elle qu’elle a choisi la meilleure part.

Alors comment nous mettrons-nous à l’écoute de Dieu aujourd’hui ? Comment nous ferons-nous plus proches de lui ?

Tout ce qui nous met en présence de Dieu, que ce soit la lecture de la Bible, la prière, l’oraison, l’adoration, le chapelet, la liturgie, la contemplation des merveilles de Dieu dans sa création, ce sont tous là des moyens afin de nous mettre à l’écoute de Dieu et ainsi l’accueillir quand il nous visite. Dans les psaumes, on proclame que les merveilles de la création révèlent la gloire de Dieu , elles éveillent en nous comme un chant de l’âme, un grand merci pour tant de beauté. Et il en est de même avec les arts, la musique, les voix humaines. Les créatures elles-mêmes sont missionnaires et elles nous aident à voir la présence de Dieu au cœur de sa création et nous font l’aimer et l’adorer.

Frères et sœurs, au cours de cet été, si nous prenons le temps nous arrêter pour prier et rendre grâce à Dieu, nous entendrons peut-être le souffle d’une voix nous dire à l’oreille : « Marthe, Marthe, viens t’asseoir près de moi, j’ai bien des choses à te dire. » Il nous suffira alors de répondre : « Parle Seigneur, ton serviteur écoute. » Et nous aurons alors choisi la meilleure part !

C’est la grâce que je nous souhaite en cette belle saison de l’été.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs.

 

Homélie pour la fête du Saint-Sacrement

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 9,11b-17.
En ce temps-là, Jésus parlait aux foules du règne de Dieu et guérissait ceux qui en avaient besoin.
Le jour commençait à baisser. Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent : « Renvoie cette foule : qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs afin d’y loger et de trouver des vivres ; ici nous sommes dans un endroit désert. »
Mais il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons. À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. »
Il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. »
Ils exécutèrent cette demande et firent asseoir tout le monde.
Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule.
Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ; puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers.

COMMENTAIRE

La solennité du Corps et du Sang du Christ est une fête très ancienne puisqu’elle remonte au XIIIe siècle. Elle est proposée en réaction à certains théologiens qui remettaient alors en question la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. D’ailleurs, depuis que Jésus a dit de son corps qu’il était une véritable nourriture et son sang un véritable breuvage, plusieurs ont trouvé, et trouvent encore, ces paroles trop dures à entendre. Une dame m’en faisait la remarque un jour lors de funérailles. Elle reprenait l’objection qualifiant les chrétiens d’anthropophages ! La fête d’aujourd’hui devient donc une belle occasion de réfléchir ensemble sur le sens de notre repas dominical et de mettre les choses au clair : nous ne sommes pas des anthropophages !

Je vais peut-être vous surprendre, mais je dirais que ce qui est premier dans l’eucharistie, c’est vous, l’assemblée. C’est nous tous, les fidèles, fidèles en ce que nous attachons nos pas à ceux du Ressuscité et nous réunissons le dimanche pour célébrer sa résurrection. Sans assemblée, sans Peuple de Dieu, l’eucharistie n’a pas de sens. Nous sommes les premiers sujets de l’action qui se déroule chaque dimanche, chaque jour de la semaine, dans cette église. L’eucharistie n’appartient pas au prêtre, elle appartient à l’assemblée, et le ministre ne fait que présider l’action de grâce de l’assemblée en union avec le Christ.

Voilà vingt siècles que les chrétiens, fidèles à l’invitation de leur Seigneur, célèbrent l’Eucharistie. Cette action de la mémoire de l’Église est vite devenue le cœur même de la foi chrétienne, car l’eucharistie naît du mystère pascal, elle est une fête pascale. Il faut donc que les chrétiens et les chrétiennes développent une vive conscience de la grandeur du mystère qu’ils célèbrent afin d’en goûter tous les fruits et de grandir dans l’amour de ce sacrement.

L’importance du dimanche est donc centrale dans une réflexion sur l’eucharistie, puisque c’est le lieu par excellence où se fait l’Église, où se construit sa fraternité, et où elle renouvèle ses forces. Il est vrai que la vitalité de nos communautés chrétiennes, à tout le moins en Occident, semble contredire cette affirmation et n’apporter qu’un discrédit supplémentaire à la pertinence de nos assemblées dominicales. Pourtant l’affirmation d’un saint Ignace d’Antioche, père de l’Église, demeure toujours actuelle : « Le Dimanche est le jour où notre vie se lève par le Christ ! »

L’un des plus beaux témoignages qu’il m’ait été donné d’entendre au sujet de l’eucharistie est celui d’un étudiant italien que j’ai connu à l’université et qui, suite au décès subit de sa mère, est retourné d’urgence dans son pays. Le soir des funérailles, il s’est retrouvé seul à la maison avec son père et ils ont préparé le repas en silence. Ce repas était composé de mets que la mère avait préparés quelques jours auparavant. Et au moment de commencer à manger, les odeurs familières de la cuisine familiale, le partage de la nourriture qui rappelait tellement celle qui la préparait avec soin et affection, ont fait se rappeler au père et à son fils le souvenir de celle qui était partie, mais dont l’amour s’exprimait encore dans cette nourriture partagée. Et ils parlèrent très tard ce soir-là de celle qu’ils aimaient et qui les avait quittés. De retour au pays, cet étudiant m’a confié que ce repas lui avait donné de comprendre l’eucharistie comme jamais auparavant.

En écoutant son récit, je croyais réentendre l’histoire des disciples d’Emmaüs qui reconnurent le ressuscité à la fraction du pain. Et pourtant, cette belle histoire que je viens de vous raconter est bien loin de nous révéler toute la profondeur de l’eucharistie. Mais il y a là une piste très belle et très pertinente, je crois.

Dans l’eucharistie nous retrouvons bien sûr la dimension du repas partagé, le souvenir d’un être aimé, mais là s’arrête toute comparaison, car ce n’est pas un absent qui nous rassemble, mais une présence bien vivante. Recevoir le Corps du Christ, c’est prendre entre ses mains ce qu’il y a de plus précieux dans la création, et en ce sens, Jésus n’a jamais cessé d’habiter visiblement parmi nous. Car il se fait voir dans le pain et le vin consacré, c’est lui qui véritablement préside notre assemblée et qui nous partage son corps et son sang de ressuscité, c.-à-d. sa divinité et sa grande force d’aimer, et qui ainsi nous rétablit dans notre dignité humaine blessée.

Quand nous parlons de la chair et du sang du Christ, cela désigne son être tout entier. Il s’agit d’une nourriture spirituelle qui fonde et enracine nos vies d’hommes et de femmes en ce monde. C’est Jean-Paul II, dans son encyclique sur l’eucharistie, qui affirmait ce qui suit : « Même lorsqu’elle est célébrée sur un petit autel d’une église de campagne, l’Eucharistie est toujours célébrée, en un sens, sur l’autel du monde… Le monde, sorti des mains du Dieu créateur, retourne à lui après avoir été racheté par le Christ. »

Mais ce mouvement de retour vers Dieu ne se fait pas sans nous. Nous sommes aussi les acteurs de cette action avec le Christ. C’est pourquoi notre assemblée dominicale est éminemment missionnaire. À la fin de chacune de nos eucharisties, nourris de la vie du Christ et de sa Parole, la paix du Christ nous est confiée afin que nous allions nous aussi, comme les disciples de l’évangile, préparer aux quatre coins du monde la grande salle du banquet pascal où tous et toutes sont invités.

Voilà frères et sœurs, en quelques mots, le grand mystère qui nous rassemble aujourd’hui en cette solennité du Corps et du Sang du Christ. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicain (Ordre des prêcheurs)

Homélie pour la fête de la Sainte Trinité

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 16, 12-15)

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
« J’ai encore beaucoup de choses à vous dire,
mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter.
Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité,
il vous conduira dans la vérité tout entière.
En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même :
mais ce qu’il aura entendu, il le dira ;
et ce qui va venir, il vous le fera connaître.
Lui me glorifiera,
car il recevra ce qui vient de moi
pour vous le faire connaître.
Tout ce que possède le Père est à moi ;
voilà pourquoi je vous ai dit :
L’Esprit reçoit ce qui vient de moi
pour vous le faire connaître. »

COMMENTAIRE

Un jour un enfant observait un sculpteur qui taillait un énorme bloc de marbre dans son atelier. L’enfant venait l’observer de temps en temps, mais comme le travail ne progressait que très lentement sa curiosité l’amena à jouer ailleurs et pendant des semaines il oublia le sculpteur. Un jour où ses jeux l’avaient ramené près de l’atelier, il se pencha par la fenêtre pour voir où en étaient les travaux. Il poussa un grand cri de surprise en voyant un énorme lion au centre de la pièce. Il courut chez lui tout affolé, criant à sa mère : « Maman, maman, il y avait un lion de caché dans la pierre. »

Sans doute nous faut-il un regard d’enfant pour découvrir Dieu au cœur de notre monde. Dans sa liturgie, l’Église joue un peu le rôle de ce sculpteur en invitant les fidèles de dimanche en dimanche à découvrir celui qui semble se cacher dans sa création. Parmi tous les dimanches, le dimanche de la Sainte Trinité est sans doute celui qui nous invite le plus à réfléchir à notre rapport avec Dieu et à nous demander : « qui est notre Dieu ? »

Discutant cette semaine avec un ami celui-ci m’affirma : « Dieu est un égoïste. Tout n’est fait qu’en fonction de lui et de sa gloire. Tout est dirigé vers lui afin que nous l’aimions. Dieu, insistait-il, est un égoïste ! » Je dois avouer que je me suis senti provoqué par cette affirmation que je trouvais trop facile et injuste. Dieu un égoïste ! Bien sûr, ni vous ni moi n’avons jamais vu Dieu et pourtant lorsque l’on croit en Dieu l’on se sent saisi par un amour qui nous dépasse et qui nous surprend, un amour qui nous invite à vivre notre vie en profondeur. La foi, nous le savons, donne un sens à notre existence, une direction. Avoir la foi en Dieu, c’est pressentir qu’il y a effectivement une réalité cachée en ce monde, qui est le créateur de ce monde, qui l’anime et lui donne vie.

La foi chrétienne a ceci de particulier lorsqu’elle aborde la question de l’Absolu, pour elle « l’Absolu s’est incarné et porte un visage, le visage de Jésus-Christ ! » Et quand on contemple la vie de Jésus, lui qui a pleuré devant le tombeau de son ami Lazare ; lui qui a pleuré devant Jérusalem dont il voit venir la destruction ; lui qui a pleuré au jardin de l’agonie en offrant librement sa vie pour nous sauver ; lui qui demanda à Pierre à trois reprises après la résurrection « Pierre, m’aimes-tu ? » Quand nous contemplons tous ces évènements de la vie de Jésus et son amour pour nous, comment peut-on dire que Dieu est égoïste. Dieu est amour et la plus grande preuve de son amour, nous dit saint Jean, est qu’il a tellement aimé le monde qu’il nous a donné son Fils bien-aimé, son unique.

D’ailleurs, notre foi s’appuie sur celle des Apôtres qui affirment : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de Vie… nous vous l’annonçons ! » (1 Jn 1)

Et c’est là que nous commençons à mieux comprendre ce Dieu qui dès l’Ancien Testament nous dit par la bouche du prophète Isaïe : « Dès le sein de ta mère je t’ai appelé par ton nom, je t’ai choisi. » Dieu est créateur, il est source de toute vie et il nous appelle à l’existence, à la vie sans fin auprès de lui. Son amour n’est pas égoïste. Au contraire, il est don de soi, il est généreux, il pardonne, il accueille, il console, il donne la vie. Et l’expérience que nous faisons de l’amour dans nos relations humaines n’est qu’un pâle reflet de l’amour que Dieu a pour nous.

Et la mission du fils de Dieu est de nous consacrer dans cet amour, de nous aider à y grandir en nous donnant son Esprit.

Et c’est là que nous entrons dans ce mystère de la Trinité, d’un seul Dieu en trois personnes. Si Dieu est amour c’est qu’il y a en Lui communion d’amour, communion de personnes. Dieu n’est pas une solitude. En Dieu, ils sont trois et ne font qu’un. C’est le mystère de la Trinité. Il y a le Père qui aime le Fils et qui sans cesse, de toute éternité, lui donne sa vie ; il y a le Fils qui aime le Père, par qui tout a été fait, qui est sa Parole, son Verbe et qui a pour mission de nous le faire connaître ; et il y a l’Esprit Saint qui est l’amour même qui existe entre le Père et le Fils, qui va du Père au Fils et du Fils au Père,

Bien sûr, un mystère demeure un mystère et on ne peut l’approcher que par des images. Les Pères de l’Église employaient cette analogie pour parler de la Trinité : « Le Père est la source, son Verbe est le fleuve, l’Esprit est le courant du fleuve ». (Saint Grégoire de Nazianze)

Parce que nous mettons notre foi en Jésus-Christ, nous croyons et nous affirmons que Dieu n’est pas une invention, mais une découverte. Nous croyons que Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi : nous croyons que Jésus-Christ est le chemin de cette rencontre, que le Père est celui qui nous appelle à la vie, et que cette vie habite en nous par le don de l’Esprit Saint.

Chaque dimanche, quand nous nous rassemblons, nous ne célébrons pas une idée abstraite, mais la vivante réalité de notre Dieu, qui est Père, Fils et Esprit.

Homélie pour la fête de la Pentecôte

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 14,15-16.23b-26.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements.
Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous.
Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure.
Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé.
Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ;
mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »

COMMENTAIRE

Que serait la fête de Pâques sans la Pentecôte, sans le don de l’Esprit Saint ? Ce serait comme si les Apôtres, après la résurrection, étaient allés reconduire leur ami Jésus sur les berges de l’éternité, ce dernier les laissant seuls après quelques mots d’encouragement. Nous serions laissés à nous-mêmes. Mais il y a eu la Pentecôte, un événement capital dans l’histoire du salut et qui est inséparable de la fête de Pâques.

Avec la Pentecôte nous terminons la période liturgique que nous appelons le temps pascal. Cinquante jours pour accueillir la bonne nouvelle de Pâques. Cinquante jours pour tâcher de relire en Église, le chemin parcouru dans nos vies par cette lumière de feu jaillit du matin de la résurrection.

Au terme de ce temps pascal, l’Évangile ravive à notre mémoire la promesse faite par Jésus de nous donner l’Esprit Saint. Ce dernier est présenté comme un Défenseur, un Avocat, qui nous fera nous souvenir de tout ce que Jésus a enseigné, et qui fera entrer les disciples dans la Vérité, qui est de connaître le Père et son envoyé Jésus Christ. C’est là un aspect fondamental de la Pentecôte qui est de nous introduire dans cette connaissance intérieure du Christ, lui qui est désormais auprès du Père.

Mais il ne faudrait pas croire que ce don de l’Esprit Saint signifie une rupture entre Jésus et ses disciples, comme si ce dernier avait terminé sa tâche et qu’il pouvait tout bonnement rentrer dans l’oubli, car il y a dans ce don de l’Esprit Saint un don de Jésus lui-même, qui le rend encore plus proche de nous. Ne dit-il pas dans l’Évangile de ce jour : « Si quelqu’un m’aime, il restera fidèle à ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui ». C’est cette promesse de Jésus à ses disciples que vient accomplir la Pentecôte.

Quand Jésus parle du don de l’Esprit Saint, il le fait toujours en lien avec la vie intérieure des disciples. Il évoque une forme de connaissance nouvelle et plus profonde de qui est Dieu. L’Esprit de Vérité, dont parle Jésus, l’Esprit qui enseigne, et qui fait se souvenir le disciple des enseignements du Maître, cet Esprit poursuit en nous l’action du Christ enseignant, ou plus exactement, il permet au Christ ressuscité de poursuivre son enseignement en nous.

Avec la Pentecôte, le disciple devient une terre d’accueil à l’action et à la présence du Christ comme jamais auparavant, même plus que pour les Apôtres avant la résurrection. Il y a là une nouveauté sans précédent dans l’histoire spirituelle de l’humanité. De ce lieu historique et temporel où Dieu s’est révélé en Jésus-Christ il y a deux mille ans, jaillit une grâce surabondante pour les hommes et les femmes de tous les temps, de toutes races, langues, peuples et nations : le don de l’Esprit Saint qui étend au monde entier la mission de Jésus Christ !

Par ailleurs, le don de l’Esprit Saint ne pouvait être donné qu’après le départ de Jésus, une fois que son humanité serait allée au bout d’elle-même, entièrement offerte au Père, et entièrement reçu de Lui. C’est ce que vient attester la Résurrection de Jésus. Il est accueilli par le Père dans son offrande et c’est à partir de là que le Christ peut désormais habiter le cœur de ses disciples. Car sa mission ne s’achève pas avec son Ascension. Au contraire, le Christ désormais n’est plus confiné à un territoire géographique, à une époque, ou même aux limites d’un corps humain. Il peut désormais se donner à tous par le don de son Esprit, l’Esprit d’amour et de Vérité, qui nous rend capables d’aimer Dieu comme Jésus et avec lui.

Maintenant, comment cela peut-il se traduire concrètement pour notre communauté chrétienne ? Comment va-t-il se manifester pour nous ce souffle de la Pentecôte ? J’entendais ces jours-ci une personne affirmer que l’évangélisation était le but premier de l’Église. Comme le disait Jean-Paul II dans une encyclique : « Celui qui a vraiment rencontré le Christ ne peut le garder pour lui-même, il doit l’annoncer »[1]. Et il est vrai que le Christ envoi ses disciples annoncer la bonne nouvelle aux quatre coins du monde : « Allez de toutes les nations et faites des disciples ».

L’évangélisation est une composante fondamentale de l’Église, c’est bien connu. C’est pourquoi notre communauté chrétienne doit prendre le temps de réfléchir et de prier afin de discerner les exigences de l’évangélisation et les moyens de le faire pour notre temps et notre milieu.

Cela sans oublier qu’il y a une dimension de la vie de l’Église qui est encore plus fondamentale et qui précède l’évangélisation. La responsabilité première de l’Église, c’est-à-dire celle de tous les baptisés, c’est avant tout de vivre de l’évangile. Car on ne peut annoncer l’évangile qu’en étant soi-même bonne nouvelle, c’est-à-dire en devenant des hommes et des femmes marquées par leur foi en Jésus Christ, transformés par l’Esprit Saint, pétris par le feu de son amour. C’est là une interpellation que notre communauté chrétienne de Saint-Dominique doit aussi entendre en cette fête de la Pentecôte.

Si nous prenons au sérieux nos vies de baptisés, si nous en faisons le cœur de nos existences et de nos engagements, l’Esprit ne pourra que nous entraîner vers d’autres rivages porteurs ensemble de la bonne nouvelle du Christ. Voilà le défi exaltant qui nous est proposé en cette fête de la Pentecôte. C’est Teilhard de Chardin, jésuite, qui écrivait : « Je crois que l’Église est encore un enfant. Le Christ dont elle vit est démesurément plus grand qu’elle ne l’imagine. »

Frères et sœurs, nous ne sommes qu’au tout début des temps de l’Église, et tout comme pour les apôtres, il nous faut sans cesse accueillir sur nous le souffle du Ressuscité, qui nous rend capables de le reconnaître comme Seigneur et Fils de Dieu, qui met dans notre bouche la parole de vérité et de réconciliation, et qui nous rend capables de professer notre foi.

C’est l’Esprit Saint qui met en nous des langues de feu capables d’annoncer avec force et courage la Bonne Nouvelle de Jésus, et surtout qui nous rend capables d’en vivre en Église et dans notre monde. Voilà l’extraordinaire mystère que nous célébrons en cette fête de la Pentecôte.

Yves Bériault, o.p. Dominicain (Ordre des prêcheurs)

[1] Jean-Paul II, Novo Millenio Ineunte, 40, 6 janvier 2001.

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Illustration : Françoise Burtz, Ascension Pentecôte.