Consacrer sa vie

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Je crois être venu au monde avec cet appel particulier à chercher Dieu de toutes mes forces, dans une vie qui lui serait entièrement consacrée. Cette vocation aurait sans doute pu se réaliser dans le mariage ou dans un célibat engagé dans le monde. Mais c’est Dieu qui appelle et qui inspire des directions à nos choix de vie. Je dirais qu’il nous souffle à l’oreille ce qui pourra être, pour nous, la meilleure voie d’épanouissement, sans que cela veuille dire qu’il n’y ait pas différentes voies possibles. Mais certaines sont mieux adaptées à ce que nous sommes, à ce que nous portons comme richesses, talents et sensibilités…

Il y a des choix de vie où nous sommes mieux assurés de trouver notre bonheur, notre épanouissement personnel, même si parfois ces choix semblent aller contre la logique de ce monde. À notre époque, même le mariage est soupçonné. Avoir des enfants est quasiment perçu comme un geste irresponsable, dès que l’on dépasse un deuxième, si ce n’est dès le premier! Que dire alors de la vocation religieuse ou sacerdotale! Même des chrétiens s’en méfient et jugent parfois sévèrement ceux et celles qui s’y engagent.

La vocation religieuse ou sacerdotale est avant tout un choix de vie où celui ou celle qui s’y engage, y reconnaît une voie de bonheur et d’épanouissement supérieur à tout autre pour lui. Il s’agit d’une invitation de Dieu qui, secrètement, au fond du coeur de celui ou celle qui est appelé, met un désir profond de suivre le Christ avant toute chose. Cela devient le premier choix de vie.

C’est un choix qui doit se faire, ni par sentimentalisme, ni par culpabilité, ni par crainte de dire non à Dieu, comme le présentent certaines spiritualités qui caricaturent l’appel de Dieu. Mais ce choix doit être avant tout un oui au bonheur, en dépit des renoncements qu’il implique. Celui ou celle qui s’y engage, doit s’y engager parce qu’il y trouve sa joie. Il n’y a pas d’engagement de vie sans renoncements. Mais toujours, l’amour, la joie du don de soi, le désir de dire oui, nous font accepter les limites et les contraintes d’un choix de vie donnée, les avantages étant tellement supérieurs aux renoncements. Même ces derniers sont au service de l’amour et le font grandir, l’aide à atteindre sa pleine maturité.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

La communion des mains

Messe des étudiants

Depuis que je suis prêtre, j’ai toujours été fasciné par ces mains qui se tendent vers moi pour recevoir la communion. Elles me parlent de la personne qui les tend et me dévoilent un peu sa foi. Je suis le témoin d’un mystère de communion qui se profile devant moi.

Depuis que je suis prêtre, je ne compte plus les milliers de mains ou dizaines de milliers de mains qui se sont tendues vers cette petite hostie entre mes doigts. À chaque eucharistie défilent devant moi des mains de toutes sortes, avec leurs faims, leurs désirs et leurs secrets.

Il y a les mains pressées, ou est-ce de la timidité, des mains brusques, qui enlèvent littéralement le Corps du Christ. Des mains promptes à prendre et promptes à se retirer, emportant avec elles leur secret.

Il y les mains timides, les mains qui semblent quémander le Corps du Christ. Elles hésitent, elles sont malhabiles et se retirent un peu confuses. Mais il y aussi les mains fières et indifférentes, qui reçoivent l’hostie comme un dû, qui prennent et s’en vont, distraites, sans rien dire. Il y aussi les mains qui adorent, qui contemplent déjà en s’offrant. Ce sont des mains sereines, des mains de foi, tout ouvertes au mystère.

Et que dire de ces mains usées, tannées par le travail, mains rugueuses, parfois sales? Je revois ces mains de cultivateurs ayant passé la journée aux champs. Ce sont les plus impressionnantes. Il y a aussi les mains usées et ridées des vieux et des vieilles. Ce sont des mains fidèles et persévérantes. On voudrait les baiser. Et bien qu’elles tremblent un peu, elles respirent la confiance en Dieu et la foi têtue. Ce sont les plus belles avec les mains d’enfants, qui sont parmi mes préférées. Quand elles sont toutes petites encore elles sourient au mystère de Dieu qui se dépose dans ces petites menottes. Ce sont des mains pleines de joie et de fraîcheur lorsqu’elles communient. Elles me rendent joyeux et heureux d’être prêtre.

Mais les mains qui m’émeuvent tout particulièrement, ce sont les mains des itinérants (SDF). On en voit peu. Mais lorsqu’elles se présentent, on les remarque toute de suite. Des mains abîmées précocement, cicatrisées, sales, parce que laissées à elles-mêmes, seules, abandonnées. Elles hésitent souvent lorsqu’elles s’avancent, mais à chaque fois je me dis : « Que voilà des mains courageuses. » Elles ressemblent sans doute aux mains du Christ.

Recevoir le Corps du Christ, c’est prendre entre ses doigts ce qu’il y a de plus précieux dans la création. Pour Simone Weil, l’hostie nous place au degré le plus infime de la Création, et parce que justement ce degré est le plus bas, il est le plus capable de recevoir l’infini. Et cette main du prêtre qui tend l’hostie, c’est la main du Christ, qui dispense en toute gratuité le grand mystère de l’Amour fait chair.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 32e Dimanche T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 25,1-13.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples cette parabole :
« Le royaume des Cieux sera comparable à dix jeunes filles invitées à des noces, qui prirent leur lampe pour sortir à la rencontre de l’époux.
Cinq d’entre elles étaient insouciantes, et cinq étaient prévoyantes :
les insouciantes avaient pris leur lampe sans emporter d’huile,
tandis que les prévoyantes avaient pris, avec leurs lampes, des flacons d’huile.
Comme l’époux tardait, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent.
Au milieu de la nuit, il y eut un cri : “Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre.”
Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent et se mirent à préparer leur lampe.
Les insouciantes demandèrent aux prévoyantes : “Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent.”
Les prévoyantes leur répondirent : “Jamais cela ne suffira pour nous et pour vous, allez plutôt chez les marchands vous en acheter.”
Pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux arriva. Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée.
Plus tard, les autres jeunes filles arrivèrent à leur tour et dirent : “Seigneur, Seigneur, ouvre-nous !”
Il leur répondit : “Amen, je vous le dis : je ne vous connais pas.”
Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure. »

 

COMMENTAIRE

La semaine dernière, j’ai été témoin d’un spectacle pour le moins inusité. Un petit écureuil, indifférent à ma présence, travaillait d’arrachepied à préparer son nid pour l’hiver. Il allait deçà delà sur le gazon, engouffrant dans sa petite gueule autant de feuilles séchées qu’il le pouvait, pour ensuite partir à la course vers son nid y déposer ses feuilles, et revenir aussitôt répéter le même manège. Je me faisais la réflexion suivante : que voilà un petit animal vigilant et prévoyant.

En cet automne de notre pays, la nature est en mode d’hyper-activité devant le froid qui vient. Les oies sauvages et les sarcelles descendent vers le Sud, les renards et les ours préparent leur tanière, les écureuils entassent des provisions afin de traverser l’hiver. Grand remue-ménage afin de traverser la saison froide dans l’espoir d’accueillir le printemps et ses promesses de renouveau.

Si la prévoyance et la vigilance sont inscrites dans l’ADN de nos amis du règne animal, il en va autrement chez nous les humains. Car il ne s’agit plus tout à fait d’un réflexe chez nous. Nous sommes passés à un autre stade de l’évolution où la prévoyance requiert de notre part une décision ferme et volontaire. Et cela est encore plus vrai au plan spirituel. Tel est le sens de la parabole des dix jeunes filles qui attendent la venue de l’Époux.

Nous le croyons, nous sommes tous et toutes enfants de Dieu. Le sens de nos vies, notre vocation personnelle et mystérieuse, s’inscrivent déjà dans le cœur de Dieu, avant même que nous ne soyons nés. Dieu nous voyait déjà chacun et chacune, avant même la création du monde. Il se penchait avec amour sur le rêve en devenir que nous étions, mettant en nous un dynamisme de vie capable de se tourner vers l’infini.

La venue du Fils de Dieu parmi nous vient nous dévoiler le véritable visage du Père en nous donnant de vivre de sa vie et de son amour, car un jour nous serons tous appelés à aller vers Lui, à entrer dans cette vie en plénitude que Jésus, par son incarnation et sa résurrection, est venu préparer pour nous. Désormais, notre destinée, c’est de vivre éternellement avec lui auprès de Dieu, et la parabole de ce dimanche nous pose la question suivante : saura-t-il nous reconnaitre quand il viendra ? Serons-nous prêts ?

L’invitation à veiller que nous fait Jésus revient souvent sur ses lèvres. C’est là un thème majeur de sa prédication. Veillez sur vous-mêmes, nous dit-il, nourrissez votre vie de prière, ne laissez pas votre charité s’affadir, ne vous lassez pas de faire le bien, et surtout, ne perdez pas de vue la saison qui vient, cet éternel printemps, que Jésus compare à une salle de festin, à des noces éternelles, et dont il est l’Époux.

Quand nous arrivons au terme de l’année liturgique, juste avant d’inaugurer le temps de l’Avent, la liturgie insiste beaucoup sur la fin des temps et le jugement dernier. Des images qui ne sont pas toujours rassurantes, j’en conviens, et dans l’évangile que nous venons d’entendre, il y a des paroles terribles de la part de l’époux à l’endroit des jeunes filles insouciantes : « Je ne vous connais pas. » Alors que faire pour être reconnus ?

Déjà, quand on vit dans l’amour et le souci des autres, je suis sûr que le Seigneur se reconnaît chez ces personnes, même chez celles qui ne sont pas chrétiennes ou qui sont loin de l’Église. Mais ce que la suite du Christ offre de nouveau à l’humanité, c’est l’expérience intérieure de découvrir peu à peu celui qui nous appelle, afin que nous puissions lui dire lors de sa venue, lors de notre passage vers cette vie promise : « Ah ! Te voilà Seigneur. Je t’ai tellement attendu ! »

Cette expérience, nombre de croyants l’on vécue à l’approche de la mort. Et c’est là a plus belle rencontre qui soit, mais elle se prépare au fil des jours et des années, où toujours Dieu se tient à la porte et il frappe. Il y a quelque temps on m’a donné une image sur laquelle on voit Jésus frappant sur une porte. Une image très évocatrice, mais où il semble manquer un détail important : il n’y a aucune poignée à cette porte. Le peintre, interrogé au sujet de cette lacune, a répondu que c’était volontaire, car, disait-il, cette porte on ne peut l’ouvrir que de l’intérieur.

Seul celui ou celle qui habite cette maison intérieure peut ouvrir la porte et ainsi accueillir celui qui frappe, mais jamais le Seigneur n’entrera de force. Il faut donc savoir veiller et ouvrir quand il vient. Chaque jour il nous faut être attentifs à son pas, à sa voix, à travers ceux et celles que nous côtoyons, et ainsi nous préparer à ce grand rendez-vous de la rencontre au terme de nos vies.

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J’accompagne présentement une connaissance qui m’est très chère et qui va bientôt mourir. Alors que cet homme voit venir le moment de sa mort, lui qui est un chrétien convaincu, m’a confié : « Tu sais, je n’ai pas peur; j’ai fait mon possible dans la vie, et bien que je ne sois pas parfait, je sais que je peux m’en remettre à la grande miséricorde de mon Dieu que j’aime ».

Est-il exigeant ce Dieu auquel nous croyons et à qui nous confions nos vies ? Il suffit de regarder l’attitude de Jésus sur la croix avec celui qu’on appelle « le bon larron ». C’était un brigand, paraît-il, et les paroles de Jésus à son endroit ont toujours interrogé les croyants : « Aujourd’hui même, lui dit-il, tu seras avec moi dans le paradis ! »

Dans une homélie, saint Augustin s’interroge à propos de ce larron, et il lui demande : comment il a reconnu le Messie sous l’apparence du crucifié, lui l’ignorant de la Loi et des Prophètes, lui qui n’avait probablement jamais beaucoup prié, alors que les scribes et les docteurs de la Loi n’avaient rien compris, alors que ses disciples les plus proches avaient pris la fuite, en se laissant gagner par le désespoir, alors qu’il n’y avait rien à voir  sur cette croix? Et, le bon larron de répondre à Augustin : « Il m’a regardé, et dans ce regard, j’ai tout compris. »

Frères et sœurs, nous sommes appelés dans notre vie de foi à entrer dans cette intimité de la rencontre que nous propose le Seigneur, à nous placer sous son regard d’amour, et à nous confier à sa miséricorde, malgré nos faiblesses. Et si ce désir nous habite, une chose est certaine : jamais nous ne manquerons d’huile pour notre lampe, jamais la grâce ne nous fera défaut, car il est fidèle celui qui nous appelle et qui frappe à notre porte pour nous inviter au festin des noces. D’ailleurs, la fête est déjà commencée et c’est ce que célèbre chacune de nos eucharisties.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


  1. Adrien Candiart, Quand tu étais sous le figuier…, Paris, Cerf, 2017, pp. 32-33.

 

Homélie pour le 31e Dimanche T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 23,1-12.
En ce temps-là, Jésus s’adressa aux foules et à ses disciples,
et il déclara : « Les scribes et les pharisiens enseignent dans la chaire de Moïse.
Donc, tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et observez-le. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas.
Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt.
Toutes leurs actions, ils les font pour être remarqués des gens : ils élargissent leurs phylactères et rallongent leurs franges ;
ils aiment les places d’honneur dans les dîners, les sièges d’honneur dans les synagogues
et les salutations sur les places publiques ; ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi.
Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de Rabbi, car vous n’avez qu’un seul maître pour vous enseigner, et vous êtes tous frères.
Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux.
Ne vous faites pas non plus donner le titre de maîtres, car vous n’avez qu’un seul maître, le Christ.
Le plus grand parmi vous sera votre serviteur.
Qui s’élèvera sera abaissé, qui s’abaissera sera élevé. »

COMMENTAIRE

Il est bon de savoir que chacun des évangélistes reprend à son compte les enseignements de Jésus avec sa créativité propre, tenant compte du contexte social et religieux qui est le sien. C’est ainsi que l’évangéliste Matthieu, un Juif devenu chrétien, s’adresse surtout à des chrétiens venus du judaïsme vivant à Antioche, en Syrie, où se retrouvaient d’importantes communautés juives et chrétiennes. L’opposition y était vive entre le judaïsme traditionnel et le christianisme naissant qui faisait figure d’hérésie.

C’est sur ce fond de polémique que Matthieu prend bien soin de rappeler à ces chrétiens d’Antioche les paroles sévères de Jésus au sujet du comportement des élites religieuses juives, car il ne doit pas en être ainsi parmi eux alors que l’attrait des comportements ostentatoires liés à la pratique religieuse demeure toujours une tentation. Mais comme le dit le proverbe : « Chassez le naturel et il revient au galop », et c’est pourquoi cet enseignement de Jésus garde toute son actualité pour nous aujourd’hui. Il y a là une mise en garde sévère pour les responsables religieux dans l’Église qui est la nôtre.

Par ailleurs, cet évangile ne concerne pas uniquement les chefs religieux, car ce sont tous les disciples qui sont invités à un nouveau mode de relation entre eux. Et pour bien le comprendre, il faut avoir en tête les paroles de Jésus que Matthieu rapporte un peu plus haut dans son évangile : « Vous le savez : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. » (Mt 20, 25-28.)

Parmi les quatre évangélistes, Matthieu est celui qui a le plus insisté sur le thème de l’Église rapportant les paroles de Jésus proposant une vision très égalitaire des rapports qui doivent animer les disciples du Christ entre eux, toujours dans une perspective du service et du don de soi aux autres. C’est pourquoi quand Jésus nous rappelle le second commandement de l’amour où il est dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », nous avons là une clé de lecture fondamentale pour mieux comprendre ce que cela veut dire que de nous faire les serviteurs les uns des autres.

Tout d’abord, il nous faut nous poser la question suivante : est-ce que nous prenons au sérieux cet amour de nous-mêmes évoqué par ce commandement. Nous le savons, certaines personnes n’arrivent pas vraiment à s’aimer. Et c’est ainsi qu’il y a un proverbe juif qui relève ce fait et où il est dit : « Ne te méprise pas, car Dieu lui ne te méprise pas. » Certaines personnes portent néanmoins un regard des plus négatifs sur leur apparence, leurs talents, leur intelligence, le sort que leur fait la vie. Et pourtant même ces personnes sont attentives à leur bien-être, tout comme nous le sommes du nôtre.

Ainsi, ne sommes-nous pas les serviteurs de nous-mêmes, attentifs à nos moindres bobos, au moindre malaise, au moindre inconfort que nous pouvons éprouver. Nous répondons habituellement à tous les caprices de notre organisme, de ce corps en manque de chaleur, de nourriture, de douceur, attentifs au moindre petit caillou dans notre soulier, nous empressant de nous pencher et de l’enlever. Et au moindre malaise qui nous inquiète, nous voilà chez le médecin, chez le pharmacien, et j’en passe…

Vous voyez bien où je veux en venir : « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. » Nous sommes les serviteurs les plus dévoués et le plus attentionnés de nos petites personnes et Jésus vient nous rappeler que c’est cette même attitude à l’égard du prochain, qui doit animer les personnes dont la vie a été touchée par le Christ. Si nous portons à ce point le souci de nous-mêmes quand nous sommes en manque ou quand nous souffrons, ne doit-il pas en être ainsi les uns à l’égard des autres, et cela, non seulement à l’endroit des membres de notre Église ou de nos familles, mais pour toutes les personnes en situation de faiblesse ou de souffrance autour de nous ? La prescription du don de soi que nous propose Jésus est une invitation à revêtir le tablier du service comme lui le fait.

Voyez l’attitude de l’apôtre Paul, dans sa lettre aux Thessaloniciens, entendue en deuxième lecture. Chez Paul, nous le savons, l’expérience chrétienne se résume en cette simple phrase, tellement dense de signification : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2, 20). Et quand il déclare aux Thessaloniciens : « Nous aurions voulu vous livrer, en même temps que l’Évangile de Dieu, notre propre vie », nous avons là un magnifique exemple de ce que veut dire se faire proche de l’autre à l’exemple du Christ. Saint Paul, le Juif, le pharisien, qui n’aurait jamais osé toucher à un païen avant sa conversion, il est prêt maintenant à donner sa vie pour ces Grecs païens à qui il a annoncé l’Évangile. Car en Jésus, comme le dit saint Paul dans son épître aux Galates 3:28 : « il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus. »

Jésus étend cette proximité non seulement à toute l’humanité, aux proches comme aux lointains, aux amis comme aux ennemis, mais cette proximité va jusqu’au don de sa vie. Jésus nous révèle que le prochain est un autre soi-même, tellement aimé de Dieu, qu’il nous faut nous attacher à lui comme à notre propre chair, qu’il nous faut aimer comme nous-mêmes, car en tant que disciples du Christ, nous aussi nous sommes appelés à donner la vie, appelés « à mettre Dieu au jour dans les cœurs martyrisés des autres », comme l’écrivait la jeune juive Etty Hillesum dans son journal.

Frères et sœurs, en Jésus Christ nous sommes appelés à une participation à l’amour de Dieu pour cette terre comme Jésus l’a vécue, et puisque nous formons le Corps du Christ, cela veut dire littéralement que depuis le matin de Pâques, nous sommes ce Christ en marche dans son humanité qui guérit, qui accueille, qui pardonne, qui enseigne et qui donne la vie. C’est là le grand défi auquel nous convie Jésus lorsqu’il nous invite à devenir les serviteurs les uns des autres, et à servir le prochain comme nous le ferions pour nous-mêmes.

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 30e Dimanche. T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 22, 34-40.

En ce temps-là, les pharisiens, apprenant qu’il avait fermé la bouche aux sadducéens, se réunirent,
et l’un d’entre eux, un docteur de la Loi, posa une question à Jésus pour le mettre à l’épreuve :
« Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? »
Jésus lui répondit : « ‘Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit.’
Voilà le grand, le premier commandement.
Et le second lui est semblable : ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même.’
De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »

COMMENTAIRE

J’aimerais partager avec vous une expérience personnelle qui m’a apporté un éclairage tout particulier au sujet de ce prochain que Jésus nous demande d’aimer comme nous-mêmes. Il s’agit d’une réflexion suite à une visite chez le dentiste.

Me voici donc dans la chaise. Tout est prêt : le ronron discret, mais menaçant de la technologie, la musique d’ambiance et le patient résigné que je suis. Contre mauvaise fortune bon cœur, dit le proverbe! Allons, courage! Lentement on incline ma chaise au point où je suis pratiquement couché à l’horizontale. Astuce de dentiste sans doute, j’aperçois au plafond une grande affiche sur laquelle on voit une flottille de petites embarcations entourant un grand voilier. Toutes convergent vers lui, le tout sur fond bleu de la mer. Me voilà fasciné par cette image.

J’aperçois alors le regard attentif de ma dentiste. Un regard soucieux et bienveillant penché sur moi. Un regard d’une extrême intelligence tout entier consacré à cette dent qu’il faut sauver à tout prix. Du grand voilier à ce regard, il y a là comme une allégorie de la présence de Dieu à ma vie. Une présence qui se manifeste à travers l’autre. Et voilà qui me relance sur cette grande question de la proximité au prochain qu’évoque Jésus dans son Évangile, ce prochain qu’il faut aimer comme soi-même.

L’autre est marqué de l’empreinte de Dieu. Non pas qu’il soit Dieu, mais il possède en partage ce qui marque l’être même de Dieu : intelligence, amour, compassion, liberté. Ces qualités Dieu en fait don à l’homme, au point où elles deviennent intimement liées à son être. En l’autre, je puis contempler quelque chose de Dieu. L’autre me devient précieux à cause de ce qu’il est, aimable pour ce qu’il est, car Dieu le rend digne d’amour, sujet de mon émerveillement. Tout comme l’on se saisit d’admiration devant la plus belle des fleurs. Comment l’expliquer? Sinon que la fleur est investie de beauté et que la beauté est la nourriture même de l’âme.

Il est vrai que la beauté n’est pas toujours évidente chez certaines personnes à cause de leur agir, de leurs blessures, ou de leurs violences. Et pourtant tous les humains nous sont donnés comme prochain. Voilà ce que Jésus nous rappelle dans l’évangile.

La foi chrétienne affirme que Dieu ne fait pas de distinction entre les personnes. Toutes sont appelées à le connaître et à l’aimer. Dieu n’est pas chiche et il n’a pas de préférés. Ou s’il en a, comme nous le voyons dans les évangiles, ce sont toujours ceux et celles qui sont les plus loin de lui. C’est ainsi que Jésus manifeste une attention toute particulière pour les plus pauvres, pour les exclus, pour ceux et celles que l’on considère comme perdus. Déjà au livre de l’Exode que nous avons entendu en première lecture, Dieu lui-même explique pourquoi il agit ainsi : « Car moi, dit-il, je suis compatissant. »

Par ailleurs, Jésus nous rappelle que tout dépend du premier commandement si nous voulons bien vivre le second qui lui est semblable soit aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit. Sans trop réfléchir, on pourrait croire qu’aimer Dieu est plus facile qu’aimer le prochain, mais il suffit parfois que l’épreuve frappe à la porte pour que notre confiance en Dieu soit ébranlée, notre foi remise en question. Car aimer Dieu c’est de l’ordre du divin. C’est un don tout gratuit qu’il faut sans cesse demander.

Alors pourquoi est-il si difficile parfois d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit? Certaines personnes semblent être tombées dans l’eau bénite dès leur tendre enfance et la foi ne semble jamais leur avoir fait défaut. D’autres, au contraire, doivent chercher de manière plus laborieuse. Mais je ne doute pas que Dieu les attend ailleurs, tout en étant des plus présent à leur vie. Non pas que Dieu se refuse à certaines personnes, ce qui est une impossibilité en soi, mais parfois notre histoire personnelle peut nous avoir fait fermer la porte à cette visitation de Dieu. Mais Jésus nous fait cette promesse au livre de l’Apocalypse : « Je me tiens à la porte et je frappe, Celui qui m’ouvrira, je prendrai mon repas avec lui et lui avec moi. » Ailleurs dans les évangiles Jésus dira : « Frappez et l’on vous ouvrira, demandez et vous recevrez ».

Nous le savons, la foi en Dieu est une richesse incomparable dans une vie, mais il est facile aussi de la perdre si l’on n’en prend pas soin. C’est pourquoi il nous faut toujours demander à Dieu la grâce de le connaître et de l’aimer de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit, ainsi que la grâce d’aimer le prochain comme soi même. Car aimer Dieu et aimer le prochain comme soi-même, voilà l’essentiel de notre vie sur terre. C’est là le chemin du véritable bonheur. Il n’y en a pas d’autres !

À toutes les étapes de nos vies, que nous soyons nouvellement convertis, chrétiens de mère en fille, de père en fils, il nous faut toujours reprendre ce chemin de la prière confiante où nous demandons à Dieu de nous faire grandir dans notre foi. Car c’est ainsi que nous devenons peu à peu des familiers de Dieu, apprenant à nous accepter nous-mêmes, apprenant à nous aimer malgré nos limites et nos erreurs, apprenant à grandir dans l’amour du prochain comme nous-mêmes nous devons nous aimer, puisque nous sommes tous et toutes dignes de l’amour de Dieu. C’est là une dimension fondamentale de notre foi en Dieu que trop souvent nous oublions : nous aimer nous-mêmes.

Frères et sœurs, en nous rassemblant pour cette eucharistie nous faisons acte de foi, mais aussi nous demandons à Dieu de nous maintenir dans cette foi et de nous y faire grandir. Car on ne peut se donner la foi à soi-même, on ne peut que la désirer toujours, la demander, l’espérer humblement avec confiance quand elle nous échappe. Et toujours, Dieu qui est fidèle répondra ! Telle est notre foi en Lui. Amen.

Yves Bériault,o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Christian de Chergé : Rendre César à Dieu

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« Entre l’avoir et le pouvoir, la foi nous dit, ici et là, qu’il y a place pour un «tiers-monde» inédit, celui de l’espérance. Aucune évasion pour autant. Simplement, l’évidence partagée qu’on ne saurait servir deux maîtres, et que lorsque nous avons rendu à César tout le dû légitime, il nous faut encore «rendre» César à Dieu. Entre nous donc, César peut être pluriel, et Dieu sait qu’il ne s’en prive pas. Cela ne saurait nous détourner de tendre à construire ensemble un monde à l’Unique dont l’espérance nous dit qu’il nous mène à Son Rivage. Et si le moine croit avoir son mot à dire ici, c’est moins comme constructeur efficace de la cité des Hommes (encore que…), que comme adepte résolu d’une façon d’être au monde, qui n’aurait aucun sens en dehors de ce que nous appelons les «fins dernières» (eschatologie) de l’espérance. »


Ce texte est un extrait de l’intervention-témoignage que le Père Christian de Chergé fit aux Journées Romaines de septembre 1989 devant un auditoire de personnes engagées dans le dialogue islamo-chrétien. Il voulut y exprimer son point de vue spirituel et eschatologique quant à «un projet commun de société» . Voici le lien pour accéder au texte intégral : http://hiwar.blogs.usj.edu.lb/2011/04/19/lechelle-mystique-du-dialogue/

Homélie pour le 29e Dimanche. T.O. Année A

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 22,15-21.

Alors les pharisiens allèrent tenir conseil pour prendre Jésus au piège en le faisant parler.
Ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d’Hérode : « Maître, lui disent-ils, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ; tu ne te laisses influencer par personne, car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens.
Alors, donne-nous ton avis : Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? »
Connaissant leur perversité, Jésus dit : « Hypocrites ! pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ?
Montrez-moi la monnaie de l’impôt. » Ils lui présentèrent une pièce d’un denier.
Il leur dit : « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? »
Ils répondirent : « De César. » Alors il leur dit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

COMMENTAIRE

Comme nous le raconte cette page d’évangile, les adversaires de Jésus espèrent le prendre au piège en lui demandant s’il faut payer des impôts à César. L’Empire romain faisait peser sa domination sur Israël et les publicains, collecteurs d’impôts au nom de l’envahisseur, étaient souvent pris à partie, alors que Jésus semblait être l’ami de tous. Ne disait-on pas de lui qu’il était l’ami des publicains ? Ses adversaires lui tendent donc un piège : s’il se montre trop proche du pouvoir romain, en soutenant qu’il faut payer l’impôt, les foules vont l’abandonner, c’est sûr. Et si, au contraire, il se prononce contre l’impôt à César, il deviendra alors un ennemi de l’État.

C’est pourquoi le retournement de situation est quand même spectaculaire et d’une grande habileté de la part de Jésus. Ce dernier va demander à ses opposants qu’ils lui montrent une pièce de monnaie. Ils en présentent une aussitôt, montrant ainsi leur duplicité puisqu’ils font la démonstration qu’ils vivent quotidiennement à même cet argent à l’effigie de l’empereur romain. C’est alors que Jésus leur assène cette formule qui a traversé les âges : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Autrement dit : vous acceptez de vivre selon les lois et les règles de l’Empire romain ? Alors, rendez-lui ce qui lui appartient, sans toutefois oublier Dieu.

À première vue, la compréhension de cette sentence nous paraît assez simple. Il nous faudrait vivre tout d’abord comme de bons citoyens dans l’État qui est le nôtre. Voter aux élections municipales, que l’on soit pour ou contre un troisième lien, payer nos taxes et nos impôts, respecter les lois et ceux qui nous gouvernent, etc. Est-ce que cela vaut pour tous les pays, tous les systèmes politiques, tous les politiciens ? La brièveté de la réponse de Jésus ne prétend pas répondre à toutes ces questions, mais une chose est certaine, elle ne saurait nous déresponsabiliser, ni nous désengager face aux défis auxquels doivent faire face les différents pays, car nous sommes tous les habitants de cette maison commune qu’est notre terre, nous en avons la responsabilité.

Maintenant, Jésus nous invite aussi à rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu. Alors, que nous faut-il rendre à Dieu au juste ? Nous le savons, la foi en Dieu est variable selon les personnes et selon les saisons de nos vies. D’ailleurs, saint Paul parle de la foi comme d’une croissance, où nous sommes appelés à devenir progressivement des adultes dans la foi.

C’est bien connu, certaines personnes vont surtout vers Dieu lorsqu’elles sont atteintes par une épreuve, tout comme l’on va chez le médecin lorsque l’on est malade. À moins, bien sûr que ce médecin ne soit aussi un ami très cher. Alors il sera de toutes les fêtes de notre famille et de nos vies, et non seulement appelé en cas de besoin.

Remettre à Dieu ce qui appartient à Dieu implique cette même logique de l’ami très cher. Dieu n’est ni une roue de secours ni un bouche-trou. Il est l’ami le plus précieux que nous ayons. Il veut être de toutes nos fêtes, il est soucieux de tous nos malheurs. Qu’il s’agisse de naissances, mariages, épreuves, maladies, nouvel emploi, voyages, bonnes ou mauvaises nouvelles de toutes sortes, joie de vivre et d’aimer… Il devrait toujours être le premier informé. Comment en serait-il autrement avec l’être qui nous est le plus cher. Il est l’ami, l’époux, l’amoureux fou, celui-là même qui donne la vie, celui-là même qui donne sa vie, et qui nous appelle à vivre éternellement avec lui. Mais jamais il ne s’impose.

Remettre à Dieu ce qui appartient à Dieu, c’est lui remettre toutes nos joies, toutes nos peines, tous nos projets, tous ceux et celles que nous portons dans nos cœurs, même ceux qui nous veulent du mal. C’est faire de Dieu notre tout, le fondement même de notre existence et de notre bonheur, c’est le reconnaître comme le créateur de toutes choses, à qui nous nous devons honneur, gloire et louange!

Maintenant, à l’occasion de ce dimanche des missions, il y a une réflexion du frère Christian de Chergé, moine de Tibhirine, qu’il vaut la peine d’entendre en lien avec l’évangile de ce jour. Ce dernier disait qu’il nous fallait non seulement rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, mais qu’il fallait aussi rendre César à Dieu ! En somme, on ne peut envisager le royaume de Dieu et celui de César comme deux chemins parallèles qui ne se rencontreraient jamais.

N’est-ce pas Jésus lors de son procès qui disait à Pilate, le représentant de l’autorité romaine : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi s’il cela ne t’avait été donné d’en haut. » (Jn 19, 11) Tout sur cette terre, qu’il s’agisse de nos institutions humaines, politiques ou sociales, tout est appelé à porter la marque de l’évangile. C’est pourquoi il faut rendre César à Dieu afin qu’aucun peuple, aucune race, aucune religion, aucune nation, ne soit victime de violences, de persécutions ou de discrimination.

Rendre César à Dieu, c’est prendre sur nous le sérieux de l’évangile où Jésus ne fait acception de personne, où tous sont invités au festin des noces, où tous trouvent bon accueil auprès de lui.

Comment en serait-il autrement alors pour ses disciples ? Le racisme, la discrimination, l’intolérance, l’injustice, l’oppression, le sexisme, le harcèlement sexuel, ne sauraient donc habiter nos cœurs ni les sociétés où nous vivons. Et si c’était le cas, il faudrait alors vouloir en guérir au plus vite et faire nôtre la mission du Christ, lui le médecin des âmes, qui est venu pour les malades et les pécheurs !

Comme le soulignait le pape Benoît XVI dans son encyclique Dieu est amour : « À l’origine de l’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un évènement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive. 1 » En cette journée mondiale des missions, nous affirmons que c’est la rencontre avec Jésus Christ qui a le pouvoir de changer les cœurs ainsi que notre regard sur le monde, et faire de nous, au cœur même de nos activités quotidiennes les plus banales, des artisans de paix, des passionnés pour la justice, des cœurs épris de compassion pour la misère du monde. Et si nous agissons ainsi, nous aurons alors contribué à rendre César à Dieu.

En terminant, voici comment le pape François termine son message à l’occasion de cette journée mondiale des missions :

« Chers frères et sœurs, soyons missionnaires en nous inspirant de Marie, Mère de l’Évangélisation. Mue par l’Esprit, elle accueillit le Verbe de la vie dans la profondeur de son humble foi. Que la Vierge nous aide à dire notre “oui” dans l’urgence de faire résonner la Bonne Nouvelle de Jésus à notre époque ; qu’elle nous obtienne une nouvelle ardeur de ressuscités pour porter à tous l’Évangile de la vie qui remporte la victoire sur la mort ; qu’elle intercède pour nous afin que nous puissions acquérir la sainte audace de rechercher de nouvelles routes pour que parvienne à tous le don du salut. 2 »

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs.


  1.  Benoît XVI. Lett. enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 1 : AAS 98 (2006), 217.
  2.  Message du pape François pour la Journée Mondiale des Missions 2017.

Homélie pour le 28e Dimanche. T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 22,1-14.
En ce temps-là, Jésus se mit de nouveau à parler aux grands prêtres et aux anciens du peuple, et il leur dit en paraboles :
« Le royaume des Cieux est comparable à un roi qui célébra les noces de son fils.
Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir.
Il envoya encore d’autres serviteurs dire aux invités : “Voilà : j’ai préparé mon banquet, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez à la noce.”
Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce ;
les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent.
Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et incendia leur ville.
Alors il dit à ses serviteurs : “Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes.
Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce.”
Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives.
Le roi entra pour examiner les convives, et là il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce.
Il lui dit : “Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ?” L’autre garda le silence.
Alors le roi dit aux serviteurs : “Jetez-le, pieds et poings liés, dans les ténèbres du dehors ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents.”
Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »

COMMENTAIRE

Nous connaissons tous l’histoire d’Alice au pays des merveilles, alors qu’il lui est donné de passer de l’autre côté d’un miroir où l’attend un monde féérique. Ce conte, à sa manière, est évocateur de l’une des grandes interrogations de la foi chrétienne au sujet de l’au-delà et de la réalité qui nous y attend. C’est saint Paul qui le premier aborde cette anticipation d’un monde futur lorsqu’il écrit : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. » (1 Cor 13, 12)

Le Christ, par sa résurrection, a jeté les fondements de ce passage qui nous attend tous et toutes, et les textes de la Parole de Dieu de ce dimanche nous convoquent comme par anticipation à contempler cette réalité future qui nous est promise. C’est pourquoi depuis l’avènement de Jésus Christ, nous ne pouvons plus lire l’Ancien Testament de la même manière, car nous le lisons désormais à la lumière de sa résurrection et de la promesse qu’il nous fait de nous entraîner à sa suite.

C’est ainsi que notre première lecture au livre d’isaïe, un texte fréquemment entendu lors des funérailles chrétiennes, est porteur pour nous d’une espérance inouïe alors qu’il affirme que le Seigneur « fera disparaître le voile de deuil qui enveloppe tous les peuples et le linceul qui couvre toutes les nations. Qu’il fera disparaître la mort pour toujours. » À travers ces paroles d’Isaïe comment ne pas entendre la voix de Jésus nous redire que nous sommes faits pour la vie éternelle, que ceux et celles que nous avons aimés et perdus, nous les reverront un jour, et que nous serons rendus à ceux et celles que nous avons aimés. Et c’est avec un cœur plein d’espérance que nous entendons, comme en écho à Isaïe, le psalmiste chanter :

Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi,
ton bâton me guide et me rassure.

Ces textes que nous avons proclamés nous préparent à l’écoute de l’évangile où Jésus compare le Royaume des cieux, non seulement en évoquant un festin comme le fait Isaïe, mais où ce festin est donné à l’occasion des noces du fils d’un roi. Bien sûr, l’évocation est claire pour nous. Ce roi c’est Dieu le Père et, le fils, c’est Jésus Christ. Ces noces ce sont les épousailles de Dieu avec l’humanité, et c’est pourquoi l’Église est présentée dans le Nouveau Testament comme l’épouse, alors qu’elle a pour mission de rassembler tous les enfants de Dieu.

Mais l’évangile d’aujourd’hui s’avère particulièrement difficile à cause de la finale de cette parabole qui se termine par cette sentence sévère à l’endroit de l’un des invités qui ne porte pas le vêtement de noce : « Jetez-le, pieds et poings liés, dans les ténèbres du dehors ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. » Paroles terribles qui semblent contredire l’incroyable miséricorde qui se déploie dans les enseignements et les actions de Jésus. Comment concilier cela ?

Certains d’entre nous diraient que c’est bien là le Dieu qu’on leur a présenté dans leur jeunesse. Un Dieu-juge, intransigeant et impitoyable, régissant la vie de ses enfants avec beaucoup de sévérité. Notre Église du Québec a longtemps fréquenté ce Dieu. C’était une Église toute-puissante et omniprésente, où les bergers du troupeau se transformaient trop souvent en préfets de discipline. C’était dans l’air du temps et notre société était marquée par cet esprit janséniste où l’on voyait le péché partout, et où la joie de croire était trop souvent absente. Et pourtant, l’on ne peut faire de compromissions avec la Parole de Dieu, choisir uniquement les passages qui nous conviennent, et passer sous silence cette scène où le roi chasse l’invité qui ne porte pas l’habit de noce.

Il faut tout d’abord se rappeler que les passages les plus difficiles de l’évangile ne sont jamais une condamnation des personnes ni un jugement irrévocable. Il s’agit avant tout d’un appel à la conversion, et si Jésus nous parle parfois avec des images fortes et provocantes, c’est que son propos se veut avant tout pédagogique, et n’est jamais dépourvu d’amour pour nous. Une parabole ne peut tout dire, mais ce qu’il nous faut surtout retenir aujourd’hui, c’est que l’invitation du roi est pour tous. Ce n’est pas une fête pour quelques initiés, mais une fête où les bons et les méchants ont tous une place de choix, et où la seule exigence est de revêtir l’habit de noce.

De quoi s’agit-il au juste? L’exemple le plus touchant dans la Bible est sans doute la parabole de l’enfant prodigue où le Père revêt son fils repenti du vêtement de fête, cette tunique signifiant que le fils est à nouveau choisi par son père. Il retrouve sa dignité de fils et il est admis à la salle du festin. L’Apôtre Paul va utiliser le symbole du vêtement lorsqu’il dira aux Galates : « Vous avez revêtu le Christ ». Ce sont ces mêmes paroles qui sont dites lors d’un baptême, alors que le nouveau baptisé est revêtu d’un vêtement blanc, et que le prêtre lui déclare : « Tu as maintenant revêtu le Christ. »

La parabole aujourd’hui évoque cette réalité. Revêtir le Christ, c’est se laisser habiter par sa puissance de résurrection, par l’amour et la miséricorde dont il a toujours témoigné. C’est vivre de son Esprit. C’est ce vêtement qu’il faut porter quand on entre dans la salle du banquet. Car comment participer à cette fête de l’amour si nous refusons d’en vivre; si nous méprisons ceux et celles que Dieu nous donne comme frères et sœurs.

Tout en nous dévoilant la grande libéralité de l’amour de Dieu à notre endroit, cette parabole de Jésus nous met en garde contre le danger toujours réel de nous exclure nous-mêmes de la fête en refusant de prendre sur nous le sérieux de l’évangile. Car la fête est déjà commencée et une seule condition est exigée pour y prendre part : se revêtir le cœur d’amour, et ne compter que sur Dieu et sa miséricorde pour y parvenir.

Frères et sœurs, aujourd’hui encore, le Seigneur dresse la table du festin pour nous et nous invite dans les verts pâturages de son eucharistie, afin que grâce et bonheur nous accompagnent tous les jours de notre vie. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 27e Dimanche T. O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 21,33-43.
En ce temps-là,  Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple : « Écoutez cette parabole : Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour de garde. Puis il loua cette vigne à des vignerons, et partit en voyage.
Quand arriva le temps des fruits, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de sa vigne.
Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième.
De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais on les traita de la même façon.
Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : “Ils respecteront mon fils.”
Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : “Voici l’héritier : venez ! tuons-le, nous aurons son héritage !”
Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent.
Eh bien ! quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? »
On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en remettront le produit en temps voulu. »
Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : ‘La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux !’
Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. »

COMMENTAIRE

Jésus dans sa parabole nous parle d’un homme. Toujours cet homme qui est à l’œuvre. Un homme qui donne, un homme qui embauche et qui pardonne. Jésus, à travers les paraboles, nous parle de son Père. Il y a deux dimanches, il nous racontait l’histoire d’un maître de domaine qui engageait des ouvriers à toute heure du jour, afin de les envoyer à sa vigne. Dimanche dernier, Jésus nous parlait d’un père demandant à ses deux fils d’aller travailler à sa vigne. Et aujourd’hui, il nous raconte encore une parabole au sujet d’une vigne, de son propriétaire et de son fils.

Pourquoi la vigne revient-elle si souvent dans les paraboles de Jésus? C’est en relisant la Bible que nous trouvons réponse à cette question. Souvenez-vous de Noé. C’est lui le premier vigneron dans la Bible, et la vigne est le premier arbre cultivé, le premier signe de civilisation après le déluge qui inaugure une ère de paix, car le vin dans la tradition biblique est signe de joie et de prospérité, d’où l’importance de la vigne.

Beaucoup plus tard, lorsque le peuple hébreu se retrouve au désert après sa sortie d’Égypte, Moïse organise une première mission de reconnaissance dans le royaume que Dieu lui a promis. Les explorateurs envoyés par Moïse seront impressionnés par la richesse des vignobles qui s’y trouvent; on raconte qu’ils vont couper une branche de vigne avec une grappe de raisins tellement imposante, qu’ils devront la porter à deux au moyen d’une perche (Nb 13, 23)! Comme il est fertile ce pays où Dieu nous invite à entrer !

À travers son histoire, et par la bouche de ses prophètes, Israël prendra conscience qu’il est le peuple chéri de Dieu, qu’il est comparable à une vigne sur laquelle Dieu veille avec beaucoup de soin, afin de lui faire porter du fruit. Comme le chante le psaume aujourd’hui : Israël est la vigne que Dieu a prise à l’Égypte, et qu’il replante en chassant des nations.

Une autre composante importante des paraboles de Jésus où il est question de la vigne est la présence du maître du domaine, celui que Jésus appelle son Père. Ces paraboles nous parlent d’un Dieu qui est à l’œuvre, qui travailler la terre, une terre où il a planté une vigne qu’il a solidement établie, une vigne qu’il protège afin qu’elle donne du fruit.

Ces paraboles nous parlent à la fois de Dieu et de l’Église, du monde et de chacun et chacune de nous. Car, comme le chante le psalmiste, la vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël, maison dont les murs s’étendent désormais aux confins de l’Église universelle.

L’histoire d’Israël ressemble à notre histoire, elle est souvent marquée par des refus, des compromissions ou des démissions. Mais Dieu est tenace dans son amour. Il ne désespère jamais de nous. La parabole d’aujourd’hui ouvre des perspectives très larges, beaucoup plus que les précédentes, car c’est la manière même dont Dieu se donne au monde qui nous est dévoilée. Il envoie son propre Fils afin de nous ramener dans son amour.

L’auditeur de la parabole que nous sommes doit l’entendre non seulement pour le peuple d’Israël, mais pour nous-mêmes personnellement. Elle nous interpelle et nous demande : à qui veux-tu confier la direction de ta vie? Veux-tu en être le maître absolu? L’unique artisan? Ne compter que sur tes propres forces? Si c’est le cas, c’est voué à l’échec. Car cette vie que nous croyons être la nôtre est une vie qui nous est prêtée, comme une terre que l’on prête en fermage afin de lui faire porter du fruit.

Le message fondamental de notre parabole est que Dieu met son amour entre nos mains, afin que nous portions avec lui son rêve et son souci pour le monde, afin que nous portions des fruits de miséricorde et de compassion, solidaires des humiliés et des offensés. L’amour ! Voilà le fruit unique que nous sommes appelés à nous donner les un aux autres.

Un jour, j’ai fait la rencontre d’une jeune infirmière qui revenait d’un stage en Haïti, un voyage qui l’avait bouleversée tant la misère qu’elle y avait côtoyée était à fendre l’âme. Je revois son visage au bord des larmes me disant : « Il me semble que le Bon Dieu doit avoir honte de nous autres. » En dépit de son propos, je la trouvais belle dans son indignation et dans sa tristesse. Je me disais : voilà vraiment la fille de son père, son Père du ciel. Comme il doit se reconnaître en elle, tout comme il veut se reconnaître en chacun et chacune de nous, puisqu’il nous a fait à son image.

Jésus est venu nous dévoiler le véritable visage de son Père. Il est ce Dieu dont il témoigne tout au long de sa vie publique. Il nous parle de son amour pour nous, tout particulièrement pour ceux et celles qui souffrent, pour les exclus, les opprimés.

C’est Lui ce Dieu Père qui en Jésus, fait bon accueil aux pécheurs, qui pleure devant le tombeau de Lazare, devant la ruine à venir de Jérusalem. C’est Lui qui écrit dans le sable un langage nouveau et qui relève la femme adultère. Oui, notre Père du ciel, comme le chante la Vierge Marie dans son Magnificat : « Il élève les humbles. Il comble de bien les affamés », et Il nous envoie son propre Fils, afin de nous aider à vivre pleinement la vie qu’il nous donne en partage, afin que nous apprenions à aimer comme lui.

Car comme l’affirme l’évangéliste Jean, qui reprend lui aussi l’image de la vigne : « Nous avons été greffés sur le Christ, comme les sarments sur le cep de la vigne » (cf. Jean 15). La vie du ressuscité circule en nous, elle transforme nos vies, et à travers cette Parole de Dieu que nous venons de proclamer, nous pouvons entendre la voix de Jésus qui nous murmure à l’oreille : « C’est moi qui vous ai choisis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure. » Que ce soit là notre joie !

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 26e Dimanche. T.O. Année A

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Comme nous pardonnons…

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 21,28-32.

Jésus disait aux chefs des prêtres et aux anciens : « Que pensez-vous de ceci ? Un homme avait deux fils. Il vint trouver le premier et lui dit : ‘Mon enfant, va travailler aujourd’hui à ma vigne’.
Celui-ci répondit : ‘Je ne veux pas. ‘ Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla.
Abordant le second, le père lui dit la même chose. Celui-ci répondit : ‘Oui, Seigneur ! ‘ et il n’y alla pas.
Lequel des deux a fait la volonté du père ? » Ils lui répondent : « Le premier ». Jésus leur dit : « Amen, je vous le déclare : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu.
Car Jean Baptiste est venu à vous, vivant selon la justice, et vous n’avez pas cru à sa parole ; tandis que les publicains et les prostituées y ont cru. Mais vous, même après avoir vu cela, vous ne vous êtes pas repentis pour croire à sa parole.

COMMENTAIRE

Le jeudi 22 septembre 2011, au pénitencier de Jackson, dans l’état de Géorgie, aux USA, la peine de mort a eu raison d’un noir américain de 42 ans. L’homme protestait toujours de son innocence. Le cas Troy Davis a ému le monde entier.

Le 1er mai de la même année, un commando américain tombait à l’improviste sur le repaire d’Oussama Ben Laden au Pakistan et tuait l’homme le plus recherché de la planète. Après 9 ans et demi de chasse à l’homme. Après 9 ans et demi d’une guerre qui semait la terreur là-bas – en Afghanistan.

En fin de septembre 2011, avec la rentrée parlementaire à Ottawa, un bill omnibus était déposé, qui avait toutes les chances d’être adopté puisqu’il émanait d’une majorité confortable aux Communes. Plusieurs éléments de ce projet donnaient à notre justice de reprendre la main en matière de répression et de punition.

Toutes ces actions avaient, il me semble, quelque chose en commun : elles s’inspiraient d’une même attitude, qui fait qu’on se montre dur avec les durs, qu’on ne donne pas à ceux et celles qu’on juge coupables, la chance de s’expliquer, de s’amender et de se convertir. On réduit les personnes au mal qu’elles ont fait. Quitte à éliminer celui ou celle qui a mal agi, dans l’espoir peut-être d’éliminer le mal lui-même.

Pareille attitude n’est pas nouvelle. Elle est ancrée chez les humains depuis bien longtemps, depuis toujours. Cette violence en escalade est source de malheurs et de détresses, nous le savons bien.  Elle  existe encore dans les pays et les  milieux qui ont été façonnés pourtant par la culture chrétienne. L’Évangile aurait dû orienter ce monde-là dans un autre sens.

J’avoue que ces conduites et ces législations me rendent mal à l’aise. Car l’évangile nous parle constamment de conversion, de la capacité que nous avons de changer, de nous amender, de nous redresser. Il nous dit la confiance que le Père met dans ses fils et ses filles. Cet appel ne trouve pas écho dans nos manières prétendument civilisées.

Notre Père des cieux ne réduit pas l’homme et la femme à leurs fautes; il souhaite que le méchant guérisse de son mal. S’il déplore que le oui du juste se traduise parfois par un nondans les faits, il espère toujours que le non du pécheur soit un état de passage, qui se change bientôt en un oui authentique, agissant.

L’amour, la confiance, la patience d’un Père pour chacun de ses enfants, voilà la merveille à proclamer au sujet de Dieu ! À quand notre réponse personnelle, libre et joyeuse, qui aille dans le même sens ?  À quand notre changement d’attitude vis-à-vis nos frères et sœurs candidats eux-aussi à la conversion, à la grâce du pardon ?

Nous n’avons pas grand pouvoir sur nos politiques carcérales et punitives. Comment en arriver même à nous entendre sur les justes méthodes pour humaniser nos façons de faire avec les prisonniers, les opposants, les récalcitrants ? Comment les traiter avec respect, décence et justice tout en assurant la sécurité et la paix sociales ? Voilà de graves questions à ne pas traiter légèrement.

Nous pouvons cependant contribuer à un changement d’approche ? En renonçant d’abord à nous faire complices ou partisans d’attitudes délibérément vindicatives, répressives et vengeresses. Notre mission d’Évangile est de travailler à sauver tous ceux et celles que Dieu aime. En appliquant partout dans nos vies la loi de l’amour et du pardon. Jusqu’à reprendre en nos cœurs et nos manières les sentiments qui étaient dans le Christ Jésus. Avec tendresse et compassion, ayant à cœur un amour vraiment fraternel pour tous. Tout commence dans le secret de notre cœur. Dans l’élan de notre prière. Dans ces rapports de réconfort et d’encouragement que nous saurons établir ou rétablir avec nos proches, au travail, dans les loisirs.

Vivons sérieusement et en toute cohérence l’Évangile au quotidien, et nous arriverons ensemble à transformer notre monde !

fr. Jacques Marcotte, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 25e Dimanche. T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 20,1-16a.

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples cette parabole : « En effet, le royaume des Cieux est comparable au maître d’un domaine qui sortit dès le matin afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne.
Il se mit d’accord avec eux sur le salaire de la journée : un denier, c’est-à-dire une pièce d’argent, et il les envoya à sa vigne.
Sorti vers neuf heures, il en vit d’autres qui étaient là, sur la place, sans rien faire.
Et à ceux-là, il dit : “Allez à ma vigne, vous aussi, et je vous donnerai ce qui est juste.”
Ils y allèrent. Il sortit de nouveau vers midi, puis vers trois heures, et fit de même.
Vers cinq heures, il sortit encore, en trouva d’autres qui étaient là et leur dit : “Pourquoi êtes-vous restés là, toute la journée, sans rien faire ?”
Ils lui répondirent : “Parce que personne ne nous a embauchés.” Il leur dit : “Allez à ma vigne, vous aussi.”
Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : “Appelle les ouvriers et distribue le salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers.”
Ceux qui avaient commencé à cinq heures s’avancèrent et reçurent chacun une pièce d’un denier.
Quand vint le tour des premiers, ils pensaient recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d’un denier.
En la recevant, ils récriminaient contre le maître du domaine :
“Ceux-là, les derniers venus, n’ont fait qu’une heure, et tu les traites à l’égal de nous, qui avons enduré le poids du jour et la chaleur !”
Mais le maître répondit à l’un d’entre eux : “Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi. N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ?
Prends ce qui te revient, et va-t’en. Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi :
n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ?”
C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. »

COMMENTAIRE

Il y a de quoi être décontenancé à la lecture de cet évangile. Ce scénario d’une journée raconte notre situation personnelle dans la vie, dans tel chantier où le Seigneur nous embauche.  Peut-être pouvons-nous déjà nous situer quelque part sur cette grille horaire, sur cette toile du temps ?

La vigne, c’est le projet de Dieu, son grand chantier d’Alliance avec nous, le Royaume. Voilà donc le monde nouveau offert à notre labeur, disponible pour notre service, nos engagements et notre amour. Vraiment il y a de quoi occuper tous les bras et les mains et les cœurs de ces gens qui attendent, qui ne font qu’attendre en attendant que le maître les appelle. Car il vient le maître et il a grande sollicitude pour sa vigne et un grand besoin d’hommes et de femmes pour œuvrer dans son domaine immense. Il a même une sollicitude particulière pour tous ceux et celles qui ne sont pas encore engagés. Il fait confiance à ceux qui sont déjà là, et il se met en quête, il en cherche d’autres. Il n’est pas exigeant et sélectif sur les candidats. Il embauche sans se soucier des bonnes conduites ou des compétences. Ils apprendront sur le tas, pense-t-il.  On verra à mesure. Les premiers leur diront comment faire.

À la fin ça fait beaucoup de monde à rétribuer.  Il serait bien normal de donner à chacun selon son mérite, tenant un compte rigoureux du temps investi par chacun. Mais non, on apprend qu’il y a un intendant, et que cet intendant a reçu des consignes strictes. À chacun il devra donner la même chose : le salaire prévu pour toute la journée. N’y a-t-il pas là inconvenance, ignorance des proportions et des droits acquis? De quoi rendre jaloux ceux du matin, qui pourtant à la fin reçoivent leur dû, le strict salaire prévu.

Nous apprenons ainsi que dans le Royaume les choses ne marchent pas au mérite.  Le seul fait d’avoir pris part à la corvée, même si c’est sur le tard, est un bonheur, un honneur qui nous est fait.  Car voici que – même après une heure – nous avons part à la rémunération promise aux premiers.  Le maître nous invite à conjuguer ensemble justice, miséricorde et bonté. Il nous introduit dans un régime d’égalité, non pas basé sur le mérite, mais basé sur le grand cœur du maître dont la générosité et les ressources sont infinies.  Il n’y a que lui qui peut se payer ce luxe de faire tant de largesses.

Pour le reste, apprenons de cette parabole qu’on ne vient pas tout seul à la vigne. On y est appelé, invité, chacun, chacune en son temps, à son tour. C’est Dieu qui appelle et l’heure n’est pas la même ni la première pour tous.

Apprenons que la vigne requiert nos services et nos soins, pour un important travail, incessant, inachevé, constant dans lequel chacun est bienvenu, et pour lequel il faut le plus de monde possible.

Apprenons que qu’il est toujours temps pour nous d’y venir. Ce qui compte c’est d’entrer nous aussi dans cet ouvrage collectif, de ne pas manquer le rendez-vous du service d’amour, d’y venir effectivement et d’y accueillir les autres.

Apprenons que le Seigneur s’étonne et s’attriste de nos regards myopes et de nos attitudes mesquines d’ouvriers de la première heure. Cet incident nous fait découvrir la gratuité du Royaume, la générosité de notre Dieu, la merveille de notre condition croyante et de notre appartenance ecclésiale. Nous recevons déjà dans la foi le plein salaire qui est le Christ; nous avons juste part à son Esprit, le don de Dieu. Voilà notre salaire! Qu’il nous suffise! Car déjà il est toute richesse!

fr. Jacques Marcotte, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

La veuve de Naïm et son fils

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 7,11-17.
En ce temps-là, Jésus se rendit dans une ville appelée Naïm. Ses disciples faisaient route avec lui, ainsi qu’une grande foule.
Il arriva près de la porte de la ville au moment où l’on emportait un mort pour l’enterrer ; c’était un fils unique, et sa mère était veuve. Une foule importante de la ville accompagnait cette femme.
Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle et lui dit : « Ne pleure pas. »
Il s’approcha et toucha le cercueil ; les porteurs s’arrêtèrent, et Jésus dit : « Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. »
Alors le mort se redressa et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère.
La crainte s’empara de tous, et ils rendaient gloire à Dieu en disant : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. »
Et cette parole sur Jésus se répandit dans la Judée entière et dans toute la région.

COMMENTAIRE

L’on transporte le corps d’un fils unique vers le lieu de sa sépulture. Un cortège funèbre suit la dépouille et, à sa tête, il y a cette mère inconsolable, une veuve de surcroît, ce qui rend la scène d’autant plus pathétique. Elle enterre son unique enfant. Une profonde tristesse se dégage de cette scène et dès le début du récit, Jésus est pris de pitié pour cette femme. Remarquez que personne n’est venu le chercher pour qu’il intervienne. Mais Jésus ne peut rester impassible devant la douleur de cette femme et devant cette victoire apparente de la mort. Il lui dit tout simplement : « Ne pleure pas », il touche la civière et il ordonne au garçon de se lever. L’évangéliste ajoute : « Et Jésus le rendit à sa mère. »

Le miracle, nous le savons bien, n’est pas dans l’ordre normal des choses. Il survient dans cet évangile comme anticipation de ce qui nous attend tout un chacun. La résurrection du fils de la veuve de Naïm se dresse comme un signe puissant dans l’évangile pour nous redire encore une fois que Dieu n’est pas insensible à la douleur de ses enfants. Une expression de l’Ancien Testament parle de Dieu comme ayant des entrailles de miséricorde. Il nous aime d’un amour dont nous ne pouvons mesurer la profondeur, mais la détresse intérieure de Jésus et son action en faveur de cette veuve, nous en révèlent la portée et la grandeur.

Ce récit, qui est propre à l’évangéliste Luc, survient après une série de miracles que Luc assemble de manière à former un crescendo de plus en plus spectaculaire : guérison d’un lépreux, d’un paralytique, de l’homme à la main sèche, du serviteur du Centurion et finalement ce fils de la veuve de Naïm qui est ramené à la vie. Dans la scène qui suit, Jésus pourra répondre aux envoyés de Jean Baptiste, qui veut savoir s’il est bien le Messie attendu : « Allez dire à Jean ce que vous avez vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres… »

En somme, l’évangéliste Luc vient nous redire : si tu cherches le vrai bonheur, si tu cherches la vie en plénitude, regarde vers le Christ, car lui il a déjà posé son regard sur toi. Il voit ta peine et ta misère, et il en est saisi de pitié parce qu’il t’aime. Et parce qu’il est plus fort que la mort, avec lui tu pourras triompher de toutes tes morts. Promesse de Jésus Christ !

frère Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 24e Dimanche. T.O. Année A

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 18,21-35.
En ce temps-là, Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? »
Jésus lui répondit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois.
Ainsi, le royaume des Cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs.
Il commençait, quand on lui amena quelqu’un qui lui devait dix mille talents (c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent).
Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser, le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette.
Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.”
Saisi de compassion, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette.
Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent pièces d’argent. Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant : “Rembourse ta dette !”
Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai.”
Mais l’autre refusa et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait.
Ses compagnons, voyant cela, furent profondément attristés et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé.
Alors celui-ci le fit appeler et lui dit : “Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié.
Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?”
Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait.
C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »

COMMENTAIRE

Il est bon de rappeler avant d’entrer dans le vif du sujet que l’évangile de ce dimanche est à lire dans le prolongement de celui de dimanche dernier, où il est question de la correction fraternelle en communauté. C’est dans ce contexte communautaire des disciples que le pardon doit tout d’abord s’accomplir. Mais nous connaissons bien Jésus, et comment le pardon chez lui ne saurait se limiter à un petit cercle d’initiés ou de proches. Il suffit de se rappeler son attitude sur la croix à l’endroit de ceux qui l’ont crucifié. Avec Jésus les notions de pardon et de fraternité s’élargissent aux dimensions de toute l’humanité, et c’est en ayant cela bien en tête que nous nous pouvons maintenant développer notre méditation sur l’évangile de ce dimanche.

Un philosophe juif (Jankélévitch) affirme dans l’un de ses livres, que le pardon est mort dans les camps d’extermination. Il fait allusion au drame de la Shoah, le génocide des juifs dans les camps de la mort pendant la Deuxième Guerre mondiale. Selon cet auteur, il y a des situations où le pardon est impossible sinon il devient obscène. Quotidiennement des drames humains semblent lui donner raison et pourtant l’Évangile nous interpelle…

Comment concilier l’impardonnable avec la prescription de Jésus à ses disciples qui les invite à aimer leurs ennemis, à prier pour ceux qui les persécutent, à pardonner soixante-dix fois sept fois ? Non seulement l’enseignement de Jésus est-il explicite sur ce point, mais il met même en garde ses disciples, les avertissant que Dieu ne saurait leur pardonner leurs torts si eux-mêmes ne pardonnent pas à leur prochain : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, dit Jésus, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout son cœur ». Pourtant le visage de la violence peut se faire tellement hideux qu’humainement parlant il ne mérite qu’une justice impitoyable, le moindre geste de pardon semblant suspect sinon condamnable.

Cette problématique est vieille comme le monde et Dieu sait combien notre histoire n’est souvent qu’un long tissu de guerres, de vengeances et d’exactions commises au nom de cette justice visant à redresser les torts commis, tentant vainement de réparer l’irréparable. Sans se substituer à la justice humaine, qui est un fondement nécessaire à nos sociétés, le pardon évangélique que propose Jésus nous invite à porter un regard neuf sur celui ou celle qui offense, qui blesse ou qui tue. Un regard de compassion où même la recherche de justice ne saurait être motivée par la haine; un regard sur l’autre tel que vu par les yeux de Dieu; un regard où le désir de vengeance ne saurait avoir le dernier mot.

Ce thème de la vengeance se retrouve dès les origines de l’histoire de la Bible. Déjà, au livre de la Genèse, Dieu anticipe que l’on va chercher à se venger de Caïn pour le meurtre de son frère Abel. Dieu va alors le marquer d’un signe sur le front afin de le protéger, car Caïn aussi est son enfant. Mais ce n’est là que le début d’un cycle infernal. Un descendant de Caïn, Lamek, exprime bien dans son chant sauvage comment évolue cette spirale de la vengeance et de la violence : « Entendez ma voix, femmes de Lamek écoutez ma parole : J’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure. C’est que Caïn sera vengé sept fois, mais Lamek, soixante-dix fois sept fois ! » (Gen 4, 23-24).

La loi du Talion, l’« œil pour œil et dent pour dent » qu’on connaît bien, apparaîtra un peu plus tardivement dans l’histoire d’Israël et viendra témoigner d’un effort réel pour endiguer l’esprit de vengeance, en tentant de limiter les représailles en proportion du mal occasionné par l’adversaire. Mais les pages de la Bible témoignent éloquemment que la spirale de la violence ne saurait être freinée par des lois ou des codes moraux. La violence prend sa source dans le cœur de l’homme et les sages et les prophètes d’Israël ne pourront que rappeler à leurs compatriotes que colère et rancune sont abominables aux yeux de Dieu.

Jésus s’inspire de cet enseignement dans sa prédication aujourd’hui, mais il le pousse à un extrême jamais atteint auparavant lorsque s’inspirant du chant de Lamek, il invite Pierre à pardonner à son frère soixante-dix fois sept fois, affirmant ainsi que l’on ne peut mettre de limite à la miséricorde, puisque al miséricorde de Dieu à notre endroit est sans limites.

Quel défi et quelle exigence que la suite du Christ ! Mais en même temps, il y a dans cet enseignement de Jésus un souffle libérateur qui nous rappelle que Dieu nous accueille tels que nous sommes, avec nos grandeurs et nos misères. Mais, comme le soulignait Mgr Lacroix lors de la journée de lancement de l’année pastorale la semaine dernière : si Dieu nous aime tels que nous sommes, ce n’est pas pour que nous demeurions tels que nous sommes toute notre vie, mais afin que nous fassions de nouveaux progrès dans l’amour !

Trop de fois pourtant l’épreuve de la réalité vient nous rappeler combien le mal peut nous blesser et combien trop souvent le pardon peut nous échapper. Combien de situations où nous avons envie de crier à Dieu : « Tu nous en demandes trop. Pardonner, jamais » ! Pourtant, Jésus dans son évangile nous propose une voie inédite dans la lutte contre le mal et la violence, une arme insoupçonnée dans la rencontre du frère ou de la sœur qui se dresse en ennemi. C’est la force du pardon. Non pas le pardon qui est démission ou qui fait fi de la justice et de la vérité, mais le pardon évangélique qui est capable de porter un regard lucide à la fois sur soi et sur l’autre, qui est capable de voir en cet autre, en dépit de ses fautes, le frère ou la sœur qui s’ égaré, tout comme il nous arrive à nous-mêmes de l’être.

Utopique ? Bien sûr ! Comme tout l’évangile d’ailleurs. Mais parce que notre Dieu est le Dieu de l’impossible, ses paroles deviennent promesses pour nous. S’il nous invite à nous pardonner, s’il nous commande de nous aimer les uns les autres jusqu’à aimer nos ennemis, c’est qu’il nous sait capables d’un tel dépassement quand nous le laissons agir en nous.

Frères et sœurs, en Jésus nos yeux ont contemplé l’Amour à l’œuvre en notre monde et nous savons désormais que seul l’amour qui sait pardonner est vrai et digne de ce nom. C’est dans cette vie du Christ imitée et contemplée que le pardon prend tout son sens pour les chrétiens et les chrétiennes, où il apparaît alors comme la seule force capable de soulever le monde et de transformer les cœurs, en commençant par les nôtres.

Frère Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 23e Dimanche T.O. Année A

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 18,15-20.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
« Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère.
S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins.
S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.
Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel.
Et pareillement, amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »

COMMENTAIRE

La Parole de Dieu en ce dimanche est des plus interpellante, car elle nous invite à examiner sérieusement nos relations les uns avec les autres. Elle vient nous rappeler combien le dialogue est un premier pas vers la réconciliation et vers la paix. Elle vient nous redire combien le prochain, le frère ou la sœur ont du prix aux yeux de Dieu, et combien ils devraient en avoir à nos yeux. Jésus nous rappelle dans l’évangile que nous ne pouvons laisser le prochain se perdre sans dire un mot, le laisser se noyer dans sa misère ou dans ses égarements, tout en gardant les bras croisés.

Vous connaissez sans doute la loi de l’assistance aux personnes en danger ? Dans beaucoup de nos sociétés contemporaines, c’est devenu un crime que de ne pas porter secours à une personne en danger, sous prétexte que nous ne la connaissons pas ou que ça ne nous regarde pas. Comment ne pas reconnaître dans cette loi une trace profonde de l’évangile sur nos sociétés, aussi laïques soient-elles.

Que dire alors de l’invitation que nous fait Jésus de veiller les uns sur les autres, de nous entraider, de nous aider à grandir, et à cheminer ensemble ? Cette prescription évangélique de la correction fraternelle s’applique tout d’abord au contexte de nos communautés chrétiennes, mais elle s’étend aussi à nos familles, à nos amis, à nos milieux de travail. Jésus nous enseigne que nous avons la responsabilité les uns des autres. Prenez l’histoire de Caïn, au livre de la Genèse, qui répond à Dieu : « Suis-je le gardien de mon frère? », après qu’il eût tué son frère Abel, Jésus lui répondrait sans hésiter : « Bien sûr que tu es responsable de ton frère, puisque je te l’ai confié ; comment pourrais-tu prétendre m’aimer, sans porter le souci de ceux et celles que j’aime ? » (Thabut)

Nous sommes les gardiens de nos frères et nos sœurs, et afin de comprendre cet enseignement de Jésus, il est important de nous rappeler que notre foi nous configure au Christ, elle nous fait lui ressembler dans notre souci des pauvres, des marginaux et des pécheurs, surtout les pécheurs. Cela a été le premier souci de Jésus lorsqu’il affirmait qu’il était venu non pas pour les biens portants, mais pour les pécheurs. Et quand nous disons que notre foi nous configure au Christ, cela veut dire que nous sommes appelés à nous laisser transformer par lui, que nous sommes destinés à ouvrir nos cœurs aux dimensions du sien, et ainsi être porteurs de son souci et de son amour pour notre monde.

C’est là l’action de l’Esprit Saint en nous. C’est lui qui nous configure au Christ et qui nous appelle à élargir notre rapport aux autres. Cet autre devient un prochain, un tout proche de moi, un frère ou une sœur dont j’ai la garde, la responsabilité. Je ne puis plus détourner mon regard de ce prochain, surtout lorsqu’il s’égare, lorsqu’il s’en va à sa perte.

Il ne s’agit pas ici de juger ce dernier. Que connaissons-nous de sa misère, de sa désespérance, de la violence qui l’habite ? Mais nous sommes invités à intervenir par Jésus, car c’est la loi de l’assistance évangélique qui entre ici en jeu. « Ce que vous faites au plus petit des miens, c’est à moi que vous le faites, nous dit Jésus. » Car le prochain est non seulement un chemin vers Dieu, mais il est le seul chemin. C’est là un incontournable ! Aller au ciel, ce n’est pas un voyage en solitaire, loin des routes humaines; mais c’est plutôt un voyage de groupe, un voyage organisé où nul ne doit être laissé derrière ! C’est pourquoi le prochain nous est confié, nous en avons la charge, et c’est pourquoi il nous faut demander au Seigneur le courage de nous interpeler les uns les autres quand cela devient nécessaire.

Nous le savons trop bien, les conflits entre nous ont souvent comme point de départ les blessures en manque de guérison, les refus de pardon, les injustices commises, et dont le vif souvenir semble parfois indéracinable. D’où l’importance de porter dans la prière la personne que nous voulons aider, nous confiant en même temps à d’autres membres de la communauté ou à des proches au sujet de la personne que nous voulons aider. Cela veut dire qu’il nous faut prendre le temps de bien discerner afin de ne pas intervenir de façon intempestive ou moralisatrice.

Enfin, il est bon aussi de nous rappeler que les personnes qui s’égarent, comme celles dont parle Jésus dans l’évangile, attendent parfois sans le savoir, que quelqu’un enfin se lève, se manifeste auprès d’eux, leur signifiant ainsi qu’elles ne sont pas seules, laissées à la dérive dans l’indifférence générale. C’est cela aussi l’assistance évangélique. Mais ce sont là des pas qui coûtent bien sûr, et qu’il nous faut confier au Seigneur afin de trouver les bons mots, la manière d’aborder l’autre, le courage et souvent la patience de bien faire les choses.

Nous le savons, vivre l’évangile est coûteux, inutile de nous le cacher. L’évangile, j’oserais dire, n’est pas fait pour les mauviettes! C’est une voie exigeante dans laquelle Jésus nous entraîne, mais nous avons cette assurance que nous pouvons compter sur lui afin de nous soutenir, de nous donner courage et surtout de mettre en nous son amour, puisqu’il nous appelle à servir comme lui et être ainsi des artisans de paix et de réconciliation.

En terminant, voici une histoire qui pourrait nous aider à mieux comprendre l’actualité de cet évangile. Il s’agit d’un court récit composé par l’écrivain Ernest Hemingway.

Dans cette histoire, un père Espagnol fait mettre une annonce dans le journal local en espérant que son fils, qui a fui la maison paternelle après un méfait, puisse entendre son appel. Il fait mettre son texte en gros caractères sur une pleine page du journal. On peut y lire ce qui suit : « Cher Paco. Je t’en prie. Viens me rencontrer demain à midi devant les bureaux du journal. Tout est pardonné. Ton papa qui t’aime. » Le lendemain, le père se présente à l’endroit convenu espérant y voir son fils, mais il y a là une foule rassemblée devant les bureaux du journal. Ils sont près de huit-cents jeunes hommes, qui s’appellent tous Paco, et ils sont là dans l’espoir de voir leur père dont ils ont entendu l’appel.

Frères et sœurs, qui sait si à travers nos mains tendues, notre écoute attentive, nos conseils empreints de tendresse, nous ne permettrons pas à un Paco de retrouver le chemin de la maison et sa dignité d’enfant de Dieu.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 22e Dimanche T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 16,21-27.

En ce temps-là, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter.
Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. »
Mais lui, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.
Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera.
Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ?
Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite. »

COMMENTAIRE

Dans ce récit l’apôtre Pierre nous livre sa profession de foi quant à l’identité de Jésus, mais il faut bien reconnaître qu’il n’en saisit pas encore le profond mystère. De plus, il est incapable d’accueillir ce qu’implique la mission de Jésus et jusqu’où va le don qu’il veut faire de lui-même, alors que ce dernier invite ceux qui veulent être ses disciples à prendre leur croix comme lui.

Nous connaissons bien cette expression « porter sa croix ». Elle dépasse largement le cercle des chrétiens et cette croix est sans contredit le symbole le plus connu au monde. On la porte comme un bijou, on la retrouve encore en bordure de nos routes, ou dans nos maisons. On la voit au loin sur plusieurs montagnes du Québec, on la retrouve même à notre assemblée nationale. C’est aussi avec cette croix que nous catholiques nous nous marquons ou sommes marqués lorsque nous entrons en célébration, ou lorsque nous recevons les sacrements.

La croix est un symbole puissant et terrible à la fois. La preuve en est que l’Église a mis du temps à adopter cette croix comme signe visible de son attachement à Jésus Christ. La première représentation du Christ qui apparaît chez les chrétiens n’a pas été la croix, mais le poisson au IIsiècle. C’est qu’en grec le mot « poisson » s’écrit : IXΘYΣ, ou ichthus, et chacune des lettres grecques de ce mot forme un sigle où les initiés peuvent y lire : « Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur ». Un signe peu compromettant permettant alors aux chrétiens de se reconnaître entre eux.

À la même époque, on retrouve dans les catacombes des fresques représentant la Dernière Cène et, plus tard au troisième siècle, Jésus sera représenté sous les traits du Bon berger. Mais ce n’est qu’au IVe siècle que l’on voit apparaître l’image de la croix. Il aura donc fallu attendre plus de trois siècles avant que la croix ne soit utilisée comme signe visible de leur foi par les chrétiens.

Cette croix a tellement marqué l’imaginaire depuis deux mille ans qu’elle demeure une image de référence pour évoquer nos souffrances et nos épreuves. Mais elle évoque bien plus que cela pour nous chrétiens. Il nous suffit de relire le dialogue entre Pierre et Jésus dans l’évangile aujourd’hui pour en comprendre le sens.

Ainsi quand Pierre s’oppose à Jésus lorsque ce dernier évoque sa passion à venir, Jésus lui répond : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute ! » Ces dures paroles de Jésus à Pierre nous révèlent tout d’abord combien tout au long de sa vie terrestre Jésus a eu à affronter la tentation de fuir, de renoncer à sa mission. Sa prière se fera même suppliante au jardin de Gethsémani afin que cette croix lui soit évitée. Mais il est fidèle à son Père et son amour pour notre humanité est sans borne. Étant venu pour nous sauver, Jésus garde le cap, et tout en voyant se profiler sa passion à l’horizon, il accepte cette croix et il la portera jusqu’au Calvaire en notre nom.

C’est pourquoi Jésus traite Pierre de Satan qui cherche à le détourner de sa mission, cette mission qui nous rend participants à la sienne. C’est pourquoi Jésus nous invite à notre tour à porter nos croix. Non seulement la croix d’un quotidien parfois exigeant et difficile, mais aussi la croix râpeuse de nos vies marquées par les exigences de l’évangile, cette croix qui est renoncement à nous-mêmes, qui est don de soi au nom de Jésus, lui qui nous invite à marcher avec lui alors qu’il nous murmure à l’oreille : « Ayez confiance, je suis vainqueur du monde. »

Malgré la souffrance qu’elle évoque, la croix de Jésus oriente notre regard bien au-delà de la fragilité de nos existences, car il nous invite à porter cette croix avec lui, à marcher dans la confiance avec lui. Jésus le dit bien : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » Jésus nous rappelle que nous ne sommes pas seuls quand nous portons nos croix, car si nous sommes invités à marcher avec lui, c’est que lui le premier a marché avec nous.

Porter sa croix avec le Christ, c’est donc entrer dans un long compagnonnage avec Jésus tout au long de notre vie, c’est aller à son école, c’est apprendre à prier avec lui, à tenir bon avec lui, à veiller avec lui quand nous sommes confrontés à nos propres Gethsémani. Porter sa croix avec le Christ, c’est lui demander de nous guider et de nous soutenir à travers les épreuves et les engagements de nos vies, afin que l’obscurité ne l’emporte pas sur la lumière.

Frères et sœurs, ils sont nombreux les témoins autour de nous qui vivent leur vie à la lumière de leur foi en Jésus-Christ, qui portent leur croix avec lui. Il nous suffit de regarder autour de nous ce matin en cette église. Combien de témoignages nous pourrions entendre ! Rien d’héroïque à vue humaine, et pourtant ces combats quotidiens menés avec foi n’ont rien à envier à la foi des martyrs.

Voici en terminant, un témoignage qui m’a beaucoup touché de la part d’un couple d’amis. Marie, jeune maman de trois enfants, écrivait ce qui suit :

Chers ami(e)s,

Nous venons vous demander votre soutien dans la prière, car nous venons d’apprendre que notre petit Alexis est atteint d’une anomalie génétique rare, qui peut expliquer les retards de développement qu’il présente actuellement. Nous nous préparons à devoir faire subir toute une panoplie d’examens médicaux à notre « Petit Lou ». Sa joie de vivre et notre foi en Dieu nous aident, dans le moment, à affronter cette épreuve, mais nous passons par toutes les émotions, d’autant plus que nous faisons face à beaucoup d’inconnu… Nous vivons la phrase de l’Évangile : « À chaque jour suffit sa peine. » Et nous remplissons nos cœurs de parents des sourires et de l’amour redonné par Alexis et ses grands frères. Malgré cela, sachez que nous vous portons dans nos prières, particulièrement ceux et celles qui vivent également des choses difficiles.

Frères et sœurs, ce témoignage tout simple nous rappelle que c’est notre suite du Christ qui nous permet d’avancer avec confiance dans la vie, car sa croix n’est-elle pas le signe de l’amour fou de Dieu pour nous et de notre victoire ultime sur le mal et sur la mort. C’est cette foi qui nous rassemble en Église ce dimanche autour de notre eucharistie.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 21e Dimanche T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 16,13-20.

En ce temps-là, Jésus, arrivé dans la région de Césarée-de-Philippe, demandait à ses disciples : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? »
Ils répondirent : « Pour les uns, Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes. »
Jésus leur demanda : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »
Alors Simon-Pierre prit la parole et dit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »
Prenant la parole à son tour, Jésus lui dit : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux.
Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle.
Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. »
Alors, il ordonna aux disciples de ne dire à personne que c’était lui le Christ.

COMMENTAIRE

Elle est quand même extraordinaire la question que Jésus pose à ses apôtres : « Qui suis-je au dire des gens ? » Cette question est unique dans l’histoire de la Bible. Aucun prophète, aucun des patriarches ne l’a posé avant Jésus. Pourquoi alors cette question ? Un rabbin juif va nous éclairer à ce sujet.

Il y a quelques années, Jacob Neusner a écrit un livre intitulé « Un rabbin parle avec Jésus ». On présente cet homme comme le théologien juif préféré du pape émérite Benoît XVI, un rabbin avec lequel il a eu des échanges alors qu’il était préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Dans son livre, Jacob Neusner amorce un dialogue avec Jésus à partir de l’évangile de Matthieu, sans doute l’évangile ayant le plus d’affinité avec le judaïsme, car la communauté de Matthieu était surtout composée de Juifs convertis au christianisme.

Dans son récit, Jacob Neusner se place au cœur de la foule entourant Jésus à l’occasion de son sermon sur la montagne. Il commente alors l’enseignement de Jésus. Il réagit à ses affirmations et cherche à montrer comment un Juif fidèle à sa foi pouvait entendre les enseignements de Jésus. D’une part, il est assez élogieux à son égard. Il le compare à un maître qui sait tirer du neuf de l’ancien, qui élargit les perspectives de la Torah, ce que tout sage en Israël est appelé à faire.

Mais là où ce rabbin s’oppose, ce n’est pas tant à cause des enseignements de Jésus ou de sa sagesse, mais parce qu’il se place au centre de son enseignement, il en est le cœur. Il parle même avec autorité, une autorité qui semble surpasser celle de Moïse lorsqu’il dit par exemple, en citant la loi mosaïque : « Et moi je vous dis… » C’est là où ce rabbin décide de s’éloigner de la foule aux pieds de Jésus, car l’autorité dont il s’arroge est inacceptable pour un Juif fidèle à la Loi. Notre rabbin demandera aux disciples de Jésus qui l’entourent : « Votre maître est-il Dieu  pour parler ainsi ? » Et nous, nous répondons avec l’apôtre Pierre : « Il est le Messie, le fils de Dieu ! »

Notre foi ne fait pas que s’attacher aux commandements de Dieu ou à la révélation qu’Il fait de lui-même dans l’Ancien Testament. Notre foi, fondée sur celle des apôtres, nous donne de reconnaître cette chose incroyable : que l’Absolu s’est incarné, et qu’il a pris un visage, celui de Jésus Christ ! Ou encore, comme l’écrivait le théologien Karl Rahner : « que Dieu nous a livré sa dernière et sa plus belle parole en son fils Jésus ». C’est pourquoi notre foi s’attache à la personne même de ce dernier et non seulement à ses enseignements.

Par ailleurs, Jésus a bien raison de répondre à Pierre devant sa profession de foi « que ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. » La foi est un don, elle est l’action de Dieu en nos cœurs qui nous donne de communier au mystère de sa présence à nos vies, présence qui se fait d’autant plus proche avec cette manifestation en notre monde du Verbe de vie. D’où la question de Jésus : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Car cette foi que nous professons en Église est avant tout de l’ordre d’une rencontre personnelle avec le Christ ressuscité.

Maintenant, ce mystère de la rencontre se vit avant tout en Église, et c’est cette Église que Jésus confie Pierre. Mais de quoi Jésus parle-t-il au juste ? Dans l’Ancien Testament cette notion à laquelle Jésus fait référence désigne la communauté du peuple élu qui prend naissance au moment de l’Exode au désert, peuple choisi en marche vers la Terre promise. L’Église, la communauté de Jésus poursuit cette marche vers le Royaume; elle est l’assemblée des temps nouveaux ayant le Christ à sa tête qui lui confie les clés du Royaume, l’appelant à rassembler tous les peuples.

Alors que Jésus reprochait aux scribes et aux pharisiens d’avoir fermé à clé le Royaume des cieux, voilà qu’il confie à son Église la mission d’introduire toute l’humanité auprès du Père, lui donnant d’ouvrir les cœurs par la proclamation de l’évangile, le pouvoir de libérer ceux et celles qui sont enchaînés ou qui ploient sous le fardeau de leur existence ou du péché.

Frères et sœurs, cet évangile nous invite à contempler le mystère de l’Église. Il nous invite à regarder plus loin que les simples bâtiments où nous célébrons notre foi, à regarder plus loin que les embûches ou l’indifférence que rencontre l’annonce du Christ ressuscité, plus loin même que les persécutions, car Jésus nous fait cette promesse solennelle : c’est lui qui bâtira son Église ! Il en est l’artisan, le maître d’œuvre, et il nous promet que « la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle », car il est lui le Maître de la vie, le grand vainqueur de la mort.

C’est donc avec cette ferme assurance que nous sommes invités à marcher avec le Christ, appuyant notre foi sur celle des apôtres, sans cesse invités à faire nôtre la réponse de Pierre à la question de Jésus  : « Et toi qui dis-tu que je suis. Qui suis-je pour toi ?  » Et à nous de répondre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 20e Dimanche T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 15,21-28.
En ce temps-là, partant de Génésareth, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon.
Voici qu’une Cananéenne, venue de ces territoires, disait en criant : « Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. »
Mais il ne lui répondit pas un mot. Les disciples s’approchèrent pour lui demander : « Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris ! »
Jésus répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. »
Mais elle vint se prosterner devant lui en disant : « Seigneur, viens à mon secours ! »
Il répondit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. »
Elle reprit : « Oui, Seigneur ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. »
Jésus répondit : « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! » Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.

COMMENTAIRE

Voici une belle et provocante histoire que cette rencontre entre Jésus et la Cananéenne. Tout d’abord, il y a l’irruption de cette femme païenne au milieu du groupe des disciples, alors que le judaïsme de l’époque jugeait sévèrement les contacts entre juifs et non-juifs. Il y a aussi l’attitude provocante de cette femme qui tient tête à Jésus afin de lui arracher la guérison de sa fille. Sans oublier la réaction incompréhensible de Jésus à première vue, lui l’ami des pauvres et des exclus, qui traite cette femme de « petit chien », titre méprisant dont les Juifs affublaient les païens. Mais que se passe-t-il donc dans ce récit ? On aurait raison de ne pas y reconnaître Jésus si l’on en restait à un premier niveau de lecture. Mais en réalité dans cette histoire, nous voyons à l’œuvre le doux maître de ces face-à-face inoubliables dans les évangiles, qui livre à ses disciples une parabole vivante sur le Royaume de Dieu et l’accueil de l’étranger.

Car en provoquant volontairement cette femme, Jésus l’amène à professer une foi que ses apôtres n’auraient jamais soupçonnée chez une païenne. En lui accordant ce qu’elle demande, Jésus amène ses disciples à changer leur regard sur elle. Ce n’est plus une Cananéenne, une femme à proscrire qui se tient devant eux, mais une sœur en humanité, une mère qui souffre et qui ne veut que le meilleur pour son enfant. Jésus lui ouvre alors grand son cœur et il élargit ainsi nos horizons, il nous oblige à porter un regard neuf sur l’autre, là où les frontières et les exclusions que nous dressons entre nous n’ont plus leur place.

Comme l’écrivait un journaliste dans le journal La Croix, « le but de l’Évangile n’est pas de faire des chrétiens, mais des humains au sens plénier du terme. Et le but de l’Église n’est pas de faire des catholiques, mais de construire le Corps du Christ, c’est-à-dire tendre vers une humanité solidaire, libre, responsable, attentive aux pauvres. »

C’est pourquoi les discours qui ne cherchent qu’à marginaliser ou à exclure n’ont pas leur place parmi nous. Ça, ce n’est pas Jésus ! Et si nous savons ouvrir les yeux et nos cœurs à ce que portent les autres en termes d’humanité, d’amour et de valeurs évangéliques, nous ne pourrons qu’être enrichis à leur contact.

Il y a quelques années, j’ai fait la rencontre d’un survivant de la Shoah du nom de Benzion. La Shoah, c’est le processus d’extermination de tous les Juifs de l’Europe par les nazis d’Adolph Hitler, vous savez cet homme politique dont certains groupes d’extrême droite se réclament pour faire la chasse aux Juifs, aux réfugiés et aux Noirs. Benzion avait connu l’internement dans le camp d’extermination d’Auschwitz alors qu’il n’avait que quinze ans. Il en avait quatre-vingts lors de notre rencontre. Benzion était un juif roumain dont toute la famille avait été exterminée. Nous nous étions donné rendez-vous sans ne nous être jamais rencontrés auparavant. Il m’avait tout simplement été recommandé afin de donner une conférence dans le cadre d’une session que je devais donner.

 

Quelle rencontre! Benzion m’a parlé pendant une heure et demie, sans interruption, pleurant parfois devant l’intensité de ses souvenirs douloureux. Très vite un climat de confiance et d’intimité s’est tissé entre nous, nous prenant parfois les mains en signe de soutien, une façon de porter ensemble la douleur qu’il me partageait. Je me suis alors retrouvé avec un frère en humanité qui ne comprenait toujours pas pourquoi son peuple était sans cesse persécuté. Il était arrivé au Canada au début des années 50 à titre de réfugié, retrouvant parfois ici les mêmes préjugés qu’il avait fuis en quittant l’Europe.

 

En tant que prêtre, j’éprouvais un malaise à écouter les humiliations subies par cet homme de la part de bons catholiques ici même au Québec. Ainsi, le refus d’une religieuse de le soigner parce qu’il était juif, ou encore un hôtelier affichant à l’entrée de son commerce : « Pas de chiens, pas de Juifs ». Pourtant, rien dans son récit n’était porteur de rancœur ou de reproches. Il m’avoua même qu’il n’avait jamais voulu raconter son histoire à ses enfants afin de ne pas mettre la haine des Allemands dans leur cœur.

Ce jour-là, j’ai fait la rencontre d’un homme bon, un homme qui portait une grande blessure et pour qui je me disais qu’il fallait prier, mais me disant aussi que c’était peut-être nous qui avions davantage besoin de sa prière.

En réponse aux incidents violents de la semaine dernière aux États-Unis, opposant des groupes racistes et extrémistes à des protestataires indignés, le président Obama a fait circuler une citation de Nelson Mandela, figure emblématique de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Le texte disait ceci :

« Personne ne naît en haïssant une autre personne à cause de la couleur de sa peau, ou de ses origines, ou de sa religion. La haine est quelque chose qui est inculqué, et si les gens peuvent apprendre à haïr, ils peuvent aussi apprendre à aimer, car l’amour jaillit plus naturellement du cœur humain que son opposé ».

C’est à l’apprentissage de cet amour que nous invite Jésus aujourd’hui, ainsi que l’histoire de Benzion qui n’a pas voulu inculquer la haine de l’autre à ses enfants. L’histoire de cet homme et de la Cananéenne évoque pour moi toutes ces Cananéennes de notre monde, tous les réfugiés, les méprisés, les humiliés, qui attendent que tombent de la table de la fraternité humaine ces miettes dont parle l’évangile et que Jésus a si libéralement distribuées. À nous, il est demandé de faire comme lui et de revêtir le tablier du service et de l’amitié au nom même du Royaume de Dieu. C’est là, je crois, la leçon qu’il nous faut tirer aujourd’hui de notre page d’évangile.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


  1.  MOUNIER, Frédéric. Le printemps du Vatican. Vu de Rome. Bayard, 2014. p. 277

Le pardon évangélique

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Jésus invite Pierre à pardonner à son prochain soixante-dix fois sept fois, soit autant de fois que celui-ci viendra demander pardon. Non seulement cet enseignement de Jésus est-il radical par rapport aux enseignements antérieurs de l’Ancien Testament, mais pour Jésus notre volonté de pardonner à notre prochain et la miséricorde de Dieu à notre endroit, sont intimement liées. Si tu ne pardonnes pas à ton frère ou à ta sœur de tout cœur, à toi non plus il ne sera pas fait miséricorde, nous dit Jésus.

Pour Jésus, celui qui ne pardonne pas ne peut espérer être pardonné en retour. Il devra rembourser jusqu’au dernier sou sa dette. Mais à celui qui pardonne, il sera fait pardon. À celui qui fait miséricorde, il sera fait miséricorde. Cet enseignement jette un nouvel éclairage sur les enjeux de notre salut. Bien que la suite de Jésus soit une voie de perfection, ce n’est pas tant sur les œuvres que nous serons jugés que sur l’amour. Saint Paul le rappelle bien dans son hymne à l’amour : « Si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien. »

Jésus dans son évangile nous propose une voie inédite dans la lutte contre le mal et la violence, une arme insoupçonnée dans la rencontre du frère ou de la sœur qui se dresse en ennemi. C’est la force du pardon. Non pas le pardon qui est démission, ou qui fait fi de la justice et de la vérité, mais le pardon évangélique qui est capable de nous faire porter un regard lucide à la fois sur nous-mêmes et sur l’autre, qui nous donne de voir en cet autre, en dépit de ses fautes, le frère ou la sœur qui s’est égaré.

Quel défi et quelle exigence! Mais en même temps, il y a dans cet enseignement de Jésus un souffle libérateur qui nous rappelle que Dieu nous accueille tels que nous sommes, avec nos grandeurs et nos misères. Et tout ce qu’il nous demande en retour, c’est d’agir les uns à l’endroit des autres comme lui même agit envers nous.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour l’Assomption de la Vierge Marie

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Les Pères de l’Église, en accord avec toute la Tradition, ont toujours vu en Marie la « figure de l’Église », celle qui nous précède, qui est là au tout début, porteuse d’un mystère qui la dépasse, en même temps qu’elle nous devance et nous entraîne dans le mystère de la vie et la mort de Celui qui nous aima jusqu’au bout. Elle est à la fois derrière nous et elle est devant de nous. La Vierge Marie est, par excellence, « figure de l’Église », expression de son mystère le plus profond et c’est ce que la fête de son Assomption nous donner d’entrevoir dans la foi.

En Jésus, l’humanité apporte un oui définitif à l’œuvre de salut inaugurée par le Père en notre faveur, mais celui-ci voulait que le don de son Fils soit aussi accueilli par le « oui » humain d’une créature humaine. » (Raniero Cantalamessa, p. 56) C’est le fiat de Marie.

On a volontiers comparé Marie à la nouvelle Ève, car il lui est donné par la conception du Verbe fait chair, de donner à l’humanité celui qui serait capable de la relever de la chute originelle. Le théologien Karl Rahner dira de Marie :

« En un instant qui n’aura jamais plus de couchant et qui reste valable pour toute l’éternité, la parole de Marie fut la parole de l’humanité, et son “oui” l’amen de toute la création au “oui” de Dieu ».

« Amen », « oui », « fiat », tous ces mots ne font plus qu’un dans la bouche de Marie. Et son oui occupe une place unique dans l’histoire du salut. Il fait office de charnière indispensable entre l’Ancien et le Nouveau Testament, car Dieu ne voulait et ne pouvait nous sauver sans notre libre adhésion à son plan de salut. Par son oui, Marie rend possible le Verbe fait chair. Et parce qu’elle est tout ouverte à l’action de la grâce en elle, Marie devient la « pleine de grâce », la nouvelle Ève par qui le retour vers le Père va pouvoir s’opérer grâce à son fils Jésus.

C’est Dieu le Père qui accomplit tout en son Fils, bien sûr, mais Dieu veut avoir besoin de nous et c’est Marie qui en notre nom dira : « Me voici, je suis la servante du Seigneur. »

En notre nom, au nom de notre humanité, Marie a dit oui à cette présence infinie de Dieu en notre chair et de par sa mission et son état de Mère du Sauveur, elle est la première d’une multitude à être entraînée corps et âme à la suite de son fils ressuscité.
« L’Assomption de Marie, affirme Benoît XVI (dans une homélie pour l’Assomption de la Vierge Marie en 2009), est un évènement unique et extraordinaire destiné à combler d’espérance et de bonheur le cœur de chaque être humain ». Il y a un climat de « joie pascale qui émane de la fête de l’Assomption. “Marie, ajoute-t-il, est la prémisse de l’humanité nouvelle, la créature dans laquelle le mystère du Christ a déjà eu un plein effet en la rachetant de la mort. Marie constitue le signe sûr de l’espérance et de la consolation.”

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 19e Dimanche T.O. Année A

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 14,22-33.
Aussitôt après avoir nourri la foule dans le désert, Jésus obligea les disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules.
Quand il les eut renvoyées, il gravit la montagne, à l’écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul.
La barque était déjà à une bonne distance de la terre, elle était battue par les vagues, car le vent était contraire.
Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer.
En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent bouleversés. Ils dirent : « C’est un fantôme. » Pris de peur, ils se mirent à crier.
Mais aussitôt Jésus leur parla : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! »
Pierre prit alors la parole : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. »
Jésus lui dit : « Viens ! » Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus.
Mais, voyant la force du vent, il eut peur et, comme il commençait à enfoncer, il cria : « Seigneur, sauve-moi ! »
Aussitôt, Jésus étendit la main, le saisit et lui dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? »
Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba.
Alors ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui, et ils lui dirent : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »

COMMENTAIRE

Ce récit fait suite à la multiplication des pains alors que Jésus envoie ses disciples vers l’autre rive. Lui-même se retire dans la montagne pour prier. Ce double mouvement de Jésus et des disciples sert de prélude au miracle de la marche sur les eaux, où se joue devant nos yeux l’intime communion qui unit Jésus à ses disciples, malgré son absence apparente.

Cet évangile est une allégorie de la vie du disciple du Christ, où souvent notre foi est mise à l’épreuve, alors que nous crions vers Dieu. Du cœur de cette nuit se fait entendre la parole du Christ : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez pas peur ! »

Nous sommes sans cesse confrontés dans nos vies à des situations qui semblent sans issues, qui nous désespèrent ou qui nous révoltent, où les solutions nous échappent, où la peur nous empêche d’avancer, et où nous ne pouvons que crier comme le fait Pierre : « Seigneur, sauve-moi! »

Que ce soit la violence qui s’abat sur des innocents, la mort d’enfants, la maladie cruelle et sans issue, la souffrance, le deuil, le vieillissement, ou simplement la difficulté à assumer les défis de notre vie quotidienne… Toutes ces situations nous font mesurer combien nos vies sont fragiles et elles soulèvent inévitablement la question de notre confiance en Dieu. L’attitude de Pierre dans cet évangile en est une belle illustration. Fort de son courage, il avance sur les eaux à l’invitation de Jésus, mais dès qu’il détourne son regard du Maître, il commence à s’enfoncer. « Homme de peu de foi, lui dit Jésus, pourquoi as-tu douté. »

L’évangile d’aujourd’hui nous offre une clé de lecture fondamentale pour affronter les défis et les épreuves dans la fragilité de nos existences, car nous le savons, ce monde est marqué par des échecs et des vents contraires, qui menacent à tout moment la quiétude de nos vies et celle de l’Église. Parfois, nous sommes en manque d’espérance, et c’est pourquoi il nous faut regarder vers le Christ.

Cette image de Jésus tendant la main à Pierre nous parle de notre condition de disciples, de cette amitié qui nous unit au Christ, de ce soutien indéfectible qu’il nous offre quand nous lui tendons la main, car c’est pour aujourd’hui que le Christ nous dit : « Viens, n’aie pas peur ! » C’est à nous que s’adresse cette invitation pressante.

Voyez comment se termine le récit de Matthieu : alors que Jésus saisit la main de Pierre pour le sauver, le vent tombe et nous retrouvons Jésus au milieu de la barque avec ses disciples, car il ne les avait jamais vraiment quittés, ni des yeux ni du cœur, malgré son absence au moment de sa prière solitaire.

Le récit de Matthieu nous enseigne que Jésus est avec nous dans la barque de nos vies, nous invitant à avancer avec lui vers l’autre rive de nos engagements et de nos défis, nous appelant à vivre dans la confiance, sûrs de l’amour de Dieu pour nous, de cet amour qui est capable de nous guider à travers tous les obstacles de cette vie, au-delà de la mort même.

Un chrétien en Iraq faisait le commentaire suivant au sujet de la situation des chrétiens de sa ville : « Nous sommes confiants dans le Seigneur, disait-il. Il continue de nous murmurer à l’oreille : N’aie pas peur. » N’aie pas peur, même quand la mort semble inévitable, n’aie pas peur même quand tous tes repères te sont enlevés, n’aie pas peur, nous dit Jésus. Car la remise de nos vies entre ses mains nous donne de nous tenir debout en ce monde, malgré les épreuves et les vents contraires. Notre foi en Jésus Christ nous donne de communier à sa puissance de résurrection, alors qu’il nous conduit vers l’autre rive de nos vies.

En terminant, je laisse la parole à une correspondante parvenue au terme de sa vie et qui m’a partagé un jour comment Dieu lui venait en aide. Elle m’a écrit ce qui suit :

Dieu me vient en aide par la foi : Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras.

Dieu me vient en aide par la charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux de 86 ans atteint de la maladie d’Alzheimer, avec amour après plus de 56 ans de vie commune.

Enfin, écrit-elle, Dieu me vient en aide par l’espérance : elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour auquel je crois, et où nous serons définitivement réunis dans la paix.

Frères et sœurs, comme l’écrivait le biographe Jourdain de Saxe au sujet de saint Dominique dont c’était la fête mardi dernier, nous avons planté l’ancre de notre espérance au ciel avec le Christ, qui seul peut nous mener à bon port, car il est lui le Seigneur, et il tient précieusement nos vies entre ses mains.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs