Homélie pour le 11e dimanche T.O. (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 7,36-50.8,1-3.
En ce temps-là, un pharisien avait invité Jésus à manger avec lui. Jésus entra chez lui et prit place à table.
Survint une femme de la ville, une pécheresse. Ayant appris que Jésus était attablé dans la maison du pharisien, elle avait apporté un flacon d’albâtre contenant un parfum.
Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, près de ses pieds, et elle se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus. Elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux le parfum.
En voyant cela, le pharisien qui avait invité Jésus se dit en lui-même : « Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu’elle est : une pécheresse. »
Jésus, prenant la parole, lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire. – Parle, Maître. »
Jésus reprit : « Un créancier avait deux débiteurs ; le premier lui devait cinq cents pièces d’argent, l’autre cinquante.
Comme ni l’un ni l’autre ne pouvait les lui rembourser, il en fit grâce à tous deux. Lequel des deux l’aimera davantage ? »
Simon répondit : « Je suppose que c’est celui à qui on a fait grâce de la plus grande dette. – Tu as raison », lui dit Jésus.
Il se tourna vers la femme et dit à Simon : « Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as pas versé de l’eau sur les pieds ; elle, elle les a mouillés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux.
Tu ne m’as pas embrassé ; elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé d’embrasser mes pieds.
Tu n’as pas fait d’onction sur ma tête ; elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds.
Voilà pourquoi je te le dis : ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour. »
Il dit alors à la femme : « Tes péchés sont pardonnés. »
Les convives se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est cet homme, qui va jusqu’à pardonner les péchés ? »
Jésus dit alors à la femme : « Ta foi t’a sauvée. Va en paix ! »
Ensuite, il arriva que Jésus, passant à travers villes et villages, proclamait et annonçait la Bonne Nouvelle du règne de Dieu. Les Douze l’accompagnaient,
ainsi que des femmes qui avaient été guéries de maladies et d’esprits mauvais : Marie, appelée Madeleine, de laquelle étaient sortis sept démons,
Jeanne, femme de Kouza, intendant d’Hérode, Suzanne, et beaucoup d’autres, qui les servaient en prenant sur leurs ressources.

COMMENTAIRE

Comme elle est forte cette affirmation de saint Paul dans sa lettre aux Galates quand il affirme : « Avec le Christ, je suis crucifié. Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. » Saint Paul nous parle ici de sa conversion bouleversante qui lui a fait découvrir une loi nouvelle habitant au plus profond de lui-même et qui a sa source dans le Christ ressuscité. Il découvre que ce n’est plus l’observance minutieuse de la Loi qui fait de lui un juste, mais la remise totale et entière de sa vie entre les mains du seul Juste. Désormais, Paul se veut offert avec le Christ, il se veut crucifié avec lui, c’est-à-dire donné au monde avec lui. C’est Dieu qui frappe saint Paul en plein cœur et qui bouleverse sa vie. Une conversion semblable traverse le récit évangélique que nous venons d’entendre, même si la femme au parfum ne dit pas un mot.

Nous connaissons bien cette page d’évangile chez saint Luc. La tradition a longtemps associé la figure de Marie-Madeleine à cette femme pécheresse, sans doute à cause de son attachement au Christ, elle qui pleurait à chaudes larmes quand elle cherchait le corps disparu de son maître le matin de Pâques. La femme dans l’évangile d’aujourd’hui semble animée de la même passion, du même amour, et saint Luc, cet écrivain à la plume belle et expressive, nous donne d’entrer dans l’intimité de cette rencontre. Il nous met en situation, et ainsi il fait de nous des témoins privilégiés de cette rencontre inoubliable où une inconnue accueille le Christ dans sa demeure.

Pourtant elle n’est pas chez elle. Elle est bien dans la maison de Simon le pharisien, elle y est sans y avoir été invitée, c’est une intruse et elle ne fait que susciter ridicule et mépris de la part des convives. Sauf Jésus. Ce dernier, qui semble être l’invité principal du repas est lui-même en situation de rejet, malgré les apparences. Alors que tous les invités et les amis de Simon semblent avoir bénéficié du rituel traditionnel d’accueil dans une maison juive, soit le lavement des pieds, le baiser de paix, et le parfum sur la tête, il n’en est rien pour Jésus. Et il en fait le reproche à Simon quand ce dernier se permet de juger cette femme à ses pieds. Le cœur de Simon est fermé, et s’il a invité Jésus chez lui, c’est plutôt comme un objet de curiosité, que mu par un désir sincère de le connaitre. Simon manifeste ainsi son incapacité à s’ouvrir alors que Dieu le visite.

La femme au parfum, elle, n’est qu’accueil et ouverture. Sans que nous sachions comment, voilà que cette inconnue est saisie par la personne de Jésus, comme si elle avait deviné quelque chose de son mystère. Et voilà qu’elle se retrouve en sanglots à ses pieds. Cette rencontre de Jésus dans sa vie l’ouvre à toutes les audaces, comme si elle n’avait plus rien à perdre. Et au moment de poser son geste, toute craintive et tremblante, elle comprend que Jésus ne peut que l’accueillir puisqu’il l’aime déjà.

Si cette femme manifeste son amour avec autant de libéralité, versant un parfum précieux sur les pieds de Jésus, c’est qu’elle a été touchée en plein cœur et qu’elle se sait accueillie et pardonnée. Et parce qu’il lui a été beaucoup pardonné, nous dit Jésus, cette femme manifeste beaucoup d’amour.

Mais comment cela a-t-il pu se produire ? Sa présence au pied de Jésus nous en donne l’explication, il me semble. Elle connait surement Jésus. Elle l’a sans doute déjà entendu parler. Elle s’est faite proche de lui, peut-être anonymement, perdue dans la foule, mais elle s’est faite proche de lui. Elle a cru en sa parole quand il a affirmé que Dieu ne voulait pas la mort du pécheur, mais qu’il soit sauvé; quand il a dit qu’il était venu non pas pour les biens portants, mais pour les pécheurs. Surement que cette femme en écoutant Jésus a été guérie au plus profond d’elle-même, et dans un moment de grande lucidité elle a compris à quel point Dieu pouvait l’aimer malgré son péché. Et ce fut là sa libération. Elle a retrouvé sa dignité de femme et c’est tout cela qui l’amène à vouloir honorer Jésus comme elle le fait, à lui ouvrir en quelque sorte la porte de sa demeure intérieure. Elle honore Jésus de tous les gestes d’hospitalité que Simon, dans son aveuglement, s’était refusé de faire. Elle accueille Jésus chez elle et elle lui ouvre son cœur. Et Jésus de lui dire : « Ta foi t’a sauvée. Va en paix ! »

Cette rencontre entre Jésus et la femme pécheresse ne doit pas nous faire oublier Simon le pharisien, sur qui Jésus pose un jugement sévère en présence de ses nombreux amis, malgré sa belle réputation de pharisien observant. Car c’est la pécheresse qui sort grandie de cette rencontre, alors que Jésus ne peut faire que le constat suivant à Simon : « Tu ne m’as pas montré beaucoup d’amour Simon. Et tu n’as pas su accueillir cette femme dans sa détresse. Ta justice a fait de toi une montagne d’orgueil et l’amour de Dieu n’est pas en toi. » Et pourtant Jésus pose le même regard d’amour sur Simon que sur cette femme, tout comme il le pose sur chacun et chacune de nous. Comment en douter puisque nous sommes aimés de lui.

L’attitude Jésus à l’endroit de la femme au parfum est révélatrice de ce visage trop souvent méconnu de Dieu qui n’est que patience et miséricorde, et qui n’a de cesse de nous attendre et de nous espérer.

La reconnaissance qui s’exprime chez cette femme au parfum à travers ses larmes nous rappelle comme il est bon de nous laisser trouver par Dieu, de nous laisser aimer par lui. Henri Nouwen, un prêtre néerlandais qui a vécu au Canada, et qui a passé la fin de sa vie à l’Arche de Daybreak en Ontario, décrit ainsi l’attitude de Dieu vis-à-vis ses enfants dans son livre Le retour de l’Enfant prodigue :

« Son seul désir est de bénir ses enfants… Il n’a aucun désir de les punir. Ils ont déjà été punis de façons excessives par leur propre errance, intérieure et extérieure. Le Père veut simplement leur faire savoir que l’amour qu’ils ont cherché dans des chemins tortueux a été, est et sera toujours là, pour eux… mais il ne peut les forcer à l’aimer sans perdre sa véritable paternité. »

Frères et sœurs, nous avons tous besoin de cette conversion du cœur, car qui de nous ne s’est pas éloigné un jour de soi-même ou du prochain ? Qui de nous peut prétendre ne pas avoir besoin de guérison et de pardon ? Nous sommes donc invités en ce dimanche, à imiter l’attitude de cette femme qui verse un parfum précieux sur les pieds de Jésus, qui donne tout d’elle-même dans une confiance absolue en la miséricorde de Dieu. Alors puisse cette eucharistie ouvrir plus largement nos cœurs afin que Dieu y fasse à nouveau sa demeure.

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête du Corps et du Sang du Christ (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 9,11b-17.
En ce temps-là, Jésus parlait aux foules du règne de Dieu et guérissait ceux qui en avaient besoin.
Le jour commençait à baisser. Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent : « Renvoie cette foule : qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs afin d’y loger et de trouver des vivres ; ici nous sommes dans un endroit désert. »
Mais il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons. À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. »
Il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. »
Ils exécutèrent cette demande et firent asseoir tout le monde.
Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule.
Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ; puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers.

COMMENTAIRE

La solennité du Corps et du Sang du Christ est une fête très ancienne puisqu’elle remonte au XIIIe siècle. Elle est proposée en réaction à certains théologiens qui remettaient alors en question la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. D’ailleurs, depuis que Jésus a dit de son corps qu’il était une véritable nourriture et son sang un véritable breuvage, plusieurs ont trouvé, et trouvent encore, ces paroles trop dures à entendre. Une dame m’en faisait la remarque un jour lors de funérailles. Elle reprenait l’objection qualifiant les chrétiens d’anthropophages ! La fête d’aujourd’hui devient donc une belle occasion de réfléchir ensemble sur le sens de notre repas dominical et de mettre les choses au clair : nous ne sommes pas des anthropophages !

Je vais peut-être vous surprendre, mais je dirais que ce qui est premier dans l’eucharistie, c’est vous, l’assemblée. C’est nous tous, les fidèles, fidèles en ce que nous attachons nos pas à ceux du Ressuscité et nous réunissons le dimanche pour célébrer sa résurrection. Sans assemblée, sans Peuple de Dieu, l’eucharistie n’a pas de sens. Nous sommes les premiers sujets de l’action qui se déroule chaque dimanche, chaque jour de la semaine, dans cette église. L’eucharistie n’appartient pas au prêtre, elle appartient à l’assemblée, et le ministre ne fait que présider l’action de grâce de l’assemblée en union avec le Christ.

Voilà vingt siècles que les chrétiens, fidèles à l’invitation de leur Seigneur, célèbrent l’Eucharistie. Cette action de la mémoire de l’Église est vite devenue le cœur même de la foi chrétienne, car l’eucharistie naît du mystère pascal, elle est une fête pascale. Il faut donc que les chrétiens et les chrétiennes développent une vive conscience de la grandeur du mystère qu’ils célèbrent afin d’en goûter tous les fruits et de grandir dans l’amour de ce sacrement.

L’importance du dimanche est donc centrale dans une réflexion sur l’eucharistie, puisque c’est le lieu par excellence où se fait l’Église, où se construit sa fraternité, et où elle renouvèle ses forces. Il est vrai que la vitalité de nos communautés chrétiennes, à tout le moins en Occident, semble contredire cette affirmation et n’apporter qu’un discrédit supplémentaire à la pertinence de nos assemblées dominicales. Pourtant l’affirmation d’un saint Ignace d’Antioche, père de l’Église, demeure toujours actuelle : « Le Dimanche est le jour où notre vie se lève par le Christ ! »

L’un des plus beaux témoignages qu’il m’ait été donné d’entendre au sujet de l’eucharistie est celui d’un étudiant italien que j’ai connu à l’université et qui, suite au décès subit de sa mère, est retourné d’urgence dans son pays. Le soir des funérailles, il s’est retrouvé seul à la maison avec son père et ils ont préparé le repas en silence. Ce repas était composé de mets que la mère avait préparés quelques jours auparavant. Et au moment de commencer à manger, les odeurs familières de la cuisine familiale, le partage de la nourriture qui rappelait tellement celle qui la préparait avec soin et affection, ont fait se rappeler au père et à son fils le souvenir de celle qui était partie, mais dont l’amour s’exprimait encore dans cette nourriture partagée. Et ils parlèrent très tard ce soir-là de celle qu’ils aimaient et qui les avait quittés. De retour au pays, cet étudiant m’a confié que ce repas lui avait donné de comprendre l’eucharistie comme jamais auparavant.

En écoutant son récit, je croyais réentendre l’histoire des disciples d’Emmaüs qui reconnurent le ressuscité à la fraction du pain. Et pourtant, cette belle histoire que je viens de vous raconter est bien loin de nous révéler toute la profondeur de l’eucharistie. Mais il y a là une piste très belle et très pertinente, je crois.

Dans l’eucharistie nous retrouvons bien sûr la dimension du repas partagé, le souvenir d’un être aimé, mais là s’arrête toute comparaison, car ce n’est pas un absent qui nous rassemble, mais une présence bien vivante. Recevoir le Corps du Christ, c’est prendre entre ses mains ce qu’il y a de plus précieux dans la création, et en ce sens, Jésus n’a jamais cessé d’habiter visiblement parmi nous. Car il se fait voir dans le pain et le vin consacré, c’est lui qui véritablement préside notre assemblée et qui nous partage son corps et son sang de ressuscité, c.-à-d. sa divinité et sa grande force d’aimer, et qui ainsi nous rétablit dans notre dignité humaine blessée.

Quand nous parlons de la chair et du sang du Christ, cela désigne son être tout entier. Il s’agit d’une nourriture spirituelle qui fonde et enracine nos vies d’hommes et de femmes en ce monde. C’est Jean-Paul II, dans son encyclique sur l’eucharistie, qui affirmait ce qui suit : « Même lorsqu’elle est célébrée sur un petit autel d’une église de campagne, l’Eucharistie est toujours célébrée, en un sens, sur l’autel du monde… Le monde, sorti des mains du Dieu créateur, retourne à lui après avoir été racheté par le Christ. »

Mais ce mouvement de retour vers Dieu ne se fait pas sans nous. Nous sommes aussi les acteurs de cette action avec le Christ. C’est pourquoi notre assemblée dominicale est éminemment missionnaire. À la fin de chacune de nos eucharisties, nourris de la vie du Christ et de sa Parole, la paix du Christ nous est confiée afin que nous allions nous aussi, comme les disciples de l’évangile, préparer aux quatre coins du monde la grande salle du banquet pascal où tous et toutes sont invités.

Voilà frères et sœurs, en quelques mots, le grand mystère qui nous rassemble aujourd’hui en cette solennité du Corps et du Sang du Christ. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicain (Ordre des prêcheurs)

 

 

 

Homélie pour le dimanche de la Sainte trinité

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 16,12-15.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter.
Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière. En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même : mais ce qu’il aura entendu, il le dira ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître.
Lui me glorifiera, car il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître.
Tout ce que possède le Père est à moi ; voilà pourquoi je vous ai dit : L’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. »

COMMENTAIRE

Un jour, un évêque exprima le souhait de rencontrer un groupe d’enfants, qui se préparait pour la première communion. Il les recevait l’un après l’autre et les questionnait sur ce qu’ils avaient appris dans leurs cours de catéchèse. Il demanda à une fillette : « Peux-tu me parler de la Sainte Trinité ? » L’enfant commença son boniment, mais après une minute, l’évêque étant un peu sourd,  s’approcha d’elle, et tendant l’oreille, il lui dit : « Je m’excuse mon enfant, mais je ne comprends pas ». La petite fille lui répondit en chuchotant, sur le ton de la confidence : « Moi non plus, monseigneur, je ne comprends pas. C’est un mystère ! »

Un mystère ! C’est ainsi habituellement que l’on nous présente ce qui est le coeur de notre foi, la Sainte Trinité. Ce mystère d’un Dieu en trois personnes, bien des pères de l’Église et des mystiques ont tenté de l’expliquer en usant de métaphores de toutes sortes afin de le rendre intelligible.

Saint Grégoire de Nazianze, disait de la Trinité : « Le Père est la Source, son Verbe est le fleuve, l’Esprit Saint est le courant du fleuve. » Catherine de Sienne, elle, prenait l’analogie du Buisson ardent, le Père étant le feu, le Fils étant la lumière qui se dégage du feu, et l’Esprit Saint la chaleur du feu.

Mais l’exemple dont je garde le souvenir le plus frappant est celui de cette soirée chez mes parents. Nous étions assis au salon ensemble sur un divan. Ma mère était assise entre moi et mon père, heureuse de nous avoir tout près d’elle. Soudain, comme si elle venait de faire une grande découverte, elle s’exclama, en indiquant mon père : « Le père »; ensuite elle se tourna vers moi et dit : « le fils », et, se pointant du doigt, elle eût un moment d’hésitation, et elle dit avec un grand sourire : « et le Saint Esprit ». Ma mère ne parle jamais de sa foi, et je me demande encore aujourd’hui comment lui est venue une telle idée ? C’était tout à fait spontané, et je garde le souvenir que ma mère venait d’exprimer là une profonde intuition du mystère de la Trinité, qui m’interpelle encore aujourd’hui.

Il n’est pas simple de parler de la Sainte Trinité, et pourtant, cette vérité de notre foi est fondamentale. Elle structure notre Credo, ainsi que toutes nos liturgies. Lorsque nous prions et célébrons ensemble, nous prions toujours le Père, par le Fils, dans le Saint Esprit. Notre foi est décidément trinitaire.

Pourtant, vous conviendrez avec moi qu’il serait tellement plus facile d’affirmer que nous croyons tout simplement en un Dieu, comme toutes les autres grandes religions. On éviterait ainsi beaucoup de querelles et de désaccords. Alors, pourquoi tenons-nous tellement à affirmer cette foi en la Sainte Trinité ?

Poser la question, c’est y répondre. Nous croyons au Dieu trinitaire parce que c’est lui qui nous a donné de le connaître. C’est lui qui s’est révélé à nous. Ce serait tellement plus simple s’il ne nous avait pas légué cet héritage en Jésus. Mais voilà, Jésus est venu, et il nous a dévoilé le vrai visage de Dieu. Et nous croyons que si Dieu est amour, c’est parce qu’il est Trinité.

De la même manière que les astrophysiciens ne cessent de s’émerveiller devant l’infini grandeur d’un univers, qui ne cesse de se complexifier et de s’étendre au fur et à mesure qu’ils le découvrent, la foi chrétienne est le résultat de cette découverte progressive du Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Moïse et de tous les prophètes, et qui a atteint son point culminant, il y a deux milles ans, alors que Dieu est venu parmi nous, qu’il a prit un visage, et qu’il s’est fait connaître de nous comme un être de communion, en qui se vit une profonde intimité, un mystère d’amour inouï entre le Dieu Père qui envoie son Fils, le Dieu Fils qui est tout donnée à son Père, et qui vient pour nous ramener vers lui, et le Dieu Saint Esprit, qui est cet amour éternel qui uni le Père et le Fils. Ils sont trois, mais ils ne forment qu’un seul Dieu en trois personnes. On l’appelle la Sainte Trinité et c’est un mystère !

Dieu s’est révélé à nous comme un être infiniment plus complexe qu’on ne pouvait jamais l’imaginer, et cette révélation que Dieu fait de lui-même est fondamentale en ce qu’elle nous donne de connaître de notre propre nature humaine. Quand il est dit au livre de la Genèse que nous sommes créés à l’image de Dieu, cette révélation atteint de nouvelles profondeurs quand nous découvrons en Jésus que notre Dieu est un Dieu de communion, qu’il n’est pas « l’éternel célibataire des siècles », comme l’écrivain un philosophe. La Bible, et surtout le Nouveau Testament, nous révèlent qu’il existe un profond mystère d’unité et d’amour en Dieu, un amour fécond qui nous unit à Dieu, ainsi que les uns aux autres. Nous aussi nous sommes des êtres de communion, appelés à donner la vie. Il suffit de regarder la cellule familiale pour s’en convaincre.

La grandeur de Dieu, et ce qui le rend fascinant, c’est que c’est un Dieu qui veut se faire connaître de nous et qui prend l’initiative. Ce que la Révélation nous apprend, du livre de la Genèse jusqu’au dernier livre de la Bible, c’est qu’il est dans la nature même de Dieu de créer et d’appeler sa création à participer à sa gloire, à qui il est. C’est Jean-Philippe Ferlay, dans un livre sur l’Esprit Saint, qui exprime magnifiquement cette réalité. Il écrit :

« L’amour du Père pour son Verbe dans l’Esprit est tellement fort et généreux qu’il éclate hors de Dieu. Et voilà que le monde est créé, tout différent de Dieu et pourtant absolument lié à lui. Dieu n’a besoin de rien. Il ne crée ni par hasard ni par caprice, mais par surabondance d’amour, pour faire participer ce qui existe à sa vie et à sa joie. »

C’est pourquoi au coeur de l’expérience chrétienne, afin de parvenir à entrer dans ce désir de Dieu de mettre en nous sa vie et sa joie, survient l’événement Jésus-Christ et son achèvement, qui est le don de l’Esprit Saint. Notre cœur est fait pour accueillir un tel don, car Dieu nous anime d’un mouvement intérieur, d’un désir qui est en nous l’écho de son propre Désir. L’Esprit Saint vient rendre possible en nous le rêve fou de Dieu pour nous qui est de le connaître d’une manière nouvelle, telle que le connaît Jésus-Christ. L’Esprit Saint fait de nous des intimes de la vie trinitaire. C’est la bienheureuse Élizabeth de la Trinité, du Carmel de Dijon, qui écrivait dans son journal : « C’est toute la trinité qui repose en nous, tout ce mystère qui sera notre vision dans le ciel. Que ce soit notre joie! »

Frères et soeurs, parce que nous mettons notre foi en Jésus-Christ, nous croyons et nous affirmons que Dieu n’est pas une invention, mais une découverte. Nous croyons que Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi-même. Nous croyons que Jésus-Christ est le chemin de cette rencontre, que le Père est celui qui nous appelle à la vie, et que cette vie habite en nous par le don de l’Esprit Saint.

Chaque dimanche, quand nous nous rassemblons, nous ne célébrons pas une idée abstraite, mais la vivante réalité de notre Dieu, qui est Père, Fils et Esprit Saint. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicain (Ordre des prêcheurs)

 

Homélie pour la fête de la Pentecôte

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 14,15-16.23b-26.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements.
Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous.
Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure.
Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé.
Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ;
mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »

COMMENTAIRE

Que serait la fête de Pâques sans la Pentecôte, sans le don de l’Esprit Saint ? Ce serait comme si les Apôtres, après la résurrection, étaient allés reconduire leur ami Jésus sur les berges de l’éternité, ce dernier les laissant seuls après quelques mots d’encouragement. Nous serions laissés à nous-mêmes. Mais il y a eu la Pentecôte, un événement capital dans l’histoire du salut et qui est inséparable de la fête de Pâques.

Avec la Pentecôte nous terminons la période liturgique que nous appelons le temps pascal. Cinquante jours pour accueillir la bonne nouvelle de Pâques. Cinquante jours pour tâcher de relire en Église, le chemin parcouru dans nos vies par cette lumière de feu jaillit du matin de la résurrection.

Au terme de ce temps pascal, l’Évangile ravive à notre mémoire la promesse faite par Jésus de nous donner l’Esprit Saint. Ce dernier est présenté comme un Défenseur, un Avocat, qui nous fera nous souvenir de tout ce que Jésus a enseigné, et qui fera entrer les disciples dans la Vérité, qui est de connaître le Père et son envoyé Jésus Christ. C’est là un aspect fondamental de la Pentecôte qui est de nous introduire dans cette connaissance intérieure du Christ, lui qui est désormais auprès du Père.

Mais il ne faudrait pas croire que ce don de l’Esprit Saint signifie une rupture entre Jésus et ses disciples, comme si ce dernier avait terminé sa tâche et qu’il pouvait tout bonnement rentrer dans l’oubli, car il y a dans ce don de l’Esprit Saint un don de Jésus lui-même, qui le rend encore plus proche de nous. Ne dit-il pas dans l’Évangile de ce jour : « Si quelqu’un m’aime, il restera fidèle à ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui ». C’est cette promesse de Jésus à ses disciples que vient accomplir la Pentecôte.

Quand Jésus parle du don de l’Esprit Saint, il le fait toujours en lien avec la vie intérieure des disciples. Il évoque une forme de connaissance nouvelle et plus profonde de qui est Dieu. L’Esprit de Vérité, dont parle Jésus, l’Esprit qui enseigne, et qui fait se souvenir le disciple des enseignements du Maître, cet Esprit poursuit en nous l’action du Christ enseignant, ou plus exactement, il permet au Christ ressuscité de poursuivre son enseignement en nous.

Avec la Pentecôte, le disciple devient une terre d’accueil à l’action et à la présence du Christ comme jamais auparavant, même plus que pour les Apôtres avant la résurrection. Il y a là une nouveauté sans précédent dans l’histoire spirituelle de l’humanité. De ce lieu historique et temporel où Dieu s’est révélé en Jésus-Christ il y a deux mille ans, jaillit une grâce surabondante pour les hommes et les femmes de tous les temps, de toutes races, langues, peuples et nations : le don de l’Esprit Saint qui étend au monde entier la mission de Jésus Christ !

Par ailleurs, le don de l’Esprit Saint ne pouvait être donné qu’après le départ de Jésus, une fois que son humanité serait allée au bout d’elle-même, entièrement offerte au Père, et entièrement reçu de Lui. C’est ce que vient attester la Résurrection de Jésus. Il est accueilli par le Père dans son offrande et c’est à partir de là que le Christ peut désormais habiter le cœur de ses disciples. Car sa mission ne s’achève pas avec son Ascension. Au contraire, le Christ désormais n’est plus confiné à un territoire géographique, à une époque, ou même aux limites d’un corps humain. Il peut désormais se donner à tous par le don de son Esprit, l’Esprit d’amour et de Vérité, qui nous rend capables d’aimer Dieu comme Jésus et avec lui.

Maintenant, comment cela peut-il se traduire concrètement pour notre communauté chrétienne ? Comment va-t-il se manifester pour nous ce souffle de la Pentecôte ? J’entendais ces jours-ci une personne affirmer que l’évangélisation était le but premier de l’Église. Comme le disait Jean-Paul II dans une encyclique : « Celui qui a vraiment rencontré le Christ ne peut le garder pour lui-même, il doit l’annoncer »[1]. Et il est vrai que le Christ envoi ses disciples annoncer la bonne nouvelle aux quatre coins du monde : « Allez de toutes les nations et faites des disciples ».

L’évangélisation est une composante fondamentale de l’Église, c’est bien connu. C’est pourquoi notre communauté chrétienne doit prendre le temps de réfléchir et de prier afin de discerner les exigences de l’évangélisation et les moyens de le faire pour notre temps et notre milieu.

Cela sans oublier qu’il y a une dimension de la vie de l’Église qui est encore plus fondamentale et qui précède l’évangélisation. La responsabilité première de l’Église, c’est-à-dire celle de tous les baptisés, c’est avant tout de vivre de l’évangile. Car on ne peut annoncer l’évangile qu’en étant soi-même bonne nouvelle, c’est-à-dire en devenant des hommes et des femmes marquées par leur foi en Jésus Christ, transformés par l’Esprit Saint, pétris par le feu de son amour. C’est là une interpellation que notre communauté chrétienne de Saint-Dominique doit aussi entendre en cette fête de la Pentecôte.

Si nous prenons au sérieux nos vies de baptisés, si nous en faisons le cœur de nos existences et de nos engagements, l’Esprit ne pourra que nous entraîner vers d’autres rivages porteurs ensemble de la bonne nouvelle du Christ. Voilà le défi exaltant qui nous est proposé en cette fête de la Pentecôte. C’est Teilhard de Chardin, jésuite, qui écrivait : « Je crois que l’Église est encore un enfant. Le Christ dont elle vit est démesurément plus grand qu’elle ne l’imagine. »

Frères et sœurs, nous ne sommes qu’au tout début des temps de l’Église, et tout comme pour les apôtres, il nous faut sans cesse accueillir sur nous le souffle du Ressuscité, qui nous rend capables de le reconnaître comme Seigneur et Fils de Dieu, qui met dans notre bouche la parole de vérité et de réconciliation, et qui nous rend capables de professer notre foi.

C’est l’Esprit Saint qui met en nous des langues de feu capables d’annoncer avec force et courage la Bonne Nouvelle de Jésus, et surtout qui nous rend capables d’en vivre en Église et dans notre monde. Voilà l’extraordinaire mystère que nous célébrons en cette fête de la Pentecôte.

Yves Bériault, o.p. Dominicain (Ordre des prêcheurs)

[1] Jean-Paul II, Novo Millenio Ineunte, 40, 6 janvier 2001.

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Illustration : Françoise Burtz, Ascension Pentecôte.

Homélie pour la fête de l’Ascension

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« Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? »

Actes 1, 6-11

Ainsi réunis, les Apôtres l’interrogeaient : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? »
07 Jésus leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité.
08 Mais vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »
09 Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux.
10 Et comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que, devant eux, se tenaient deux hommes en vêtements blancs,
11 qui leur dirent : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. »
COMMENTAIRE

Comme j’ai trouvé touchante cette remarque que m’a faite une amie un jour, me disant que depuis qu’elle était petite, elle avait toujours trouvé que la fête de l’Ascension était une fête triste ! « Mais pourquoi ? », lui ai-je demandé ? « Parce que Jésus est parti », m’a-t-elle répondu. Jésus est parti ! Elle avait oublié ce que Jésus avait promis à ses disciples : « Et moi je suis avec vous jusqu’à la fin des temps ».

Il n’en reste pas moins que la fête de l’Ascension a quelque chose d’énigmatique, alors que Jésus semble se dérober aux yeux de ses disciples. Cette fête est parfois vécue comme le parent pauvre du cycle pascal, alors qu’elle est sans doute la fête qui exprime le mieux le sens de notre destinée humaine et la portée incroyable de la victoire du Christ pour nous. Car l’Ascension, avec le don de l’Esprit Saint, c’est l’achèvement du mystère de l’Incarnation, du pourquoi le Fils de Dieu est venu parmi nous.

D’ailleurs, Jésus a laissé des indices pour nous aider à comprendre l’extraordinaire mystère qui se joue sous nos yeux avec son Ascension. Rappelez-vous au matin de Pâques, Jésus ressuscité avait dit à Marie-Madeleine :« Je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va vers mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20, 17). Déjà, Jésus avait dit à ses Apôtres avant sa passion : « Je pars vous préparer une place ? Quand je serai allé vous la préparer, je reviendrai vous prendre avec moi ; et là où je suis, vous y serez aussi. » (Jn 14, 2-3).

Ce départ est donc d’une importance capitale dans la mission de Jésus. Il doit retourner vers le Père, afin d’accomplir l’inimaginable, le jamais vu auparavant : « Personne, dit Jésus, n’est jamais monté aux cieux sinon le Fils de l’Homme qui est descendu des cieux » (Jn 3, 13 ; cf. Ep 4, 8-10). Et devant les yeux de ses disciples, Jésus est « emporté au ciel ».

Tout cela, j’en conviens, n’est pas simple à comprendre. C’est pourquoi, pour entrebâiller la porte de ce mystère, il nous faut retourner loin loin dans le temps, en reprenant cette histoire première que nous raconte la Bible au sujet de nos origines et qui nous aide à comprendre pourquoi Dieu nous a envoyé son Fils. Il s’agit bien sûr d’un langage imagé, mais qui raconte une histoire vraie. Voici donc une petite catéchèse qui a l’ambition de résumer en quelques mots l’histoire du salut.

Il y avait une fois un jardin extraordinaire où vivaient nos premiers parents. Ils s’appelaient Adam et Ève. Ils vivaient dans une parfaite harmonie, ne formant qu’un seul coeur avec Dieu. Mais un jour, ils lui désobéir, ils voulurent devenir leur propre maître, et ils durent donc quitter ce jardin merveilleux où ils habitaient. La vie est alors devenue très difficile pour eux, ainsi que pour leurs descendants. Ils sont devenus mortels et le mal est entré dans le monde avec son cortège de guerres, de haine, de souffrances et de malheurs.

Dieu ne pouvait forcer ses enfants à l’aimer, mais il ne pouvait supporter non plus ce malheur dans lequel ils s’étaient eux-mêmes enfermés. C’est pourquoi il est venu à notre secours, afin de nous apprendre la vraie liberté, qui est de le connaître et de l’aimer. Mais l’apprentissage de l’amour est quelque chose qui prend beaucoup de temps. C’est pourquoi, comme un bon pédagogue, Dieu s’est choisi un peuple et il en a fait son messager. Il lui a enseigné comment vivre en enfant de Dieu en lui envoyant des prophètes, et il lui a fait cette promesse incroyable qu’un jour il viendrait lui-même sauver tous les humains et leur ouvrir à nouveau le chemin vers ce paradis perdu.

Cette promesse extraordinaire a commencé à se réaliser quand un ange fut envoyé à la jeune Marie de Nazareth, lui demandant si elle acceptait d’accueillir un enfant qui sauverait le monde. Marie a dit oui et Jésus est né. Le Fils de Dieu est venu parmi nous, nous offrant sa vie et l’eau vive de son amour.  En Jésus Christ, Dieu vient nous offrir la vie éternelle, qui est de vivre ensemble pour toujours dans le jardin de son amour. Mais il fallait que l’un d’entre nous nous ouvre le chemin qui mène vers ce jardin. C’est ce que Jésus est venu accomplir en donnant sa vie pour nous.

Cet acte d’amour est tellement grand, qu’il est plus fort que la haine, plus fort que la mort même, et c’est pourquoi au matin de Pâques la mort n’a pu retenir Jésus dans ses chaînes. Jésus ressuscite même avec son corps. Mais c’est un corps transformé, glorifié, parce qu’il appartient désormais au monde de Dieu. Et c’est avec ce corps que Jésus va monter au ciel vers son Père, où il va s’asseoir à sa droite, et où il va régner avec Lui. C’est la fête de l’Ascension, et ce mystère est très grand puisqu’il lève le voile sur cette vie qui nous attend nous aussi.

Tout comme nous sommes passés du ventre de notre mère à la vie sur la terre, un jour nous passerons du ventre de la terre à la vie en plénitude auprès de Dieu. Par son Ascension, Jésus vient achever la longue histoire de notre salut, qui est de nous ramener vers Dieu.

Par son Ascension, malgré son absence physique, Jésus se fait encore plus proche de nous. Non seulement nous envoie-t-il son Esprit afin de nous entraîner à sa suite, mais notre humanité, transfigurée, divinisée en lui, est appelée à vivre éternellement auprès de lui. Telle est notre destinée.

L’Ascension nous renvoie au mystère que nous affirmons dans notre Credo quand nous disons : « Je crois à la résurrection de la chair ». Car c’est avec ce corps, avec cette humanité qu’il a reçue de sa mère, que le Fils de Dieu retourne là d’où il était venu, et inaugure ainsi la destinée de tous les humains, notre destinée à chacun et chacune de nous, qui est de ressusciter un jour avec un corps glorifié, réalisant ainsi cette folle espérance du vieux Job qui disait dans son malheur : « Je sais, moi, que mon libérateur est vivant, et qu’à la fin il se dressera sur la poussière des morts ; avec mon corps, je me tiendrai debout, et de mes yeux de chair, je verrai Dieu. »

Voilà frères et sœurs, la bonne nouvelle que nous proclamons en ce dimanche de l’Ascension, bonne nouvelle qui trouvera son achèvement avec la fête de la Pentecôte. Amen.

Yves Bériault, o.p.

 

Le jour où Soljenitsyne a donné une leçon à Harvard sur le déclin de l’Occident

7396939-quarante-ans-apres-l-incroyable-histoire-de-l-archipel-du-goulag.jpgLe 8 juin 1978, à Harvard, Alexandre Soljenitsyne prononçait ce discours prophétique :

<<  Je suis très sincèrement heureux de me trouver ici parmi vous, à l’occasion du 327e anniversaire de la fondation de cette université si ancienne et si illustre. La devise de Harvard est  VERITAS. La vérité est rarement douce à entendre ; elle est presque toujours amère. Mon discours d’aujourd’hui contient une part de vérité ; je vous l’apporte en ami, non en adversaire.

Il y a trois ans, aux Etats-Unis, j’ai été amené à dire des choses que l’on a rejeté, qui ont paru inacceptables. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui acquiescent à mes propos d’alors…

La chute des « élites »

Le déclin du courage est peut-être le trait le plus saillant de l’Ouest aujourd’hui pour un observateur extérieur. Le monde occidental a perdu son courage civique, à la fois dans son ensemble et singulièrement, dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque pays, et bien sûr, aux Nations Unies. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d’où l’impression que le courage a déserté la société toute entière. Bien sûr, il y a encore beaucoup de courage individuel mais ce ne sont pas ces gens là qui donnent sa direction à la vie de la société. Les fonctionnaires politiques et intellectuels manifestent ce déclin, cette faiblesse, cette irrésolution dans leurs actes, leurs discours et plus encore, dans les considérations théoriques qu’ils fournissent complaisamment pour prouver que cette manière d’agir, qui fonde la politique d’un Etat sur la lâcheté et la servilité, est pragmatique, rationnelle et justifiée, à quelque hauteur intellectuelle et même morale qu’on se place. Ce déclin du courage, qui semble aller ici ou là jusqu’à la perte de toute trace de virilité, se trouve souligné avec une ironie toute particulière dans les cas où les mêmes fonctionnaires sont pris d’un accès subit de vaillance et d’intransigeance, à l’égard de gouvernements sans force, de pays faibles que personne ne soutient ou de courants condamnés par tous et manifestement incapables de rendre un seul coup. Alors que leurs langues sèchent et que leurs mains se paralysent face aux gouvernements puissants et aux forces menaçantes, face aux agresseurs et à l’Internationale de la terreur. Faut-il rappeler que le déclin du courage a toujours été considéré comme le signe avant coureur de la fin ?

Quand les Etats occidentaux modernes se sont formés, fut posé comme principe que les gouvernements avaient pour vocation de servir l’homme, et que la vie de l’homme était orientée vers la liberté et la recherche du bonheur (en témoigne la déclaration américaine d’Indépendance). Aujourd’hui, enfin, les décennies passées de progrès social et technique ont permis la réalisation de ces aspirations : un Etat assurant le bien-être général. Chaque citoyen s’est vu accorder la liberté tant désirée, et des biens matériels en quantité et en qualité propres à lui procurer, en théorie, un bonheur complet, mais un bonheur au sens appauvri du mot, tel qu’il a cours depuis ces mêmes décennies.

Une société dépressive

Au cours de cette évolution, cependant, un détail psychologique a été négligé : le désir permanent de posséder toujours plus et d’avoir une vie meilleure, et la lutte en ce sens, ont imprimé sur de nombreux visages à l’Ouest les marques de l’inquiétude et même de la dépression, bien qu’il soit courant de cacher soigneusement de tels sentiments. Cette compétition active et intense finit par dominer toute pensée humaine et n’ouvre pas le moins du monde la voie à la liberté du développement spirituel.

L’indépendance de l’individu à l’égard de nombreuses formes de pression étatique a été garantie ; la majorité des gens ont bénéficié du bien-être, à un niveau que leurs pères et leurs grands-pères n’auraient même pas imaginé ; il est devenu possible d’élever les jeunes gens selon ces idéaux, de les préparer et de les appeler à l’épanouissement physique, au bonheur, au loisir, à la possession de biens matériels, l’argent, les loisirs, vers une liberté quasi illimitée dans le choix des plaisirs. Pourquoi devrions-nous renoncer à tout cela ? Au nom de quoi devrait-on risquer sa précieuse existence pour défendre le bien commun, et tout spécialement dans le cas douteux où la sécurité de la nation aurait à être défendue dans un pays lointain ?

Même la biologie nous enseigne qu’un haut degré de confort n’est pas bon pour l’organisme. Aujourd’hui, le confort de la vie de la société occidentale commence à ôter son masque pernicieux.

La société occidentale s’est choisie l’organisation la plus appropriée à ses fins, une organisation que j’appellerais légaliste. Les limites des droits de l’homme et de ce qui est bon sont fixées par un système de lois ; ces limites sont très lâches. Les hommes à l’Ouest ont acquis une habileté considérable pour utiliser, interpréter et manipuler la loi, bien que paradoxalement les lois tendent à devenir bien trop compliquées à comprendre pour une personne moyenne sans l’aide d’un expert. Tout conflit est résolu par le recours à la lettre de la loi, qui est considérée comme le fin mot de tout. Si quelqu’un se place du point de vue légal, plus rien ne peut lui être opposé ; nul ne lui rappellera que cela pourrait n’en être pas moins illégitime. Impensable de parler de contrainte ou de renonciation à ces droits, ni de demander de sacrifice ou de geste désintéressé : cela paraîtrait absurde. On n’entend pour ainsi dire jamais parler de retenue volontaire : chacun lutte pour étendre ses droits jusqu’aux extrêmes limites des cadres légaux.

 » Médiocrité spirituelle « 

J’ai vécu toute ma vie sous un régime communiste, et je peux vous dire qu’une société sans référent légal objectif est particulièrement terrible. Mais une société basée sur la lettre de la loi, et n’allant pas plus loin, échoue à déployer à son avantage le large champ des possibilités humaines. La lettre de la loi est trop froide et formelle pour avoir une influence bénéfique sur la société. Quand la vie est tout entière tissée de relations légalistes, il s’en dégage une atmosphère de médiocrité spirituelle qui paralyse les élans les plus nobles de l’homme.

Et il sera tout simplement impossible de relever les défis de notre siècle menaçant armés des seules armes d’une structure sociale légaliste.

Aujourd’hui la société occidentale nous révèle qu’il règne une inégalité entre la liberté d’accomplir de bonnes actions et la liberté d’en accomplir de mauvaises. Un homme d’Etat qui veut accomplir quelque chose d’éminemment constructif pour son pays doit agir avec beaucoup de précautions, avec timidité pourrait-on dire. Des milliers de critiques hâtives et irresponsables le heurtent de plein fouet à chaque instant. Il se trouve constamment exposé aux traits du Parlement, de la presse. Il doit justifier pas à pas ses décisions, comme étant bien fondées et absolument sans défauts. Et un homme exceptionnel, de grande valeur, qui aurait en tête des projets inhabituels et inattendus, n’a aucune chance de s’imposer : d’emblée on lui tendra mille pièges. De ce fait, la médiocrité triomphe sous le masque des limitations démocratiques.

Il est aisé en tout lieu de saper le pouvoir administratif, et il a en fait été considérablement amoindri dans tous les pays occidentaux. La défense des droits individuels a pris de telles proportions que la société en tant que telle est désormais sans défense contre les initiatives de quelques-uns. Il est temps, à l’Ouest, de défendre non pas temps les droits de l’homme que ses devoirs.

D’un autre côté, une liberté destructrice et irresponsable s’est vue accorder un espace sans limite. Il s’avère que la société n’a plus que des défenses infimes à opposer à l’abîme de la décadence humaine, par exemple en ce qui concerne le mauvais usage de la liberté en matière de violence morale faites aux enfants, par des films tout pleins de pornographie, de crime, d’horreur. On considère que tout cela fait partie de la liberté, et peut être contrebalancé, en théorie, par le droit qu’ont ces mêmes enfants de ne pas regarder er de refuser ces spectacles. L’organisation légaliste de la vie a prouvé ainsi son incapacité à se défendre contre la corrosion du mal…

L’évolution s’est faite progressivement, mais il semble qu’elle ait eu pour point de départ la bienveillante conception humaniste selon laquelle l’homme, maître du monde, ne porte en lui aucun germe de mal, et tout ce que notre existence offre de vicié est simplement le fruit de systèmes sociaux erronés qu’il importe d’amender. Et pourtant, il est bien étrange de voir que le crime n’a pas disparu à l’Ouest, alors même que les meilleurs conditions de vie sociale semblent avoir été atteintes. Le crime est même bien plus présent que dans la société soviétique, misérable et sans loi…

Les médias fabriquent un   » esprit du temps « 

La presse, aussi, bien sûr, jouit de la plus grande liberté. Mais pour quel usage ? (…) Quelle responsabilité s’exerce sur le journaliste, ou sur un journal, à l’encontre de son lectorat, ou de l’histoire ? S’ils ont trompé l’opinion publique en divulguant des informations erronées, ou de fausses conclusions, si même ils ont contribué à ce que des fautes soient commises au plus haut degré de l’Etat, avons-nous le souvenir d’un seul cas, où le dit journaliste ou le dit journal ait exprimé quelque regret ? Non, bien sûr, cela porterait préjudice aux ventes. De telles erreurs peut bien découler le pire pour une nation, le journaliste s’en tirera toujours. Etant donné que l’on a besoin d’une information crédible et immédiate, il devient obligatoire d’avoir recours aux conjectures, aux rumeurs, aux suppositions pour remplir les trous, et rien de tout cela ne sera jamais réfuté ; ces mensonges s’installent dans la mémoire du lecteur. Combien de jugements hâtifs, irréfléchis, superficiels et trompeurs sont ainsi émis quotidiennement, jetant le trouble chez le lecteur, et le laissant ensuite à lui-même ? La presse peut jouer le rôle d’opinion publique, ou la tromper. De la sorte, on verra des terroristes peints sous les traits de héros, des secrets d’Etat touchant à la sécurité du pays divulgués sur la place publique, ou encore des intrusions sans vergogne dans l’intimité de personnes connues, en vertu du slogan : « tout le monde a le droit de tout savoir ». Mais c’est un slogan faux, fruit d’une époque fausse ; d’une bien plus grande valeur est ce droit confisqué, le droit des hommes de ne pas savoir, de ne pas voir leur âme divine étouffée sous les ragots, les stupidités, les paroles vaines. Une personne qui mène une vie pleine de travail et de sens n’a absolument pas besoin de ce flot pesant et incessant d’information. (…) Autre chose ne manquera pas de surprendre un observateur venu de l’Est totalitaire, avec sa presse rigoureusement univoque : on découvre un courant général d’idées privilégiées au sein de la presse occidentale dans son ensemble, une sorte d’esprit du temps, fait de critères de jugement reconnus par tous, d’intérêts communs, la somme de tout cela donnant le sentiment non d’une compétition mais d’une uniformité. Il existe peut-être une liberté sans limite pour la presse, mais certainement pas pour le lecteur : les journaux ne font que transmettre avec énergie et emphase toutes ces opinions qui ne vont pas trop ouvertement contredire ce courant dominant.

Sans qu’il y ait besoin de censure, les courants de pensée, d’idées à la mode sont séparés avec soin de ceux qui ne le sont pas, et ces derniers, sans être à proprement parler interdits, n’ont que peu de chances de percer au milieu des autres ouvrages et périodiques, ou d’être relayés dans le supérieur. Vos étudiants sont libres au sens légal du terme, mais ils sont prisonniers des idoles portées aux nues par l’engouement à la mode. Sans qu’il y ait, comme à l’Est, de violence ouverte, cette sélection opérée par la mode, ce besoin de tout conformer à des modèles standards, empêchent les penseurs les plus originaux d’apporter leur contribution à la vie publique et provoquent l’apparition d’un dangereux esprit grégaire qui fait obstacle à un développement digne de ce nom. Aux Etats-Unis, il m’est arrivé de recevoir des lettres de personnes éminemment intelligentes … peut-être un professeur d’un petit collège perdu, qui aurait pu beaucoup pour le renouveau et le salut de son pays, mais le pays ne pouvait l’entendre, car les média n’allaient pas lui donner la parole. Voilà qui donne naissance à de solides préjugés de masse, à un aveuglement qui à notre époque est particulièrement dangereux. (…)

L’erreur matérialiste de la pensée moderne

Il est universellement admis que l’Ouest montre la voie au monde entier vers le développement économique réussi, même si dans les dernières années il a pu être sérieusement entamé par une inflation chaotique. Et pourtant, beaucoup d’hommes à l’Ouest ne sont pas satisfaits de la société dans laquelle ils vivent. Ils la méprisent, ou l’accusent de plus être au niveau de maturité requis par l’humanité. Et beaucoup sont amenés à glisser vers le socialisme, ce qui est une tentation fausse et dangereuse. J’espère que personne ici présent ne me suspectera de vouloir exprimer une critique du système occidental dans l’idée de suggérer le socialisme comme alternative. Non, pour avoir connu un pays où le socialisme a été mis en oeuvre, je ne prononcerai pas en faveur d’une telle alternative. (…) Mais si l’on me demandait si, en retour, je pourrais proposer l’Ouest, en son état actuel, comme modèle pour mon pays, il me faudrait en toute honnêteté répondre par la négative. Non, je ne prendrais pas votre société comme modèle pour la transformation de la mienne. On ne peut nier que les personnalités s’affaiblissent à l’Ouest, tandis qu’à l’Est elles ne cessent de devenir plus fermes et plus fortes. Bien sûr, une société ne peut rester dans des abîmes d’anarchie, comme c’est le cas dans mon pays. Mais il est tout aussi avilissant pour elle de rester dans un état affadi et sans âme de légalisme, comme c’est le cas de la vôtre. Après avoir souffert pendant des décennies de violence et d’oppression, l’âme humaine aspire à des choses plus élevées, plus brûlantes, plus pures que celles offertes aujourd’hui par les habitudes d’une société massifiée, forgées par l’invasion révoltante de publicités commerciales, par l’abrutissement télévisuel, et par une musique intolérable.

Tout cela est sensible pour de nombreux observateurs partout sur la planète. Le mode de vie occidental apparaît de moins en moins comme le modèle directeur. Il est des symptômes révélateurs par lesquels l’histoire lance des avertissements à une société menacée ou en péril. De tels avertissements sont, en l’occurrence, le déclin des arts, ou le manque de grands hommes d’Etat. Et il arrive parfois que les signes soient particulièrement concrets et explicites. Le centre de votre démocratie et de votre culture est-il privé de courant pendant quelques heures, et voilà que soudainement des foules de citoyens américains se livrent au pillage et au grabuge. C’est que le vernis doit être bien fin, et le système social bien instable et mal en point.

Mais le combat pour notre planète, physique et spirituel, un combat aux proportions cosmiques, n’est pas pour un futur lointain ; il a déjà commencé. Les forces du Mal ont commencé leur offensive décisive. Vous sentez déjà la pression qu’elles exercent, et pourtant, vos écrans et vos écrits sont pleins de sourires sur commande et de verres levés. Pourquoi toute cette joie ?

Comment l’Ouest a-t-il pu décliner, de son pas triomphal à sa débilité présente ? A-t-il connu dans son évolution des points de non-retour qui lui furent fatals, a-t-il perdu son chemin ? Il ne semble pas que cela soit le cas. L’Ouest a continué à avancer d’un pas ferme en adéquation avec ses intentions proclamées pour la société, main dans la main avec un progrès technologique étourdissant. Et tout soudain il s’est trouvé dans son état présent de faiblesse. Cela signifie que l’erreur doit être à la racine, à la fondation de la pensée moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident à l’époque moderne. Je parle de la vision du monde qui a prévalu en Occident, née à la Renaissance, et dont les développements politiques se sont manifestés à partir des Lumières. Elle est devenue la base da la doctrine sociale et politique et pourrait être appelée l’humanisme rationaliste, ou l’autonomie humaniste : l’autonomie proclamée et pratiquée de l’homme à l’encontre de toute force supérieure à lui. On peut parler aussi d’anthropocentrisme : l’homme est vu au centre de tout.

Historiquement, il est probable que l’inflexion qui s’est produite à la Renaissance était inévitable. Le Moyen Age en était venu naturellement à l’épuisement, en raison d’une répression intolérable de la nature charnelle de l’homme en faveur de sa nature spirituelle. Mais en s’écartant de l’esprit, l’homme s’empara de tout ce qui est matériel, avec excès et sans mesure. La pensée humaniste, qui s’est proclamée notre guide, n’admettait pas l’existence d’un mal intrinsèque en l’homme, et ne voyait pas de tâche plus noble que d’atteindre le bonheur sur terre. Voilà qui engagea la civilisation occidentale moderne naissante sur la pente dangereuse de l’adoration de l’homme et de ses besoins matériels. Tout ce qui se trouvait au-delà du bien-être physique et de l’accumulation de biens matériels, tous les autres besoins humains, caractéristiques d’une nature subtile et élevée, furent rejetés hors du champ d’intérêt de l’Etat et du système social, comme si la vie n’avait pas un sens plus élevé. De la sorte, des failles furent laissées ouvertes pour que s’y engouffre le mal, et son haleine putride souffle librement aujourd’hui. Plus de liberté en soi ne résout pas le moins du monde l’intégralité des problèmes humains, et même en ajoute un certain nombre de nouveaux.

L’Ouest, aussi matérialiste que l’Est

Et pourtant, dans les jeunes démocraties, comme la démocratie américaine naissante, tous les droits de l’homme individuels reposaient sur la croyance que l’homme est une créature de Dieu. C’est-à-dire que la liberté était accordée à l’individu de manière conditionnelle, soumise constamment à sa responsabilité religieuse. Tel fut l’héritage du siècle passé.

Toutes les limitations de cette sorte s’émoussèrent en Occident, une émancipation complète survint, malgré l’héritage moral de siècles chrétiens, avec leurs prodiges de miséricorde et de sacrifice. Les Etats devinrent sans cesses plus matérialistes. L’Occident a défendu avec succès, et même surabondamment, les droits de l’homme, mais l’homme a vu complètement s’étioler la conscience de sa responsabilité devant Dieu et la société. Durant ces dernières décennies, cet égoïsme juridique de la philosophie occidentale a été définitivement réalisé, et le monde se retrouve dans une cruelle crise spirituelle et dans une impasse politique. Et tous les succès techniques, y compris la conquête de l’espace, du Progrès tant célébré n’ont pas réussi à racheter la misère morale dans laquelle est tombé le XXe siècle, que personne n’aurait pu encore soupçonner au XIXe siècle.

L’humanisme dans ses développements devenant toujours plus matérialiste, il permit avec une incroyable efficacité à ses concepts d’être utilisés d’abord par le socialisme, puis par le communisme, de telle sorte que Karl Marx pût dire, en 1844, que « le communisme est un humanisme naturalisé ».  Il s’est avéré que ce jugement était loin d’être faux. On voit les mêmes pierres aux fondations d’un humanisme altéré et de tout type de socialisme : un matérialisme sans frein, une libération à l’égard de la religion et de la responsabilité religieuse, une concentration des esprits sur les structures sociales avec une approche prétendument scientifique. Ce n’est pas un hasard si toutes les promesses rhétoriques du communisme sont centrées sur l’Homme, avec un grand H, et son bonheur terrestre. A première vue, il s’agit d’un rapprochement honteux : comment, il y aurait des points communs entre la pensée de l’Ouest et de l’Est aujourd’hui ? Là est la logique du développement matérialiste…

Je ne pense pas au cas d’une catastrophe amenée par une guerre mondiale, et aux changements qui pourraient en résulter pour la société. Aussi longtemps que nous nous réveillerons chaque matin, sous un soleil paisible, notre vie sera inévitablement tissée de banalités quotidiennes. Mais il est une catastrophe qui pour beaucoup est déjà présente pour nous. Je veux parler du désastre d’une conscience humaniste parfaitement autonome et irréligieuse.

Elle a fait de l’homme la mesure de toutes choses sur terre, l’homme imparfait, qui n’est jamais dénué d’orgueil, d’égoïsme, d’envie, de vanité, et tant d’autres défauts. Nous payons aujourd’hui les erreurs qui n’étaient pas apparues comme telles au début de notre voyage. Sur la route qui nous a amenés de la Renaissance à nos jours, notre expérience s’est enrichie, mais nous avons perdu l’idée d’une entité supérieure qui autrefois réfrénait nos passions et notre irresponsabilité.

Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. A l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest la foire du Commerce : ce qui est effrayant, ce n’est même pas le fait du monde éclaté, c’est que les principaux morceaux en soient atteints d’une maladie analogue. Si l’homme, comme le déclare l’humanisme, n’était né que pour le bonheur, il ne serait pas né non plus pour la mort. Mais corporellement voué à la mort, sa tâche sur cette terre n’en devient que plus spirituelle : non pas un gorgement de quotidienneté, non pas la recherche des meilleurs moyens d’acquisition, puis de joyeuse dépense des biens matériels, mais l’accomplissement d’un dur et permanent devoir, en sorte que tout le chemin de notre vie devienne l’expérience d’une élévation avant tout spirituelle : quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n’y étions entrés.

 » Revoir à la hausse l’échelle de nos valeurs humaines « 

Il est impératif que nous revoyions à la hausse l’échelle de nos valeurs humaines. Sa pauvreté actuelle est effarante. Il n’est pas possible que l’aune qui sert à mesurer de l’efficacité d’un président se limite à la question de combien d’argent l’on peut gagner, ou de la pertinence de la construction d’un gazoduc. Ce n’est que par un mouvement volontaire de modération de nos passions, sereine etacceptée par nous, que l’humanité peut s’élever au-dessus du courant de matérialisme qui emprisonne le monde.

Quand bien même nous serait épargné d’être détruits par la guerre,notre vie doit changer si elle ne veut pas périr par sa propre faute. Nous ne pouvons nous dispenser de rappeler ce qu’est fondamentalement la vie, la société. Est-ce vrai que l’homme est au-dessus de tout ? N’y a-t-il aucun esprit supérieur au-dessus de lui ?Les activités humaines et sociales peuvent-elles légitimement être réglées par la seule expansion matérielle ? A-t-on le droit de promouvoir cette expansion au détriment de l’intégrité de notre vie spirituelle ?

Si le monde ne touche pas à sa fin, il a atteint une étape décisive dans son histoire, semblable en importance au tournant qui a conduit du Moyen-âge à la Renaissance. Cela va requérir de nous un embrasement spirituel. Il nous faudra nous hisser à une nouvelle hauteur de vue, à une nouvelle conception de la vie, où notre nature physique ne sera pas maudite, comme elle a pu l’être au Moyen-âge, mais, ce qui est bien plus important, où notre être spirituel ne sera pas non plus piétiné, comme il le fut à l’ère moderne. Notre ascension nous mène à une nouvelle étape anthropologique. Nous n’avons pas d’autre choix que de monter : toujours plus haut. >>

Alexandre Soljenitsyne, Harvard, 8 juin 1978

Homélie pour le 5e dimanche de Pâques (C)

aimez-vous-comme

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 13,31-33a.34-35.
Au cours du dernier repas que Jésus prenait avec ses disciples, quand Judas fut sorti du cénacle, Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui.
Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt.
Petits enfants, c’est pour peu de temps encore que je suis avec vous. Vous me chercherez, et, comme je l’ai dit aux Juifs : “Là où je vais, vous ne pouvez pas aller”, je vous le dis maintenant à vous aussi. »
Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres.
À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. »

COMMENTAIRE

« Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. » Mais quelle est cette nouveauté que Jésus annonce à ses disciples ? Car de prime abord, il n’y a rien de nouveau ici qui n’était déjà connu au temps de Jésus. Et pourtant Jésus annonce quelque chose d’inédit, du jamais vu.

Cette nouveauté vient de ce que Jésus ajoute au précepte de l’Ancien Testament : « Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. » C’est ce mot comme qui fait toute la nouveauté et qui met en évidence une des lignes de force fondamentales du christianisme, soit la centralité de la personne de Jésus en regard de la Loi. Son agir devient la norme de nos actions, de nos pensées, et de nos paroles. Et ceci, non pas par simple imitation d’un homme idéalisé ou d’un maître à penser. Mais parce qu’en Jésus, c’est Dieu qui se fait connaître de nous et qui vient marcher avec nous, qui nous apprend à devenir pleinement humains.

Un de mes professeurs dominicains disait un jour : « l’Homme ne pâtit pas pour Dieu, il n’a pas à se sacrifier pour Lui, au contraire, c’est Dieu qui se sacrifie pour l’Homme, l’Homme qui est la passion de Dieu. » Et ce don que Dieu fait de lui-même en son Fils, à ce pouvoir de transformer nos vies ainsi que notre regard sur nous-mêmes et sur le monde. L’expérience de foi à laquelle nous invite Jésus nous donne de redécouvrir non seulement le sens de nos existences, mais nous donne aussi de nous savoir aimés et voulus ici-bas.

Par ailleurs, l’expérience que nous faisons de la miséricorde du Christ à notre égard, lui qui nous accueille tels que nous sommes, sans jamais condamner, allant jusqu’à donner sa vie pour nous, cette miséricorde convertit aussi notre résistance à la misère humaine autour de nous et nous entraîne à aimer comme Lui. Touchés en plein cœur par son amour, cet amour nous ouvre au prochain et c’est ainsi que pour nous chrétiens et chrétiennes, il devient impossible de dissocier notre foi au Christ du service des autres et du don de nous-mêmes.

« Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, dit Jésus, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. »

Il faut se rappeler que Jésus donne cet enseignement à ses disciples alors qu’il vient tout juste de leur laver les pieds, la veille de sa passion, alors qu’il leur dit : « c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

C’est saint Thomas d’Aquin qui disait de la grâce, en particulier celle que Dieu nous donne à travers les sacrements, qu’elle était une grâce fraternelle. Un surcroît de vie en nous qui est fait non seulement pour aimer Dieu, mais pour aimer le prochain ! C’est pourquoi l’histoire de l’Église porte cette marque indélébile de millions et de millions de témoins, célèbres ou anonymes, qui jusqu’à ce jour ont été portés par cet élan de charité qui a sa source dans le Christ ressuscité.

Comme le disait la jeune juive Etty Hillesum, assassinée à Auschwitz : « Nous sommes appelés à aider Dieu à naître dans les cœurs martyrisés des autres[1] », nous faisant proches de ceux qui souffrent ou qui se sentent abandonnés. Quelle mission, et quelle responsabilité que la nôtre !

Parfois la tâche peut paraître surhumaine, nos efforts dérisoires, en comparaison des besoins criants de tant d’enfants, de femmes et d’hommes sur cette terre. Mais nous sommes appelés à vivre de l’espérance même du Christ, qui lui le premier a espéré en nous, en nous engageant résolument dans le combat de Dieu, même quand l’issue semble désespérée, vouée à l’échec même. N’est-ce pas là tout le sens de la croix de Jésus, lui le grand vainqueur de la mort.

Vous avez sans doute vu ces images la semaine dernière lors de la visite du pape François et du Patriarche Bartholomée sur l’île de Lesbos, en Grèce. Un voyage qu’un éditorialiste français[2] a qualifié « d’un acte fort face à la résignation coupable du monde ». Lors de ce voyage l’on a sans doute vu pour la première fois des images de réfugiés jubilants et souriants, des chrétiens et des musulmans unanimes dans leur accueil de ces messagers de la paix, alors que plusieurs tenaient des pancartes sur lesquelles était écrit : « François, sauve-nous ». Un cri de désespoir lancé au monde entier.

Interrogé sur la valeur de ce voyage éclair, et surtout sur le fait d’avoir ramené avec lui, dans son avion, trois familles de réfugiés syriens, musulmans de surcroit, François a répondu par une citation de Mère Teresa de Calcutta, donnée à ses sœurs en réponse à ceux qui remettaient en question leur engagement auprès des pauvres en leur disant : « Tant d’efforts, tant de travail, seulement pour aider les gens à mourir ? À quoi bon ? » Mère Teresa avait répondu : « Bien sûr, c’est une goutte d’eau dans la mer. Mais après cette goutte, la mer ne sera plus jamais la même ».

Commentant sa démarche sur l’île de Lesbos, le pape a poursuivi en disant : « il s’agit certes d’un petit geste, mais ce sont de tels gestes que tous doivent faire pour tendre la main à ces personnes », a encore soutenu le pape François. Il y a là une exigence évangélique incontournable pour nous chrétiens et chrétiennes, et qui est partagée par toutes les personnes de bonne volonté. Ce journaliste du journal l’Observateur terminait son éditorial avec les mots suivants :

Chaque jour, des migrants continuent de mourir à nos portes ou de disparaître dans la Méditerranée. Lorsque nos enfants et nos petits-enfants se pencheront plus tard sur ce drame, ils découvriront que tout le monde savait. Et ne manqueront pas de nous poser la question : « Qu’avez-vous fait ? »

« Mes petits enfants, nous dit Jésus, je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. » Sur la route de l’éternité, nous dit Jésus, je ne puis abandonner mon prochain, fût-il mon ennemi, car il est un autre moi-même. Dieu me le donne comme frère, comme sœur, car nous sommes tous de la même famille, tous voulus et aimés par le Père.

« Prends pitié de nous Seigneur, et aide-nous à aimer comme toi. Voilà la grâce que nous te demandons au moment de célébrer notre eucharistie. »

Yves Bériault, o.p.

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[1] Journal, 12 juillet 1942.

[2] Journal l’Observateur. Éditorial de Matthieu Croissandeau. Semaine du 17 avril 2016.

 

Homélie pour le 4e dimanche de Pâques (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 10,27-30.
En ce temps-là, Jésus déclara : « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent.
Je leur donne la vie éternelle : jamais elles ne périront, et personne ne les arrachera de ma main.
Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut les arracher de la main du Père.
Le Père et moi, nous sommes UN. »

COMMENTAIRE

« Je suis, le bon Pasteur, dit le Seigneur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent. »

En écoutant ces paroles du Christ, je ne puis m’empêcher de penser à tous ceux et celles qui n’ont pas la foi. Il me vient en mémoire ces images inoubliables d’enfants vues dans un reportage où l’on nous présentait des orphelinats dans un pays de l’Europe de l’Est.

Ce qui était le plus frappant dans ce reportage, c’était de voir la réaction des enfants, qui étaient parfois là depuis plusieurs années, et que personne n’avait voulu adopter. Ils s’agrippaient au moindre visiteur, dans l’espoir d’être choisis, d’être aimés eux aussi, de pouvoir enfin appeler quelqu’un papa, maman. Des orphelins de la vie quoi, n’ayant jamais connu leurs parents et portant en eux-mêmes ce rêve fou d’être un jour reconnus et adoptés.

Ils me font penser à beaucoup de nos contemporains qui n’ont pas la foi et qui ne savent ni d’où ils viennent ni où ils vont sur cette terre. Néanmoins, ils veulent vivre et être aimés, s’accrochant aux simples joies quotidiennes, cueillant les fruits de la vie sans se poser trop de questions. Et même s’ils n’ont pas la foi, on trouve chez eux générosité, gratuité et compassion. La paix et la justice leur tiennent à cœur eux aussi ; ils aiment leurs enfants, et ils leur arrivent même de donner leur vie pour en sauver d’autres.

Voyez-vous, Dieu n’est pas chiche. À tous ses enfants, il donne la capacité d’aimer, espérant qu’un jour ils puissent remonter jusqu’à la source de cet amour. C’est que Dieu espère en nous. Et de la même manière que son amour éclate dans toute sa création, il offre aussi, avec une grande libéralité, ses dons à tous ses enfants.

Ces personnes qui se disent sans foi me font penser à des orphelins perdus au beau milieu d’un drame cosmique, dont ils ne connaissent ni les tenants ni les aboutissants, alors que la Parole de Dieu en ce dimanche vient nous rappeler que nul n’est orphelin sur cette terre, puisque Dieu nous a créés, qu’il est notre Père et qu’il nous tient précieusement dans sa main.

Toutefois, il faut bien le reconnaître, bien des personnes aimeraient croire en Dieu, mais s’en disent incapables. Et c’est là un mystère troublant, car la foi est un don que Dieu ne saurait refuser à personne, il me semble. Tout ce que l’on peut dire, c’est que s’ouvrir à Dieu demande certainement beaucoup d’humilité et d’abandon. Il faut savoir demander, supplier, et s’en remettre à Dieu, même quand il fait nuit, même quand on ne voit plus rien. Car, comme le disait un vieux sage : « Si tu ne sais pas espérer, tu ne pourras jamais accueillir l’inespéré. »

Jésus vient nous rappeler aujourd’hui combien nous avons du prix à ses yeux. Il affirme sans ambages que nous sommes son bien le plus précieux et que rien ne saurait nous arracher à son amour, car lui et le Père ne font qu’Un.

Cette affirmation de son identité se veut une réponse à la question de ses opposants qui lui demandent, en faisant cercle autour de lui : « Jusqu’à quand vas-tu nous tenir en suspens ? Si tu es le Christ, dis-le-nous ouvertement. » Et c’est l’occasion pour Jésus d’affirmer sans équivoque qu’elle est sa mission et surtout qui il est. C’est ainsi qu’il reprend pour lui-même l’image biblique du bon Pasteur, qui a toujours été un attribut de Dieu dans l’Ancien Testament. Et pour qu’il n’y ait aucune équivoque quant à sa divinité, il ose même affirmer : « Le Père et moi nous sommes Un. »

Le court passage évangélique de ce dimanche est d’une densité incroyable. En quelques lignes, c’est tout l’être de Jésus qui se déploie. Il est le bon Berger, Dieu lui-même, qui porte ses agneaux sur son cœur, et qui les mène au repos sur les verts pâturages de la vie éternelle, là où Dieu essuiera toute larme de leurs yeux.

Quand une personne accueille cette bonne nouvelle, quand son cœur s’ouvre à Dieu, une transformation intérieure profonde s’opère en elle. Son regard sur la vie ne peut plus être le même. L’orphelin trouve enfin réponse à son attente. Il se sait désormais aimé et voulu par Dieu, et sa vie en est transfigurée.

Je pense à cette femme qui m’écrivait un jour : « Je n’ai pas de religion précise, mais depuis quelque temps, je sens un vide et je me surprends souvent à prier. Je me demande comment font les gens pour ressentir la présence de Dieu. J’y aspire, mais je ne dois pas être à la hauteur, car je me sens illégitime d’attendre quelque chose de Dieu, alors que j’ai vécu loin de Lui depuis si longtemps. Je sais juste dire merci pour tout, mais c’est quoi prier ? »

Jésus lui répondrait sans doute : « Tu n’es pas loin du Royaume. » Et l’analogie où il compare ses disciples à des brebis suivant leur berger peut certainement apporter une réponse à cette femme qui se juge indigne de Dieu, alors que ce dernier la cherche depuis toujours.

Un jour, des pèlerins qui visitaient la Palestine rencontrèrent deux bergers. Ils étaient assis bien tranquilles, causant ensemble, partageant le thé, tandis que leurs brebis broutaient à quelques pas de là. L’un des pèlerins leur fit la remarque suivante : « Je vois que vos deux troupeaux n’en forment plus qu’un. Comment faites-vous pour distinguer les brebis les unes des autres ? » Les deux bergers se levèrent et se séparèrent d’une centaine de mètres et commencèrent à appeler leurs brebis. Les pèlerins restèrent bouche bée alors que tout naturellement, telle une chorégraphie préparée longtemps d’avance, le troupeau se sépara en deux, chacun des bergers retrouvant ses brebis sans plus d’effort. « Voyez-vous, dis l’un berger au pèlerin, nos brebis nous reconnaissent à notre voix. »

Jésus était familier avec cette réalité des bergers et leurs brebis. Il en a fait le cœur de sa prédication afin de nous dire combien grand est son amour pour nous, nous assurant que si nous savions prêter l’oreille au silence intérieur de nos vies, nous pourrions sûrement y reconnaître sa voix. Voilà la promesse qu’il fait à cette femme ainsi qu’à nous-mêmes, lui le bon Berger qui nous conduit vers les sources d’eaux vives, là où nul ne pourra nous arracher à sa main, et où Dieu essuiera toute larme de nos yeux.

Frères et sœurs, rendons grâce en cette eucharistie pour ce don précieux de la foi, et faisons nôtre cette prière d’abandon que récite le prêtre à voix basse juste avant la communion : « Et fais Seigneur que jamais je ne sois séparé de toi. »

Yves Bériault, o.p.

 

Homélie pour le 3e dimanche de Pâques (C)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 21,1-19.
En ce temps-là, Jésus se manifesta encore aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade, et voici comment.
Il y avait là, ensemble, Simon-Pierre, avec Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), Nathanaël, de Cana de Galilée, les fils de Zébédée, et deux autres de ses disciples.
Simon-Pierre leur dit : « Je m’en vais à la pêche. » Ils lui répondent : « Nous aussi, nous allons avec toi. » Ils partirent et montèrent dans la barque ; or, cette nuit-là, ils ne prirent rien.
Au lever du jour, Jésus se tenait sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c’était lui.
Jésus leur dit : « Les enfants, auriez-vous quelque chose à manger ? » Ils lui répondirent : « Non. »
Il leur dit : « Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez. » Ils jetèrent donc le filet, et cette fois ils n’arrivaient pas à le tirer, tellement il y avait de poissons.
Alors, le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : « C’est le Seigneur ! » Quand Simon-Pierre entendit que c’était le Seigneur, il passa un vêtement, car il n’avait rien sur lui, et il se jeta à l’eau.
Les autres disciples arrivèrent en barque, traînant le filet plein de poissons ; la terre n’était qu’à une centaine de mètres.
Une fois descendus à terre, ils aperçoivent, disposé là, un feu de braise avec du poisson posé dessus, et du pain.
Jésus leur dit : « Apportez donc de ces poissons que vous venez de prendre. »
Simon-Pierre remonta et tira jusqu’à terre le filet plein de gros poissons : il y en avait cent cinquante-trois. Et, malgré cette quantité, le filet ne s’était pas déchiré.
Jésus leur dit alors : « Venez manger. » Aucun des disciples n’osait lui demander : « Qui es-tu ? » Ils savaient que c’était le Seigneur.
Jésus s’approche ; il prend le pain et le leur donne ; et de même pour le poisson.
C’était la troisième fois que Jésus ressuscité d’entre les morts se manifestait à ses disciples.
Quand ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment, plus que ceux-ci ? » Il lui répond : « Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le berger de mes agneaux. »
Il lui dit une deuxième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment ? » Il lui répond : « Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le pasteur de mes brebis. »
Il lui dit, pour la troisième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pierre fut peiné parce que, la troisième fois, Jésus lui demandait : « M’aimes-tu ? » Il lui répond : « Seigneur, toi, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le berger de mes brebis.
Amen, amen, je te le dis : quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais ; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller. »
Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort Pierre rendrait gloire à Dieu. Sur ces mots, il lui dit : « Suis-moi. »

COMMENTAIRE

Chaque croyant a un rapport bien singulier avec l’Évangile, une manière propre et originale d’entendre et de réentendre ces récits qui mettent en scène Jésus avec ses disciples, avec les foules bigarrées, avec les opposants comme les curieux, avec les pécheurs comme les justes. Prenons l’évangile de ce jour. Il ne s’agit pas simplement d’une vieille histoire de pêche sur les bords du lac de Tibériade. C’est une rencontre qui se poursuit encore aujourd’hui sur les berges de nos vies entre nous et le Christ ressuscité.

Ces retrouvailles du Ressuscité avec les disciples à la fin de l’évangile de Jean, même s’il s’agit de la troisième apparition de Jésus, donnent l’impression d’une première expérience d’apparition tellement le contexte nous parle d’un quotidien des plus banal, comme s’il ne s’était encore rien passé dans la vie de ces amis de Jésus après sa mort. Alors que c’est à Jérusalem que les évangélistes nous parlent des premières apparitions de Jésus, nous sommes ici au bord du lac de Tibériade, à près de cinquante kilomètres de la ville sainte. C’est la fin de la journée et les disciples semblent désœuvrés. Soudain, Simon-Pierre annonce tout bonnement qu’il s’en va à la pêche et les autres lui emboitent le pas. Quant au disciple bien-aimé, le troisième personnage en importance dans ce récit, après Pierre et Jésus, je dirais qu’il joue le rôle d’un personnage de soutien qui, d’une certaine manière, dirige l’action du récit.

Ainsi, il est le premier à voir le Seigneur sur la rive. « C’est le Seigneur », s’écrit-il, et voilà que Pierre se jette à l’eau. C’est lui qui attire l’attention de Pierre et met ainsi en branle tout le processus de cette rencontre entre Pierre et son Seigneur. Plusieurs commentateurs voient dans le disciple bien-aimé le modèle du croyant, qui vit une véritable intimité avec le Christ, qui se penche sur son cœur lors de la dernière Cène, qui a droit aux confidences de Jésus, qui le premier avant Pierre, se met à croire devant le tombeau vide. Pierre, lui, est plus lent à croire et pourtant, c’est sur sa foi que Jésus va fonder son Église. C’est sans doute pourquoi Jésus le prend à part et l’invite à entrer dans cette même intimité que l’autre disciple, à devenir lui aussi un disciple bien-aimé.

Mais Pierre a besoin d’être aidé dans cette nouvelle naissance qui lui est proposée et Jésus agit auprès de lui comme la sage femme ; il l’aide à bien prendre la mesure de son attachement, de son amour pour lui. Mais pour cela, il lui faut passer par un laborieux travail où Pierre se voit obligé d’aller au fond de lui-même afin de revivre d’une certaine manière tout le processus de son reniement, comme à rebours, jusqu’au tout début de sa relation avec Jésus.

Rappelez-vous. C’est sur les bords de ce même lac que Jésus avait rencontré Pierre pour la première fois et l’avait invité à le suivre. Dans l’Évangile d’aujourd’hui Pierre retourne à la pêche. Que faire d’autre quand les grands rêves semblent s’écrouler ? Pierre n’a pas d’autre métier. Il retourne donc à ce qu’il connaît de mieux, la pêche, et c’est à nouveau dans ce contexte que Jésus vient à sa rencontre.

Des poissons grillés et des pains ont mystérieusement été préparés pour les disciples. Ils vont partager cette nourriture avec Jésus, comme autrefois. Mais pas un mot n’est dit sur ce repas, comme si l’on avait déjeuné en silence, l’évènement étant trop solennel pour qu’aucun n’ose prendre la parole.

Après le repas, nous assistons au tête-à-tête entre Jésus et Pierre, comme si c’était là le véritable motif de la présence du Ressuscité sur les berges du lac ce matin-là. Jésus, bien que ressuscité, paraît vulnérable dans ce récit. A trois reprises, il demande à Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Une question extraordinaire dans la bouche du ressuscité, car c’est son humanité qui s’y révèle.

« Pierre m’aimes-tu ? » Comme si les liens noués ici-bas importaient encore pour Jésus, lui qui est passé de ce monde-ci à son Père. Comme s’il nous ressemblait plus que jamais dans son désir d’être aimé. Cet évangile qui nous interpelle en tant que disciples du Christ, nous révèle aussi qui est ce Dieu dont nous avons contemplé le visage en Jésus-Christ. C’est François Varillon dans son magnifique livre L’humilité de Dieu qui écrit :

« Quand je prie je m’adresse à plus humble que moi. Quand je confesse mon péché, c’est à plus humble que moi que je demande pardon. Si Dieu n’était pas humble, j’hésiterais à le dire aimant infiniment » (p. 9). Et c’est ainsi que Jésus vient quémander l’amour de Pierre comme il le fait avec chacun et chacune de nous.

Dans cette humilité de Dieu s’exprime toute la patience de Dieu, qui ira avec nous partout où nous irons, quels que soient nos choix, sans jamais nous abandonner. C’est Fernand Ouellette qui écrivait dans son livre Le danger du divin : « Le Christ ne cesse de nous aimer même lorsque nous croyons ne pas l’aimer… Il ne se retire jamais, il nous poursuit sans cesse, sans dégoût, il demeure proche, mais caché, derrière chacun de nos actes. Il ne saurait désespérer de notre légèreté… » pp. 63-64

Par ailleurs, la question de Jésus met sûrement à vif la plaie encore fraîche de la trahison chez Pierre. « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pourquoi cette question et pourquoi la poser à trois reprises ?

Par sa triple question, je ne crois pas que Jésus cherche à vérifier la détermination de celui à qui il veut confier ses brebis. Et je crois encore moins qu’il y ait là un reproche adressé à Pierre. Le caractère d’intimité indéniable de cette scène contredit une telle interprétation. Je crois plutôt qu’à l’affirmation trois répétée du reniement, Pierre se voit offrir la possibilité d’affirmer à trois reprises son amour pour Jésus. Jésus vient le libérer et par sa question, il offre à Pierre de dénouer cet écheveau de douleur et de peine qui lui étreint le cœur depuis son reniement.

« Pierre m’aimes-tu ? » J’entends cette question comme une prière dans la bouche de Jésus. Une prière qui est toute chargée de l’espérance de Dieu. Dans cette simple demande, c’est Dieu lui-même qui vient solliciter notre amour, et c’est dans la réciprocité de cet amour que Pierre trouvera la véritable paix et la guérison.

« Pierre m’aimes-tu ? » C’est à la fois une invitation qui est faite à tous les croyants d’entrer dans le pardon de Dieu, à l’aimer, et à se laisser aimer par lui.

« Pierre m’aimes-tu ? » C’est la question ultime que pouvait poser Jésus à Pierre. Question qui l’amène à un point de rupture dans sa vie, qui le libère de sa honte, et qui ouvre sur le grand large, où Pierre peut enfin donner son cœur à Jésus : « Seigneur, tu sais tout. Tu sais bien que je t’aime ». C’est la miséricorde de Dieu qui touche Pierre en plein cœur, qui fera de lui désormais un pêcheur d’hommes et qui donnera volontiers sa vie pour le Christ.

L’évangile d’aujourd’hui est un récit merveilleux, qui vient nous rappeler que nous aussi nous sommes des disciples bien-aimés, que nous avons du prix aux yeux de Dieu. Il nous demande tout simplement de l’aimer et de lui faire confiance, alors qu’il nous rassemble sur les berges de notre eucharistie et se donne à nous. Amen.

Yves Bériault, o.p.

 

Homélie pour le 2e dimanche de Pâques

L-incrédulité-de-saint-Thomas-Le-Caravage

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 20,19-31.
C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! »
Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur.
Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. »
Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint.
À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu.
Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! »
Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. »
Alors Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »
Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »
Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre.
Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.

COMMENTAIRE

Dans les récits d’apparitions de Jésus, les évangélistes nous décrivent à la fois la nouvelle réalité corporelle de Jésus, tout en nous laissant entrevoir sa profonde humanité. Même au-delà de la mort, Jésus ressuscité est plus vrai que jamais. Il apparait de façon si réellement incarnée à ses disciples, que ces derniers n’ont d’autre choix que de s’incliner et de le reconnaître. « Quand leurs yeux et leurs oreilles ne suffisent pas, ils doivent encore le toucher ; quand le toucher ne suffit pas pour réveiller leur foi, ils doivent présenter à Jésus nourriture et boisson qu’il consomme devant leurs yeux.[1] » Jésus est bel et bien vivant après sa crucifixion, plus vivant que jamais !

D’ailleurs, Jésus apparait à ses disciples dès le premier jour de sa résurrection, comme si les liens noués ici-bas étaient de la plus grande importance pour lui. Malgré le fait que ses amis l’aient abandonné, renié et trahi, Jésus ne se détourne pas d’eux. Au contraire, il vient vers eux avec empressement, et il traverse les murs de leurs peurs et de leurs doutes, afin de les ramener vers lui, et de les établir fermement dans cet amour sans limites qu’il a pour eux. À travers ses apparitions, Jésus nous révèle combien nous avons du prix pour lui. C’est cet amour qui l’a conduit à sa passion et dont il porte encore les marques dans son corps glorifié.

Benoît XVI a exprimé cela de manière magnifique dans une homélie pour le deuxième dimanche de Pâques : « Le Seigneur, dit-il, a apporté avec lui ses blessures dans l’éternité. C’est un Dieu blessé ; il s’est laissé blesser par l’amour pour nous. »

Ces blessures c’est la marque de notre péché. Car si le péché nous blesse dans nos vies personnelles, Jésus nous fait découvrir que le péché s’adresse avant tout à Dieu.

Les plus anciens parmi nous se souviennent sans doute de la pédagogie de nos parents quand nous étions enfants, et qu’ils nous disaient, après un mauvais mot ou une colère : « Tu fais de la peine au Bon Dieu », ou encore « au petit Jésus ». Je m’en souviens très bien. Cette remarque avait pour effet de calmer instantanément l’ardeur des enfants querelleurs que nous étions parfois.

Mais dans cette pédagogie, un peu douteuse, il y avait néanmoins une profonde intuition spirituelle, qu’un théologien contemporain exprime de la manière suivante : « C’est la mort du Christ en croix, dit-il, qui nous renvoie l’image de notre péché.[2] » Jésus est mort pour nos péchés, et il en porte les blessures jusque dans sa résurrection.

Le péché, ce sont toutes ces actions, ces paroles, ces pensées et ces omissions, où nous perdons le sens de nous-mêmes et de notre dignité d’enfants de Dieu. Le péché, c’est le cœur qui s’éteint, c’est la source de l’amour qui se tarit en nous.

Nous le savons, nous portons notre mission de disciples du Christ dans des vases d’argile, car nous sommes fragiles, mais nous avons le Christ désormais pour nous relever de nos péchés, pour nous pardonner, pour nous donner sa force, car il est Lui, la clef de l’Histoire, la réponse définitive à toutes les quêtes de sens de l’humanité.

Il est Celui qui ouvre le chemin vers Dieu et qui, depuis sa résurrection, poursuit sa route avec nous, dans un mode de présence tout nouveau, mais encore plus vrai, plus intime. Désormais, il vient transformer nos vies de l’intérieur, lui le grand Vainqueur de la mort, « l’Homme fort », comme me le confiait ces jours-ci un paroissien. Il nous confie sa paix et ainsi il nous invite à entrer avec lui dans le combat de Dieu, à nous faire solidaires de ses blessures tout il invite l’apôtre Thomas à le faire.

C’est le pape Benoît XVI qui dira à son sujet : « Il est accordé à l’apôtre Thomas de toucher les blessures du ressuscité et ainsi, il le reconnaît — il le reconnaît, au-delà de l’identité humaine de Jésus de Nazareth, dans son identité véritable et plus profonde : “Mon Seigneur et mon Dieu !” (Jn 20,28).

Nous avons là la plus belle expression de foi de tous les évangiles : “Mon Seigneur et mon Dieu !” Et c’est l’Apôtre Thomas qui nous en fait cadeau. Tout comme les autres Apôtres, Thomas est tiré de sa nuit, et il lui est donné de voir son Seigneur, malgré ses doutes et ses faiblesses.

Il est important de souligner que le verbe “voir” dans l’évangile de saint Jean ne désigne pas une vision sensible, mais une nouvelle manière de voir, tout intérieure, grâce à l’action de l’Esprit Saint. C’est la grâce qui est proposée en tant que disciples du Christ.

Tout comme pour les apôtres, le Christ ressuscité vient jusqu’à nous avec ses blessures, ces blessures qu’il porte jusqu’à la fin des temps. Et si elles sont la conséquence du mal et du péché en notre monde, il est important de se rappeler, comme le soulignait le théologien Yves Congar, que “ce n’est pas la souffrance de Jésus qui nous sauve ; c’est l’amour avec lequel il a vécu cette souffrance ; c’est tout autre chose.” Ces blessures témoignent de cet amour. Elles nous rappellent combien est grande la passion du Christ pour notre monde.

Et ceux et celles qui veulent le voir, comme l’apôtre Thomas, ne peuvent le rencontrer qu’à travers ce passage obligé où nos frères et sœurs en humanité souffrent et peinent, à travers tous ceux et celles qui ont besoin de notre compassion et de notre amour, qui ont besoin que nous nous levions en leur nom, marchant ainsi avec le Christ dans son combat, affrontant le mal avec lui. C’est là que nous pouvons avancer la main et toucher ses blessures, lui qui est “notre Seigneur et notre Dieu !”

Yves Bériault, o.p.

[1] Urs von Balthasar. La gloire et la croix. p.263

[2] Sesboüé, Bernard. L’homme, merveille de Dieu. Salvator, 2015. p. 216

Homélie pour le dimanche de Pâques (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 20,1-9.
Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau.
Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. »
Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau.
Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.
En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas.
Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat,
ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place.
C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut.
Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.

COMMENTAIRE

En entendant le récit de la course passionnée de Simon-Pierre et du disciple bien-aimé, comment ne pas voir dans leur sillage les souvenirs enchevêtrés de ces trois années d’itinérance passées avec Jésus ?

Comme il était grand leur espoir ! Trois années nourries des rêves les plus fous… et puis la mort tragique, la fin brutale de celui qu’ils aimaient. Et quoi maintenant ? Quelle est cette nouvelle ? Ils n’osent y croire. À bout de souffle, le regard inquiet, les voici au tombeau, le plus jeune devançant le plus vieux. Le commentaire de l’évangéliste à son sujet est stupéfiant par sa brièveté : « Il vit et il crut ! »

La résurrection de Jésus est la réalisation d’une promesse longtemps attendue, où Dieu affirme que le Vivant n’a pas sa place dans les tombeaux de ce monde. Pourtant, l’expérience du tombeau vide n’explique en rien la foi des disciples du Christ. Ce serait là un bien faible appui sur lequel miser nos vies. Le tombeau vide n’est que le signe annonciateur préparant les disciples à une rencontre décisive avec le Ressuscité.

« Il vit et il crut ! », nous dit l’évangéliste. Nous avons là une clé d’interprétation fondamentale pour comprendre ce que veut dire la foi en Jésus Christ. Ceci peut sembler contradictoire, mais avant de croire, il faut avoir vu. Je m’explique. La foi au Dieu de Jésus Christ ne se fonde pas sur des raisonnements intellectuels irréfutables, bien que l’intelligence soit au service de la foi. Je serais un bien mauvais dominicain si j’osais affirmer le contraire. Mais je garde cette conviction fondamentale que le cœur de la foi chrétienne est avant tout la reconnaissance d’une présence intérieure, d’un appel au plus profond de nous, une présence d’amour infinie devant laquelle la foi se prosterne et adore. « Il vit et il crut ! »

En fait, c’est l’amour qui fait croire ici ! Comme si l’apôtre bien-aimé se disait en regardant le tombeau vide : « Je le savais ! » Cette brise légère au cœur de notre vie de foi, c’est la rencontre du regard aimant de Jésus posé sur nous, qui nous attire vers lui et qui nous fait entendre cet appel intérieur, au plus profond de nous-mêmes, tout comme les deux disciples devant le tombeau vide, à qui le Ressuscité semble dire : « Voyez ! Vous pensiez avoir enterré tous vos espoirs. Mais regardez ce tombeau vide, c’est plein de vie dedans. »

Tout comme pour Pierre et le disciple bien-aimé, c’est la bonne nouvelle de la résurrection du Christ qui nous fait accourir ici en ce matin de Pâques. C’est une recherche commune qui nous unit, ensemble en Église, où nous ne cessons d’approfondir le don que Dieu nous fait en Jésus Christ, et où nous ne cessons de nous en émerveiller ensemble.

C’est tout le sens de cette grande Semaine sainte qui nous a conduits jusqu’à ce matin de la résurrection, où nous nous tenons éblouis nous aussi devant ce tombeau vide. Un tombeau à la porte grande ouverte, irradiant la lumière de Pâques. « Il vit et il crut ! » C’est à ce regard de foi et d’amour que nous sommes conviés ce matin.

Par ailleurs, la joie pascale ne doit pas nous faire oublier combien est exigeante notre foi au Christ. Nous le savons, notre espérance est sans cesse mise à l’épreuve devant les convulsions que subissent nos vies et notre monde, aux prises avec le mal et la violence. Nous ne sommes ni naïfs, ni aveugles. Et c’est pourquoi il importe plus que jamais de célébrer la Pâque du Seigneur, quand les forces du mal se déchainent autour de nous et au cœur même de nos vies. Les attentats récents ne font que renforcer cette certitude.

Notre époque n’est pas unique en ce sens, toutes les générations depuis la nuit des temps ont connu la violence, Caïn s’en prenant sans cesse à Abel. Mais ce qui est caractéristique de notre époque c’est le refus de Dieu ; c’est de croire que nos vies soient sans direction et sans lendemain. C’est de croire que notre monde puisse se construire par lui-même et prétendre à la sagesse. « Insensés », leur dirait Jésus.

En ce matin de Pâques, nous tenant debout avec le Christ ressuscité, nous affirmons que ce monde est voulu et aimé par Dieu. Nous affirmons que Dieu s’est révélé à travers notre histoire, à la fois par sa création et par ses prophètes, et qu’en ces temps qui sont les derniers, Dieu a confié au monde sa dernière parole, la plus belle et la plus profonde en son Fils fait chair, qui nous dit en ce matin de sa résurrection :

« Je t’aime ô monde, homme et femme. Je suis là. Je pleure vos larmes. Je suis votre joie. N’ayez pas peur. Quand vous ne savez pas comment allez plus loin, je suis avec vous. Je suis dans vos angoisses, parce que je les aie souffertes moi aussi. Je suis dans vos besoins et dans votre mort, parce qu’aujourd’hui j’ai commencé à vivre et à mourir avec vous. Je suis votre vie. Et je vous le promets : la vie vous attend vous aussi. Pour vous aussi, les portes vont s’ouvrir. » (Karl Rahner).

En cette fête de Pâques, debout devant la croix glorieuse du Christ, nous affirmons qu’elle porte toutes nos douleurs, toutes nos peines, toutes nos morts, et toutes nos violences. Nous affirmons que seul le Ressuscité est capable de transfigurer nos blessures, capable de nous prendre avec lui et de nous rendre vainqueurs, malgré nos défaites apparentes, malgré la mort elle-même.

Un philosophe de l’Antiquité a dit un jour : « Si tu ne sais pas espérer, tu ne pourras jamais accueillir l’inespéré » (Héraclite). En cette fête de Pâques, qui est la mère de toutes les fêtes, de toutes les attentes au cœur de la vie des hommes et des femmes de ce monde, nous proclamons que l’inespéré s’est fait chair, que le Fils du Père a habité parmi nous, et qu’il est le grand vainqueur de la mort.

La pierre qui retenait la vie a été roulée sur le côté. La vie qui était captive de la mort a été libérée de ses entraves, et Jésus est devenu notre éternel printemps.

Voilà, frères et sœurs, ce qui fait notre joie ce matin ! Réjouissons-nous ! Célébrons ! Rendons grâce à Dieu en ce jour de Pâques ! Car Christ est ressuscité ! Il est vraiment ressuscité !

Yves Bériault, o.p.

 

Homélie pour le Dimanche des Rameaux

Dimanche-des-Rameaux-dimanche-29-mars-2015_largeC’est la Semaine Sainte qui commence et la liturgie de ce dimanche peut nous paraître paradoxale, sinon contradictoire. La preuve en est que nous avons deux noms pour désigner ce dimanche : le Dimanche des Rameaux, qui rappelle l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem, et le Dimanche de la Passion du Seigneur.

Lors de la procession d’entrée, solennellement, rameaux à la main, nous avons acclamé le Christ en tant que Roi triomphal, mais dans la préface eucharistique, nous dirons qu’il a été jugé comme un criminel. En entrant dans l’église nous avons chanté : « Fils de David, Hosanna! Tu es notre Roi », mais lors du récit de la Passion nous avons entendu la foule crier : « crucifie-le! »

Chaque année, nous revivons la passion du Seigneur lors de la Semaine sainte. Une première fois le Dimanche des Rameaux, et ensuite le Vendredi saint. Pourquoi? Afin de marcher avec le Christ. Afin de faire nôtre sa passion pour le monde, afin de nous faire solidaire de lui, afin de reconnaître que nous avons besoin de cet amour qu’il nous offre, parce que nous avons besoin de salut, parce que nous sommes pécheurs et, pour reprendre une image de l’apôtre Pierre: parce que le mal se tient toujours tapît à notre porte, comme un lion prêt à nous dévorer. Nous avons besoin de salut, nous avons besoin du Christ, et cette semaine vient nous le rappeler avec toute sa gravité et sa solennité.

« On notera deux particularités du récit de la Passion chez Marc que nous avons entendu : la solitude de Jésus et son silence. Dans la Passion selon Saint Marc, Jésus est particulièrement seul; après le reniement de Pierre, Marc ne note plus plus aucune présence amicale aux côtés de Jésus; les femmes sont citées, mais seulement après sa mort. Quant au silence de Jésus, il est impressionnant : quelques mots seulement au procès, et ensuite, note Marc, « Jésus ne répondit plus rien ». Et Pilate lui-même s’en étonne. » (Thabut)

En entrant dans cette Semaine sainte, nous sommes conviés par l’évangéliste Marc à faire notre cette solitude et ce silence de Jésus. À porter avec lui notre monde qui souffre, à porter sa peine, à porter sa croix, à faire notre sa douleur, seuls avec lui, tous ensemble, à l’écoute de ce silence en nous qui nous parle de lui, contemplant en Église le mystère de notre foi, à travers les liturgies de cette semaine, et ce, jusqu’au matin de Pâques.

Alors que nous marchons ensemble vers l’aube du matin de Pâques, où nous serons illuminés de la joie pascale, il nous faut nous engager sur le chemin qui y conduit, celui de la passion et de la mort de Jésus.

Jésus a dit oui à la croix. Le don qu’il fait de lui-même est un oui à l’épreuve de l’Amour, amour pour nous et amour pour le Père, où Jésus ne saurait s’esquiver. Il sait que ce don ne peut que nous apporter la vie; il est venu pour cette Heure, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal dans ses derniers retranchements.

Comme l’écrivait avec justesse sainte Catherine de Sienne : «  Ce ne sont pas les clous qui retiennent Jésus sur la croix, mais l’amour. »

Jésus a dit oui à la croix, symbole de notre péché, la croix qui évoque la méchanceté des hommes, et où Dieu, dans son amour de Père, en fait le lieu de notre réconciliation. C’est sur ce bois que la vie va refleurir, c’est sur ce bois que l’amour du Fils de l’Homme sera livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, chacun et chacune de nous, toutes les générations à venir qui mettront leur foi en lui, Jésus, le grand vainqueur de la Mort.

Frères et sœurs, c’est la Semaine Sainte qui commence et nous sommes invités à ouvrir nos cœurs au mystère du plus grand amour qui soit. Marchons dans la foi avec le Christ, lui qui nous attend les bras grands ouverts sur sa croix glorieuse. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 5e dimanche de Carême (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 8,1-11.
En ce temps-là, Jésus s’en alla au mont des Oliviers.
Dès l’aurore, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner.
Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Ils la mettent au milieu,
et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère.
Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? »
Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre.
Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. »
Il se baissa de nouveau et il écrivait sur la terre.
Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu.
Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? »
Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »

COMMENTAIRE

Malgré la sobriété du récit, la violence est palpable dans cette rencontre entre Jésus et la femme adultère, et c’est ce qui en fait sans doute l’une des scènes les plus dramatiques des évangiles. Jésus met sa vie en jeu ici et il le fait pour une personne dont la faute entraîne la lapidation selon la Loi. En entendant cette histoire, une personne me disait que si un jour elle avait à vivre une telle mise en accusation, elle voudrait bien avoir Jésus comme défenseur. Difficile en effet de ne pas aimer Jésus dans ce récit qui est en quelque sorte un prélude à la Semaine sainte.

Après une nuit sur le Mont des Oliviers nous voyons Jésus descendre à Jérusalem et enseigner dans le Temple, alors que ses opposants l’encerclent et le provoquent. C’est l’affrontement, le piège tendu à Jésus. On veut sa perte. Son procès est déjà commencé en quelque sorte et Jésus garde le silence, tout comme il le fera devant Pilate, et devant le Sanhédrin.

Le récit de la femme adultère fait suite à un épisode de l’évangile de Jean où les grands prêtres et les pharisiens, après une première tentative d’arrestation, s’exclament au sujet de la foule qui admire Jésus : « Cette foule qui ne connaît pas la loi, ce sont des maudits ». Ce commentaire cinglant décrit bien la hargne des adversaires que Jésus et cette femme que l’on a jetée devant lui doivent affronter.

Remarquez que Jésus ne condamne personne dans ce récit. Il garde longuement le silence, il écoute, pour ensuite inviter ses opposants à regarder en eux-mêmes. Alors que ces derniers tentent de s’imposer par le nombre et par la force, Jésus s’adresse à chacun d’eux individuellement : « Regarde dans ton cœur », leur dit-il. Que celui qui est sans péché, lui lance la première pierre ». C’est à dire : « Rappelle-toi avant tout que tu as tes propres faiblesses. Est-ce que tu voudrais que Dieu te juge aussi sévèrement toi aussi ? Qu’il n’ait pas pitié de toi ? Comment alors peux-tu ne pas avoir pitié de ta sœur qui est ici devant toi ? »

Mais le plus étonnant dans ce récit, c’est l’attitude non verbale de Jésus. Alors que cette femme est livrée à une foule en furie qui la traine devant lui afin de la lapider et ainsi faire de Jésus un complice de leur meurtre, ce dernier baisse la tête et regarde vers le sol.

Peut-être Jésus ne veut-il pas humilier davantage cette femme en la regardant, ou encore, baisse-t-il la tête pour réprimer sa honte et sa colère devant les agissements de cette foule.

Bien qu’on le provoque et qu’on exige de lui une réponse immédiate, qui le compromettrait aux yeux de ses disciples, Jésus se tait. Et il a cette réaction encore plus étonnante : il se penche vers le sol et se met à écrire dans le sable.

Bien des théologiens et des exégètes se sont interrogés sur ce que Jésus pouvait bien avoir écrit. Cette action de Jésus restera toujours énigmatique en dépit des interprétations avancées, mais une chose est certaine, en Jésus se réalise la prophétie d’Isaïe entendue dans notre première lecture, où Dieu affirme : « Voici que je fais un monde nouveau, il germe déjà, ne le voyez-vous pas ? »

J’aime bien penser que Jésus écrit dans le sable avec un langage nouveau, qui devient intelligible à la lumière de son intervention en faveur de cette femme violentée. Jésus écrit dans le sable avec un langage nouveau quand il dit à cette femme des paroles que son cœur n’espérait certainement pas entendre dans sa situation désespérée : « “Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus.” Jésus ne la condamne pas. Il l’invite tout simplement avec beaucoup de tendresse à reprendre sa vie en main en étant fidèle dans l’amour.

Par la parole qu’il prononce en sortant de son silence, Jésus n’abroge pas la loi relative à l’adultère ni ne condamne la femme accusée ; il l’invite simplement à ne plus pécher en lui dévoilant par son action le grand amour de Dieu pour elle.

Saint Augustin a magnifiquement interprété ce tête-à-tête entre Jésus et la femme adultère. Une fois la foule dispersée, écrit Augustin, “ils ne restent plus que deux : Miseria et Misericordia”, c’est-à-dire la misère humaine et la miséricorde divine. En Jésus, le Dieu de toute miséricorde se penche vers nous afin de nous guérir et ainsi nous relever de nos blessures. C’est Henri Nouwen, dans son livre Le retour de l’enfant prodigue, qui décrit bien cette attitude de Dieu à l’égard de ses enfants :

« Son seul désir, écrit-il, est de bénir ses enfants… Il n’a aucun désir de les punir. Ils ont déjà été punis de façons excessives par leur propre errance, intérieure et extérieure. Le Père veut simplement leur faire savoir que l’amour qu’ils ont cherché dans des chemins tortueux, que cet amour a été, est et sera toujours là, pour eux… mais il ne peut les forcer à l’aimer sans perdre sa véritable paternité.[1] »

L’évangile de ce dimanche et celui de l’enfant prodigue de dimanche dernier constituent en quelque sorte une mise en route en cette fin de Carême, une invitation à accueillir la miséricorde de Dieu. Je vais peut-être vous surprendre, mais le sacrement du pardon dans la vie de l’Église est en quelque sorte une actualisation de ces récits évangéliques, une rencontre en tête-à-tête avec le Christ où nous nous présentons avec notre péché et nos pauvretés, et où Dieu pose son doigt sur nos cœurs, afin de nous guérir de nos manques d’amour.

Chaque fois que nous avons recours à ce sacrement, c’est le Christ lui-même qui pose son regard sur nous, et qui nous dit : « Va, personne ne te condamne. Tu es libre. Tout est pardonné. Va et ne pèche plus. » Ne devrait-on pas courir vers une telle rencontre avec le Christ ? C’est la grâce que je nous souhaite à l’approche de la grande fête de Pâques. Amen.

Yves Bériault, O.P.

[1] Henri Nouwen. Le retour de l’enfant prodigue. Bellarmin, 1995. p. 119

 

Homélie pour le 2e dimanche du Carême (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 9,28b-36.
Environ huit jours après avoir prononcé ces paroles, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier.
Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre, et son vêtement devint d’une blancheur éblouissante.
Voici que deux hommes s’entretenaient avec lui : c’étaient Moïse et Élie,
apparus dans la gloire. Ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem.
Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil ; mais, restant éveillés, ils virent la gloire de Jésus, et les deux hommes à ses côtés.
Ces derniers s’éloignaient de lui, quand Pierre dit à Jésus : « Maître, il est bon que nous soyons ici ! Faisons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » Il ne savait pas ce qu’il disait.
Pierre n’avait pas fini de parler, qu’une nuée survint et les couvrit de son ombre ; ils furent saisis de frayeur lorsqu’ils y pénétrèrent.
Et, de la nuée, une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le ! »
Et pendant que la voix se faisait entendre, il n’y avait plus que Jésus, seul. Les disciples gardèrent le silence et, en ces jours-là, ils ne rapportèrent à personne rien de ce qu’ils avaient vu.

COMMENTAIRE

Voici une lettre que m’a fait parvenir une maman désemparée : « J’ai un fils de 4 ans à qui j’ai raconté l’histoire de Jésus avec l’aide d’un livre pour enfant. Sa réaction fulgurante m’a prise au dépourvu. Il s’est mis à pleurer de ne pouvoir voir Dieu. Il est alors venu se réfugier dans mes bras et il est demeuré ainsi plusieurs minutes, à pleurer silencieusement. Même si nous lui disions, son père et moi, que nous ne pouvons pas plus voir Dieu que lui, mais que nous le ressentions, que la création était une preuve de sa présence, rien n’y faisait. Nous lui avons donc raconté qu’à Noël, nous ne pouvons voir le Père Noël puisqu’il doit s’occuper de tous en même temps, tout comme Dieu à tous les jours, mais que nous savions qu’il est passé par les cadeaux trouvés au matin, tout comme nous savons que Dieu existe par l’amour et la création. Je me demande ce que je peux faire de plus. Une maman bien dépourvue ».

Voilà une touchante histoire et j’espère que ce petit garçon, quand il sera grand, aura toujours ce profond désir de voir Dieu. Cela peut sembler déraisonnable, mais n’est-ce pas le psalmiste qui s’écrie aujourd’hui dans le psaume : « C’est ta face Seigneur que je cherche, ne me cache pas ta face ». En fait, ce petit garçon exprime du haut de ses quatre ans cette réalité qu’avait déjà pressenti le grand saint Augustin : « Tu nous as fait pour Toi et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en Toi ».

Le christianisme affirme une chose qui dépasse l’entendement ; non seulement Dieu veut-il se faire connaître de nous, mais il s’est fait l’un de nous, et il porte un visage, le visage de Jésus-Christ ! Dans la Bible, Dieu est décrit comme une « lumière inaccessible », et pourtant, c’est ce mystère lumineux qui se présente à nous dans le récit de la transfiguration. Cette scène de l’Évangile est une allégorie extraordinaire de la suite du Christ, un véritable chemin initiatique, symbolisé par cette montagne qui se dresse devant nous ce matin.

Il est important de souligner que l’événement de la Transfiguration survient après la première de trois annonces que fait Jésus de sa passion à venir. C’est déjà la montée vers Jérusalem qui se profile et Pierre s’y oppose violemment. Les disciples sont bouleversés. Ils ont peur. Leurs certitudes, leur confiance en Jésus, sont mises à l’épreuve, et c’est dans ce contexte que Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les amène sur la montagne afin de les préparer à vivre la passion à venir.

Mais au-delà de cette pédagogie de Jésus à l’endroit des trois apôtres, le récit nous dévoile aussi toute la grandeur du mystère de l’être chrétien, de la vocation à laquelle nous engage notre baptême et que nous célébrerons à nouveau à Pâques. Je vous propose ce matin de faire ensemble l’ascension de cette montagne avec Jésus, une montée qui se fera en trois étapes. Le versant nord, le sommet et le versant sud.

Le versant nord est celui de l’ascension de la montagne. C’est le côté abrupt et aride, jouissant très peu de la lumière du soleil. C’est une montée qui se fait dans l’obscurité, l’obscurité de la fragilité humaine, de nos vies aux prises avec le mal et le péché. C’est un lieu de doute et de combat pour nous, comme pour les disciples qui ont entrepris cette montée. Mais ils ne sont pas seuls. Jésus monte avec eux. Et il en est ainsi pour nous.

Cette montée du versant nord se compare à un temps de conversion, un temps de retour vers Dieu, afin de retrouver l’intimité perdue au fil du quotidien. L’enjeu, c’est le rapprochement avec le Christ et il n’y a pas de rapprochement possible si l’on ne prend pas la pleine mesure de nos pauvretés, de notre besoin infini de Dieu. Voilà pourquoi il faut s’engager avec Jésus dans cette ascension à laquelle il nous convie. Cette montée est comparable au temps du Carême.

C’est seulement après un tel parcours que l’on parvient au sommet, où le spectacle se déploie alors sous nos yeux. Nous contemplons alors le mystère trinitaire. Au sommet, les disciples entrent dans la pleine lumière où ils deviennent témoins de la prière de Jésus. Une prière qui a ses racines dans la grande histoire biblique de l’amour de Dieu pour nous, révélée par la Loi et les Prophètes, et dont Moïse et Élie sont les témoins.

Sur cette montagne se retrouve le Fils, déjà préfiguré dans l’A.T. par la figure d’Isaac offert en sacrifice par son père Abraham. Jésus, qui fait en tout, la volonté de son Père, s’offre lui-même afin de rétablir l’humanité dans sa pleine dignité. Avec Moïse et Élie, il parle de son exode vers Jérusalem, de la passion à venir. Au même moment, la gloire de Jésus se manifeste aux trois apôtres, et la scène que nous contemplons devient comme une icône de la Trinité. Le Père s’entretient avec le Fils alors que les disciples entrent dans la nuée, symbole de l’Esprit Saint.

Pierre, Jacques et Jean sont alors saisis de crainte, la crainte sacrée devant le divin. À l’exemple de David, qui voulut construire une maison pour l’Arche d’Alliance, Pierre offre de monter trois tentes : une pour Élie, une pour Moïse et une pour Jésus. « Il ne savait pas ce qu’il disait », commente laconiquement l’évangéliste Luc. Pierre n’a pas encore compris que c’est Dieu qui est venu planter sa tente parmi les hommes. Voilà ce qu’annonce cette rencontre au sommet. La voix du Père nous le déclare : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui que j’ai choisi, écoutez-le ! »

Cette écoute du Fils n’est possible que dans cette contemplation du mystère de la personne de Jésus. Si l’ascension du versant nord nous a rappelé l’importance de la conversion continuelle dans la vie du baptisé, elle a pour but cette contemplation de l’être même de Jésus, lui le Fils bien-aimé du Père. Nous contemplons son mystère afin d’entrer avec lui dans cette lumière inaccessible qu’est Dieu. Nous sommes ici au cœur de la fête de Pâques qui est dévoilée aux apôtres par anticipation. Plus tard, ils comprendront.

Saint Pierre affirmera dans sa première lettre : « Cette voix, nous, nous l’avons entendue ; elle venait du Ciel, nous étions avec lui sur la montagne sainte ». Saint Jean lui écrira : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons pour que votre joie soit complète ».

Enfin, nous voici au troisième versant de la montagne, alors que nous nous engageons dans la descente. C’est le versant sud, celui qui est le plus ensoleillé. Les disciples baignent dans la lumière de la résurrection, c’est la victoire du Christ sur la mort. Les ténèbres ont disparu !

À la Vigile pascale et au matin de Pâques, l’Église chante aux nouveaux baptisés : « Resplendis ! Sois illuminé ! » C’est cette réalité profonde qui anime ceux et celles qui font la rencontre de Christ ressuscité. Ils sont illuminés de la joie pascale. Ils redescendent dans la plaine des activités humaines avec le Christ. C’est le temps de l’Église.

Il peut paraître étonnant de trouver le récit de la Transfiguration au cœur de notre Carême, mais dans notre marche vers Pâques, la liturgie veut nous rappeler l’essentiel, notre destinée qui est de devenir comme le Christ, « lui, comme nous le dit saint Paul, qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux » (Phil 3, 21). C’est cette transformation qui est à l’œuvre en chacune de nos eucharisties. Elles deviennent pour ainsi dire le mont de la Transfiguration où le Christ nous convie chaque dimanche. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Le Carême : la victoire du désert

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Le Carême est un appel à la conversion. Mais avons-nous besoin de conversion? Nous convertir de quoi? Tant que nous n’aurons pas saisi l’enjeu de cette conversion, nos prières, nos célébrations, nos eucharisties demeureront stériles. Si la grâce de Dieu nous est donnée, il faut savoir coopérer à la grâce afin d’être des signes lumineux dans le monde. Un incroyant disait à l’abbé Pierre : « Monsieur le curé, je ne sais pas si le bon Dieu existe, mais je suis certain que s’il existe il est ce que vous faites. »

Mais l’on se sent tellement démuni devant ce monde qui constamment nous glisse entre les mains, comme un enfant turbulent que l’on voudrait retenir, mais qui nous échappe trop souvent, et qui est capable du meilleur comme du pire. Non pas que l’homme soit mauvais, mais « il y a la contagion du mal, comme il y a la contagion de l’amour » (abbé Pierre).

S’il nous est difficile de nous situer dans notre vie comme ayant besoin de conversion, c’est que l’on oublie trop souvent le lien qui existe entre les drames humains internationaux, à l’échelle de la planète, et notre petit quotidien, nos façons de faire. Le drame de l’Irak, de la Libye, de la Syrie, etc, en sont des exemples éloquents. L’on s’imagine, lorsque l’on entend les récits d’atrocités qui se commettent là-bas, que nous avons à faire à des barbares de la pire espèce, « des choses que l’on ne verrait jamais ici », pense-t-on… Et pourtant, le Mercredi des Cendres, le jour d’entrée en Carême, j’entendais de bons chrétiens se dire qu’il faudrait tout simplement bombarder les réserves indiennes afin de régler une fois pour toutes ce problème au Canada. Bagdad, ce n’est pas bien loin d’ici. Ou encore je pense à ces personnes qui ont refusé de louer un logement à une famille parce que c’étaient des réfugiés. Il suffit de regarder en nous-mêmes, et c’est là Bagdad, Kigali ou Sarajevo. Et l’on n’a pas besoin de conversion?…

Je pense qu’il est normal de porter en soi, comme chrétiens engagés dans le monde, une certaine blessure qui nous incite à faire plus pour l’amour de Dieu et du prochain. C’est cette croix que le Christ est venu porter avec nous.

C’est pourquoi, en commençant ce Carême, il ne faut pas avoir peur de prendre la route du désert avec Jésus, car ta vie c’est celle de Jésus en toi, ta victoire c’est sa victoire.

Yves Bériault, o.p.

5e Dimanche du temps ordinaire. Année C.

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 5,1-11.
En ce temps-là, la foule se pressait autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu, tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth.
Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ; les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets.
Jésus monta dans une des barques qui appartenait à Simon, et lui demanda de s’écarter un peu du rivage. Puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules.
Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance au large, et jetez vos filets pour la pêche. »
Simon lui répondit : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. »
Et l’ayant fait, ils capturèrent une telle quantité de poissons que leurs filets allaient se déchirer.
Ils firent signe à leurs compagnons de l’autre barque de venir les aider. Ceux-ci vinrent, et ils remplirent les deux barques, à tel point qu’elles enfonçaient.
A cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus, en disant : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur. »
En effet, un grand effroi l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu’ils avaient pêchés ;
et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon. Jésus dit à Simon : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras.»
Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent.

COMMENTAIRE

Frères et sœurs, j’aimerais vous raconter une histoire de pêche. Cela se passe au Rwanda, où j’ai habité en 2009 pendant près d’un an. Alors que je me promenais avec des frères au bord du grand lac Kivu, un lac qui fait un peu plus de cent kilomètres de long par cinquante de large, je vis une flottille de bateaux de pêche se diriger vers le large à la queue leu leu. Il s’agissait de petits chalutiers artisanaux, des pirogues à deux coques, propulsées par une bonne demi-douzaine de pêcheurs, maniant des pagaies au rythme d’un chant à la fois profond et cadencé, quasi-religieux.

C’était à la brunante et la petite flottille composée de quinze bateaux environ appareillait pour la nuit. Chacune des pirogues avait une lampe allumée à sa proue et toutes les dix ou quinze minutes, une nouvelle pirogue quittait le petit port de pêche sous l’acclamation de leurs proches. Comme dans un ballet bien synchronisé, elles s’en allaient toutes dans la même direction afin d’y tendre leurs filets. Un spectacle fascinant qui me parlait de ces hommes partant de nuit, gagner leur vie, espérant faire une pêche abondante afin de nourrir leurs familles.

Tout bon pêcheur le sait, la pêche au filet pour être fructueuse doit se faire de nuit. Pourtant, dans le récit évangélique de ce dimanche, nous retrouvons Simon Pierre et ses compagnons qui rentrent bredouilles de leur nuit de pêche. L’évangéliste Luc nous décrit la scène.

Pierre et ses compagnons sont là sur la plage au petit matin à nettoyer leurs filets. Et voilà que Jésus se tient sur le rivage, entouré par la foule. Nous sommes près de Capharnaüm, là où Jésus a expulsé un démon d’un possédé à la synagogue, là où il a guéri la belle-mère de Pierre, ainsi qu’un grand nombre de malades. Le texte précise que cette foule est là pour écouter Jésus commenter la parole de Dieu. C’est alors que Jésus monte dans une barque qui appartient à Simon Pierre et s’éloigne du rivage pour enseigner à la foule.

La prédication terminée, il invite Pierre à s’avancer au large et à lancer les filets. Avec la foule, nous sommes alors témoins de la puissance créatrice de la parole du Christ. Remarquez que la nuit est terminée.

Comment penser qu’il soit possible de faire mieux en plein jour, si la pêche a été infructueuse de nuit? Mais Pierre fait confiance à Jésus. On retrouve dans ce récit un certain parallèle avec l’attitude de Marie devant l’ange Gabriel : « Qu’il me soit fait selon ta parole » avait-elle répondu. « Puisque tu me le demandes, dit Pierre, je vais lancer les filets ».

Le résultat ne se fait pas attendre. C’est la pêche miraculeuse! Les filets sont pleins à tout rompre et le sens du miracle nous est dévoilé quand Jésus dit à Pierre : « Désormais, ce sont des hommes que tu prendras ».

En grec, le sens du mot employé ici veut dire « prendre vivant » ; quand il s’agit de poissons, c’est les tuer parce que la mer est leur milieu naturel… Mais quand il s’agit des hommes que l’on arrache à la mer, le verbe employé signifie sauver : prendre vivantes des personnes, les arracher à la mer, les empêcher de se noyer, les sauver. (Thabut)

Bien sûr, la mission de l’Église trouve son fondement dans ce récit, et sans cesse, elle est invitée à lancer les filets. Mais n’est-ce pas là la tâche des missionnaires, des évangélisateurs, des catéchètes? Si je ne suis ni missionnaire, ni évangélisateur, ni catéchète, comment vais-je lancer le filet?

Je me souviens, après un long séjour chez les Trappistes à Oka, j’avais fait le constat suivant : me retrouvant à l’église pour la prière de la nuit, les vigiles, qui sont célébrées à 4 h du matin, j’en étais arrivé à cette conclusion que l’église était la véritable demeure des moines. Non pas leur chambre, ni le réfectoire ou les lieux de travail, mais l’église abbatiale. La chambre n’étant qu’une sorte de salle d’attente ou de repos, en attendant de se retrouver dans le seul lieu qui compte pour les moines : l’église. Cette nef m’apparut alors comme le navire du moine, ce marin de la vie spirituelle, dont tout le quotidien est tendu vers ce lieu de la prière communautaire où, ensemble, plusieurs fois par jour, les moines prennent la mer afin d’aller y tendre leurs filets au nom de Dieu, priant, intercédant pour les hommes et les femmes de ce monde.

S’il en est ainsi des moines qui ne quittent pas leur monastère, que dire alors de chacun et chacune de nous ici qui, à chaque jour dans la cité, levons les voiles et prenons la mer? La réponse confiante de Pierre à Jésus n’est-elle pas l’expression la plus achevée de toute remise de soi-même entre les mains de Dieu : « Maître, sur ton ordre, je vais jeter les filets encore aujourd’hui ».

Dans l’épître aux Hébreux, il est écrit : « Jésus Christ, hier et aujourd’hui, est le même, il l’est pour l’éternité » (Heb 13, 8). Sa parole est agissante pour nous aujourd’hui, comme hier, comme elle le sera demain. Telle est notre foi. Et quand nous nous offrons à Dieu, quand nous lui disons comme le prophète Isaïe : « Moi je serai ton messager, envoie-moi », ou encore « fais de moi ton instrument », nous devenons alors des pêcheurs d’hommes, la parole du Christ se réalise alors en nous et il n’y a pas de plus grand bonheur. C’est la joie d’être disciple qui s’accomplit en nous.

Chaque parole bienveillante, chaque encouragement, chaque marque de tendresse et de réconfort; le moindre petit service, le travail quotidien fait consciencieusement, le temps donné gratuitement, l’écoute généreuse et attentive de celui ou de celle qui souffre, ces mille et une manière de signifier ce trop plein d’amour que le Christ a déversé en nos cœurs, c’est cela aussi lancer les filets. La Parole de Dieu ce matin nous invite à la confiance et à l’audace en dépit des vents contraires dans nos vies, des résultats décevants ou même des échecs apparents, car le ressuscité est toujours là sur le rivage de nos vies.

C’est la nature même de notre foi au Christ qui nous permet d’affirmer que notre Dieu est le Dieu de l’Impossible et qu’il nous est demandé à nous, de tout simplement faire confiance et de lancer les filets. De croire que notre prière, nos gestes fraternels, notre vie quotidienne, vécues dans la foi, ont ce pouvoir de transformer le monde, de sauver les hommes et les femmes qui l’habitent.

C’est là l’invitation que nous fait Jésus Christ en son Église : Partir de nuit, comme de jour, nos lampes bien allumées, assumant pleinement et avec courage chacune des journées qui nous est donnée, reconnaissant humblement comme saint Paul, que ce que nous sommes en tant que croyants, nous le sommes par la grâce de Dieu, confiants qu’en nous remettant entre ses mains, nous pourrons nous aussi dire comme Paul : « la grâce dont il m’a comblé n’a pas été stérile ».

À nous maintenant, après une semaine en mer depuis notre dernier rassemblement dominicale, de tirer nos filets vers le rivage de cette eucharistie où le Christ nous attend. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 4e dimanche T.O. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 4,21-30.
En ce temps-là, dans la synagogue de Nazareth, après la lecture du livre d’Isaïe, Jésus déclara : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. »
Tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. Ils se disaient : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? »
Mais il leur dit : « Sûrement vous allez me citer le dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même”, et me dire : “Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm ; fais donc de même ici dans ton lieu d’origine !” »
Puis il ajouta : « Amen, je vous le dis : aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.
En vérité, je vous le dis : Au temps du prophète Élie, lorsque pendant trois ans et demi le ciel retint la pluie, et qu’une grande famine se produisit surtoute la terre, il y avait beaucoup de veuves en Israël ;
pourtant Élie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles, mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon, chez une veuve étrangère.
Au temps du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; et aucun d’eux n’a été purifié, mais bien Naaman le Syrien. »
À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux.

Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas.
Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.

COMMENTAIRE

Une question m’habite souvent lorsque j’entends les textes de la Parole de Dieu : que voulons-nous dire quand nous affirmons avoir la foi en Dieu ? Il est important de répondre à cette question, car c’est la question qui habite tous ceux et celles que notre foi questionne. Je répondrais donc, au-delà des affirmations dogmatiques, que la foi en Jésus Christ implique l’expérience d’une proximité avec Dieu que l’on pourrait qualifier d’amitié, d’intimité, d’amour avec Dieu. Il est lui le Créateur de toutes choses, le Maître de la vie, en qui nous mettons toute notre confiance. Il est notre roc, comme l’affirme le psalmiste. « Ma forteresse et mon roc, c’est toi », dit-il !

Quand on n’a pas cette expérience de Dieu, qui est bien plus qu’une connaissance intellectuelle, Dieu est souvent perçu par l’Homme comme un rival, un empêcheur de tourner en rond, un rabat-joie, une contrainte à notre liberté. Mais nous le savons, cette représentation de Dieu est une caricature, une idole, un Dieu fabriqué de main d’homme. Parfois ce sont les chrétiens eux-mêmes qui ont contribué à cette image déformée de Dieu.

Tout comme il y a eu dans le judaïsme des mouvements ou des écoles spirituelles qui ont défiguré la représentation de Dieu, et que Jésus a vivement condamnés, il en est de même dans le christianisme. D’ailleurs, notre Église au Québec n’y a pas échappé au siècle dernier, suite à cette influence du jansénisme avec sa morale austère, qui voyait le péché partout et qui trop souvent a recouvert notre société d’une chape de plomb spirituelle qui marque encore certaines mentalités, et qui est certainement l’un des facteurs ayant contribué à une désaffection importante à l’endroit de l’Église.

Mais en rester à ce passé et à cette vision des choses, c’est oublier combien d’hommes et de femmes de grand courage ont assumé le défi de l’évangile avec un grand esprit de liberté et de miséricorde. Nous leur sommes redevables si nous sommes ici aujourd’hui, et c’est à nous maintenant de relever le défi de l’évangile pour ce temps qui est le nôtre.

Mais comment allons-nous témoigner de Dieu à nos contemporains quand si peu veulent entendre ? À chacun et chacune de nous de trouver les occasions pour le faire, mais une conviction m’habite. Il nous faut tout d’abord apprendre à engager ce dialogue entre nous, les croyants, afin de nous dire en quoi Dieu compte vraiment pour nous. Car c’est là un exercice transformateur qui ne peut que nous aider à approfondir notre foi, à nous l’approprier et à nous émerveiller de ce que Dieu fait chez l’autre. Quand on aime, il n’y a pas de plus grande joie que de partager cet amour avec d’autres.

Les textes de la Parole de Dieu pour ce dimanche sont porteurs de grandes vérités sur Dieu. Il y a tout d’abord cette affirmation extraordinaire au livre de Jérémie où Dieu lui dit : « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère je te connaissais ». Il nous faut entendre cette affirmation comme si elle nous était adressée, car elle l’est. De toute éternité, Dieu nous a aimés et il nous a voulus. Pensons ici au couple qui attend un enfant, un enfant longtemps désiré, et qui enfin s’annonce lorsque la femme est enceinte. Cet enfant est déjà aimé par ses parents. Il est l’expression la plus parfaite de leur amour. L’on pourrait dire qu’à travers cet enfant leur amour se fait chair !

Voyez la belle prière du psalmiste quand il dit à Dieu : « Toi mon soutien dès avant ma naissance, tu m’as choisi dès le ventre de ma mère ». Voilà la réalité spirituelle qui est la nôtre et la grandeur de notre relation à Dieu. Nous sommes faits pour Dieu, de toute éternité voulus par lui, aimés par lui du plus grand amour qui soit.

Par ailleurs, la foi en Jésus Christ comporte aussi un autre versant. Elle implique aussi l’expérience d’une proximité renouvelée avec le prochain. C’est Jean-Paul Sartre, philosophe athée, qui disait de l’Homme qu’il était une passion inutile. Mais pour nous, l’Homme est la plus grande passion de Dieu, sa vie a une direction, un but, une finalité. Nous sommes faits par amour, et comme le souligne saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens, « l’amour ne passera jamais ». Paul nous rappelle que l’amour dans nos vies doit l’emporter sur tout, même sur une certaine foi en Dieu qui parfois devient idéologie, doctrine, rigidité, au mépris de la miséricorde et du souci du prochain. Comme ces paroles sont fortes quand Paul affirme : « j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien ».

L’amour avec lequel Dieu nous a fait porte en lui-même un appel à la réciprocité, à la ressemblance. C’est un amour qui nous configure au Christ, et c’est avec ce même amour que nous devons retourner vers Dieu, entrainant à notre suite nos frères et sœurs du monde entier, solidaires de leurs misères, de leurs peines et de leurs joies. Car nul ne va au ciel tout seul, nul ne peut faire bande à part, au risque de se retrouver infiniment seul devant Dieu. Le prochain est un chemin vers Dieu, il est le seul chemin et Jésus Christ nous en a ouvert la voie.

C’est saint Alphonse de Liguori qui disait au sujet de notre foi en Dieu : « Si on devait se tromper de Dieu, vaudrait mieux le faire en exagérant sa bonté qu’en durcissant sa justice. » Un autre saint disait que si le Christ lors du jugement lui reprochait d’avoir été trop miséricordieux, il ne pourrait que lui répondre : « Et vous Seigneur, ne l’avez-vous pas été ? »

Pour relever ce défi de la miséricorde et de la solidarité, Jésus nous laisse sa Parole, il nous donne son esprit, il nous demande de faire Église, et il nous invite à vivre l’aujourd’hui de Dieu. C’est ainsi que l’on peut comprendre l’affirmation de Jésus à la synagogue quand il dit : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. »

La bonne nouvelle du Christ est toujours pour aujourd’hui. Et à cause de cela, elle agira toujours comme une contestation des valeurs de notre monde où les faibles sont rejetées, les pauvres sont méprisés, les droits des petits sont bafoués. Comme l’affirme le pape François, être chrétien signifie avoir « les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5), sentiments d’humilité et de don de soi, de détachement et de générosité [9].

Alors, pourquoi ne pas prendre le temps en couple, en famille, entre amis, ente disciples, de nous dire quels sont ces sentiments du Christ qui nous habitent, de nous dire cette foi en Dieu qui se fraie son chemin au cœur de nos vies. Car ces partages ne peuvent que réveiller en nous la présence de Celui qui se tient à la porte de notre monde et qui frappe. Et si nous savons reconnaître cette présence et en parler, nous pourrons alors mieux témoigner de Lui.

Yves Bériault, o.p.

 

 

Homélie pour le 3e dimanche T.O. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 1,1-4.4,14-21.
Beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous,
d’après ce que nous ont transmis ceux qui, dès le commencement, furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole.
C’est pourquoi j’ai décidé, moi aussi, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, d’écrire pour toi, excellent Théophile, un exposé suivi,
afin que tu te rendes bien compte de la solidité des enseignements que tu as entendus.
Lorsque Jésus, dans la puissance de l’Esprit, revint en Galilée, sa renommée se répandit dans toute la région.
Il enseignait dans les synagogues, et tout le monde faisait son éloge.
Il vint à Nazareth, où il avait été élevé. Selon son habitude, il entra dans la synagogue le jour du sabbat, et il se leva pour faire la lecture.
On lui remit le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit :
« L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés,
annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. »
Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui.
Alors il se mit à leur dire : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. »

COMMENTAIRE

Imaginez une vieille maison à la campagne. Vous montez au grenier et il y a là le vieux coffre à souvenirs. Vous l’ouvrez et vous en faites l’inventaire. Photo de mariage de grand-père et grand-mère, photos des enfants, une généalogie, des lettres d’amour que grand-père et grand-mère s’écrivaient pendant leurs fiançailles, le sermon de leur mariage, quelques prières composées pour les grands moments de leur vie, un ancien bail, des souvenirs de voyages, cartes postales, photos de familles, les plans de la première maison, un voile de mariée, un poème offert par les enfants à l’occasion du cinquantième anniversaire de leur mariage. Vous découvrez dans ce coffre l’histoire d’un couple et d’une famille, c’est le coffre à trésor d’une belle histoire d’amour. Je me permets un exemple tout personnel. Il s’agit de la lettre de mon grand-père maternel en réponse à la demande de mon père d’épouser ma mère, lettre envoyée il y a maintenant 70 ans :

Saint-Gabriel de Gaspé, 29 mai 1946. Cher monsieur, je viens répondre à votre lettre me demandant la main de ma petite Annabelle. Ah oui, certainement je vous la donne, espérant qu’elle fera votre bonheur et en même temps le sien. Je sais que vous saurez la rendre heureuse. Je peux vous dire que je vous donne la perle de mes filles — elle a toujours été bien bonne pour nous ses parents. En la perdant, nous perdons beaucoup, ce n’est pas sans regret, mais que voulez-vous, c’est la vie. Et bien cher monsieur, nous espérons d’avoir l’honneur de vous connaître l’un de ces jours, vous serez le bienvenu en notre humble demeure.

Ce fut le début d’une belle histoire d’amour qui dura 56 ans. Nous aussi en Église nous vivons une très belle histoire d’amour, et notre coffre à souvenir c’est le livre de la Parole de Dieu, c’est la Bible. Il s’agit d’une bibliothèque composée de 73 livres et qui raconte la vie de nos ancêtres dans la foi. Il y a là des livres d’histoires, des poèmes, des prières, les plans de construction du Temple de Jérusalem, des paroles de Sagesse, les messages des prophètes, des contes, et surtout le témoignage de ceux et celles qui ont connu Jésus Christ. Ces textes sacrés sont sans cesse proclamés dans nos assemblées.

Comment ne pas évoquer ici une expérience analogue qui est rapportée au livre de Néhémie ? Vous avez remarqué l’émotion du peuple à l’écoute de la Parole de Dieu dans notre première lecture ? C’est qu’au retour d’Exil, le Temple est reconstruit, la cité sainte est restaurée et le peuple retrouve son identité tout d’abord en se rassemblant autour de la célébration de la parole.

Ce passage du livre de Néhémie vient nous rappeler combien la Parole de Dieu est centrale dans notre vie de foi. Elle est transformatrice, elle a le pouvoir non seulement de nous interpeller, mais aussi de convertir nos cœurs. Lors du concile Vatican II, les Pères conciliaires avaient beaucoup réfléchi au rôle de la Parole de Dieu dans l’assemblée liturgique, et ils avaient affirmé que lorsque la parole est proclamée, c’est le Christ lui-même qui en fait l’annonce. Cette affirmation repose sur deux aspects fondamentaux de la Parole de Dieu qui ont été mis en évidence lors de ce concile.

Tout d’abord, notre Dieu parle. La Parole de Dieu est avant tout un fait d’expérience dans la Bible. Dieu parle à des personnes privilégiées. L’on songe ici à Abraham, à Moïse, aux divers prophètes. Ensuite, à la charnière de l’A.T. et du N.T., il y a Marie, les Apôtres, saint Paul, et si l’on fait un saut dans le temps, il y a nous tous ici rassemblés. La manière dont Dieu s’adresse à nous peut varier, bien sûr, elle est adaptée à chacun et chacune de nous, selon nos missions personnelles. Dans la Bible l’on nous rapporte que Dieu s’est adressé à des personnes par des visions et des songes, par une inspiration intérieure, ou encore de bouche-à-bouche comme avec Moïse. Mais une chose est certaine, tous les amis de Dieu, qu’ils soient prophètes, mystiques ou simples croyants, ont conscience que Dieu leur parle dans le secret de leur cœur, qu’il les guide mystérieusement et qu’il leur parle avant tout par sa Parole. Mais pourquoi Dieu parle-t-il ?

Si notre Dieu parle, c’est qu’il veut se faire connaître. N’est-ce pas là l’expérience fondamentale de tout parent avec son enfant ? S’il cherche à lui apprendre à parler, bien que ce soit là une nécessité de la vie, le père et la mère qui encouragent l’enfant à balbutier ses premiers mots souhaitent surtout entendre de sa bouche les mots les plus beaux au monde : maman, papa ! Dans la reconnaissance du parent par l’enfant est ancrée la nature même de l’expérience de la famille où l’enfant apprend à se situer dans un réseau de vie et de relations, et devient ainsi pleinement humain, dans la mesure où il reconnaît ses parents non seulement comme des êtres différents de lui, comme des personnes, mais aussi comme étant ceux qui lui ont donné la vie, et par qui passe sa croissance physique, affective, morale et spirituelle.

Si l’enfant au début de sa vie est essentiellement un être de besoin, dépendant de ses parents, il apprend peu à peu à les aimer pour eux-mêmes. Il devient un être de désir, non plus seulement de besoin, qui, une fois adulte, recherchera surtout chez ses parents leur amitié et leur affection. Et cet enfant un jour, quand ses parents seront vieux, s’il parvient à une véritable maturité humaine, il pourra même devenir un parent pour ses parents et veiller sur eux dans leurs besoins, dans leur vieillesse.

Sans être du même ordre, notre relation à Dieu n’est pas tellement différente. Dieu aussi veut se faire connaître de nous, et nous entraîner dans ce mouvement d’une connaissance réciproque, où nous apprenons à l’aimer tout simplement pour qui il est, et non plus pour ce qu’il peut nous accorder. C’est pourquoi Dieu veut que nous l’appelions Abba, Père, car cette vie humaine qui est la nôtre s’enracine dans la sienne, elle vient de lui et va vers lui. Dieu nous parle donc pour se faire connaître, pour que grandisse entre lui et nous, l’amour et la communion, et que nous puissions ainsi atteindre notre pleine stature d’enfants de Dieu, créés à son image, capables de veiller à fois sur le prochain et sur Dieu lui-même. Oui, veiller sur Dieu. N’avons-nous pas la garde de Dieu en ce monde, lui qui s’est remis entre nos mains en son Fils Jésus ?

Pour la tradition judéo-chrétienne, la Parole de Dieu a pour centre la personne du Christ. C’est par Lui, Parole créatrice du Père, que tout a été fait. Et ce Fils entre pleinement dans l’histoire humaine en revêtant notre chair, se faisant solidaire de nous. C’est cette genèse de l’histoire du salut que nous raconte la Bible, car elle ne se réduit pas à un ensemble de textes à lire et à méditer, mais la Bible c’est avant tout une Personne venant à notre rencontre, « à pas de brise légère comme Dieu se promenant au crépuscule dans le jardin de l’Éden, à la recherche de l’homme…[1] » C’est lui qui vient au-devant de nous chaque fois que la Parole de Dieu est proclamée dans nos assemblées.

C’est pourquoi il nous faut demander à Dieu de faire de nous de véritables auditeurs de la parole, afin de nous laisser trouver par lui lorsqu’elle est proclamée ! Amen.

Yves Bériault, o.p.

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[1] Sylvie Germain, op. cit. p. 9, dans MAURICE ZUNDEL, de Bernard de Boissière et France-Marie Chauvelot, Presses de la renaissance, Paris, 2004, 460 p.

 

 

Homélie pour le 2e dimanche T.O. Année C

Cana

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 2,1-11.
Le troisième jour, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là.
Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples.
Or, on manqua de vin. La mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. »
Jésus lui répond : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. »
Sa mère dit à ceux qui servaient : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. »
Or, il y avait là six jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs ; chacune contenait deux à trois mesures, (c’est-à-dire environ cent litres).
Jésus dit à ceux qui servaient : « Remplissez d’eau les jarres. » Et ils les remplirent jusqu’au bord.
Il leur dit : « Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent.
Et celui-ci goûta l’eau changée en vin. Il ne savait pas d’où venait ce vin, mais ceux qui servaient le savaient bien, eux qui avaient puisé l’eau. Alors le maître du repas appelle le marié et lui dit : « Tout le monde sert le bon vin en premier et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. »
Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.

COMMENTAIRE

Dès les premiers siècles de l’Église l’on a associé à la fête de l’Épiphanie le baptême de Jésus et les noces de Cana, trois événements fondamentaux qui inaugurent à la fois le début de la vie publique de Jésus, ainsi que sa manifestation au monde. Trois épiphanies ! D’ailleurs, n’est-il pas dit de Jésus à la fin du récit des noces de Cana : « Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. »

Plus que tous les autres évangiles, l’Évangile de Jean peut certainement être appelé celui de la manifestation de la Gloire du Seigneur. Ce mot « gloire » est sans doute celui qui se rapproche le plus du mot « divinité ». Et telle est l’intention de l’évangéliste. Il se propose de dévoiler l’identité de Jésus en plaçant ses lecteurs dans le contexte d’une noce où Jésus est présenté comme le véritable époux de la noce. Il vient nous épouser ! C’est ainsi qu’il faut lire ce récit du miracle de Cana.

« Voici l’Agneau de Dieu », annonçait Jean Baptiste au sujet de Jésus. Et avec sa présence à Cana, nous voici conviés par l’évangéliste Jean aux noces de l’Agneau, dans le contexte d’un mariage qui ne sert que de prétexte pour mettre en évidence les épousailles du Christ avec l’humanité. L’évangéliste Jean ne nous met pas en présence d’un miracle « ordinaire ». Il s’agit en fait du premier signe de Jésus dans son évangile, véritable révélateur de qui il est pour nous.

Voyez comment se déroule cette noce inoubliable. Tout d’abord, à la demande de Marie qui se désole du manque de vin des époux, Jésus semble refuser la requête de sa mère. « Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? » lui répond-il. Bien des exégètes se sont penchés sur la signification de cette phrase. Comment Jésus peut-il répondre ainsi à sa mère ? Et pourtant, il accomplit le miracle demandé. « Femme. Qui y a-t-il entre toi et moi ? » Comme si Jésus se faisait une réflexion à haute voix, face à sa mission et aux événements à venir. Marie elle n’est pas du tout perturbée par la réponse de son fils. Imperturbable, elle poursuit sa mission et dit simplement aux serviteurs : « Faites tout ce qu’il vous dira ».

Marie est celle qui parle au nom des époux, celle qui intercède parce que la joie n’est plus de la fête. « Ils n’ont plus de vin », dit-elle à son fils. Saint Jean ne cherche pas à développer ici une théologie mariale et pourtant le rôle qu’il accorde à Marie, la Mère du Seigneur, est d’une importance capitale. On le verra lorsque nous nous retrouverons au pied de la croix et que Jésus confiera la mère et le disciple l’un à l’autre. Mais l’important dans ce récit n’est pas tellement le rôle de Marie que l’action de Jésus en notre faveur.

Six jarres de pierres sont donc devant nous, vides. Elles représentent la loi juive qui est parvenue à son terme et que Jésus va faire remplir d’eau et transformer en un vin qui fera s’exclamer d’admiration le maître de la salle devant la qualité de ce vin. Il va s’adresser à l’époux, qui est celui qui doit fournir le vin pour les noces, et il va lui dire : « Tu as gardé le meilleur vin pour la fin. » L’on comprend ici que l’époux qui fournit ce vin excellent c’est Jésus. Ce sont les noces de l’Agneau auxquelles tous sont conviés et dont le miracle de Cana est le premier signe. Ce sont les noces du vin en surabondance, les noces de l’eau vive !

Jean emploie le mot « signe » plutôt que miracle, car le changement de l’eau en vin n’est pas une fin en soi, mais une indication, un signe, quant à l’identité de Jésus. Il en sera ainsi pour tous les autres miracles dans l’évangile johannique. Ce signe révèle la gloire de Jésus, celle qu’il avait au commencement auprès du Père.

Thomas d’Aquin commente le miracle des noces de Cana en précisant que dans les Écritures le vin signifie souvent la « sagesse divine », alors que l’eau représente souvent « la sagesse de ce monde », telle qu’on la retrouve chez les philosophes païens. Le passage à effectuer n’est pas de mêler l’eau au vin, mais de transformer l’eau en vin. C’est Dostoïevski qui souligne dans son roman Les frères Kamarazov que le premier miracle du Christ a consisté à apporter la joie aux hommes. Mais il ne faut pas s’y méprendre, il s’agit de la joie des fiançailles !

Déjà, le prophète Osée avait comparé l’amour de Dieu pour son peuple à celui de l’amour d’un fiancé pour sa fiancée. Ce thème des épousailles de Dieu avec l’humanité va revenir constamment dans la bouche des prophètes. Qu’il s’agisse des prophètes Isaïe, Jérémie, Ézéchiel ou encore d’un livre poétique comme le Cantique des Cantiques, l’on retrouve chez eux tout le vocabulaire des fiançailles et des noces. Et Dieu, qui a tellement aimé le monde, va venir à nous dans la personne même de son Fils, porteur de cette passion de Dieu pour chacun et chacune de nous.

La joie chrétienne a sa source et son enracinement dans la réalisation de cette nouvelle incroyable que le Créateur du ciel et de la terre, et de tous les univers, nous aime d’un amour infini, parce qu’il nous a donné la vie et que nous sommes son bien le plus précieux.

Alors, comment cette joie se déploie-t-elle dans nos vies ? Qu’y a-t-il entre nous et Jésus ? Car il ne faut pas s’y méprendre, la joie des noces n’est pas quelque chose d’éphémère ou d’artificiel. Elle jaillit d’une source profonde en nous et elle nous fait nous tenir debout et sans crainte devant l’avenir, et devant les exigences du présent.

À titre d’illustration, je reprends ici une réflexion de mon confrère dominicain Denis Gagnon qui écrivait ceci dans son billet du 10 janvier dernier :

Il y a quelques années, un poste de télévision américaine diffusait une annonce publicitaire pour la promotion de la vocation religieuse. Une publicité fort originale. On voyait un malade couché sur un lit, le corps recouvert de plaies répugnantes. Devant lui, dos à la caméra, une religieuse refaisait les pansements. On entendait une voix qui disait : « Je ne ferais pas cela pour un million ». Et la religieuse, en se tournant vers la caméra, d’ajouter : « Moi non plus ! »

Ce message reprenait une réflexion de Mère Teresa de Calcutta. La célèbre religieuse disait à peu près ceci en parlant de sa tâche auprès des mourants abandonnés dans les rues de l’Inde : « Je ne pourrais pas faire cela pour un million de dollars, mais je suis prête à faire davantage pour l’amour de Dieu. »

Et c’est là que la question de Jésus à sa mère prend tout son sens pour nous : « Qu’y a-t-il entre toi et moi ? », nous demande Jésus. Qu’y a-t-il entre toi et lui ? Jusqu’où ta foi te conduit-elle ? Jusqu’où aimerais-tu aller, jusqu’où aimerais-tu aimer ? Bien sûr, il y a l’idéal évangélique qui nous interpelle, mais il y a aussi nos limites personnelles et notre péché qui nous retiennent.

C’est pourquoi en ce dimanche des noces de l’Agneau, osons faire cette demande confiante au Seigneur : « Viens changer mon eau en vin ! Alors je pourrai faire tout ce que tu voudras, comme nous y invite ta mère la Vierge Marie ! »

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le Baptême du Seigneur

bapteme

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 3,15-16.21-22.
Or le peuple était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ.
Jean s’adressa alors à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu.
Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit.
L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

COMMENTAIRE

Depuis les tout premiers siècles de l’Église, la fête des Rois mages ainsi que le baptême du Seigneur ont toujours été associés à son épiphanie, c’est-à-dire à sa manifestation au monde, les mages représentant les nations païennes, à qui le Sauveur est présenté, tandis que le baptême de Jésus par Jean Baptiste marque le début de son ministère public, alors que la voix de Dieu nous révèle son identité : « Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. »

Chez tous les évangélistes, le ministère de Jésus commence lors de son baptême. La tradition est très ferme sur ce point. Il y a donc là un évènement capital dans la vie de Jésus où l’évangéliste, à travers signes et symboles, nous dévoile à la fois son identité ainsi que le but de sa mission parmi nous. On pourrait penser à un tableau impressionniste où le peintre Luc, avec des touches subtiles qui lui sont propres, nous présente la bonne nouvelle du salut : il y a l’eau et la foule, la voix de Dieu et la colombe, mais surtout, au milieu d’eux, la présence de Jésus qui prie.

Précisons tout d’abord que le baptême que reçoit Jésus, ce n’est pas encore le baptême chrétien. Il s’agit d’une démarche de pénitence et de conversion qui n’est pas une coutume juive traditionnelle, mais un rituel propre à Jean Baptiste, et qui survient alors qu’il y a une grande effervescence dans toute la Judée. Le contexte historique et social est le suivant.

La voix du dernier prophète s’est éteinte 450 ans plus tôt avec la mort du prophète Malachie. Le pays est sans roi depuis près de six cents ans, constamment occupé par des envahisseurs païens, et le peuple se demande quand vont se réaliser les promesses de Dieu tant annoncées par les prophètes. N’est-ce pas Isaïe qui proclamait dans notre première lecture : « Voici votre Dieu. Voici le Seigneur Dieu : il vient avec puissance et son bras est victorieux ». Mais même Isaïe semble pousser un soupir d’impatience quand il s’exclame ailleurs : « Ah ! Si tu pouvais déchirer les cieux et descendre ». Si tu pouvais enfin venir nous sauver !

En réponse à ces promesses, et à cette attente, survient Jean Baptiste le prophète à une époque de ferveur messianique, surtout chez les pauvres de Dieu. Ces pauvres on les appelle les anawim. Ils sont ceux qui espèrent tout de Dieu comme la Vierge Marie, saint Joseph et Syméon, car de plus en plus, des voix se font entendre pour dire que le Messie va bientôt venir, que Dieu va enfin accomplir sa promesse de salut.

Certains se demandent si ce n’est pas Jean Baptiste qui est le Messie, mais lui il annonce la venue d’un plus puissant que lui, et quand il le reconnaît en la personne de Jésus, il s’étonne toutefois de sa présence dans les eaux du Jourdain. Même Jean Baptiste est décontenancé par ce Messie qui prend place parmi les pécheurs, et les plus pauvres. La même question s’impose à nous en cette fête : mais qu’est-ce que Jésus fait là et pourquoi se fait-il baptiser ?

L’évangéliste Luc nous raconte ce qui suit : « Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. » 

La présence de tout le peuple lors du baptême de Jésus est propre à l’évangéliste Luc. Ce dernier veut ainsi nous rappeler que le Fils de Dieu assume pleinement notre condition humaine ; il la prend sur lui avec son poids de péché, il marche avec nous, il se tient parmi nous, comme le grand priant, le grand intercesseur. En plaçant Jésus parmi tout le peuple, l’évangéliste Luc veut nous montrer à quel point Jésus s’est lié à notre humanité, en se faisant solidaire des hommes et des femmes de ce monde en quête de salut et de pardon, et qui sont représentés par cette foule descendant dans le Jourdain à l’appel de Jean Baptiste.

Un autre élément important dans le récit du baptême de Jésus, c’est la voix de Dieu. Cette voix qui déchire les cieux, et qui vient réaliser le rêve du prophète Isaïe, nous dévoile l’identité même de Jésus. Il est le Fils bien-aimé du Père. Et quand Dieu dit : « aujourd’hui, je t’ai engendré », c’est là la reprise d’un psaume qui était chanté lors de l’intronisation d’un roi en Israël, ainsi qu’à chacun de ses anniversaires. Jésus est ici proclamé non seulement Fils de Dieu, mais il est déclaré Seigneur, Roi de l’Univers.

Quant à la colombe, un autre détail significatif de notre récit, elle représente l’Esprit Saint. Non seulement elle nous introduit dans le mystère trinitaire, car le Père, le Fils et l’Esprit Saint sont présents dans cette scène du baptême, mais la colombe est aussi symbole de création et de renouveau. On pense ici à la colombe après le déluge ou encore à l’esprit du Seigneur qui planait sur les eaux au moment de la création du monde.

En soulignant la présence de la colombe, l’évangéliste Luc veut nous dire que l’heure de la nouvelle création a sonné. Non seulement Jésus est-il Dieu avec nous, mais il est aussi Dieu pour nous. Son baptême est l’expression de son amour pour nous, un amour solidaire qui se donnera jusqu’à la mort, et déjà, par ce baptême qu’il reçoit, Jésus nous prend sur ses épaules, comme il a pris sa croix. Il prend sur lui nos péchés et se fait baptiser avec le peuple, lui qui était sans péché.

C’est dans cette dynamique que nous entrons lorsque nous recevons le baptême. Le baptême de Jean Baptiste est en quelque sorte une préfiguration du baptême chrétien. Il est transfiguré par la présence de Jésus et désormais, quand ce geste sera posé en Église, ce ne sera plus seulement une volonté de conversion qui sera manifestée, mais c’est la vie toute entière du baptisé qui sera remise entre les mains du Christ. Le baptême fait de nous non seulement ses disciples, mais il nous configure au Christ, c’est une adhésion à la vie même de Jésus.

Un jour, une personne m’a demandé si je faisais autant de baptêmes que de funérailles à notre paroisse. La réponse est non, bien que nous recevions régulièrement des demandes de baptême. Malheureusement trop d’hommes et de femmes ignorent à quel point Dieu les aime et combien cet amour a le pouvoir de transfigurer leur vie. C’est pourquoi il nous faut porter sans cesse ce souci et ce désir d’annoncer la bonne nouvelle de Jésus Christ.

Il ne s’agit pas de convertir pour faire nombre, ou de se rassurer en n’étant pas les seuls à croire. Non. Il s’agit avant tout de partager avec d’autres ce bonheur de croire en Dieu, de la même manière qu’on ne peut garder pour soi notre émerveillement devant un livre ou un film qui nous séduit, ou un coucher de soleil à couper souffle, ou une bonne nouvelle qui fait irruption dans nos vies.

Quand nous aimons, il est normal de vouloir partager ses coups de cœur avec les autres. Et il n’y a pas plus grand coup de cœur que le bonheur de croire, que la présence de Dieu dans une vie, qui de mille et une manière nous redit sans cesse : « Tu es ma fille bien aimée, tu es mon fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour. » Amen.

Yves Bériault, o.p.