Enquête sur le passé du pape François sous la junte argentine

Article du Journal La Croix

Dès le soir de l’élection du pape François, le 13 mars, plusieurs accusations contre le cardinal Jorge Mario Bergoglio ont commencé à circuler, à propos de son rôle pendant la dictature argentine de 1976 à 1983. Il est notamment accusé d’avoir facilité l’arrestation et la séquestration de deux jésuites dont il était alors le supérieur provincial.

La Croix a enquêté en Argentine sur ces accusations, qui se sont révélées fausses, et proviennent pour l’essentiel du gouvernement Kirchner, qui a toujours considéré l’archevêque de Buenos Aires comme un opposant politique.

Les principaux représentants des droits de l’homme en Argentine ont démenti catégoriquement que le pape François ait été en quoi que ce soit complice de la dictature dans son pays.

 Le P. Bergoglio a-t-il joué un rôle dans l’arrestation des jésuites Orlando Yorio et Francisco Jalics ? 

La principale accusation portée contre le P. Bergoglio, à l’époque où il était supérieur de la province jésuite d’Argentine et Uruguay, concerne sa responsabilité indirecte dans l’arrestation et la séquestration pendant cinq mois des deux jésuites Orlando Yorio (décédé en 2000) et Francisco Jalics. Le P. Bergoglio avait demandé à ces jésuites, qui vivaient dans un quartier pauvre de Buenos Aires, de quitter la Compagnie de Jésus, ce qui, affirment ses détracteurs, aurait implicitement donné le feu vert aux militaires pour enlever les deux prêtres. Les mêmes lui reprochent de n’avoir pas « fait assez » pour faire sortir plus rapidement ces deux jésuites de la sinistre École de mécanique de la marine (Esma), centre de détention secret où les opposants au régime étaient torturés.

Revenant sur le contexte de l’époque devant le Tribunal oral fédéral de Buenos Aires, en 2010, le cardinal Bergoglio avait expliqué qu’il avait« une bonne relation » avec Yorio et Jalics, ses anciens étudiants au Colegio Maximo, et qu’il n’avait rien à leur reprocher d’un point de vue pastoral ou politique. En février 1976, il leur avait écrit pour leur demander de quitter leur quartier, où ils vivaient avec un troisième jésuite, Luis Dourron. Orlando, Francisco et Luis refusèrent, et durent donc quitter la Compagnie de Jésus : la démission d’Orlando et de Luis – qui n’avaient pas prononcé de vœux définitifs – fut acceptée par le général à Rome le 19 mars 1976 ; celle de Francisco fut acceptée par le Saint-Siège. Luis Dourron demanda alors, avec succès, son incardination dans le diocèse de Moron, mais pas les deux autres, l’évêque n’ayant accepté qu’un seul jésuite. Toutefois, malgré leur exclusion, ils pouvaient venir, s’ils le souhaitaient, se réfugier à la curie jésuite de Buenos Aires. « Mais ils ont refusé », poursuit l’ancien provincial, qui souligne que « Yorio et Jalics avaient formellement quitté la Compagnie avant le coup d’État » du 24 mars 1976.

Deux mois après, « un dimanche vers le 20 mai », Orlando et Francisco ont été enlevés. Très vite informé, le P. Bergoglio a prévenu l’archevêché« dès le lundi ou le mardi ». Puis, par deux fois, il a rencontré le général Videla, président de la junte, et, deux autre fois, l’amiral Massera, chef de la marine, avec qui les rencontres furent tendues, voire « violentes ». Il leur a demandé des informations sur les jésuites et tous deux promirent de chercher…

 « Je témoigne que Bergoglio a tout fait pour savoir où ils étaient détenus et pour les faire libérer », affirme à La Croix le jésuite Juan Carlos Scannone, professeur émérite du Colegio Maximo, qui était très proche d’Orlando Yorio. « Tous les jours, il appelait pour savoir qui les détenaient, entre la police, l’armée de terre, la marine ou l’aviation… Finalement, c’est par des aumôniers militaires qu’il a su qu’ils étaient à l’Esma. » Les témoins de l’époque rappellent en outre qu’il était extrêmement dangereux de rechercher des personnes séquestrées. « C’est d’ailleurs pour cela queles deux religieuses françaises  ainsi que bon nombre des premières Mères de la place de Mai ont été assassinées », relève Leandro Despouy, président de l’équivalent argentin de la Cour des comptes et ancien rapporteur de l’ONU pour les droits de l’homme.

 « Le P. Bergoglio a choisi la voie politique et ce fut la bonne voie », souligne de son côté Horacio Mendez Carreras, l’avocat argentin des familles des deux religieuses françaises assassinées par la junte, rappelant que « la supérieure des Sœurs Léonie et Alice, avec un courage formidable, s’est présentée à la police, au consulat, à l’ambassade et a vraiment cherché partout… mais en vain. Les deux sœurs ont été assassinées, tandis que les deux jésuites ont été relâchés vivants. » 

Au bout de cinq mois de détention à l’Esma, les PP. Jalics et Yorio ont finalement été déposés, de nuit, par les militaires dans un champ à 135 km de la capitale. Après avoir relaté les tortures, insultes et privations dont ils avaient été victimes, le P. Bergoglio leur a demandé de ne pas communiquer, afin de ne pas se mettre en danger, et s’est chargé d’informer la Conférence épiscopale, l’archevêque de Buenos Aires et la nonciature. Mais il ne sait pas quelles suites ont été données à ce signalement, « les réponses reçues à l’époque étant restées très évasives ». Il s’est aussi chargé d’organiser leur sortie du pays. Le P. Yorio est d’abord parti pour Rome et c’est là, semble-t-il, qu’il a appris, par un jésuite colombien mal renseigné par l’ambassadeur argentin près le Saint-Siège, que lui et Francisco auraient été arrêtés « à la suite d’une plainte de leurs supérieurs qui les présentaient comme des guérilleros ».

De son côté, le P. Jalics s’est rendu aux États-Unis, puis dans le sud de l’Allemagne où il est toujours jésuite (il avait réintégré la Compagnie deJésus par la suite). Sur le site Internet de la province, il a affirmé le 20 mars, après l’élection du pape, qu’« il est faux de prétendre que notre mise en détention a été provoquée par le P. Bergoglio » : longtemps, il crut que lui et Orlando Yorio avaient « été victimes d’une dénonciation. Mais à la fin des années 1990, après différentes discussions, il est devenu clair pour moi que ce soupçon était injustifié. » Il précise aussi que l’officier chargé de l’interroger l’avait pris pour un espion russe en voyant sur ses papiers d’identité qu’il était né à Budapest, en Hongrie.

 Le P. Bergoglio a-t-il empêché le P. Jalics de renouveler son passeport en 1979 ? 

Fin 1979, Francisco Jalics, devenu membre de la province jésuite d’Allemagne, a demandé à son ancien supérieur de l’aider à renouveler son passeport argentin sans revenir en Argentine. En effet, ayant quitté son pays en 1976 avec un passeport valable deux ans, il avait pu le faire renouveler une première fois à Munich en février 1978, mais il ne pouvait le renouveler une seconde fois hors d’Argentine. Pour lui éviter « un voyage si coûteux », le P. Bergoglio a donc adressé un courrier au ministre du culte en date du 4 décembre 1979, demandant un renouvellement à distance.

Mais selon le journaliste Horacio Verbitsky, qui s’appuie sur la photocopie de deux formulaires de la direction générale des informations du 20 décembre 1979 adressés à Anselmo Orcoyen, ministre du culte, le P. Bergoglio aurait « joué double jeu ». Car le fonctionnaire en charge du dossier du P. Jalics a joint une note défavorable à son sujet, recommandant de ne pas renouveler le passeport d’un « agitateur qui a été détenu six mois à l’Esma pour suspicion de contacts avec les guérilleros, a vécu dans une petite communauté dissoute par son supérieur, a quitté la Compagnie, a été expulsé et qu’aucun évêque du Grand Buenos Aires ne veut recevoir ». Pour Horacio Verbitsky, ce serait le P. Bergoglio qui aurait soufflé ces motifs au fonctionnaire.

 « C’est absurde !, s’insurge Leandro Despouy. La direction des renseignements avait des fiches sur tous et c’était son travail de déconseiller une réponse favorable pour ceux qui, comme Jalics, avaient des antécédents. » Il s’étonne que certains « accordent du crédit à de tels fonctionnaires qui furent des criminels et qui n’étaient pas à un mensonge près » et souligne qu’« en 1979, un ancien séquestré de l’Esma n’aurait pu poser un pied sur le sol argentin sans se faire aussitôt arrêter ». Pour lui, il est logique que le P. Bergoglio « qui s’était donné tant de mal et avait couru tant de risques pour faire libérer Jalics, ne veuille surtout pas qu’il soit à nouveau arrêté et souhaite donc lui éviter à tout prix de devoir revenir ici ! » 

 Que savait   le cardinal Bergoglio  de l’existence  des bébés volés ? 

Le P. Bergoglio est également accusé par Estela de la Cuadra, fille d’Alicia, une des fondatrices des Grands-Mères de la place de Mai (morte en 2008, à 93 ans), d’avoir été au courant, « dès 1977 », de la confiscation par la junte des bébés des femmes disparues. Et non pas « en 2001, comme toute l’Argentine », comme l’archevêque de Buenos Aires l’a affirmé en 2010 en tant que témoin dans le procès de ces vols de bébés.

Lorsque Elena de la Cuadra, la sœur d’Estela, a été enlevée le 23 février 1977, elle était enceinte de cinq mois. Son bébé, né en détention, fait partie des 500 enfants enlevés avec leurs parents ou nés en captivités que les Grands-Mères de la place de mai recherchent depuis trente-sept ans, affichant à ce jour 108 cas résolus. Dans leur désespoir, les parents d’Elena avaient frappé à toutes les portes, dont celle du provincial des jésuites. C’est en tout cas ce qu’affirme la sœur d’Elena, qui poursuit les recherches depuis la mort de sa mère en 2008. C’est elle qui a demandé que le cardinal Bergoglio soit entendu comme témoin lors du procès en 2010, scandalisée par le fait qu’il soutenait ne pas avoir entendu parler de la grossesse de sa sœur Elena.

 Dans son témoignage envoyé à la justice, le cardinal a reconnu avoir reçu la visite du père d’Elena « inquiet de la disparition d’une de ses filles, (mais) je ne me souviens pas du tout qu’il m’a précisé que sa fille était enceinte », a-t-il assuré. Il a également apporté au tribunal une copie d’une lettre écrite le 28 octobre 1977 à l’archevêque de La Plata, Mgr Mario Picchi, « pour vous présenter M. Roberto Luis de la Cuadra, avec qui j’ai eu une conversation… Il vous expliquera de quoi il s’agit. » Au cours de cette rencontre avec la famille de la Cuadra, Mgr Picchi, proche des militaires, a informé qu’Elena avait accouché d’une fille et qu’elle l’avait prénommée Ana Libertad. « La fillette est élevée par une famille bien, quand au sort d’Elena il est irréversible », aurait dit Mgr Picchi, selon les Grands-Mères de la place de mai.

Rien ne prouve que Mgr Picchi a informé par la suite le P. Bergoglio de l’affaire. « C’est lors du procès contre les juntes militaires (NDLR : en 1985) et avec plus de précisions après 1990, (que) j’ai commencé à prendre connaissance de l’existence de ce qu’aujourd’hui on connaît comme les Grands-Mères de la place de Mai », a encore affirmé le cardinal Bergoglio. Ce qui, selon divers témoins de l’époque, est fort probable. Ainsi, Françoise Erize, 84 ans, dont la fille Marie-Anne (1) a disparu en octobre 1976, ne se souvient pas d’avoir entendu parler des vols de bébés avant « les années 1990 ».

 Quelle est l’origine  de ces accusations ? 

Horacio Mendez Carreras, l’avocat argentin des familles des Français assassinés par la junte, « n’a aucun doute » : selon lui, toutes ces rumeurs accusant le cardinal Bergoglio ont été orchestrées par le gouvernement de Cristina Fernandez de Kirchner, « CFK », qui a succédé en décembre 2007 à son mari Nestor Kirchner (président depuis 2003, décédé en 2010). « Pour discréditer ses opposants, CFK les accuse de complicité ou de silence pendant la dictature », poursuit l’avocat.

Ces accusations sont fournies, pour l’essentiel, par Horacio Verbitsky, spécialiste de l’Église en Argentine pendant la dictature (2) et directeur du quotidien pro-­Kirchner Pagina 12. Elles sont ensuite relayées par des associations des droits de l’homme, très importantes en Argentine et généralement critiques à l’égard de la hiérarchie ecclésiale. C’est le cas d’un des deux mouvements des Mères de la place de mai, présidé par Hebe Bonafini et financé par le gouvernement – l’autre mouvement étant surnommé la Linea Fundadora –, ainsi que du mouvement des Grands-Mères de la place de Mai, présidé par Estela de Carlotto. Curieusement, cette dernière, qui a régulièrement critiqué le cardinal Bergoglio, a publié une tribune élogieuse à son égard, au lendemain des deux rencontres de Cristina Kirchner avec le pape au Vatican.

Il faut dire que les relations entre le cardinal Bergoglio et les époux Kirchner, issus du péronisme, ont été très tendues . L’archevêque, qui multipliait les visites dans les bidonvilles, clamant que « la pauvreté est une violation des droits de l’homme », ne manquait pas de dénoncer certaines dérives du gouvernement. En 2004, lors du traditionnel Te Deum du 25 Mai (la fête nationale argentine), il avait épinglé « nos tentations de corruption et d’enrichissement ». Depuis, les Kirchner s’abstenaient d’aller à la cathédrale de Buenos Aires ce jour-là. Le cardinal s’est aussi opposé aux récentes lois sur le mariage homosexuel, le changement d’identité sexuelle et l’euthanasie. Une opposition qui lui a valu d’être taxé de« moyenâgeux » par CFK.

Ces derniers temps, les relations s’étaient apaisées entre le Palais présidentiel et l’archevêque. Et bon nombre d’Argentins pensent que le gouvernement Kirchner « va désormais chercher à récupérer le pape, en le faisant passer pour un péroniste, voire pour un kirchnériste », résume Brenda Struminger, journaliste politique du site Web du quotidien d’opposition La Nacion. D’autant que les élections législatives d’octobre prochain s’annoncent serrées pour le parti de la présidente.

Face à ces différentes accusations, deux des principaux défenseurs des droits de l’homme en Argentine ont démenti catégoriquement que le P. Bergoglio ait été complice de la dictature militaire. « Il y a eu des évêques complices, mais pas Bergoglio », a précisé la semaine dernière le prix Nobel de la paix Adolfo Pérez Esquivel à la chaîne britannique BBC. Quant à l’ancienne médiatrice du pays et amie de plus de quarante ans du pape, Alicia Oliveira, qui était juge en 1973 et fut persécutée en 1976, elle fut péremptoire dans les colonnes du quotidien Clarin : « Lorsque quelqu’un était contraint de fuir le pays, le P. Bergoglio était toujours à ses côtés. » 

(1) Un livre a été consacré à La Disparue de San Juan, par Philippe Broussard, Stock, 2011.

(2) Ses quatre volumes de La Mano izquierda de Dios ne sont pas traduits en français.

CLAIRE LESEGRETAIN (avec ÉRIC DOMERGUE), à Buenos Aires.

Persécution des chrétiens – Un témoignage

Jésus et la femme adultère. 5e Dimanche du Carême. Année C

Ce récit est une des scènes les plus dramatiques des évangiles. Sans doute à cause de la sobriété du récit où la violence est palpable, et où Jésus met sa vie en jeu comme jamais auparavant dans les évangiles. Il le fait pour une personne prise en flagrant délit d’adultère, une coupable selon la Loi, dont la faute entraîne la lapidation. Une personne, en entendant ce récit, me disait que si un jour elle avait à vivre une situation semblable de mise en accusation, elle voudrait bien avoir Jésus comme défenseur. Difficile de ne pas aimer Jésus dans ce récit.

En fait, cet épisode propre à l’évangile de Jean, est en quelque sorte un prélude à la Semaine Sainte. La nuit sur le Mont des Oliviers y est évoquée. Au matin, Jésus descend à Jérusalem et enseigne dans le Temple, alors que ses opposants se manifestent. C’est l’affrontement, les accusations contre la femme, le piège tendu à Jésus. On cherche à le prendre en défaut, on veut sa perte. Son procès est déjà commencé et Jésus garde le silence, tout comme il le fera devant Pilate, et devant le Sanhédrin.

Le récit de la femme adultère fait suite à un épisode de l’évangile de Jean, où les grands prêtres et les pharisiens, après à une première tentative d’arrestation de Jésus, s’exclament au sujet de la foule qui admire Jésus : « cette foule qui ne connaît pas la loi, ce sont des maudits ». Ce commentaire décrit bien les adversaires de Jésus et de cette femme que l’on a jetée devant lui.

Difficile de ne pas penser ici à tous ces radicalismes qu’ils soient religieux ou politiques, où l’idéal visé, qui devient idéologie, fait fi des personnes. On l’a vu dans de multiples guerres et révolutions. Nous le voyons aujourd’hui dans de multiples formes de militantismes, qu’ils soient religieux ou politiques. Il n’y a que la cause qui compte. On la défend avec fanatisme. La personne ne compte plus. Elle devient une quantité négligeable qui n’a droit à aucune compassion. Que l’on pense à ces régimes totalitaires qui tiennent leurs populations en esclavage ou encore à ces dictateurs, comme Staline, qui disait avec cynisme, afin de justifier ses massacres, que la mort d’un homme est bien sûr une tragédie, mais que la mort d’un million d’hommes n’est qu’une statistique.

À la suite de l’élection du Pape François, qui est reconnu pour son action en faveur des démunis en Argentine, les pourfendeurs de l’Église se sont empressés de minimiser ce souci pour les pauvres, en remettant en question la notion de charité chrétienne, l’accusant de ne pas s’attaquer aux véritables causes des inégalités, qui seraient avant tout politiques. On reproche à l’Église de se donner bonne conscience en n’aidant que de manière marginale et épisodique ceux et celles qui souffrent, alors qu’ils auraient besoin d’une révolution. L’attaque récente contre mère Térésa en est un exemple frappant.

Bien qu’il faille s’attaquer aux structures injustes dans notre monde, aux systèmes économiques et politiques qui exploitent, des luttes faut-il le dire dans lesquelles nombre de chrétiens et de chrétiennes sont engagés, nous croyons aussi, comme nous le révèle l’Évangile, que la transformation du monde passe nécessairement par la conversion des cœurs, un cœur à la fois. Sinon, aucune transformation sociale, aussi noble soit-elle, ne saurait tenir. C’est ainsi qu’il faut comprendre ce passage du livre d’Isaïe entendu dans la première lecture : « Voici que je fais un monde nouveau il germe déjà, ne le voyez-vous pas? »

Cette attention à la personne, Jésus nous en donne l’exemple dans cette rencontre de la femme adultère et de ses accusateurs. Remarquez que Jésus ne condamne personne dans ce récit. Il garde longuement le silence. Il écoute. Il prie. Pour ensuite suggérer à ses opposants de regarder en eux-mêmes. Alors que ces derniers tentent de s’imposer par le nombre et par la force de la Loi, Jésus s’adresse en fait à chacun d’eux. « Regarde dans ton cœur », leur dit-il. Que celui qui est sans péché, lui lance la première pierre ». C’est à dire : « Rappelle-toi que tu es avant tout une personne avec tes propres faiblesses et tes fragilités. Est-ce que tu voudrais que Dieu te condamne? Qu’il n’ait pas pitié de toi? Comment alors peux-tu ne pas avoir pitié de ta sœur qui est ici? Et tu voudrais la tuer? »

Voyez l’attitude de Jésus. Alors que cette femme est livrée à une foule déchaînée qui la traine devant Jésus avant de la lapider, ce dernier baisse la tête et regarde vers le sol. Comme s’il ne voulait pas humilier cette femme davantage en la regardant ou encore pour réprimer sa honte et sa colère devant les agissements de cette foule. Jésus a alors cette réaction tout à fait étonnante : il se penche vers le sol et il se met à écrire.

Depuis les débuts de l’Église, bien des théologiens se sont interrogés sur ce que Jésus pouvait bien avoir écrit. Cette action de Jésus restera toujours énigmatique en dépit des interprétations avancées.

Ce que l’on peut affirmer toutefois sans se tromper, c’est que Jésus écrit dans le sable avec un langage nouveau, qui s’exprime dans son action de libérer la femme adultère et de lui rendre sa dignité ; en lui disant des paroles que son cœur n’espérait certainement pas entendre dans cette situation de violence et de mépris : « Moi non plus, je ne te condamne pas ».

Jésus ne condamne pas. Il invite tout simplement : « Va ma fille, ne pèche plus ». Par la parole qu’il prononce en sortant de son silence, Jésus n’abroge pas la loi relative à l’adultère, ni ne condamne la femme coupable; il lui demande simplement de ne plus pécher.

Saint Augustin a magnifiquement interprété ce tête-à-tête entre Jésus et cette femme. Une fois que la foule s’est dispersée, écrit-il, « ils ne restent plus que deux : Miseria et Misericordia », c’est-à-dire la misère humaine et la miséricorde divine. En Jésus, Dieu se révèle comme le Dieu de toute miséricorde. Et c’est cette miséricorde, cette pédagogie de la conversion, que l’Église doit faire entendre au monde si elle veut toucher les cœurs. Comme le rappelait il y a quelques heures à peine le pape François : « L’Église c’est le peuple de Dieu, le saint peuple de Dieu, qui marche vers la rencontre avec Jésus Christ ».

Henri Nouwen décrit ainsi l’attitude de Dieu vis-à-vis ses enfants :

« Son seul désir est de bénir… Il n’a aucun désir de les punir. Ils ont déjà été punis de façons excessives par leur propre errance, intérieure et extérieure. Le Père veut simplement leur faire savoir que l’amour qu’ils ont cherché dans des chemins tortueux a été, est et sera toujours là, pour eux… mais il ne peut les forcer à l’aimer sans perdre sa véritable paternité. » (Henri Nouwen. Le retour de l’enfant prodigue. Bellarmin, 1995. p. 119)

L’évangile de dimanche dernier, celui du retour de l’enfant prodigue, et l’évangile de ce dimanche constituent en quelque sorte une mise en route en cette fin de Carême, afin de nous préparer à la fête de Pâques, en nous invitant à reconnaître que nous avons tous et toutes besoin du pardon de Dieu.

En Église, le sacrement du pardon est en quelque sorte une actualisation de ces récits évangéliques, le lieu par excellence où nous nous présentons devant le Christ avec notre péché et nos pauvretés. Chaque fois que nous avons recours à ce sacrement, c’est le Christ lui-même qui pose son regard sur nous, qui nous relève, et qui nous dit : « Va, personne ne te condamne. Tu es libre. Va et ne pèche plus. » Ne devrait-on pas courir vers cette rencontre avec le Christ? C’est la grâce que je nous souhaite à l’approche de la grande fête de Pâques. Amen.

Yves Bériault, O.P.

Prière pour le Pape François

Dieu notre Père, nous te rendons 
grâce pour le pape François que 
tu donnes à ton Église comme serviteur 
et berger suprême. Soutiens-le avec ta force 
et ta vigueur afin qu’il soit un bon pasteur 
pour l’Église qui avance au cœur 
de notre monde.

Jésus, Bon Pasteur, accompagne 
le nouveau successeur de Pierre 
dans sa tâche pastorale. 
Qu’il soit, comme toi, attentif à 
chaque personne, prophétique 
par ses paroles et ses gestes, 
fidèle et généreux dans 
son service à l’Église.

Esprit Saint, déverse en lui 
ton eau vive de sagesse, 
de courage et de discernement 
afin qu’il guide la barque de Pierre 
durant ce printemps de nouvelle évangélisation. 
Qu’il trouve en toi son appui et son inspiration 
pour chaque décision qu’il aura à prendre.

Vierge Marie, mère de l’Église, 
accompagne ton fils François
avec ta présence maternelle. 
Donne-lui de toujours garder les yeux 
fixés sur Jésus, ton Fils bien-aimé, 
afin qu’il puisse nous conduire sur 
les chemins de la mission, 
aujourd’hui et toujours. 

Amen

Habemus Papam

Habemus Papam

Selon une information, jamais confirmée ni démentie par l’intéressé, le cardinal Jorge Maria Bergoglio aurait recueilli une quarantaine de voix lors du conclave de 2005, suffisamment pour bloquer l’élection de Joseph Ratzinger, avant de finalement laisser entendre qu’il ne voulait pas être élu. Huit ans plus tard, tout est différent : Jorge Mario Bergoglio est devenu le premier pape latino-américain et le premier jésuite. Et c’est tout naturellement que sa proximité avec les pauvres lui a fait choisir le nom de François Ier.

Né en 1936 à Buenos Aires dans une famille modeste d’immigrés italiens venus du Piémont dont le père était employé de chemins de fer, Jorge Mario a grandi à l’école publique avant d’entamer des études de techniciens chimiste puis de se tourner vers la prêtrise, mûrissant sa vocation dans le laboratoire où il travaille. Le séminaire diocésain de Buenos Aires puis le noviciat jésuite où il entre en 1958.

Après son ordination en 1969, ses études le conduisent au Chili et en Espagne où il prononce sa profession perpétuelle en 1973, avant de revenir en Argentine comme maître des novices puis comme provincial. Des années difficiles, marquées par la dictature où la Compagnie est profondément divisée sur la question de la théologie de la libération et souffre d’une baisse des vocations. Six ans plus tard, soucieux de maintenir la non-politisation des jésuites, il laisse une province apaisée et de nouvelles vocations.

UN « HOMME DISCRET ET TRÈS EFFICACE, FIDÈLE À L’ÉGLISE »

Recteur du grand Collège, les facultés jésuites de théologie et de philosophie de Buenos Aires, et curé dans la capitale argentine à partir de 1980, il part en Allemagne en 1986, achever sa thèse de théologie à Fribourg, puis revient comme curé en Argentine : à Cordoba, à 700 km à l’ouest de la capitale, au pied de la sierra, puis à Mendoza, près de la frontière chilienne.

En 1992, Jean-Paul II nomme ce « wojtylien pur jus », selon les mots de Sergio Rubin, chroniqueur religieux du grand quotidien argentin Clarin, évêque auxiliaire de Buenos Aires, puis coadjuteur en 1997. L’année suivante, il succède au cardinal Antonio Quarracino qui, quelques jours avant sa mort, évoquait « cette bonne nouvelle pour son diocèse », dressant le portrait d’un « homme discret et très efficace, fidèle à l’Église et très proche des prêtres et des catholiques ». Ascète et austère, le nouvel archevêque délaisse alors la pompeuse résidence des archevêques de la capitale argentine pour vivre seul dans un petit appartement près de la cathédrale et refuse voiture avec chauffeur pour préférer le bus et le métro.

Malgré sa santé fragile – on lui a ôté une partie du poumon droit à 20 ans –, il mène une vie ascétique et se lève à 4 h 30 du matin pour une journée de travail assidu qu’il commence toujours par une longue lecture d’une presse à laquelle il n’a accordé qu’une seule interview. L’homme est en effet connu pour parler peu mais écouter beaucoup. « Il écoute deux fois plus qu’il ne parle et perçoit bien plus que ce qu’il écoute », confiait un proche à La Croix en 2005. Grand lecteur (notamment les romans russes, Dostoïevsky en tête, et son compatriote Borges), il est aussi un amateur d’opéra, et un fervent supporteur de San Lorenzo, l’un des grands clubs de la capitale argentine, fondé en en 1908 par un prêtre.

UN SENS PASTORAL AFFIRMÉ

De ses années de curé à Buenos Aires et dans la sierra, il a gardé un sens pastoral affirmé, ne répugnant pas à confesser régulièrement dans sa cathédrale et faisant tout pour rester proche de ses prêtres pour lesquels il a ouvert une ligne téléphonique directe. On le voit d’ailleurs souvent déjeuner d’un sandwich dans un restaurant avec un de ses curés et il n’a pas hésité, en 2009, à venir loger dans un bidonville chez un de ses prêtres menacé de mort par des narcotrafiquants.

Créé cardinal en 2001 par Jean-Paul II, il conserve son éternel pardessus noir de préférence à l’habit pourpre et, pour Rome, se contente de faire retailler la soutane de son prédécesseur, le cardinal Quarracino. La même année, son humilité avait frappé lors du synode de 2001 sur le rôle de l’évêque, où il fut rapporteur adjoint remplaçant le cardinal Egan, archevêque de New York rappelé dans sa ville par les attentats du 11 septembre.

Ayant fait de la pauvreté un de ses combats – « une violation des droits de l’homme », affirmait-il en 2009 – ce pourfendeur du néolibéralisme et de la mondialisation est ainsi devenu une autorité morale incontestable en Argentine et au-delà. Au point où il apparaît aujourd’hui, dans un pays où l’opposition est quasi inexistante, la seule véritable force à s’opposer au couple Kirchner dont il ne cesse de dénoncer l’autoritarisme.

Il leur semble suffisamment dangereux pour que la presse pro-Kirchner ressorte en 2005 une vieille affaire accusant le P. Bergoglio, provincial des jésuites d’Argentine pendant la dictature, d’avoir dénoncé deux de ses confrères qui furent enlevés et torturés dans la sinistre École mécanique de la marine. D’autres témoignages, au contraire, rappellent l’énergie qu’il a dépensée pour obtenir leur libération.

Et tandis que, l’ancienne médiatrice argentine, Alicia de Oliveira, qu’il a sauvée des militaires, évoque sa grande richesse affective, la plupart des jésuites argentins gardent de lui l’image d’un homme qui a su apaiser une province divisée et qui sait gouverner en situation de crise. Autant de qualités dont aura besoin François Ier face à une Curie traumatisée par l’affaire des Vatileaks.

Source : Journal La Croix

Ces chrétiens qu’on assassine de René Guitton

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En Orient, les persécutions croissantes poussent les Chrétiens à fuir les pays où est né le christianisme. Au Maghreb, en Afrique subsaharienne et jusqu’en Extrême-Orient, parce que chrétiens, ils sont contraints au silence et parfois assassinés par centaines. Des églises, des habitations sont saccagées, des cimetières profanés. À nos portes, des fatwas sont édictées, des Chrétiens condamnés. Et ces agressions insoutenables se heurtent au silence de la communauté internationale, oublieuse de ce que « la liberté de pensée, de conscience et de religion » est inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme.

Juifs et Musulmans sont aussi persécutés. Mais la reconnaissance de leurs souffrances ne doit pas se faire au prix de la négation de celle des Chrétiens. Y aurait-il de bonnes et de mauvaises victimes? Des victimes dont on doit parler et d’autres qu’il faut passer sous silence?

Avec Ces Chrétiens qu’on assassine, René Guitton dresse le « livre noir de la christianophobie « , cri de révolte, appel à la mobilisation de tous et leçon de fraternité: qu’il soit juif, chrétien ou musulman, quand un groupe est menacé, c’est le signal que d’autres pourront l’être à leur tour.

Taire les douleurs du présent, c’est s’exposer à les banaliser quand elles doivent interpeller l’humanité tout entière. Ce livre nous oblige à rompre avec l’indifférence qui comble d’aise les bourreaux et tue une seconde fois leurs victimes.

Biographie de l’auteur

Passeur infatigable entre l’Orient et l’Occident, René Guitton milite pour le dialogue des cultures et des civilisations, contre le racisme et l’antisémitisme. Il est l’auteur, entre autres livres, de Si nous nous taisons, le martyre des moines de Tibhirine qui a obtenu plusieurs prix. Il est membre du réseau d’experts de l’Alliance des civilisations des Nations Unies.

Homélie pour le quatrième dimanche du Carême. Le retour du fils prodigue

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Aujourd’hui, Jésus nous raconte une histoire. Une de ses plus belles histoires dont lui seul a le secret. Une histoire comme bien des histoires que l’on raconte aux enfants : « Il était une fois un homme… »

Mais pourquoi Jésus raconte-t-il cette histoire? L’évangéliste Luc nous en donne l’explication suivante : « Les collecteurs d’impôts et les pécheurs s’approchaient tous de Jésus pour l’écouter. Et les pharisiens et les scribes murmuraient; ils disaient : “Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux !”  La parabole de l’enfant prodigue est donc une réplique à la critique des opposants de Jésus.

Comme une pièce de théâtre, elle met en scène différents personnages, mais l’acteur principal, c’est le Père. Cette parabole aurait pu s’intituler “la parabole de la miséricorde du Père”, tellement le visage que Jésus nous dépeint de lui est étonnant, surprenant même. Est-ce que Dieu peut nous aimer à ce point? Les pharisiens et les scribes semblent en douter.

Jésus nous raconte l’histoire d’un jeune homme qui dépouille littéralement le père de son bien quand il quitte la maison avec sa part d‘héritage. Mais le Père le laisse aller. L’agir du fils cadet va aller à l’encontre de toutes les valeurs de sa famille : il s’établit dans un pays païen, il devient le gardien d’un troupeau de porcs, un animal impur pour les Juifs. Il mène une vie dissolue et, d’après son frère, il aurait dépensé tout son argent avec les files. Ici, l’on sent la méchanceté de l’aîné, mais nous y reviendrons.

Le Père lui ne cesse d’attendre son fils devant la maison. Il l’attend sans doute depuis son départ, et quand il le voit revenir, il se jette à son cou. Le fils cadet n’a même pas le temps de dire à son père toute la formule de regret qu’il avait préparé. Le Père le prend dans ses bras, il l’embrasse et il ordonne aux serviteurs de préparer la salle pour la fête.

Le fils cadet n’est pas dépouillé de sa dignité aux yeux du Père parce qu’il a péché. Au contraire, le Père s’écrie : “Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller. Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds.”

Le père revêt son fils des habits de l’élection, de la bénédiction. Le fils est choisi à nouveau par son père. Il est revêtu des sandales de l’homme libre, de la bague des fiançailles, et il est invité au banquet des noces. “Allez chercher le veau gras, tuez-le; mangeons et festoyons. Car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie; il était perdu, et il est retrouvé.”

Par cette parabole Jésus veut nous révéler ce visage trop souvent méconnu de Dieu, pour qui il n’y a pas de pays, aussi lointains soient-ils, de situations, aussi désespérées soient-elles, dont on ne peut revenir. Jésus raconte cette parabole parce qu’on l’accuse de faire bon accueil aux pécheurs. Elle met en scène un fils aîné qui représente ces pharisiens et ces scribes qui critiquent Jésus. Le fils cadet lui représente les pécheurs qui ont besoin de guérison, et qui, dans leur exil, ont entendu la Bonne Nouvelle du Christ, et ont repris le chemin vers la maison du Père.

Maintenant, il est important de souligner l’attitude du Père à l’endroit du fils aîné, lui qui refuse d’entrer dans la salle du festin. Le père va même sortir pour aller lui parler. Une invitation lui est faite à prendre part au grand pardon de Dieu. “Mon enfant, lui dit-il, toi tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.”

Voyez comme le père l’aime lui aussi, alors que le fils aîné semble tout ignorer de cet amour du Père pour lui. Le Père prend même la peine de s’expliquer : “Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé.” Remarquez que le père ne dit pas “mon fils que voici était perdu…”, mais plutôt “ton frère que voici”. Le fils cadet n’est pas seulement un fils pour son Père, mais il est aussi un frère pour le frère aîné et tous les deux sont aimés tout autant.

Jésus nous enseigne aujourd’hui que notre Père du ciel est un Dieu d’amour et de miséricorde, et que dans son pardon nous trouvons la guérison. Les paroles du Père pour le fils aîné sont tout aussi empreintes de tendresse que pour le fils cadet, car Dieu aime tous ses enfants. Dans nos vies, l’on peut être tour à tour fils cadet et fils aîné, fille cadette et fille aînée, mais Jésus dans cette parabole nous invite à aller plus loin. Il nous invite à devenir comme le Père.

Vous connaissez l’expression “tel père, tel fils”, “telle mère, telle fille”. La parabole de l’enfant prodigue nous est racontée pour nous dévoiler le vrai visage de Dieu, et pour nous inviter à devenir comme Lui, à porter avec Lui le souci du monde, à aimer avec Lui tous nos frères et sœurs où qu’ils soient, quelles que soient leurs situations.

Tous ensemble, nous avons la charge de tous les humains, d’ici et d’ailleurs, chacun et chacune de nous, selon nos possibilités, nos talents, nos ressources. Nous avons tous un rôle à jouer dans ce ministère de la réconciliation qui nous est confié en Église. Comme nous le rappelle saint Paul, nous sommes tous des ambassadeurs du Christ, et le premier pas qui mène vers l’autre, est tout d’abord de porter le souci de cet autre, de ne pas vivre dans l’indifférence, dans l’ignorance de l’autre, surtout les plus pauvres. Nous devenons des reflets du visage du Père quand nous avons le souci des plus malheureux. Voilà ce à quoi Jésus nous invite dans la parabole de l’enfant prodigue.

Je me souviens de cette jeune infirmière qui revenait d’Haïti et qui pleurait en me racontant la misère qu’elle avait vue là-bas, et qui m’avait dit : “Il me semble, que le bon Dieu doit avoir honte de nous.” En dépit du propos, je la trouvais belle dans son indignation et dans sa tristesse. Je me disais : “voilà vraiment la fille de son père, son Père du ciel. Comme il doit se reconnaître en elle”.

Vivre les valeurs évangéliques, refléter le visage de Dieu, est un long et patient travail sur nous-mêmes, et qui est rendu possible si nous marchons avec Jésus. Ce matin, il vient nous rappeler que Dieu nous aime d’un amour fou, déraisonnable, parce que nous sommes ses enfants bien-aimés et qu’Il nous attend au festin du Royaume. Il guette notre arrivée. N’est-ce pas là un motif suffisant pour nous inciter à participer à la grande fête de Dieu avec l’humanité?

D’ailleurs, cette fête est déjà commencée. Nous la célébrons en chacune de nos eucharisties en attendant la grande fête du ciel. Amen.

Yves Bériault, O.P.

La parabole de Lazare et du mauvais riche

La Parole de Dieu est comparable à un glaive à deux tranchants écrivait saint Paul. Un glaive qui à la fois libère, mais aussi un glaive qui coupe, qui nettoie. La Parole de Dieu devient alors un appel à la conversion qui invite à prendre conscience de notre misère, de notre péché. Pas de conversion possible si l’on ne touche pas à ce manque fondamental en nous, qui fait que trop souvent nous sommes riches de nous-mêmes, mais pauvres de Dieu. L’homme riche dans la parabole de Luc en est un exemple.

Dans l’imaginaire populaire, lorsque l’on parle de cette parabole, on va habituellement la désigner sous le nom de la parabole de Lazare et du mauvais riche. Pourtant l’Évangile ne qualifie pas cet homme de mauvais riche. Une fois mort, dans le shéol, dans cet enfer qui symbolise la séparation d’avec Dieu, cet homme riche pense même à ses frères : « Envoi quelqu’un les avertir afin qu’ils changent de vie », demande-t-il à Abraham. C’est un homme qui a le sens de la famille, qui pense au bien des siens. Alors, faut-il parler de lui comme d’un mauvais riche ? Le sort de cet homme dans la parabole semble bien donner raison à cette interprétation. Car ce que Jésus lui reproche, c’est que ses biens le rendent aveugle. Les hommes ne sont pas tous des siens.

Alors que Lazare gît par terre dans le portail de la maison de l’homme riche; alors que ce riche et les siens ont sans doute dû enjamber bien des fois ce Lazare encombrant, tellement il vit proche de la maison, il y a pourtant un abîme qui sépare cet homme du pauvre Lazare. Ce riche qui aime ses frères, sa famille et ses amis ne fait pas de tous les hommes ses frères et ses sœurs. Son cœur reste insensible à la misère de certains. L’on croirait réentendre ici, dans cette parabole, le cri de Dieu à Caïn qui a tué son frère, quand il lui demande : « Qu’as-tu fait de ton frère? » La question nous est lancée comme aux Pharisiens à qui Jésus s’adresse, « eux qui aiment l’argent », nous rappelle saint Luc.

Cette parabole chez Luc, s’inscrit dans une charge à fond de train où Jésus s’en prend à l’amour des richesses, et où il invite ses auditeurs à ne pas servir deux maîtres : Dieu et l’argent, mais plutôt à se faire des amis avec ce qu’il appelle l’argent malhonnête.

Car pour Jésus, l’argent n’a de sens que s’il est humanisé, que s’il permet de faire le bien, de faire le bien non seulement à nous mêmes et à nos proches, mais à tous ceux et celles que Dieu place sur notre route, devant le portail de nos maisons, car l’argent, les possessions, les talents, s’ils ne sont au service des autres, ne peuvent qu’endurcir le cœur. C’est le drame de l’homme riche.

Tour à tour dans la vie nous sommes parfois cet homme riche ou Lazare, selon les saisons de la vie, et c’est pourquoi cette Parole de Dieu est pour nous tous. Elle est là pour nous faire vivre, non pas pour nous condamner. Que l’on se reconnaisse un peu plus dans Lazare ou dans l’homme riche, de toute manière, c’est un appel à la conversion qui nous est fait.

Pour le Lazare que je suis dans mes épreuves, l’Évangile me rappelle que Dieu est fidèle, et, parce qu’il m’aime, il veille sur moi, il me protège, il me soutient dans la nuit de mes épreuves. La Parole de Dieu nous redit que le mal et le méchant ne peuvent triompher en dépit des apparences. Elle invite les Lazare que nous sommes, quand l’épreuve s’abat sur nous, à la confiance absolue en Dieu. Première conversion à laquelle nous appelle la parabole de Jésus.

Et quand je suis l’homme riche qui parfois établit un gouffre entre lui et certaines personnes, certaines situations, la Parole de Dieu est pour moi aussi. Elle nous dit : écoute le cri de tes frères et de tes sœurs. Ne sois pas dur de cœur devant l’humanité qui est à ta porte. Entends l’indignation de Dieu devant les excès que l’on commet partout, à l’endroit des pauvres et des démunis. Entends l’indignation de Dieu devant le gouffre grandissant entre pays riches et pays pauvres, entre les riches et les pauvres de notre société.

Que cette indignation de Dieu soit aussi la tienne. Laisse-toi toucher par les autres. Ne pense pas qu’à ton seul bonheur. Ne remets pas constamment à demain ta générosité qui est sollicitée, car c’est maintenant que ton frère a faim, que ta sœur a besoin de toi. Voilà la deuxième conversion à laquelle nous sommes invités.

Oui, la Parole de Dieu ce soir, est une parole forte et provocante, mais pleine d’espérance, car il y a en elle un appel qui nous est fait, où Dieu nous redit ce qu’il aimerait faire de nos vies. Il veut faire de nous des hommes et des femmes de Dieu qui se battent pour la foi, la justice et la miséricorde.

La Parole de Dieu vient nous le rappeler. Il nous faut nous convertir au désir de Dieu sur nous. Il nous faut accueillir sans cesse la force de résurrection du Christ Jésus dans nos vies,  lui qui est capable de changer nos cœurs, de nous aider à combler cet écart entre nous et les pauvres qui attendent à notre porte.

Si nous acceptons de faire un pas dans cette direction où Dieu nous invite, si nous lui disons aide-moi à faire ce pas, alors c’est une parabole vivante et nouvelle qui s’écrira dans nos vies : c’est Lazare qui sera invité à la table du riche; c’est le riche qui pansera les plaies de Lazare; c’est Lazare qui donnera à boire au riche. Il n’y aura plus ce pauvre et ce mauvais riche, mais deux frères qui marcheront ensemble avec la grâce de Dieu. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 2e Dimanche de Carême. La Transfiguration.

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« J’ai un fils de 4 ans à qui j’ai raconté l’histoire de Jésus avec l’aide d’un livre pour enfant. Sa réaction fulgurante m’a prise au dépourvu. Il s’est mis à pleurer de ne pouvoir voir Dieu. Il est alors venu se réfugier dans mes bras et il est demeuré ainsi plusieurs minutes, à pleurer silencieusement. Même si nous lui disions, son père et moi, que nous ne pouvons pas plus voir Dieu que lui, mais que nous le ressentions, que la création était une preuve de sa présence, rien n’y faisait. Nous lui avons donc raconté qu’à Noël, nous ne pouvons voir le Père Noël puisqu’il doit s’occuper de tous en même temps, tout comme Dieu à tous les jours, mais que nous savions qu’il est passé par les cadeaux trouvés au matin, tout comme nous savons que Dieu existe par l’amour et la création. Je me demande ce que je peux faire de plus. Une maman bien dépourvue ».

Voilà une touchante histoire et j’espère que ce petit garçon, quand il sera grand, aura toujours ce profond désir de voir Dieu. Cela peut sembler déraisonnable, mais n’est-ce pas le psalmiste aujourd’hui qui s’écrie : « C’est ta face Seigneur que je cherche, ne me cache pas ta face ». En fait, ce petit garçon exprime du haut de ses quatre ans cette réalité qu’avait déjà pressenti le grand saint Augustin : « Tu nous as fait pour Toi et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en Toi ».

Le christianisme affirme une chose qui dépasse l’entendement; non seulement Dieu veut-il se faire connaître de nous, mais il s’est fait l’un de nous, et il porte un visage, le visage de Jésus-Christ !

Dans la Bible, Dieu est décrit comme une « lumière inaccessible », et pourtant, c’est ce mystère lumineux qui se présente à nous dans le récit de la transfiguration. Cette scène de l’Évangile est une allégorie extraordinaire de la suite du Christ, un véritable chemin initiatique, symbolisé par cette montagne qui se dresse devant nous ce matin.

Il est important de souligner que l’événement de la Transfiguration survient après la première de trois annonces que fait Jésus de sa passion à venir. C’est déjà la montée vers Jérusalem qui se profile et Pierre s’y oppose violemment. Les disciples sont bouleversés. Ils ont peur. Leurs certitudes, leur confiance en Jésus, sont mises à l’épreuve, et c’est dans ce contexte que Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les amène sur la montagne afin de les préparer à vivre la passion à venir.

Mais au-delà de cette pédagogie de Jésus à l’endroit des trois apôtres, le récit nous dévoile aussi toute la grandeur du mystère de l’être chrétien, de la vocation à laquelle nous engage notre baptême et que nous célébrerons à nouveau à Pâques.

Je vous propose ce matin que nous fassions ensemble l’ascension de cette montagne de la Transfiguration avec Jésus, une montée qui se fera en trois étapes. Le versant nord, le sommet et le versant sud.

Le versant nord est celui de l’ascension de la montagne. C’est le côté abrupt et aride, jouissant très peu de la lumière du soleil. C’est une montée qui se fait dans l’obscurité, l’obscurité de la fragilité humaine, de nos vies aux prises avec le mal et le péché. C’est un lieu de doute et de combat pour nous, comme pour les disciples qui ont entrepris cette montée. Mais ils ne sont pas seuls. Jésus monte avec eux. Et il en est ainsi pour nous.

Cette montée du versant nord se compare à un temps de conversion, un temps de retour vers Dieu, afin de retrouver l’intimité perdue au fil du quotidien. L’enjeu, c’est le rapprochement avec le Christ et il n’y a pas de rapprochement possible si l’on ne prend pas la pleine mesure de nos pauvretés, de notre besoin infini de Dieu. Voilà pourquoi il faut s’engager avec Jésus dans cette ascension à laquelle il nous convie. Cette montée est comparable au temps du Carême.

C’est seulement après un tel parcours que l’on parvient au sommet, où le spectacle se déploie alors sous nos yeux. Nous contemplons alors le mystère trinitaire. Au sommet, les disciples entrent dans la pleine lumière où ils deviennent témoins de la prière de Jésus. Une prière qui a ses racines dans la grande histoire biblique de l’amour de Dieu pour nous, révélée par la Loi et les Prophètes, et dont Moïse et Élie sont les témoins.

Sur cette montagne se retrouve le Fils, déjà préfiguré dans l’A.T. par la figure d’Isaac offert en sacrifice par son père Abraham. Jésus, qui fait en tout la volonté de son Père, s’offre lui-même afin de rétablir l’humanité dans sa pleine dignité. Avec Moïse et Élie, il parle de son exode vers Jérusalem, de la passion à venir.

Au même moment, la gloire de Jésus se manifeste aux trois apôtres, et la scène que nous contemplons devient comme une icône de la Trinité. Le Père s’entretient avec le Fils alors que les disciples entrent dans la nuée, symbole de l’Esprit Saint.

Pierre, Jacques et Jean sont alors saisis de crainte, la crainte sacrée devant le divin. À l’exemple de David, qui voulut construire une maison pour l’Arche d’Alliance, Pierre offre de monter trois tentes : une pour Élie, une pour Moïse et une pour Jésus. « Il ne savait pas ce qu’il disait », commente laconiquement l’évangéliste Luc. Pierre n’a pas encore compris que c’est Dieu qui est venu planter sa tente parmi les hommes. Voilà ce qu’annonce cette rencontre au sommet. La voix du Père nous le déclare : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui que j’ai choisi, écoutez-le! »

Cette écoute du Fils n’est possible que dans cette contemplation du mystère de la personne de Jésus. Si l’ascension du versant nord nous a rappelé l’importance de la conversion continuelle dans la vie du baptisé, elle a pour but cette contemplation de l’être même de Jésus, lui le Fils bien-aimé du Père. Nous contemplons son mystère afin d’entrer avec lui dans cette lumière inaccessible qu’est Dieu. Nous sommes ici au cœur de la fête de Pâques qui est dévoilée aux apôtres par anticipation. Plus tard, ils comprendront.

Saint Pierre affirmera dans sa première lettre : « Cette voix, nous, nous l’avons entendue; elle venait du Ciel, nous étions avec lui sur la montagne sainte ». Saint Jean lui écrira : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons pour que votre joie soit complète ».

Enfin, nous voici au troisième versant de la montagne, alors que nous nous engageons dans la descente. C’est le versant sud, celui qui est le plus ensoleillé. Les disciples baignent dans la lumière de la résurrection, c’est la victoire du Christ sur la mort. Les ténèbres ont disparu!

À la Vigile pascale et au matin de Pâques, l’Église chante aux nouveaux baptisés : « Resplendis! Sois illuminé! » C’est cette réalité profonde qui anime ceux et celles qui font la rencontre de Christ ressuscité. Ils sont illuminés de la joie pascale.  Ils redescendent dans la plaine des activités humaines avec le Christ. C’est le temps de l’Église.

Il peut paraître étonnant de trouver le récit de la Transfiguration au cœur de notre Carême, mais dans notre marche vers Pâques, la liturgie veut nous rappeler l’essentiel, notre destinée, qui est de devenir comme le Christ, « lui, comme nous le dit saint Paul, qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux » (Phil 3, 21). C’est cette transformation qui est à l’œuvre en chacune de nos eucharisties. Elles deviennent pour ainsi dire le mont de la Transfiguration où le Christ nous convie à chaque dimanche. Amen.

Yves Bériault, o.p.

La communion des mains

Messe des étudiants

Depuis que je suis prêtre, j’ai toujours été fasciné par ces mains qui se tendent vers moi pour recevoir la communion. Elles me parlent de la personne qui les tend et me dévoilent un peu sa foi. Je suis le témoin d’un mystère de communion qui se profile devant moi.

Depuis que je suis prêtre, je ne compte plus les milliers de mains ou dizaines de milliers de mains qui se sont tendues vers cette petite hostie entre mes doigts. À chaque eucharistie défilent devant moi des mains de toutes sortes, avec leurs faims, leurs désirs et leurs secrets.

Il y a les mains pressées, ou est-ce de la timidité, des mains brusques, qui enlèvent littéralement le Corps du Christ. Des mains promptes à prendre et promptes à se retirer, emportant avec elles leur secret.

Il y les mains timides, les mains qui semblent quémander le Corps du Christ. Elles hésitent, elles sont malhabiles et se retirent un peu confuses. Mais il y aussi les mains fières et indifférentes, qui reçoivent l’hostie comme un dû, qui prennent et s’en vont, distraites, sans rien dire. Il y aussi les mains qui adorent, qui contemplent déjà en s’offrant. Ce sont des mains sereines, des mains de foi, tout ouvertes au mystère.

Et que dire de ces mains usées, tannées par le travail, mains rugueuses, parfois sales? Je revois ces mains de cultivateurs ayant passé la journée aux champs. Ce sont les plus impressionnantes. Il y a aussi les mains usées et ridées des vieux et des vieilles. Ce sont des mains fidèles et persévérantes. On voudrait les baiser. Et bien qu’elles tremblent un peu, elles respirent la confiance en Dieu et la foi têtue. Ce sont les plus belles avec les mains d’enfants, qui sont parmi mes préférées. Quand elles sont toutes petites encore elles sourient au mystère de Dieu qui se dépose dans ces petites menottes. Ce sont des mains pleines de joie et de fraîcheur lorsqu’elles communient. Elles me rendent joyeux et heureux d’être prêtre.

Mais les mains qui m’émeuvent tout particulièrement, ce sont les mains des itinérants (SDF). On en voit peu. Mais lorsqu’elles se présentent, on les remarque toute de suite. Des mains abîmées précocement, cicatrisées, sales, parce que laissées à elles-mêmes, seules, abandonnées. Elles hésitent souvent lorsqu’elles s’avancent, mais à chaque fois je me dis : « Que voilà des mains courageuses. » Elles ressemblent sans doute aux mains du Christ.

Recevoir le Corps du Christ, c’est prendre entre ses doigts ce qu’il y a de plus précieux dans la création. Pour Simone Weil, l’hostie nous place au degré le plus infime de la Création, et parce que justement ce degré est le plus bas, il est le plus capable de recevoir l’infini. Et cette main du prêtre qui tend l’hostie, c’est la main du Christ, qui dispense en toute gratuité le grand mystère de l’Amour fait chair.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour la fête de saint Thomas d’Aquin

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« J’ai prié et l’intelligence m’a été donnée. J’ai supplié et l’esprit de la sagesse est venue en moi ». Cet extrait du livre de la Sagesse (Sg 7, 7) nous situe sans doute au cœur même de la vie de frère Thomas d’Aquin. Lui qui a si bien parlé du mystère de la foi tout au long de sa vie et qui pourtant, au terme de son parcours sur terre, considère ses enseignements comme de la paille. Frère Thomas se voit alors comme le plus humble des frères et il ne peut que se taire devant le mystère qu’il a tellement cherché à comprendre.

Frère Thomas était un mystique, qui donnait toute sa valeur à cette affirmation d’un Père de l’Église qui affirmait que « le théologien est quelqu’un qui prie, et celui qui prie est un théologien ». Avant d’être un théologien, frère Thomas était un simple croyant, un priant, un amant de Dieu. D’ailleurs, l’on n’est pas étonnés de voir des femmes comme Catherine de Sienne ou Thérèse de Lisieux, des femmes sans beaucoup d’instruction,  porter le même titre que ce grand intellectuel, soit celui de docteur de l’Église. Dieu se donne à tous ceux et celles qui le cherchent et il nous rend capables de le trouver.

Thomas l’affirmait : la grâce agit en nous comme une (sur) nature, comme un mouvement intérieur qui nous soutien et nous fait rechercher le bien, le vrai, l’amour, qui nous fait trouver Dieu! Cette grâce est un dynamisme qui nous rend capables d’une véritable communion avec Dieu et qui est offerte à tous, sans distinction, ou s’il fallait en faire une, il faudrait dire qu’elle est offerte aux plus petits et aux plus humbles.

Cette grâce n’est pas une question d’intelligence. Elle est avant tout affaire de volonté. Notre volonté de nous attacher à Dieu afin de mieux le connaître et ainsi mieux l’aimer. C’est cette attitude de désir qui permet à Dieu d’agir en nous et de faire de nous, des docteurs de l’Église, des saints et des saintes, de ces «priants théologiens », de ces croyants bien ordinaires, qui cheminent avec leurs doutes et leurs luttes, et dont Dieu se fait tout proche.

« J’ai prié et l’intelligence m’a été donnée. J’ai supplié et l’esprit de la sagesse est venu en moi ».  Saint Thomas, le premier, était conscient que la contemplation à laquelle il se livrait, par le biais du travail intellectuel et de la prière, avait comme principe de connaissance, l’amour de Dieu. D’ailleurs, il l’affirmait dans l’un de ses sermons : « Manifestement, tous ne peuvent passer leur temps en de laborieuses études. Aussi le Christ nous a donné une loi que sa brièveté rend accessible à tous et qu’ainsi, nul n’a le droit d’ignorer : c’est la loi de l’amour divin ». C’est de cette loi dont ont vécu les grands docteurs de l’Église, et qui est la source même de toute vie spirituelle.

L’Église nous propose comme modèle un personnage qui est très important pour l’Ordre des Prêcheurs et pour l’Église. Et bien sûr, nous sommes fiers de son génie et de son œuvre. En invoquant Thomas d’Aquin, on ne peut oublier à quel point la recherche de Dieu et de la vérité demande un travail acharné, où, sans cesse, l’intelligence doit se mettre au service de la foi. Mais l’on n’aurait rien saisi du mystère de ce docteur de l’Église, et lui même nous le reprocherait, si l’on ne voyait pas tout d’abord en lui l’homme de foi, l’humble frère qui, un jour, attacha ses pas à ceux du Christ et consacra toute sa vie à la recherche de la vérité. 

Homélie pour le 3e Dimanche du Temps Ordinaire. Année C.

> 1ère lecture : Le peuple de Dieu redécouvre la Parole (Ne 8, 1-4a.5-6.8-10)
> Psaume : Ps 18, 8, 9, 10, 15 R/ La joie du Seigneur est notre rempart
> Evangile : Prologue de Saint Luc — « Aujourd’hui, s’accomplit la Parole » (Lc 1, 1-4; 4, 14-21)

Mise en situation

Imaginez une vieille maison à la campagne. Vous êtes chez vos grands-parents. Vous montez au grenier et là il y a le vieux coffre à souvenirs. Vous l’ouvrez et vous en faites l’inventaire. Photos de mariage du grand-père et de la grand-mère, photos des enfants, une généalogie, des lettres d’amour que grand-père et grand-mère s’écrivaient secrètement pendant leurs fiançailles, le sermon de leur mariage, quelques prières composées pour les grands moments de leur vie, un ancien bail, des souvenirs de voyages, cartes postales, photos de familles, les plans de la première maison, un voile de mariée,  un poème offert par les enfants lors de leur cinquantième anniversaire, etc. Vous découvrez dans ce coffre l’histoire d’un couple, c’est le coffre à trésor d’une belle histoire d’amour qui en dépit du temps semble garder toute sa fraîcheur.

 En ce dimanche, la liturgie à sa façon nous invite à ouvrir notre propre coffre. Nous aussi en tant qu’Église nous vivons une histoire d’amour et notre coffre à souvenir c’est le livre de la Parole, c’est la Bible. C’est une bibliothèque de 73 livres qui raconte la merveilleuse histoire de nos ancêtres dans la foi : il y a là des livres d’histoires, des poèmes, les plans de construction du Temple, des paroles de Sagesse, les messages des prophètes et enfin le témoignage de ceux qui ont connu Jésus-Christ. Ces livres sacrés, qui n’en forment plus qu’un seul pour nous, doivent sans cesse être redécouverts par les chrétiens. C’est pourquoi chaque dimanche ils sont proclamés dans notre assemblée.

La Parole de Dieu est centrale dans notre vie de foi. Mais alors pourquoi nous laisse-t-elle si souvent indifférentes ? Souvent, l’on quitte l’assemblée du dimanche sans trop nous rappeler ce qui a été lu. L’habitude? Sans doute. D’où l’importance de nous rappeler de temps en temps le sens de cette Parole de Dieu que nous proclamons afin de mieux nous l’approprier, de mieux l’entendre. Il y a des conditions objectives pour l’accueillir. Il faut avoir les oreilles et le cœur bien ouvert. Savoir l’accueillir dans une attitude de respect et d’écoute. Savoir demander à Dieu que cette Parole m’atteigne au plus profond de moi-même, car c’est lui qui me parle.

Notre Dieu Parle

La Parole de Dieu est avant tout un fait d’expérience dans la Bible. Dieu parle, il parle directement à des personnes privilégiées. L’on songe ici à Abraham, à Moïse, aux divers prophètes. À la charnière de l’A.T et du N.T. il y a Marie, les Apôtres, saint Paul et si l’on fait un saut dans le temps, il y a nous tous ici rassemblés. La manière dont Dieu s’adresse à nous peut varier, elle est adaptée à chacun. Dans la Bible, l’on nous rapporte que Dieu s’est adressé à des personnes par des visions ou des songes, par une inspiration intérieure, ou encore bouche à bouche comme pour Moïse. Parfois cette parole se manifeste sous forme de préceptes, d’enseignement de sagesses. Mais une chose est certaine, tous les prophètes ont conscience que Dieu leur parle.

Notre Dieu veut se faire connaître

Ces considérations nous amènent à dégager une deuxième caractéristique de notre Dieu. Notre Dieu est un Dieu qui veut se faire connaître. Si notre Dieu parle, c’est qu’il veut se faire connaître. N’est-ce pas là l’expérience fondamentale de tout parent avec son enfant. S’il cherche à lui apprendre à parler, bien que ce soit là une nécessité de la vie, le père et la mère qui laborieusement veulent amener leur enfant chéri à balbutier ses premiers mots, souhaitent surtout entendre de la bouche de leur enfant : maman, papa. Dans cette expérience de reconnaissance de l’autre est ancrée la nature même de l’expérience de la famille qui est de se situer dans un réseau de vie où les enfants apprennent à devenir humain dans la mesure où ils reconnaissent leurs parents comme des êtres différenciés, des autres par qui passent leur croissance physique, affective et morale. Et Dieu aussi veut se faire connaître, il veut que nous l’appelions Père, car cette vie humaine qui est la nôtre s’enracine dans la sienne, elle vient de lui et elle va vers lui. Donc, Dieu parle pour se faire connaître, pour que grandissent entre lui et nous, l’amour, la communion; pour que nous atteignions notre pleine stature d’enfants de Dieu, que nous devenions des hommes et des femmes responsables!

Serviteurs de la Parole

Pour la tradition judéo-chrétienne, la Parole est action, elle est Verbe, elle fait, elle agit et cette Parole a pour centre la personne de Jésus-Christ. Jésus est le Verbe de Dieu. Et en tant que Verbe, en tant que Fils, il existe dès le commencement. C’est par Lui, Parole créatrice, que tout a été fait ; il est la lumière qui luit dans les ténèbres pour apporter la connaissance de Dieu. Il est la parole de sagesse dans l’A.T. Et ce Verbe entre ouvertement dans l’histoire humaine en prenant notre chair, en devenant l’un des nôtres.

La Parole de Dieu nous transforme, elle suscite une nouvelle relation à nous-mêmes et aux autres. Car la Parole de Dieu apporte le salut de Dieu et ce salut de Dieu, c’est la victoire sur le mal. Si la vie vous intéresse, Dieu, en Jésus-Christ, propose à l’humanité un projet de vie, un regard sur notre vie personnelle qui dépasse les espérances humaines les plus folles. C’est pourquoi il faut constamment se nourrir de la Parole de Dieu, car Dieu a beau nous parler dans notre quotidien, dans notre prière, à travers les autres, il nous parle avant tout dans ces pages qui sont une nourriture spirituelle qui vient éclairer notre quotidien, notre prière, nos engagements.

Sois un serviteur de la Parole. Le besoin croît avec l’usage. 

Pour conclure la Semaine de l’unité des chrétiens

Jésus disait à ses Apôtres : « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui accueilleront leur parole et croiront en moi. »

Nous sommes de ceux-là. Nous sommes les héritiers de la prédication des Apôtres de Jésus. Nous croyons à cause de leurs paroles, à cause du témoignage de leurs vies, ainsi que de tous ceux qui leur ont succédé. Nous croyons surtout parce que l’Esprit de vérité a été répandu dans nos cœurs à notre baptême, et il nous a amenés à reconnaître que Jésus a vraiment les paroles de la vie éternelle.

Jésus est le parfait adorateur du Père et seul le Fils de Dieu pouvait nous montrer ce qu’est le cœur de la véritable prière, le sens profond de l’amour de Dieu et du prochain. C’est pourquoi nous proclamons sans cesse en Église, et à la face du monde, que Jésus est véritablement le « resplendissement de la gloire du Père, l’expression parfaite de son être. » Vrai homme, mais aussi vrai Dieu, son amour pour nous ne pouvait pas être un amour de demi-mesure. C’est pourquoi il demande pour nous au Père : « Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. »

Voilà de désir profond de Jésus, et qui est le désir profond du Père. Jésus est allé au bout du don de lui-même afin que les enfants du Père soient un avec Lui et le Père, uni dans une même communion, uni dans un même amour, uni dans un même Esprit. Comme il est grand le don que Jésus nous fait de lui-même dans son obéissance au Père. Comme il est beau!

C’est pourquoi saint Augustin célèbre le Christ en disant de lui : « Il est beau, le Verbe auprès de Dieu […]. Il est beau dans le ciel, beau sur la terre […]; beau dans ses miracles, beau dans le supplice; beau quand il appelle à la vie et beau quand il ne s’inquiète pas de la mort […]; beau sur la Croix, beau dans le tombeau, beau dans le ciel […].» Oui, le Père se complaît en son Fils, lui en qui il a mis tout son amour, lui qu’il a glorifié en le ressuscitant des morts.

Cette gloire de Jésus, les Apôtres en ont été les témoins privilégiés le matin de Pâques, afin qu’ils parviennent ainsi à cette unité dans la foi et la charité, et qu’ils vivent ainsi dans cette communion qui existe entre le Père et le Fils, et ce pour l’éternité. C’est là l’héritage que Jésus vient nous léguer au nom du Père. L’unité des disciples rend témoignage à cette action puissante de Jésus sur les cœurs, et atteste ainsi qu’il est vraiment l’envoyé de Dieu. « Que leur unité soit parfaite, demande Jésus; ainsi, le monde saura que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. »

Voilà le rêve de Dieu pour nous, un rêve qui comporte bien sûr des exigences, mais surtout une grande joie, car c’est là que se trouve la véritable liberté, puisque cet amour de Dieu est la source de toutes les joies et sur cet amour nous pouvons construire nos vies avec assurance, puisque Jésus lui-même nous y invite. Il nous invite à être un reflet de sa gloire pour notre monde. Comme l’écrivait l’auteur Jacques Breault : « Vivre jusqu’au bout l’Évangile. Rien n’apparaît aujourd’hui plus généreux, et plus inventif ». 

Les chrétiens de France au service des chrétiens d’Orient

Fondée en 1856 par des laïcs, professeurs en Sorbonne, l’Œuvre d’Orient est la seule association française entièrement consacrée à l’aide aux chrétiens d’Orient. Œuvre d’Église, elle est placée sous la protection de l’Archevêque de Paris.

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Grâce à ses 100 000 donateurs, elle soutient l’action des évêques et des prêtres d’une douzaine d’Églises orientales catholiques et de plus de60 congrégations religieuses qui interviennent auprès de tous, sans considération d’appartenance religieuse.

L’Œuvre  se concentre sur 3 missions — éducation, soins et aide sociale, action pastorale — dans 22 pays, notamment au Moyen-Orient. Son action s’inscrit dans la durée mais son organisation et ses contacts sur le terrain lui permettent une très grande réactivité en cas d’événements dramatiques.

Faire mieux connaître les chrétiens d’Orient, témoigner de leurs difficultés auprès de tous est également au cœur de ses missions. Son rôle est essentiel dans ces régions du monde où les chrétiens sont souvent considérés comme des « citoyens de seconde classe ».

Site internet de l’Oeuvre de l’Orient

Billet du Japon : Les cloches de 2013

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Le frère Paul-Henri Girard, o.p., qui est au Japon depuis plus de soixante ans, nous livrera mensuellement sur ce blogue ses réflexions et ses expériences de missionnaire au pays du soleil levant.

Vous vous rendez compte: 2013. Un gros chiffre pour moi du moins qui suis arrivé en ce monde en 1928. Un monde qui a ses moments de joie et aussi d’angoisses.  Je missionne toujours à Tokyo. Et je me réjouis d’avoir entendu encore cette année les cloches qui annonçaient la nouvelle année. Vous avez peut-être la même chose au Québec avec l’émission télévisée : Bye Bye sur vos appareils. Mais je crois que la formule du Québec est passablement différente de celle de Tokyo. La première semble enveloppée de joie, de rire. La formule japonaise est sérieuse et tournée vers la méditation. Je m’explique.

Depuis plus de 30 ans, la télévision japonaise nous permet de vivre  les dernières 15 minutes de l’année dans le recueillement. La caméra se déplace vers 3 ou 4 temples bouddhistes à travers le pays pour nous faire entendre la cloche d’un temple de telle ville et nous inviter au recueillement, même à un moment de prière. Remerciements aux dieux et demandes de protection pour la nouvelle année qui va débuter. Les gens près de la grosse cloche se saluent discrètement, parlent à voix basse de ce que sera  cette nouvelle qui débutera dans quelques minutes.

Je souligne le fait suivant qui me semble intéressant. Il s’agit de la différence entre le son des cloches de l’Orient et celui des cloches de l’Occident. Je ne dis pas lequel est meilleur, je constate seulement. La cloche orientale est frappée de l’extérieur par une grosse poutre de bois, à intervalles de quelques secondes. Il faut donner le temps au cœur de saisir toutes les résonnances. Le son reste à l’intérieur de la cloche, mais il vibre assez fortement pour être entendu, d’autant qu’à ce moment-là le silence est observé. Donc, un son de cloche plutôt sourd, grave et solennel. Différent de celui de la cloche occidentale qui est frappée de l’intérieur par un marteau ou un grelot de métal. Le son est plus éclatant, plus joyeux peut-être.

Après le dernier coup de cloche,  j’ai introduit dans mon ordinateur un CD, celui de la messe du Premier de l’an. Tout commence par une volée de cloches. D’abord le bourdon puis graduellement les plus petites. Au moment des derniers tintements les moines de Solesmes entonnent l’Introît de la messe qui commence par les paroles du prophète Isaïe : Un enfant nous est né, un fils nous est donné. Son nom est Dieu de paix, Seigneur du bonheur. Paix et Bonheur :  les deux mots qui nourrirent le sujet de ma première homélie de l’année 2013.

1. Paix. J’ai débuté avec la première phrase de la lettre de Benoit 16 envoyée aux églises du monde entier quelques jours avant les Fêtes. « Réaliser la Paix c’est garder tous les échelons de notre vie de foi et en même temps la prospérité de nos travaux et de nos découvertes… » Tous, nous désirons cette paix qui, hélas, n’arrive jamais. Dieu ferait-il la sourde oreille ? Bien sûr qu’Il cherche à donner force et valeur à nos demandes. Or, la paix ne vient pas. Il semble dire : d’abord, cessez les bruits de vos fusils et des gadgets qui enterrent le cri de la conscience et du coeur. C’est juste. Si notre cœur n’est pas en paix, comment pouvons-nous travailler pour la paix du monde ? Si l’année 2013 apporte la paix, alors le bonheur suivra.

 2. Bonheur. J’ai ensuite rappelé ces petites perles que Jésus lança du haut de la  Montagne : Bienheureux les cœurs purs, bienheureux les artisans de paix, bienheureux ceux qui travaillent pour la justice, bienheureux, bienheureux, etc. Pas besoin de longs commentaires. Il suffit d‘approfondir notre désir d’être heureux et d‘accomplir ce désir aidé par la force qui nous est toujours assurée.

3. Marie, la nommée mère de Dieu, la nommée mère de tous les vivants, telle la nouvelle Ève. La messe du Premier de l’an célèbre la toute « Bienheureuse ». Marie après les paroles de l’ange Gabriel alla  visiter sa cousine Élisabeth. À la vue de Marie, Élisatbeth s’est écrié : bienheureuse celle qui a cru aux paroles de son Seigneur. » Et Marie  ajouta spontanément: « Oui, c’est vrai. Toutes les nations me diront bienheureuse, car le Seigneur a fait en moi et pour vous de grandes choses : Il nous accorde la venue du Messie.

 J’ai dit le tout en 10 minutes, d’une voix forte pour atteindre le fond de l’église. Tous ont droit à la même Parole entendue, célébrée, méditée, priée et chantée. Tel fut le début de ma première journée de l’année de grâce 2013.

La fête du Baptême du Seigneur

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Le baptême de Jésus marque le début de son ministère public, alors que la voix du Père se fait entendre et nous dévoile sa véritable identité : « C’est toi mon Fils bien-aimé; en toi j’ai mis tout mon amour ».

Il est important de préciser que ce baptême qu’il reçoit, ce n’est pas encore le baptême chrétien. Il s’agit d’une démarche de pénitence et de conversion, qui est propre à Jean Baptiste, et qui survient alors qu’il y a une grande effervescence dans toute la Judée. De plus en plus, des voix se font entendre pour dire que le messie va bientôt venir, que Dieu va enfin accomplir sa promesse de salut.

Alors que certains se demandent si Jean Baptiste n’est pas le Messie tant attendu, ce dernier annonce la venue d’un plus puissant que lui. Quand il le reconnaît en la personne de Jésus, il s’étonne de sa présence dans les eaux du Jourdain. Il est décontenancé par ce Messie qui prend place parmi les pécheurs, et qui vient se faire baptiser par lui. Mais pourquoi Jésus se fait-il baptiser?

Faut-il le rappeler, le Fils de Dieu, en se faisant homme, assume pleinement notre condition humaine. Il la prend sur lui avec son poids de péché et il marche avec nous. Il se fait solidaire de tous ceux qui se présentent à Jean-Baptiste en quête de pardon. Son baptême est l’expression de son amour pour nous, un amour qui se donnera jusqu’à la mort. Par ce baptême qu’il reçoit, Jésus nous prend sur ses épaules, comme il a pris sa croix, comme le berger prend sur lui la brebis blessée. Il prend sur lui nos péchés et il se fait baptiser avec tout le peuple, solidaire de lui, solidaire de nous.

L’iconographie orientale a bien saisi ce mystère du Baptême de Jésus, le représentant se faisant baptiser dans un tombeau rempli d’eau. Ces eaux symbolisent à la fois la mort et le shéol, le lieu où sont en attente tous les défunts depuis Adam et Ève, et que Jésus va aller chercher. Elles symbolisent aussi la vie, ces eaux vives que le Christ va offrir à la Samaritaine, ces eaux qu’il va transformer en vin des noces, comme à Cana.

Les icônes du baptême de Jésus sont très semblables à celles de sa résurrection des morts, et dans cette vision du Christ qui se fait baptiser, c’est déjà le Christ victorieux qui nous est présenté au début des évangiles. Plongé dans l’eau de la mort, il en ressort victorieux, et il nous entraine avec lui vers l’autre rive, où nous attend le Père. Voilà le mystère que contemple l’Église en cette fête du Baptême du Seigneur.

Par ailleurs, ce qui se produit au baptême de Jésus est une anticipation de notre propre baptême dans le Christ. Chacun et chacune de nous avons été marqué par le don de l’Esprit Saint à notre baptême et, depuis ce jour, jusqu’à notre entrée dans l’éternité de Dieu, se fait entendre cette voix intérieure qui nous dit : « Tu es ma fille bien aimée, tu es mon fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour. »

Mais quelles sont les conséquences de ce baptême pour nous et pour ce monde où nous vivons? C’est là une question pressante et difficile, en ces jours où la violence semble se faire omniprésente autour de nous.

Il est clair que lorsque la violence est légitimée, quand elle est perçue comme la voie normale pour affirmer sa personne ou ses idées, comme à Paris ces derniers jours, nous sommes alors confrontés à un lamentable échec de notre humanité. C’est le mal qui triomphe, c’est Caïn qui tue Abel encore une fois. Par ailleurs, si les sociétés sont en droit de se protéger, elles ont aussi le devoir de s’interroger quant aux causes de ces violences, tout en évitant de diaboliser l’adversaire, car il y a là un piège.

Parfois la violence est inévitable, lors d’une guerre ou en cas de légitime défense, mais la violence qui est le fruit de la haine ou du désir de vengeance, ne peut qu’alimenter de nouvelles violences. C’est Sylvie Germain, écrivaine française catholique, qui dégage cette analyse de la pensée d’Etty Hillesum sur la haine, cette jeune juive tuée à Auschwitz en 1943 :

« La haine n’est pas seulement la voie la plus facile […]; la haine est aussi la voie la plus dangereuse, la plus trompeuse, elle est sans issue. Là où se lève la haine en réaction à une violence, à un outrage, à une injustice subie, le mal triomphe, car la victime, aussi innocente soit-elle, se laisse alors atteindre au plus intime de son être […] par la maladie du mal. »

Quand nous cédons à la haine et à la vengeance, nous devenons complices du mal, et nous alimentons à notre tour cette bête insatiable en nous. En tant que disciples du Christ, il est de notre devoir de préserver en nous notre humanité à tout prix. C’est ce que notre vie baptismale exige de nous et rend possible en nous. Etty Hillesum écrivait dans son journal :

“Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la Paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit. » (Juin 1942)

Bien sûr, c’est là un grand défi, mais il est possible de le relever, car Jésus lui-même nous y invite. Faut-il le rappeler : notre baptême nous configure au Christ, et nous rend vainqueurs du mal avec lui. Bien sûr, c’est un long travail d’enfantement qui se fait en nous, un patient travail de guérison, où nous connaitrons des échecs, mais Jésus nous a ouvert le chemin du pardon et de l’amour du prochain. Il faut accepter de nous y engager courageusement avec lui. Telle est notre foi. Et quand des frères et des soeurs deviennent nos ennemis, plutôt que de les haïr, Jésus nous apprend à pleurer avec lui sur notre pauvre monde, à pardonner avec lui, à prier avec lui, afin que l’amour ne s’éteigne pas en nous.

En cette fête du baptême du Seigneur, demandons-lui la grâce de vivre pleinement notre baptême, et ainsi rendre témoignage de l’évangile au coeur de notre monde. La paix véritable est à ce prix.

Yves Bériault o.p.

C’est cela mourir!

Je me tiens sur le rivage. Soudain, un voilier près de moi étend ses voiles blanches dans la brise du matin, et s’engage sur le bleu de l’océan. Il est un objet de beauté et de force. Et debout, je le regarde s’en aller jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un ruban de nuage blanc au-dessus de l’horizon, là où la mer et le ciel ne font plus qu’un. Alors quelqu’un à mes côtés s’écrie : « Il est parti. »

Mais parti où? Loin de mon regard – c’est tout. Il est tout aussi grand par sa coque, sa mâture et ses voiles, alors qu’il était près de moi; il est tout aussi capable de porter sa cargaison vers son lieu de destination. Sa taille diminuée est en moi, non pas en lui, et au même moment où quelqu’un à mes côtés s’écrie : « Voilà! Il est parti », il y a d’autres voix prêtes à entonner le cri joyeux, « Le voilà! Il arrive ». Et c’est cela mourir.

Henry Van Dyke

Porta Fidei : un témoignage en l’Année de la Foi

Benoit XVI a engagé l’Eglise dans une Année de la Foi du 11 octobre 2012 à la fête du Christ Roi, le 24 novembre 2013. Répondant à l’appel du Pape, des chrétiens confient en quelques mots comment ils ont franchi  » la porte de la Foi  » (Ac 14,27) pour entrer dans l’Eglise. Fidèles laïcs, prêtres, religieux ou religieuses : ils incarnent la diversité des croyants. Par leurs témoignages explicites de foi et leurs engagements au quotidien, ils manifestent la joie de croire et la richesse que cela représente pour notre société.

Coup de coeur argentin

Sofia Rei nous livre ici une chanson à la fois jazz et latino d’une qualité exceptionnelle. Agrandissez la vidéo et n’hésitez pas à monter le volume! Bonne écoute!

L’Annonciation à Joseph

La tradition tardive n’a pas erré quand elle a reconnu un grand saint en Joseph, époux de Marie, père nourricier de Jésus… Joseph le juste peut être comparé à Jean le Précurseur. Jean annonce et désigne le Messie; Joseph accueille le Sauveur d’Israël. Jean est la voix qui se fait l’écho de la tradition prophétique; Joseph est le fils de David qui adopte le Fils de Dieu. Par sa proclamation officielle, Jean est Élie, le grand prophète; par l’humble accueil qu’il fait de l’Emmanuel dans sa lignée, Joseph est le juste par excellence. Comme tous les justes, il attend le Messie, mais lui seul reçoit l’ordre de jeter un pont entre les deux Testaments; bien plus que Syméon recevant Jésus dans ses bras, il accueille le Sauveur dans sa propre lignée. Joseph réagit comme les justes de la Bible devant Dieu qui intervient dans leur histoire : comme Moïse ôtant ses sandales, comme Isaïe terrifié par l’apparition du Dieu trois fois saint, comme Élisabeth demandant pourquoi la mère de son Seigneur vient à elle, comme le centurion de l’Évangile, comme Pierre enfin, disant: « Éloignez-vous de moi, Seigneur, car je suis un pécheur ».

Xavier Léon-Dufour: Études d’Évangiles., p. 79 et 81