Homélie pour le 28e dimanche du temps ordinaire. Année A

La parabole du festin nuptial

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 22,1-14.

Jésus disait en paraboles :
« Le Royaume des cieux est comparable à un roi qui célébrait les noces de son fils.
Il envoya ses serviteurs pour appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir.
Il envoya encore d’autres serviteurs dire aux invités : ‘Voilà : mon repas est prêt, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez au repas de noce. ‘
Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce ;
les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent.
Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et brûla leur ville.
Alors il dit à ses serviteurs : ‘Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes.
Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous rencontrerez, invitez-les au repas de noce. ‘
Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils rencontrèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives.
Le roi entra pour voir les convives. Il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce,
et lui dit : ‘Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ? ‘ L’autre garda le silence.
Alors le roi dit aux serviteurs : ‘Jetez-le, pieds et poings liés, dehors dans les ténèbres ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents. ‘
Certes, la multitude des hommes est appelée, mais les élus sont peu nombreux. »

COMMENTAIRE

Au coeur de cette parabole de Jésus nous retrouvons la figure du Père qui nous convie au festin des noces de son Fils. Mais l’évangile d’aujourd’hui s’avère particulièrement difficile à cause de la finale de cette parabole qui se termine avec cette sentence sévère à l’endroit de l’un des invités, qui ne porte pas le vêtement de noce : « Jetez-le, pieds et poings liés, dehors dans les ténèbres, là il y aura des cris et des grincements de dents. »

Devant une telle sévérité, il serait tentant de vouloir faire comme certains des invités, et continuer à vaquer à ses occupations, plutôt que de prendre le risque d’aller à la fête et de se faire mettre à la porte. Oui, la finale de la parabole est dure et elle peut nous laisser une fausse impression au sujet de ce Dieu qui nous invite. N’y a-t-il pas une contradiction ici entre l’incroyable miséricorde qui se déploie dans les enseignements et les actions de Jésus, et l’attitude de ce roi qui invite au festin des noces?

Certains diraient, surtout ceux et celles qui se sont éloignés de l’Église, que c’est bien là le Dieu qu’on leur a présenté dans leur jeunesse. Un Dieu-juge intransigeant et impitoyable, régissant la vie de ses enfants avec beaucoup de sévérité. Notre Église du Québec a longtemps fréquenté ce Dieu. C’était une Église toute-puissante et omniprésente, où les bergers du troupeau se transformaient trop souvent en préfets de discipline. C’était dans l’air du temps et toute notre société était marquée par cet esprit janséniste, où l’on voyait le péché partout et où la joie de croire étaient trop souvent absente. Pour paraphraser une fable de La Fontaine : « ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient atteints ».

Pourtant, l’on ne peut faire de compromissions avec la Parole de Dieu, choisir uniquement les passages qui nous conviennent, et passer sous silence cette scène où le roi chasse l’invité qui ne porte pas le vêtement de noces. Que veut donc nous dire Jésus, lui le bon berger, qui a à coeur le bien de chacune de ses brebis?

Il faut tout d’abord se rappeler que les passages les plus difficiles de l’évangile ne sont jamais une condamnation des personnes, ni un jugement irrévocable. Il s’agit avant tout d’un appel à la conversion. Si Jésus nous parle parfois avec des images très fortes, c’est que son propos se veut avant tout pédagogique, et n’est jamais dépourvu d’amour pour nous. Les parents n’agissent-ils pas ainsi avec leurs enfants parfois, afin de les mettre en garde contre les dangers de la vie?

Une parabole ne peut tout dire, et ce qu’il nous faut surtout retenir aujourd’hui, c’est tout d’abord que l’invitation du roi est pour tous. Ce n’est pas une fête pour quelques initiés, mais une fête où les bons et les méchants ont tous une place de choix. Tous et toutes sont appelés à entrer dans la grande miséricorde de Dieu, quel que soit leur parcours de vie. On le voit à l’attitude de Jésus qui mange avec les publicains et les pécheurs.

La parabole est toujours une interpellation qui nous fait découvrir le visage de ce Dieu qui nous cherche et qui nous appelle. L’Église a souvent insisté sur la justice de Dieu dans son enseignement, et la finale de la parabole est plus qu’évocatrice en ce sens. Elle peut faire peur. Mais il faut se rappeler que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, bien au contraire, il l’appelle à partager sa vie. Depuis le concile Vatican II, les papes Jean XXIII, Jean-Paul II, Benoît XVI, ainsi que le pape François, n’ont cessé de nous rappeler que la justice de Dieu est indissociable de sa divine miséricorde, cette miséricorde qui est le plus bel attribut de Dieu. Il ne faut pas l’oublier.

Néanmoins, dans la parabole en question, il faut toutefois revêtir le vêtement de noce pour être admis à la fête. De quoi s’agit-il au juste? L’exemple le plus touchant dans la Bible est sans doute la parabole de l’enfant prodigue où le Père revêt son fils repenti du vêtement de fête, cette tunique signifiant que le fils est à nouveau choisi par son père. Il retrouve sa dignité et il est admis au festin du Royaume. L’Apôtre Paul va aussi utiliser le symbole du vêtement lorsqu’il dira aux Galates : « Vous avez revêtu le Christ ». Ce sont ces mêmes paroles qui sont dites lors d’un baptême. On revêt le baptisé d’un vêtement blanc après l’avoir plongé dans l’eau du baptême, et le prêtre lui déclare : « Tu as maintenant revêtu le Christ. »

Revêtir le Christ, c’est se laisser habiter par sa puissance de résurrection, par l’amour et la miséricorde dont il a toujours témoigné. C’est vivre de son Esprit. C’est ce vêtement qu’il faut porter quand on entre dans la salle du banquet. Car comment participer à cette fête de l’amour si nous refusons d’en vivre; si nous méprisons ceux et celles que Dieu nous donne comme frères et soeurs.

Remarquez combien est cordiale l’interpellation de l’invité par le roi. Il l’appelle mon ami et lui demande tout simplement où est son habit de noce. L’invité se tait car il se sait fautif, car ce n’est pas véritablement un ami de l’époux. La preuve en est qu’il n’est pas partie prenante de cette fête. Il y est comme un étranger et non comme un ami. Tout en nous dévoilant la grande libéralité de l’amour de Dieu à notre endroit, cette parabole de Jésus nous met en garde contre le danger toujours réel de nous exclure nous-mêmes de la fête en refusant de prendre sur nous le sérieux de l’évangile.

Le festin des noces symbolise les épousailles de Dieu avec l’humanité, où tous sont invités, bons et mauvais, pauvres et riches, malades et biens portants : TOUS sans exception. C’est la création nouvelle en Jésus Christ où nous sommes tous responsables les uns des autres. Une seule condition est exigée pour prendre part à cette fête: se revêtir le coeur d’amour, et ne compter que sur Dieu pour y parvenir.

N’est-ce pas là ce que nous célébrons de dimanche en dimanche, demandant à Dieu de toujours nous garder fidèles, de nous rendre de plus en plus semblables au Christ, lui qui nous a sauvés et en qui nous nous réjouissons!

Yves Bériault, o.p.

La parabole des vignerons homicides. Homélie pour le 27e dimanche du temps ordinaire. Année A

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 21,33-43.

Jésus disait aux chefs des prêtres et aux pharisiens : « Écoutez cette parabole : Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour de garde. Puis il la donna en fermage à des vignerons, et partit en voyage
Quand arriva le moment de la vendange, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de la vigne.
Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième.
De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais ils furent traités de la même façon.
Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : ‘Ils respecteront mon fils. ‘
Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : ‘Voici l’héritier : allons-y ! tuons-le, nous aurons l’héritage ! ‘
Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent.
Eh bien, quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? »
On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il donnera la vigne en fermage à d’autres vignerons, qui en remettront le produit en temps voulu. »
Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire. C’est là l’œuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux !
Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire son fruit.

COMMENTAIRE

L’évangile nous parle d’un homme. Toujours cet homme qui est à l’oeuvre. Un homme qui donne, qui embauche et qui pardonne. Jésus nous parle de son Père à travers les paraboles. Il y a deux semaines, il nous racontait l’histoire d’un maître de domaine qui engageait des ouvriers à toute heure du jour afin de les envoyer à sa vigne. Dimanche dernier, Jésus nous parlait d’un père demandant à ses deux fils d’aller travailler à sa vigne. Et aujourd’hui, il nous raconte encore une parabole au sujet d’une vigne et de son propriétaire.

Pourquoi la vigne revient-elle si souvent dans les paraboles de Jésus? C’est en relisant la Bible que nous trouvons réponse à cette question. Souvenez-vous de Noé. C’est lui le premier vigneron dans la Bible, et la vigne est le premier arbre cultivé, le premier signe de civilisation après le déluge, qui inaugure une ère de paix, car le vin dans la tradition biblique est signe de joie et de prospérité, d’où l’importance de la vigne.

Beaucoup plus tard, lorsque le peuple hébreu se retrouve au désert après sa sortie d’Égypte, Moïse organise une première mission de reconnaissance dans le royaume que Dieu lui a promis. Les explorateurs envoyés par Moïse seront impressionnés par la richesse des vignobles; on raconte qu’ils vont couper une branche de vigne avec une grappe de raisin tellement imposante, qu’ils devront la porter à deux au moyen d’une perche (Nb 13, 23)! Comme il est fertile ce pays où Dieu invite son peuple à entrer.

À travers son histoire et par la bouche de ses prophètes, Israël prendra conscience qu’il est le peuple chéri de Dieu, qu’il est comparable à une vigne sur laquelle Dieu veille avec beaucoup de soin, afin de lui faire porter du fruit. Comme le chante le psaume aujourd’hui : Israël est la vigne que Dieu a prise à l’Égypte, et qu’il replante en chassant des nations.

Une autre composante importante de ces paraboles de Jésus sur la vigne est la présence du maître de la vigne, celui que Jésus appelle son Père. Ces paraboles nous parlent d’un Dieu qui est à l’oeuvre, qui est en train de travailler la terre, une terre où il a planté une vigne, qu’il a solidement établie, une vigne qu’il protège afin qu’elle donne du fruit. Ces paraboles nous parlent à la fois de Dieu et de l’Église, du monde et de chacun et chacune de nous.

L’histoire d’Israël ressemble à notre histoire, elle est souvent marquée par des refus, des compromissions ou des démissions. Mais Dieu est tenace dans son amour. Il ne désespère jamais de nous. La parabole d’aujourd’hui ouvre des perspectives très larges, beaucoup plus que les précédentes, car c’est la manière même dont Dieu se donne au monde qui nous est présentée. Il envoie son Fils.

L’auditeur de la parabole doit l’entendre non seulement pour le peuple d’Israël, mais pour lui-même personnellement. Elle lui demande : à qui veux-tu confier la direction de ta vie? Veux-tu en être le maître absolu? L’unique artisan? Ne compter que sur tes propres forces? Si c’est le cas, c’est voué à l’échec. Car cette vie que nous croyons être la nôtre est une vie qui nous est prêtée, comme une terre que l’on prête en fermage, afin de lui faire porter du fruit.

Le message fondamental de notre parabole est que Dieu met son amour entre nos mains, afin que nous portions avec lui son rêve et son souci pour le monde. L’amour, voilà le fruit unique que nous sommes appelés à nous donner les uns aux autres. C’est là notre mission et notre vocation de vignerons dans la vigne du Seigneur, nous ses enfants.

Récemment, je rencontrais une infirmière qui revenait d’un stage en Haïti, un voyage qui l’a bouleversée tant la misère qu’elle y a côtoyée était grande. Je revois son visage au bord des larmes me disant : « Il me semble que le Bon Dieu doit avoir honte de nous autres ». En dépit du propos, je la trouvais belle dans son indignation et dans sa tristesse. Je me disais : voilà vraiment la fille de son père, son Père du ciel. Comme il doit se reconnaître en elle, et comme il veut se reconnaître en chacun et chacune de nous.

Jésus est venu nous dévoiler le véritable visage de son Père. Il est ce Dieu dont il témoigne tout au long de sa vie publique. Il nous parle de son amour pour nous, tout particulièrement pour ceux et celles qui souffrent, pour les exclus, les opprimés. C’est Lui ce Dieu Père qui, en Jésus, fait bon accueil aux pécheurs, qui pleure devant le tombeau de Lazare, devant la ruine à venir de Jérusalem. C’est Lui qui écrit dans le sable un langage nouveau et qui relève la femme adultère. Oui, notre Père du ciel, comme s’écrie la Vierge Marie dans son Magnificat : « Il élève les humbles. Il comble de bien les affamés », et Il nous envoie son propre Fils, afin de nous aider à vivre pleinement la vie qu’il nous donne en partage, afin que nous apprenions à aimer comme lui.

Comme l’affirme l’évangéliste Jean : « Nous avons été greffés sur le Christ, comme les sarments sur le cep de la vigne » (cf. Jean 15). La vie du ressuscité circule en nous, lui la pierre angulaire sur laquelle reposent nos vies. Nous pouvons donc marcher en toute confiance, malgré les épreuves de la vie, tout en demandant à Dieu de nous garder vigilants et fermes dans notre foi.

Écoutons en terminant l’invitation que nous fait saint Paul dans sa lettre aux Romains en ce dimanche : « Frères et soeurs, ne soyez inquiets de rien, mais, en toute circonstance, dans l’action de grâce priez et suppliez pour faire connaître à Dieu vos demandes. Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer, gardera votre cœur et votre intelligence dans le Christ Jésus. » Amen.

Yves Bériault, o.p.

Le papillon d’automne

Ce matin attiré, par le soleil d’automne et le coloris extraordinaire de cette saison en mon pays, j’ai pris mes souliers de marche en direction de la montagne. L’air sentait bon. Feu de bois et feuilles séchés, le tout emporté dans l’air frais du matin. Derniers sursauts d’une saison sur le point de céder la place aux brises qui apportent le froid.

Sur ma route, j’ai croisé un papillon. Événement rarissime pour la saison. Surpris, je l’ai vu s’élever soudainement à ma droite avec une vigueur inhabituelle pour un papillon. Il se débattait dans l’air frais du matin, comme aspiré par cette lumière d’or réfléchie par les feuilles. Ou devrai-je dire, comme inspiré par cette lumière, car il semblait danser avec l’énergie de celui qui sait que le temps est compté. Un petit papillon d’automne, signe d’espérance et de détermination sur la route d’un marcheur solitaire. À sa manière, sans le savoir,  il me parlait de la suite du Christ.

Saisi par la lumière du Christ ressuscité, plus éblouissant qu’un milliard de soleils d’automne, nous allons de-ci de-là, emportés par le souffle de l’Esprit, au gré des événements et des saisons. Les jours qui passent, quand ils baignent dans cette lumière, ne font que raviver la foi de ceux et celles qui croient, car le temps est court et la moisson est grande, très grande ! Tant de défis à relever, tant d’amour à donner et à recevoir.

Il nous faut donc devenir papillon d’automne sur tous ces chemins de par le monde où se trouvent des promeneurs solitaires, qui cherchent un sens à la vie au fil des saisons qui passent. Voilà où nous entraîne l’admirable lumière du Christ : au cœur de la vie ! Apprends donc à danser ta foi là où le souffle de l’Esprit te conduit. Il n’y a pas de plus belle saison dans la vie de celui ou de celle qui croit au Fils de Dieu!

Yves Bériault, o.p.

« Le christianisme n’en est qu’à ses débuts. » Alexandre Men

Alexandre MenLe christianisme n’en est qu’à ses débuts. Son « programme », appelons-le ainsi, est prévu pour des millénaires; chaque siècle, chaque époque ne prend dans le christianisme, dans la Bible, que ce qu’elle est en état de percevoir. Nous aussi, à notre époque, nous ne prenons que l’aspect, partiel, que nous sommes capables de percevoir et sur lequel nous réagissons aujourd’hui. Le christianisme est ouvert sur tous les siècles, sur le futur, sur le développement de toute l’humanité. C’est pourquoi il est capable de renaître constamment.

Au fil de son histoire, il peut traverser les crises les plus pénibles, se trouver au bord de l’extermination, de la disparition physique ou spirituelle, mais à chaque fois il renaît. Non parce qu’il est dirigé par des personnes exceptionnelles – ce sont des pécheurs comme tout le monde – mais parce que le Christ lui-même a dit : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Le seigneur n’a pas dit : « Je vous laisse tel ou tel texte, que vous pouvez suivre aveuglément. » Car ce qui est écrit dans la Bible n’est, en réalité, que son écho, le reflet de sa personnalité dans la conscience et la pensée de ses disciples. Non, le Christ a dit : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde. » Il n’a pas parlé de quelques écrits, des Tables de la Loi, de certains signes et symboles particuliers. Il n’a rien laissé de tel, mais il s’est laissé lui-même, lui seul.

Extrait de : Men, Alexandre. Le christianisme ne fait que commencer. Cerf, coll. « Le sel de la Terre », 1996, p. 253

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Repères biographiques On l’appelle l’appelle pasteur, prophète, martyr, apôtre : le prêtre russe Alexandre Men était une des ces figures brillantes et dynamiques qui marquent des périodes de transition sociale, politique et économique. Il se trouvait à la charnière entre deux grandes époques de l’histoire russe, celle du communisme, inaugurée par la révolution bolchevique d’octobre 1917, et celle de l’« après-communisme », inaugurée par l’arrivée au pouvoir à la tête du Parti communiste russe de Mikhaïl Gorbatchev en 1985. La vie tragiquement écourtée du père Alexandre couvrait les périodes alternantes de relaxation et d’intensification de la persécution de l’Église sous Staline et ses successeurs, pour aboutir enfin à la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev. C’était sous le signe la perestroïka que le père Alexandre a vécu les deux dernières années de sa vie. Car il a été assassiné à coups de hache au petit matin du 9 septembre 1990, alors qu’il se rendait célébrer la Liturgie dominicale. Dans les deux ans précédant son assassinat, il avait prononcé quelque deux cents conférences sur le christianisme devant des publics les plus divers, on écrivait de lui dans les journaux et les revues, on le recherchait pour des émissions radiophoniques et télévisées, on commençait à éditer ses livres en Russie, livres publiés auparavant exclusivement à l’étranger…

Source : http://www.pagesorthodoxes.net/saints/alexandre-men/men-introduction.htm

Homélie pour le dimanche de la Croix glorieuse

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 3,13-17.
Nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme.
De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé,
afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle.
Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle.
Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé.
Marc Chagall. Jésus en croix

COMMENTAIRE

« Celui qui croit n’est jamais seul » affirmait Benoît XVI dans une homélie. La fête de la Croix Glorieuse vient nous rappeler que Jésus-Christ, en montant sur la croix, a pris à bras-le-corps la solitude dans laquelle nous plongent le péché et la mort, afin que nous ne soyons plus jamais seuls dans notre combat avec le mal. Comme l’affirme saint Paul dans sa lettre aux Philippiens : « Dieu l’a élevé au-dessus de tout nom » ce Jésus, à cause de sa victoire sur la mort. C’est pourquoi sa croix est glorieuse. Elle est devenue notre étendard, le signe par lequel se reconnaissent les disciples du Christ.

Malgré toute l’horreur qu’elle évoque, la croix est source de vie pour les croyants, car en elle c’est la mort qui est crucifiée, qui est mise à mort. C’est elle qui est vaincue et non Jésus. « Ô mort, où donc est ta victoire », s’écrie saint Paul en contemplant la croix du Christ. Il ne voit plus que Jésus dans son offrande, dans son amour qui va jusqu’au bout de lui-même, et qui le fait s’exclamer : « notre fierté c’est la Croix du Christ! »

Jésus l’a acceptée courageusement, sans qu’on puisse dire de lui qu’il l’ait recherchée. Son oui est un oui à l’exigence de l’Amour dont il ne saurait s’esquiver. Il sait que ce don de lui-même ne peut que nous apporter la vie. Jésus est venu pour cette heure-là, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal jusque dans ses derniers retranchements. C’est le grand mystère de la foi chrétienne, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens ».

Il est important de se rappeler, par ailleurs, que c’est nous qui avons cloué Jésus sur cette croix, cette humanité dont nous sommes solidaires dans le péché. Et pourtant, Dieu dans son amour de Père, en a fait le lieu de notre réconciliation, de notre guérison. C’est sur ce bois rugueux de la croix que l’amour de l’Homme-Dieu s’est livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, toutes les générations à venir, de toutes races, langues, peuples et nations.

Tout comme pour nous aujourd’hui, le côté rebutant de la croix n’allait pas de soi pour les premières générations chrétiennes, car vous en conviendrez avec moi,  la prédication d’un messie crucifié n’était pas de nature à séduire les foules. Ces premiers témoins rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme. Mais ils se devaient de témoigner de la foi ardente qu’ils avaient en Jésus ressuscité, puisqu’il s’était manifesté à eux après sa résurrection.

À la suite de ces premiers témoins, nous aussi nous proclamons un Messie crucifié. Paradoxalement, la croix est notre honte, parce que cette croix est l’expression même de notre péché, de nos violences, mais elle est avant tout notre fierté, puisqu’elle est le lieu de notre relèvement, le lieu de tous les pardons, de toutes les guérisons.

C’est pourquoi l’Église en cette fête nous invite à nous rappeler combien il est important de contempler Jésus en croix. On peut avoir passé toute sa vie à prier le Seigneur sans vraiment l’avoir regardé sur sa croix; je veux dire sans l’avoir contemplé de ce regard qui va jusqu’au fond de sa blessure, de son amour pour nous.

La contemplation de la croix nous donne de comprendre combien nous sommes présents dans la prière de Jésus. Nous sommes crucifiés avec lui, aimés de lui, offerts par lui comme son bien le plus précieux : « Père, ceux que tu m’as donnés je te les offre, et je m’offre avec eux, pour eux. »

La croix est véritablement le lieu par excellence de notre adoption par le Père, puisqu’elle fait de nous des frères et des soeurs de Jésus. C’est sur la croix qu’il nous saisit dans son mystère d’amour, pour ne plus faire qu’un avec nous. Il est là à cause de nous, mais il est là surtout pour nous. Il prend sur lui nos péchés, nos détresses, et il s’associe pour l’éternité à notre pauvre humanité blessée, afin de la racheter et de la relever. Sa vie de ressuscité devient notre vie.

Frères et soeurs, comme elle est belle cette croix quand c’est Jésus qui la recouvre de sa présence. C’est la vie même qui est clouée au coeur de la mort et notre humanité peut enfin refleurir. Elle n’est plus orpheline, elle n’est plus seule dans son combat, car elle peut désormais appeler Dieu « notre Père ». Voilà la beauté et le mystère de l’Église, Corps du Christ, à jamais crucifié avec lui dans l’offrande de sa vie pour le monde.

Seigneur, donne-nous de toujours savoir contempler ta Croix glorieuse. C’est la grâce que nous te demandons Ô notre Seigneur crucifié. Amen.

fr. Yves Bériault, o.p.

La position des Mgr Rouet au sujet des divorcés remariés en Église.

Sur certaines questions de morale, l’Église ne doit-elle pas aussi d’urgence bouger ? Le sort réservé aux divorcés, notamment « remariés », est-il tenable ?

C’est une question qui est cause de douleurs infinies. Commençons par relire l’Écriture : il y a cette phrase de Jésus relatée au chapitre 19 de l’évangile selon Matthieu : « Ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer. » La position actuelle de l’Église repose en grande partie sur ce texte. Or, la question posée par les Pharisiens à Jésus concerne la répudiation. Et il se prononce clairement contre la répudiation, acte qui consiste à rejeter son conjoint comme une chose pour en choisir un autre. Peut-on totalement assimiler répudiation et divorce ?

On utilise ce mot de « divorcé » à la fois pour désigner celui ou celle qui s’en va pour un ou une autre et pour désigner celle ou celui qui se trouve abandonné, rejeté. Bien sûr, il y a des cas où les torts sont partagés, mais le plus souvent pas à égalité ! Enfermer toutes les situations dans ce seul mot de « divorcé » ne semble pas juste. La faute n’est pas la même pour celui ou celle qui s’en va et qui laisse l’autre désemparé avec deux ou trois enfants à élever…

On ne peut pas aborder ces questions difficiles sans avoir un authentique souci pastoral, parce qu’on ne peut pas, d’un côté, affirmer que les sacrements font la vie chrétienne et, de l’autre, continuer à demander aux hommes et aux femmes blessés dans leur amour de vivre leur foi sans sacrement ! Comment un homme ou une femme peut-il être ainsi laissé au cœur d’un péché sans pardon possible ? Il me semble urgent de se poser la question, sans brader le sacrement de mariage, sans faire l’impasse sur la nécessaire reconnaissance de ses torts, sans oublier le respect dû au premier conjoint.

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(Source : Bertrand Révillion. Conversations spirituelles. Tome 2. Médiaspaul, 2014, p. 98)

Homélie pour le 23e dimanche du temps ordinaire. Année A

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 18,15-20.

Jésus disait à ses disciples : « Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère.
S’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins.
S’il refuse de les écouter, dis-le à la communauté de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.
Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel.
Encore une fois, je vous le dis : si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quelque chose, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »

COMMENTAIRE

Les trois lectures de ce dimanche ont comme préoccupation commune la vie fraternelle, la vie ensemble avec nos proches, avec nos amis, avec nos voisins. Les conflits ont souvent comme point de départ les blessures en manque de guérison, les refus de pardon, les injustices commises. Alors la rancoeur et la haine s’emparent progressivement des coeurs. Il suffit de constater combien la paix est fragile dans le monde et autour de nous pour nous en convaincre.

La Parole de Dieu en ce dimanche nous invite à examiner sérieusement nos relations les uns avec les autres. Elle vient nous rappeler combien le dialogue est un premier pas vers la réconciliation et la paix. Elle vient nous redire combien le prochain, et nous sommes tous et toutes le prochain d’un autre, combien le prochain, le frère ou la soeur, a du prix aux yeux de Dieu, et combien il devrait en avoir pour nous aussi. Jésus nous rappelle dans l’évangile d’aujourd’hui que nous ne pouvons pas laisser le prochain se perdre sans dire un mot, le laisser se noyer dans sa misère en gardant les bras croisés.

Vous connaissez sans doute la loi de l’assistance aux personnes en danger. Dans beaucoup de nos sociétés contemporaines, c’est un crime que de ne pas porter secours à une personne en danger, sous prétexte que nous ne la connaissons pas ou que ça ne nous regarde pas. Que dire alors de l’invitation que nous fait Jésus dans l’évangile de veiller les uns sur les autres, de nous entraider, de nous pardonner mutuellement? Cette prescription évangélique s’applique non seulement au cadre de nos communautés chrétiennes, mais elle s’étend aussi à nos familles, à nos amis, à nos milieux de travail. Jésus nous enseigne que nous avons la responsabilité les uns des autres, d’autant plus s’il s’agit des plus petits et des plus faibles.

A la question de Caïn au livre de la Genèse, après qu’il eût assassiné Abel : « Suis-je le gardien de mon frère? » (Gn 4, 9), Jésus répond sans hésiter : « Bien sûr, puisque je te l’ai confié ; comment pourrais-tu prétendre m’aimer, sans porter le souci de ceux que j’aime ? » (Thabut)

Par notre foi en Jésus Christ, nous sommes introduits dans une expérience de Dieu qui est celle-là même que Jésus avait du Père. C’est là une des originalités du christianisme et sa richesse insurpassable. Notre foi nous configure au Christ.

Mais notre foi en Jésus-Christ implique aussi un nouveau rapport à l’autre. Cet autre devient un prochain, un tout proche de moi dont j’ai la garde.

Car le prochain est non seulement un chemin vers Dieu, mais il est le seul chemin. Aller au ciel, ce n’est pas un voyage en solitaire, loin des routes humaines; c’est plutôt un voyage de groupe, un voyage organisé, où nul ne doit être laissé derrière. C’est pourquoi le prochain nous est confié; c’est pourquoi il nous faut demander au Seigneur le courage de nous interpeller mutuellement quand c’est nécessaire, le courage de pardonner ou de demander pardon, sans jamais oublier qu’avant de corriger une personne, il faut tout d’abord l’aimer. Inutile de la corriger s’il n’y a pas l’amour. D’où l’importance de porter cette personne dans la prière.

Il est bon aussi de nous rappeler que les personnes qui semblent se perdre, comme celles dont parle Jésus dans l’évangile, attendent parfois sans le savoir, que quelqu’un enfin se lève, se manifeste auprès d’eux, leur signifiant ainsi qu’elles ne sont pas seules, laissées à la dérive dans l’indifférence générale. Mais ce sont là des pas qui coûtent bien évidemment et qu’il faut confier au Seigneur afin de trouver les bons mots, la manière d’aborder l’autre, le courage et souvent la patience de bien faire les choses. 

Vivre l’évangile est coûteux, inutile de nous le cacher. L’évangile, j’oserais dire, n’est pas fait pour les mauviettes! C’est une voie exigeante dans laquelle Jésus nous entraîne. Mais on peut compter sur lui pour nous donner son courage et surtout nous donner son amour, puisqu’il nous appelle à servir comme lui et avec lui.

En terminant, voici une histoire qui pourrait nous aider à mieux comprendre l’actualité de cet évangile. Il s’agit d’un court récit composé par l’écrivain Ernest Hemingway. 

Dans cette histoire, un père Espagnol fait mettre une annonce dans le journal local en espérant que son fils, qui a fui la maison paternelle après un méfait, puisse entendre son appel. Il fait mettre son texte en gros caractères sur une pleine page du journal. On peut y lire ce qui suit : « Cher Paco. Je t’en prie. Viens me rencontrer demain à midi devant les bureaux du journal. Tout est pardonné. Ton papa qui t’aime. » Le lendemain, le père se présente à l’endroit convenu espérant y voir son fils, mais il y a là une foule rassemblée devant les bureaux du journal.  Ils sont près de huit cents jeunes hommes, qui s’appellent tous Paco, et ils sont là dans l’espoir de voir leur père dont ils ont entendu l’appel.

Qui sait. À travers nos mains tendues, notre écoute attentive, nos conseils empreints de tendresse, si nous ne permettrons pas à un Paco de retrouver le chemin de la maison et sa dignité d’enfant de Dieu, et ainsi nous affirmer comme de véritables disciples de Jésus. Amen.

Yves Bériault, o.p.

 

Homélie pour le 22e dimanche du temps ordinaire. Année A

SAVOIR PORTER SA CROIX

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 16, 21-27)

Pierre avait dit à Jésus : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. »
À partir de ce moment, Jésus le Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter.
Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. »
Mais lui, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle sur ma route ; tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera. Quel avantage en effet un homme aura-t-il à gagner le monde entier, s’il le paye de sa vie ? Et quelle somme pourra-t-il verser en échange de sa vie ? Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite. »

COMMENTAIRE

À partir du moment où l’Apôtre Pierre semble avoir saisi mystérieusement, sans vraiment comprendre, qu’elle est la vraie nature de Jésus, il est incapable d’accueillir ce qu’implique la mission de ce dernier, et jusqu’où va le don que Jésus veut faire de lui-même. À travers cette annonce de sa passion et de sa mort, non seulement Jésus suscite l’indignation de Pierre, mais il invite ses disciples à porter leur croix eux aussi.

Nous connaissons bien cette expression « porter sa croix ». Elle dépasse largement le cercle des chrétiens. La croix elle-même est sans contredit le symbole le plus connu au monde. On la porte comme un bijou, on la retrouve encore en bordure de nos routes ou devant nos maisons. La croix est omniprésente sur tous les bâtiments religieux et dans nos églises. On la retrouve encore sur plusieurs montagnes du Québec. C’est avec ce signe que nous catholiques nous nous marquons ou sommes marqués quand nous entrons en célébration ou lorsque nous recevons la plupart des sacrements.

La croix est un signe puissant et terrible à la fois avec lequel tous ne sont pas à l’aise. La preuve en est que même l’Église a mis du temps à adopter la croix comme signe visible de son attachement au Christ. Le premier symbole du Christ qui apparaît chez les chrétiens n’a pas été la croix, mais le poisson au IIe siècle. Voilà un symbole discret et peu compromettant. Pourquoi le poisson? C’est qu’en grec « poisson » s’écrit : IXΘYΣ, ou ichthus, et chacune des lettres grecques de ce mot forme un acronyme ou un sigle où les initiés peuvent y lire : « Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur ». On retrouve aussi à la même époque, dans les catacombes, des fresques représentant la Dernière Cène.

Plus tard au troisième siècle, sur les premières tombes sculptées, Jésus est représenté sous les traits du bon berger, mais la croix est toujours absente. Ce n’est qu’au quatrième siècle, que les chrétiens commenceront à utiliser le symbole de la croix. Le plus vieil exemplaire se retrouvant sur la porte de la basilique Sainte-Sabine à notre couvent dominicain de Rome. Un fait s’impose donc à nous : ce n’est que très lentement dans l’histoire de l’Église que la croix apparaît comme signe des chrétiens et des chrétiennes.

Pourtant les évangiles ne sont pas aussi discrets au sujet de la croix. Elle est au coeur même de la bonne nouvelle du Christ, en dépit du scandale qu’elle évoque, et elle demeure pour nous chrétiens et chrétiennes une image de référence lorsque nous évoquons nos souffrances et nos épreuves. Je suis certain que si je demandais de lever la main à tous ceux et celles ici qui ont déjà eu à porter une croix, ou qui en portent une, tous et toutes lèveraient la main, sans exception. Alors, comment comprendre l’invitation de Jésus à prendre courageusement notre croix en ce dimanche?

C’est Stéphane Laporte, chroniqueur au journal La Presse, qui écrivait ce qui suit au sujet de la croix dans l’une de ses chroniques : « J’ai vu mon père rendre l’âme dans un lit de l’Hôtel-Dieu et il avait l’air du gars sur la croix. On a tous l’air du gars sur la croix, aux derniers moments. Le crucifix, pour moi, c’est la condition humaine… Ça replace les valeurs. C’est comme l’homme qui apprend de son médecin qu’il ne lui en reste plus pour longtemps: ses priorités changent. Le crucifix a cet effet-là, sur moi. Ça me ramène à l’essentiel. »

Ce témoignage est touchant, bien sûr, mais il ne fait qu’effleurer le sujet, à savoir quel est cet essentiel et pourquoi la croix? Il faut donc revenir au texte de notre évangile si nous voulons comprendre. Car l’invitation que nous fait Jésus aujourd’hui n’est pas simplement de porter courageusement la croix de nos épreuves. Même des incroyants font de même. Jésus nous invite à porter cette croix avec lui et à marcher dans la confiance avec lui. Jésus le dit bien : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » Nous sommes ici dans la suite du Christ et porter sa croix comme lui c’est accepter notre vocation d’hommes et de femmes aimés de Dieu, en dépit des obstacles et des souffrances.

Jésus nous rappelle que nous ne sommes pas seuls quand nous portons nos croix, que nous sommes invités à marcher avec lui. Il y a ici l’expression d’une volonté ferme d’affronter l’épreuve, sans se laisser emporter par elle, en mettant nos pas dans ceux du Christ, lui qui a marché courageusement vers son destin pour nous sauver, car nous croyons qu’il est le pilote d’expérience sur les grands fleuves de la vie et que lui seul peut nous mener à bon port.

Porter sa croix avec le Christ, c’est entrer dans un long compagnonnage avec lui tout au long de notre vie, c’est aller à son école, c’est apprendre à prier avec lui, à tenir bon avec lui, à veiller avec lui quand nous sommes confrontés à nos propres Gethsémani.

Porter sa croix avec le Christ, c’est lui demander de nous guider et de nous soutenir à travers nos épreuves, afin que l’obscurité ne l’emporte pas sur la lumière. Et quand nous marchons avec le Christ dans la confiance, portant courageusement nos croix, Dieu peut alors vraiment être Dieu dans nos vies et réaliser peu à peu en nous toutes ses promesses. La lumière du matin de Pâques peut alors illuminer nos ténèbres, en dépit des épreuves.

Voilà ce que Jésus nous propose lorsqu’il nous invite à porter nos croix avec lui. Notre suite du Christ nous permet d’avancer dans la vie avec confiance et d’être vainqueurs avec lui, car sa croix est avant tout une croix glorieuse. Elle est le symbole de notre victoire ultime sur la mort. Et c’est cela l’essentiel auquel la croix nous renvoie.

En terminant, j’aimerais vous lire un message que j’ai reçu d’un couple d’amis il y a quelques jours à peine et qui illustre bien, il me semble, cette suite du Christ où nous portons nos croix. Agnès, jeune maman de trois enfants, écrit ce qui suit :

Chers ami(e)s,

Nous venons vous demander votre soutien dans la prière, car nous venons d’apprendre que notre petit Cyrille est atteint d’une anomalie génétique rare, qui peut expliquer les retards de développement qu’il présente actuellement. Nous nous préparons à devoir faire subir toute une panoplie d’examens médicaux à notre « Petit Lou ». Sa joie de vivre et notre foi en Dieu nous aident, dans le moment, à affronter cette épreuve, mais nous passons par toutes les émotions, d’autant plus que nous faisons face à beaucoup d’inconnu… Nous vivons la phrase de l’Évangile : « À chaque jour suffit sa peine. » Et nous remplissons nos coeurs de parents des sourires et de l’amour redonné par Cyrille et ses grands frères. Malgré cela, sachez que nous vous portons dans nos prières, particulièrement ceux et celles qui vivent également des choses difficiles.

Voilà un couple bien courageux. Prions pour leur famille et pour le petit Cyrille.

Yves Bériault, o.p.

 

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (8 – Fin)

Place du marché - Deventer

Place du marché – Deventer

À Deventer c’est le jour du marché, une coutume très européenne, et la place centrale de la ville est inondée des comptoirs des marchands ambulants, alors qu’une foule nombreuse se faufile parmi toutes les denrées offertes. Y passe même une procession funéraire, précédée par une femme habillée de noire et qui bat lentement une grosse caisse. Les gens se recueillent un peu alors que passe le cercueil et l’animation reprend tout de suite après. La vie poursuit son cours. Il fait un temps splendide, les terrasses sont bondées. Je suis impressionné par la beauté de cette ville, qui semble préservée des touristes et qui a un caractère très médiéval dans sa vieille partie.

Etty Hillesum Centrum

Etty Hillesum Centrum

Le but de notre visite est le « Etty Hillesum Centrum » consacré à la paix. Beaucoup de lycéens viennent visiter ce centre afin d’échanger sur ce que cela signifie vivre dans une société pluraliste. On y traite de thèmes tels que la paix, le dialogue interreligieux, du racisme, etc. Deux responsables nous attendaient, car nous avions pris contact avec eux préalablement.

Etty Hillesum Centrum

Etty Hillesum Centrum

Nous visitons le seul centre de ce genre consacré à Etty Hillesum, bien que l’Université de Gand ait un programme d’études consacré à Etty Hillesum. Nous y passons près de deux heures à recueillir une foule d’information, et nous terminons par un documentaire préparé par des lycéens de Deventer à propos d’Etty Hillesum. Une visite des plus satisfaisantes qui marque la fin de notre périple sur les traces d’Etty Hillesum. Ce voyage m’a donné des idées pour d’éventuelles publications sur Etty Hillesum. Il faudra revenir en Hollande avant longtemps…

15 septembre 1942 :Pourquoi ne m’as-tu pas faite poète, mon Dieu? Mais si, je suis poète, je n’ai qu’à attendre patiemment que lèvent en moi les mots qui porteront le témoignage que je crois devoir porter, mon Dieu : qu’il est beau et bon de vivre dans ton monde, en dépit de ce que nous autres humains nous ingligeons mutuellement.

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (7)

Cette ville est vraiment fascinante avec ses milliers sinon millions (!), de bicyclettes, et ses canaux qui la parcourent en tout sens, où les bateaux de toutes sortes semblent aussi présents que les autos. C’est l’automne, les couleurs me font penser à mon pays. Ça sent bon et le beau temps est de la partie. Je pensais manquer l’été indien, il m’attendait à Amsterdam.

Un canal d'Amsterdam

Un canal d’Amsterdam

En tout nous avons trois jours pour réaliser le programme que je me suis fixé. Le jeudi, en plus de visiter les lieux où Etty a vécu, je me proposais de faire un saut au Musée juif d’Amsterdam. Manque de chance, c’est la fête du Yom Kippour, une des rares fêtes juives où le musée est fermé. Nous passons donc la journée à sillonner les rues dont Etty parle dans son journal, nous retrouvons sa maison près du Concertgebouw (salle de concert) et je sens alors que je touche le pourquoi de ce voyage.

Maison de Etty Hillesum

Maison de Etty Hillesum

Sentir son quartier, les lieux qu’elle fréquentait, le chemin qu’elle empruntait pour aller chez Julius Spier. Nous nous sommes même rendus devant l’appartement qu’habitait Julius. Tout prend maintenant des proportions plus réalistes, la ville dont parle Etty dans son journal me semble plus familière, je connais maintenant son quartier, ce qui lui plaisait, les lieux où elle aimait marcher et, surtout, certains des lieux où elle nous a livré ses pensées les plus profondes. Nous terminons cette journée fatiguée, mais satisfaits. Une visite très fructueuse.

Vendredi nous quittons la pension pour la gare à 6h30. Destination : Westerbork. Il faut changer de trains à deux reprises, prendre un bus, un taxi et nous voilà finalement au centre d’accueil. Un peu décevant, d’autant plus que l’on nous apprend que les lieux du camp lui-même sont à trois kilomètres et que l’on ne peut s’y rendre qu’en marchant à travers une forêt publique. Autre déception : nous apprenons qu’il ne reste rien d’original du camp de Westerbork.

Camp de Westerbork

Camp de Westerbork

Celui-ci a entièrement été détruit au début des années 70, et transformé en parc-musée dans les années 80. L’on a reconstitué les lieux des baraques, avec quelques monuments, mais ce n’est pas très évocateur. Il faut faire un effort d’imagination pour s’y représenter la vie qu’on y menait ainsi que la présence d’Etty sur ces lieux. Bref, cette courte visite du camp d’une demi-heure au plus, nous fait revenir à Amsterdam qu’en fin d’après-midi, trop tard pour aller au musée juif.

Samedi, visite à Deventer, la ville où Etty a vécue de 10 à 18 ans. Nous arrivons à Deventer. Le fleuve Isjel coule tout près de la gare, ce fleuve dont Etty parle dans son journal, qui a marqué son adolescence, et où elle écrit :

4 juillet 1941 : A Deventer (chez les parents d’Etty), les journées étaient de grandes plaines ensoleillées, chaque jour formait un tout sans rupture, j’étais en contact avec Dieu et avec tous les hommes, probablement parce que je ne voyais personne. Il y avait des champs de blé que je n’oublierai jamais, auprès desquels je me serais presque agenouillée, il y avait L’Ijsel bordé de parasols aux couleurs vives, le toit de chaume et les chevaux placides. Et ce soleil que j’accueillais par tous les pores. Ici, le jour s’éparpille en mille fragments, la grande plaine a disparu et Dieu lui-même s’en est allé; si cela continue, je vais recommencer à m’interroger sur le sens de tout et de rien, ce qui, loin d’être le signe de profondes méditations philosophiques, prouve seulement que je ne vais pas très bien. (p. 41-42)

Le fleuve Isjel

Le fleuve Isjel

Mgr Albert Rouet : L’Esprit continue à travailler secrètement ce monde

Albert Jean-Marie Rouet, né le 28 janvier 1936 à Thenay dans l’Indre, est un évêque catholique français, archevêque émérite de Poitiers depuis février 2011.

À un journaliste qui l’Interrogeait quant à l’action de l’Esprit Saint dans le monde, Mgr Rouet a répondu ce qui suit :

Comment en douter? Il y a tant de signes d’espérance. Il nous faut juste des yeux pour voir. Évidemment, si nous restons focalisés sur le pauvre grain de blé que nous avons planté et qui ne lève pas là exactement où nous l’attendons, nous sommes désespérés. Mais regardez les iris : vous les plantez là et ils surgissent deux mètres plus loin avec leurs rhizomes souterrains. Ce que Karl Rahner appelait « les canaux souterrains de la grâce ». Dieu est un planteur d’iris ! Et ça lève, ça pousse à plein. Mais souvent à côté de nos pauvres pots de fleurs. Soyons confiants : c’est un printemps que nous sommes en train de vivre! (Source : Bertrand Révillion. Conversations spirituelles. Tome 2. Médiaspaul, 2014, pp.99-100)

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (6)

Déjà, le bus nous amène hors de la ville. Une vaste praire s’étend devant nous avec ses barbelés, ses tours de garde et un nombre impressionnant de baraques. C’est ici que l’on retrouve le lieu d’une des photos les plus connues d’Auschwitz, la photo des rails d’un chemin de fer qui passent sous le porche d’entrée. Nous visitons une baraque, un lieu dans lequel on n’aurait même pas songé à garder des animaux l’hiver. Non seulement les murs n’ont qu’une planche de bois d’épaisseur, mais des ouvertures de plusieurs centimètres courent tout le long du toit. L’hiver le thermomètre pouvait descendre jusqu’à moins 20 Celsius.

Barraques d'Auschwitz-Birkenau

Barraques d’Auschwitz-Birkenau

Les baraques semblent s’étendre à perte de vue, bien que bon nombre d’entre elles aient été détruites. Difficile d’imaginer, par cette tranquille après-midi d’automne, ce qu’à pu être ce lieu pendant la guerre. Les travaux forcés, les SS et leurs chiens, les clôtures électrifiées, les cheminées des crématoires crachant leurs victimes, les trains déversant tous les jours leur butin de guerre.

Près des crématoires, dont il ne reste plus que des ruines, se trouve le monument aux victimes d’Auschwitz. Plusieurs personnes s’y recueillent, chantent, y méditent un instant, lisent les plaques commémoratives écrites en plusieurs langues. Le silence est la seule attitude qui convient en un tel endroit. On n’a qu’envie de se taire et de pleurer.

L'intérieur d'une barraque

L’intérieure d’une barraque

Nous quittons Cracovie par un matin pluvieux. Petit saut vers Paris pour ensuite repartir vers Amsterdam. Après cette visite à Auschwitz, j’ai encore plus hâte de découvrir le pays d’Etty, la ville où elle a écrit son journal : Amsterdam.

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (5)

La cours des exécutions par balles

La cours des exécutions par balles

Le véritable musée est plutôt du côté du camp Auschwitz, alors que le second camp, Auschwitz-Birkenau, présente les vastes étendues de baraques, avec les longs barbelés, ainsi que les ruines des crématoires détruits par les SS allemands avant d’abandonner le camp en 1945. Les fours ont alors été démantelés et renvoyés en Allemagne, histoire de laisser le moins de traces possible. Une grande partie des archives ont aussi été détruites.

A la mi-janvier 1945, comme l’armée soviétique approchait du complexe de camps d’Auschwitz, les SS commencèrent à évacuer Auschwitz et ses camps satellites. 60 000 prisonniers furent contraints de marcher vers l’Ouest. Des milliers d’autres furent tués dans les camps quelques jours avant que ces marches de la mort ne commencent. Des dizaines de milliers de prisonniers, juifs pour la plupart, furent contraints de marcher jusqu’à la ville de Wodzislaw, dans la partie occidentale de la Haute-Silésie. Les gardes SS abattaient ceux qui ne pouvaient plus avancer. Lors de ces marches, les prisonniers souffrirent également du froid et de la faim. Plus de 15 000 d’entre eux périrent pendant le voyage. (Source : Internet)

Ma surprise fut de trouver les deux camps en très bon état malgré les années, surtout celui d’Auschwitz, alors qu’Auschwitz-Birkenau a peut-être conservé le tiers de ses baraques, qui pouvaient loger jusqu’à 90, 000 prisonniers. L’ensemble et son étendue sont impressionnants. Le premier camp, Auschwitz, était prévu pour environ 19, 000 prisonniers et lui aussi semble assez bien conservé. Ses bâtiments sont tous faits de briques rougeâtres, bâtiments qui ont été transformés en salles d’expositions.

Plus l’on progresse dans cette visite et plus mon cœur se serre et je retiens mes larmes. Je ne suis pas le seul… Un silence s’empare peu à peu d’une foule que je trouvais un peu trop dissipée au début, car je voulais y entrer un peu comme on entre dans une église, silencieux devant une certaine présence, la mémoire de toutes ces victimes à qui il faut savoir rendre hommage. Il faut dire que beaucoup de jeunes étudiants visitent ce « musée » et qu’ils ne saisissent pas immédiatement ce qu’il représente vraiment. Mais impossible de ne pas se laisser émouvoir.

Successivement, nous voyons défiler devant nous la première chambre à gaz et le premier crématoire, où l’on nous explique avec quelle duplicité les nazis convainquaient les gens d’y entrer afin de se doucher. « Nous avons besoin de bons ouvriers » disaient-ils. « Y a-t-il des menuisiers parmi vous? Oui? Mais c’est très bien! Nous avons besoin de vous tous. Mais avant il faut vous laver. Déshabillez-vous, accrochez vos vêtements à ces crochets numérotés, retenez bien le numéro, et maintenant à la douche. Vous retrouverez vos vêtements à la sortie ». Les victimes se sentaient rassurées puisqu’on leur octroyait un numéro. Elles entraient dans la salle des « douches » et alors on verrouillait les portes. Quinze minutes plus tard, d’autres prisonniers juifs, les Sonderkommandos, les mêmes qui aidaient et encouragaient les prisonniers à se dévêtir, étaient chargés de sortir les corps inertes entassés les uns contre les autres, et de les brûler dans les fours crématoires; les cendres mises dans des camions qui allaient les jeter dans la rivière tout près ou jetées dans un étang. Pas de traces.

Ensuite, l’on nous présente les salles d’interrogatoires, la salle d’un tribunal fictif où les condamnations étaient presque toujours la peine de mort. Les causes jugées : mal tenir son rang, avoir volé un morceau de pain, un bouton détaché… Nous voyons la cellule où est mort le Père Maximilien Kolbe, le mur des exécutions, les salles où sont consignées les montagnes de valises, de cheveux, de lunettes, de souliers, de vêtements pour bébés… Il y a surtout cette scène qui me revient en mémoire : une petite vitrine au milieu de laquelle se trouve une poupée de porcelaine en miettes, quelques bottines de bébés, des petites vestes… C’était donc cela Auschwitz! On ressort avec le besoin de reprendre son souffle. Plus beaucoup d’entre nous parlent à haute voix. L’heure est venue de prendre le bus pour le camp d’Auschwitz-Birkenau.

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (4)

Entrée du camp d'Auschwitz

Entrée du camp d’Auschwitz

Nous prenons l’autobus de 8h30 pour Oświęcim. Pourtant, j’avais bien demandé d’aller à Auschwitz, mais sur place notre guide nous expliquera que les armées allemandes, lors de l’invasion de la Pologne, avaient commencé à donner des noms allemands aux différents lieux qu’ils occupaient, et c’était le cas pour ce petit village d’ Oświęcim, aujourd’hui une ville de 43, 000 habitants.

À l’époque, les Allemands qui cherchaient à établir leurs camps d’extermination en des lieux isolés, loin des populations locales, avaient fait évacuer les maisons proches de l’enceinte du camp. Ils feront ainsi à trois reprises, repoussant au loin la population polonaise afin qu’elle ignore ce qui s’y passait. Mais cette fumée des fours crématoires qui fonctionnent souvent jour et nuit, l’odeur de cheveux et de chair brûlée, ne réussiront pas à tromper la population locale.

Si ce camp était aussi isolé, il n’en est plus le cas aujourd’hui et le visiteur est donc surpris de constater que l’on annonce le musée d’Auschwitz à 500 mètres, alors que l’on est au milieu d’une ville avec beaucoup de circulation, des restaurants et des commerces. J’espère ne pas être déçu de ma visite, mais déjà une certaine appréhension s’empare de moi au moment d’arriver enconstatant que nous sommes en pleine ville.

Auschwitz s’annonce tout d’abord comme un musée, et c’est là la seconde surprise. Ce qui reste des camps de la mort en Europe se nomme désormais « musée ». Il en sera de même pour le camp de Westerbork. Le stationnement compte sans doute une vingtaine d’autobus nolisés lorsque nous arrivons et les visiteurs forment une longue file pour entrer « au musée ». Autre surprise, cela ne coûte rien, et j’apprécie. Non pas à cause du fait d’économiser des sous, mais n’y aurait-il pas une inconséquence à vouloir faire payer la visite d’un lieu qui se veut un mémorial à toutes les victimes d’Auschwitz, et elles se comptent par million.

Nous nous procurons des écouteurs et l’on nous présente un court film sur l’histoire du camp d’Auschwitz. Ce film n’insiste pas trop sur les scènes d’horreur, contrairement à un film comme « Nuits et brouillard » d’Alain Resnais. Nous ressortons après 15 minutes et là nous suivons un guide, elle se nomme Edita, une Polonaise de 40 ans environ, qui travaille aux archives d’Auschwitz et qui s’improvise guide cette journée-là à cause d’un manque de personnel. C’est note chance, car elle est très au fait de l’histoire du camp et a un visage empreint d’une grande humanité. Je sens bien qu’elle ne fait pas que travailler au musée d’Auschwitz, mais qu’il s’agit aussi pour elle d’une mission.

Notre groupe est composé d’une vingtaine de visiteurs et nous passerons deux heures et demie avec elle, entrant progressivement dans l’horreur de ce lieu, qui semble calme en cette journée grise d’octobre. Nous visiterons les deux parties du musée d’Auschwitz, soit le camp d’Auschwitz et le camp d’Auschwitz-Birkenau. Trois kilomètres séparent les deux camps. Il faudra prendre l’autobus pour aller de l’un à l’autre.

"Le travail vous rendra libre"

« Le travail vous rendra libre »

Pour une histoire détaillée de l’établissement de ces deux camps, cliquez ici.

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (3)

8 octobre. Journée de répit et de planification. Magdalena m’amène voir les lieux les plus intéressants de Cracovie, sa ville natale, et nous terminons la journée au sanctuaire de sœur Faustina, canonisée par le pape Jean-Paul II.

Il s’agit du sanctuaire de la Miséricorde, énorme complexe moderne où affluent sans cesse les pèlerins. Nous sommes dans le fief de Jean-Paul II, puisque Cracovie faisait partie de son diocèse avant son élection comme pape.

Cracovie était sa ville et partout des photos, des statues, des vitraux même, viennent nous le rappeler. L’amour des Polonais pour ce pape ne m’a jamais apparu aussi impressionnant maintenant que je sillonne les rues de sa ville, et où son influence semble encore si palpable.

La ferveur des Polonais est impressionnante. Dans cette ville de 800, 000 habitant, dont cent milles sont des étudiants universitaires, les églises semblent toujours prises d’assaut, tant par les jeunes que les moins jeunes.

La veille, j’ai voulu participer à la messe des jeunes à l’église des dominicains de Cracovie, une église construite en 1257, et où l’on trouve le tombeau du dominicain saint Hyacinthe. Impossible d’y entrer tellement l’assistance y était dense, et ce, jusqu’à l’extérieur de l’église.

Intérieur de l'église des dominicains

Intérieur de l’église de la Sainte-Trinité

Mais toutes ces visites ne me font pas oublier le côté plus tragique et sérieux de ce voyage, notre destination première, qui est le camp d’extermination d’Auschwitz, là où Etty a été assassinée.

À SUIVRE…

Retour de voyage – Sur les pas d’Etty Hillesum (1)

Comme promis, me voici avec ce compte-rendu de voyage que j’aurais bien aimé publier comme un carnet de voyage, au jour le jour, photo à l’appui. Mais cela n’était pas possible.

Je vous présente plutôt mes réflexions, suite à ce périple européen, où j’ai voulu retracer l’itinéraire d’Etty Hillesum, en visitant les lieux où elle a vécue et où elle est morte, victime de la Shoah.

Ce voyage a commencé par une retraite que j’ai prêchée aux moniales dominicaines de Beaufort, une communauté jeune et dynamique établie depuis près de 50 ans dans un cadre champêtre de Bretagne.

On y trouve aussi une liturgie originale et d’une grande beauté. Les sœurs ont déjà quatre albums à leur actif. Un monastère à découvrir!

Monastère Notre-Dame-de-Beaufort (France)

Monastère Notre-Dame-de-Beaufort (France)

Pendant ce voyage, j’ai aussi revu plusieurs couples connus à l’université alors que j’étais aumônier. Des rencontres extraordinaires dans l’ordinaire de leur vie, avec leurs enfants, leurs préoccupations, et cette amitié qui s’approfondie d’année en année. Un grand ressourcement!

Etty Hillesum - 1938

Etty Hillesum – 1938

La deuxième partie du voyage, soit neuf jours en tout, a été consacrée à la recherche d’Etty Hillesum, recherche dans laquelle m’accompagnait une journaliste japonaise, une amie, fascinée elle aussi par le message et la vie d’Etty Hillesum, qui sont consignés dans son journal et ses lettres (Hillesum, Etty. Une vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork. Seuil, 1995), elle qui voulait être le témoin des valeurs ultimes, au milieu de l’angoisse et de l’horreur où, à partir de 1941, la nombreuse communauté juive des Pays-Bas se trouva plongée par la mise en œuvre systématique de ce que les nazis appelaient la « solution finale ».

4 juillet 1941 : « Il y a de l’agitation en moi, une agitation bizarre et diabolique, qui serait productive si je savais qu’en faire. Une agitation « créatrice ». Ce n’est pas celle du corps, une douzaine de nuits d’amour torrides ne suffiraient pas à l’apaiser. C’est une agitation presque « sacrée ». Ô Dieu, prends-moi dans ta grande main et fais de moi ton instrument, fais-moi écrire. » (p. 41)

À SUIVRE…

Sur les traces de Etty Hillesum

Etty Hillesum 1943

Etty Hillesum 1943

Aux lecteurs et lectrices du Moine ruminant. 

Pendant cette période des vacances je vous propose une relecture de cette chronique que j’avais publiée en 2008 lors d’un voyage sur les traces de Etty Hillesum. Bonne lecture!

Dans une recension du journal et des lettres de Etty Hillesum, Elizabeth O’Connor (professeure et écrivaine américaine, décédée en 1998) affirme que l’œuvre d’Etty Hillesum est « le document spirituel le plus signifiant de notre époque ». L’Écrivain néerlandais Abe Herzberg, qui a contribué à la publication de l’œuvre d’Etty, affirme quant à lui : « Je n’hésite pas à dire qu’à mon sens, nous nous trouvons ici en présence d’un des sommets de la littérature néerlandaise. » Paul Lebeau parle du Journal d’Etty comme l’un des « événements spirituels et littéraires les plus marquants du milieu du XXe siècle ».

J’aimerais bien la faire connaître aux lecteurs et lectrices de ce blogue. Dans quelques heures je m’envolerai vers la France, où je dois donner une retraite d’une semaine à des moniales dominicaines. Par la suite. je compte me rendre en Hollande, où est né Etty Hillesum et, ensuite à Auschwitz, en Pologne, là où elle a été assassinée. J’espère pouvoir vouis donner un compte-rendu de ce voyage à mon retour. D’ici là, je vous posterai quelques extraits de son journal.

Excellente biographie d’Etty Hillesum par Anne Ducrocq

Pentecôte : Lumière de feu jaillit du matin de Pâques!

Vous êtes-vous déjà demandé ce que serait la fête de Pâques sans la Pentecôte, sans le don de l’Esprit Saint? Pâques serait alors la fête de Jésus seul, grand vainqueur de la mort. Car comme le dit saint Paul dans l’épître aux Romains, c’est l’Esprit du Christ qui nous donne d’avoir part à sa vie de ressuscité. Sans l’Esprit Saint il ne peut y avoir de résurrection. Sans la Pentecôte, Pâques ne serait plus une victoire pour notre humanité. Mais il y a eu Pentecôte et c’est un événement capital dans l’histoire du salut, tout autant que la fête de Pâques.

Giotto. La Pentecôte

Quand Jésus parle du don de l’Esprit Saint, il évoque une vie intérieure nouvelle pour les disciples. Une vie qui est faite de communion, de participation à l’amour de Dieu, et qui est aussi une forme de connaissance nouvelle et plus profonde de qui est Dieu. L’Esprit de Vérité, dont parle Jésus, l’Esprit qui enseigne, qui fait se souvenir le disciple des enseignements du Maître, cet Esprit poursuit en nous l’action du Christ enseignant. Le disciple devient une terre d’accueil à l’action et à la présence du Christ en lui comme jamais cela n’a été possible auparavant, même pour les Apôtres avant la résurrection. Il y a là une nouveauté sans précédent dans l’histoire spirituelle de l’humanité. De ce lieu historique et temporel où Dieu s’est révélé en Jésus-Christ, jaillit une grâce surabondante pour tous les hommes et les femmes de tous les temps, de toutes races, langues et nations : le don de l’Esprit Saint étend au monde entier la mission de Jésus Christ!

Car quel est le but de Dieu, sa volonté à notre endroit? De quoi Dieu rêve-t-il pour nous, si ce n’est que nous apprenions à le connaître et à l’aimer. Cette connaissance progressive du Dieu créateur et Père de l’humanité est un processus qui s’étale sur des milliers d’années de l’histoire humaine, mais la connaissance que Dieu nous donne d’avoir de lui dans l’histoire va atteindre un point culminant et de non-retour en Jésus Christ : Dieu lui-même nous visite en son Fils. Et le but de cette Incarnation est de nous permettre d’entrer plus avant, comme jamais auparavant, dans cette union intime qui lie le Père au Fils et le fils au Père. Le Fils de Dieu vient nous révéler l’amour qui l’unit au Père afin de nous donner de connaître toute la largeur, la hauteur, la profondeur de l’amour de Dieu. Mais seul le don de l’Esprit Saint pouvait nous donner d’entrer dans cette intimité qui unit le Père et le Fils.

Désormais le Christ n’est plus confiné à un territoire, à une époque, aux limites d’un corps humain, mais il peut enfin se donner à tous par le don de son Esprit, l’Esprit d’amour et de Vérité qui nous rend capables d’aimer Dieu comme lui.

La Pentecôte, c’est l’Esprit Saint qui nous donne de devenir véritablement des disciples du Christ tout autant que les Apôtres, qui nous rend capables de reconnaître Jésus Christ comme Seigneur et Fils de Dieu.

C’est l’Esprit Saint qui met dans notre bouche la parole de vérité et de réconciliation et qui nous rend capables de professer notre foi en ce Dieu Père, Fils et Esprit Saint.

C’est lui qui met en nous des langues de feu capables d’annoncer avec force et courage la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, car la présence de l’Esprit Saint en nos vies c’est la présence même du Christ ressuscité, présent à son église jusqu’à la fin des temps!

Voilà l’extraordinaire mystère que nous célébrons en cette fête de la Pentecôte!
Bonne fête de la Pentecôte!

L’Ascension, une fête triste?

Ascension du Christ

L’Ascension du Christ
Pietro Perugino

Comme j’ai trouvé touchante cette remarque que m’a faite une amie un jour, me disant que depuis qu’elle était petite, elle avait toujours trouvé que la fête de l’Ascension était une fête triste! « Mais pourquoi? », lui ai-je demandé? « Parce que Jésus est parti », m’a-t-elle répondu. Jésus est parti! Elle avait oublié, comme il nous arrive tous de le faire, que Jésus avait dit à ses disciples : « Et moi je suis avec vous jusqu’à la fin des temps ».

Il n’en reste pas moins que la fête de l’Ascension a quelque chose d’énigmatique, son sens nous échappe parfois, un peu comme Jésus qui se dérobe aux yeux de ses disciples. Cette fête est parfois vécue comme le parent pauvre du cycle pascal, alors qu’elle est sans doute la fête qui exprime le mieux le sens de notre destinée humaine, de la portée incroyable de la victoire du Christ pour nous. Car l’Ascension, avec le don de l’Esprit Saint, c’est l’achèvement du mystère de l’Incarnation.

D’ailleurs, Jésus a laissé des indices pour nous aider à comprendre l’extraordinaire mystère qui se joue sous nos yeux avec son Ascension. Rappelez-vous le matin de Pâques, Jésus ressuscité avait dit à Marie-Madeleine :

« Je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va vers mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20, 17). Déjà, Jésus avait dit à ses Apôtres : « Je pars vous préparer une place ? Quand je serai allé vous la préparer, je reviendrai vous prendre avec moi ; et là où je suis, vous y serez aussi. » (Jn 14, 2-3). Ce départ est donc d’une importance capitale dans la mission de Jésus. Il doit retourner vers le Père, afin d’accomplir l’inimaginable, le jamais vu auparavant : « Personne, dit Jésus, n’est jamais monté aux cieux sinon le Fils de l’Homme qui est descendu des cieux » (Jn 3, 13 ; cf. Ep 4, 8-10). Et devant les yeux de ses disciples Jésus est « emporté au ciel ».

Tout cela, j’en conviens, n’est pas simple à comprendre. C’est pourquoi, pour entrebâiller la porte de ce mystère, il nous faut retourner loin loin dans le temps, en reprenant cette histoire première que nous raconte la Bible au sujet de nos origines et qui nous aide à comprendre pourquoi Dieu nous a envoyé son Fils. Il s’agit bien sûr d’un langage imagé, mais qui raconte une histoire vraie.

Il y avait une fois un jardin extraordinaire où vivaient nos premiers parents. Ils s’appelaient Adam et Ève. Ils vivaient dans une parfaite harmonie, ne formant qu’un seul coeur avec Dieu. Mais un jour, ils lui désobéir, ils voulurent devenir leur propre maître, faire à leur tête. Dieu les avait bien mis en garde de ne pas manger d’un fruit qui était défendu. « Faites attention, leur avait-il dit, vous allez vous faire du mal si vous désobéissez, et il ne vous sera plus possible de vivre ici dans ce jardin avec moi si vous mangez de ce fruit ». Mais Adam et Ève n’ont pas écouté. Ils se sont égarés comme lorsqu’on se perd en forêt, aveuglés par leur curiosité, et ils durent quitter ce jardin merveilleux où ils habitaient. La vie est alors devenue très difficile pour eux, et tous leurs descendants. Ils sont devenus mortels et le mal est entré dans le monde avec son cortège de guerres, de haine, de souffrances et de malheurs.

Dieu ne pouvait forcer ses enfants à l’aimer ou à lui obéir, mais il ne pouvait supporter non plus ce malheur dans lequel ils s’étaient eux-mêmes enfermés. C’est pourquoi Dieu dans sa bonté est venu à notre secours, afin de nous apprendre la vraie liberté, qui est d’aimer comme Dieu nous aime. Mais l’apprentissage de l’amour est quelque chose qui prend beaucoup de temps, un peu comme lorsque l’on commence à aller à l’école et où il nous faut apprendre à lire, à écrire et à compter. Dieu, comme un bon professeur, s’est choisi un peuple, qui deviendrait son messager. Il lui a enseigné comment il fallait vivre en lui envoyant des prophètes. Et il lui fit cette promesse incroyable : un jour il viendrait sauver tous les humains et leur ouvrir le chemin vers ce paradis perdu.

Cette promesse extraordinaire a commencé à se réaliser quand un ange fut envoyé à la jeune Marie de Nazareth, lui demandant si elle acceptait d’accueillir un enfant qui sauverait le monde. Marie a dit oui et Jésus est né. Le Fils de Dieu est venu vivre parmi nous afin de nous montrer comment vivre en enfant de Dieu, et en nous offrant de vivre de sa vie à lui. Ce qu’il nous propose c’est de le prendre comme notre meilleur ami, et de nous laisser guider par lui.

Il fait tout cela afin que nous puissions vivre pour toujours avec lui et avec tous ceux et celles que nous aimons. Dieu vient nous proposer la vie éternelle, c’est-à-dire de vivre ensemble pour toujours dans le jardin de son amour. Mais il fallait que l’un d’entre nous nous ouvre le chemin qui mène vers ce jardin. C’est ce que Jésus est venu accomplir en donnant sa vie pour nous. Cet acte d’amour est tellement grand, qu’il est plus fort que la haine, il est plus fort que la mort, et c’est pourquoi au matin de Pâques, la mort n’a pu retenir Jésus dans ses chaînes. Jésus ressuscite avec son corps. Mais ce corps est un corps transformé. Il est glorifié parce qu’il appartient désormais au monde de Dieu.

Et c’est avec ce corps que Jésus va monter au ciel vers son Père, où il va s’asseoir à la droite du Père, et où il va régner avec Lui, avec un corps comme le nôtre. C’est cela le mystère de l’Ascension, et ce mystère est très grand, car il nous dévoile cette vie qui nous attend nous aussi.

Tout comme nous sommes passés du ventre de notre mère à la vie sur la terre, un jour nous passerons du ventre de la terre, à la vie en plénitude auprès de Dieu. Par son Ascension, Jésus vient achever la longue histoire de notre salut, qui est de nous ramener à Dieu.

L’Ascension nous renvoie au mystère que nous affirmons dans notre Credo quand nous disons : « Je crois à la résurrection de la chair ». Car c’est avec ce corps, avec cette humanité qu’il a reçue de sa mère, que Jésus retourne là d’où il était venu et inaugure ainsi la destinée de tous les humains, qui est de ressusciter un jour avec un corps glorifié, réalisant ainsi cette folle espérance du vieux Job qui disait dans son malheur : « Je sais, moi, que mon libérateur est vivant, et qu’à la fin il se dressera sur la poussière des morts; avec mon corps, je me tiendrai debout, et de mes yeux de chair, je verrai Dieu. »

« De l’éternité tout entière, il ne s’éloignera pas. Il a créé l’univers non pas pour l’anéantir, mais pour qu’il soit… Dieu a créé l’univers une fois pour toutes et pour toujours. Il a créé la matière pour toujours. Cela, nous seuls chrétiens, nous osons l’affirmer; nous savons, de foi divine, que les corps ressusciteront, qu’éternellement les hommes seront des hommes et non pas des anges; nous savons, de foi divine, qu’éternellement Jésus sera le Verbe fait chair. Si la matière n’avait pas été voulue par Dieu, si cette terre, parmi les milliards d’étoiles, n’avait pas été fondée, si l’homme n’avait pas été créé – il faudrait même dire : si l’homme n’avait pas péché, s’il n’avait pas appelé, par la profondeur de sa catastrophe, une si prodigieuse rédemption – il n’y aurait jamais eu l’Incarnation, l’Esprit de Dieu jamais n’aurait couvert la Vierge de son ombre (Lc 1, 32), jamais le Verbe ne se serait fait chair, jamais nous n’aurions su quel poids de spiritualité, quel poids de transparence, quel poids de transfiguration et de gloire, une nature humaine corporelle était capable de soutenir, sans céder, sans s’évanouir, sans se volatiliser. »[1]

Par son Ascension, Jésus se fait encore plus proche de nous. Non seulement introduit-il notre corps auprès de Dieu, mais il nous envoie son Esprit afin de nous entraîner à sa suite, afin que nous vivions éternellement avec lui. Voilà, frères et sœurs, la Bonne Nouvelle que l’Église proclame en ce dimanche de l’Ascension. Amen.

Yves Bériault, o.p.


[1]      Ch. Journet. Entretiens sur Dieu le Père. Parole et Silence. 1998.

La Parabole du Vitrail de Maurice Zundel

Un vitrail dans la nuit est un mur opaque,
aussi sombre que la pierre
dans laquelle il est enchâssé.

Il faut la lumière
pour faire chanter la symphonie des couleurs
dont les rapports constituent sa musique.

C’est en vain que l’on décrirait ses couleurs,
c’est en vain que l’on décrirait le soleil
qui les fait vivre.

On ne connaît l’enchantement du vitrail
qu’en l’exposant à la lumière qui le révèle
en transparaissant à travers sa mosaïque de verre.

Notre nature est le vitrail enseveli dans la nuit.
Notre personnalité est le jour qui l’éclaire
et qui allume en elle un foyer de lumière.

Mais ce jour n’a pas sa source en nous.
Il émane du Soleil,
du Soleil vivant qui est la Vérité en personne.

C’est ce Soleil vivant que les hommes cherchent
dans leurs ténèbres.

Ne leur parlons pas du Soleil,
cela ne leur servira de rien.

Communiquons-leur sa présence
en effaçant en nous tout ce qui n’est pas de lui.

Maurice Zundel