Homélie pour le 20e Dimanche T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 15,21-28.
En ce temps-là, partant de Génésareth, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon.
Voici qu’une Cananéenne, venue de ces territoires, disait en criant : « Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. »
Mais il ne lui répondit pas un mot. Les disciples s’approchèrent pour lui demander : « Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris ! »
Jésus répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. »
Mais elle vint se prosterner devant lui en disant : « Seigneur, viens à mon secours ! »
Il répondit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. »
Elle reprit : « Oui, Seigneur ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. »
Jésus répondit : « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! » Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.

COMMENTAIRE

Voici une belle et provocante histoire que cette rencontre entre Jésus et la Cananéenne. Tout d’abord, il y a l’irruption de cette femme païenne au milieu du groupe des disciples, alors que le judaïsme de l’époque jugeait sévèrement les contacts entre juifs et non-juifs. Il y a aussi l’attitude provocante de cette femme qui tient tête à Jésus afin de lui arracher la guérison de sa fille. Sans oublier la réaction incompréhensible de Jésus à première vue, lui l’ami des pauvres et des exclus, qui traite cette femme de « petit chien », titre méprisant dont les Juifs affublaient les païens. Mais que se passe-t-il donc dans ce récit ? On aurait raison de ne pas y reconnaître Jésus si l’on en restait à un premier niveau de lecture. Mais en réalité dans cette histoire, nous voyons à l’œuvre le doux maître de ces face-à-face inoubliables dans les évangiles, qui livre à ses disciples une parabole vivante sur le Royaume de Dieu et l’accueil de l’étranger.

Car en provoquant volontairement cette femme, Jésus l’amène à professer une foi que ses apôtres n’auraient jamais soupçonnée chez une païenne. En lui accordant ce qu’elle demande, Jésus amène ses disciples à changer leur regard sur elle. Ce n’est plus une Cananéenne, une femme à proscrire qui se tient devant eux, mais une sœur en humanité, une mère qui souffre et qui ne veut que le meilleur pour son enfant. Jésus lui ouvre alors grand son cœur et il élargit ainsi nos horizons, il nous oblige à porter un regard neuf sur l’autre, là où les frontières et les exclusions que nous dressons entre nous n’ont plus leur place.

Comme l’écrivait un journaliste dans le journal La Croix, « le but de l’Évangile n’est pas de faire des chrétiens, mais des humains au sens plénier du terme. Et le but de l’Église n’est pas de faire des catholiques, mais de construire le Corps du Christ, c’est-à-dire tendre vers une humanité solidaire, libre, responsable, attentive aux pauvres. »

C’est pourquoi les discours qui ne cherchent qu’à marginaliser ou à exclure n’ont pas leur place parmi nous. Ça, ce n’est pas Jésus ! Et si nous savons ouvrir les yeux et nos cœurs à ce que portent les autres en termes d’humanité, d’amour et de valeurs évangéliques, nous ne pourrons qu’être enrichis à leur contact.

Il y a quelques années, j’ai fait la rencontre d’un survivant de la Shoah du nom de Benzion. La Shoah, c’est le processus d’extermination de tous les Juifs de l’Europe par les nazis d’Adolph Hitler, vous savez cet homme politique dont certains groupes d’extrême droite se réclament pour faire la chasse aux Juifs, aux réfugiés et aux Noirs. Benzion avait connu l’internement dans le camp d’extermination d’Auschwitz alors qu’il n’avait que quinze ans. Il en avait quatre-vingts lors de notre rencontre. Benzion était un juif roumain dont toute la famille avait été exterminée. Nous nous étions donné rendez-vous sans ne nous être jamais rencontrés auparavant. Il m’avait tout simplement été recommandé afin de donner une conférence dans le cadre d’une session que je devais donner.

 

Quelle rencontre! Benzion m’a parlé pendant une heure et demie, sans interruption, pleurant parfois devant l’intensité de ses souvenirs douloureux. Très vite un climat de confiance et d’intimité s’est tissé entre nous, nous prenant parfois les mains en signe de soutien, une façon de porter ensemble la douleur qu’il me partageait. Je me suis alors retrouvé avec un frère en humanité qui ne comprenait toujours pas pourquoi son peuple était sans cesse persécuté. Il était arrivé au Canada au début des années 50 à titre de réfugié, retrouvant parfois ici les mêmes préjugés qu’il avait fuis en quittant l’Europe.

 

En tant que prêtre, j’éprouvais un malaise à écouter les humiliations subies par cet homme de la part de bons catholiques ici même au Québec. Ainsi, le refus d’une religieuse de le soigner parce qu’il était juif, ou encore un hôtelier affichant à l’entrée de son commerce : « Pas de chiens, pas de Juifs ». Pourtant, rien dans son récit n’était porteur de rancœur ou de reproches. Il m’avoua même qu’il n’avait jamais voulu raconter son histoire à ses enfants afin de ne pas mettre la haine des Allemands dans leur cœur.

Ce jour-là, j’ai fait la rencontre d’un homme bon, un homme qui portait une grande blessure et pour qui je me disais qu’il fallait prier, mais me disant aussi que c’était peut-être nous qui avions davantage besoin de sa prière.

En réponse aux incidents violents de la semaine dernière aux États-Unis, opposant des groupes racistes et extrémistes à des protestataires indignés, le président Obama a fait circuler une citation de Nelson Mandela, figure emblématique de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Le texte disait ceci :

« Personne ne naît en haïssant une autre personne à cause de la couleur de sa peau, ou de ses origines, ou de sa religion. La haine est quelque chose qui est inculqué, et si les gens peuvent apprendre à haïr, ils peuvent aussi apprendre à aimer, car l’amour jaillit plus naturellement du cœur humain que son opposé ».

C’est à l’apprentissage de cet amour que nous invite Jésus aujourd’hui, ainsi que l’histoire de Benzion qui n’a pas voulu inculquer la haine de l’autre à ses enfants. L’histoire de cet homme et de la Cananéenne évoque pour moi toutes ces Cananéennes de notre monde, tous les réfugiés, les méprisés, les humiliés, qui attendent que tombent de la table de la fraternité humaine ces miettes dont parle l’évangile et que Jésus a si libéralement distribuées. À nous, il est demandé de faire comme lui et de revêtir le tablier du service et de l’amitié au nom même du Royaume de Dieu. C’est là, je crois, la leçon qu’il nous faut tirer aujourd’hui de notre page d’évangile.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


  1.  MOUNIER, Frédéric. Le printemps du Vatican. Vu de Rome. Bayard, 2014. p. 277

Le pardon évangélique

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Jésus invite Pierre à pardonner à son prochain soixante-dix fois sept fois, soit autant de fois que celui-ci viendra demander pardon. Non seulement cet enseignement de Jésus est-il radical par rapport aux enseignements antérieurs de l’Ancien Testament, mais pour Jésus notre volonté de pardonner à notre prochain et la miséricorde de Dieu à notre endroit, sont intimement liées. Si tu ne pardonnes pas à ton frère ou à ta sœur de tout cœur, à toi non plus il ne sera pas fait miséricorde, nous dit Jésus.

Pour Jésus, celui qui ne pardonne pas ne peut espérer être pardonné en retour. Il devra rembourser jusqu’au dernier sou sa dette. Mais à celui qui pardonne, il sera fait pardon. À celui qui fait miséricorde, il sera fait miséricorde. Cet enseignement jette un nouvel éclairage sur les enjeux de notre salut. Bien que la suite de Jésus soit une voie de perfection, ce n’est pas tant sur les œuvres que nous serons jugés que sur l’amour. Saint Paul le rappelle bien dans son hymne à l’amour : « Si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien. »

Jésus dans son évangile nous propose une voie inédite dans la lutte contre le mal et la violence, une arme insoupçonnée dans la rencontre du frère ou de la sœur qui se dresse en ennemi. C’est la force du pardon. Non pas le pardon qui est démission, ou qui fait fi de la justice et de la vérité, mais le pardon évangélique qui est capable de nous faire porter un regard lucide à la fois sur nous-mêmes et sur l’autre, qui nous donne de voir en cet autre, en dépit de ses fautes, le frère ou la sœur qui s’est égaré.

Quel défi et quelle exigence! Mais en même temps, il y a dans cet enseignement de Jésus un souffle libérateur qui nous rappelle que Dieu nous accueille tels que nous sommes, avec nos grandeurs et nos misères. Et tout ce qu’il nous demande en retour, c’est d’agir les uns à l’endroit des autres comme lui même agit envers nous.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour l’Assomption de la Vierge Marie

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Les Pères de l’Église, en accord avec toute la Tradition, ont toujours vu en Marie la « figure de l’Église », celle qui nous précède, qui est là au tout début, porteuse d’un mystère qui la dépasse, en même temps qu’elle nous devance et nous entraîne dans le mystère de la vie et la mort de Celui qui nous aima jusqu’au bout. Elle est à la fois derrière nous et elle est devant de nous. La Vierge Marie est, par excellence, « figure de l’Église », expression de son mystère le plus profond et c’est ce que la fête de son Assomption nous donner d’entrevoir dans la foi.

En Jésus, l’humanité apporte un oui définitif à l’œuvre de salut inaugurée par le Père en notre faveur, mais celui-ci voulait que le don de son Fils soit aussi accueilli par le « oui » humain d’une créature humaine. » (Raniero Cantalamessa, p. 56) C’est le fiat de Marie.

On a volontiers comparé Marie à la nouvelle Ève, car il lui est donné par la conception du Verbe fait chair, de donner à l’humanité celui qui serait capable de la relever de la chute originelle. Le théologien Karl Rahner dira de Marie :

« En un instant qui n’aura jamais plus de couchant et qui reste valable pour toute l’éternité, la parole de Marie fut la parole de l’humanité, et son “oui” l’amen de toute la création au “oui” de Dieu ».

« Amen », « oui », « fiat », tous ces mots ne font plus qu’un dans la bouche de Marie. Et son oui occupe une place unique dans l’histoire du salut. Il fait office de charnière indispensable entre l’Ancien et le Nouveau Testament, car Dieu ne voulait et ne pouvait nous sauver sans notre libre adhésion à son plan de salut. Par son oui, Marie rend possible le Verbe fait chair. Et parce qu’elle est tout ouverte à l’action de la grâce en elle, Marie devient la « pleine de grâce », la nouvelle Ève par qui le retour vers le Père va pouvoir s’opérer grâce à son fils Jésus.

C’est Dieu le Père qui accomplit tout en son Fils, bien sûr, mais Dieu veut avoir besoin de nous et c’est Marie qui en notre nom dira : « Me voici, je suis la servante du Seigneur. »

En notre nom, au nom de notre humanité, Marie a dit oui à cette présence infinie de Dieu en notre chair et de par sa mission et son état de Mère du Sauveur, elle est la première d’une multitude à être entraînée corps et âme à la suite de son fils ressuscité.
« L’Assomption de Marie, affirme Benoît XVI (dans une homélie pour l’Assomption de la Vierge Marie en 2009), est un évènement unique et extraordinaire destiné à combler d’espérance et de bonheur le cœur de chaque être humain ». Il y a un climat de « joie pascale qui émane de la fête de l’Assomption. “Marie, ajoute-t-il, est la prémisse de l’humanité nouvelle, la créature dans laquelle le mystère du Christ a déjà eu un plein effet en la rachetant de la mort. Marie constitue le signe sûr de l’espérance et de la consolation.”

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 19e Dimanche T.O. Année A

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 14,22-33.
Aussitôt après avoir nourri la foule dans le désert, Jésus obligea les disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules.
Quand il les eut renvoyées, il gravit la montagne, à l’écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul.
La barque était déjà à une bonne distance de la terre, elle était battue par les vagues, car le vent était contraire.
Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer.
En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent bouleversés. Ils dirent : « C’est un fantôme. » Pris de peur, ils se mirent à crier.
Mais aussitôt Jésus leur parla : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! »
Pierre prit alors la parole : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. »
Jésus lui dit : « Viens ! » Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus.
Mais, voyant la force du vent, il eut peur et, comme il commençait à enfoncer, il cria : « Seigneur, sauve-moi ! »
Aussitôt, Jésus étendit la main, le saisit et lui dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? »
Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba.
Alors ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui, et ils lui dirent : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »

COMMENTAIRE

Ce récit fait suite à la multiplication des pains alors que Jésus envoie ses disciples vers l’autre rive. Lui-même se retire dans la montagne pour prier. Ce double mouvement de Jésus et des disciples sert de prélude au miracle de la marche sur les eaux, où se joue devant nos yeux l’intime communion qui unit Jésus à ses disciples, malgré son absence apparente.

Cet évangile est une allégorie de la vie du disciple du Christ, où souvent notre foi est mise à l’épreuve, alors que nous crions vers Dieu. Du cœur de cette nuit se fait entendre la parole du Christ : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez pas peur ! »

Nous sommes sans cesse confrontés dans nos vies à des situations qui semblent sans issues, qui nous désespèrent ou qui nous révoltent, où les solutions nous échappent, où la peur nous empêche d’avancer, et où nous ne pouvons que crier comme le fait Pierre : « Seigneur, sauve-moi! »

Que ce soit la violence qui s’abat sur des innocents, la mort d’enfants, la maladie cruelle et sans issue, la souffrance, le deuil, le vieillissement, ou simplement la difficulté à assumer les défis de notre vie quotidienne… Toutes ces situations nous font mesurer combien nos vies sont fragiles et elles soulèvent inévitablement la question de notre confiance en Dieu. L’attitude de Pierre dans cet évangile en est une belle illustration. Fort de son courage, il avance sur les eaux à l’invitation de Jésus, mais dès qu’il détourne son regard du Maître, il commence à s’enfoncer. « Homme de peu de foi, lui dit Jésus, pourquoi as-tu douté. »

L’évangile d’aujourd’hui nous offre une clé de lecture fondamentale pour affronter les défis et les épreuves dans la fragilité de nos existences, car nous le savons, ce monde est marqué par des échecs et des vents contraires, qui menacent à tout moment la quiétude de nos vies et celle de l’Église. Parfois, nous sommes en manque d’espérance, et c’est pourquoi il nous faut regarder vers le Christ.

Cette image de Jésus tendant la main à Pierre nous parle de notre condition de disciples, de cette amitié qui nous unit au Christ, de ce soutien indéfectible qu’il nous offre quand nous lui tendons la main, car c’est pour aujourd’hui que le Christ nous dit : « Viens, n’aie pas peur ! » C’est à nous que s’adresse cette invitation pressante.

Voyez comment se termine le récit de Matthieu : alors que Jésus saisit la main de Pierre pour le sauver, le vent tombe et nous retrouvons Jésus au milieu de la barque avec ses disciples, car il ne les avait jamais vraiment quittés, ni des yeux ni du cœur, malgré son absence au moment de sa prière solitaire.

Le récit de Matthieu nous enseigne que Jésus est avec nous dans la barque de nos vies, nous invitant à avancer avec lui vers l’autre rive de nos engagements et de nos défis, nous appelant à vivre dans la confiance, sûrs de l’amour de Dieu pour nous, de cet amour qui est capable de nous guider à travers tous les obstacles de cette vie, au-delà de la mort même.

Un chrétien en Iraq faisait le commentaire suivant au sujet de la situation des chrétiens de sa ville : « Nous sommes confiants dans le Seigneur, disait-il. Il continue de nous murmurer à l’oreille : N’aie pas peur. » N’aie pas peur, même quand la mort semble inévitable, n’aie pas peur même quand tous tes repères te sont enlevés, n’aie pas peur, nous dit Jésus. Car la remise de nos vies entre ses mains nous donne de nous tenir debout en ce monde, malgré les épreuves et les vents contraires. Notre foi en Jésus Christ nous donne de communier à sa puissance de résurrection, alors qu’il nous conduit vers l’autre rive de nos vies.

En terminant, je laisse la parole à une correspondante parvenue au terme de sa vie et qui m’a partagé un jour comment Dieu lui venait en aide. Elle m’a écrit ce qui suit :

Dieu me vient en aide par la foi : Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras.

Dieu me vient en aide par la charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux de 86 ans atteint de la maladie d’Alzheimer, avec amour après plus de 56 ans de vie commune.

Enfin, écrit-elle, Dieu me vient en aide par l’espérance : elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour auquel je crois, et où nous serons définitivement réunis dans la paix.

Frères et sœurs, comme l’écrivait le biographe Jourdain de Saxe au sujet de saint Dominique dont c’était la fête mardi dernier, nous avons planté l’ancre de notre espérance au ciel avec le Christ, qui seul peut nous mener à bon port, car il est lui le Seigneur, et il tient précieusement nos vies entre ses mains.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Les paroles de Dieu

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« Même si tous les arbres de la terre étaient des calames, si tous les océans étaient de l’encre, alimentés par sept autres océans, les Paroles de Dieu ne pourraient pas être épuisées. »


Abû Zayd cite les passages coraniques 18, 109 et 31, 27 qui mettent l’accent sur le fait que les paroles d’Allah sont infinies et inépuisables, dans BENZINE, Rachid. Les nouveaux penseurs de l’Islam. Albin Michel, 2004 (Format de poche 2008), p. 200.

Fête de la Transfiguration du Seigneur

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Sr Nathalie Carmel du Liban a réalisé cette icône pour le site suivant : https://www.catechese-par-la-parole.catholique.fr/

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 17,1-9.
En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmena à l’écart, sur une haute montagne.
Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière.
Voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec lui.
Pierre alors prit la parole et dit à Jésus : « Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. »
Il parlait encore, lorsqu’une nuée lumineuse les couvrit de son ombre, et voici que, de la nuée, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! »
Quand ils entendirent cela, les disciples tombèrent face contre terre et furent saisis d’une grande crainte.
Jésus s’approcha, les toucha et leur dit : « Relevez-vous et soyez sans crainte ! »
Levant les yeux, ils ne virent plus personne, sinon lui, Jésus, seul.
En descendant de la montagne, Jésus leur donna cet ordre : « Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. »

COMMENTAIRE

Voici que l’évangile de la transfiguration nous met à nouveau en présence des deux fils de Zébédée, Jacques et Jean son frère, en compagnie de l’apôtre Pierre. Rappelez-vous : Jacques et Jean sont les deux apôtres qui font intervenir leur mère auprès de Jésus afin d’être assis l’un à sa gauche et l’autre à sa droite quand il établira son Royaume. Ils étaient bien jeunes et n’avaient pas compris grand chose encore, mais Jésus les prend sous son aile en quelque sorte, les accompagne patiemment et sait reconnaître l’authenticité de leur désir d’œuvrer pour Dieu.

Et voilà qu’il les emmène sur la montagne avec l’apôtre Pierre afin de les introduire au grand mystère de sa personne. Une fois sur place, ils sont témoins de ce que l’évangéliste Matthieu appelle une vision, une expérience mystique que l’on pourrait résumer ainsi : le déjà-là et le pas-encore. Expérience au-delà des mots pour dire l’indicible, le divin, et confirmation spectaculaire de leur foi et confiance en ce Jésus de Nazareth dont le secret ne pourra être révélé qu’après sa résurrection. De toute manière, à ce stade-ci de leur cheminement, ces trois apôtres ne sauraient encore comment parler de ce qu’ils ont vu, ni la force d’en témoigner.

Un commentaire sur cet évangile souligne que l’évènement de la transfiguration de Jésus semble se dérouler dans le contexte de la fête des Tentes en Israël, d’où la suggestion que fait Pierre de dresser trois tentes. Cette fête célèbre les fiançailles de Dieu avec son peuple, elle évoque le séjour d’Israël au désert alors que Dieu l’accompagne vers la terre promise. Elle rappelle son alliance avec lui et sa fidélité, et jusqu’à ce jour, pendant huit jours, les Juifs implorent Dieu de faire venir son règne et d’envoyer le Messie. C’est dans cette dynamique lumineuse de salut que vont entrer les trois apôtres avec Jésus.

Remarquez ce détail tout à fait extraordinaire dans le récit, soit la présence de Moïse et du prophète Élie. Pourquoi sont-ils là ? On s’entend pour dire qu’ils représentent à la fois la Loi et les prophètes, et que par leur présence sur le mont de la Transfiguration c’est tout l’Ancien Testament qui parvient à une étape décisive de sa foi avec la venue du Messie. Mais Moïse et Élie sont aussi deux témoins privilégiés d’une rencontre inoubliable avec Dieu. Pour les deux, cette rencontre se fait sur la montagne de l’Horeb, où Dieu se manifeste à Élie dans la brise légère, alors que Moïse demande à Dieu de lui révéler qui il est. « Dis-moi ton nom », lui demande-t-il en se tenant devant le buisson ardent, « montre-moi ta gloire », demande-t-il alors que Dieu lui remet les Tables de la Loi. Témoins privilégiés d’une rencontre avec Dieu le Père, Moïse et Élie se tiennent maintenant en présence du Fils bien-aimé dont la gloire leur est révélée. Une icône très ancienne de la Transfiguration au monastère Saint-Catherine du Sinaï représente d’ailleurs Moïse déchaussé dans cette scène, tout comme devant le buisson ardent.

Ce récit de la transfiguration est d’une importance capitale dans les évangiles. Trois évangélistes en font mention et l’Apôtre Pierre en parle lui aussi dans sa deuxième lettre disant avoir été, avec Jacques et Jean, les témoins oculaires du resplendissement de la gloire de Jésus. « Et cette voix venant du ciel, écrira-t-il, nous l’avons nous-mêmes entendue quand nous étions avec lui sur la montagne sainte. ».

Maintenant, l’épisode de la transfiguration de Jésus survient après la profession de foi de Pierre alors que ce dernier affirme : « Tu es le Christ, le Messie ! » Cette profession de foi fait passer les disciples à un nouveau mode de relation avec Jésus. Nous assistons alors à une avancée importante dans la relation d’intimité qui se noue entre eux. C’est dans ce contexte que Jésus va inviter Pierre, Jacques et Jean à entrer plus avant dans le mystère de sa personne et de son identité profonde, encore tenus cachés. Ce qui n’empêchera pas ces trois apôtres par ailleurs d’abandonner Jésus lors de sa passion. Mais la semence est jetée dans leur cœur et ils ne comprendront tout le sens de cette vision extraordinaire qu’après la résurrection de Jésus.

Il est important de souligner que l’évènement de la transfiguration survient aussi après la première de trois annonces que fait Jésus de sa passion à venir. C’est déjà la montée vers Jérusalem qui se profile à l’horizon et Pierre s’oppose violemment à l’idée que son maître aille vers la défaite dans une mort abjecte. Les disciples sont bouleversés. Ils ont peur, et c’est dans ce contexte que Jésus prend avec lui ses trois apôtres et les amène sur la montagne afin de leur redonner confiance et courage, et ainsi les préparer à vivre la passion/résurrection à venir.

Alors que retenir de l’enseignement de ce récit qui est d’une richesse incomparable ? Il est bon de savoir que le récit de la transfiguration de Jésus annonce qu’un jour, après sa résurrection, il sera donné à tous les disciples d’entrer avec lui dans la nuée et de goûter à cette intimité qui se vit entre le Père et le Fils dans la communion de l’Esprit Saint. Et je ne retiendrais donc qu’une phrase pour nous aujourd’hui pour décrire ce que devrait être notre attitude suite à l’audition de ce récit : “Seigneur, il est bon que nous soyons ici !”

C’est là la réaction de l’apôtre Pierre devant cette vision lumineuse et sa réaction devrait aussi être la nôtre quand nous nous rassemblons sur ce sommet de notre foi qu’est l’eucharistie. Car la lumière a brillé dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée, et ainsi la bonne nouvelle de la résurrection a poursuivi sa course jusqu’à nous, comme elle le fait dans les cœurs des disciples depuis deux mille ans, balayant nos peurs, triomphant de la mort elle-même. Voilà la foi qui nous rassemble et qui nous fait dire : “Oui, vraiment Seigneur, il est bon que nous soyons ici ce matin !”

Et c’est ainsi qu’au terme de notre célébration, nous pourrons retourner dans la plaine de nos occupations et de nos engagements, sûrs de la présence du Christ et de sa force au cœur de nos vies. Amen.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 17e Dimanche. T.O. Année A

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 13,44-52.

En ce temps-là, Jésus disait aux foules :
« Le royaume des Cieux est comparable à un trésor caché dans un champ ; l’homme qui l’a découvert le cache de nouveau. Dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète ce champ.
Ou encore : Le royaume des Cieux est comparable à un négociant qui recherche des perles fines.
Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète la perle. »
Le royaume des Cieux est encore comparable à un filet que l’on jette dans la mer, et qui ramène toutes sortes de poissons.
Quand il est plein, on le tire sur le rivage, on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon, et on rejette ce qui ne vaut rien.
Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront pour séparer les méchants du milieu des justes
et les jetteront dans la fournaise : là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. »
« Avez-vous compris tout cela ? » Ils lui répondent : « Oui ».
Jésus ajouta : « C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. »

COMMENTAIRE

Alors que le roi Salomon succède à son père David et que Dieu lui offre tout ce qu’il voudra, Salomon demande à Dieu de pouvoir distinguer entre le bien et le mal, et ainsi être un bon roi pour son peuple. À cette demande, Dieu répond : « puisque tu as demandé le discernement… je te donne un cœur intelligent et sage. » Cette recherche de la sagesse traverse toute la Bible et va s’affirmer tout particulièrement dans les psaumes. Prenons par exemple celui qui fait suite à notre première lecture aujourd’hui :

Mon bonheur, dit le psalmiste, c’est la loi de ta bouche,
plus qu’un monceau d’or ou d’argent…
Ta Loi fait mon plaisir.

Souvent lorsqu’il est question de la Loi en Israël, elle nous est présentée comme une domination, une manière un peu bête de vivre sa foi. Pourtant, les sages en Israël n’hésiteront pas à affirmer « comme il est doux le joug de la Loi », car bien plus que des préceptes lourds et oppressants, la Loi dans le judaïsme est le chemin le plus parfait pour celui qui veut être en communion avec Dieu. C’est une école de sagesse et la Loi juive donne à la personne qui la pratique de collaborer avec Dieu à la création continue du monde. La Loi responsabilise, et elle ordonne vers le bien toutes choses sur cette terre.

Si l’attachement à la Loi est si important dans le judaïsme, c’est qu’elle oriente les cœurs vers Dieu. On n’a pas attendu le Nouveau Testament pour affirmer que Dieu est amour, car la loi n’a pas d’autre but que de conduire sur le chemin de l’amour. Remarquez que Jésus ne s’en prend jamais à la Loi elle-même, mais plutôt à l’interprétation rigoriste qu’on en fait, l’éloignant ainsi de son sens premier qui est de conduire le peuple hébreu dans l’apprentissage de l’amour et de la vie fraternelle.

Et voilà que survient Jésus, le Fils du Père, qui annonce le Royaume de Dieu. Ce qui est annoncé c’est une présence nouvelle de Dieu à notre monde, tel un royaume qui n’est pas seulement pour demain, mais qui est offert dès maintenant. Ce règne de Dieu ne se laisse ni voir ni saisir, il n’est pas de l’ordre d’une domination ou d’un pouvoir politique, mais un dynamisme de vie, une force créatrice qui vient de Dieu et qui est tout orientée vers notre vie spirituelle ainsi que notre humanisation, afin de faire de nous des hommes et des femmes selon le coeur de Dieu. C’est l’avènement du Royaume de Dieu, c’est le régime de la Loi qui parvient à son plein achèvement.

Ce thème du Royaume de Dieu, est une caractéristique importante dans l’évangile de Matthieu, et depuis trois dimanches nous avons entendu pas moins de six paraboles nous parlant du règne de Dieu, où Jésus le compare soit à un champ où poussent le bon grain et l’ivraie, soit au résultat d’une pêche prodigieuse, ou encore le comparant à une perle de grand prix ou à un trésor enfoui dans un champ. Ce qui domine en particulier dans ces deux dernières paraboles, c’est la joie devant une découverte inespérée. Mais afin de posséder ce trésor, il faut pouvoir l’acheter. Ce trésor comporte donc une exigence importante, soit celle de tout donner pour le posséder. L’enjeu est celui d’un choix, de ce que nous voulons faire de notre vie. Jésus nous dirait : « Dis-moi où est ton trésor, et je te dirai où est ton cœur ! »

Je me souviendrai toujours de la réaction de Mère Teresa lors de sa visite à New York en 1983, elle qui n’hésitait pas à condamner l’égoïsme et le matérialisme des sociétés occidentales. On lui avait alors demandé ce qu’elle pensait de sa visite. Elle avait répondu qu’elle n’avait jamais vu une aussi grande pauvreté ! Elle voulait bien sûr parler de pauvreté spirituelle et de la détresse qui s’ensuit.

Avec ses paraboles de la perle précieuse et du trésor caché, Jésus emploie des images de cette quête matérialiste du bonheur, mais son but est d’orienter le coeur vers une tout autre réalité. Nous le savons, Jésus enseigne avec des paraboles. Mais la parabole des paraboles, c’est Jésus lui-même qui par son humanité et sa vie donnée nous révèle à mots couverts le véritable visage de Dieu. Et pour ceux et celles qui savent entendre ce qu’il dit, la perle précieuse, le véritable trésor c’est lui. C’est Jésus qui nous entraîne sur des chemins de traverse insoupçonnés où l’amour sera toujours appelé à tout donner. Car il s’offre lui-même et à travers lui, c’est Dieu qui se donne au monde comme un trésor enfoui en nos cœurs et que Jésus nous invite à découvrir et à faire nôtre. Et la joie qui en résulte nous fait alors nous tenir debout et sans crainte devant l’avenir, devant les exigences du présent, parce qu’ayant acquis ce trésor, nous marchons avec le Christ.

Il y a quelques années, un poste de télévision américaine diffusait une annonce publicitaire pour la promotion de la vocation religieuse. Une publicité fort originale. On voyait un malade couché sur un lit, le corps recouvert de plaies répugnantes. Devant lui, dos à la caméra, une religieuse refaisait les pansements. On entendait une voix qui disait : « Je ne ferais pas cela pour un million ». Et la religieuse, en se tournant vers la caméra, d’ajouter : « Moi non plus ! »

Ce message reprenait une réflexion de Mère Teresa de Calcutta. La célèbre religieuse disait à peu près ceci en parlant de sa tâche auprès des mourants abandonnés dans les rues de l’Inde : « Je ne pourrais pas faire cela pour un million de dollars, mais je suis prête à faire davantage pour l’amour de Dieu. »

Frères et soeurs, notre foi en Jésus Christ est d’une valeur inestimable et pour rien au monde nous ne voudrions y renoncer. Mais nous savons qu’elle peut demander beaucoup, au-delà même de ce que nous croyons être en mesure de faire ou de donner. C’est pourquoi, à l’exemple de la prière de Salomon, demandons à Dieu de nous donner un coeur intelligent et sage, capable de toujours reconnaître cette présence du Christ ressuscité en nos vies, et la grâce de nous attacher à lui et de le suivre. Car le véritable trésor c’est lui !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 16e Dimanche T.O. Année A

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 13,24-43.

En ce temps-là, Jésus proposa cette parabole à la foule : « Le royaume des Cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ.
Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla.
Quand la tige poussa et produisit l’épi, alors l’ivraie apparut aussi.
Les serviteurs du maître vinrent lui dire : “Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?”
Il leur dit : “C’est un ennemi qui a fait cela.” Les serviteurs lui disent : “Veux-tu donc que nous allions l’enlever ?”
Il répond : “Non, en enlevant l’ivraie, vous risquez d’arracher le blé en même temps.
Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d’abord l’ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, ramassez-le pour le rentrer dans mon grenier.” »

COMMENTAIRE

Dimanche dernier, l’évangéliste Matthieu nous rapportait la parabole du semeur qui commençait ainsi : « Le semeur est sorti pour semer ». Une phrase extraordinaire dans la bouche de Jésus décrivant l’action créatrice de Dieu en notre monde. Il serait tentant toutefois de ne retenir de cette parabole que la leçon suivante : il y a des coeurs qui accueillent la Parole de Dieu et d’autres qui la refusent; tout comme la parabole d’aujourd’hui qui pourrait nous encourager à séparer le monde en deux : les bons et les mauvais, ou encore, l’axe du bien et l’axe du mal pour reprendre un langage plus politique. Mais en rester à ce premier niveau de lecture risque de nous enfermer dans une vision dualiste du monde, où il y aurait les bons d’un côté et les méchants de l’autre, sans possibilité de rencontre entre les deux.

Pourtant, Jésus ne fréquente-t-il pas les pécheurs, les publicains et les prostituées ? Il n’hésite pas à engager le dialogue avec les pharisiens, les scribes et les sadducéens. À tous il fait bon accueil, à tous il annonce la bonne nouvelle du Royaume. Et c’est ainsi que le semeur qui est sorti pour semer jette libéralement sa semence. Il sème à tout vent, dans tous les coeurs, sur tous les terrains, démontrant une confiance inébranlable en la force de son action créatrice, qui est en fait un débordement de son amour pour nous.

La parabole d’aujourd’hui ressemble à celle de la semaine dernière avec ses évocations de semailles et de récoltes, mais elle nous entraîne un peu plus loin.

Tout d’abord elle nous rappelle en accord avec ce qui est dit dès le livre de la Genèse que ce n’est pas Dieu qui crée le mal, tout comme ce n’est pas le maître de maison qui a semé l’ivraie. Jésus l’affirme : le maître de maison n’a semé que du bon grain. Mais voilà qu’un ennemi sème nuitamment au milieu du blé une mauvaise herbe qui risque de l’étouffer, et pourtant il faut les laisser grandir ensemble.

Par sa parabole, Jésus enseigne à ses disciples qu’il faut accepter de pousser là où ils sont plantés, à ne pas chercher à se séparer du monde, ou encore à diviser le monde entre bons et méchants, ce que nous sommes souvent tentés de faire lorsque l’autre porte des valeurs différentes des nôtres. Jésus nous rappelle que c’est au maître de la moisson et à lui seul qu’il revient de faire ce jugement.

Mais le coeur de cette parabole, c’est lorsque le maître de la moisson réagit à la suggestion de ses ouvriers qui veulent séparer le bon grain de l’ivraie. Ce dernier les met en garde car en enlevant l’ivraie, ils risquent d’arracher le blé en même temps. Et voilà que s’opère un retournement dans la parabole. Jésus nous invite à regarder en nous-mêmes, nous rappelant que semblables aux champs du maître de maison, nous sommes des êtres partagés nous aussi en qui poussent à la fois le bon grain et l’ivraie, aucune vie n’étant parfaite, nul n’ayant le monopole de la vertu. La parabole nous parle d’un Dieu bon et patient qui nous invite à cette même patience envers nous-mêmes, confiants qu’au terme de nos vies, avec la grâce de Dieu, le bon grain saura bien l’emporter sur l’ivraie et que Dieu saura bien nous purifier de ce qui pourrait encore nous retenir d’aller vers lui.

Par sa parabole, Jésus nous invite aussi à porter un regard neuf sur notre monde. Le meilleur et le pire se croiseront toujours sur cette terre, nous dit-il, et il  appelle ses disciples à se tenir aux carrefours, à la croisée des chemins, frères et soeurs universels de tous ceux et celles que nous côtoyons, nous rappelant que la valeur d’une personne ne se réduit jamais à la somme de ses limites ou de ses erreurs. C’est pourquoi nous sommes invités à regarder le monde avec les yeux du maître de maison qui laisse pousser côte à côte le bon grain et l’ivraie, confiants que la Parole de Dieu pourra toujours se frayer un chemin.

Voici une histoire vraie qui me semble des plus éclairante pour notre propos. Un jour, j’ai fait la rencontre d’une jeune étudiante de vingt ans à l’université. Elle était Française et passait une année au Québec. Elle m’a raconté qu’elle était aveugle de naissance et qu’à quatorze ans, suite à une opération, elle avait retrouvé la vue. C’était merveilleux de l’entendre me décrire sa réaction en voyant pour la première fois les nuages et les oiseaux dans le ciel, les arbres, les couleurs des fleurs, la mer, les visages des personnes, le sourire des enfants. Elle était rayonnante en me racontant tout cela, comme si elle revivait ce miracle. Je lui dis alors : « Mais ce devait être extraordinaire ! » Et elle me répondit : « Mais, ce l’est toujours ! » Je dois ajouter qu’elle était chrétienne et que sa conversion remontait à ce premier regard qu’elle porta sur le monde, comme si la présence de Dieu s’était imposée à elle tout d’un coup devant tant de beauté.

Regarder le monde avec les yeux de Dieu, c’est le travail de l’Esprit Saint en nous, nous rappelle saint Paul aujourd’hui. L’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons demander comme il faut. Et c’est ainsi qu’il devient notre guide, notre maître à prier et à agir, et qu’il nous donne de comprendre que c’est dans la rencontre de l’autre que Dieu nous attend, ce prochain, cet autre nous-même qui nous ressemble tellement avec ses grandeurs et ses misères, et avec qui nous sommes appelés à cheminer sur cette terre, tout comme le Christ le fait patiemment avec chacun et chacune de nous. (1)

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


  1.  À la sortie de l’église, après la messe, une dame non voyante m’accosta pour me dire qu’elle avait toujours été aveugle, mais qu’elle avait toujours vu la beauté des choses ainsi que la présence de Dieu dans sa vie. « On ne voit bien qu’avec les yeux du coeur ! »

Homélie pour le 15e Dimanche T.O. Année A

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 13,1-23.

Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord de la mer.
Auprès de lui se rassemblèrent des foules si grandes qu’il monta dans une barque où il s’assit ; toute la foule se tenait sur le rivage.
Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : « Voici que le semeur sortit pour semer.
Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger.
D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde.
Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché.
D’autres sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés.
D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un.
Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »
Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? »
Il leur répondit : « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là.
À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a.
Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre.
Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : ‘Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas.
Le cœur de ce peuple s’est alourdi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, – et moi, je les guérirai.’
Mais vous, heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent !
Amen, je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu. »
Vous donc, écoutez ce que veut dire la parabole du semeur.
Quand quelqu’un entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s’empare de ce qui est semé dans son cœur : celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin.
Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c’est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ;
mais il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il trébuche aussitôt.
Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit.
Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. »

COMMENTAIRE

Il est important de rappeler que l’utilisation du procédé littéraire de la parabole par Jésus est un moyen pédagogique pour ses auditeurs plutôt qu’un obstacle à la foi, moyen par lequel Jésus vise à éclairer, à mieux faire comprendre le mystère du Royaume. En même temps, la parabole est souvent une manière de tamiser une vérité, tout comme l’on chercherait à adoucir une lumière trop éblouissante. La parabole ne cherche pas à cacher ou à imposer une vérité, mais elle vise avant tout à livrer son message selon la réceptivité de chacun et chacune. Pour la comprendre et l’accueillir, il faut tout simplement avoir le cœur ouvert et vouloir être de Dieu.

« Le semeur est sorti pour semer », nous dit Jésus dans la parabole d’aujourd’hui. Comme j’aime ces paroles qui résonnent comme les premiers mots de la création du monde : « Le semeur est sorti pour semer ». Aucune hésitation ici, seule la détermination du semeur est mise en relief, comme dans ces peintures de Van Gogh où l’on voit un semeur dès le lever du jour, semant largement et généreusement dans son champ. Jésus dans sa parabole nous parle de l’action d’un Dieu créateur qui dès le premier jour de la création entreprend une oeuvre remplie de promesses, et pleine de vie.

« Le semeur est sorti pour semer », et voilà que le monde est créé avec ses milliards de galaxies, et l’histoire est lancée à travers les figures d’Adam et Ève, des patriarches et des prophètes. Dieu va susciter des Juges et des rois pour guider son peuple choisi; il va lui confier la mission de le faire connaître au monde, de lui apprendre d’où il vient et où il va au terme de son histoire. Et dans les derniers temps qui sont les nôtres, le Père envoie son Fils bien-aimé pour mener le Royaume de Dieu à son achèvement et nous montrer le chemin à suivre sur cette terre pour y parvenir.

« Le semeur est sorti pour semer », nous dit Jésus. Lui et le Père ne font qu’un, et c’est une oeuvre commune qu’ils poursuivent ensemble, puisque dès les origines du monde, le Père donne la vie par sa Parole, par son Verbe. Le semeur, c’est à la fois, et le Père et le Fils dans une même communion d’amour. Comme l’écrit si bellement Jean-Philippe Ferlay :« L’amour du Père pour son Verbe dans l’Esprit est tellement fort et généreux qu’il éclate hors de Dieu. Et voilà que le monde est créé, tout différent de Dieu et pourtant absolument lié à lui. » Et c’est ainsi que Jésus de Nazareth, lui la dernière et la plus belle parole du Père, vient marcher avec nous sur nos routes humaines. Il vient nous prendre par la main, semant la bonne nouvelle dans tous les coeurs de cette terre qui veulent bien l’accueillir.

Il est vrai que plusieurs lui ferment leur porte, et nous sommes toujours étonnés et attristés quand des personnes écartent de leur vie toute référence à Dieu. Elles font penser à des orphelins à qui leur échappe ce bonheur de croire. Mais retenons de notre parabole que le semeur sème aussi sur les sols les plus stériles, les plus endurcis, même dans les sillons couverts de pierres et de ronces. Rien ne semble décourager ce semeur obstiné. Il est d’un optimisme béat qui dépasse toute logique humaine. C’est Henri Nouwen, ce grand spirituel, qui décrit ainsi l’attitude de Dieu à l’égard de ses enfants qui se tiennent loin de lui :

« Son seul désir est de bénir… Il n’a aucun désir de les punir. Ils ont déjà été punis de façons excessives par leur propre errance, intérieure et extérieure. Le Père veut simplement leur faire savoir que l’amour qu’ils ont cherché dans des chemins tortueux a été, est et sera toujours là, pour eux… mais il ne peut les forcer à l’aimer sans perdre sa véritable paternité. »

Et c’est ainsi que le semeur est sorti pour semer, nous invitant à semer généreusement avec lui, sans nous décourager, car ne voit-on pas au printemps les crocus et les pissenlits se frayer un chemin vers le soleil à travers les sols les plus rugueux et inhospitaliers ! C’est avec cette invincible espérance que nous devons habiter notre terre, car dans tous les coeurs la semence est lancée nous dit Jésus, même dans les coeurs les plus endurcis, car Dieu ne saurait désespérer de notre légèreté, jusqu’à ce que nous baissions les bras et l’appelions Notre Père.

Frères et soeurs, que notre eucharistie soit un oui renouvelé au Christ qui nous appelle à la foi. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs.

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Paul Ricoeur sur les religions

« Si vraiment les religions doivent survivre… il leur faudra en premier lieu renoncer à toute espèce de pouvoir autre que celui qu’une parole désarmée; elles devront en outre faire prévaloir la compassion sur la raideur doctrinale ; il faudra surtout, et c’est le plus difficile, chercher au fond même de leurs enseignements ce surplus non dit de grâce à quoi chacune peut espérer rejoindre les autres, car ce n’est pas à l’occasion de superficielles manifestations, qui reste des compétitions, que les vrais rapprochements se font : c’est en profondeur seulement que les distances se raccourcissent. »

(Collectif sur les moines de Tibhirine. Sept vies. Op. cit. Paul Ricoeur dans Lettre circulaire,  p. 226)

Homélie pour le 14e Dimanche T.O. Année A

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Livre de Zacharie 9, 9-10.
Ainsi parle le Seigneur : « Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient à toi : il est juste et victorieux, pauvre et monté sur un âne, un ânon, le petit d’une ânesse.
Ce roi fera disparaître d’Éphraïm les chars de guerre, et de Jérusalem les chevaux de combat ; il brisera l’arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations. Sa domination s’étendra d’une mer à l’autre, et de l’Euphrate à l’autre bout du pays. »

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 11,25-30.
En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits.
Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance.
Tout m’a été remis par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. »
« Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos.
Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme.
Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. »

COMMENTAIRE

Alors que les dirigeants du G20 arrivaient à Hambourg ce weekend dans leurs limousines blindées, entourés de leur garde rapprochée, les empereurs et les rois des temps anciens entraient dans une ville assis sur de superbes chevaux, signes de leur pouvoir et de leur force militaire. Le messie qu’annonce le prophète Zacharie se présente lui à Jérusalem monté sur un âne. Spectacle à première vue risible si l’on ne sait pas que cette image d’un roi sauveur sur un âne est avant tout un puissant symbole de paix. Le roi qui va sauver Israël se présente comme un roi pacifique et Jésus fera sienne cette entrée à Jérusalem le Dimanche des rameaux.

À la suite de la prophétie de Zacharie, l’évangile de Matthieu nous invite à repenser à la fois la présence de l’Église au monde, ainsi que les représentations que nous nous faisons de la présence de Dieu au cœur de nos vies. Nous le savons trop bien, Jésus est venu parmi nous comme un pauvre, sillonnant villes et villages de la Galilée et de la Judée, objet de moqueries et de menaces, vivant comme un mendiant, quémandant sans cesse notre amour avec toute la douceur de celui qui aime d’une patience infinie : « Pierre, m’aimes-tu ? »

Quand on découvre la foi en Dieu, et c’est particulièrement remarquable chez les nouveaux convertis, il se vit alors chez la personne qui en est l’objet une certaine exaltation, une joie difficile à contenir devant la grandeur de la découverte de Dieu, comme si ces personnes passaient de la nuit à la pleine lumière du jour, tel un aveugle recouvrant la vue. Cette joie profonde n’est pas que passagère, mais ce qu’il l’est c’est de croire que Dieu viendra enlever tous les obstacles sur notre route, que nos prières insistantes nous apporteront éventuellement tout ce que nous demandons. C’est là l’enfance de la vie spirituelle. Et parfois, le réveil est brutal.

Certains auront alors le sentiment que Dieu les abandonne, mais sa présence à nos vies n’est pas celle d’un roi triomphant et puissant. Cette présence est plutôt de l’ordre de la brise légère, une présence aimante des plus discrète nous donnant la force d’aller de l’avant comme le font les parents qui encouragent leur enfant qui apprend à marcher. Sans la présence des parents, l’enfant n’apprendrait jamais à marcher, mais ces derniers ne pourront jamais marcher à sa place.

Jésus agit ainsi avec nous et c’est pourquoi il nous propose de prendre son joug. Le joug est cet attelage de bois que l’on met sur deux bêtes qui travaillent aux champs, une bête plus forte étant habituellement jumelée à une bête plus faible, l’une entraînant l’autre. Cette image où nous portons le joug de Jésus sur nos épaules est aussi interpellante que celle de l’âne sur lequel est assis ce roi pacifique, car ce que nous propose Jésus c’est de nous attacher à lui ! Jésus invite tous ceux et celles qui ploient sous le fardeau de leur existence à se mettre à son école, à oeuvrer avec lui car lui il est doux et humble de coeur, et il ne saurait faire peser son autorité sur ceux et celles qui s’en remettent à lui. Sa toute-puissance est celle de l’amour et il ne demande qu’à se faire proche de nous, remettant son amour entre nos mains et nous tirant vers l’avant par la puissance de sa vie de ressuscité. Et c’est ainsi que se joue le grand mystère de la présence de l’Église au monde, humble servante des aspirations profondes de l’humanité.

C’est Alexandre Men, prêtre orthodoxe assassiné en 1990 en Russie, qui écrivait au sujet du christianisme : « Au fil de son histoire, le christianisme peut traverser les crises les plus pénibles, se trouver au bord de l’extermination, de la disparition physique ou spirituelle, mais à chaque fois il renaît. Non pas parce qu’il est dirigé par des personnes exceptionnelles – ce sont des pécheurs comme tout le monde – mais parce que le Christ lui-même a dit : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Le Seigneur n’a pas dit : « Je vous laisse tel ou tel texte, que vous pouvez suivre aveuglément. » […] Il n’a rien laissé de tel, mais il s’est laissé lui-même, lui seul. » Nous invitant à labourer cette terre avec lui, à participer aux semailles du monde nouveau, assurés que son joug est facile à porter et son fardeau léger, mettant notre confiance dans les paroles du Christ qui nous promet le véritable repos pour notre âme. Que ce soit là notre joie !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 13e dimanche T.O. Année A

Homélie revue et corrigée qui est déjà paru sur ce site.

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 10,37-42.
En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ;
celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera.
Qui vous accueille m’accueille ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé.
Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète ; qui accueille un homme juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste.
Et celui qui donnera à boire, même un simple verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, amen, je vous le dis : non, il ne perdra pas sa récompense. »

COMMENTAIRE

L’Évangile de ce dimanche fait partie de ces passages difficiles que nous propose le Nouveau Testament quand Jésus dit : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » Comment concilier la tendresse de Dieu et la dureté apparente de cet évangile et que nous avons acclamé comme bonne nouvelle ?

Jésus n’est-il pas le porte-parole et l’expression même du souci de Dieu pour les petits, les pauvres ? N’est-ce pas lui qui souligne l’importance ailleurs dans les évangiles de venir en aide à ses parents, qui affirme qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ? Comment concilier cette bonté de Jésus avec un texte qui semble évoquer un certain sectarisme, où nous serions invités à nous couper du monde ? C’est là bien sûr un premier niveau de lecture que pourrait faire une personne qui ne connaît pas bien les évangiles.

Pour concilier ces contradictions apparentes, nous avons besoin de comprendre ce que cela veut dire marcher à la suite du Christ. En dépit des paroles-chocs de Jésus, nous le savons, cette suite est libératrice et le passage d’aujourd’hui est extrêmement révélateur en ce qu’il nous dit au sujet de notre vie chrétienne. Elle implique des choix, des renoncements, et un attachement indéfectible à la personne de Jésus et son évangile.

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Un jour, j’ai vu dans un magazine une photo extraordinaire qui date de 1936. Elle a été prise à Berlin à la veille de la dernière guerre mondiale. On y voit une grande foule qui accueille Adolph Hitler et qui fait le salut nazi, le salut au chef ! Au milieu de cette foule, il y a un homme qui se tient debout les bras croisés. C’est le seul que l’on voit ainsi, alors que tout autour de lui les bras sont tous levés bien haut pour acclamer Hitler. Cet homme seul dans la foule a une mine très résolue, le visage défiant, et l’on devine qu’il s’agit d’une personne courageuse, prenant un risque énorme par sa non-conformité. J’ai vu dans l’image de cet homme une belle analogie avec notre suite du Christ.

Le disciple du Christ est appelé à marcher sur les mêmes routes que son Maître. Son engagement en ce monde au nom de l’évangile est fait de risques, d’audaces et de courage. Son combat est souvent solitaire, et il doit être prêt à y engager toute sa vie comme son maître. Même seuls au cœur de la masse humaine, nous sommes appelés à nous ouvrir sans cesse au désir de Dieu sur nous, comme Jésus lui-même en a donné l’exemple. Le véritable bonheur est à ce prix, mais il est souvent fait de luttes, de renoncements et de refus, même lorsque des proches, des intimes cherchent à nous entraîner sur d’autres chemins que celui de l’évangile. D’où la première place qu’il nous faut accorder au Christ dans nos vies,

Jésus aujourd’hui nous parle de radicalisme, et pourtant il était loin d’être un révolutionnaire violent et anarchiste. Certains l’appelaient un prophète, ce qu’il était certainement. Mais pour nous chrétiens, il est avant tout le Fils de Dieu, lui qui connait si bien le cœur de l’Homme. Et il est venu nous dire que le plus grand combat qui se livre en ce monde est un combat pour l’amour. Il est venu s’engager au cœur de cette lutte que nous menons, nous invitant à le suivre et à aimer comme lui.

Alors, comment concilier cet amour de Jésus avec l’amour de nos proches ? Tout d’abord, il est important de souligner qu’il n’y a aucune contradiction entre ces deux amours, puisqu’ils n’en forment qu’un seul, mais l’un de ces deux amours a préséance sur l’autre, car c’est en demeurant dans l’amour de Dieu que nous apprenons à aimer le prochain en vérité. Et cette vérité de l’amour nous oblige parfois à reprendre le prochain quand ses paroles ou ses actions sont en contradiction avec l’évangile. C’est en ce sens que l’amour de Dieu l’emporte sur l’autre. N’est-ce pas cette logique que vivent les parents lorsqu’ils corrigent leurs enfants qui se montrent égoïstes, violents ou rancuniers. Leur amour pour leurs enfants n’a de sens que s’ils leur apprennent à devenir de véritables adultes. Et il en serait autrement dans notre rapport les uns avec les autres, alors que nous sommes tous et toutes appelés à grandir et à nous épanouir en tant qu’enfants de Dieu ?

Frères et soeurs, l’évangile de ce dimanche nous rappelle que c’est en aimant Jésus le premier que l’amour sera toujours le premier servi dans nos vies, et qu’il pourra alors se déployer tout autour de nous en nous mettant au service les uns des autres, nous donnant d’aimer davantage, mais en vérité, père, mère, fils et fille, époux et épouse, au nom même de cet amour qui a sa source en Dieu.

Yves Bériault, O.P.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 13e dimanche T.O. (A)

Lecture du deuxième livre des Rois (2 R 4, 8-11.14-16a)

Un jour, le prophète Élisée passait à Sunam ;
une femme riche de ce pays
insista pour qu’il vienne manger chez elle.
Depuis, chaque fois qu’il passait par là,
il allait manger chez elle.
Elle dit à son mari :
« Écoute, je sais que celui qui s’arrête toujours chez nous
est un saint homme de Dieu.
Faisons-lui une petite chambre sur la terrasse ;
nous y mettrons un lit, une table, un siège et une lampe,
et quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer. »
Le jour où il revint,
il se retira dans cette chambre pour y coucher.
Puis il dit à son serviteur :
« Que peut-on faire pour cette femme ? »
Le serviteur répondit :
« Hélas, elle n’a pas de fils,
et son mari est âgé. »
Élisée lui dit :
« Appelle-la. »
Le serviteur l’appela et elle se présenta à la porte.
Élisée lui dit :
« À cette même époque,
au temps fixé pour la naissance,
tu tiendras un fils dans tes bras. »

COMMENTAIRE

L’homme était un étranger. Ils auraient peut-être dû se méfier de lui. Sous les apparences d’un saint homme, se déguisait peut-être un mécréant, un espion, un être malfaisant et dangereux.

Mais le couple de Sunam a plutôt choisi de se montrer accueillant et généreux envers le prophète Élisée. Les deux, la femme et le mari, ils ont pressenti que cet itinérant était un saint homme. Ils lui ont aménagé un espace chez eux. La bonté a su reconnaître la bonté. Ils ont pris le parti courageux de la bienveillance et de la confiance.

Et ils ont voulu donner sa chance au prophète. Ils ont choisi d’être facilitants pour lui. Ce faisant ils avaient part à sa mission. Ils n’ont pas été déçus. Au sein même de toute leur richesse, ils vivaient une grande pauvreté. Celle de ne pas avoir d’enfant à eux. Leur amour mutuel était en manque d’une fécondité attendu. C’était pour eux leur grande pauvreté. Ils auraient pu en être aigris, révoltés, tristes, cherchant ailleurs, égoïstement et autrement leur bonheur de vivre.

Pourtant, s’ils étaient riches de biens matériels, ils étaient surtout riches de leur ouverture de cœur, riches de leur sens du partage. Riches de leur amour. Ils ont donc choisi la confiance, la bonté, la générosité, tout en acceptant paisiblement leur sort. Ils venir de s’ouvrir ainsi à un avenir jusque là insoupçonné.

Leur contact avec le prophète Élisée leur fut une bénédiction. L’homme et la femme n’avaient pas pensé à cela. Ils n’avaient pas agi pour cela. Une merveilleuse conséquence s’en est suivie pour leur couple. La grâce d’un enfant qui leur advint par pure gratuité, de Dieu lui-même. Ils ont été divinement récompensés. Ce qui leur arrive n’était plus à vraiment à leur portée. Dieu a deviné leur peine et il a fait le nécessaire pour la transformer en une grande joie. Il est venu au-devant de leur désir le plus grand, le plus profond.

C’est pareil pour nous. Nous sommes riches de capacités diverses et peut-être aussi de biens matériels. Nous prenons conscience de l’insuffisance de tous nos biens et ressources à combler nos rêves et nos désirs les plus profonds. Au quotidien de nos vies et au niveau de nos charges les plus habituelles, nous avons toujours de belles opportunités pour être bons et serviables, pour nous ouvrir à l’autre, à l’étranger, aux mal nourris, mal logés, mal aimés. Nous pouvons faire une différence dans la vie de quelqu’un avec notre confiance, notre ouverture de cœur, notre bienveillance.

C’est à Dieu qu’alors nous faisons confiance. Or « qui donne au pauvre, prête à Dieu ». Notre Dieu ne se laisse pas vaincre au plan de la générosité. Il a les moyens de nous rendre le centuple en retour. Il sait ce qui peut nous combler. Il s’y emploie, nous pouvons en être certains.

fr. Jacques Marcotte, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 12e dimanche T.O. (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 10,26-33.

En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Ne craignez pas les hommes ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu.
Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits.
Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps.
Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille.
Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés.
Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux.
Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux.
Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux. »

COMMENTAIRE

Pendant l’été, beaucoup de personnes s’arrêtent pour visiter notre église. La semaine dernière, j’ai fait ici la rencontre d’une dame avec sa petite-fille âgée de huit ans. Elles sont entrées dans l’église, et après avoir fait leur génuflexion, elles se sont tout d’abord dirigées vers le bénitier. Après avoir chuchoté une explication à sa petite-fille, la dame s’est signée avec l’eau bénite, invitant la petite à faire comme elle. Elles se sont ensuite dirigées vers l’autel de la Vierge, où elles ont allumé ensemble un lampion pour ensuite aller s’agenouiller quelques minutes. Elles ont ensuite quitté l’église en silence main dans la main. Cette scène m’a beaucoup interpellée en prévision de cette méditation sur l’évangile de ce dimanche, où Jésus invite ses disciples à ne pas avoir peur de témoigner, leur confiant les paroles suivantes :

Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes,
moi aussi je me déclarerai pour lui
devant mon Père qui est aux cieux.

Jésus nous invite à nous déclarer pour lui devant les hommes, à agir de telle manière que l’on sache que nous sommes du Christ, que nous croyons en lui. C’est ce témoignage que cette inconnue avec sa petite fille a laissé dans cette église. Mais cette invitation à se déclarer pour le Christ fait naître en moi les questions suivantes : de quoi voulons-nous témoigner au juste quand nous parlons de notre foi en Jésus Christ, quand nous nous disons chrétiens et chrétiennes ?  Pourquoi souhaitons-nous que davantage de personnes nous rejoignent ici dans cette église pour célébrer avec nous notre foi ? Pourquoi des parents et des grands-parents se désolent-ils que leurs enfants et leurs petits-enfants soient indifférents à la question de Dieu ? Après tout on n’en fait pas une maladie si des proches ne partagent pas notre amour pour la musique classique ou l’opéra, le bridge ou la cuisine asiatique. Mais la foi en Jésus Christ, c’est bien autre chose, nous le savons bien.

Quand Jésus nous invite à nous déclarer pour lui devant les hommes, nous touchons ici à quelque chose de fondamental dans nos vies de chrétiens et de chrétiennes, une manière de voir le monde qui définit le sens même de nos vies. Et c’est pourquoi la démarche de cette grand-maman avec sa petite-fille a quelque chose de profondément sacré, puisqu’elle voulait lui parler de Dieu, comme ces parents qui amènent leurs enfants à l’église en leur disant : « Viens, on va aller voir le Bon Dieu. »

Il y a de ces vérités, de ces valeurs fondamentales dans l’existence, qui nous font nous lever et nous tenir bien droits debout, envers et contre tous parfois. Jésus nous le rappelle dans l’évangile, parce que ces valeurs représentent un bien que l’on ne saurait négliger impunément sans remettre en question notre humanité et le sens même de nos vies. Et c’est ainsi que nous nous insurgeons quand il  y a des injustices, des violences, de la tricherie, de la malhonnêteté. Il y a alors en nous comme un réflexe qui s’active d’instinct, et qui nous fait protester ou encore témoigner de certaines valeurs qui nous tiennent à coeur.

Jésus évoque de telles situations quand il parle à ses disciples de l’importance de témoigner de ce qu’ils ont vu, de cette vie qui désormais les habite. Jésus parle ouvertement de danger, de violence, et de persécutions dont seront victimes ses amis. Et il les invite à prendre courageusement la route avec lui, à ne pas avoir peur, car il n’y a pas d’autre chemin que celui que nous indique Jésus quand la vie humaine nous tient à cœur, quand il nous paraît essentiel de défendre l’amour et la dignité humaine, quand il nous faut parler de Dieu. Tous ne seront pas martyrs, bien sûr, mais nous sommes tous appelés à porter ce profond désir du bonheur de tous et qui a sa source en Dieu.

C’est pourquoi nous ne sommes pas indifférents quand Dieu est méconnu, oublié. Car, nous les premiers, nous sommes bénéficiaires de cette foi en Dieu qui change notre regard sur le monde, qui fonde nos valeurs et notre amour de la vie, qui donne sens à tous nos efforts, à toutes nos épreuves et à toutes nos joies. Car il existe en nous une source profonde et limpide où nous puisons l’eau vie et qui s’appelle Dieu.

Alors, pourquoi témoigner ? Parce que nous étant abreuvés à cette source intarissable, nous aimerions tellement la partager quand nous voyons tant d’hommes et de femmes s’avancer dans le désert de l’existence en quête d’un lieu où s’abreuver et donner sens à leur vie, et qui ne savent où trouver. On ne voudrait jamais laisser quelqu’un mourir de soif. C’est pourquoi témoigner du Christ, c’est offrir un peu de cette eau vive comme l’a fait cette grand-maman puisant au bénitier pour offrir de cette eau à sa petite-fille.

Tous les gestes qui parlent du Christ sont porteurs d’une promesse, d’où l’importance de témoigner, de partager avec les autres ce regard de l’âme sur le secret des choses que nous donne notre foi en Dieu. N’est-ce pas ce que font les musiciens et les chanteurs, mais aussi les peintres, les cinéastes et tous les artistes qui s’adonnent à un art.

Frères et soeurs, Dieu fait de nous des artistes en quelque sorte, appelés à témoigner de cette vie intérieure qui nous habite, cette vie qui nous est si précieuse et que l’on appelle la foi en Dieu, la foi en Jésus christ.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de la Sainte Trinité

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 3,16-18.
En ce temps-là, Jésus disait à Nicodème : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle.
Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. »
Celui qui croit en lui échappe au Jugement ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.

COMMENTAIRE

Un jour, un évêque exprima le souhait de rencontrer un groupe d’enfants qui se préparait pour la première communion. Il les recevait l’un après l’autre et les questionnait sur ce qu’ils avaient appris dans leurs cours de catéchèse. Il demanda à une fillette : « Peux-tu me parler de la Sainte Trinité ? » L’enfant commença son boniment, mais après une minute, l’évêque étant un peu sourd se pencha vers elle, et tendant l’oreille, il lui dit : « Je m’excuse mon enfant, mais je ne comprends pas ». La petite fille lui répondit en chuchotant, sur le ton de la confidence : « Moi non plus, monseigneur, je ne comprends pas. C’est un mystère ! »

Un mystère ! C’est ainsi habituellement que l’on nous présente ce qui est le coeur de notre foi, la Sainte Trinité. Ce mystère d’un Dieu en trois personnes, bien des pères de l’Église et des mystiques ont tenté de l’expliquer en usant de métaphores de toutes sortes afin de le rendre intelligible.

Saint Grégoire de Nazianze, disait de la Trinité : « Le Père est la Source, son Verbe est le fleuve, l’Esprit Saint est le courant du fleuve. » Catherine de Sienne, elle, prenait l’analogie du Buisson ardent, le Père étant le feu, le Fils étant la lumière qui se dégage du feu, et l’Esprit Saint la chaleur du feu.

Mais l’exemple dont je garde le souvenir le plus frappant est celui de cette soirée chez mes parents. Nous étions assis au salon ensemble sur un divan. Ma mère était assise entre moi et mon père, heureuse de nous avoir tout près d’elle. Soudain, comme si elle venait de faire une grande découverte, elle s’exclama, en indiquant mon père : « Le père »; ensuite elle se tourna vers moi et dit : « le fils », et, se pointant du doigt, elle eût un moment d’hésitation, et elle dit avec un grand sourire : « et le Saint Esprit ». Ma mère ne parlait jamais de sa foi, et je me demande encore aujourd’hui comment lui est venue une telle idée ? C’était tout à fait spontané, et je garde le souvenir que ma mère venait d’exprimer là une profonde intuition du mystère de la Trinité, qui m’interpelle encore aujourd’hui.

Il n’est pas simple de parler de la Sainte Trinité, et pourtant, cette vérité de notre foi est fondamentale. Elle structure notre Credo, ainsi que toutes nos liturgies. Lorsque nous prions et célébrons ensemble, nous prions toujours le Père, par le Fils, dans le Saint Esprit. Notre foi est décidément trinitaire.

Pourtant, vous conviendrez avec moi qu’il serait tellement plus facile d’affirmer que nous croyons tout simplement en un Dieu, comme toutes les autres grandes religions. On éviterait ainsi beaucoup de querelles et de désaccords. Alors, pourquoi tenons-nous tellement à affirmer cette foi en la Sainte Trinité ?

Poser la question, c’est y répondre. Nous croyons au Dieu trinitaire parce que c’est Dieu lui-même qui nous a donné de le connaître. C’est lui qui s’est révélé à nous. Ce serait tellement plus simple s’il ne nous avait pas légué cet héritage en Jésus Christ. Mais voilà, Jésus est venu, et il nous a dévoilé le vrai visage de Dieu, nous donnant de comprendre que si Dieu est amour, c’est parce qu’il est Trinité.

De la même manière que les astrophysiciens ne cessent de s’émerveiller devant l’infinie grandeur d’un univers, qui ne cesse de se complexifier et de s’étendre au fur et à mesure qu’ils le découvrent, la foi chrétienne est le résultat de cette découverte progressive du Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Moïse et de tous les prophètes, et qui a atteint son point culminant, il y a deux mille ans, alors que Dieu est venu parmi nous, qu’il a pris un visage, et qu’il s’est fait connaître de nous comme un être de communion, en qui se vit une profonde intimité, un mystère d’amour inouï entre le Dieu Père qui envoie son Fils, le Dieu Fils qui est tout donné à son Père, qui vient pour nous ramener vers lui, et le Dieu Saint Esprit, qui est cet amour éternel qui uni le Père et le Fils. Ils sont trois, mais ils ne forment qu’un seul Dieu en trois personnes. On l’appelle la Sainte Trinité et c’est un mystère !

Frères et soeurs, parce que nous mettons notre foi en Jésus-Christ, nous croyons et nous affirmons que Dieu n’est pas une invention, mais une découverte. Nous croyons que Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi-même. Nous croyons que Jésus-Christ est le chemin de cette rencontre, que le Père est celui qui nous appelle à la vie, et que cette vie habite en nous par le don de l’Esprit Saint. Chaque dimanche, quand nous nous rassemblons, nous ne célébrons pas une idée abstraite, mais la vivante réalité de notre Dieu, qui est Père, Fils et Esprit Saint. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de la Pentecôte (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 20,19-23.

C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! »
Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur.
Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. »
Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint.
À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »

COMMENTAIRE

Les gens qui vous voient entrer à l’église, s’ils s’interrogent, se disent sans doute que vous croyez en Dieu. Et vous avez sûrement la foi puisque vous êtes ici pour célébrer l’eucharistie. Mais pourquoi vous, et pourquoi pas les autres? Cette question je me la suis souvent posée, et je l’ai retrouvée tout récemment avec bonheur sous la plume d’un théologien canadien, Gregory Baum, qui dans son dernier livre, qui vient de paraître, raconte l’histoire de son parcours théologique. Gregory Baum est un juif allemand converti au catholicisme, et qui, à l’âge de 92 ans, se demande d’entrée de jeu dans son livre : «Pourquoi moi, et pas les autres?»

Étrange question à se poser en cette fête de la Pentecôte, me direz-vous? Mais je sais que cette question ne vous est sans doute pas étrangère et qu’elle a sûrement habité une foule de témoins au fil des siècles parce qu’ils se sentaient tributaires d’un héritage qui leur est tombé dans le cœur sans qu’ils aient rien fait pour le mériter, souvent même, sans l’avoir demandé. Mais le don est là, immensément présent, et dont ils ne pourraient se défaire même s’ils le voulaient. Et voilà qu’ils contemplent ce cadeau incroyable de croire en Dieu, et même d’aimer Dieu, et qui les amène à se demander : «pourquoi moi et pas les autres?»

Alors je vous la pose cette question en cette fête de la Pentecôte : «Pourquoi vous et pas votre frère, ou votre sœur, votre conjoint, ou vos enfants?» Car quand on a la foi, on aimerait tellement la partager avec d’autres, afin qu’ils aient la chance eux aussi de vivre un tel don, d’avoir ce regard différent sur la vie et qui change profondément notre manière d’assumer nos vies. Car c’est là, je crois, le sens premier du don de l’Esprit Saint. Une présence mystérieuse qui part du plus profond de nous-mêmes et qui nous ouvre à plus grand que nous-mêmes.

Un don par lequel Dieu nous appelle à le connaître, à l’aimer et à le faire connaître, et ce, sans aucun mérite de notre part. On l’a bien vu avec Jésus dans le choix qu’il a fait de ses apôtres. Ce dernier n’était pas très regardant quand on considère ceux qu’il a choisis. Il n’y a donc pas de quoi se glorifier que d’avoir la foi. Comme le dit saint Paul, notre seule fierté c’est la croix du Christ, c’est le don qu’il nous fait de lui-même. Quant à nous, nous ne sommes que des vases d’argile, mais combien précieux, en qui Dieu veut mettre sa confiance et tout son amour. Quel don extraordinaire! C’est la fête de la Pentecôte!

C’est pourquoi il importe de nous redire la chance que nous avons en ces temps difficiles pour l’Église et pour notre monde, d’être appelés à vivre une fidélité à Dieu souvent humble et cachée, sans grands éclats, sans grande renommée, goûtant tout simplement les fruits de l’Esprit Saint, tâchant de vivre en paix les uns avec les autres, soucieux de la justice et du bon droit, de la défense des plus pauvres, cherchant sans cesse à être bons, à être meilleurs.

Oui, c’est la fête de la Pentecôte où Dieu se fait tout à tous, même à nous, et pourtant la question demeure entière : «Pourquoi nous et pas les autres?» Sans prétendre sonder le coeur de Dieu, la réponse qui me paraît la plus juste est peut-être parce que nous en avons davantage besoin de cette foi ! Où en serions-nous si Dieu ne nous avait pas appelé à lui ? De toute évidence, il y a là une miséricorde de Dieu qui s’exerce à notre endroit en nous donnant la foi, en nous appelant à son service, et cette miséricorde nous ne pourrons en mesurer la profondeur et le pourquoi qu’une fois au ciel.

En attendant, bonne fête de la Pentecôte frères et soeurs dans le Christ ! En ce jour, nous avons mille et une raisons de nous réjouir et de dire merci !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de l’Ascension (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 28,16-20.
En ce temps-là, les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes.
Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.
Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,
apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

COMMENTAIRE

La promesse de Jésus à ses disciples est quand même extraordinaire : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » Comme nous avons besoin d’entendre ces paroles, certains jours plus que d’autres, surtout quand le malheur nous frappe. Je pense à ces chrétiens et chrétiennes coptes assassinés vendredi dernier en Égypte. Comme il est important de pouvoir entendre ces paroles du Christ dans de telles circonstances et de mettre notre foi en lui. C’est une grâce, un cadeau qui nous dépasse, je le sais que trop bien, mais qu’il nous faut sans cesse demander à Dieu afin que nous puissions être les dépositaires de cette espérance dont notre monde a tellement besoin. Dieu nous invite à regarder au-delà des drames et des horreurs qui nous frappent comme à Manchester la semaine dernière, des moments où notre foi se tient comme au-dessus d’un abîme.

La fête de l’Ascension que nous célébrons aujourd’hui est toute chargée de l’espérance de Dieu en notre faveur, alors qu’il nous invite à regarder au-delà des épreuves qui nous affligent. Il ne s’agit pas de faire comme si nous n’étions pas éprouvés ni atteints dans notre corps ou notre âme. Il s’agit tout simplement de ne pas perdre de vue combien nous avons du prix aux yeux de Dieu. C’est ce que la fête de l’Ascension vient nous dévoiler : soit le grand mystère de notre destinée humaine alors que le Christ nous précède au ciel et qu’il nous y entraîne.

Car la fête de l’Ascension forme un tout avec la résurrection du Christ et elle nous parle du sérieux de son Incarnation, du fait que le Fils de Dieu ait pris chair de la Vierge Marie, chair de notre chair. La Résurrection et son pendant qu’est l’Ascension est le couronnement de l’Incarnation : Jésus ne rejette pas son corps ; il le transfigure, il le divinise en plénitude en montant au ciel avec son corps glorifié.

Contrairement à ce que me disait un jour une amie, la fête de l’Ascension n’est pas une fête triste. Elle disait cela parce que Jésus était parti. Jésus est parti ! Elle vivait en quelque sorte la peine des disciples, et cela est tout à son honneur. Quel grand amour de Jésus exprimait-elle ainsi en avouant son désarroi devant son départ ! Mais Jésus ne nous abandonne pas. Non seulement il nous précède dans la demeure du Père, mais il nous y prépare une place.

Dans le Christ, vrai Dieu et vrai homme, notre humanité est conduite auprès de Dieu. Jésus nous ouvre le passage, il est comme le chef de cordée quand on escalade une montagne, qui est arrivé au sommet et qui nous guide à Lui en nous conduisant vers Dieu. Cette expérience des premiers disciples est tellement forte que la foi des Apôtres affirmera sans hésitation dans le Credo : « nous croyons en la résurrection de la chair ! » C’est-à-dire nous croyons à la résurrection des corps ! Car tel est le maître, tels sont les disciples, tous appelés à une même destinée avec lui.

Tout comme nous sommes passés du ventre de notre mère à la vie sur terre, un jour, nous passerons du ventre de la terre à la vie en plénitude auprès de Dieu. Par son Ascension, Jésus vient achever la longue histoire de notre salut, qui est de nous ramener vers Dieu. Il ne nous laisse pas seuls. Il nous emporte avec lui, premier-né d’une multitude de frères et de soeurs, alors qu’il monte au ciel avec son corps, réalisant ainsi cette folle espérance du vieux Job, un texte souvent repris lors des funérailles, où Job s’écrie du fond de son malheur : « Je sais, moi, que mon libérateur est vivant, et qu’à la fin il se dressera sur la poussière des morts ; avec mon corps, je me tiendrai debout, et de mes yeux de chair, je verrai Dieu. »

Le trappiste Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine en Algérie, assassiné avec six de ses frères en 1996, restera toute sa vie fasciné par le mystère de l’Incarnation. Il dira à ses frères moines dans une homélie : « Le plus extraordinaire du mystère de l’Incarnation, ce n’est pas que Dieu se soit fait homme, mais c’est que l’homme soit en Dieu, c’est qu’une humanité semblable à la nôtre, se retrouve en Dieu. […] Désormais, écrit-il, il y a de la fraternité en Dieu. C’est ainsi que nous pouvons nous appeler « petits frères » et « petites sœurs. »

Il y a de la fraternité en Dieu parce que notre frère Jésus Christ nous précède en Dieu. Et cette fraternité s’étend désormais au monde entier. C’est pourquoi la fête de l’Ascension marque aussi le début du temps de l’Église, communauté de foi des disciples du Christ, qui célèbre ce don que Dieu nous fait d’un amour infini, communauté qui est appelée à partager cette joie qui est la sienne, qui est appelée à donner le goût de Dieu au monde quand ce dernier est méconnu ou ignoré, accompagnant notre monde dans sa quête de sens et de bonheur, tout en nous faisant solidaires de ses luttes et de ses peines. Sûr de la promesse que Jésus fait à ses disciples : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

fr. Yves Bériault, o.p
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 6e Dimanche de Pâques (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 14,15-21.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements.
Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous.
l’Esprit de vérité, lui que le monde ne peut recevoir, car il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous.
Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous.
D’ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi.
En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et moi en vous.
Celui qui reçoit mes commandements et les garde, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui. »

COMMENTAIRE

En nous rapportant les paroles de Jésus, l’évangéliste Jean nous donne  de voir quels sont les craintes et les défis qui se présentent aux disciples en tant que communauté des amis de Jésus, ces craintes et ces défis qui sont aussi les nôtres. C’est le Christ ressuscité qui nous parle et il promet à ses disciples un défenseur, un avocat. Contrairement à une certaine compréhension de cette promesse, ce n’est pas pour nous défendre devant Dieu que cet avocat nous est proposé, mais plutôt pour nous défendre devant le tribunal de ce monde quand il juge ceux et celles qui mettent leur foi en Dieu.

Jésus nous promet que dans la mesure où nous resterons attachés à lui, nous serons affermis dans notre témoignage de foi, nous deviendrons de ces hommes et de ces femmes dont la vie parle d’elle-même. Ce qui nous est promis, ce n’est pas de devenir des tribuns extraordinaires à la parole facile et convaincante, mais que nos vies seront illuminées par cette présence de l’esprit du Christ en nous, qui nous fera lui ressembler et marcher avec courage comme lui-même nous en a donné l’exemple.

La foi qui nous habite pourra se dire en peu de mots, et ce, avec douceur et respect ,comme nous le rappelle l’apôtre Pierre. Mais elle pourra surtout se dire dans le silence d’une vie ouverte et généreuse, soucieuse des autres, marquée profondément par notre foi en Dieu. C’est cette vie-là qui parlera en notre faveur et qui parlera de Dieu. Comme le disait un prêtre ouvrier à Paris, qui travaillait auprès des délinquants et des prostitués, seul Jésus Christ convertit. À nous, il revient de témoigner de lui, parfois par la parole, mais le plus souvent par beaucoup d’amour.

Nos vies ne sont pas différentes des personnes qui nous entourent dans notre société. Nous portons tous et toutes des préoccupations qui se ressemblent : la famille, les conjoints, les amis, le travail, nos projets, nos épreuves. Ce qui distingue les chrétiens et les chrétiennes, c’est de vivre leurs vies à la lumière de l’évangile. D’être fidèle à la recommandation de Jésus quand il nous dit : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. » Et cela se vit surtout à travers notre souci de l’autre, par nos solidarités avec le monde qui nous entoure. Comme l’écrivait quelqu’un : « Ne parle que si on t’interroge, mais vis de manière à ce qu’on t’interroge. »

Je repense à l’un des plus beaux témoignages que j’aie entendus alors que j’étais au Rwanda, à Kigali. J’animais une rencontre avec des responsables de jeunes novices qui se préparaient à la vie religieuse et j’avais demandé à ces soeurs comment elles étaient venues à la vie religieuse. L’une d’entre elles, soeur Antoinette, nous a alors raconté que lorsqu’elle était enfant, elle se rendait tous les dimanches à l’église du village voisin avec son père. Une marche de deux heures pour se rendre, deux heures pour revenir. Naturellement, aller à la messe au village impliquait d’y passer une bonne partie de la journée et d’y être témoins de la vie quotidienne qui s’y déroulait.

Un jour, la jeune Antoinette, qui avait alors six ans demanda à son père qui était cette femme qu’elle voyait tous les dimanches, accueillant les malades à sa clinique en plein air, veillant sur chacun d’eux avec beaucoup de bienveillance. Le père d’Antoinette lui avait alors répondu : « Elle, c’est la maman de tout le monde ! » Et Antoinette du haut de six ans avait alors dit à son père : « Moi aussi je veux être la maman de tout le monde ! » Et devant moi se tenait une femme qui avait consacré sa vie aux plus pauvres, inspirée par le témoignage contagieux d’une religieuse rencontrée un jour par hasard.

Quand on met sa foi en Jésus Christ, saint Pierre nous le rappelle dans notre deuxième lecture, il nous faut alors rendre compte de notre espérance. Parce que nous ne sommes pas seuls, nous ne sommes pas orphelins en ce monde, dans cette marche vers la vie en plénitude qui nous est promise. C’est cette présence du Christ à nos vies qui est capable de les transfigurer et de nous donner le courage d’assumer notre quotidien, même quand l’épreuve se fait toute proche de nous, même quand notre Église vit des situations de pauvreté, d’abandon ou de rejet. Comme le soulignait le pape François lors de la Vigile pascale : « La première pierre à faire rouler au loin cette nuit, c’est le manque d’espérance qui nous enferme en nous-mêmes. »

Car nous ne pouvons témoigner de Jésus-Christ que si nous avons d’abord vécu l’espérance. Ce qui veut dire que notre témoignage se fait d’abord en actes et non en paroles. Et c’est certainement là le témoignage le plus urgent dont notre monde a besoin.

Fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Les Robinson Crusoé de notre temps

Certains hommes semblent perdus au beau milieu d’un drame cosmique dont ils ne connaissent ni les tenants ni les aboutissants. Sorte de Robinson Crusoé à la dérive dans l’espace intersidéral, qui souvent refuse de s’interroger sur lui-même, sur son existence et sur son devenir.

Un observateur extérieur de cette étrange espèce ne pourrait que constater à quel point cet humanoïde est obsédé par lui-même. Théâtre, littérature, cinéma, photographie, peinture, musique, essais, philosophie, psychologie, sociologie. Il aime bien se glorifier alors qu’il affirme que sa vie n’a pas de direction et qu’elle est le fruit du hasard.

Pourtant, il cherche. Il ne cesse d’analyser sa vie, de la célébrer, comme si cela pouvait lui donner l’importance qu’il prétend qu’elle n’a pas. Il étudie le temps et l’espace qui se déploient devant lui avec le télescope de ses connaissances, de sa créativité et de son imagination. Mais peine perdue. Rien à signaler à l’horizon. Il est bel et bien seul. Tel est son constat.

Il fait penser à un amnésique s’accrochant aux rebords du temps, qui ne parvient pas à s’orienter au cœur de ces constellations, de ces milliards d’étoiles et de galaxies.

Que d’efforts déployés par cet orphelin cosmique qui ne sait ni qui il est, ni d’où il vient, ni où il va. Il se contente de vivre et d’aimer, sans demander son reste, s’accrochant simplement aux joies quotidiennes, cueillant les fruits de la vie sans trop se poser de questions. Et quand vient la mort, il meurt les yeux grands ouverts sur ce vide abyssal qui fonde son existence.

Pourtant, la joie de vivre de cet homme est admirable, elle est belle même. Il aime, et il a besoin d’être aimé. Il tolère difficilement la solitude, il a besoin d’être entouré, estimé. Et que dire de ses enfants ? Ils sont son bien le plus précieux. Il donnerait sa vie pour eux.

Souvent, il s’émeut à la moindre blessure chez les autres. Il est capable de générosité, de gratuité et de de compassion. La paix et la justice lui tiennent aussi à cœur et il arrive même qu’il donne sa vie pour en sauver d’autres. Pourtant, au terme de son existence, il croit retourner à la poussière, sans lendemain, vite oublié.

Comme il est émouvant cet Homme. Il ne lui manque que des ailes pour s’élever à la hauteur de ses rêves et de ses aspirations, les ailes du désir…

Le croyant que je suis est inspiré par ce que Marc Donzé disait au sujet de Maurice Zundel, et moi aussi j’aimerais « rejoindre chaque homme dans ce qu’il a de plus intime et de plus précieux : l’artiste dans son inlassable recherche de la Beauté, le savant dans sa quête de la Vérité, l’amant dans sa recherche d’un amour qui illimite tout amour. Je voudrais pouvoir parler de Dieu, à pas de silence et de respect, au cœur de ce qui importe le plus à l’homme. Je voudrais pouvoir dire sans violence, mais en prenant chaque homme par la main, que Dieu est l’accomplissement de l’homme [1]. »


[1] Donzé, Marc. La pauvreté comme don de soi. Cerf/Saint-Augustin,1997. pp. 36-37

 

Homélie pour le 3e Dimanche de Pâques (A)

Arcabas Emmaus

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 24,13-35.
Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine), deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem,
et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé.
Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux.
Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes.
L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. »
Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple :
comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié.
Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé.
À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau,
elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant.
Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. »
Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit !
Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? »
Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.
Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin.
Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux.
Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna.
Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards.
Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? »
À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent :
« Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. »
À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.

COMMENTAIRE

Les deux disciples dont il est question dans cet évangile ne font pas partie du groupe des Apôtres. Ce sont de simples disciples, comme vous et moi, et dont l’évangéliste Luc nous rappelle la merveilleuse histoire. Une histoire actuelle puisque nous sommes aussi des disciples d’Emmaüs. Nous sommes en marche avec eux avec nos doutes, nos manques de foi. Dans ce récit, le Ressuscité semble nous prendre par la main afin de nous amener à une meilleure intelligence du mystère de sa mort et de sa résurrection. Il nous faut toujours reprendre le chemin d’Emmaüs là où le Christ nous attend.

Quand je prêche à une assemblée comme la nôtre, je suis toujours animé de ce désir d’approfondir avec vous cet extraordinaire mystère de notre foi. Certains me diront que c’est là « mon métier », mais je répondrais que je suis avant tout disciple du Christ avec vous et que c’est ensemble que nous cherchons à mieux comprendre et à mieux vivre cette foi qui est la nôtre.

Les prédications sont comme des variations sur un même thème, soit l’amour de Dieu pour nous et ses conséquences dans nos vies. Je vous vois de dimanche en dimanche venir en Église célébrer votre foi, et pour moi c’est toujours un privilège que de pouvoir méditer avec vous les Écritures, contempler et accueillir ensemble celui qui se donne à nous dans l’Eucharistie. Quand on a la foi, on ne peut qu’acquiescer à cette affirmation de Maurice Zundel : « Le bonheur, c’est Dieu. Dieu c’est le bonheur. » C’est ainsi que nos deux disciples d’Emmaüs, après leur rencontre avec le Ressuscité, peuvent s’exclamer : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant en nous tandis qu’Il nous parlait sur la route. »

Chaque dimanche, partout dans le monde, les chrétiens et les chrétiennes se rassemblent afin de se laisser rejoindre sur la route par le Ressuscité, pour se mettre à nouveau à l’écoute des Écritures, qui nous parlent de Lui, et qui nous préparent à communier à sa vie donnée, à recevoir ce supplément de grâce à chacune de nos eucharisties, afin que nous puissions repartir avec cette paix et cette joie du Christ, et que nous avons pour mission de porter au monde.

Mais pour être habité par cette passion qui change véritablement une vie, il faut rencontrer le Christ, et surtout vouloir le rencontrer sans cesse ; ne jamais hésiter à lui dire, quand le jour baisse et que le soir approche : « Reste avec nous ! »

Remarquez que nos deux disciples d’Emmaüs ne reconnaissent pas le Ressuscité quand il se fait voir à leurs yeux. Ce n’est que lorsqu’il disparaît, à la fraction du pain, qu’ils le reconnaissent. Nous ne croyons pas au Christ à cause d’une preuve extérieure évidente ou parce que son tombeau a été trouvé vide le matin de Pâques, ou même parce que des témoins nous disent l’avoir vu après sa mort. Bien sûr, ce sont là des éléments de preuve qui peuvent nous mettre sur le chemin de la foi, mais comme l’écrivait Maurice Zundel : « Je ne crois pas en Dieu, disait-il, je le vis. » Dieu ne se réduit pas à une formule ou un credo, il est une rencontre. Il n’est pas une simple connaissance, il est une re-connaissance au plus intime de nos vies.

La foi chrétienne, c’est le cœur qui s’ouvre à plus grand que lui, à la source même de sa vie, qui expérimente cette rencontre du Christ dont parlait l’Apôtre Pierre dans sa première lettre aux chrétiens de Rome et qui leur disait : « Vous qui l’aimez sans l’avoir vu. »

Est-ce possible d’aimer le Christ sans l’avoir vu ? Certainement, nous en sommes convaincus. L’Église vit de cette réalité depuis près de deux mille ans. Il suffit de regarder la vie de cette foule de témoins qui nous ont précédés pour s’en convaincre, jusqu’au cœur même de notre communauté chrétienne.

Pour prendre une image que nous comprenons bien au Québec, cette présence du Ressuscité à nos vies est comparable à l’irruption du printemps au cœur de nos hivers. Nous le savons, et c’est même une certitude, la vie est plus forte que tout. Plus forte que ces glaces qui nous emmurent en janvier, plus forte que ce froid qui trop souvent nous paralyse en février. Cette expérience des saisons dans notre pays nordique est à la fois exigeante, mais aussi exaltante. La nature se fait pédagogue dans notre pays et elle nous enseigne à lire les signes des temps, qui ne sauraient nous tromper. À quiconque sait tendre l’oreille, en ce temps de l’année, la nature semble murmurer ces paroles qui sont au cœur même de l’acte de création : « Osez espérer ! Osez croire ! Ne soyez pas incrédules. Tout va changer. » C’est l’invitation que nous fait le Ressuscité à travers ce récit des disciples d’Emmaüs.

Petite anecdote personnelle pour concrétiser mon propos. Il y a plusieurs années, la communauté chrétienne de l’Annonciation, à laquelle j’appartenais, avait accueilli deux familles de réfugiés cambodgiens. J’étais allé chercher l’une de ces familles, les ramenant de leur « hôtel refuge » de Montréal à ma petite vallée des Laurentides. Nous étions en plein mois de janvier et pour la première fois, ils voyaient nos vastes forêts et je lisais une pointe d’inquiétude dans leurs yeux.

Le père, devant le regard insistant de son épouse, osa enfin me questionner. Il me demanda ce qui avait bien pu arriver à notre forêt pour que les arbres soient tous morts. Je lui expliquai alors que nos arbres perdaient toutes leurs feuilles en automne pour ensuite s’endormir dans un profond sommeil. Mais le printemps venu, je l’assurai qu’ils retrouveraient leur vitalité et leurs feuilles. Cette explication sembla le satisfaire et nous avons poursuivi notre route.

Après les affres de la guerre au Cambodge, une nouvelle vie commençait pour cette famille. Les mois passèrent et, le printemps venu, mes nouveaux amis m’avouèrent, mi-amusés, mi-confus, qu’ils n’avaient pas vraiment cru en mon explication au sujet des arbres. Ce n’est qu’en expérimentant eux même cette réalité complexe, et combien mystérieuse de nos saisons, qu’ils purent comprendre à leur tour ce que signifie cette attente du renouveau au cœur de la vie.

Frères et sœurs, la fête de Pâques est le lieu par excellence où les chrétiens et les chrétiennes enracinent leur espérance, au-delà des saisons qui passent, au-delà des échecs apparents de l’Église, au-delà des déceptions et des découragements. L’Évangile de ce dimanche nous invite à passer de nos désillusions à une foi ferme et convaincue, à une foi persévérante. Nous espérons et nous croyons parce que Dieu le premier a cru en nous en nous donnant la vie. Nous espérons et nous croyons en Dieu parce que dans un élan d’amour sans égal, Il nous a donné son Fils unique en partage. Nous espérons et nous croyons parce que Jésus a vaincu la mort et que sa vie s’offre à nous, sans cesse, comme un printemps toujours renouvelé. N’en sommes-nous pas les témoins ?

Que le Ressuscité ouvre nos esprits et nos cœurs en cette eucharistie, comme il le fit autrefois pour ses disciples, pour que nous puissions aujourd’hui le reconnaître à la fraction du pain et dans le quotidien de nos vies. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs