Un rabbin parle avec Jésus

Jacob Neusner

Je suis à lire le livre de Jacob Neusner, « Un rabbin parle avec Jésus ». On présente cet homme comme « le théologien juif » préféré de Benoît XVI, homme avec lequel il a eu des échanges alors qu’il était préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

D’ailleurs, Benoît XVI tente de répondre à certaines des objections de Neusner dans son livre « Jésus de Nazareth ». Le livre de Jacob Neusner est un livre passionnant, ne serait-ce que par la découverte du judaïsme dans laquelle il nous entraîne. Voici ce qu’on peut lire sur le site des éditions du Cerf qui publie le livre de Neusner :

« J. Neusner s’imagine en rabbi, nourri de Torah, présent au pied de la montagne où Jésus délivre son enseignement. Comment aurait-il reçu les affirmations vigoureuses de ce jeune maître, tour à tour séduisantes et scandaleuses ? À partir de l’évangile de Matthieu, il les affronte l’une après l’autre et les évalue au nom de la Torah que le prédicateur prétend ne pas vouloir abolir mais accomplir. J. Neusner « ne l’aurait pas suivi pour de bonnes et substantielles raisons. »

Aucun livre n’a jamais aussi nettement honoré l’enracinement juif du message de Jésus mais, en même temps, dégagé les points de rupture profonde entre judaïsme et christianisme. La singularité de Jésus y apparaît de façon impressionnante, mais tout autant les convictions majeures de la foi juive. Ce qui est en cause, ce n’est pas tant le contenu de l’enseignement de Jésus que sa prétention de parler de son propre chef avec l’autorité qui revient à Dieu seul, de demander qu’on le suive, lui. »

« Mon but est d’aider les chrétiens à mieux identifier leurs convictions et à être de meilleurs chrétiens, et les juifs à devenir de meilleurs juifs en réalisant que la Torah est le chemin pour aimer et adorer Dieu. »

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Neusner, Jacob. Un rabbin discute avec Jésus. Cerf, 2008. 208 pages.

Souvenir de la Toussaint en Italie

Aujourd’hui, fête de la Toussaint, le train m’amène tout doucement à travers cette campagne italienne, vers la ville de Naples. Comme il est beau ce soleil qui inonde l’humidité du matin! Il diffuse sa lumière avec une incroyable douceur sur ces pâturages d’un vert tendre, où se mêlent à la fois les couleurs d’automne à travers les oliviers et les vignes dégarnies. Un soleil sans violence que je peux contempler sans effort, comme un soleil d’éternité, enveloppant tout de sa lumière. Paix et joie. Quelle joie! Comme si c’était déjà le ciel.Et dans ma descente vers le Sud, je pense à tous ces saints et ces saintes qui ont buriné de leur vie l’histoire de notre frêle humanité. Qu’ils sont beaux ces témoins de l’amour d’un Dieu qui n’a cesse de nous chercher, qui n’a cesse de nous aimer. Je comprends mystérieusement combien Dieu a besoin de nous, Lui qui nous attend de toute éternité à ce rendez-vous de la patience.

Sa hâte se lit dans cette gloire qui revêt le visage de ses saints et de ses saintes. Tout comme des miroirs lumineux, ils sont le reflet de l’amour infini de Dieu pour ses enfants. Et tant que nous sommes de ce temps, il cherchera toujours à travers les battements d’une vie d’Homme à se faire proche de nous. Dieu veut avoir besoin de nous!

Il n’a de cesse de nous chercher et de se dire, un peu comme l’amant aux mots malhabiles qui rêve de faire connaître à la bien-aimée le désir qui l’habite. Mon Dieu est un être de désir et comme je ressens l’appel de son chant en ce matin de la Toussaint. Le chant d’un éternel printemps au cœur de cet automne italien, en cette fête de tous les saints!

Bonne Toussaint à toi, saint en devenir!

Le burn-out au XIIe siècle et Bernard de Clairvaux

Hier je lisais le « De la Considération » de saint Bernard, dans lequel il donne ce conseil au pape Eugène III :

« Et toi donc, dis-le moi, où es-tu jamais libre? Où peux-tu trouver abri? Où peux-tu être toi-même? Partout c’est le vacarme, partout c’est le tumulte; oui, partout tu es accablé par le joug de la servitude. » (5)

« De même, si tu entends te dévouer à tous, à l’exemple de Celui qui s’est fait tout entier à tous, j’approuverai l’humanité de ton dévouement, mais seulement s’il est total. Comment pourrait-il l’être, toi excepté? Tu es un homme, toi aussi. Si tu veux donc que ton humanité sois parfaite et totale, il faut que le sein qui accueille tous les autres te compte toi-même. S’il en était autrement, à quoi te servirait, selon la Parole du Seigneur, de gagner le monde entier en étant seul à te perdre? Alors que tous les autres font leur profit de toi, sois donc, toi aussi, l’un de ceux qui en profitent. Pourquoi serais-tu seul privé du don de toi? Vas-tu, longtemps encore, laisser errer ton cœur sans qu’il revienne? Vas-tu, longtemps encore, refuser de te recevoir toi-même, parmi les autres et à ton tour? Alors que tu te dois aux sages et aux fous, vas-tu te refuser seul à toi-même? L’ignorant et le savant, l’esclave et l’homme libre, le riche et le pauvre, l’homme et la femme, le vieillard et l’adolescent, le clerc et le laïc, le juste et l’impie, tous indistinctement auraient part à toi-même, tous pourraient boire à ton sein comme à une fontaine publique, et toi, seul de tous, tu te tiendrais à l’écart et altéré? »

« …bois, toi aussi, parmi les autres, de l’eau que tu auras puisée à ton propre puits… Rappelle-toi donc, je ne dis pas toujours, je ne dis même pas souvent, mais seulement de temps en temps, que tu te dois aussi à toi-même. Tire profit de toi, sinon avec, du moins après tout le monde. Pourrait-on moins te demander? » [6]


Saint Bernard de Clairvaux

«Il était noble, comme Abélard. Originaire de la haute Bourgogne, du pays de Bossuet et de Buffon, il avait été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux, soeur et rivale de Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et qui fit, un demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint Bernard trouva Cîteaux trop splendide et trop riche ; il descendit dans la pauvre Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la vallée d’Absinthe. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs, qu’il lui fallait. Rien ne l’en arracha; jamais il ne voulut entendre à être autre chose qu’un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape. Forcé de répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouvait tout-puissant malgré lui, et condamné à gouverner l’Europe. Une lettre de saint Bernard fit sortir de la Champagne l’armée du roi de France. Lorsque le schisme éclata par l’élévation simultanée d’Innocent II et d’Anaclet, saint Bernard fut chargé par l’Église de France de choisir, et choisit Innocent. L’Angleterre et l’Italie résistaient : l’abbé de Clairvaux dit un mot au roi d’Angleterre; puis, prenant le pape par la main, il le mena par toutes les villes d’Italie, qui le reçurent à genoux. On s’étouffait pour toucher le saint, on s’arrachait un fil de sa robe ; toute sa route était tracée par des miracles.»
Jules Michelet, portrait de saint Bernard dans l’Histoire de France

Source : Encyclopédie de l’Agora

La foi en Dieu est-elle nécessaire?

Une amie avec qui je corresponds se demande si la foi est vraiment nécessaire, puisqu’elle a une amie non-croyante qui est bien meilleure et dévouée que bien des chrétiens qu’elle connaît.Ce que je réponds à cette objection: Imaginons ce qui arriverait si cette personne découvrait Jésus Christ et son Évangile? Si elle goûtait à la vie spirituelle que nous donnent la prière, les sacrements, notre appartenance à l’Église et à une communauté chrétienne? La foi en Jésus est pleine de grâces de toutes sortes à cause de son Esprit qui habite en nous. C’est cela le plus (+) que les incroyants ignorent. Eux aussi sont appelés à connaître Dieu, car cela fait une différence fondamentale dans une vie. D’ailleurs, c’est là le but ultime de la vie.

Dieu nous a créés bons, sans même que nous croyions en lui, puisque nous sommes faits non seulement par amour, mais d’amour. C’est Catherine de Sienne dans son Dialogue, au chapitre 51, qui écrit : « L’âme ne peut vivre sans amour, mais toujours veut aimer quelque chose, parce qu’elle est faite d’amour, car par amour je l’ai créée ». Et l’ultime expérience de l’amour c’est de connaître Dieu.

Une personne serait-elle bonne, même sans avoir la foi, elle ne peut en rester là. Elle est appelée à devenir encore meilleure, à réaliser pleinement sa vocation humaine, qui est de nous ouvrir à la présence de Dieu en nous, de le connaître comme Jésus l’a connu. Pour vivre cela, il faut la foi! Qu’importe qu’une personne soit déjà bonne, elle ne pourra qu’être meilleure avec la foi. Elle aura en elle une joie et une paix beaucoup plus grande que ce qu’elle pourrait connaître maintenant. C’est même incomparable! La vie aura alors un véritable sens, une véritable direction.

Surtout, je dirais que cette personne ne sera plus orpheline. Elle saura enfin que le créateur de ce monde est Dieu, qu’il est son Père, et qu’il est venu parmi nous en la personne de son Fils Jésus Christ, qui lui, nous a laissé ses enseignements et le don de son Esprit Saint. C’est là le grand cadeau de la foi. La foi ne peut que nous transformer et nous rendre meilleurs et fondamentalement heureux.

Sourde, muette et aveugle

imagesUn livre à lire, celui de Hellen Keller, publié en 1991, réédité en 2001 dans la collection Petite bibliothèque Payot, et qui s’intitule : « Sourde, muette et aveugle ». Véritable drame dans les ténèbres où l’on assiste au combat d’une femme emmurée qui cherche à tout prix à s’ouvrir à ce monde qu’elle appréhende autour d’elle, mais qu’elle ne peut ni voir, ni entendre. Voici un extrait :

« Nous descendîmes le sentier qui menait au puits, attirés par le parfum épandu dans l’air ambiant par le chèvrefeuille qui formait un dôme au-dessus du puits. Quelqu’un était précisément occupé à tirer de l’eau, et mon institutrice me plaça la main sous le jet du seau qu’on vidait. Tandis que je goûtais la sensation de cette eau fraîche, Miss Sullivan traça dans ma main restée libre le mot eau, d’abord lentement, puis plus vite. Je restais immobile, toute mon attention concentrée sur les mouvements de ses doigts.

Soudain il me vint un souvenir imprécis comme de quelque chose depuis longtemps oublié et, d’un seul coup, le mystère du langage me fut révélé. Je savais maintenant, que e-a-u désignait ce quelque chose de frais qui coulait dans ma main. Ce mot avait une vie, il faisait la lumière dans mon esprit qu’il libérait en l’emplissant de joie et d’espérance. Il me restait bien des obstacles à franchir, il est vrai, mais j’étais pénétrée de cette conviction qu’avec le temps j’y parviendrais. »

Photo de Helen Keller et de son professeur Anne Sullivan. Photo prise en 1888 et retrouvée en 2008.

KELLER, Helen. Sourde, muette, aveugle. Histoire de ma vie.
Paris, Petite Bibliothèque Payot. 2001. 288p

Petite fleur! Vraiment?

L’enfance spirituelle, expression avec laquelle on a caractérisé l’expérience spirituelle de Thérèse de l’Enfant-Jésus, n’est pas une voie facile, ni le fait d’une « belle âme attardée dans une interminable puberté » (Expression d’Etty Hillesum à l’encontre de ses détracteurs). Certaines expressions pour caractériser la vie des saints ont parfois le don de diluer, sinon fausser le sens de leur engagement ainsi que la maturité spirituelle qui les caractérisent. Il en est ainsi pour la « petite » Thérèse. Petite fleur, vraiment? Oui, si l’on a bien compris son acte d’abandon entre les mains de Dieu. Mais il reste que cette petite fleur ressemble à certains coquelicots de montagne; on ne les trouve que sur les sommets! À titre d’exemple, voici une réflexion de Thérèse vers la fin de sa jeune vie :

« Cette parole de Job: « Quand même Dieu me tuerait, j’espérerais en lui« , m’a ravie dès mon enfance. Mais j’ai été longtemps avant de m’établir à ce degré d’abandon. Maintenant, j’y suis; le Bon Dieu m’y a mise et m’a posée là. »

(Derniers entretiens, DDB-Cerf, 1971, Carnet jaune, 7 juillet, p. 241-242.)

Nouveau livre : Etty Hillesum – Témoin de Dieu dans l’abîme du mal

Tel est le titre du livre publié par le dominicain Yves Bériault aux éditions Médiaspaul. Jean Vanier, qui a rédigé la préface de ce livre, écrit :

Beaucoup de personnes en difficulté avec l’Église vont trouver une lumière et un chemin vers Dieu à travers Etty. Dieu n’est pas lié aux structures d’une Église. Dieu est souverainement libre. (Jean Vanier)

Etty Hillesum est une jeune juive néerlandaise qui a disparu tragiquement dans la nuit de la Shoah, à l’automne 1943. Le journal intime et les lettres qu’elle a rédigés durant la Deuxième Guerre mondiale comptent parmi les documents spirituels les plus signifi catifs du XXe siècle. Au coeur de l’horreur, elle parvient mystérieusement à une joie profonde, arrive à percevoir la beauté de la vie, persévère à croire en l’homme et choisit d’être solidaire de son peuple jusqu’à le suivre dans les camps pour y apporter toute l’aide possible.

Exceptionnelle par sa force d’âme, Etty se révèle aussi très moderne par son cheminement atypique. Puisant à la fois au judaïsme et au christianisme, mais sans jamais pratiquer ni adhérer à une confession religieuse, elle découvre au plus intime d’elle-même un Dieu que reconnaissent sans peine juifs et chrétiens. Ainsi, toute personne peut trouver en elle une compagne sur les chemins non balisés de l’aventure humaine.

Yves Bériault dégage ici l’essentiel de l’histoire et de la vie spirituelle d’Etty Hillesum, pour la présenter aux non-initiés comme pour éclairer la lecture de ceux qui apprécient déjà ses écrits. Son désir est de mieux faire connaître cette figure qui suscite de plus en plus d’intérêt et dont le monde n’a pas fi ni d’entendre parler.

Pour se procurer ce livre, suivez ce lien.

Trois en Un

Sainte Trinité de Roublev

Un jour un enfant observait un sculpteur qui taillait un énorme bloc de marbre dans son atelier. Un enfant venait l’observer de temps en temps, mais comme le travail ne progressait que très lentement sa curiosité l’amena à jouer ailleurs et pendant des semaines il oublia le sculpteur. Un jour, alors que ses jeux l’avaient ramené près de l’atelier, il se pencha par la fenêtre pour voir où en étaient les travaux. Il poussa un grand cri de surprise en voyant un énorme lion au centre de la pièce. Il courut chez lui tout affolé en criant à sa mère : « Maman, maman, il y avait un lion caché dans la pierre. »

Sans doute faut-il un regard d’enfant pour découvrir Dieu caché au cœur de notre monde. Dans sa liturgie, l’Église joue un peu le rôle de ce sculpteur en invitant les fidèles, de dimanche en dimanche, à découvrir celui qui semble se cacher dans sa création. Parmi tous les dimanches, le dimanche de la Sainte Trinité est sans doute celui qui nous invite le plus à réfléchir à notre rapport avec Dieu et à nous demander : « qui est notre Dieu? »

Discutant cette semaine avec un ami, celui-ci m’affirma : « Dieu est un égoïste. Tout n’est fait qu’en fonction de lui et de sa gloire. Tout est dirigé vers lui afin que nous l’aimions. Dieu, insistait-il, est un égoïste! » Je dois avouer que je me suis senti provoqué par cette affirmation que je trouvais trop facile et injuste. Dieu un égoïste? Bien sûr, ni vous ni moi n’avons jamais vu Dieu et pourtant, lorsque l’on croit en Dieu, l’on se sent saisi par un amour qui nous dépasse et qui nous surprend, un amour qui nous invite à vivre notre vie en profondeur.

Si Dieu est amour, c’est qu’il y a en Lui communion d’amour, communion de personnes. Dieu n’est pas une solitude. En Dieu ils sont trois et ne font qu’un. C’est le mystère de la Trinité. Il y a le Père qui aime le Fils et qui sans cesse, de toute éternité, lui donne sa vie; il y a le Fils qui aime le Père, par qui tout a été fait, qui est sa Parole, son Verbe, et qui a pour mission de nous le faire connaître; et il y a l’Esprit Saint qui est l’amour même qui existe entre le Père et le Fils, qui va du Père au Fils et du Fils au Père, et qui nous donne de participer à cet amour et d’en vivre.

Bien sûr un mystère demeure un mystère et on ne peut l’approcher que par des images. Les Pères de l’Église employaient cette analogie pour parler de la Trinité : « Le Père est la source, son Verbe est le fleuve, l’Esprit est le courant du fleuve ». (Saint Grégoire de Nazianze)

Parce que nous mettons notre foi en Jésus-Christ, nous croyons et nous affirmons que Dieu n’est pas une invention, mais une découverte; nous croyons que Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi; nous croyons que Jésus-Christ est le chemin de cette rencontre, que le Père est celui qui nous appelle à la vie, et que cette vie habite en nous par le don de l’Esprit Saint.

Chaque dimanche, quand nous nous rassemblons, chrétiens et chrétiennes, nous ne célébrons pas une idée abstraite, mais la vivante réalité de notre Dieu, qui est Père, Fils et Esprit.

Journal de la Trappe (8)

(janvier 16) Voilà plusieurs jours que je n’ai pas écrit. L’on dit des gens heureux qu’ils n’ont pas d’histoire. Je suis très bien ici à la Trappe. Je passe mes journées à lire, à prier, à manger, à dormir. Voilà la vie du moine que je suis devenu pour un mois. Toutes sortes de questions continuent néanmoins à m’habiter concernant la vie monastique. Il y a celles d’ordre personnel : suis-je appelé à devenir moine ? Et là c’est le combat. Et il y a les questions qui indirectement en découlent et qui m’amènent à vouloir mieux cerner la théologie justificative de l’existence de la vie monastique. Ce matin, j’ai eu mon premier choc à ce sujet. Je lisais un livre du cistercien André Louf sur la vie cistercienne où il parle à un moment donné de ces jeunes qui ont entendu l’appel du Christ : « Viens, suis-moi! », et qui se sont fait moines. Non seulement surpris, j’ai été un peu contrarié en lisant cela.

Je dois dire que, comme bien des gens, je n’ai jamais réfléchit à la pertinence de la vie monastique, encore moins à la théologie sous-tendant cette forme de vie en Église. J’en ai surtout goûté les fruits à maintes reprises en tant qu’hôte à l’hôtellerie de divers monastères, lors de mes retraites annuelles. La Trappe d’Oka a toujours été mon lieu de prédilection.

Je ne sais trop pourquoi mais, cette fois-ci, je porte un autre regard sur cette forme de vie religieuse. Sans doute parce que je vis avec les moines. Sans doute parce que cette proximité me rend plus proche de ce désir secret sommeillant en moi, mais jamais envisagé sérieusement.

« Viens, suis-moi! » Jésus peut-il appeler quelqu’un à la vie monastique? Il me semble que lorsque l’on se représente Jésus faisant des appels dans les évangiles, on le voit surtout appelant ses disciples. Un appel qui n’est pas une invitation à se retirer en un lieu secret pour prier, mais une invitation à le suivre dans l’action. Dans ma réaction à cette phrase, je réalisais que je portais en moi une certaine conception de la vocation monastique, où l’appel vient surtout de nous-même, une sorte d’attrait personnel pour ce mode de vie. Mais que Dieu nous y appelle!?

Jésus, il me semblait, n’appelle qu’à la vie apostolique, à l’exemple des disciples qui partent deux par deux sur la route. Longtemps l’on a confondu vie monastique et vie apostolique, faisant de la vie monastique le mode par excelllence de la suite du Christ. N’y a-t-il pas là une sorte de déformation de l’appel de Jésus : « Viens suis-moi! »?

En réfléchissant à tout cela, je prenais alors conscience que je porte en moi une vision de la vie monastique qui est un peu un choix de vie égoïste, où l’on entre uniquement par choix personnel, pour son bonheur personnel, sa quête personnelle de Dieu. Dans tout cela, Dieu ne peut appeler, pensai-je, car il nous veut au milieu de son humanité à livrer bataille avec son Christ.

Voilà donc les réflexions qui me venaient dans ma réaction à ce texte. Mais après coup, je me suis mis à repenser à ces appels du Christ dans l’Évangile. N’y en aurait-il pas un qui pourrait justifier la vie monastique?

Le seul passage qui m’est venu à l’esprit est l’invitation que fait Jésus à Pierre, Jacques et Jean, de se retirer à l’écart avec lui. C’est Gethsémani où Jésus devant sa passion éminente invite ses amis à le soutenir de leur prière. C’est vrai qu’il y a aussi un autre moment semblable, sur la montagne de la Transfiguration, où Jésus leur révèle sa gloire.

Étonnant quand même ces deux textes. De la gloire à la croix! De la croix à la gloire! N’y aurait-il pas là une piste quand à la dimension vocationelle de la vie monastique en Église. Les moines seraient ces veilleurs avec le Christ, lui qui est crucifié jusqu’à la fin des temps dans le don de lui-même au monde, lui qui est entré dans la gloire du Père et qui déjà nous partage sa gloire comme il l’avait fait à la Transfiguration.

Témoin silencieux de la gloire et de la croix, le moine serait alors uni à l’action de grâce du Christ en veillant avec lui pour le monde. Les moines : des intimes du Seigneur, qui veillent avec le Seigneur. Gethsémani sur le Mont Thabor! Est-ce possible une telle vocation?

Journal de la Trappe (7)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez sur la page d’accueil et cherchez « Journal » dans « Articles parus ».

(janvier 10) Quatrième nuit à la trappe. Je me prépare à me coucher après avoir mis de côté un livre sur la prière écrit par un moine. C’est bien écrit et je mesure en même temps mon incapacité à écrire comme je le voudrais. Le projet d’écriture est toujours difficile pour moi, bien que j’aie de la facilité à écrire. Paradoxale n’est-ce pas!

C’est que je ne suis pas vraiment un intellectuel et je ne suis pas toujours à l’aise avec l’articulation de concepts. J’ai toujours l’impression, c’est une certitude, de bâcler mes réflexions par incapacité d’aller plus loin. Çà demeure superficiel, d’où mon insatisfaction. J’aimerais bien écrire un livre mais quoi? Pourtant j’aimerais rejoindre les gens, leur parler de Dieu. Quelle devrait être mon approche? D’ailleurs, je vis aussi cette insatisfaction dans la prédication. Je sais que les gens, en générale, apprécient mes homélies, mais c’est toujours pénible à préparer. Dans la sueur et le sang! Et l’anxiété en prime.

Parfois, cette vie de tension et d’effort m’épuise et alors, j’aurais envie de me retirer dans une petite tâche « pépère », sans éclat, où je n’aurais rien à prouver. C’est peut-être pour cela que la vie monastique me sourit parfois, et pourtant je suis bien conscient que cette vie deviendrait alors une fuite où je serais malheureux. Je ne crois pas être fait pour la vie contemplative, bien que la prière me soit familière et qu’elle m’apporte beaucoup de bonheur.

La vie me pèse parfois avec ses responsabilités et ses exigences. Je ne dirais pas que je suis malheureux. Au contraire, je suis un homme assez comblé. C’est peut-être l’âge! Je ne sais trop. La peur du lendemain, ne pas savoir ce qui m’attend comme ministère au terme de cette année sabbatique. Toujours ce sentiment de la nécessité de me prouver aux autres, tout en doutant de ma valeur-propre.

Je termine cette belle journée sur un léger « down », ce qui devrait m’aider à bien dormir. Quant à toi, mon Dieu, je te redis tout mon amour, mon désir de te servir, d’être là où tu me veux.

Journal de la Trappe (6)

(janvier 9 – suite) Parlant de l’expérience de l’amour dans une vie humaine, Steiner rappel une expérience de sa jeunesse où, à la dérobée il cherchait à voir passer la jeune fille qu’il aimait, sans toutefois oser l’approcher. C’était la nuit, il pleuvait et il était complètement trempé. Tout à coup, il l’a vue passer subrepticement, sans être complètement certain si c’était elle, mais il était comblé de bonheur, car son attente avait été récompensée. Il termine en disant : « Dieu ait pitié de ceux qui n’ont jamais connu l’hallucination de la lumière qui remplit la nuit pendant une telle vigile. » p.170Cette manifestation de l’amour dans la vie des hommes, qui côtoie autant d’horreurs, lui fait dire que « Dieu n’est pas encore ». Qu’il ne sera accessible, perceptible aux hommes, que lorsque l’amour triomphera de la haine. Que chaque crime, chaque acte de cruauté ou d’injustice empêche sa venue, sa manifestation aux hommes.

Voilà cette réflexion étonnante de Steiner. L’agnostique attend, même si parfois il n’espère plus ou ne cherche plus. Mais chez Steiner, on retrouve plutôt le désir de celui qui souhaite que le voile se déchire afin que Dieu se révèle. Cette notion de Dieu qui « n’est pas encore », Steiner emploie quasiment l’expression « qui n’est pas encore né », nous plonge au cœur du mystère de l’Incarnation, celui où Dieu naît parmi nous. Ce mystère répond au plus hautes attentes de ce philosophe, bien que le Fils de Dieu n’ait pas attendu que le mal soit vaincu pour venir. Au contraire, il est venu vaincre le mal et la mort. Croire en lui, c’est s’engager avec lui dans ce combat.

Pourquoi encore autant d’horreurs? Où est l’efficacité de son salut devant la déchéance humaine? Devant ces questions il n’y a pas de réponse qui peut satisfaire l’incroyant. Il n’y a pas de preuve incontestable à fournir, si ce n’est que de proposer de regarder la vie de ceux et celles qui s’engagent véritablement dans la suite du Christ. Il trouvera là, la puissance de l’amour à l’œuvre. Il trouvera là des personnes qui croient, contrairement à Steiner, que « Dieu est », qu’il est venu en notre monde, et qu’il l’habite désormais à travers ceux et celles qui croient en lui, à travers le sacrement de sa présence qu’est l’Église. Alors que le dieu de Steiner attend dans les coulisses, laissant aux hommes le soin de faire le ménage avant qu’il ne daigne se présenter, notre Dieu et Père s’engage lui-même dans cette lutte qui marque notre humanité en nous faisant le don de son Fils unique.

Il vit et il crut! (Jean 20, 1-10)

En lisant le récit de la course passionnée de Pierre et de Jean vers le tombeau vide, comment ne pas voir dans leur sillage les souvenirs enchevêtrés de ces trois années d’itinérance passées avec Jésus? Comme il était grand leur espoir! Trois années nourries des rêves les plus fous… et puis la mort tragique, la fin brutale de celui qu’ils aimaient. Et quoi maintenant? Quelle est cette nouvelle? Le souffle se fait haletant, mais le pied, lui, reste ferme. Et si c’était vrai? Ils n’osent y croire. À bout de souffle, le regard inquiet, les voici au tombeau, le plus jeune devançant le plus vieux. Le commentaire est stupéfiant par sa brièveté : « Il vit et il crut! »Et nous voilà projetés hors du tableau, 2010 et quelques poussières… Et cette image de Pierre et de Jean, le matin de Pâques, métaphore de notre vie de foi, continue d’habiter la mémoire de tous ceux et celles qui, un soir ou un matin, se sont retrouvés, étonnés devant un tombeau vide. Le tombeau vide de leurs doutes et de leurs craintes; le tombeau vide de leur impuissance, de leur manque de foi. Un tombeau à la porte ouverte, irradiant la lumière matinale, sa béance pleine d’une présence, le regard intérieur s’allumant, tout d’un coup, à l’expérience de foi : « Il vit et il crut! »

La foi au Christ ressuscité, avant d’être de l’ordre du croire, est avant tout de l’ordre du voir. Comme la reconnaissance d’une présence intérieure, une présence d’amour infinie devant laquelle la foi se prosterne et adore.

« Il vit et il crut! » C’est l’amour qui croit! Et c’est le regard aimant de Jésus-Christ, posé sur nous, qui nous attire vers lui. Et cet appel intérieur, du plus profond de nous-mêmes, se fait pressant, comme pour nous dire : « Voyez! Vous pensiez avoir enterré tous vos espoirs. Mais regardez, c’est plein de vie dedans. » Parole de Ressuscité!

Voeux de Pâques du frère Alain

Voici les vœux pleins d’espérance et de joie que m’a fait parvenir un frère dominicain. Je me permets de vous les partager:

Le Nouvel An pour nous, c’est vraiment le Jour du Seigneur, le jour de sa Résurrection dans la gloire. Ce jour-là change tout. Il nous ouvre une porte. Il nous ouvre un horizon. Il nous ouvre une perspective. Cette ouverture est ouverture sur la vie, rien moins ! Et quelle vie, la vie éternelle.

Il est réconfortant de détenir la clef du grand mystère auquel est confronté l’humanité : pas seulement savoir d’où elle vient, mais bien savoir où elle va. Il est banal de dire que notre humanité est déboussolée. Elle ne sait vraiment ni où elle va, ni même pourquoi vivre. Les soubresauts multiples qui agitent les hommes et qu’ils appellent crise devraient leur donner l’idée de puiser à la source le remède. La source jaillit du côté transpercé du Christ Jésus. Elle jaillit du feu qui brûle dans ce cœur remplit d’amour.

Le monde nous rappelle bruyamment que nous sommes de pécheurs. Il est vrai. Nous le sommes. Mais c’est justement les pécheurs que le Christ est venu sauver. Là est bien notre joie : que nous qui sommes des pécheurs nous soyons aimés à ce point.

Que la joie du Ressuscité inonde votre cœur.
Alléluia ! Il est vivant ! La vie l’a emporté sur le Mal.

frère Alain

Journal de la Trappe (5)

(janvier 9) Je termine à l’instant la lecture d’un livre du philosophe George Steiner intitulé : Errata : An examined life ( Phoenix, 1997). C’est le dominicain Paul Murray qui m’a fait découvrir cet auteur. George Steiner est né en Autriche avant la Deuxième guerre mondiale. Ses origines sont juives, bien qu’il se définisse comme un agnostique. Il a vécu en France, aux États-Unis et en Angleterre où il a enseigné la philosophie. Un esprit brillant, complexe, qui me sort de mon univers où la philosophie académique a toujours été absente. Son livre se veut autobiographique, bien que les références à sa vie soient plutôt parcimonieuses. Il en profite surtout pour développer certains thèmes qui lui sont chers tels la littérature, les arts, le langage, la science et la question de Dieu.Cet homme maîtrise parfaitement l’anglais, le français et l’allemand, ainsi que les œuvres littéraires et philosophiques de ces cultures. La littérature, de toute évidence le passionne et il définit un « classique » comme étant une œuvre qui peut « nous lire ». Selon lui, aucune herméneutique n’est équivalente à son objet et l’analyste ne parviendra jamais à comprendre l’intégralité d’une œuvre, sa signification profonde. Il y a une « autonomie inviolable » autour d’une œuvre. Quant à l’artiste, il lui voue une admiration sans borne et il a cette belle expression : « Le dictionnaire est le bréviaire du poète; la grammaire son missel, surtout lorsqu’il s’en écarte par hérésie ». p.29

Parmi les réflexions stimulantes, parfois étonnantes, de ce philosophe, je retiens l’expression de son Credo à la fin du livre. Steiner se définit comme un agnostique, i.e. quelqu’un qui ne sait pas. Il n’en a pas contre l’idée de Dieu mais, selon lui, les religions ne sont que des constructions humaines, marquées d’un anthropomorphisme évident. Dieu, s’il existe dit-il, ne peut se dire ou se définir, l’être humain étant trop limité pour saisir un soupçon de ce que peut être la déité. S’il avait à choisir, il opterait pour les théologies de la négativité où Dieu ne peut être conçu que comme le « Tout-Autre ». Il reconnaît, à l’exemple de tous les agnostiques du monde, qu’il a parfois laissé monter une prière spontanée dans un moment de détresse vers ce Tout-Autre, mais que cela ne fait pas de lui un homme de foi.

Là où la réflexion de Steiner devient originale et stimulante pour un croyant, c’est lorsqu’il aborde la question du mal dans le monde, et sa réaction personnelle. Cette réalité de la souffrance des enfants, des tortures et des atrocités commises à tous les siècles, soulève en lui une répulsion, une révolte qui dépasse l’entendement et qui évoque même comme un appel. Il parlera en anglais d’un « counter-echo ». Comme si, dit-il, il y avait rupture dans le contrat de l’existence devant l’horreur et la déchéance humaine. La réalité pouvant se rapprocher le plus de ce bris de contrat est, dit-il, la notion de péché originel. « Mis en présence de l’enfant battu, violé, du cheval ou de la mule que l’on fouette sur les yeux, je suis possédé comme par une lucidité nocturne (midnight clarity), par l’intuition de la Chute » p.169.

Steiner constate que nous sommes enfermé dans un monde cruel et égoïste, alors qu’il aurait pu en être autrement, se demandant si le monde, tel qu’il est, n’est pas tout simplement le cauchemar d’un dieu qui dort. Et dans cette lutte qui secoue l’univers, il y a l’amour, l’opposé de la haine. Steiner note à quel point l’amour conduit aux plus grands excès, tellement son emprise est fort sur l’homme. Que l’on en arrive à identifier l’amour avec le divin c’est, selon Steiner, participer au plus commun et inexplicable sacrement dans la vie humaine. C’est toucher là la maturité de l’esprit humain.

Une croix se profile à l’horizon

Bientôt nous entrerons dans la Semaine Sainte et déjà le Dimanche des Rameaux, avec sa lecture de la Passion, invitera les disciples du Christ à se tourner vers la croix, vers ce rendez-vous que l’évangéliste Jean appelle « l’Heure de Jésus ».C’est Catherine de Sienne qui propose cette intuition à couper le souffle : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent le Christ sur la croix, mais l’amour. »

Au moment d’entrer dans la contemplation de ce chemin de croix que nous allons revivre avec Jésus, il est bon de se rappeler que la croix, malgré sa laideur et la cruauté qu’elle évoque, est le lieu ultime que Dieu a choisi afin de nous dire son amour infini. Oui, notre fierté c’est la croix du Christ!

Jésus a dit oui à la croix, il l’a acceptée courageusement, mais peut-on dire qu’il l’a recherchée? « Père, si tu veux éloigner cette coupe de moi… » disait-il à gethsémani. Et pourtant, ailleurs en saint Jean : « Comme il me tarde de boire à cette coupe… »

Mais il n’y a pas de contradiction ici. Le oui de Jésus est un oui à l’épreuve de l’Amour, amour pour nous et amour pour le Père, où Jésus ne saurait s’esquiver. Il sait que ce don ne peut que nous apporter la vie, il est venu pour cette Heure, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal dans ses derniers retranchements. C’est le grand mystère de la foi chrétienne, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens », comme dira saint Paul.

Jésus a dit oui à la croix, mais c’est nous qui l’y avons cloué, et pourtant, Dieu dans son amour de Père, en a fait le lieu de notre réconciliation en son Fils crucifié. C’est sur ce bois que l’amour de l’Homme-Dieu s’est livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, toutes les générations à venir qui mettraient leur foi en lui, le grand vainqueur de la Mort.

Tout comme pour nous aujourd’hui, le côté rebutant de la croix n’allait pas de soi pour les premières générations chrétiennes, car la prédication d’un Messie crucifié n’était pas de nature à plaire et à séduire:

« Les évangélistes, faut-il le redire, rapportaient une mort infamante de Jésus sur la croix qui ne pouvait qu’accabler, humilier tout disciple par sa forme d’échec impitoyable. Ce que tout écrivain fabulateur, mythologisant n’aurait jamais voulu imaginer. On n’invente pas Jésus Christ, il a trop d’exigence, et une croix trop lourde et râpeuse pour nos épaules. En somme, nos témoins rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme, s’ils n’avaient pas voulu témoigner particulièrement des faits et de la foi ardente qu’ils avaient en Jésus ressuscité, Messie et Seigneur, seule voie vers le Père. » (Ouellette, Fernand. Le danger du divin. Fides,2002. p. 72)

Oui, nous aussi nous proclamons un Messie crucifié. C’est là notre honte, parce que cette croix est l’expression de notre péché, et c’est là aussi notre fierté, parce qu’elle est le lieu de notre relèvement.

Journal de la Trappe (4)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez dans les archives à « mai 2006« .

(8 janvier) Comme je goûte ce silence de la Trappe. J’en suis à ma troisième journée et cette paix ne se dément pas. Cette quiétude que l’on retrouve dans le monastère nous échappe lorsque l’on est à l’hôtellerie. A cet endroit il y a beaucoup de va-et-vient, de bruits et de conversations à la dérobée. Mais dans le monastère, c’est le silence parfait ou presque. Plus je le goûte et plus je m’attriste de la situation de nos couvents dominicains. Pourtant, notre tradition était reconnue pour sa rigueur, pour sa qualité monastique. Il y a de çà plus de quarante ans maintenant, bien sûr, mais mon séjour à la Trappe ne fait que me confirmer que l’on a peut-être trafiqué le charisme dominicain pour en faire un erzast à la mode du jour, au goût de l’individualisme, avec ce que cela implique comme perte de ferveur spirituelle. Mon couvent, quand je le compare au monastère d’Oka, ressemble davantage à un bloc appartement mal isolé ou, pour certains, à un hôtel. Nous sommes à cent mille lieux des exigences spirituelles de la vie monastique. Comme me le répétait un frère, il y a quelques jours : « Nous ne sommes pas des cisterciens ». Phrase passe-partout pour justifier parfois un certain laisser-faire qui ne trompe personne.

Cela ne veut pas dire que les dominicains ne font pas du beau travail ou encore qu’ils ne soient pas appréciés, au contraire. Mais cela illustre bien le gaspillage éhonté de la vie spirituelle quand on considère la qualité des personnes mises en cause. Ce laxisme dans notre vie religieuse est entrain de nous tuer à petit feu.

Pour faire face au XXIe siècle, la vie religieuse devra faire preuve d’un radicalisme à toute épreuve. Peu de jeunes viendront frapper à la porte des communautés religieuse dans un avenir prévisible. Il en est ainsi depuis les années soixante. Les jeunes qui viendront auront besoin de trouver un cadre de vie véritablement alternatif à ce que leurs proposent d’autres possibilités d’engagement. Déjà, c’est ce qui m’habitait quand je suis entré dans l’Ordre des Prêcheurs. J’ai toujours espéré le « grand soir » d’une réforme ou, à tout le moins, d’un projet communautaire qui saurait relancer la vie religieuse dans notre Province. Mais je n’ai jamais trouvé de frères vraiment prêts à vivre cette expérience et je ne me vois pas partir un projet tout seul. D’où l’hypothèse qu’évoque un milieu comme la Trappe. Devenir moine?

Ma réponse première, malgré la tentation subliminale, est de dire non. Malgré mon admiration pour cette vie, je porte cette prétention que mon engagement actif dans l’Église est nécessaire. Que Dieu a besoin de moi! Un peu gros n’est-ce pas! Mais c’est ce qui m’habite.

Je ne puis m’empêcher d’éprouver une certaine incompréhension face à ce mode de vie. Comme si être moine n’avait pas vraiment une grande utilité pour le monde et pour l’Église. Bien sûr, je connais très bien le bien-fondé théologique et spirituel de cette vie, mais pour moi, devenir moine, ce serait comme une fuite, car j’ai le sentiment que j’y serais trop bien. Que j’y retrouverais trop de chose que j’aime personnellement, d’où le risque d’un choix égoïste! De plus je m’y sentirais sûrement coupable d’abandonner les chrétiens qui ont besoin de prédicateurs et de pasteurs, qui ont besoin de frères-prêcheurs! M…!!!

Journal de la Trappe (3)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez dans l »Articles parus » sur la page d’accueil et choisissez « Journal ».

(7 janvier) Première constatation, en me retrouvant de l’autre côté de la clôture monastique : le pourquoi de cette vie m’échappe tout à coup. J’ai bien lu sur le but poursuivi par la vie monastique, on m’en a parlé dans mes cours d’histoire de l’Église, je fréquente quand même les monastères depuis vingt-cinq ans, mais je ne sais plus vraiment pourquoi l’on devient moine tellement je suis frappé par le dépouillement de cette vie. Quelle est son utilité dans la vie de l’Église? Je trouverai sans doute des réponses au cours de ce séjour. Du moins je l’espère.

La prière ne me semble pas avoir beaucoup changée au fil des années. D’une beauté simple, mais formelle, elle sonne toujours aussi sincère, vraie. La différence cette fois c’est que je me retrouve « au milieu des moines ». Je ne puis me contenter de suivre distraitement en compagnie des retraitants, loin du choeur des moines. J’ai les livres de prières sous les yeux, je suis là pour prier et chanter avec les moines, et je dois m’y retrouver parmi ces cinq livres qu’il me faut consulter pour les offices. Tout à coup, je goûte moins cette liberté du retraitant, libre de faire ce qu’il veut. Je dois entrer dans un cadre, suivre le rythme de la prière chorale. Non pas que ma liberté ne soit pas respectée. Je suis libre d’aller aux offices. Mais on ne va pas au monastère pour y vivre comme à l’hôtel. Je suis ici pour vivre une expérience monastique. Il me faudra donc assumer le tout de cette expérience.

Après mon premier office avec les moines et un temps d’oraison personnel, nous nous retrouvons au réfectoire du monastère pour le souper. Une vaste salle qui ressemble à un gymnase, où les moines sont divisés en deux « choeurs », comme à l’église. Les repas se prennent en silence et sont accompagnés d’une lecture. Au menu ce soir : galettes de sarrazin. On peut compléter l’assiette avec une pomme ou une banane et il y a aussi du fromage. Les trappistes sont végétariens et la table semble plutôt frugale. Alors les paris sont ouverts: si j’ai perdu trois kilos à Rome, capitale des pâtes et du gelato…

Je regarde l’horaire sur ma table de travail et je vois que le prochain rendez-vous est à 4h00 du matin pour les Vigiles. Levé à 3h45! Bien sûr, je ne suis pas obligé d’y aller…

La journée monastique

Lever 3h45
Vigiles 4h00

Oraison, lectio, déjeuner

Laudes 6h45
Tierce et eucharistie 8h15
Travail 9h15
Fin du travail 11h30
Sexte 12h00

Dîner; sieste (facultative!)

None 13h40
Travail 14h00
Fin du travail 16h15
Vêpres 17h00
Oraison

Souper 17h45

Complies 19h30
C’est à l’office de Complies que me vient une première constatation sur la vie des moines. Il me faudra vérifier si elle est juste mais en me retrouvant à l’église j’expérimente tout à coup que c’est là que se trouve la véritable demeure des moines. Non pas leur chambre, le réfectoire ou les lieux de travail, mais l’église. La chambre n’étant qu’une sorte de salle d’attente ou de repos, en attendant de se retrouver dans le seul lieu qui compte pour les moines: l’église. Cette nef est comme le navire du moine, ce marin de la vie spirituelle, dont tout le quotidien est tendu vers ce va et vient entre le monastère et le lieu de la prière communautaire où, ensemble, plusieurs fois par jour, on prend la mer afin d’aller y tendre ses filets au nom de Dieu et des hommes. Le désintéressement personnel et un incroyable attachement à Dieu, voilà ce qui me vient à l’esprit afin de m’aider à comprendre le radicalisme de cet engagement.

Journal de la Trappe (2)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez sur la page d’accueil à « Articles parus » et choisissez « Journal ».

(6 janvier suite) Le matin, avant de partir, le frère L. m’a dit: « dans les premiers siècles, les gens quittaient Rome afin d’aller au désert, ce qui constituait tout un jugement contre Rome! ». Bien sûr, la vie monastique inspire un radicalisme qui a de quoi nous faire rougir, nous les dominicains. Ne disait-on pas jadis que le silence était le père des Prêcheurs. Il serait obscène de reprendre la formule aujourd’hui, alors que le silence se sentirait bien à l’étroit dans nos couvents entre les bruits des radios et de télévisions qui hantent nos étages. Il me faudra revenir sur cette question de l’Ordre des Prêcheurs.

Toujours est-il que je suis arrivé ici par une journée d’hiver morne et froide. A première vue le monastère semble vide. Aucun moine en vue. C’est le silence qui règne partout. Le trappiste qui me fait visiter, et que je connais bien, semble porter une lassitude indéfinissable lorsque nous parlons un peu de ses tâches et de ses projets. Comme cela doit être terrible lorsque l’on est allé au bout de soi et que l’on ressort déçu de l’expérience. Qu’existe-t-il après l’absolu de l’engagement? Cette question m’habitait un peu en l’écoutant parler.

Le monastère est sobre, propre et accueillant, malgré ce premier sentiment de vide à cause du silence omniprésent. Ma chambre semble grande, mais cela est dû à l’absence de mobilier. Un lit étroit (un mètre au plus), une table de nuit, une petite table de travail et une chaise droite. Il y a aussi un garde-robe, avec quelques tablettes et quelques tiroirs, mais ni bibliothèque, ni lavabo. La toilette personnelle se fait en commun trois étages plus bas! La fenêtre de ma chambre donne sur la cour intérieure dont les murs sont faits de grosses pierres grises. C’est un peu fermé comme horizon et mon regard ne trouvera pas là beaucoup de points de fuite.

Au centre de cette cour, un immense sapin, qui se révèlera tout illuminé de lumières de Noël à la tombée de la nuit. Quelle belle surprise! Il est difficile d’imaginer la fête dans un monastère, comme si la joie débordante et le silence n’allaient pas ensemble. Triste constat, s’il est juste. Mais il est trop tôt pour juger. Je ne suis ici que depuis 6 heures!

La joie chrétienne

Je comprends que ce Christ souriant puisse nous interroger lorsque nous-mêmes nous souffrons. Le sourire du Christ n’est pas le sourire béat des »Roger-bon-temps. »Il renvoi à une certitude intérieure qui se fonde sur cet amour du Père qui le soutient. La joie chrétienne est de l’ordre d’une présence intime qui donne force et courage dans la nuit de l’épreuve et qui a sa source dans le Christ ressuscité. C’est Paul VI qui affirmait :

« La joie pascale est la marque de la spiritualité chrétienne. Ce n’est pas de l’insouciance, mais une sagesse alimentée par les trois vertus théologales. Il ne s’agit pas d’une joie extérieure et bruyante, mais d’une joie née de raisons intérieures profondes. Elle n’est pas abandon au plaisir des passions instinctives et incontrôlées, mais vigueur de l’esprit qui sait, qui veut, qui aime. C’est le tressaillement de joie pour la vie nouvelle, qui saisit à la fois le monde et l’âme. »

Tandis que Jean-Paul II, lors de son Angelus du 14 décembre 2003, disait ceci:

« Une caractéristique incomparable de la joie chrétienne est que celle-ci peut coexister avec la souffrance, car elle est entièrement basée sur l’amour. En effet, le Seigneur qui »est proche »de nous, au point de devenir un homme, vient nous communiquer sa joie, la joie d’aimer. Ce n’est qu’ainsi que l’on comprend la joie sereine des martyrs même dans l’épreuve, ou le sourire des saints de la charité face à celui qui est dans la peine: un sourire qui ne blesse pas, mais qui console. »

C’est cette joie que je demande quand se présente à moi la coupe amère de l’épreuve.

Le Christ souriant

J’aime bien ces Christ en croix souriants que l’on retrouve soit en Navarre, à l’Abbaye de Lérins ou ailleurs en Europe. Ils nous donnent une véritable leçon de foi face à cette croix qui se dresse devant nous à l’aube de ce Carême. Ces Christ souriants nous disent que la croix se porte avec la force de l’amour, dans la confiance, sous le regard bienveillant du Père. Jésus nous apprend qu’au coeur de la détresse, il y a place pour la paix et la joie. Ce n’est qu’ainsi que la croix peut alors devenir glorieuse.C’est l’expérience à laquelle le Christ nous convie et qui consiste à mettre derrière nous ce qui freine notre avancée spirituelle et à vouloir ce que le Père veut pour nous. C’est le combat dans lequel nous engage le Carême. Il n’a rien de triste ou de pénible, au contraire, puisque c’est un chemin de liberté.

Jésus nous dit dans l’évangile de ce jour : »Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme ceux qui se donnent en spectacle… Mais toi quand tu jeûne, parfume-toi la tête et lave-toi le visage… »C’est un combat qui passe à la fois par le jeûne, la prière et l’aumône, et qui se vit non pas dans la grisaille, mais dans la lumière de Pâques, puisque Christ est déjà ressuscité.

Mais notre marche à nous n’est pas terminée, il nous faut poursuivre cette croissance dans le Christ qui nous appelle à devenir des adultes dans la foi.

« Qu’importe qu’un oiseau soit attaché d’un fil mince ou d’une corde? Car pour fin que soit le fil, l’oiseau y demeurera attaché comme à la corde, tant qu’il ne le brisera pas pour voler. » (Montée du Carmel, I, II, 4).

Bon Carême 2010!