Mourir d’aimer

Lors de l’ouverture du concile des jeunes, en 1974, frère Roger de Taizé avait dit :

« Sans amour, à quoi bon exister ? Pourquoi vivre encore ? Avec quel but ? Là est le sens de notre vie : être aimés pour toujours, jusque dans l’éternité, pour que, à notre tour, nous allions jusqu’à mourir d’aimer. Oui, heureux qui meurt d’aimer. »

Dans notre culture occidentale, « être aimé » devient souvent l’obsession fondamentale, où l’on a absolument besoin du regard de l’autre, regard exclusif sans lequel on pense ne pouvoir vivre. C’est alors l’amour fou et consumant qui mène à la déraison, et parfois même à la violence. C’est éros qui se déchaîne et qui puise dans les passions les plus vils de l’Homme afin de trouver son dû.

L’amour dont parle le frère Roger s’inspire d’une toute autre dynamique, que développe admirablement bien le pape Benoît XVI dans son encyclique « Deus caritas est ». Oui, nous avons besoin d’être aimé, mais l’amour ne saurait jamais être captif du regard d’autrui. Nous sommes appelés à un amour de réciprocité, qui est fait pour construire; il est fait pour donner et il puise dans cette réserve de charité insoupçonnée qui nous habite et qui repose en Dieu. C’est ainsi que toute personne peut s’accomplir en vérité quand elle se met à l’écoute de cet appel intérieur. Saint Bernard de Clairvaux affirme ce qui suit:

« L’amour se suffit à lui-même, il plaît par lui-même et pour lui-même. Il est à lui-même son mérite, à lui-même sa récompense. L’amour ne cherche hors de lui-même ni sa raison d’être, ni son fruit. Son fruit, c’est l’amour même. J’aime parce que j’aime, j’aime pour aimer. Quelle grande chose que l’amour, si du moins il remonte à Dieu son principe, s’il retourne à son origine, s’il reflue vers sa source, pour y puiser toujours son jaillissement. (Homélie sur le Cantique des cantiques)

Laissez-vous réconcilier

desert

En entrant en carême, nous sommes invités à aller au désert. Ce désert pour le peuple hébreu va devenir le lieu de l’épreuve, de la tentation, mais avant tout le lieu de la présence de Dieu. Un temps de passage où Dieu accompagne, nourrit, désaltère, conduit. Le désert est un lieu où l’on vit l’expérience de se situer devant Dieu comme seul guide, c’est le temps de la confiance et de la fidélité, c’est un retour à l’essentiel.

Entrer au désert, c’est se rappeler chaque année que l’essence même de la vie de foi se vit dans une sorte d’abandon entre les mains de Dieu, dans cette attitude du fils, qu’est Jésus, et qui se laisse conduire par l’Esprit Saint. Ce désert évoque aussi la tentation, la présence de forces adverses en nous qui veulent nous faire renoncer à notre vie d’enfant de Dieu. Et souvent, nous tombons, nous cédons… C’est pourquoi le désert est aussi une expérience de conversion, un appel à renoncer à nos façons de faire qui sont parfois un refus de l’amour de Dieu et un refus de l’autre.

Le carême est un appel à la conversion, mais avons-nous besoin de conversion? Nous convertir de quoi? Tant que nous n’aurons pas saisi l’enjeu de cette conversion, nos prières, nos célébrations, nos eucharisties demeureront stériles. Si la grâce de Dieu nous est donnée, il faut coopérer à la grâce afin d’être des signes lumineux dans le monde. Un incroyant disait à l’abbé Pierre: « Monsieur le curé, je ne sais pas si le Bon Dieu existe, mais je suis sûr que s’il existe il est ce que vous faites ».

Mais l’on se sent tellement démuni devant ce monde qui trop souvent nous glisse entre les mains, comme un enfant turbulent que l’on voudrait retenir, mais qui nous échappe constamment, et qui est capable du meilleur et du pire. Non pas que l’homme soit mauvais, mais il y a la contagion du mal, comme il y a la contagion de l’amour.
S’il nous est difficile de nous situer dans notre vie comme ayant besoin de conversion, c’est que l’on oublie trop souvent le lien qui existe entre les drames humains internationaux, à l’échelle de la planète, et notre petit quotidien et nos façons de faire. Le drame du Congo ou du Darfour ou de la Lybie en est un exemple éloquent. L’on s’imagine, lorsque l’on entend les récits d’atrocités qui se commettent, que nous avons à faire à des barbares de la pire espèce, des choses qu’on ne verrait jamais ici. Et pourtant, le mercredi des cendres, l’an passé, j’entendais de bons chrétiens dire qu’il faudrait tout simplement bombarder les réserves indiennes afin de régler une fois pour toutes ce problème. Sarajevo, Srebrenica ou Kigali, ce n’est pas bien loin d’ici. Il suffit de regarder en nous-mêmes et c’est tout près.

Non pas que nous soyons méchants, mais nous aussi, nous laissons dominer le mal sur nos vies. À petite échelle ça semble avoir bien peu de conséquences. Petite parole désobligeante, envie et jalousie, un certain plaisir à s’en prendre à des personnes parce qu’elles ne nous plaisent pas. Un petit geste malhonnête, surtout quand c’est le gouvernement. Refuser de pardonner, alimenter la haine… une foule de petits massacres en puissance que l’on sème sur notre passage, tandis que les enfants épient nos paroles et nos gestes. Et l’on n’a pas besoin de conversion…

J’insiste parce que je vois trop de chrétiens et de chrétiennes, et moi le premier, refuser l’appel que Dieu nous fait d’entrer au désert, d’accepter de le prendre pour guide, de reconnaître que lui seul nous suffit. « Revenez à moi de tout votre cœur », nous dit le Seigneur.

L’avenir de l’Église

Je ne puis parler que de mon coin de pays, mon petit coin d’Église. Je sais que la réalité est à géométrie variable selon le lieu où le soleil se couche sur l’Église, mais ici où j’habite, les chrétiens sont inquiets.Inutile de se le cacher. Il est difficile de trouver des communautés chrétiennes vivantes, des prêtres inspirants et prophétiques, des apôtres de feu, des laïcs conscients de la richesse de leur foi… Bien souvent la foi « chrétienne » que l’on rencontre est plus proche de la religiosité que d’une suite personnelle du Christ. Et pourtant je connais des chrétiens et des chrétiennes admirables et qui font ma joie.

Membre d’une communauté religieuse, je côtoie à la fois la ténacité tranquille d’hommes de foi et d’espérance, dans un contexte où d’autres ont tout simplement démissionné ou ne voient plus très bien le sens de leur engagement premier. Les couples connaissent bien cet itinéraire obligé de « l’engagement pour la vie », qui fait appel à une lucidité et un engagement de tous les instants, afin de passer sur la rive de la fidélité créatrice. C’est tout un défi et il ne peut se mener que dans la prière et l’abandon.

C’est là le défi de mon Église et c’est aussi mon défi personnel. Et cela m’amène toujours à la même question: comment faire pour évangéliser, mot qu’il faut manier avec beaucoup de doigté et de circonspection tellement il est soupçonné ou même décrié. On lui associe les pires intentions, comme si évangéliser s’apparentait à un viol des consciences et au mépris des cultures. Ce n’est pas reconnaître le don de Jésus-Christ que de penser ainsi. Alors comment donner le goût aux hommes et aux femmes que nous côtoyons de connaître Celui qui est, la Source même de nos vies et qui nous appelle à Lui?

Jean-Paul II l’affirmait, et je le crie tout haut : « Comment cacher la joie qui nous habite? » Et comment l’annoncer sans que l’on se bouche les oreilles autour de nous? La partie la plus difficile de cette équation demeure toujours l’annonce, qui sans cesse rencontre le « nous t’entendrons un autre jour. »

Cette problématique pose bien sûr toute la question du « comment faire communauté entre chrétiens? » Faut-il viser le plus petit dénominateur commun, comme c’est trop souvent le cas, et qui nous donne alors des communautés peu attirantes, axées sur la sacramentalisation et les rites sociologiques, ou viser un radicalisme qui ne peut que réduire nos communautés qu’à des peaux de chagrin, bien que plusieurs en soient déjà à ce stade? Voilà ce que moi et bien des amis chrétiens partageons ensemble, en attente de réponses ou de signes probants quant à la direction à prendre.

Quel vaste chantier qui se dresse devant nous dans mon coin d’Église et que je ne puis que confier à l’Esprit Saint tellement l’entreprise m’échappe, dans un contexte de refus de l’Église et de Dieu lui-même.

Il faut prier. Voilà notre première responsabilité afin que Dieu ouvre une fenêtre quand les portes se ferment. Car je sais dans la foi que cela arrivera, mais je ne sais ni le jour ni l’heure…

L’inespéré

« Sans l’espérance jamais vous ne rencontrerez l’inespéré » (Héraclite d’Éphèse)

La solitude

Alors que les porteurs sortaient le cercueil de l’église après les funérailles, j’étais envahi par l’émotion devant la peine de la famille, même si je ne connaissais pas le défunt. C’est une douleur tellement profonde la mort d’un être cher que l’on pleure parfois à chaudes larmes, sans retenue, la peine étant trop lourde à supporter.Le mot qui m’est venu en voyant cette famille pleurer a été le mot « solitude ». Elle était là devant moi, omniprésente, comme si je pouvais la toucher du doigt.

Comme dise les gens, quand on perd un être cher, cela laisse un grand vide. L’être aimé n’est plus là pour égayer nos journées. L’être unique et irremplaçable qu’il était n’est plus.

L’on prend conscience que la mort est un voyage dont l’être aimé ne reviendra jamais. C’est un départ pour toujours. D’où cet immense sentiment de solitude qui nous empoigne le cœur.

La solitude! La solitude parce que l’amour ici bas ne peut durer toujours. Il est éphémère, parce que nous sommes atteints d’une blessure mortelle dont Dieu seul peut nous guérir.

Ce n’est qu’en lui que nous nous retrouverons un jour, dans son éternité. Nos amours seront alors immortels. La solitude sera bannie pour toujours.

Requiest in pace.

Un théologien sur la communion des saints

« On mutile cette vérité si l’on voit en elle que l’idée d’une réversibilité des mérites et du profit que tirent les membres pécheurs de la prière et du renoncement des plus saints (indulgences). Il faut saisir d’abord ce qui en est le fondement (de la communion des saints) : la participation de tous à un même tout organique animé d’une même vie, celle de la charité, « car l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5). Encore une fois, la comparaison du corps se révèle merveilleusement adaptée à l’illustration du mystère. Venant du coeur et retournant à lui, le sang est animé d’un perpétuel mouvement de va-et-vient; sa circulation dans tout le corps permet l’assimilation par tous et par chacun des membres de la nourriture prise par la bouche, et tous participent ainsi de la santé et de la vigueur de l’ensemble. La charité, qui vient de l’Esprit coeur de l’Église, exerce un rôle comparable; par lui qui en est la source, elle met en communication les uns avec les autres tous ceux qui en vivent, les faisant réciproquement bénéficier de tout ce qui se fait sous son impulsion dans l’ensemble du corps. La raison du caractère commun à tous du bien accompli par chacun apparaît alors en pleine clarté: elle réside dans la « communication de tous les uns avec les autres par la racine de leurs actes, la charité » (Thomas d’Aquin, In IV Sent. dist. 45, q.2, a.1, q 1).

Thomas d’Aquin, qui a sans doute été l’un des premiers à formuler les choses aussi nettement, disait encore : « Non seulement le mérite de la passion et de la vie du Christ nous est communiqué à ceux qui vivent dans la charité, mais tout ce que les saints ont fait de bien est communiqué à ceux qui vivent dans la charité, car tous sont un: Je suis participant de tous ceux qui te craignent (Ps 119,63). Ainsi, celui qui vit dans la charité est participant de tout le bien qui se fait dans le monde » (Thomas d’Aquin, In Symbolum apostolorum expositio (cf. Opuscula theologica, ed Marietti, t. II, n.997).

Torrell, Jean-Pierre. Dimension ecclésiale de l’expérience chrétienne, in Freibuger Zeitschrift für Philosophie und Theologie, no. 28, 1981, pp. 3-25

L’amour toujours

La perte d’un être cher, même lorsqu’il est très âgé, même à la suite d’une longue maladie, implique toujours un deuil, une peine, à cause de tout ce qu’a été cette personne pour nous et qui, soudainement, disparaît de notre horizon. Comme s’il ne restait plus rien.

Que reste-t-il de tout cet amour donné? Des mots d’encouragements, de la tendresse, des consolations et des joies prodigués si généreusement au cours des années?

Il faut bien se le dire, la mort est trompeuse. Elle oriente nos regards vers l’absence, vers la perte, cherchant à nous faire croire que tout est fini, qu’il ne reste plus de l’être aimé qu’un vague souvenir s’effilochant peu à peu au fil du temps.

C’est lorsque l’on perd un être cher que l’on se sent questionné par cette réalité au-delà de la mort, que l’on appelle la vie éternelle. Nous prenons alors conscience à quel point l’amour donné par une personne est sans doute le plus beau fruit que puisse porter une vie humaine. Après tout, c’est là notre raison d’être sur la terre : aimer…

C’est l’amour qui nous fait vivre, et l’amour ne saurait mourir. L’amour n’est pas une passion inutile. Il porte en lui un germe d’éternité. Il rime avec toujours comme le chante les poètes.

Le temps que l’on prend pour prier

« Le temps que l’on prend pour dire je t’aime
C’est le seul qui reste au bout de nos jour
que l’on fait, les fleurs que l’on sème
Chacun les récolte en soi-même
Aux beaux jardins du temps qui court »

(Extrait de gens
du pays. Gilles Vigneault)

J’ai intitulé ce billet « Le temps que l’on prend pour prier ».  Il aurait pu tout aussi bien s’intituler : « Le temps que l’on prend pour dire je t’aime ». N’est-ce pas là le sens profond de toute prière chrétienne. C’est sans doute une grâce que de faire l’expérience de la prière sous ce mode de l’amour, de se savoir aimé de Dieu et d’entrer mystérieusement dans cet amour par la prière. Quand j’ai passé mon comité d’admission dans l’Ordre des Prêcheurs un frère m’a demandé pourquoi je voulais devenir religieux et je n’ai pu que répondre : « Parce que j’aime Dieu. » Originale mon affirmation ? Écoutons un passage du Shema Israël, la profession de foi de tout israélite :

Écoute Israël, l’Éternel est notre Dieu. L’Éternel est Un. Béni soit à jamais le nom de son règne glorieux! Tu aimeras l’Éternel ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes facultés.

Que ces paroles que je te prescris aujourd’hui restent gravées dans ton cœur. Tu les inculqueras à tes fils. Tu parleras d’elles en habitant ta maison, en allant sur les routes, en te couchantet en te levant… Tu les lieras en signe sur ta main, et elles te serviront de fronton entre tes eux. Tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes.

Je ne voudrais pas que vous vous imaginiez que je vis sur les hauts sommets de la prière. J’aime la prière, j’aime Dieu, mais je sais d’expérience que le but de la prière ce ne sont pas les consolations. La prière est plus souvent de l’ordre de la nuit, de l’absence de sentiments ou de consolations. Et pourtant Dieu n’y est pas moins présent. Il faut accueillir ces « nuits » avec une fidélité têtue et quotidienne, car c’est alors que nous touchons le sommet de la prière. Dieu, qui n’est pas chiche, donne à son heure, avec surabondance, selon nos besoins.

Mais quel que soit la manière dont nous vivons notre vie de prière, il y a une réalité sous-jacente qui est pour tous : nous sommes tous appelés à aimer Dieu et à nous laisser aimer de lui. Ce n’est pas là une grâce pour quelques mystiques avertis. L’amour de Dieu est le cœur de la prière et toute action liturgique, toute prière personnelle, nous fait entrer dans cet amour, dans une proximité avec Dieu, qui est de l’ordre d’une relation personnelle, d’une relation bien vivante et qui engage toutes les fibres de notre être, de notre intimité la plus secrète. C’est un amour infini qui nous appelle et « c’est parce que Dieu est infini, dira Augustin, que l’on doit continuer à le chercher après l’avoir trouvé. »

La prière est le défi de toute une vie. C’est Paul VI qui disait « l’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres. Ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins. » Le témoin ne peut être qu’un homme ou une femme de prière.

Le temps que l’on prend pour dire je t’aime est le seul qui reste au bout de nos jours, dit Gilles Vigneault. Quand tout aura été dit de nos vies, quand nous serons parvenus au terme de la mission que le Seigneur nous a confiée, il ne restera que cette petite flamme d’amour et de fidélité qui brillera dans nos cœurs et que Dieu reconnaîtra. La prière est l’huile précieuse de cette flamme qui doit briller dans la nuit, cette flamme qui est notre foi en Dieu et en son Fils unique. Tout au long de notre vie, la prière est notre guide, notre pain pour la route, la lampe sur nos pas, notre consolation dans l’épreuve et notre joie quotidienne.

Sainte Thérèse d’Avila disait: « Prier veut dire frayer avec Dieu en ami. » Apprenons donc à prendre le temps de frayer avec cet ami cette année et ainsi nous entrerons à l’école de la prière.

La famille chrétienne devant la crèche

Ce qui vient immédiatement à l’esprit lorsque l’on aborde le thème de Noël et de la famille, c’est évidemment celui de la Sainte Famille. Comment cette scène de la crèche de Noël n’évoquerait-elle pas chez les familles chrétiennes une résonance certaine quant à l’expérience de foi qu’elles vivent et son lien avec ce qu’a vécu la Sainte Famille.Spontanément, ce sont les aspects suivants qui me viennent à l’esprit pour alimenter une réflexion chrétienne sur ce thème :

1- la famille comme oeuvre de création
2- la famille comme lieu d’accueil
3- la famille comme lieu de mission

Quand on considère le mystère de l’Incarnation, on contemple tout d’abord l’oeuvre de Dieu. Dieu aime et il est source de tout amour. Par définition, l’amour est fécond puisqu’il vient de Dieu. L’amour est plein de vie et engendre la vie chez ceux et celles qu’il touche. Dieu croit en la vie, puisqu’il est vie, et en nous envoyant son Fils, il vient racheter cette vie afin de la mener à sa plénitude et à sa destination originelle, soit la communion pleine et entière de l’humanité avec son Dieu.

De toute éternité, l’humanité est appelée à la divinisation, et la famille participe éminemment à cette oeuvre, car c’est par elle que naissent les enfants de Dieu. En ce sens, le couple est créateur, mais son oeuvre de création il la tient de Dieu. Il suffit de contempler Marie et Joseph pour mieux saisir le sens de cette affirmation. Leur vocation, vient de Dieu, elle est avant tout un oui à Dieu. Sans ce oui, Dieu ne peut agir, mais c’est l’initiative de Dieu qui fait de ce couple un participant à son oeuvre qui vient parfaire sa création et la mener à son accomplissement.

La famille est aussi une oeuvre d’accueil, car la vie humaine est le lieu privilégié où Dieu se manifeste. Comme le dit la Lettre aux Hébreux:  » N’oubliez pas l’hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges «  (Hé. 13, 1-2). Marie et Joseph ne connaissaient sans doute pas toute la grandeur du mystère qui se déroulait dans leur vie. Ne les voit-on pas s’inquiéter quand Jésus disparaît au Temple ou lorsqu’il commence à prêcher. Et pourtant, Marie porte tout cela dans son coeur et médite sur ces choses. Ce n’est qu’après la résurrection que tout deviendra clair. Il y a un mystère d’accueil dans la vie de foi, accueil des personnes et des événements. Ce mystère est tout particulièrement à l’oeuvre dans la famille, qui est une communauté d’accueil pour les vies qui lui sont confiées. Des vies livrées à l’amour de Dieu ayant chacune son appel propre, son mystère, chacune étant un reflet de l’amour de Dieu pour les hommes et les femmes de ce monde.

C’est autour des deux pôles mentionnés précédemment, que la famille va se définir comme lieu de mission pour le chrétien et la chrétienne qui s’y engagent. Car la participation à la mission créatrice de Dieu et l’accueil de la vie ne sont pas que des attitudes passives, mais elles entraînent aussi un agir qui va entraîner toute la famille. La famille va devenir ce lieu où doit grandir l’enfant de la crèche afin de devenir cette présence du Christ Ressuscité au monde. Le mystère de la présence de l’enfant de la crèche dans une famille doit nécessairement ouvrir sur le mystère pascal et ce mystère est un mystère de don de soi.

C’est dans la famille que les vertus chrétiennes seront nourries et entretenues par l’exemple des parents, par une vie de prière soutenue, et par une vie en Église réelle et engagée. Le terreau familial deviendra ainsi le lieu de croissance des vertus évangéliques, dont se nourriront les enfants, car elles leur auront été communiquées par les parents, tout comme les enfants sont allaités par le lait maternel. La famille deviendra ainsi une Église familiale ayant en son centre Jésus ressuscité.

La famille qui se rassemble autour de la crèche exprime déjà sa volonté d’entrer dans ce mystère, puisque l’enfant de la crèche est l’expression achevée du  » Dieu avec nous « , Dieu qui se remet entre nos mains,  » Dieu avec nous  » en se faisant l’un des nôtres, en prenant sur lui nos joies et nos peines. L’enfant de la crèche nous ramène à l’aurore de ce mystère de l’amour de Dieu pour nous, et en même temps la crèche est une fenêtre grande ouverte sur l’avenir. Elle nous entraîne au coeur du mystère pascal où brillent les premières lueurs de l’éternité.

Puisse ce Noël vous rapprocher les uns des autres, et de celui qui s’est fait le plus petit des tout petits enfants pour nous.

Un journaliste veut savoir

Fait vécu. La scène s’est déroulée à Montréal, peu de temps avant Noël. Un journaliste d’une chaîne de télévision locale interrogeait les gens sur la rue et leur posait la question suivante : « On dit que Jésus est le Sauveur, mais de quoi vient-il nous sauver? »

Une jeune femme, dans la vingtaine, répondit sans hésiter: « Jésus vient nous sauver de l’insignifiance. »

Le journaliste en resta bouche-bée et moi aussi.

Fête de l’Immaculée Conception de la Vierge Marie

Vierge et l'Enfant - Cathédral de Notre-Dame de Paris

Vierge et l'Enfant - Cathédrale de Notre-Dame de Paris

« Qu’il me soit fait selon ta parole ». Que de courage derrière ces quelques mots de Marie à l’Archange Gabriel.

Il faut beaucoup de confiance pour s’en remettre ainsi à Dieu et surtout beaucoup d’humilité. Marie était la plus humble de toute, d’une humilité transparente, seule capable d’accueillir le Fils de Dieu et de le laisser briller en elle. C’est là le mystère de l’Immaculée Conception.

C’est le plus grand poète de la renaissance, Dante Alighieri, qui fait dire à saint Bernard de Clairvaux: « regarde désormais dans le visage qui le plus rappelle celui du Christ, car seule sa clarté peut te disposer à voir le Christ » (Par. XXXII, 85-87).

Marie est comme le vitrail de la présence de Dieu en notre monde. Elle laisse passer la lumière à travers elle, et Dieu est là, incarné, l’Emmanuel, parmi nous. Prie pour nous sainte Mère de Dieu!

Un rabbin parle avec Jésus

Jacob Neusner

Je suis à lire le livre de Jacob Neusner, « Un rabbin parle avec Jésus ». On présente cet homme comme « le théologien juif » préféré de Benoît XVI, homme avec lequel il a eu des échanges alors qu’il était préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

D’ailleurs, Benoît XVI tente de répondre à certaines des objections de Neusner dans son livre « Jésus de Nazareth ». Le livre de Jacob Neusner est un livre passionnant, ne serait-ce que par la découverte du judaïsme dans laquelle il nous entraîne. Voici ce qu’on peut lire sur le site des éditions du Cerf qui publie le livre de Neusner :

« J. Neusner s’imagine en rabbi, nourri de Torah, présent au pied de la montagne où Jésus délivre son enseignement. Comment aurait-il reçu les affirmations vigoureuses de ce jeune maître, tour à tour séduisantes et scandaleuses ? À partir de l’évangile de Matthieu, il les affronte l’une après l’autre et les évalue au nom de la Torah que le prédicateur prétend ne pas vouloir abolir mais accomplir. J. Neusner « ne l’aurait pas suivi pour de bonnes et substantielles raisons. »

Aucun livre n’a jamais aussi nettement honoré l’enracinement juif du message de Jésus mais, en même temps, dégagé les points de rupture profonde entre judaïsme et christianisme. La singularité de Jésus y apparaît de façon impressionnante, mais tout autant les convictions majeures de la foi juive. Ce qui est en cause, ce n’est pas tant le contenu de l’enseignement de Jésus que sa prétention de parler de son propre chef avec l’autorité qui revient à Dieu seul, de demander qu’on le suive, lui. »

« Mon but est d’aider les chrétiens à mieux identifier leurs convictions et à être de meilleurs chrétiens, et les juifs à devenir de meilleurs juifs en réalisant que la Torah est le chemin pour aimer et adorer Dieu. »

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Neusner, Jacob. Un rabbin discute avec Jésus. Cerf, 2008. 208 pages.

Souvenir de la Toussaint en Italie

Aujourd’hui, fête de la Toussaint, le train m’amène tout doucement à travers cette campagne italienne, vers la ville de Naples. Comme il est beau ce soleil qui inonde l’humidité du matin! Il diffuse sa lumière avec une incroyable douceur sur ces pâturages d’un vert tendre, où se mêlent à la fois les couleurs d’automne à travers les oliviers et les vignes dégarnies. Un soleil sans violence que je peux contempler sans effort, comme un soleil d’éternité, enveloppant tout de sa lumière. Paix et joie. Quelle joie! Comme si c’était déjà le ciel.Et dans ma descente vers le Sud, je pense à tous ces saints et ces saintes qui ont buriné de leur vie l’histoire de notre frêle humanité. Qu’ils sont beaux ces témoins de l’amour d’un Dieu qui n’a cesse de nous chercher, qui n’a cesse de nous aimer. Je comprends mystérieusement combien Dieu a besoin de nous, Lui qui nous attend de toute éternité à ce rendez-vous de la patience.

Sa hâte se lit dans cette gloire qui revêt le visage de ses saints et de ses saintes. Tout comme des miroirs lumineux, ils sont le reflet de l’amour infini de Dieu pour ses enfants. Et tant que nous sommes de ce temps, il cherchera toujours à travers les battements d’une vie d’Homme à se faire proche de nous. Dieu veut avoir besoin de nous!

Il n’a de cesse de nous chercher et de se dire, un peu comme l’amant aux mots malhabiles qui rêve de faire connaître à la bien-aimée le désir qui l’habite. Mon Dieu est un être de désir et comme je ressens l’appel de son chant en ce matin de la Toussaint. Le chant d’un éternel printemps au cœur de cet automne italien, en cette fête de tous les saints!

Bonne Toussaint à toi, saint en devenir!

Le burn-out au XIIe siècle et Bernard de Clairvaux

Hier je lisais le « De la Considération » de saint Bernard, dans lequel il donne ce conseil au pape Eugène III :

« Et toi donc, dis-le moi, où es-tu jamais libre? Où peux-tu trouver abri? Où peux-tu être toi-même? Partout c’est le vacarme, partout c’est le tumulte; oui, partout tu es accablé par le joug de la servitude. » (5)

« De même, si tu entends te dévouer à tous, à l’exemple de Celui qui s’est fait tout entier à tous, j’approuverai l’humanité de ton dévouement, mais seulement s’il est total. Comment pourrait-il l’être, toi excepté? Tu es un homme, toi aussi. Si tu veux donc que ton humanité sois parfaite et totale, il faut que le sein qui accueille tous les autres te compte toi-même. S’il en était autrement, à quoi te servirait, selon la Parole du Seigneur, de gagner le monde entier en étant seul à te perdre? Alors que tous les autres font leur profit de toi, sois donc, toi aussi, l’un de ceux qui en profitent. Pourquoi serais-tu seul privé du don de toi? Vas-tu, longtemps encore, laisser errer ton cœur sans qu’il revienne? Vas-tu, longtemps encore, refuser de te recevoir toi-même, parmi les autres et à ton tour? Alors que tu te dois aux sages et aux fous, vas-tu te refuser seul à toi-même? L’ignorant et le savant, l’esclave et l’homme libre, le riche et le pauvre, l’homme et la femme, le vieillard et l’adolescent, le clerc et le laïc, le juste et l’impie, tous indistinctement auraient part à toi-même, tous pourraient boire à ton sein comme à une fontaine publique, et toi, seul de tous, tu te tiendrais à l’écart et altéré? »

« …bois, toi aussi, parmi les autres, de l’eau que tu auras puisée à ton propre puits… Rappelle-toi donc, je ne dis pas toujours, je ne dis même pas souvent, mais seulement de temps en temps, que tu te dois aussi à toi-même. Tire profit de toi, sinon avec, du moins après tout le monde. Pourrait-on moins te demander? » [6]


Saint Bernard de Clairvaux

«Il était noble, comme Abélard. Originaire de la haute Bourgogne, du pays de Bossuet et de Buffon, il avait été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux, soeur et rivale de Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et qui fit, un demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint Bernard trouva Cîteaux trop splendide et trop riche ; il descendit dans la pauvre Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la vallée d’Absinthe. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs, qu’il lui fallait. Rien ne l’en arracha; jamais il ne voulut entendre à être autre chose qu’un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape. Forcé de répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouvait tout-puissant malgré lui, et condamné à gouverner l’Europe. Une lettre de saint Bernard fit sortir de la Champagne l’armée du roi de France. Lorsque le schisme éclata par l’élévation simultanée d’Innocent II et d’Anaclet, saint Bernard fut chargé par l’Église de France de choisir, et choisit Innocent. L’Angleterre et l’Italie résistaient : l’abbé de Clairvaux dit un mot au roi d’Angleterre; puis, prenant le pape par la main, il le mena par toutes les villes d’Italie, qui le reçurent à genoux. On s’étouffait pour toucher le saint, on s’arrachait un fil de sa robe ; toute sa route était tracée par des miracles.»
Jules Michelet, portrait de saint Bernard dans l’Histoire de France

Source : Encyclopédie de l’Agora

La foi en Dieu est-elle nécessaire?

Une amie avec qui je corresponds se demande si la foi est vraiment nécessaire, puisqu’elle a une amie non-croyante qui est bien meilleure et dévouée que bien des chrétiens qu’elle connaît.Ce que je réponds à cette objection: Imaginons ce qui arriverait si cette personne découvrait Jésus Christ et son Évangile? Si elle goûtait à la vie spirituelle que nous donnent la prière, les sacrements, notre appartenance à l’Église et à une communauté chrétienne? La foi en Jésus est pleine de grâces de toutes sortes à cause de son Esprit qui habite en nous. C’est cela le plus (+) que les incroyants ignorent. Eux aussi sont appelés à connaître Dieu, car cela fait une différence fondamentale dans une vie. D’ailleurs, c’est là le but ultime de la vie.

Dieu nous a créés bons, sans même que nous croyions en lui, puisque nous sommes faits non seulement par amour, mais d’amour. C’est Catherine de Sienne dans son Dialogue, au chapitre 51, qui écrit : « L’âme ne peut vivre sans amour, mais toujours veut aimer quelque chose, parce qu’elle est faite d’amour, car par amour je l’ai créée ». Et l’ultime expérience de l’amour c’est de connaître Dieu.

Une personne serait-elle bonne, même sans avoir la foi, elle ne peut en rester là. Elle est appelée à devenir encore meilleure, à réaliser pleinement sa vocation humaine, qui est de nous ouvrir à la présence de Dieu en nous, de le connaître comme Jésus l’a connu. Pour vivre cela, il faut la foi! Qu’importe qu’une personne soit déjà bonne, elle ne pourra qu’être meilleure avec la foi. Elle aura en elle une joie et une paix beaucoup plus grande que ce qu’elle pourrait connaître maintenant. C’est même incomparable! La vie aura alors un véritable sens, une véritable direction.

Surtout, je dirais que cette personne ne sera plus orpheline. Elle saura enfin que le créateur de ce monde est Dieu, qu’il est son Père, et qu’il est venu parmi nous en la personne de son Fils Jésus Christ, qui lui, nous a laissé ses enseignements et le don de son Esprit Saint. C’est là le grand cadeau de la foi. La foi ne peut que nous transformer et nous rendre meilleurs et fondamentalement heureux.

Sourde, muette et aveugle

imagesUn livre à lire, celui de Hellen Keller, publié en 1991, réédité en 2001 dans la collection Petite bibliothèque Payot, et qui s’intitule : « Sourde, muette et aveugle ». Véritable drame dans les ténèbres où l’on assiste au combat d’une femme emmurée qui cherche à tout prix à s’ouvrir à ce monde qu’elle appréhende autour d’elle, mais qu’elle ne peut ni voir, ni entendre. Voici un extrait :

« Nous descendîmes le sentier qui menait au puits, attirés par le parfum épandu dans l’air ambiant par le chèvrefeuille qui formait un dôme au-dessus du puits. Quelqu’un était précisément occupé à tirer de l’eau, et mon institutrice me plaça la main sous le jet du seau qu’on vidait. Tandis que je goûtais la sensation de cette eau fraîche, Miss Sullivan traça dans ma main restée libre le mot eau, d’abord lentement, puis plus vite. Je restais immobile, toute mon attention concentrée sur les mouvements de ses doigts.

Soudain il me vint un souvenir imprécis comme de quelque chose depuis longtemps oublié et, d’un seul coup, le mystère du langage me fut révélé. Je savais maintenant, que e-a-u désignait ce quelque chose de frais qui coulait dans ma main. Ce mot avait une vie, il faisait la lumière dans mon esprit qu’il libérait en l’emplissant de joie et d’espérance. Il me restait bien des obstacles à franchir, il est vrai, mais j’étais pénétrée de cette conviction qu’avec le temps j’y parviendrais. »

Photo de Helen Keller et de son professeur Anne Sullivan. Photo prise en 1888 et retrouvée en 2008.

KELLER, Helen. Sourde, muette, aveugle. Histoire de ma vie.
Paris, Petite Bibliothèque Payot. 2001. 288p

Petite fleur! Vraiment?

L’enfance spirituelle, expression avec laquelle on a caractérisé l’expérience spirituelle de Thérèse de l’Enfant-Jésus, n’est pas une voie facile, ni le fait d’une « belle âme attardée dans une interminable puberté » (Expression d’Etty Hillesum à l’encontre de ses détracteurs). Certaines expressions pour caractériser la vie des saints ont parfois le don de diluer, sinon fausser le sens de leur engagement ainsi que la maturité spirituelle qui les caractérisent. Il en est ainsi pour la « petite » Thérèse. Petite fleur, vraiment? Oui, si l’on a bien compris son acte d’abandon entre les mains de Dieu. Mais il reste que cette petite fleur ressemble à certains coquelicots de montagne; on ne les trouve que sur les sommets! À titre d’exemple, voici une réflexion de Thérèse vers la fin de sa jeune vie :

« Cette parole de Job: « Quand même Dieu me tuerait, j’espérerais en lui« , m’a ravie dès mon enfance. Mais j’ai été longtemps avant de m’établir à ce degré d’abandon. Maintenant, j’y suis; le Bon Dieu m’y a mise et m’a posée là. »

(Derniers entretiens, DDB-Cerf, 1971, Carnet jaune, 7 juillet, p. 241-242.)

Nouveau livre : Etty Hillesum – Témoin de Dieu dans l’abîme du mal

Tel est le titre du livre publié par le dominicain Yves Bériault aux éditions Médiaspaul. Jean Vanier, qui a rédigé la préface de ce livre, écrit :

Beaucoup de personnes en difficulté avec l’Église vont trouver une lumière et un chemin vers Dieu à travers Etty. Dieu n’est pas lié aux structures d’une Église. Dieu est souverainement libre. (Jean Vanier)

Etty Hillesum est une jeune juive néerlandaise qui a disparu tragiquement dans la nuit de la Shoah, à l’automne 1943. Le journal intime et les lettres qu’elle a rédigés durant la Deuxième Guerre mondiale comptent parmi les documents spirituels les plus signifi catifs du XXe siècle. Au coeur de l’horreur, elle parvient mystérieusement à une joie profonde, arrive à percevoir la beauté de la vie, persévère à croire en l’homme et choisit d’être solidaire de son peuple jusqu’à le suivre dans les camps pour y apporter toute l’aide possible.

Exceptionnelle par sa force d’âme, Etty se révèle aussi très moderne par son cheminement atypique. Puisant à la fois au judaïsme et au christianisme, mais sans jamais pratiquer ni adhérer à une confession religieuse, elle découvre au plus intime d’elle-même un Dieu que reconnaissent sans peine juifs et chrétiens. Ainsi, toute personne peut trouver en elle une compagne sur les chemins non balisés de l’aventure humaine.

Yves Bériault dégage ici l’essentiel de l’histoire et de la vie spirituelle d’Etty Hillesum, pour la présenter aux non-initiés comme pour éclairer la lecture de ceux qui apprécient déjà ses écrits. Son désir est de mieux faire connaître cette figure qui suscite de plus en plus d’intérêt et dont le monde n’a pas fi ni d’entendre parler.

Pour se procurer ce livre, suivez ce lien.

Trois en Un

Sainte Trinité de Roublev

Un jour un enfant observait un sculpteur qui taillait un énorme bloc de marbre dans son atelier. Un enfant venait l’observer de temps en temps, mais comme le travail ne progressait que très lentement sa curiosité l’amena à jouer ailleurs et pendant des semaines il oublia le sculpteur. Un jour, alors que ses jeux l’avaient ramené près de l’atelier, il se pencha par la fenêtre pour voir où en étaient les travaux. Il poussa un grand cri de surprise en voyant un énorme lion au centre de la pièce. Il courut chez lui tout affolé en criant à sa mère : « Maman, maman, il y avait un lion caché dans la pierre. »

Sans doute faut-il un regard d’enfant pour découvrir Dieu caché au cœur de notre monde. Dans sa liturgie, l’Église joue un peu le rôle de ce sculpteur en invitant les fidèles, de dimanche en dimanche, à découvrir celui qui semble se cacher dans sa création. Parmi tous les dimanches, le dimanche de la Sainte Trinité est sans doute celui qui nous invite le plus à réfléchir à notre rapport avec Dieu et à nous demander : « qui est notre Dieu? »

Discutant cette semaine avec un ami, celui-ci m’affirma : « Dieu est un égoïste. Tout n’est fait qu’en fonction de lui et de sa gloire. Tout est dirigé vers lui afin que nous l’aimions. Dieu, insistait-il, est un égoïste! » Je dois avouer que je me suis senti provoqué par cette affirmation que je trouvais trop facile et injuste. Dieu un égoïste? Bien sûr, ni vous ni moi n’avons jamais vu Dieu et pourtant, lorsque l’on croit en Dieu, l’on se sent saisi par un amour qui nous dépasse et qui nous surprend, un amour qui nous invite à vivre notre vie en profondeur.

Si Dieu est amour, c’est qu’il y a en Lui communion d’amour, communion de personnes. Dieu n’est pas une solitude. En Dieu ils sont trois et ne font qu’un. C’est le mystère de la Trinité. Il y a le Père qui aime le Fils et qui sans cesse, de toute éternité, lui donne sa vie; il y a le Fils qui aime le Père, par qui tout a été fait, qui est sa Parole, son Verbe, et qui a pour mission de nous le faire connaître; et il y a l’Esprit Saint qui est l’amour même qui existe entre le Père et le Fils, qui va du Père au Fils et du Fils au Père, et qui nous donne de participer à cet amour et d’en vivre.

Bien sûr un mystère demeure un mystère et on ne peut l’approcher que par des images. Les Pères de l’Église employaient cette analogie pour parler de la Trinité : « Le Père est la source, son Verbe est le fleuve, l’Esprit est le courant du fleuve ». (Saint Grégoire de Nazianze)

Parce que nous mettons notre foi en Jésus-Christ, nous croyons et nous affirmons que Dieu n’est pas une invention, mais une découverte; nous croyons que Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi; nous croyons que Jésus-Christ est le chemin de cette rencontre, que le Père est celui qui nous appelle à la vie, et que cette vie habite en nous par le don de l’Esprit Saint.

Chaque dimanche, quand nous nous rassemblons, chrétiens et chrétiennes, nous ne célébrons pas une idée abstraite, mais la vivante réalité de notre Dieu, qui est Père, Fils et Esprit.

Journal de la Trappe (8)

(janvier 16) Voilà plusieurs jours que je n’ai pas écrit. L’on dit des gens heureux qu’ils n’ont pas d’histoire. Je suis très bien ici à la Trappe. Je passe mes journées à lire, à prier, à manger, à dormir. Voilà la vie du moine que je suis devenu pour un mois. Toutes sortes de questions continuent néanmoins à m’habiter concernant la vie monastique. Il y a celles d’ordre personnel : suis-je appelé à devenir moine ? Et là c’est le combat. Et il y a les questions qui indirectement en découlent et qui m’amènent à vouloir mieux cerner la théologie justificative de l’existence de la vie monastique. Ce matin, j’ai eu mon premier choc à ce sujet. Je lisais un livre du cistercien André Louf sur la vie cistercienne où il parle à un moment donné de ces jeunes qui ont entendu l’appel du Christ : « Viens, suis-moi! », et qui se sont fait moines. Non seulement surpris, j’ai été un peu contrarié en lisant cela.

Je dois dire que, comme bien des gens, je n’ai jamais réfléchit à la pertinence de la vie monastique, encore moins à la théologie sous-tendant cette forme de vie en Église. J’en ai surtout goûté les fruits à maintes reprises en tant qu’hôte à l’hôtellerie de divers monastères, lors de mes retraites annuelles. La Trappe d’Oka a toujours été mon lieu de prédilection.

Je ne sais trop pourquoi mais, cette fois-ci, je porte un autre regard sur cette forme de vie religieuse. Sans doute parce que je vis avec les moines. Sans doute parce que cette proximité me rend plus proche de ce désir secret sommeillant en moi, mais jamais envisagé sérieusement.

« Viens, suis-moi! » Jésus peut-il appeler quelqu’un à la vie monastique? Il me semble que lorsque l’on se représente Jésus faisant des appels dans les évangiles, on le voit surtout appelant ses disciples. Un appel qui n’est pas une invitation à se retirer en un lieu secret pour prier, mais une invitation à le suivre dans l’action. Dans ma réaction à cette phrase, je réalisais que je portais en moi une certaine conception de la vocation monastique, où l’appel vient surtout de nous-même, une sorte d’attrait personnel pour ce mode de vie. Mais que Dieu nous y appelle!?

Jésus, il me semblait, n’appelle qu’à la vie apostolique, à l’exemple des disciples qui partent deux par deux sur la route. Longtemps l’on a confondu vie monastique et vie apostolique, faisant de la vie monastique le mode par excelllence de la suite du Christ. N’y a-t-il pas là une sorte de déformation de l’appel de Jésus : « Viens suis-moi! »?

En réfléchissant à tout cela, je prenais alors conscience que je porte en moi une vision de la vie monastique qui est un peu un choix de vie égoïste, où l’on entre uniquement par choix personnel, pour son bonheur personnel, sa quête personnelle de Dieu. Dans tout cela, Dieu ne peut appeler, pensai-je, car il nous veut au milieu de son humanité à livrer bataille avec son Christ.

Voilà donc les réflexions qui me venaient dans ma réaction à ce texte. Mais après coup, je me suis mis à repenser à ces appels du Christ dans l’Évangile. N’y en aurait-il pas un qui pourrait justifier la vie monastique?

Le seul passage qui m’est venu à l’esprit est l’invitation que fait Jésus à Pierre, Jacques et Jean, de se retirer à l’écart avec lui. C’est Gethsémani où Jésus devant sa passion éminente invite ses amis à le soutenir de leur prière. C’est vrai qu’il y a aussi un autre moment semblable, sur la montagne de la Transfiguration, où Jésus leur révèle sa gloire.

Étonnant quand même ces deux textes. De la gloire à la croix! De la croix à la gloire! N’y aurait-il pas là une piste quand à la dimension vocationelle de la vie monastique en Église. Les moines seraient ces veilleurs avec le Christ, lui qui est crucifié jusqu’à la fin des temps dans le don de lui-même au monde, lui qui est entré dans la gloire du Père et qui déjà nous partage sa gloire comme il l’avait fait à la Transfiguration.

Témoin silencieux de la gloire et de la croix, le moine serait alors uni à l’action de grâce du Christ en veillant avec lui pour le monde. Les moines : des intimes du Seigneur, qui veillent avec le Seigneur. Gethsémani sur le Mont Thabor! Est-ce possible une telle vocation?