Journal de la Trappe (7)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez sur la page d’accueil et cherchez « Journal » dans « Articles parus ».

(janvier 10) Quatrième nuit à la trappe. Je me prépare à me coucher après avoir mis de côté un livre sur la prière écrit par un moine. C’est bien écrit et je mesure en même temps mon incapacité à écrire comme je le voudrais. Le projet d’écriture est toujours difficile pour moi, bien que j’aie de la facilité à écrire. Paradoxale n’est-ce pas!

C’est que je ne suis pas vraiment un intellectuel et je ne suis pas toujours à l’aise avec l’articulation de concepts. J’ai toujours l’impression, c’est une certitude, de bâcler mes réflexions par incapacité d’aller plus loin. Çà demeure superficiel, d’où mon insatisfaction. J’aimerais bien écrire un livre mais quoi? Pourtant j’aimerais rejoindre les gens, leur parler de Dieu. Quelle devrait être mon approche? D’ailleurs, je vis aussi cette insatisfaction dans la prédication. Je sais que les gens, en générale, apprécient mes homélies, mais c’est toujours pénible à préparer. Dans la sueur et le sang! Et l’anxiété en prime.

Parfois, cette vie de tension et d’effort m’épuise et alors, j’aurais envie de me retirer dans une petite tâche « pépère », sans éclat, où je n’aurais rien à prouver. C’est peut-être pour cela que la vie monastique me sourit parfois, et pourtant je suis bien conscient que cette vie deviendrait alors une fuite où je serais malheureux. Je ne crois pas être fait pour la vie contemplative, bien que la prière me soit familière et qu’elle m’apporte beaucoup de bonheur.

La vie me pèse parfois avec ses responsabilités et ses exigences. Je ne dirais pas que je suis malheureux. Au contraire, je suis un homme assez comblé. C’est peut-être l’âge! Je ne sais trop. La peur du lendemain, ne pas savoir ce qui m’attend comme ministère au terme de cette année sabbatique. Toujours ce sentiment de la nécessité de me prouver aux autres, tout en doutant de ma valeur-propre.

Je termine cette belle journée sur un léger « down », ce qui devrait m’aider à bien dormir. Quant à toi, mon Dieu, je te redis tout mon amour, mon désir de te servir, d’être là où tu me veux.

Journal de la Trappe (6)

(janvier 9 – suite) Parlant de l’expérience de l’amour dans une vie humaine, Steiner rappel une expérience de sa jeunesse où, à la dérobée il cherchait à voir passer la jeune fille qu’il aimait, sans toutefois oser l’approcher. C’était la nuit, il pleuvait et il était complètement trempé. Tout à coup, il l’a vue passer subrepticement, sans être complètement certain si c’était elle, mais il était comblé de bonheur, car son attente avait été récompensée. Il termine en disant : « Dieu ait pitié de ceux qui n’ont jamais connu l’hallucination de la lumière qui remplit la nuit pendant une telle vigile. » p.170Cette manifestation de l’amour dans la vie des hommes, qui côtoie autant d’horreurs, lui fait dire que « Dieu n’est pas encore ». Qu’il ne sera accessible, perceptible aux hommes, que lorsque l’amour triomphera de la haine. Que chaque crime, chaque acte de cruauté ou d’injustice empêche sa venue, sa manifestation aux hommes.

Voilà cette réflexion étonnante de Steiner. L’agnostique attend, même si parfois il n’espère plus ou ne cherche plus. Mais chez Steiner, on retrouve plutôt le désir de celui qui souhaite que le voile se déchire afin que Dieu se révèle. Cette notion de Dieu qui « n’est pas encore », Steiner emploie quasiment l’expression « qui n’est pas encore né », nous plonge au cœur du mystère de l’Incarnation, celui où Dieu naît parmi nous. Ce mystère répond au plus hautes attentes de ce philosophe, bien que le Fils de Dieu n’ait pas attendu que le mal soit vaincu pour venir. Au contraire, il est venu vaincre le mal et la mort. Croire en lui, c’est s’engager avec lui dans ce combat.

Pourquoi encore autant d’horreurs? Où est l’efficacité de son salut devant la déchéance humaine? Devant ces questions il n’y a pas de réponse qui peut satisfaire l’incroyant. Il n’y a pas de preuve incontestable à fournir, si ce n’est que de proposer de regarder la vie de ceux et celles qui s’engagent véritablement dans la suite du Christ. Il trouvera là, la puissance de l’amour à l’œuvre. Il trouvera là des personnes qui croient, contrairement à Steiner, que « Dieu est », qu’il est venu en notre monde, et qu’il l’habite désormais à travers ceux et celles qui croient en lui, à travers le sacrement de sa présence qu’est l’Église. Alors que le dieu de Steiner attend dans les coulisses, laissant aux hommes le soin de faire le ménage avant qu’il ne daigne se présenter, notre Dieu et Père s’engage lui-même dans cette lutte qui marque notre humanité en nous faisant le don de son Fils unique.

Il vit et il crut! (Jean 20, 1-10)

En lisant le récit de la course passionnée de Pierre et de Jean vers le tombeau vide, comment ne pas voir dans leur sillage les souvenirs enchevêtrés de ces trois années d’itinérance passées avec Jésus? Comme il était grand leur espoir! Trois années nourries des rêves les plus fous… et puis la mort tragique, la fin brutale de celui qu’ils aimaient. Et quoi maintenant? Quelle est cette nouvelle? Le souffle se fait haletant, mais le pied, lui, reste ferme. Et si c’était vrai? Ils n’osent y croire. À bout de souffle, le regard inquiet, les voici au tombeau, le plus jeune devançant le plus vieux. Le commentaire est stupéfiant par sa brièveté : « Il vit et il crut! »Et nous voilà projetés hors du tableau, 2010 et quelques poussières… Et cette image de Pierre et de Jean, le matin de Pâques, métaphore de notre vie de foi, continue d’habiter la mémoire de tous ceux et celles qui, un soir ou un matin, se sont retrouvés, étonnés devant un tombeau vide. Le tombeau vide de leurs doutes et de leurs craintes; le tombeau vide de leur impuissance, de leur manque de foi. Un tombeau à la porte ouverte, irradiant la lumière matinale, sa béance pleine d’une présence, le regard intérieur s’allumant, tout d’un coup, à l’expérience de foi : « Il vit et il crut! »

La foi au Christ ressuscité, avant d’être de l’ordre du croire, est avant tout de l’ordre du voir. Comme la reconnaissance d’une présence intérieure, une présence d’amour infinie devant laquelle la foi se prosterne et adore.

« Il vit et il crut! » C’est l’amour qui croit! Et c’est le regard aimant de Jésus-Christ, posé sur nous, qui nous attire vers lui. Et cet appel intérieur, du plus profond de nous-mêmes, se fait pressant, comme pour nous dire : « Voyez! Vous pensiez avoir enterré tous vos espoirs. Mais regardez, c’est plein de vie dedans. » Parole de Ressuscité!

Voeux de Pâques du frère Alain

Voici les vœux pleins d’espérance et de joie que m’a fait parvenir un frère dominicain. Je me permets de vous les partager:

Le Nouvel An pour nous, c’est vraiment le Jour du Seigneur, le jour de sa Résurrection dans la gloire. Ce jour-là change tout. Il nous ouvre une porte. Il nous ouvre un horizon. Il nous ouvre une perspective. Cette ouverture est ouverture sur la vie, rien moins ! Et quelle vie, la vie éternelle.

Il est réconfortant de détenir la clef du grand mystère auquel est confronté l’humanité : pas seulement savoir d’où elle vient, mais bien savoir où elle va. Il est banal de dire que notre humanité est déboussolée. Elle ne sait vraiment ni où elle va, ni même pourquoi vivre. Les soubresauts multiples qui agitent les hommes et qu’ils appellent crise devraient leur donner l’idée de puiser à la source le remède. La source jaillit du côté transpercé du Christ Jésus. Elle jaillit du feu qui brûle dans ce cœur remplit d’amour.

Le monde nous rappelle bruyamment que nous sommes de pécheurs. Il est vrai. Nous le sommes. Mais c’est justement les pécheurs que le Christ est venu sauver. Là est bien notre joie : que nous qui sommes des pécheurs nous soyons aimés à ce point.

Que la joie du Ressuscité inonde votre cœur.
Alléluia ! Il est vivant ! La vie l’a emporté sur le Mal.

frère Alain

Journal de la Trappe (5)

(janvier 9) Je termine à l’instant la lecture d’un livre du philosophe George Steiner intitulé : Errata : An examined life ( Phoenix, 1997). C’est le dominicain Paul Murray qui m’a fait découvrir cet auteur. George Steiner est né en Autriche avant la Deuxième guerre mondiale. Ses origines sont juives, bien qu’il se définisse comme un agnostique. Il a vécu en France, aux États-Unis et en Angleterre où il a enseigné la philosophie. Un esprit brillant, complexe, qui me sort de mon univers où la philosophie académique a toujours été absente. Son livre se veut autobiographique, bien que les références à sa vie soient plutôt parcimonieuses. Il en profite surtout pour développer certains thèmes qui lui sont chers tels la littérature, les arts, le langage, la science et la question de Dieu.Cet homme maîtrise parfaitement l’anglais, le français et l’allemand, ainsi que les œuvres littéraires et philosophiques de ces cultures. La littérature, de toute évidence le passionne et il définit un « classique » comme étant une œuvre qui peut « nous lire ». Selon lui, aucune herméneutique n’est équivalente à son objet et l’analyste ne parviendra jamais à comprendre l’intégralité d’une œuvre, sa signification profonde. Il y a une « autonomie inviolable » autour d’une œuvre. Quant à l’artiste, il lui voue une admiration sans borne et il a cette belle expression : « Le dictionnaire est le bréviaire du poète; la grammaire son missel, surtout lorsqu’il s’en écarte par hérésie ». p.29

Parmi les réflexions stimulantes, parfois étonnantes, de ce philosophe, je retiens l’expression de son Credo à la fin du livre. Steiner se définit comme un agnostique, i.e. quelqu’un qui ne sait pas. Il n’en a pas contre l’idée de Dieu mais, selon lui, les religions ne sont que des constructions humaines, marquées d’un anthropomorphisme évident. Dieu, s’il existe dit-il, ne peut se dire ou se définir, l’être humain étant trop limité pour saisir un soupçon de ce que peut être la déité. S’il avait à choisir, il opterait pour les théologies de la négativité où Dieu ne peut être conçu que comme le « Tout-Autre ». Il reconnaît, à l’exemple de tous les agnostiques du monde, qu’il a parfois laissé monter une prière spontanée dans un moment de détresse vers ce Tout-Autre, mais que cela ne fait pas de lui un homme de foi.

Là où la réflexion de Steiner devient originale et stimulante pour un croyant, c’est lorsqu’il aborde la question du mal dans le monde, et sa réaction personnelle. Cette réalité de la souffrance des enfants, des tortures et des atrocités commises à tous les siècles, soulève en lui une répulsion, une révolte qui dépasse l’entendement et qui évoque même comme un appel. Il parlera en anglais d’un « counter-echo ». Comme si, dit-il, il y avait rupture dans le contrat de l’existence devant l’horreur et la déchéance humaine. La réalité pouvant se rapprocher le plus de ce bris de contrat est, dit-il, la notion de péché originel. « Mis en présence de l’enfant battu, violé, du cheval ou de la mule que l’on fouette sur les yeux, je suis possédé comme par une lucidité nocturne (midnight clarity), par l’intuition de la Chute » p.169.

Steiner constate que nous sommes enfermé dans un monde cruel et égoïste, alors qu’il aurait pu en être autrement, se demandant si le monde, tel qu’il est, n’est pas tout simplement le cauchemar d’un dieu qui dort. Et dans cette lutte qui secoue l’univers, il y a l’amour, l’opposé de la haine. Steiner note à quel point l’amour conduit aux plus grands excès, tellement son emprise est fort sur l’homme. Que l’on en arrive à identifier l’amour avec le divin c’est, selon Steiner, participer au plus commun et inexplicable sacrement dans la vie humaine. C’est toucher là la maturité de l’esprit humain.

Une croix se profile à l’horizon

Bientôt nous entrerons dans la Semaine Sainte et déjà le Dimanche des Rameaux, avec sa lecture de la Passion, invitera les disciples du Christ à se tourner vers la croix, vers ce rendez-vous que l’évangéliste Jean appelle « l’Heure de Jésus ».C’est Catherine de Sienne qui propose cette intuition à couper le souffle : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent le Christ sur la croix, mais l’amour. »

Au moment d’entrer dans la contemplation de ce chemin de croix que nous allons revivre avec Jésus, il est bon de se rappeler que la croix, malgré sa laideur et la cruauté qu’elle évoque, est le lieu ultime que Dieu a choisi afin de nous dire son amour infini. Oui, notre fierté c’est la croix du Christ!

Jésus a dit oui à la croix, il l’a acceptée courageusement, mais peut-on dire qu’il l’a recherchée? « Père, si tu veux éloigner cette coupe de moi… » disait-il à gethsémani. Et pourtant, ailleurs en saint Jean : « Comme il me tarde de boire à cette coupe… »

Mais il n’y a pas de contradiction ici. Le oui de Jésus est un oui à l’épreuve de l’Amour, amour pour nous et amour pour le Père, où Jésus ne saurait s’esquiver. Il sait que ce don ne peut que nous apporter la vie, il est venu pour cette Heure, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal dans ses derniers retranchements. C’est le grand mystère de la foi chrétienne, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens », comme dira saint Paul.

Jésus a dit oui à la croix, mais c’est nous qui l’y avons cloué, et pourtant, Dieu dans son amour de Père, en a fait le lieu de notre réconciliation en son Fils crucifié. C’est sur ce bois que l’amour de l’Homme-Dieu s’est livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, toutes les générations à venir qui mettraient leur foi en lui, le grand vainqueur de la Mort.

Tout comme pour nous aujourd’hui, le côté rebutant de la croix n’allait pas de soi pour les premières générations chrétiennes, car la prédication d’un Messie crucifié n’était pas de nature à plaire et à séduire:

« Les évangélistes, faut-il le redire, rapportaient une mort infamante de Jésus sur la croix qui ne pouvait qu’accabler, humilier tout disciple par sa forme d’échec impitoyable. Ce que tout écrivain fabulateur, mythologisant n’aurait jamais voulu imaginer. On n’invente pas Jésus Christ, il a trop d’exigence, et une croix trop lourde et râpeuse pour nos épaules. En somme, nos témoins rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme, s’ils n’avaient pas voulu témoigner particulièrement des faits et de la foi ardente qu’ils avaient en Jésus ressuscité, Messie et Seigneur, seule voie vers le Père. » (Ouellette, Fernand. Le danger du divin. Fides,2002. p. 72)

Oui, nous aussi nous proclamons un Messie crucifié. C’est là notre honte, parce que cette croix est l’expression de notre péché, et c’est là aussi notre fierté, parce qu’elle est le lieu de notre relèvement.

Journal de la Trappe (4)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez dans les archives à « mai 2006« .

(8 janvier) Comme je goûte ce silence de la Trappe. J’en suis à ma troisième journée et cette paix ne se dément pas. Cette quiétude que l’on retrouve dans le monastère nous échappe lorsque l’on est à l’hôtellerie. A cet endroit il y a beaucoup de va-et-vient, de bruits et de conversations à la dérobée. Mais dans le monastère, c’est le silence parfait ou presque. Plus je le goûte et plus je m’attriste de la situation de nos couvents dominicains. Pourtant, notre tradition était reconnue pour sa rigueur, pour sa qualité monastique. Il y a de çà plus de quarante ans maintenant, bien sûr, mais mon séjour à la Trappe ne fait que me confirmer que l’on a peut-être trafiqué le charisme dominicain pour en faire un erzast à la mode du jour, au goût de l’individualisme, avec ce que cela implique comme perte de ferveur spirituelle. Mon couvent, quand je le compare au monastère d’Oka, ressemble davantage à un bloc appartement mal isolé ou, pour certains, à un hôtel. Nous sommes à cent mille lieux des exigences spirituelles de la vie monastique. Comme me le répétait un frère, il y a quelques jours : « Nous ne sommes pas des cisterciens ». Phrase passe-partout pour justifier parfois un certain laisser-faire qui ne trompe personne.

Cela ne veut pas dire que les dominicains ne font pas du beau travail ou encore qu’ils ne soient pas appréciés, au contraire. Mais cela illustre bien le gaspillage éhonté de la vie spirituelle quand on considère la qualité des personnes mises en cause. Ce laxisme dans notre vie religieuse est entrain de nous tuer à petit feu.

Pour faire face au XXIe siècle, la vie religieuse devra faire preuve d’un radicalisme à toute épreuve. Peu de jeunes viendront frapper à la porte des communautés religieuse dans un avenir prévisible. Il en est ainsi depuis les années soixante. Les jeunes qui viendront auront besoin de trouver un cadre de vie véritablement alternatif à ce que leurs proposent d’autres possibilités d’engagement. Déjà, c’est ce qui m’habitait quand je suis entré dans l’Ordre des Prêcheurs. J’ai toujours espéré le « grand soir » d’une réforme ou, à tout le moins, d’un projet communautaire qui saurait relancer la vie religieuse dans notre Province. Mais je n’ai jamais trouvé de frères vraiment prêts à vivre cette expérience et je ne me vois pas partir un projet tout seul. D’où l’hypothèse qu’évoque un milieu comme la Trappe. Devenir moine?

Ma réponse première, malgré la tentation subliminale, est de dire non. Malgré mon admiration pour cette vie, je porte cette prétention que mon engagement actif dans l’Église est nécessaire. Que Dieu a besoin de moi! Un peu gros n’est-ce pas! Mais c’est ce qui m’habite.

Je ne puis m’empêcher d’éprouver une certaine incompréhension face à ce mode de vie. Comme si être moine n’avait pas vraiment une grande utilité pour le monde et pour l’Église. Bien sûr, je connais très bien le bien-fondé théologique et spirituel de cette vie, mais pour moi, devenir moine, ce serait comme une fuite, car j’ai le sentiment que j’y serais trop bien. Que j’y retrouverais trop de chose que j’aime personnellement, d’où le risque d’un choix égoïste! De plus je m’y sentirais sûrement coupable d’abandonner les chrétiens qui ont besoin de prédicateurs et de pasteurs, qui ont besoin de frères-prêcheurs! M…!!!

Journal de la Trappe (3)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez dans l »Articles parus » sur la page d’accueil et choisissez « Journal ».

(7 janvier) Première constatation, en me retrouvant de l’autre côté de la clôture monastique : le pourquoi de cette vie m’échappe tout à coup. J’ai bien lu sur le but poursuivi par la vie monastique, on m’en a parlé dans mes cours d’histoire de l’Église, je fréquente quand même les monastères depuis vingt-cinq ans, mais je ne sais plus vraiment pourquoi l’on devient moine tellement je suis frappé par le dépouillement de cette vie. Quelle est son utilité dans la vie de l’Église? Je trouverai sans doute des réponses au cours de ce séjour. Du moins je l’espère.

La prière ne me semble pas avoir beaucoup changée au fil des années. D’une beauté simple, mais formelle, elle sonne toujours aussi sincère, vraie. La différence cette fois c’est que je me retrouve « au milieu des moines ». Je ne puis me contenter de suivre distraitement en compagnie des retraitants, loin du choeur des moines. J’ai les livres de prières sous les yeux, je suis là pour prier et chanter avec les moines, et je dois m’y retrouver parmi ces cinq livres qu’il me faut consulter pour les offices. Tout à coup, je goûte moins cette liberté du retraitant, libre de faire ce qu’il veut. Je dois entrer dans un cadre, suivre le rythme de la prière chorale. Non pas que ma liberté ne soit pas respectée. Je suis libre d’aller aux offices. Mais on ne va pas au monastère pour y vivre comme à l’hôtel. Je suis ici pour vivre une expérience monastique. Il me faudra donc assumer le tout de cette expérience.

Après mon premier office avec les moines et un temps d’oraison personnel, nous nous retrouvons au réfectoire du monastère pour le souper. Une vaste salle qui ressemble à un gymnase, où les moines sont divisés en deux « choeurs », comme à l’église. Les repas se prennent en silence et sont accompagnés d’une lecture. Au menu ce soir : galettes de sarrazin. On peut compléter l’assiette avec une pomme ou une banane et il y a aussi du fromage. Les trappistes sont végétariens et la table semble plutôt frugale. Alors les paris sont ouverts: si j’ai perdu trois kilos à Rome, capitale des pâtes et du gelato…

Je regarde l’horaire sur ma table de travail et je vois que le prochain rendez-vous est à 4h00 du matin pour les Vigiles. Levé à 3h45! Bien sûr, je ne suis pas obligé d’y aller…

La journée monastique

Lever 3h45
Vigiles 4h00

Oraison, lectio, déjeuner

Laudes 6h45
Tierce et eucharistie 8h15
Travail 9h15
Fin du travail 11h30
Sexte 12h00

Dîner; sieste (facultative!)

None 13h40
Travail 14h00
Fin du travail 16h15
Vêpres 17h00
Oraison

Souper 17h45

Complies 19h30
C’est à l’office de Complies que me vient une première constatation sur la vie des moines. Il me faudra vérifier si elle est juste mais en me retrouvant à l’église j’expérimente tout à coup que c’est là que se trouve la véritable demeure des moines. Non pas leur chambre, le réfectoire ou les lieux de travail, mais l’église. La chambre n’étant qu’une sorte de salle d’attente ou de repos, en attendant de se retrouver dans le seul lieu qui compte pour les moines: l’église. Cette nef est comme le navire du moine, ce marin de la vie spirituelle, dont tout le quotidien est tendu vers ce va et vient entre le monastère et le lieu de la prière communautaire où, ensemble, plusieurs fois par jour, on prend la mer afin d’aller y tendre ses filets au nom de Dieu et des hommes. Le désintéressement personnel et un incroyable attachement à Dieu, voilà ce qui me vient à l’esprit afin de m’aider à comprendre le radicalisme de cet engagement.

Journal de la Trappe (2)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez sur la page d’accueil à « Articles parus » et choisissez « Journal ».

(6 janvier suite) Le matin, avant de partir, le frère L. m’a dit: « dans les premiers siècles, les gens quittaient Rome afin d’aller au désert, ce qui constituait tout un jugement contre Rome! ». Bien sûr, la vie monastique inspire un radicalisme qui a de quoi nous faire rougir, nous les dominicains. Ne disait-on pas jadis que le silence était le père des Prêcheurs. Il serait obscène de reprendre la formule aujourd’hui, alors que le silence se sentirait bien à l’étroit dans nos couvents entre les bruits des radios et de télévisions qui hantent nos étages. Il me faudra revenir sur cette question de l’Ordre des Prêcheurs.

Toujours est-il que je suis arrivé ici par une journée d’hiver morne et froide. A première vue le monastère semble vide. Aucun moine en vue. C’est le silence qui règne partout. Le trappiste qui me fait visiter, et que je connais bien, semble porter une lassitude indéfinissable lorsque nous parlons un peu de ses tâches et de ses projets. Comme cela doit être terrible lorsque l’on est allé au bout de soi et que l’on ressort déçu de l’expérience. Qu’existe-t-il après l’absolu de l’engagement? Cette question m’habitait un peu en l’écoutant parler.

Le monastère est sobre, propre et accueillant, malgré ce premier sentiment de vide à cause du silence omniprésent. Ma chambre semble grande, mais cela est dû à l’absence de mobilier. Un lit étroit (un mètre au plus), une table de nuit, une petite table de travail et une chaise droite. Il y a aussi un garde-robe, avec quelques tablettes et quelques tiroirs, mais ni bibliothèque, ni lavabo. La toilette personnelle se fait en commun trois étages plus bas! La fenêtre de ma chambre donne sur la cour intérieure dont les murs sont faits de grosses pierres grises. C’est un peu fermé comme horizon et mon regard ne trouvera pas là beaucoup de points de fuite.

Au centre de cette cour, un immense sapin, qui se révèlera tout illuminé de lumières de Noël à la tombée de la nuit. Quelle belle surprise! Il est difficile d’imaginer la fête dans un monastère, comme si la joie débordante et le silence n’allaient pas ensemble. Triste constat, s’il est juste. Mais il est trop tôt pour juger. Je ne suis ici que depuis 6 heures!

La joie chrétienne

Je comprends que ce Christ souriant puisse nous interroger lorsque nous-mêmes nous souffrons. Le sourire du Christ n’est pas le sourire béat des »Roger-bon-temps. »Il renvoi à une certitude intérieure qui se fonde sur cet amour du Père qui le soutient. La joie chrétienne est de l’ordre d’une présence intime qui donne force et courage dans la nuit de l’épreuve et qui a sa source dans le Christ ressuscité. C’est Paul VI qui affirmait :

« La joie pascale est la marque de la spiritualité chrétienne. Ce n’est pas de l’insouciance, mais une sagesse alimentée par les trois vertus théologales. Il ne s’agit pas d’une joie extérieure et bruyante, mais d’une joie née de raisons intérieures profondes. Elle n’est pas abandon au plaisir des passions instinctives et incontrôlées, mais vigueur de l’esprit qui sait, qui veut, qui aime. C’est le tressaillement de joie pour la vie nouvelle, qui saisit à la fois le monde et l’âme. »

Tandis que Jean-Paul II, lors de son Angelus du 14 décembre 2003, disait ceci:

« Une caractéristique incomparable de la joie chrétienne est que celle-ci peut coexister avec la souffrance, car elle est entièrement basée sur l’amour. En effet, le Seigneur qui »est proche »de nous, au point de devenir un homme, vient nous communiquer sa joie, la joie d’aimer. Ce n’est qu’ainsi que l’on comprend la joie sereine des martyrs même dans l’épreuve, ou le sourire des saints de la charité face à celui qui est dans la peine: un sourire qui ne blesse pas, mais qui console. »

C’est cette joie que je demande quand se présente à moi la coupe amère de l’épreuve.

Le Christ souriant

J’aime bien ces Christ en croix souriants que l’on retrouve soit en Navarre, à l’Abbaye de Lérins ou ailleurs en Europe. Ils nous donnent une véritable leçon de foi face à cette croix qui se dresse devant nous à l’aube de ce Carême. Ces Christ souriants nous disent que la croix se porte avec la force de l’amour, dans la confiance, sous le regard bienveillant du Père. Jésus nous apprend qu’au coeur de la détresse, il y a place pour la paix et la joie. Ce n’est qu’ainsi que la croix peut alors devenir glorieuse.C’est l’expérience à laquelle le Christ nous convie et qui consiste à mettre derrière nous ce qui freine notre avancée spirituelle et à vouloir ce que le Père veut pour nous. C’est le combat dans lequel nous engage le Carême. Il n’a rien de triste ou de pénible, au contraire, puisque c’est un chemin de liberté.

Jésus nous dit dans l’évangile de ce jour : »Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme ceux qui se donnent en spectacle… Mais toi quand tu jeûne, parfume-toi la tête et lave-toi le visage… »C’est un combat qui passe à la fois par le jeûne, la prière et l’aumône, et qui se vit non pas dans la grisaille, mais dans la lumière de Pâques, puisque Christ est déjà ressuscité.

Mais notre marche à nous n’est pas terminée, il nous faut poursuivre cette croissance dans le Christ qui nous appelle à devenir des adultes dans la foi.

« Qu’importe qu’un oiseau soit attaché d’un fil mince ou d’une corde? Car pour fin que soit le fil, l’oiseau y demeurera attaché comme à la corde, tant qu’il ne le brisera pas pour voler. » (Montée du Carmel, I, II, 4).

Bon Carême 2010!

Journal de la Trappe (1)

Série d’articles déjà parus en 2006.

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait.

(6 janvier) Ce projet de venir à la Trappe, je le portais depuis longtemps. Il faut dire que je fréquente ce lieu de retraite et de prière depuis 25 ans. D’ailleurs, au tout début de mon cheminement spirituel, la Trappe a été le premier endroit auquel j’ai pensé lorsqu’a surgit en moi ce désir de me consacrer au Seigneur. Je voulais devenir missionnaire et, en même temps, je rêvais d’un engagement tellement absolu, que seul la vie monastique semblait répondre à cette aspiration. Mais j’avais dû abandonner cette voie après qu’un moine m’eût dit que la prédication, l’évangélisation active, le travail auprès des communautés chrétiennes, ne faisaient pas partie des objectifs de la vie monastique. « Dommage », lui avais-je dit.

Vingt-cinq ans plus tard, me voici à la Trappe pour un séjour d’un mois. Ce lieu je l’ai fréquenté presqu’à tous les ans, le temps d’une retraite annuelle. J’aime la simplicité de l’office des moines d’Oka, la beauté de l’église, surtout lorsque le soleil l’inonde de toute part et la remplie d’une présence indicible. Le silence plein, la joie de prier, le souvenir de toutes ces situations, de toutes ces décisions que j’ai portées pendant 25 ans devant le tabernacle. On se connaît bien. Ici, j’aime, j’adore, je loue et je rends grâce. C’est une église habitée.

Il y a une semaine environ, alors que je pensais à cette expérience qui m’attendait, j’ai eu peur. Pas une peur effrayante, mais une peur qui excite, comme lorsque l’on risque volontairement, lors d’une escalade ou d’un plongeon. « Tout à coup je déciderais d’y rester à la Trappe! » Vieille ambivalence qui n’a jamais eu de prise sur moi, mais en vieillissant on prend peut-être plus facilement ses chimères pour des réalités. Dès que cette hypothèse a surgie dans mon esprit j’ai senti mon corps se cabrer. « Non! Ce n’est pas raisonnable », me disais-je, me débattant avec cette idée qui semblait vouloir se coller à ma peau.

Mais le temps a fait son oeuvre et, quelques jours plus tard, je n’y pensais plus. D’ailleurs, en arrivant à la Trappe aujourd’hui, cette hypothèse me semblait plus loin que jamais. Certains frères de mon couvent m’ont bien demandé si je songeais à entrer à la Trappe, et cette question m’a surpris. Ne peut-on pas aller passer un mois dans un monastère sans que cela veuille dire que l’on veut changer de communauté? Mais d’où venait cette tentation passagère. De Dieu ou du diable? J’avais oublié ce dernier.

Tout en reconnaissant avec l’Église l’importance de la vie monastique, je réalise que je partage secrètement le scepticisme des réformateurs protestants et d’un bon nombre de mes contemporains. Mais à quoi sert la vie monastique et comment une personne peut-elle y consacrer sa vie sans avoir l’impression de gâcher sa vie? Je réalise que j’ai en moi cette passion d’être au milieu des hommes et des femmes afin de leur annoncer le Christ, et je crains que la vie monastique ne me confronte trop à mon impuissance ou à mon manque de foi. Quelle foi ou quelle grâce d’aveuglement il faut avoir pour devenir moine! (à suivre)

« Alors ils jeûneront »

« Parmi les pratiques pénitentielles que nous propose l’Église, surtout en ce temps de Carême, il y a le jeûne. Il comporte une sobriété spéciale dans la prise de nourriture, étant saufs les besoins de notre organisme. Il s’agit d’une forme traditionnelle de pénitence qui n’a rien perdu de sa signification, et que l’on doit même peut-être redécouvrir, surtout en cette partie du monde et dans ces milieux où non seulement la nourriture abonde mais où l’on rencontre parfois des maladies dues à la suralimentation.À l’évidence, le jeûne pénitentiel est très différent des régimes alimentaires thérapeutiques. Mais, à sa manière, on peut y voir comme une thérapie de l’âme. En effet, pratiqué en signe de conversion, il facilite l’effort intérieur pour se mettre à l’écoute de Dieu. Jeûner, c’est réaffirmer à soi-même ce que Jésus répliqua à Satan qui le tentait au terme de quarante jours de jeûne au désert : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4,4). Aujourd’hui, spécialement dans les sociétés de bien-être, on comprend difficilement le sens de cette parole évangélique. La société de consommation, au lieu d’apaiser nos besoins, en crée toujours de nouveaux, engendrant même un activisme démesuré… Entre autres significations, le jeûne pénitentiel a précisément pour but de nous aider à retrouver l’intériorité.

L’effort de modération dans la nourriture s’étend aussi à d’autres choses qui ne sont pas nécessaires et apporte un grand soutien à la vie de l’esprit. Sobriété, recueillement et prière vont de pair. On peut faire une application opportune de ce principe en ce qui concerne l’usage des moyens de communication de masse. Ils ont une utilité indiscutable mais ils ne doivent pas devenir les maîtres »de notre vie. Dans combien de familles le téléviseur semble remplacer, plutôt que faciliter, le dialogue entre les personnes ! Un certain « jeûne », dans ce domaine aussi, peut être salutaire, soit pour consacrer davantage de temps à la réflexion et à la prière, soit pour cultiver les rapports humains. »

Jean Paul II. Angélus du 10 mars 1996 (trad. DC 2135, 7/4/96, p. 313)

Lettre de notre ami Paul

« Ne savez-vous pas que les coureurs, dans le stade, courent tous, mais qu’un seul gagne le prix? Courez donc de manière à le remporter. Tous les athlètes s’imposent une ascèse rigoureuse; eux, c’est pour une couronne périssable, nous, pour une couronne impérissable. » (1 Corinthiens 9, 24-25)

Nos choix de vie : un appel au bonheur

Un évêque allemand, que j’ai eu la chance d’entendre prêcher à l’église Santa Maria in Trastevere, à Rome, à la communauté de San Egidio, proclamait bien fort dans son homélie : « Je suis fils de Dieu! Avant même que le monde soit créé, Dieu pensait à moi. Il m’aimait déjà et il voulait me créer. Et ce monde avec ses galaxies a été créé pour MOI, car JE suis fils de Dieu. Et il me demande de m’y engager avec tout cet amour qu’il a mis en moi, car JE suis fils de Dieu! » Ce fut une homélie à la fin de laquelle j’aurais voulu applaudir tellement l’enthousiasme de cet évêque était communicatif.

En rappelant ici cette homélie, je désire simplement souligner que notre vocation personnelle, mystérieusement, s’inscrit déjà dans le coeur de Dieu, avant même que nous ne soyons nés. Il ne s’agit pas ici de déterminisme, où nous n’aurions pas le choix de l’orientation de nos vies. Mais Dieu, dans sa prescience, voyait déjà chacun et chacune de nous, avant même la création du monde. Il se penchait déjà, avec amour, sur le rêve en devenir que nous étions; posant son regard bienveillant sur chacun de ses enfants en devenir, encore à l’état de rêve; posant son regard d’amour sur la fibre la plus intime de notre être et mettant en chacun et chacune un dynamisme de vie capable de regarder vers l’infini, capable de le reconnaître pour qui il est : Dieu, notre Père.

Je crois être venu au monde avec cet appel particulier à chercher Dieu de toutes mes forces, dans une vie qui lui serait entièrement consacrée. Cette vocation aurait sans doute pu se réaliser dans le mariage ou dans un célibat engagé dans le monde. Mais c’est Dieu qui appelle et qui inspire des directions à nos choix de vie. Je dirais qu’il nous souffle à l’oreille ce qui pourra être, pour nous, la meilleure voie d’épanouissement, sans que cela veuille dire qu’il n’y ait pas différentes voies possibles. Mais certaines sont mieux adaptées à ce que nous sommes, à ce que nous portons comme richesses, talents et sensibilités.

Il y a des choix de vie où nous sommes mieux assurés de trouver notre bonheur, notre épanouissement personnel, même si parfois ces choix semblent aller contre la logique de ce monde. À notre époque, dans nos sociétés occidentales, même le mariage est soupçonné. Avoir des enfants est quasiment perçu comme un geste irresponsable, dès que l’on dépasse un deuxième, si ce n’est dès le premier! Que dire alors de la vocation religieuse ou sacerdotale! Même des chrétiens s’en méfient et jugent parfois sévèrement ceux et celles qui s’y engagent.

La vocation religieuse ou sacerdotale est avant tout un choix de vie où, la personne qui s’y engage, y reconnaît une voie de bonheur et d’épanouissement supérieure à tout autre pour elle. Il s’agit d’une invitation de Dieu qui, secrètement, au fond du coeur de celui ou de celle qui est appelé, met un désir profond de suivre le Christ avant toute chose. Cela devient le premier choix de vie.

C’est un choix qui doit se faire, ni par sentimentalisme, ni par culpabilité, ni par crainte de dire non à Dieu, comme le présentent certaines spiritualités qui caricaturent l’appel de Dieu, mais ce choix doit être avant tout un oui au bonheur, en dépit des renoncements qu’il implique. Celui ou celle qui s’y engage, doit s’y engager parce qu’il y trouve sa joie. Il n’y a pas d’engagements de vie sans renoncements, mais toujours, l’amour, la joie du don de soi, le désir de dire oui, nous font accepter les limites et les contraintes d’un choix de vie donné, les avantages étant tellement supérieurs aux renoncements. Même ces derniers sont au service de l’amour et le font grandir, l’aide à atteindre sa pleine maturité.

Oui, Dieu me demande de m’engager dans ce monde avec tout cet amour qu’il a mis en moi, car JE suis fils de Dieu!

Ma prière (1)

Correspondance avec une amie lors d’un séjour récent à Rome

J’écris ces lignes au moment où, de ma fenêtre, j’entends la foule et ses klaxons dans les rues de Rome, qui célèbre une victoire quelconque. Sans doute la victoire d’une équipe de soccer, Roma ou Lazzio. Cela dure depuis environ cinq heures et ne semble pas vouloir s’arrêter. Et je reste toujours étonné devant la passion, l’enthousiasme, que l’homme peut manifester devant une victoire sportive. Comme si le sport devenait le lieu de toutes ses victoires et de toutes ses défaites, l’absolu jamais atteint, et qui provoque une telle soif chez l’amateur. Une soif qui peut devenir jubilatoire ou violente, c’est selon!

Et je me dis combien l’homme est un aveugle qui cherche à tâtons le sens de son existence et qui est prêt à s’attacher à toute forme de victoire où il fait nombre; où il n’est plus seul dans son combat, mais vainqueur à plusieurs. Dans cette recherche, il est encore bien loin de l’absolu. Car il ne s’agit là que de simulacres de victoires qui ne le font pas vraiment grandir, mais qui peuvent quand même être l’occasion pour lui de réfléchir sur la soif qui l’habite et le besoin qu’il a de l’étancher avec quelque chose de durable et d’éternel.

Ce préambule ou cette digression, m’amène à parler de ma prière, dans laquelle j’ai trouvé la première expression de ma quête de sens et qui, depuis, m’a amené beaucoup plus loin que je ne l’aurais imaginé, beaucoup plus loin que les victoires éphémères et les « absolus » de passage que nous proposent nos contemporains. Si je m’engage dans cet exercice, c’est que je cherche à identifier le chemin par lequel le Seigneur m’a conduit. Car je dois reconnaître que je ne suis pas un fin analyste quand il s’agit de décortiquer mon expérience. Et pourtant les grands spirituels, saint Jean de la Croix par exemple, parlent d’étapes qui nous engagent de plus en plus dans cette rencontre avec le Dieu vivant, Père, Fils, Esprit Saint! Je vais donc tenter l’expérience d’un retour sur cet apprentissage de la vie de prière dans laquelle m’a conduit le Seigneur. (à suivre)

« La beauté sauvera le monde! »

art150.jpgÉcrivant en 1952, Pie XII, dans sa Lettre aux artistes, souligne à quel point le travail de l’artiste est essentiel à la vie de l’Église et de notre monde. S’inspirant de l’affirmation inoubliable de l’écrivain russe Dostoïevski, « la beauté sauvera le monde », il écrit : « Le beau doit nous élever. La fonction de tout art, et donc de tout artiste, consiste à briser l’espace étroit et angoissant dans lequel l’homme, tant qu’il vit ici-bas, est plongé pour ouvrir une fenêtre vers l’infini! »

Dans sa quête du beau et de l’inexprimable, l’artiste est à sa manière un chercheur de vérité, interrogeant sans cesse cette passion qui le consume et le fait vivre. Qu’il soit comédien, musicien, peintre, écrivain, sculpteur ou artisan, et j’en passe, il y a en lui un espace secret où se livre un combat qui ressemble à celui de Jacob avec l’ange. L’inspiration n’est jamais un dû, elle ne se livre qu’après une lutte ardue: « Bénis-moi! » Voilà souvent le cri de l’artiste au coeur de son combat.

L’artiste évoque aussi la figure d’un Moïse, le contemplatif devant le Buisson Ardent. Il me semble qu’il est toujours hanté par cette question fondamentale : « Quel est ton nom? » L’artiste a besoin de saisir ce qui lui échappe. Comme le scientifique, il cherche à comprendre, à saisir l’indicible. Il est fasciné par ce qui le dépasse et il entraîne le monde dans sa soif d’absolu. Cette recherche du beau et du vrai, comme l’affirment Dostoïevski et Pie XII, est capable de sauver le monde. Je le crois. Mystérieusement, elle le rend plus humain, elle lui permet de s’ouvrir à lui-même et de se dire.

Hommage donc à tous ces artistes qui peuplent notre imaginaire de formes et de couleurs inédites, de sons, d’images et de chansons, qui nous transportent à mille lieux, pour mieux nous dire qui nous sommes. Hommage à tous ces artistes célèbres et méconnus qui ont tellement enrichi le patrimoine humain. Hommage surtout à cet artiste qui sommeille en chacun de nous et qui, de mille et une manières, au fil des jours, recrée le quotidien et enfante le monde de demain. Prêtons-lui attention, prenons-le au sérieux, même si ses efforts paraissent parfois malhabiles. A sa façon, il poursuit l’œuvre de création que Dieu a commencée de bon matin.

La foi populaire

De passage à Montréal, je suis allé à l’Oratoire Saint-Joseph. Un sanctuaire gigantesque, sans grande beauté, mais où affluent des millions de personnes chaque année, chacune avec son petit bagage de demandes, de souffrances ou de curiosité. Il y avait là une jeune femme au pied de cette grande croix dans la chapelle de la crypte.Le corpus sur la croix fait près de deux mètres et lorsque l’on se tient devant cette croix, il faut lever les mains au-dessus de sa tête afin de toucher les pieds du Christ. Les pèlerins qui viennent poser ce geste de dévotion sont tellement nombreux qu’il n’y a plus aucune couleur sur les pieds de ce Christ en croix, elles ont toutes été effacées par les touchers successifs de tous ces pèlerins venant exprimer leur amour et leur supplication.

Cette jeune femme aux longs cheveux noirs est restée de longues minutes en prière au pied de cette croix, la tête appuyée sur le bois, tenant fermement les pieds de Jésus. Un spectacle émouvant, où je me sentais un peu voyeur devant cette foi qui s’affichait ouvertement et sans honte. En même temps que je l’observais, je l’admirais et je l’enviais. J’enviais cette prière de confiance amoureuse, cette prière suppliante, comme si elle était seule au monde avec Jésus en croix, et je me disais : « Voilà la vraie prière! », celle qui donne tout, où l’opinion des autres ne nous atteint plus, où l’on se donne tout entier au Christ.

Certains se moquent de cette foi populaire ou en parlent avec complaisance, le regard attendrit, mais tout en laissant entendre que la cause est déjà jugée. Le mépris des pauvres sera toujours une tentation en Église, et pourtant n’est-ce pas leur prière qui seule est capable de toucher le coeur de Dieu? N’est pas là ce que Jésus est venu nous enseigner. Il faut savoir se tenir avec lui au pied de la croix, comme le font les pauvres, et ne pas avoir honte d’avoir besoin de lui. C’est avec cette leçon que j’ai quitté ce haut lieu de prière qu’est l’Oratoire Saint-Joseph.

Sans le savoir, cette jeune femme aux longs cheveux noirs a rendu témoignage au Christ. Il faut prier pour elle et porter avec elle sa prière. « Vois Seigneur comme elle t’aime, et comme elle a confiance en toi. »

Dieu en question

Un prêtre lors d’un repas lance ceci à propos de Dieu : « parfois on se demande ce que fait le type d’en haut! » Ce prêtre voulait ainsi exprimer sa déception devant l’état du monde, tout en blâmant Dieu pour cette situation. Combien de chrétiens et de chrétiennes réagissent ainsi. Et la question qui me vient spontanément à l’esprit est la suivante : mais en quel Dieu croyez-vous au juste?

Le déficit d’incompréhension à l’endroit de la providence de Dieu est directement proportionnel à notre incompréhension vis-à-vis l’état précaire de notre condition humaine. Ce que nous ne parvenons pas à assimiler c’est à la fois la tragédie de notre condition mortelle, avec tout son cortège de souffrances et de calamités, et la toute-puissance de Dieu. Pourquoi sa force ne vient-elle pas contrebalancer notre état de faiblesse, nous demandons-nous?

Le combat de Dieu en notre faveur se situe à un autre niveau. Nous sommes enfermés par le péché dans un cycle infernal que notre condition humaine nous oblige à assumer jusqu’à notre dernier souffle. C’est le mystère du Mal. Nous sommes dans la dèche, mais Dieu vient nous sauver. Il nous appelle à entrer dans son éternité, dans son amour insondable, et pour y arriver il nous envoie son Fils.

Jésus est venu nous apprendre à vivre pleinement notre condition humaine, bien que cela ne nous dispense pas de la souffrance et de la mort. Il y a là un passage obligé qui n’est pas voulu par Dieu, mais dont il veut nous sauver. Grâce au Christ notre vie est marquée à jamais de l’empreinte divine, du don de l’Esprit Saint. Avec lui nous apprenons à durer et à grandir dans ces combats quotidiens où la mort cherche à l’emporter sur la vie. Avec lui nous sommes vainqueurs, même si les épreuves de la vie demeurent entières et ne s’évanouissent pas comme par enchantement de notre horizon terrestre.

Grâce au Christ nous savons que la vie triomphera. C’est cette victoire que nous revendiquons à Pâques et à chaque eucharistie, victoire qui nous sera donnée définitivement lors du retour du Christ. Telle est notre foi. Avec le Christ nous apprenons à obéir au Père, à dire avec lui: « Père, que ta volonté soit faite », et nous devenons peu à peu des intimes de la vie trinitaire, des intimes de l’amour qui bat en son cœur. Elle est là l’action de Dieu en notre faveur, le miracle de Dieu dans nos vies, et non dans la suspension des lois de la nature.

Le chrétien ne croit pas en un Dieu magicien, un « deus ex machina« . Il croit en un Dieu Père, dont il ne devrait jamais douter de la sagesse dans la conduite du monde, du moins s’il a foi en lui. C’est le simple bon sens.

La rencontre de l’autre

François Varillon, dans son livre : « Un chrétien devant les grandes religions », pose la question suivante : « Qu’est-ce que le christianisme m’apporte d’absolument unique et irremplaçable? Il est vrai que, lorsque les chrétiens ne sont pas capables de répondre à cette question, on peut se demander s’ils sont vraiment chrétien et pourquoi ils le sont » (p. 26). Le jugement de Varillon ici est sévère, surtout à une époque où tant de choses sont relativisées. Mais fondamentalement, il a raison. La suite du Christ ne peut pas être ramené tout simplement à un style de vie parmi d’autres, ou à une question de culture ou d’habitude. Qu’est-ce qui me fait vivre comme chrétien? That is the question , comme dirait Shakespeare. “To be or not to be.”Naturellement, à une époque où la notion de tolérance a fait des gains considérables, où l’oecuménisme a donné naissance en quelque sorte au dialogue inter-religieux (pensons à la première rencontre inter-religieuse d’Assise en 1984), l’on constate que le contre-coup de cette ouverture à l’autre semble être la tentation de relativiser ce qui fait la spécificité de chacun. Cette tentation est grande dans le dialogue oecuménique et inter-religieux, tant au niveau des intervenants, qu’au niveau du grand public, du croyant ordinaire, qui en arrivent à penser que toute croyance renvoie à la même réalité, que tout se vaut. Cela entraîne alors un certain relativisme qui tend à dévaluer la spécificité de l’expérience spirituelle chrétienne. Un intellectuel Hindou, Ananda K. Coomarasvamy affirme, face à ce courant contemporain : « La tolérance moderne est dans une large mesure le symptôme, soit de l’indifférence envers la vérité ou l’erreur spirituelle, soit de la conviction que la vérité ne pourra jamais être connue. » (Cité in F. Varillon, p.22)

Le bonheur est dans le pré

« Je ne perds pas confiance en Dieu et je n’attends ni miracle, ni solution magique. Avec humour, je dirais que j’essaie simplement d’être plus patient que Dieu. Peut-être va-t-il céder le premier et ouvrir le chemin devant moi de guerre lasse! »

Voilà ce que j’écrivais à une amie il y a quelques jours. Un peu d’humour, mais beaucoup de vérité. À mon corps défendant parfois, je dois reconnaître que plus nous configurons notre existence au temps de Dieu et plus nous entrons dans une relation de confiance et d’abandon qui nous rend capables de tout supporter, car alors il ne reste plus que l’amour.

Il y a des situations dans la vie où l’on a le sentiment de ressembler à ce bétail dans les prés, qui regarde passer le train au loin, impassible. Le cortège de wagons s’en va vers un autre ailleurs, bien loin vers un pays imaginaire, alors que l’on reste là sur place.

Il arrive que la foi soit mise à rude épreuve au coeur de cette attente. Il faut alors s’accrocher et mettre son espérance dans Celui qui est le Dieu de toute espérance. Je pense ici à saint Dominique, dont on dit qu’il avait « planté dans le ciel l’ancre de son espérance ». J’aimerais bien vivre ma foi ainsi.

Je me souviens de l’un de mes professeurs de théologie, lors du cours sur la vertu théologale de l’espérance, et qui insistait beaucoup pour dire que notre foi reposait sur une « espérance de certitude ». Comme le rappelle saint Paul, « l’espérance ne trompe pas, car l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rom. 5, 5).

Il ne s’agit pas de pensée magique, ni de se concocter un happy-ending hollywoodien. Non! Mais quand on a la foi en Dieu, il faut l’avoir jusqu’au bout, même si nos rêves restent parfois en plan au bord de la route. Une porte se ferme, Dieu ouvre une fenêtre. Le moine ruminant que je suis se doit de croire que le bonheur est dans le pré, dans ces pâturages où le Seigneur nous mène au gré des âges de la vie, au début d’un été à peine né.