Homélie pour le 2e Dimanche de Carême. La Transfiguration.

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« J’ai un fils de 4 ans à qui j’ai raconté l’histoire de Jésus avec l’aide d’un livre pour enfant. Sa réaction fulgurante m’a prise au dépourvu. Il s’est mis à pleurer de ne pouvoir voir Dieu. Il est alors venu se réfugier dans mes bras et il est demeuré ainsi plusieurs minutes, à pleurer silencieusement. Même si nous lui disions, son père et moi, que nous ne pouvons pas plus voir Dieu que lui, mais que nous le ressentions, que la création était une preuve de sa présence, rien n’y faisait. Nous lui avons donc raconté qu’à Noël, nous ne pouvons voir le Père Noël puisqu’il doit s’occuper de tous en même temps, tout comme Dieu à tous les jours, mais que nous savions qu’il est passé par les cadeaux trouvés au matin, tout comme nous savons que Dieu existe par l’amour et la création. Je me demande ce que je peux faire de plus. Une maman bien dépourvue ».

Voilà une touchante histoire et j’espère que ce petit garçon, quand il sera grand, aura toujours ce profond désir de voir Dieu. Cela peut sembler déraisonnable, mais n’est-ce pas le psalmiste aujourd’hui qui s’écrie : « C’est ta face Seigneur que je cherche, ne me cache pas ta face ». En fait, ce petit garçon exprime du haut de ses quatre ans cette réalité qu’avait déjà pressenti le grand saint Augustin : « Tu nous as fait pour Toi et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en Toi ».

Le christianisme affirme une chose qui dépasse l’entendement; non seulement Dieu veut-il se faire connaître de nous, mais il s’est fait l’un de nous, et il porte un visage, le visage de Jésus-Christ !

Dans la Bible, Dieu est décrit comme une « lumière inaccessible », et pourtant, c’est ce mystère lumineux qui se présente à nous dans le récit de la transfiguration. Cette scène de l’Évangile est une allégorie extraordinaire de la suite du Christ, un véritable chemin initiatique, symbolisé par cette montagne qui se dresse devant nous ce matin.

Il est important de souligner que l’événement de la Transfiguration survient après la première de trois annonces que fait Jésus de sa passion à venir. C’est déjà la montée vers Jérusalem qui se profile et Pierre s’y oppose violemment. Les disciples sont bouleversés. Ils ont peur. Leurs certitudes, leur confiance en Jésus, sont mises à l’épreuve, et c’est dans ce contexte que Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les amène sur la montagne afin de les préparer à vivre la passion à venir.

Mais au-delà de cette pédagogie de Jésus à l’endroit des trois apôtres, le récit nous dévoile aussi toute la grandeur du mystère de l’être chrétien, de la vocation à laquelle nous engage notre baptême et que nous célébrerons à nouveau à Pâques.

Je vous propose ce matin que nous fassions ensemble l’ascension de cette montagne de la Transfiguration avec Jésus, une montée qui se fera en trois étapes. Le versant nord, le sommet et le versant sud.

Le versant nord est celui de l’ascension de la montagne. C’est le côté abrupt et aride, jouissant très peu de la lumière du soleil. C’est une montée qui se fait dans l’obscurité, l’obscurité de la fragilité humaine, de nos vies aux prises avec le mal et le péché. C’est un lieu de doute et de combat pour nous, comme pour les disciples qui ont entrepris cette montée. Mais ils ne sont pas seuls. Jésus monte avec eux. Et il en est ainsi pour nous.

Cette montée du versant nord se compare à un temps de conversion, un temps de retour vers Dieu, afin de retrouver l’intimité perdue au fil du quotidien. L’enjeu, c’est le rapprochement avec le Christ et il n’y a pas de rapprochement possible si l’on ne prend pas la pleine mesure de nos pauvretés, de notre besoin infini de Dieu. Voilà pourquoi il faut s’engager avec Jésus dans cette ascension à laquelle il nous convie. Cette montée est comparable au temps du Carême.

C’est seulement après un tel parcours que l’on parvient au sommet, où le spectacle se déploie alors sous nos yeux. Nous contemplons alors le mystère trinitaire. Au sommet, les disciples entrent dans la pleine lumière où ils deviennent témoins de la prière de Jésus. Une prière qui a ses racines dans la grande histoire biblique de l’amour de Dieu pour nous, révélée par la Loi et les Prophètes, et dont Moïse et Élie sont les témoins.

Sur cette montagne se retrouve le Fils, déjà préfiguré dans l’A.T. par la figure d’Isaac offert en sacrifice par son père Abraham. Jésus, qui fait en tout la volonté de son Père, s’offre lui-même afin de rétablir l’humanité dans sa pleine dignité. Avec Moïse et Élie, il parle de son exode vers Jérusalem, de la passion à venir.

Au même moment, la gloire de Jésus se manifeste aux trois apôtres, et la scène que nous contemplons devient comme une icône de la Trinité. Le Père s’entretient avec le Fils alors que les disciples entrent dans la nuée, symbole de l’Esprit Saint.

Pierre, Jacques et Jean sont alors saisis de crainte, la crainte sacrée devant le divin. À l’exemple de David, qui voulut construire une maison pour l’Arche d’Alliance, Pierre offre de monter trois tentes : une pour Élie, une pour Moïse et une pour Jésus. « Il ne savait pas ce qu’il disait », commente laconiquement l’évangéliste Luc. Pierre n’a pas encore compris que c’est Dieu qui est venu planter sa tente parmi les hommes. Voilà ce qu’annonce cette rencontre au sommet. La voix du Père nous le déclare : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui que j’ai choisi, écoutez-le! »

Cette écoute du Fils n’est possible que dans cette contemplation du mystère de la personne de Jésus. Si l’ascension du versant nord nous a rappelé l’importance de la conversion continuelle dans la vie du baptisé, elle a pour but cette contemplation de l’être même de Jésus, lui le Fils bien-aimé du Père. Nous contemplons son mystère afin d’entrer avec lui dans cette lumière inaccessible qu’est Dieu. Nous sommes ici au cœur de la fête de Pâques qui est dévoilée aux apôtres par anticipation. Plus tard, ils comprendront.

Saint Pierre affirmera dans sa première lettre : « Cette voix, nous, nous l’avons entendue; elle venait du Ciel, nous étions avec lui sur la montagne sainte ». Saint Jean lui écrira : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons pour que votre joie soit complète ».

Enfin, nous voici au troisième versant de la montagne, alors que nous nous engageons dans la descente. C’est le versant sud, celui qui est le plus ensoleillé. Les disciples baignent dans la lumière de la résurrection, c’est la victoire du Christ sur la mort. Les ténèbres ont disparu!

À la Vigile pascale et au matin de Pâques, l’Église chante aux nouveaux baptisés : « Resplendis! Sois illuminé! » C’est cette réalité profonde qui anime ceux et celles qui font la rencontre de Christ ressuscité. Ils sont illuminés de la joie pascale.  Ils redescendent dans la plaine des activités humaines avec le Christ. C’est le temps de l’Église.

Il peut paraître étonnant de trouver le récit de la Transfiguration au cœur de notre Carême, mais dans notre marche vers Pâques, la liturgie veut nous rappeler l’essentiel, notre destinée, qui est de devenir comme le Christ, « lui, comme nous le dit saint Paul, qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux » (Phil 3, 21). C’est cette transformation qui est à l’œuvre en chacune de nos eucharisties. Elles deviennent pour ainsi dire le mont de la Transfiguration où le Christ nous convie à chaque dimanche. Amen.

Yves Bériault, o.p.

La communion des mains

Messe des étudiants

Depuis que je suis prêtre, j’ai toujours été fasciné par ces mains qui se tendent vers moi pour recevoir la communion. Elles me parlent de la personne qui les tend et me dévoilent un peu sa foi. Je suis le témoin d’un mystère de communion qui se profile devant moi.

Depuis que je suis prêtre, je ne compte plus les milliers de mains ou dizaines de milliers de mains qui se sont tendues vers cette petite hostie entre mes doigts. À chaque eucharistie défilent devant moi des mains de toutes sortes, avec leurs faims, leurs désirs et leurs secrets.

Il y a les mains pressées, ou est-ce de la timidité, des mains brusques, qui enlèvent littéralement le Corps du Christ. Des mains promptes à prendre et promptes à se retirer, emportant avec elles leur secret.

Il y les mains timides, les mains qui semblent quémander le Corps du Christ. Elles hésitent, elles sont malhabiles et se retirent un peu confuses. Mais il y aussi les mains fières et indifférentes, qui reçoivent l’hostie comme un dû, qui prennent et s’en vont, distraites, sans rien dire. Il y aussi les mains qui adorent, qui contemplent déjà en s’offrant. Ce sont des mains sereines, des mains de foi, tout ouvertes au mystère.

Et que dire de ces mains usées, tannées par le travail, mains rugueuses, parfois sales? Je revois ces mains de cultivateurs ayant passé la journée aux champs. Ce sont les plus impressionnantes. Il y a aussi les mains usées et ridées des vieux et des vieilles. Ce sont des mains fidèles et persévérantes. On voudrait les baiser. Et bien qu’elles tremblent un peu, elles respirent la confiance en Dieu et la foi têtue. Ce sont les plus belles avec les mains d’enfants, qui sont parmi mes préférées. Quand elles sont toutes petites encore elles sourient au mystère de Dieu qui se dépose dans ces petites menottes. Ce sont des mains pleines de joie et de fraîcheur lorsqu’elles communient. Elles me rendent joyeux et heureux d’être prêtre.

Mais les mains qui m’émeuvent tout particulièrement, ce sont les mains des itinérants (SDF). On en voit peu. Mais lorsqu’elles se présentent, on les remarque toute de suite. Des mains abîmées précocement, cicatrisées, sales, parce que laissées à elles-mêmes, seules, abandonnées. Elles hésitent souvent lorsqu’elles s’avancent, mais à chaque fois je me dis : « Que voilà des mains courageuses. » Elles ressemblent sans doute aux mains du Christ.

Recevoir le Corps du Christ, c’est prendre entre ses doigts ce qu’il y a de plus précieux dans la création. Pour Simone Weil, l’hostie nous place au degré le plus infime de la Création, et parce que justement ce degré est le plus bas, il est le plus capable de recevoir l’infini. Et cette main du prêtre qui tend l’hostie, c’est la main du Christ, qui dispense en toute gratuité le grand mystère de l’Amour fait chair.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour la fête de saint Thomas d’Aquin

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« J’ai prié et l’intelligence m’a été donnée. J’ai supplié et l’esprit de la sagesse est venue en moi ». Cet extrait du livre de la Sagesse (Sg 7, 7) nous situe sans doute au cœur même de la vie de frère Thomas d’Aquin. Lui qui a si bien parlé du mystère de la foi tout au long de sa vie et qui pourtant, au terme de son parcours sur terre, considère ses enseignements comme de la paille. Frère Thomas se voit alors comme le plus humble des frères et il ne peut que se taire devant le mystère qu’il a tellement cherché à comprendre.

Frère Thomas était un mystique, qui donnait toute sa valeur à cette affirmation d’un Père de l’Église qui affirmait que « le théologien est quelqu’un qui prie, et celui qui prie est un théologien ». Avant d’être un théologien, frère Thomas était un simple croyant, un priant, un amant de Dieu. D’ailleurs, l’on n’est pas étonnés de voir des femmes comme Catherine de Sienne ou Thérèse de Lisieux, des femmes sans beaucoup d’instruction,  porter le même titre que ce grand intellectuel, soit celui de docteur de l’Église. Dieu se donne à tous ceux et celles qui le cherchent et il nous rend capables de le trouver.

Thomas l’affirmait : la grâce agit en nous comme une (sur) nature, comme un mouvement intérieur qui nous soutien et nous fait rechercher le bien, le vrai, l’amour, qui nous fait trouver Dieu! Cette grâce est un dynamisme qui nous rend capables d’une véritable communion avec Dieu et qui est offerte à tous, sans distinction, ou s’il fallait en faire une, il faudrait dire qu’elle est offerte aux plus petits et aux plus humbles.

Cette grâce n’est pas une question d’intelligence. Elle est avant tout affaire de volonté. Notre volonté de nous attacher à Dieu afin de mieux le connaître et ainsi mieux l’aimer. C’est cette attitude de désir qui permet à Dieu d’agir en nous et de faire de nous, des docteurs de l’Église, des saints et des saintes, de ces «priants théologiens », de ces croyants bien ordinaires, qui cheminent avec leurs doutes et leurs luttes, et dont Dieu se fait tout proche.

« J’ai prié et l’intelligence m’a été donnée. J’ai supplié et l’esprit de la sagesse est venu en moi ».  Saint Thomas, le premier, était conscient que la contemplation à laquelle il se livrait, par le biais du travail intellectuel et de la prière, avait comme principe de connaissance, l’amour de Dieu. D’ailleurs, il l’affirmait dans l’un de ses sermons : « Manifestement, tous ne peuvent passer leur temps en de laborieuses études. Aussi le Christ nous a donné une loi que sa brièveté rend accessible à tous et qu’ainsi, nul n’a le droit d’ignorer : c’est la loi de l’amour divin ». C’est de cette loi dont ont vécu les grands docteurs de l’Église, et qui est la source même de toute vie spirituelle.

L’Église nous propose comme modèle un personnage qui est très important pour l’Ordre des Prêcheurs et pour l’Église. Et bien sûr, nous sommes fiers de son génie et de son œuvre. En invoquant Thomas d’Aquin, on ne peut oublier à quel point la recherche de Dieu et de la vérité demande un travail acharné, où, sans cesse, l’intelligence doit se mettre au service de la foi. Mais l’on n’aurait rien saisi du mystère de ce docteur de l’Église, et lui même nous le reprocherait, si l’on ne voyait pas tout d’abord en lui l’homme de foi, l’humble frère qui, un jour, attacha ses pas à ceux du Christ et consacra toute sa vie à la recherche de la vérité. 

Homélie pour le 3e Dimanche du Temps Ordinaire. Année C.

> 1ère lecture : Le peuple de Dieu redécouvre la Parole (Ne 8, 1-4a.5-6.8-10)
> Psaume : Ps 18, 8, 9, 10, 15 R/ La joie du Seigneur est notre rempart
> Evangile : Prologue de Saint Luc — « Aujourd’hui, s’accomplit la Parole » (Lc 1, 1-4; 4, 14-21)

Mise en situation

Imaginez une vieille maison à la campagne. Vous êtes chez vos grands-parents. Vous montez au grenier et là il y a le vieux coffre à souvenirs. Vous l’ouvrez et vous en faites l’inventaire. Photos de mariage du grand-père et de la grand-mère, photos des enfants, une généalogie, des lettres d’amour que grand-père et grand-mère s’écrivaient secrètement pendant leurs fiançailles, le sermon de leur mariage, quelques prières composées pour les grands moments de leur vie, un ancien bail, des souvenirs de voyages, cartes postales, photos de familles, les plans de la première maison, un voile de mariée,  un poème offert par les enfants lors de leur cinquantième anniversaire, etc. Vous découvrez dans ce coffre l’histoire d’un couple, c’est le coffre à trésor d’une belle histoire d’amour qui en dépit du temps semble garder toute sa fraîcheur.

 En ce dimanche, la liturgie à sa façon nous invite à ouvrir notre propre coffre. Nous aussi en tant qu’Église nous vivons une histoire d’amour et notre coffre à souvenir c’est le livre de la Parole, c’est la Bible. C’est une bibliothèque de 73 livres qui raconte la merveilleuse histoire de nos ancêtres dans la foi : il y a là des livres d’histoires, des poèmes, les plans de construction du Temple, des paroles de Sagesse, les messages des prophètes et enfin le témoignage de ceux qui ont connu Jésus-Christ. Ces livres sacrés, qui n’en forment plus qu’un seul pour nous, doivent sans cesse être redécouverts par les chrétiens. C’est pourquoi chaque dimanche ils sont proclamés dans notre assemblée.

La Parole de Dieu est centrale dans notre vie de foi. Mais alors pourquoi nous laisse-t-elle si souvent indifférentes ? Souvent, l’on quitte l’assemblée du dimanche sans trop nous rappeler ce qui a été lu. L’habitude? Sans doute. D’où l’importance de nous rappeler de temps en temps le sens de cette Parole de Dieu que nous proclamons afin de mieux nous l’approprier, de mieux l’entendre. Il y a des conditions objectives pour l’accueillir. Il faut avoir les oreilles et le cœur bien ouvert. Savoir l’accueillir dans une attitude de respect et d’écoute. Savoir demander à Dieu que cette Parole m’atteigne au plus profond de moi-même, car c’est lui qui me parle.

Notre Dieu Parle

La Parole de Dieu est avant tout un fait d’expérience dans la Bible. Dieu parle, il parle directement à des personnes privilégiées. L’on songe ici à Abraham, à Moïse, aux divers prophètes. À la charnière de l’A.T et du N.T. il y a Marie, les Apôtres, saint Paul et si l’on fait un saut dans le temps, il y a nous tous ici rassemblés. La manière dont Dieu s’adresse à nous peut varier, elle est adaptée à chacun. Dans la Bible, l’on nous rapporte que Dieu s’est adressé à des personnes par des visions ou des songes, par une inspiration intérieure, ou encore bouche à bouche comme pour Moïse. Parfois cette parole se manifeste sous forme de préceptes, d’enseignement de sagesses. Mais une chose est certaine, tous les prophètes ont conscience que Dieu leur parle.

Notre Dieu veut se faire connaître

Ces considérations nous amènent à dégager une deuxième caractéristique de notre Dieu. Notre Dieu est un Dieu qui veut se faire connaître. Si notre Dieu parle, c’est qu’il veut se faire connaître. N’est-ce pas là l’expérience fondamentale de tout parent avec son enfant. S’il cherche à lui apprendre à parler, bien que ce soit là une nécessité de la vie, le père et la mère qui laborieusement veulent amener leur enfant chéri à balbutier ses premiers mots, souhaitent surtout entendre de la bouche de leur enfant : maman, papa. Dans cette expérience de reconnaissance de l’autre est ancrée la nature même de l’expérience de la famille qui est de se situer dans un réseau de vie où les enfants apprennent à devenir humain dans la mesure où ils reconnaissent leurs parents comme des êtres différenciés, des autres par qui passent leur croissance physique, affective et morale. Et Dieu aussi veut se faire connaître, il veut que nous l’appelions Père, car cette vie humaine qui est la nôtre s’enracine dans la sienne, elle vient de lui et elle va vers lui. Donc, Dieu parle pour se faire connaître, pour que grandissent entre lui et nous, l’amour, la communion; pour que nous atteignions notre pleine stature d’enfants de Dieu, que nous devenions des hommes et des femmes responsables!

Serviteurs de la Parole

Pour la tradition judéo-chrétienne, la Parole est action, elle est Verbe, elle fait, elle agit et cette Parole a pour centre la personne de Jésus-Christ. Jésus est le Verbe de Dieu. Et en tant que Verbe, en tant que Fils, il existe dès le commencement. C’est par Lui, Parole créatrice, que tout a été fait ; il est la lumière qui luit dans les ténèbres pour apporter la connaissance de Dieu. Il est la parole de sagesse dans l’A.T. Et ce Verbe entre ouvertement dans l’histoire humaine en prenant notre chair, en devenant l’un des nôtres.

La Parole de Dieu nous transforme, elle suscite une nouvelle relation à nous-mêmes et aux autres. Car la Parole de Dieu apporte le salut de Dieu et ce salut de Dieu, c’est la victoire sur le mal. Si la vie vous intéresse, Dieu, en Jésus-Christ, propose à l’humanité un projet de vie, un regard sur notre vie personnelle qui dépasse les espérances humaines les plus folles. C’est pourquoi il faut constamment se nourrir de la Parole de Dieu, car Dieu a beau nous parler dans notre quotidien, dans notre prière, à travers les autres, il nous parle avant tout dans ces pages qui sont une nourriture spirituelle qui vient éclairer notre quotidien, notre prière, nos engagements.

Sois un serviteur de la Parole. Le besoin croît avec l’usage. 

Pour conclure la Semaine de l’unité des chrétiens

Jésus disait à ses Apôtres : « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui accueilleront leur parole et croiront en moi. »

Nous sommes de ceux-là. Nous sommes les héritiers de la prédication des Apôtres de Jésus. Nous croyons à cause de leurs paroles, à cause du témoignage de leurs vies, ainsi que de tous ceux qui leur ont succédé. Nous croyons surtout parce que l’Esprit de vérité a été répandu dans nos cœurs à notre baptême, et il nous a amenés à reconnaître que Jésus a vraiment les paroles de la vie éternelle.

Jésus est le parfait adorateur du Père et seul le Fils de Dieu pouvait nous montrer ce qu’est le cœur de la véritable prière, le sens profond de l’amour de Dieu et du prochain. C’est pourquoi nous proclamons sans cesse en Église, et à la face du monde, que Jésus est véritablement le « resplendissement de la gloire du Père, l’expression parfaite de son être. » Vrai homme, mais aussi vrai Dieu, son amour pour nous ne pouvait pas être un amour de demi-mesure. C’est pourquoi il demande pour nous au Père : « Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. »

Voilà de désir profond de Jésus, et qui est le désir profond du Père. Jésus est allé au bout du don de lui-même afin que les enfants du Père soient un avec Lui et le Père, uni dans une même communion, uni dans un même amour, uni dans un même Esprit. Comme il est grand le don que Jésus nous fait de lui-même dans son obéissance au Père. Comme il est beau!

C’est pourquoi saint Augustin célèbre le Christ en disant de lui : « Il est beau, le Verbe auprès de Dieu […]. Il est beau dans le ciel, beau sur la terre […]; beau dans ses miracles, beau dans le supplice; beau quand il appelle à la vie et beau quand il ne s’inquiète pas de la mort […]; beau sur la Croix, beau dans le tombeau, beau dans le ciel […].» Oui, le Père se complaît en son Fils, lui en qui il a mis tout son amour, lui qu’il a glorifié en le ressuscitant des morts.

Cette gloire de Jésus, les Apôtres en ont été les témoins privilégiés le matin de Pâques, afin qu’ils parviennent ainsi à cette unité dans la foi et la charité, et qu’ils vivent ainsi dans cette communion qui existe entre le Père et le Fils, et ce pour l’éternité. C’est là l’héritage que Jésus vient nous léguer au nom du Père. L’unité des disciples rend témoignage à cette action puissante de Jésus sur les cœurs, et atteste ainsi qu’il est vraiment l’envoyé de Dieu. « Que leur unité soit parfaite, demande Jésus; ainsi, le monde saura que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. »

Voilà le rêve de Dieu pour nous, un rêve qui comporte bien sûr des exigences, mais surtout une grande joie, car c’est là que se trouve la véritable liberté, puisque cet amour de Dieu est la source de toutes les joies et sur cet amour nous pouvons construire nos vies avec assurance, puisque Jésus lui-même nous y invite. Il nous invite à être un reflet de sa gloire pour notre monde. Comme l’écrivait l’auteur Jacques Breault : « Vivre jusqu’au bout l’Évangile. Rien n’apparaît aujourd’hui plus généreux, et plus inventif ». 

Les chrétiens de France au service des chrétiens d’Orient

Fondée en 1856 par des laïcs, professeurs en Sorbonne, l’Œuvre d’Orient est la seule association française entièrement consacrée à l’aide aux chrétiens d’Orient. Œuvre d’Église, elle est placée sous la protection de l’Archevêque de Paris.

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Grâce à ses 100 000 donateurs, elle soutient l’action des évêques et des prêtres d’une douzaine d’Églises orientales catholiques et de plus de60 congrégations religieuses qui interviennent auprès de tous, sans considération d’appartenance religieuse.

L’Œuvre  se concentre sur 3 missions — éducation, soins et aide sociale, action pastorale — dans 22 pays, notamment au Moyen-Orient. Son action s’inscrit dans la durée mais son organisation et ses contacts sur le terrain lui permettent une très grande réactivité en cas d’événements dramatiques.

Faire mieux connaître les chrétiens d’Orient, témoigner de leurs difficultés auprès de tous est également au cœur de ses missions. Son rôle est essentiel dans ces régions du monde où les chrétiens sont souvent considérés comme des « citoyens de seconde classe ».

Site internet de l’Oeuvre de l’Orient

Billet du Japon : Les cloches de 2013

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Le frère Paul-Henri Girard, o.p., qui est au Japon depuis plus de soixante ans, nous livrera mensuellement sur ce blogue ses réflexions et ses expériences de missionnaire au pays du soleil levant.

Vous vous rendez compte: 2013. Un gros chiffre pour moi du moins qui suis arrivé en ce monde en 1928. Un monde qui a ses moments de joie et aussi d’angoisses.  Je missionne toujours à Tokyo. Et je me réjouis d’avoir entendu encore cette année les cloches qui annonçaient la nouvelle année. Vous avez peut-être la même chose au Québec avec l’émission télévisée : Bye Bye sur vos appareils. Mais je crois que la formule du Québec est passablement différente de celle de Tokyo. La première semble enveloppée de joie, de rire. La formule japonaise est sérieuse et tournée vers la méditation. Je m’explique.

Depuis plus de 30 ans, la télévision japonaise nous permet de vivre  les dernières 15 minutes de l’année dans le recueillement. La caméra se déplace vers 3 ou 4 temples bouddhistes à travers le pays pour nous faire entendre la cloche d’un temple de telle ville et nous inviter au recueillement, même à un moment de prière. Remerciements aux dieux et demandes de protection pour la nouvelle année qui va débuter. Les gens près de la grosse cloche se saluent discrètement, parlent à voix basse de ce que sera  cette nouvelle qui débutera dans quelques minutes.

Je souligne le fait suivant qui me semble intéressant. Il s’agit de la différence entre le son des cloches de l’Orient et celui des cloches de l’Occident. Je ne dis pas lequel est meilleur, je constate seulement. La cloche orientale est frappée de l’extérieur par une grosse poutre de bois, à intervalles de quelques secondes. Il faut donner le temps au cœur de saisir toutes les résonnances. Le son reste à l’intérieur de la cloche, mais il vibre assez fortement pour être entendu, d’autant qu’à ce moment-là le silence est observé. Donc, un son de cloche plutôt sourd, grave et solennel. Différent de celui de la cloche occidentale qui est frappée de l’intérieur par un marteau ou un grelot de métal. Le son est plus éclatant, plus joyeux peut-être.

Après le dernier coup de cloche,  j’ai introduit dans mon ordinateur un CD, celui de la messe du Premier de l’an. Tout commence par une volée de cloches. D’abord le bourdon puis graduellement les plus petites. Au moment des derniers tintements les moines de Solesmes entonnent l’Introît de la messe qui commence par les paroles du prophète Isaïe : Un enfant nous est né, un fils nous est donné. Son nom est Dieu de paix, Seigneur du bonheur. Paix et Bonheur :  les deux mots qui nourrirent le sujet de ma première homélie de l’année 2013.

1. Paix. J’ai débuté avec la première phrase de la lettre de Benoit 16 envoyée aux églises du monde entier quelques jours avant les Fêtes. « Réaliser la Paix c’est garder tous les échelons de notre vie de foi et en même temps la prospérité de nos travaux et de nos découvertes… » Tous, nous désirons cette paix qui, hélas, n’arrive jamais. Dieu ferait-il la sourde oreille ? Bien sûr qu’Il cherche à donner force et valeur à nos demandes. Or, la paix ne vient pas. Il semble dire : d’abord, cessez les bruits de vos fusils et des gadgets qui enterrent le cri de la conscience et du coeur. C’est juste. Si notre cœur n’est pas en paix, comment pouvons-nous travailler pour la paix du monde ? Si l’année 2013 apporte la paix, alors le bonheur suivra.

 2. Bonheur. J’ai ensuite rappelé ces petites perles que Jésus lança du haut de la  Montagne : Bienheureux les cœurs purs, bienheureux les artisans de paix, bienheureux ceux qui travaillent pour la justice, bienheureux, bienheureux, etc. Pas besoin de longs commentaires. Il suffit d‘approfondir notre désir d’être heureux et d‘accomplir ce désir aidé par la force qui nous est toujours assurée.

3. Marie, la nommée mère de Dieu, la nommée mère de tous les vivants, telle la nouvelle Ève. La messe du Premier de l’an célèbre la toute « Bienheureuse ». Marie après les paroles de l’ange Gabriel alla  visiter sa cousine Élisabeth. À la vue de Marie, Élisatbeth s’est écrié : bienheureuse celle qui a cru aux paroles de son Seigneur. » Et Marie  ajouta spontanément: « Oui, c’est vrai. Toutes les nations me diront bienheureuse, car le Seigneur a fait en moi et pour vous de grandes choses : Il nous accorde la venue du Messie.

 J’ai dit le tout en 10 minutes, d’une voix forte pour atteindre le fond de l’église. Tous ont droit à la même Parole entendue, célébrée, méditée, priée et chantée. Tel fut le début de ma première journée de l’année de grâce 2013.

La fête du Baptême du Seigneur

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Le baptême de Jésus marque le début de son ministère public, alors que la voix du Père se fait entendre et nous dévoile sa véritable identité : « C’est toi mon Fils bien-aimé; en toi j’ai mis tout mon amour ».

Il est important de préciser que ce baptême qu’il reçoit, ce n’est pas encore le baptême chrétien. Il s’agit d’une démarche de pénitence et de conversion, qui est propre à Jean Baptiste, et qui survient alors qu’il y a une grande effervescence dans toute la Judée. De plus en plus, des voix se font entendre pour dire que le messie va bientôt venir, que Dieu va enfin accomplir sa promesse de salut.

Alors que certains se demandent si Jean Baptiste n’est pas le Messie tant attendu, ce dernier annonce la venue d’un plus puissant que lui. Quand il le reconnaît en la personne de Jésus, il s’étonne de sa présence dans les eaux du Jourdain. Il est décontenancé par ce Messie qui prend place parmi les pécheurs, et qui vient se faire baptiser par lui. Mais pourquoi Jésus se fait-il baptiser?

Faut-il le rappeler, le Fils de Dieu, en se faisant homme, assume pleinement notre condition humaine. Il la prend sur lui avec son poids de péché et il marche avec nous. Il se fait solidaire de tous ceux qui se présentent à Jean-Baptiste en quête de pardon. Son baptême est l’expression de son amour pour nous, un amour qui se donnera jusqu’à la mort. Par ce baptême qu’il reçoit, Jésus nous prend sur ses épaules, comme il a pris sa croix, comme le berger prend sur lui la brebis blessée. Il prend sur lui nos péchés et il se fait baptiser avec tout le peuple, solidaire de lui, solidaire de nous.

L’iconographie orientale a bien saisi ce mystère du Baptême de Jésus, le représentant se faisant baptiser dans un tombeau rempli d’eau. Ces eaux symbolisent à la fois la mort et le shéol, le lieu où sont en attente tous les défunts depuis Adam et Ève, et que Jésus va aller chercher. Elles symbolisent aussi la vie, ces eaux vives que le Christ va offrir à la Samaritaine, ces eaux qu’il va transformer en vin des noces, comme à Cana.

Les icônes du baptême de Jésus sont très semblables à celles de sa résurrection des morts, et dans cette vision du Christ qui se fait baptiser, c’est déjà le Christ victorieux qui nous est présenté au début des évangiles. Plongé dans l’eau de la mort, il en ressort victorieux, et il nous entraine avec lui vers l’autre rive, où nous attend le Père. Voilà le mystère que contemple l’Église en cette fête du Baptême du Seigneur.

Par ailleurs, ce qui se produit au baptême de Jésus est une anticipation de notre propre baptême dans le Christ. Chacun et chacune de nous avons été marqué par le don de l’Esprit Saint à notre baptême et, depuis ce jour, jusqu’à notre entrée dans l’éternité de Dieu, se fait entendre cette voix intérieure qui nous dit : « Tu es ma fille bien aimée, tu es mon fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour. »

Mais quelles sont les conséquences de ce baptême pour nous et pour ce monde où nous vivons? C’est là une question pressante et difficile, en ces jours où la violence semble se faire omniprésente autour de nous.

Il est clair que lorsque la violence est légitimée, quand elle est perçue comme la voie normale pour affirmer sa personne ou ses idées, comme à Paris ces derniers jours, nous sommes alors confrontés à un lamentable échec de notre humanité. C’est le mal qui triomphe, c’est Caïn qui tue Abel encore une fois. Par ailleurs, si les sociétés sont en droit de se protéger, elles ont aussi le devoir de s’interroger quant aux causes de ces violences, tout en évitant de diaboliser l’adversaire, car il y a là un piège.

Parfois la violence est inévitable, lors d’une guerre ou en cas de légitime défense, mais la violence qui est le fruit de la haine ou du désir de vengeance, ne peut qu’alimenter de nouvelles violences. C’est Sylvie Germain, écrivaine française catholique, qui dégage cette analyse de la pensée d’Etty Hillesum sur la haine, cette jeune juive tuée à Auschwitz en 1943 :

« La haine n’est pas seulement la voie la plus facile […]; la haine est aussi la voie la plus dangereuse, la plus trompeuse, elle est sans issue. Là où se lève la haine en réaction à une violence, à un outrage, à une injustice subie, le mal triomphe, car la victime, aussi innocente soit-elle, se laisse alors atteindre au plus intime de son être […] par la maladie du mal. »

Quand nous cédons à la haine et à la vengeance, nous devenons complices du mal, et nous alimentons à notre tour cette bête insatiable en nous. En tant que disciples du Christ, il est de notre devoir de préserver en nous notre humanité à tout prix. C’est ce que notre vie baptismale exige de nous et rend possible en nous. Etty Hillesum écrivait dans son journal :

“Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la Paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit. » (Juin 1942)

Bien sûr, c’est là un grand défi, mais il est possible de le relever, car Jésus lui-même nous y invite. Faut-il le rappeler : notre baptême nous configure au Christ, et nous rend vainqueurs du mal avec lui. Bien sûr, c’est un long travail d’enfantement qui se fait en nous, un patient travail de guérison, où nous connaitrons des échecs, mais Jésus nous a ouvert le chemin du pardon et de l’amour du prochain. Il faut accepter de nous y engager courageusement avec lui. Telle est notre foi. Et quand des frères et des soeurs deviennent nos ennemis, plutôt que de les haïr, Jésus nous apprend à pleurer avec lui sur notre pauvre monde, à pardonner avec lui, à prier avec lui, afin que l’amour ne s’éteigne pas en nous.

En cette fête du baptême du Seigneur, demandons-lui la grâce de vivre pleinement notre baptême, et ainsi rendre témoignage de l’évangile au coeur de notre monde. La paix véritable est à ce prix.

Yves Bériault o.p.

C’est cela mourir!

Je me tiens sur le rivage. Soudain, un voilier près de moi étend ses voiles blanches dans la brise du matin, et s’engage sur le bleu de l’océan. Il est un objet de beauté et de force. Et debout, je le regarde s’en aller jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un ruban de nuage blanc au-dessus de l’horizon, là où la mer et le ciel ne font plus qu’un. Alors quelqu’un à mes côtés s’écrie : « Il est parti. »

Mais parti où? Loin de mon regard – c’est tout. Il est tout aussi grand par sa coque, sa mâture et ses voiles, alors qu’il était près de moi; il est tout aussi capable de porter sa cargaison vers son lieu de destination. Sa taille diminuée est en moi, non pas en lui, et au même moment où quelqu’un à mes côtés s’écrie : « Voilà! Il est parti », il y a d’autres voix prêtes à entonner le cri joyeux, « Le voilà! Il arrive ». Et c’est cela mourir.

Henry Van Dyke

Porta Fidei : un témoignage en l’Année de la Foi

Benoit XVI a engagé l’Eglise dans une Année de la Foi du 11 octobre 2012 à la fête du Christ Roi, le 24 novembre 2013. Répondant à l’appel du Pape, des chrétiens confient en quelques mots comment ils ont franchi  » la porte de la Foi  » (Ac 14,27) pour entrer dans l’Eglise. Fidèles laïcs, prêtres, religieux ou religieuses : ils incarnent la diversité des croyants. Par leurs témoignages explicites de foi et leurs engagements au quotidien, ils manifestent la joie de croire et la richesse que cela représente pour notre société.

Coup de coeur argentin

Sofia Rei nous livre ici une chanson à la fois jazz et latino d’une qualité exceptionnelle. Agrandissez la vidéo et n’hésitez pas à monter le volume! Bonne écoute!

L’Annonciation à Joseph

La tradition tardive n’a pas erré quand elle a reconnu un grand saint en Joseph, époux de Marie, père nourricier de Jésus… Joseph le juste peut être comparé à Jean le Précurseur. Jean annonce et désigne le Messie; Joseph accueille le Sauveur d’Israël. Jean est la voix qui se fait l’écho de la tradition prophétique; Joseph est le fils de David qui adopte le Fils de Dieu. Par sa proclamation officielle, Jean est Élie, le grand prophète; par l’humble accueil qu’il fait de l’Emmanuel dans sa lignée, Joseph est le juste par excellence. Comme tous les justes, il attend le Messie, mais lui seul reçoit l’ordre de jeter un pont entre les deux Testaments; bien plus que Syméon recevant Jésus dans ses bras, il accueille le Sauveur dans sa propre lignée. Joseph réagit comme les justes de la Bible devant Dieu qui intervient dans leur histoire : comme Moïse ôtant ses sandales, comme Isaïe terrifié par l’apparition du Dieu trois fois saint, comme Élisabeth demandant pourquoi la mère de son Seigneur vient à elle, comme le centurion de l’Évangile, comme Pierre enfin, disant: « Éloignez-vous de moi, Seigneur, car je suis un pécheur ».

Xavier Léon-Dufour: Études d’Évangiles., p. 79 et 81

Homélie pour le troisième Dimanche de l’Avent 2012

Entre la préparation de cette homélie pour le troisième dimanche de l’Avent et notre rassemblement de ce matin, est survenue la terrible tragédie de Newtown au Connecticut où vingt enfants de six ans tout au plus, ainsi que dix adultes, ont été assassinés. Ils s’ajoutent à la longue liste des crimes contre l’enfance et la jeunesse de la terre. On se souvient de la Norvège l’année dernière, de Beslan en Tchétchénie, de la bande de Gaza, des écoles bombardées en Syrie, à l’attaque d’hier en Chine contre une école. C’est le massacre des saints innocents. Et que l’on ne nous dise pas que cette évocation dans les récits de l’enfance de Jésus n’est que fabulation. Notre actualité est la preuve vivante que de telles horreurs ont toujours existées.

Comprenons-nous maintenant pourquoi nos eucharisties insistent autant sur le péché, sur le pardon? Seigneur prend pitié. Ainsi, commençons-nous chacune de nos eucharisties, car nous sommes aux prises avec le mal et nous sommes engagés dans une lutte à finit avec lui, où nous savons que Dieu aura le dernier mot. Mais comment parler de joie chrétienne ce matin sans tenir compte du contexte où nous la célébrons.

Je ne puis que reprendre les mots que j’adressais aux étudiants et étudiantes rassemblés pour l’eucharistie après la terrible tragédie de Polytechnique (Montréal 1989) où 14 jeunes femmes avaient été assassinées. À leur question : « Mais où était Dieu? », je ne pouvais que répondre qu’en dépit du fait que notre espérance semblait se tenir au-dessus d’un abime, que Dieu était avec nous dans cette épreuve. Qu’il pleurait avec nous comme l’a fait Jésus devant la ruine éminente de Jérusalem, devant le tombeau de son ami Lazare, lors de sa nuit de veille à Gethsémanie. Dieu pleure avec nous quand ses enfants s’entretuent car nous sommes son bien le plus cher.

Et pourtant, malgré cette tragédie de Newtown, il nous faut parler plus que jamais de la joie chrétienne à laquelle nous invite notre liturgie aujourd’hui.

C’est Paul VI dans son encyclique sur la joie chrétienne qui écrivait que la joie chrétienne ce n’est pas de l’insouciance, mais une sagesse alimentée par les trois vertus théologales. Une assurance ferme que Dieu est avec nous et qu’il aura le dernier mot.

La joie chrétienne, c’est le bonheur de croire, parce que cette foi vient changer nos vies. Joseph Ratzinger dans son denier livre L’enfance de Jésus écrit ceci : « Jésus assume en lui toute l’humanité, toute l’histoire de l’humanité, et lui fait prendre un tournant décisif, vers une nouvelle façon d’être une personne humaine. »

Bien plus qu’une philosophie, être « Chrétien », c’est être « Du Christ », c’est appartenir au Christ, et donc être rempli de la joie même du Christ qui est capable de transfigurer une existence humaine jusque dans les situations les plus tragiques. 

Un jour Jésus a dit à ses apôtres après un enseignement : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. » (Jn 15, 11). C’est à cette joie que nous sommes appelés.

La joie chrétienne est de l’ordre d’une présence intime à nos vies qui donne force et courage dans la nuit de l’épreuve, dans la vie de tous les jours, et qui a sa source dans le Christ ressuscité.

C’est Jean-Paul II, moins de trois ans avant sa mort, lors de son Angelus du 14 décembre 2003, qui disait ceci:

« Une caractéristique incomparable de la joie chrétienne est que celle-ci peut coexister avec la souffrance, car elle est entièrement basée sur l’amour. En effet, le Seigneur qui ”est proche” de nous, au point de devenir un homme, vient nous communiquer sa joie, la joie d’aimer. Ce n’est qu’ainsi que l’on comprend la joie sereine des martyrs même dans l’épreuve, ou le sourire des saints de la charité face à celui qui est dans la peine : un sourire qui ne blesse pas, mais qui console. »

Bien sûr il est difficile de parler de joie à ceux et celles qui souffrent dans leur corps et dans leur âme. Pourtant, la joie est au rendez-vous dans l’Évangile. Elle frappe à la porte de nos souffrances physiques, morales et spirituelles, et elle nous invite au rendez-vous de Dieu. Cette joie transforme toute vie qui l’accueille.

Cette joie, c’est la foi qui nous fait goûter à l’amour du Père pour nous, qui vient nous redire en Jésus combien notre vie est précieuse et combien elle a du sens. Cette joie en fin de compte, est cette assurance ferme que Dieu aura le dernier mot en dépit des apparences trompeuses, des échecs et des violences subies.

Alors, comment cacherions-nous cette joie qui nous habite? Il faut nous la redire, la chanter, la célébrer, la proclamer; c’est tout le sens de nos liturgies. Et il faut surtout la rendre active, la partager avec tous ceux et celles qui souffrent, ou qui sont accablés parce qu’ils ne trouvent aucun sens à leur vie.

La joie chrétienne s’enracine dans un bonheur profond qui n’a pas peur des combats, qui n’a pas peur de se salir les mains, de se compromettre et de lutter comme l’a fait Jésus. Car tout bonheur n’a de sens que lorsqu’il est partagé.

 Alors relevons la tête, car notre salut est proche, il s’appelle l’Emmanuel, Dieu avec nous.

Yves Bériault, o.p.

Paroisse Saint-Dominique de Québec

Les Amish et le pardon

Alors qu’une nouvelle tuerie vient de se produireaux États-Unis, faisant 27 victimes dont vingt enfants, j’ai pensé reproduire ce commentaire que j’avais écrit lors d’une tuerie similaires en 2006 dans la communauté Amish.

Sans doute avez-vous pris connaissance des récents événements dramatiques, disons le mot, les tueries, survenues en Amérique du Nord ces dernières semaines. Des tueurs fous qui entrent dans des écoles et qui abattent des élèves, ou des élèves qui assassinent leurs professeurs.Je retiens surtout les événements survenus à Nickel Mines, en Pennsylvanie (É.U.), dans la communauté Amish, où dix jeunes filles ont été abattues par un père de famille sans histoire. L’étonnant, et je dirais ici le lumineux dans cette page sombre de nos passions humaines, c’est à la fois la réaction de l’aînée des élèves tenues en otage (13 ans) et celle de la communauté Amish.

La jeune fille s’est tout d’abord offerte pour demeurer seule comme otage en demandant à l’assassin de laisser partir les autres. Il a refusé. Quant elle a vue qu’il était pour les abattre toutes, elle a demandé à être tuée la première en espérant que cela dissuaderait l’homme de tuer les plus jeunes. Quelle maturité spirituelle et sens de l’abnégation chez une enfant!

Le responsable de la communauté Amish a eu cette réaction en apprenant le comportement de la jeune fille : « là où le péché s’est multiplié la grâce a surabondé » (Rm 5, 20). Une profonde réaction de foi qui ne s’est pas démentie tout au long de ce drame. Les Amish ont tenu à exprimer publiquement leur pardon à l’endroit de l’assassin, « un voisin paisible » de leur communauté, et le jour de ses funérailles, soixante-dix membres de la communauté Amish se sont présentés à l’église afin de prier pour lui et aussi offrir leur soutien et leur sympathie à sa veuve et ses enfants. L’épouse de l’assassin a même pu participer aux funérailles de l’une des jeunes filles à l’invitation de la communauté Amish.

Par ce pardon accordé, les Amish ont signifié leur refus de se laisser entraîner dans une logique de rancoeur et de vengeance. Leur charité chrétienne a tout simplement désamorcé la spirale du mal. « Ô mort, où donc est ta victoire? », ne voudrait-on pas dire avec eux, et surtout quelle belle leçon de vie évangélique. Le radicalisme évangélique est passé par Nickel Mines ce jour-là.

Noël, un chemin d’humilité

christmas-mangerIl est bon de se rappeler qu’il y a dans l’année liturgique une pédagogie de la foi, un cheminement qui est proposée à toute l’Église. Elle nous propose tout d’abord une démarche annuelle, où se déploie le grand mystère de la foi de l’Église, et qui va de l’Avent à la fête du Christ-Roi que nous avons célébrée la semaine dernière. L’année liturgique nous propose aussi une approche cyclique sur trois années, qui nous amène, année après année, à repasser par les mêmes sentiers de foi, nous laissant ainsi apprivoiser par Dieu.

Si l’on tente maintenant de décortiquer l’année liturgique, l’on y discerne spontanément trois grands mouvements qui correspondent aux temps de Noël, de Pâques et du Temps Ordinaire. Mais quand on y regarde de plus près, ces trois temps de l’année liturgique semblent correspondre, à s’y méprendre, aux trois vertus théologales de la foi, l’espérance et la charité. Non pas que toutes ces vertus ne soient pas mises en évidence tout au long de l’année liturgique, mais les grands temps de l’année liturgique semblent insister davantage sur l’une ou sur l’autre de ces vertus, toutes étant bien sûr nécessaires pour entrer pleinement dans le mystère de la vie chrétienne.

Le temps ordinaire, celui qui occupe la plus large part de l’année liturgique, est loin d’être « ordinaire ». Je le dirais consacré à la charité, à la mise en oeuvre quotidienne de l’amour, manifestée par les paroles, les gestes et la personne même de Jésus, Lui qui accomplit les œuvres du Père et qui nous révèle son visage : « Qui m’a vu a vu le Père » , dit Jésus. Le temps ordinaire de la liturgie est une invitation à faire nôtre sa mission, afin que par nos gestes et nos paroles, l’amour et la tendresse du Père soient à nouveau manifestés en notre monde. Le temps ordinaire, c’est l’aujourd’hui de Dieu, l’aujourd’hui de l’Évangile et de l’Église.

Le Carême et le temps pascal eux me semblent davantage consacrés à la vertu de foi. C’est un temps qui invite à croire, à croire sans réserve. Une invitation à suivre le Christ dans sa mort-résurrection et à proclamer avec les Apôtres que ce Jésus qui a été crucifié, Dieu l’a ressuscité des morts. Carême et temps pascal sont ces temps de l’année où nous retournons aux sources de notre foi et où, à la fête de Pâques, sommet de l’année liturgique, nous proclamons que ce Jésus, Dieu l’a fait Christ et Seigneur. « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu! » dit Jésus. C’est à cette foi audacieuse que nous invitent le Carême et le temps pascal.

Le temps de l’Avent lui, ce temps que nous inaugurons aujourd’hui, est tout entier consacré, il me semble, à l’espérance. Cette vertu que le poète Péguy appelait la plus petite des trois vertus, mais dont il disait aussi que c’est elle qui entraîne ses deux grandes soeurs, la foi et la charité, et qui, sans l’espérance, ne seraient rien. Car c’est l’espérance qui mène le monde et qui rend les humains capables de s’ouvrir au Mystère de leur existence. C’est le philosophe Héraclite d’Éphèse qui disait « Sans l’espérance jamais vous ne rencontrerez l’inespéré ».

C’est pourquoi le temps de l’Avent, première halte dans l’année liturgique, vient dresser sur l’horizon de nos attentes humaines une toute petite lueur. Elle a les dimensions d’un berceau, mais elle est capable d’embraser tout l’univers. Et pourtant, elle est toute contenue dans le mystère de cette étable de Bethléem vers laquelle nous nous mettons en marche aujourd’hui. Mystère de l’humilité et de la petitesse de Dieu qui se donne sans jamais s’imposer à nous. C’est le jésuite Jean-François Varillon qui écrivait : « L’humilité, est vraiment l’aspect le plus radical de l’amour. »

Et c’est quand l’être humain est capable de reconnaître sa fragilité qu’il peut s’ouvrir au mystère de la vie qui l’entoure. Car, nous le savons, notre chair est humiliée. Humiliée parce que la vie est éphémère, sans cesse menacée dans ses bonheurs fragiles, ses bonheurs d’occasions. Menacée par la haine, par les guerres et la violence, par la maladie et par la mort. Et pourtant la vie est le don le plus précieux que nous ayons, et parfois on voudrait pleurer de joie tellement la vie est belle, tellement son soleil est radieux. Certains moments de la vie, nous font parfois entrevoir, l’espace d’un instant, comme un sentiment d’éternel printemps, dans lequel on voudrait s’arrêter pour toujours. Des poètes en ont parlé, des mystiques aussi…

La vie appelle vers un ailleurs, qui semble caché au plus profond d’elle-même. C’est ce que le Père a voulu nous révéler en nous envoyant son Fils. Que Dieu se soit fait homme en son Fils, qu’il ait prit notre chair afin de marcher sur nos routes, endurant comme nous la chaleur du jour, ne jouant pas à l’homme, mais assumant pleinement notre condition humaine jusque dans ses derniers retranchements, la mort, tout cela annonce une nouvelle présence de Dieu à notre monde. C’est le mystère de Noël.

Le mystère de Noël, c’est Dieu déjà qui se livre une première fois entre nos mains. En attendant la croix, il est couché dans une mangeoire, emmailloté, offert à notre contemplation. Et là, dans cette vie humaine naissante, fragile et vulnérable, s’offre à nous l’espérance du monde présent et à venir, le Christ, le Fils de Dieu, Dieu lui-même, qui vient allumer au coeur de notre nuit une soif d’infini et qui nous ouvre le chemin qui y conduit.

Pas étonnant qu’en ce temps de l’année, plus qu’à n’importe quel autre, les gens aient le goût de décorer, de revêtir les villes et les villages de lumières et de couleurs flamboyantes. Ils ont envie de donner d’eux-mêmes sans compter, d’être une fois pour toutes, bonté et générosité, comme si leur coeur saisissait à l’approche de Noël sa véritable vocation. Non, les indices ne trompent pas. C’est la petite vertu espérance qui fraie son chemin depuis cette étable de Bethléem et qui illumine la nuit des temps et qui nous rassemble aujourd’hui en cette église.

Écoutons Charles Péguy :

Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance.
Et je n’en reviens pas.
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.
Car mes trois vertus, dit Dieu.
Les trois vertus mes créatures.
Mes filles mes enfants.
Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.
De la race des hommes.
La Foi est une épouse fidèle.
La Charité est une Mère.
Une mère ardente, pleine de coeur.
Ou une soeur aînée qui est comme une mère.
L’Espérance est une petite fille de rien du tout.
Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.
Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de givre peint.
Et avec son boeuf et son âne en bois d’Allemagne.
Peints.
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.
Puisqu’elles sont en bois.
C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.
Cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.
Comme l’étoile a conduit les trois rois du fin fond de l’Orient.
Vers le berceau de mon fils.
Ainsi une flamme tremblante.
Elle seule conduira les Vertus et les mondes.
Une flamme percera des ténèbres éternelles.

Le Porche du mystère de la deuxième vertu, 1917, Paris, Gallimard, 1929

Têtu comme un polygonium

Sommes‑nous les derniers des chrétiens? Nous sommes certainement les derniers de tout un style de christianisme. Nous ne sommes pas les derniers des chrétiens. (…)

Il existe, dans la flore de Saint Pierre et Miquelon où je suis né, une plante dont tout le monde là‑bas connaît le nom latin au singulier comme au pluriel, un polygonium, des polygonia. Pourquoi? Parce que c’est une plante étrange. Bel arbuste ornemental, aux larges feuilles d’un vert très tendre et aux tiges d’un rouge proche de celui de Vlaminck, il joue un important rôle écologique: certains oiseaux des rivages y font leur nid, les insectes l’habitent, les petits rongeurs logent dans ses racines. Mais voilà: c’est une plante têtue. Si vous avez planté un polygonium dans votre jardin ou votre cour, jamais vous ne pourrez vous en débarrasser. Vous aurez beau le déraciner en allant jusqu’à la plus extrême des radicelles, verser du poison, trois ou quatre ans plus tard vous verrez une timide pousse réapparaître au beau milieu de votre framboisier ou entre les pavés de votre cour. Il suffit d’un infime morceau de rhizome demeuré en terre pour que tout repousse. S’interrogeant sur cette vitalité, les spécialistes parlent d’une secrète connivence avec le sol qui est purifié et enrichi par les sels minéraux dont regorgent les racines du polygonium, et qui semble tout faire pour favoriser sa survie.

Quand je pense à l’avenir de l’Église je pense aux polygonia de mon enfance. Cent fois je les ai vus arrachés; cent fois j’ai entendu les jardiniers se dire l’un à l’autre par‑dessus leurs clôtures « je suis venu à bout de mon polygonium »; cent fois j’ai cueilli des framboises ou des groseilles là où j’allais autrefois admirer les araignées tissant leur toile; mais… cent fois j’ai constaté que le polygonium resurgissait. La terre de mon île, pauvre et balayée par les vents de l’Atlantique qui la malmènent, a comme fait alliance avec lui parce qu’elle refuse de devenir un sol stérile.

Ainsi dans le plus profond de son désir l’humanité a fait alliance avec l’Évangile. Arrachez‑le, il repoussera un jour, alors que vous ne vous y attendiez plus. Car l’humanité refusera toujours d’être sans Espérance…

(J.‑M.R. TILLARD, o.p., « Sommes‑nous les derniers des chrétiens? », conférence donnée au Collège Dominicain de Philosophie et de Théologie d’Ottawa, le 25 novembre 1995.) 

Fête de la Toussaint

Qu’ils sont beaux ces témoins de l’amour d’un Dieu qui n’a cesse de nous chercher, qui n’a cesse de nous aimer. Je comprends mystérieusement combien Dieu a besoin de nous, Lui qui nous attend de toute éternité à ce rendez-vous de la patience. Sa hâte se lit dans cette gloire qui revêt le visage de ses saints et de ses saintes. Tout comme des miroirs lumineux, ils sont le reflet de l’amour infini de Dieu pour ses enfants. Et tant que nous sommes de ce temps, il cherchera toujours à travers les battements d’une vie d’homme à se faire proche de nous. Dieu veut avoir besoin de nous!

   Il n’a de cesse de nous chercher et de se dire, un peu comme l’amant aux mots malhabiles qui ne rêve que de faire connaître à la bien-aimée le désir qui l’habite. Mon Dieu est un être de désir et comme je ressens l’appel de son chant ce matin. Le chant d’un éternel printemps au cœur de cet automne, en cette fête de tous les saints!

Intervention du maître de l’Ordre des Prêcheurs au Synode sur la nouvelle évangélisation

La démarche d’évangélisation trouve sa joie et sa force dans la contemplation. Cette intuition des Ordres mendiants met en lumière trois des défis auxquels l’évangélisation se trouve confrontée aujourd’hui. 

Le défi de la connaissance, affronté dans le dialogue avec tous les chercheurs de vérité, philosophes, scientifiques, chercheurs. Le déploiement des sciences et des savoirs est l’occasion de mettre en œuvre cette “belle amitié entre la foi et les sciences” proclamée par le Concile. Dans la foi on y contemple le mystère de la création continuée de Dieu et son appel confiant à la liberté et à la raison de l’homme. Dans l’amitié, on peut, avec les hommes de science, en discerner les enjeux pour, ensemble, penser un monde pour l’homme. 

Le défi de la liberté. Dans la rencontre avec nos contemporains, croyants ou non, il s’agit de manifester d’abord l’amitié de Dieu avec les hommes, avant de formuler des réponses à des questions qui ne sont pas posées dans les termes qu’on leur impose parfois. Se laisser enseigner par la patience de Dieu qui fait confiance à l’homme pour qu’il apprenne à mettre sa liberté à hauteur de sa dignité, et contempler la miséricorde du Christ qui nous précède, Lui qui enseigne à ses amis ce qu’il a reçu du Père. 

Le défi de la fraternité. Les communautés religieuses veulent être des lieux où la fraternité construite dans la diversité aspire à être transformée par l’Esprit de communion en “ sacrement” de l’amitié de Dieu avec le monde. Et, à cause de cette espérance, elles sont au défi d’élargir cette espérance de communion en liant leur destin aux oubliés du monde, faisant leur la conviction du synode de 1971: “Le combat pour la justice et la participation à la transformation du monde nous apparaissent pleinement comme une dimension constitutive de la prédication de l’Évangile”.

Fr. Bruno CADORÉ, O.P., Maître Général de l’Ordre des Frères Prêcheurs

Homélie de Benoît XVI lors de la messe de conclusion du synodes des évêques

Vénérés Frères,
Messieurs et Mesdames,
chers frères et sœurs !

Le miracle de la guérison de l’aveugle Bartimée a une position remarquable dans la structure de l’Évangile de Marc. En effet, il est placé à la fin de la section qui est appelée « voyage à Jérusalem », c’est-à-dire le dernier pèlerinage de Jésus à la Ville sainte, pour la Pâque au cours de laquelle il sait que l’attendent la passion, la mort et la résurrection. Pour monter à Jérusalem de la vallée du Jourdain, Jésus passe par Jéricho, et la rencontre avec Bartimée a lieu à la sortie de la ville, « tandis que – remarque l’évangéliste – Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse » (10, 46), cette foule qui, d’ici peu, acclamera Jésus comme Messie à son entrée à Jérusalem. Et le long de la route était assis pour mendier Bartimée, dont le nom signifie « fils de Timée », comme dit l’évangéliste lui-même. Tout l’Évangile de Marc est un itinéraire de foi, qui se développe graduellement à l’école de Jésus. Les disciples sont les premiers acteurs de ce parcours de découverte, mais il y a aussi d’autres personnages qui occupent un rôle important, et Bartimée est l’un d’eux. Sa guérison est la dernière guérison miraculeuse que Jésus accomplit avant sa passion, et ce n’est pas par hasard que c’est celle d’un aveugle, c’est-à-dire d’une personne dont les yeux ont perdu la lumière. Nous savons aussi par d’autres textes que la condition de cécité a une signification chargée de sens dans les Évangiles. Elle représente l’homme qui a besoin de la lumière de Dieu, la lumière de la foi, pour connaître vraiment la réalité et marcher sur le chemin de la vie. Il est essentiel de se reconnaître aveugles, de reconnaître qu’on a besoin de cette lumière, sans quoi on reste aveugle pour toujours (cf. Jn 9, 39-41).

À ce point stratégique du récit de Marc, Bartimée est donc présenté comme un modèle. Il n’est pas aveugle de naissance, mais il a perdu la vue : il est l’homme qui a perdu la lumière et en est conscient, mais il n’a pas perdu l’espérance, il sait accueillir la possibilité de la rencontre avec Jésus et se confie à lui pour être guéri. En effet, quand il entend que le Maître passe sur la route, il crie : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! » (Mc 10, 47), et il le répète avec force (v. 48). Et quand Jésus l’appelle et lui demande ce qu’il veut de lui, il répond, « Rabbouni, que je voie ! » (v. 51). Bartimée représente l’homme qui reconnaît son mal et crie vers le Seigneur, confiant d’être guéri. Son invocation, simple et sincère, est exemplaire, et en effet – comme celle du publicain au temple : « Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis » (Lc 18, 13) – elle est entrée dans la tradition de la prière chrétienne. Dans la rencontre avec le Christ, vécue avec foi, Bartimée retrouve la lumière qu’il avait perdue et avec elle la plénitude de sa dignité : il se remet debout et reprend sa marche, qui à partir de ce moment a un guide, Jésus, et une route, la même que Jésus parcourt. L’évangéliste ne nous dira plus rien de Bartimée, mais en lui il nous présente qui est le disciple : celui qui, avec la lumière de la foi, suit Jésus « sur la route » (v. 52).

Dans un de ses écrits, Saint Augustin fait sur la figure de Bartimée une observation très particulière, qui peut être intéressante et significative aussi aujourd’hui pour nous. Le saint Évêque d’Hippone réfléchit sur le fait que, dans ce cas, Marc rapporte non seulement le nom de la personne qui est guérie, mais aussi celui du père, et il aboutit à la conclusion que « Bartimée, fils de Timée, avait été autrefois dans une grande prospérité, et la misère dans laquelle il était tombé avait eu un grand retentissement, non seulement parce qu’il était devenu aveugle, mais parce qu’il était assis demandant l’aumône. Tel est le motif pour lequel saint Marc n’a désigné que lui par son nom. Le miracle qui lui rendait la vue dût avoir d’autant plus d’éclat que son malheur était partout connu » (L’accord entre les Évangiles, 2, 65, 125 : PL 34, 1138). Ainsi parle saint Augustin.

Cette interprétation, que Bartimée soit une personne déchue d’une condition de « grande prospérité », nous fait penser ; elle nous invite à réfléchir sur le fait qu’il y a des richesses précieuses pour notre vie que nous pouvons perdre, et qui ne sont pas matérielles. Dans cette perspective, Bartimée pourrait représenter tous ceux qui vivent dans des régions d’ancienne évangélisation, où la lumière de la foi s’est affaiblie, et qui se sont éloignés de Dieu, ne le retenant plus comme important pour la vie : des personnes qui par conséquent ont perdu une grande richesse, sont « déchues » d’une haute dignité – non de celle qui est économique ou d’un pouvoir terrestre, mais de celle qui est chrétienne –, elles ont perdu l’orientation sûre et solide de la vie et sont devenues, souvent inconsciemment, mendiants du sens de l’existence. Ce sont les nombreuses personnes qui ont besoin d’une nouvelle évangélisation, c’est-à-dire d’une nouvelle rencontre avec Jésus, le Christ, le Fils de Dieu (cf. Mc 1, 1), qui peut ouvrir de nouveau leurs yeux et leur enseigner la route. Il est significatif que, tandis que nous concluons l’Assemblée synodale sur la Nouvelle Évangélisation, la Liturgie nous propose l’évangile de Bartimée. Cette parole de Dieu a quelque chose à nous dire de façon particulière à nous, qui en ces jours avons échangé sur l’urgence d’annoncer de façon nouvelle le Christ là où la lumière de la foi s’est affaiblie, là où le feu de Dieu est comme un feu de braises qui demande à être ravivé, pour qu’il soit la flamme vive qui donne lumière et chaleur à toute la maison.

La Nouvelle Évangélisation concerne toute la vie de l’Église. Elle se réfère, en premier lieu, à la pastorale ordinaire qui doit être toujours plus animée par le feu de l’Esprit, pour embraser les cœurs des fidèles qui fréquentent régulièrement la Communauté et qui se rassemblent le jour du Seigneur pour se nourrir de sa Parole et du Pain de la vie éternelle. Je voudrais ici souligner trois lignes pastorales qui ont émergé du Synode. La première porte sur les Sacrements de l’initiation chrétienne. L’exigence d’accompagner la préparation au Baptême, à la Confirmation et à l’Eucharistie avec une catéchèse appropriée a été réaffirmée. L’importance de la Pénitence, sacrement de la Miséricorde de Dieu a été aussi rappelée. À travers cet itinéraire sacramentel passe l’appel du Seigneur à la sainteté, adressé à tous les chrétiens. En effet, il a été répété plusieurs fois que les vrais protagonistes de la nouvelle évangélisation sont les saints : par l’exemple de leur vie et par leurs œuvres de charité ils parlent un langage compréhensible par tous.

En second lieu, la nouvelle évangélisation est essentiellement liée à la mission ad gentes. L’Église a le devoir d’évangéliser, d’annoncer le message de salut aux hommes qui ne connaissent pas encore Jésus Christ. Au cours des réflexions synodales, il a été aussi souligné qu’il existe beaucoup de milieux en Afrique, en Asie et en Océanie où des habitants attendent ardemment, parfois sans en être pleinement conscients, la première annonce de l’Évangile. Il convient par conséquent de prier l’Esprit Saint afin qu’il suscite dans l’Église un dynamisme missionnaire renouvelé dont les protagonistes soient, de manière spéciale, les agents pastoraux et les fidèles laïcs. La mondialisation a causé un important déplacement de population ; par conséquent, la première annonce s’impose aussi dans les pays d’ancienne évangélisation. Tous les hommes ont le droit de connaître Jésus Christ et son évangile ; et à cela correspond le devoir des chrétiens, de tous les chrétiens –prêtres, religieux et laïcs –, d’annoncer la Bonne Nouvelle.

Un troisième aspect concerne les personnes baptisées qui cependant ne vivent pas les exigences du Baptême. Au cours des travaux synodaux, il a été mis en lumière que ces personnes se trouvent sur tous les continents, spécialement dans les pays plus sécularisés. L’Église leur porte une attention particulière, afin qu’elles rencontrent de nouveau Jésus Christ, redécouvrent la joie de la foi et retournent à la pratique religieuse dans la communauté des fidèles. Au-delà des méthodes pastorales traditionnelles, toujours valables, l’Église cherche à utiliser de nouvelles méthodes, avec aussi le souci de nouveaux langages, appropriés aux différentes cultures du monde, proposant la vérité du Christ par une attitude de dialogue et d’amitié qui a son fondement en Dieu qui est Amour. En différentes parties du monde, l’Église a déjà entrepris ce chemin de créativité pastorale, pour se rendre proche des personnes éloignées ou en recherche du sens de la vie, du bonheur et, en définitive, de Dieu. Rappelons certaines missions citadines importantes, le « Parvis des gentils », la mission continentale, etc. Il n’y a pas de doute que le Seigneur, Bon Pasteur, bénira abondamment de tels efforts qui proviennent du zèle pour sa Personne et pour son Évangile.

Chers frères et sœurs, Bartimée, ayant retrouvé la vue par Jésus, se joignit au groupe des disciples, parmi lesquels se trouvaient certainement d’autres qui, comme lui, avaient été guéris par le Maître. Ainsi sont les nouveaux évangélisateurs : des personnes qui ont fait l’expérience d’être guéries par Dieu, par l’intermédiaire de Jésus Christ. Et leur caractéristique est la joie du cœur, qui dit avec le psalmiste : « Merveilles que fit pour nous le Seigneur, nous étions dans la joie ! » (Ps 125, 3).Nous aussi, aujourd’hui, nous nous tournons vers le Seigneur Jésus, Redemptor hominis et Lumen gentium, avec une joyeuse reconnaissance, faisant nôtre une prière de Saint Clément d’Alexandrie : « Jusqu’à maintenant, j’ai erré dans l’espérance de trouver Dieu, mais puisque tu m’illumines, ô Seigneur, je trouve Dieu par toi, et je reçois le Père de toi, je deviens ton cohéritier, puisque tu n’as pas eu honte de m’avoir comme frère. Effaçons donc, effaçons l’oubli de la vérité, l’ignorance : et enlevant les ténèbres qui, comme un brouillard pour les yeux, nous empêchent de voir, contemplons le vrai Dieu… ; car une lumière du ciel a brillé sur nous qui étions plongés dans les ténèbres et prisonniers de l’ombre de la mort, [une lumière] plus pure que le soleil, plus douce que la vie d’ici-bas » (Protreptique, 113, 2-114, 1). Amen.

« J’étais étranger et vous m’avez accueilli. »

Le frère qui s’occupe du bulletin de liaison de notre province dominicaine du Canada m’a fait la demande suivante :

« Dans ton expérience pastorale, te souviens-tu avec joie d’un événement intéressant qui illustre que la Parole de Dieu est Bonne Nouvelle de Dieu pour les hommes d’aujourd’hui? »

Pendant des semaines je me suis creusé les méninges, me demandant ce que je pouvais bien raconter afin de répondre à cette demande un peu inusitée. Non pas qu’il soit difficile de parler de la manière dont des vies sont transformées par la foi en Dieu, mais de faire le lien entre un événement et une parole biblique spécifique… Je me trouvais fort embêté lorsqu’un bon matin m’est revenu ce souvenir. J’avais trouvé! Voici donc l’article que j’ai fait parvenir à ce frère.

Alors que j’étais responsable d’une troupe de théâtre chrétienne à l’Université de Montréal, notre troupe, composée d’une cinquantaine d’étudiants, avait monté une pièce portant sur la problématique des réfugiés illégaux au Canada. La pièce mettait en scène un groupe de jeunes en excursion qui faisait la rencontre en forêt d’un jeune couple d’Amérique centrale, en fuite, cherchant refuge dans notre pays. La préparation de cette pièce nous avait amenés à méditer l’enseignement de Jésus où il dit à ses disciples : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli ». Nous ne nous doutions pas alors jusqu’où cette parole nous conduirait.

Au même moment, les médias parlaient abondamment du cas d’une famille de réfugiés somaliens qui avait été refoulée par notre gouvernement fédéral vers Plattsburgh, et qui était menacée par le gouvernement des États-Unis de déportation vers la Somalie en guerre. Notre spectacle rejoignait ainsi l’actualité et il connut un bon succès. Tous les membres de la troupe semblaient satisfaits, sauf une comédienne qui demanda à me voir à mon bureau. Elle s’appelait Esther; c’était une jeune Juive se disant « sans foi ni loi ». Elle se planta bien droit devant moi et me dit d’un ton assuré : « C’est bien de présenter une pièce sur le drame des réfugiés, mais la famille Guelhes est menacée de déportation. Tout le monde en parle. Est-ce que notre troupe a l’intention de faire quelque chose? » Une Somalienne de 21 ans et ses deux petits frères de quatorze ans et douze ans se trouvaient complètement abandonnés par nos gouvernements. Esther avait raison : il fallait faire quelque chose. Nous nous sommes donc entendus pour mobiliser nos membres, et la troupe accepta avec enthousiasme le défi qu’Esther nous proposait.

La suite est bien connue si vous avez suivi l’actualité de cette époque (printemps 1991). Nous avons entrepris une campagne en faveur des Guelhes en sensibilisant familles et amis, en approchant des politiciens et les médias. Nous avons organisé des manifestations, sensibilisé les communautés chrétiennes, nous avons même fait circuler une pétition à l’université. Deux mois plus tard, le gouvernement provincial donnait enfin son accord d’accepter les Guelhes en tant qu’immigrants reçus!

Je partis aussitôt pour Plattsburgh afin d’aller chercher les Guelhes et les amener au consulat canadien de New York. Nos sœurs dominicaines de la Congrégation romaine à New York nous accueillirent, le temps d’effectuer les démarches nécessaires afin de mettre en règle les papiers de nos réfugiés. Trois jours plus tard, les visas étant entre nos mains, nous repartions vers la frontière canadienne où nous attendaient Esther, une meute de journalistes, ainsi que plusieurs membres de la troupe. Ce soir-là, nous avons fêté cette victoire inespérée, à travers laquelle notre pièce de théâtre trouvait en quelque sorte son véritable dénouement; une victoire où l’évangile nous avait entraînés beaucoup plus loin que nous ne l’aurions imaginé au moment de monter cette pièce de théâtre : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli. »