La rencontre de l’autre

« Si l’univers a une source divine, aussi bien comment n’aurait-il pas une fin divine? Comment chaque chose ne serait-elle pas revêtue de la splendeur du dessein qui se poursuit en lui (en l’univers), emportée par l’élan infini qui le soulève vers Dieu?

Quel ostensoir nous deviendrait chaque être, en vérité, si nous allions à la rencontre, en lui, de cette pensée divine qui est son identité véritable, si nous l’abordions avec le désir de dégager en lui cette part d’Infini qui doit rayonner par lui.

Toute rencontre devient une prière, tout regard fait sourdre l’oraison, toute la vie est religion. Je ne sais rien de plus simple ni de plus profond que cette contemplation qui, du matin au soir, découvre une présence divine au coeur des choses. Je ne connais pas de musique plus merveilleuse que ce chant qui jaillit des âmes dès que l’on s’agenouille devant leur mystère. »

Zundel, Maurice, L’Évangile intérieur. Éditions Saint-Augustin, 1998, p. 98.

Une Église pour le monde

Si Jésus revenait aujourd’hui, il ne serait pas étonnant de l’entendre proclamer sur une place publique ou dans une église, que l’homme n’est pas fait pour l’Église, mais que l’Église est faite pour l’homme. Mon propos ne se veut pas impertinent, n’ayez crainte; j’aime trop l’Église. Mais celui qui s’est fait le Serviteur des serviteurs rappellerait sans doute à ses disciples que l’Église qu’ils forment, et qui est son Corps, existe uniquement pour servir l’humanité, pour l’aider dans son travail d’enfantement à elle-même, afin de lui ouvrir la voie de l’humanisation et de la vie dans l’Esprit, afin de l’accompagner dans les chemins de la paix et de la justice, de la dignité et de la joie véritable. C’est en tenant compte de toutes ces harmoniques que le mot évangélisation des nations prend tout son sens puisqu’il conduit inévitablement à Dieu.

Dans la mouvance des nombreuses mutations que connaît l’humanité en ce début du troisième millénaire de notre ère, l’Église se doit de redécouvrir la voie du dialogue avec notre monde contemporain en s’inspirant des attitudes mêmes de Jésus. Si lui le Maître a été appelé l’ami des pécheurs et des publicains, il est faux de prétendre, comme le font certains, que les chrétiens et les chrétiennes doivent se couper du monde ou se désintéresser de ses entreprises si elles ne portent pas le sceau de la foi. La présence de l’Église à notre monde doit se manifester partout où des êtres humains sont en quête de sens. Elle doit accueillir et encourager tout effort vers la paix et la justice. Car aujourd’hui encore le Christ se fait entendre. Il est à l’oeuvre. Le Christ ressuscité est au coeur des cultures qui façonnent péniblement cette terre. Il est au coeur des entreprises humaines, où qu’elles soient, au-delà des barrières de langues, de races, de couleurs et de religions. Et c’est là qu’Il nous invite non seulement à aller porter sa Bonne Nouvelle de salut, mais aussi à la découvrir déjà à l’oeuvre au coeur du monde.

Le défi que pose l’inculturation de la foi aux chrétiens et aux chrétiennes est celui de reconnaître que tout être humain est en quête de transcendance, et que partout Dieu fait pousser des fruits qui ont goût d’Évangile. Ce sont des fruits qui croissent sûrement dans un terreau susceptible d’accueillir un jour la pleine lumière de la personne de Jésus-Christ, mais il importe avant tout de respecter l’originalité et la beauté de ce terreau, en l’aimant pour ce qu’il est et en se laissant interpeller par ses entreprises artistiques, culturelles, politiques, sociales, humanitaires et religieuses.

Les combats de l’humanité pour la justice et la vérité sont aussi nos combats. Sa quête de sens et ses aspirations spirituelles rejoignent aussi les nôtres. L’Église doit donc se mettre activement à l’écoute des diverses cultures, non seulement dans le but d’annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, mais afin de mieux entendre cette Bonne Nouvelle enfouie au coeur du monde. Bonne Nouvelle qui laboure notre terre et qui fait du peuple des baptisés, l’Église de Dieu pour le monde.

Bernanos à propos de l’Église

« Je ne la souhaite pas parfaite, elle est vivante. Pareille aux plus humbles, aux plus dénués de ses fils, elle va clopin-clopant de ce monde à l’autre monde; elle commet des fautes, elle les expie et qui veut bien un moment détourner les yeux de ses pompes l’entend prier et sangloter avec nous dans les ténèbres. »

(Bernanos, Les grands cimetières sous la lune.)

La communion des saints selon Bernanos

« La communion des saints… lequel d’entre nous est sûr de lui appartenir? Et s’il a ce bonheur, quel rôle y joue-t-il? Quels sont les riches et les pauvres de cette étonnante communauté? Ceux qui donnent et ceux qui reçoivent? Que de surprises! […] Oh! rien ne paraît mieux réglé, plus strictement ordonné, hiérarchisé, équilibré que la vie extérieure de l’Église. Mais sa vie intérieure déborde des prodiges de libertés, on voudrait presque dire extravagants, de l’Esprit – l’Esprit qui souffle où il veut. »

(Georges Bernanos, Les prédestinés, Paris, Seuil, 1983, p. 99.)

Le pécheur et la sainteté

Parfois la vie spirituelle précède la vie morale. C’est ce que sainte Thérèse d’Avila affirmait au jeune Jean de la Croix, alors qu’il affirmait que l’on ne pouvait faire l’expérience de Dieu tant qu’on n’avait pas anéanti le péché dans notre vie. Thérèse lui répondit en lui donnant les exemples de la Samaritaine et de Marie, soeur de Lazare (la pécheresse au parfum). Elle aurait conclu son entretien avec Jean de la Croix en disant, “Seigneur délivrez-moi de ces saints qui font de tout de la contemplation”.

Voilà un enseignement solide qui est tout à fait en accord avec l’Évangile et qu’il nous faut nous rappeler fréquemment, car trop souvent nous croyons que nos fautes nous séparent irrémédiablement de Dieu, alors qu’elles devraient nous porter à nous rapprocher de Lui.

L’âme qui prend sa relation avec Dieu au sérieux ne pourra en rester à cette séparation, tout son être voudra se donner à nouveau à Celui qui est sa source vive. Pensons à la femme pécheresse qui lave les pieds de Jésus avec ses cheveux et qui y verse un parfum précieux. Jésus ne dira-t-il pas à son sujet : « parce qu’elle a beaucoup aimé, il lui fût beaucoup pardonné. »

Nous mésestimons parfois la force de l’amour qui est en nous et qui a sa source dans le Dieu Infini. Nous tombons alors dans ce piège subtil et terrible qui nous convainc que Dieu ne saurait jamais nous pardonner, que nous sommes indignes de son amour. Cette culpabilité risque alors de nous entraîner comme un poids, nous éloignant de plus en plus de Dieu.

C’est pourquoi il ne faut pas attendre d’être blanc comme neige avant de prendre la route qui mène au coeur de Dieu. Il accompagne déjà chacun de nos pas, chaque jour de notre vie, même ceux qui nous éloignent de Lui, car il est le Dieu qui ne saurait se détourner de nous, puisque son amour trouve son achèvement dans le pardon.

Un proverbe juif dit ceci : « Ne te mésestime pas, car Dieu lui ne te mésestime pas. »

La force du pardon

Le philosophe Jankélévitch affirme dans l’un de ses livres, que le pardon est mort dans les camps. Il fait allusion au drame de la Shoah, le génocide des juifs dans les camps de la mort pendant la Deuxième Guerre mondiale. Selon cet auteur, il y a des situations où le pardon est impossible sinon il devient obscène. Quotidiennement, des drames humains semblent donner raison à Jankélévitch et pourtant l’Évangile nous interpelle…

Comment concilier l’impardonnable avec la prescription de Jésus à ses disciples qui les invite à aimer leurs ennemis, à prier pour ceux qui les persécutent, à pardonner soixante-dix fois sept fois ? Non seulement l’enseignement de Jésus est-il explicite sur ce point, mais il met en garde ses disciples, les avertissant que Dieu ne saurait leur pardonner leurs torts si eux-mêmes ne pardonnent pas à leur prochain : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout son coeur ».

Pourtant, le visage de la violence peut se faire tellement hideux qu’humainement parlant il ne mérite qu’une justice impitoyable, le moindre geste de pardon semblant suspect sinon condamnable. Cette problématique est vieille comme le monde et Dieu sait combien notre histoire n’est souvent qu’un long tissu de guerres, de vengeances et d’exactions commises au nom de cette justice visant à redresser les torts commis, tentant vainement de réparer l’irréparable.

Sans se substituer à la justice humaine, qui est un fondement nécessaire à nos organisations sociétaires, le pardon évangélique que propose Jésus nous invite à porter un regard neuf sur celui qui offense, qui blesse ou qui tue. Un regard de compassion où même la recherche de justice ne saurait être motivée par la haine. Un regard sur l’autre tel que vu par les yeux de Dieu. Un regard où le désir de vengeance ne saurait avoir le dernier mot.

Ce thème de la vengeance se retrouve dès les origines de notre histoire. Déjà au livre de la Genèse Dieu anticipe que l’on cherchera à se venger de Caïn pour le meurtre de son frère Abel. Il le marque d’un signe afin de le protéger. Et ce n’est que le début d’un cycle infernal. Un descendant de Caïn, Lamek, exprime bien dans son chant sauvage comment évolue cette spirale de la vengeance et de la violence : « Entendez ma voix, femmes de Lamek écoutez ma parole : J’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure. C’est que Caïn sera vengé sept fois, mais Lamek, septante-sept fois ! » (Gen 4, 23-24).

La loi du Talion, l’« oeil pour oeil et dent pour dent », apparaîtra un peu plus tardivement dans l’histoire d’Israël et viendra témoigner d’un effort réel pour endiguer l’esprit de vengeance, en tentant de limiter les représailles en proportion du mal occasionné par l’adversaire. Mais les pages de la Bible témoignent éloquemment que la spirale de la violence ne saurait être freinée par des lois ou des codes moraux. Elle prend sa source dans le coeur de l’homme et les Sages et les prophètes d’Israël ne peuvent que rappeler à leurs compatriotes que « colère et rancune sont abominables aux yeux de Dieu » (Ben Sirac 27, 30).

Jésus s’inspire de cet enseignement dans sa prédication, mais il le pousse à un extrême jamais atteint lorsqu’il prêche l’amour des ennemis, ou encore, lorsque s’inspirant du chant de Lamek, il invite Pierre à pardonner à son prochain soixante-dix fois sept fois, soit autant de fois que celui-ci viendra demander pardon. Non seulement cet enseignement de Jésus est-il radical par rapport aux enseignements antérieurs, mais pour lui notre volonté de pardonner à notre prochain et la miséricorde de Dieu à notre endroit sont intimement liées. Si tu ne pardonnes pas à ton frère ou à ta soeur de tout coeur, à toi non plus il ne sera pas fait miséricorde.

Pour Jésus celui qui ne pardonne pas ne peut espérer être pardonné en retour. Il devra rembourser jusqu’au dernier sou sa dette. Mais à celui qui pardonne, il sera fait pardon. A celui qui fait miséricorde, il sera fait miséricorde. Cet enseignement jette un nouvel éclairage sur les enjeux de notre salut. Bien que la suite de Jésus soit une voie de perfection, ce n’est pas tant sur les oeuvres que nous serons jugés, mais sur l’amour que nous aurons eu les uns à l’endroit des autres. Quel défi et quelle exigence! Mais en même temps, il y a dans cet enseignement un souffle libérateur qui nous rappelle que Dieu nous accueille tels que nous sommes, avec nos grandeurs et nos misères. Et tout ce qu’il nous demande en retour, c’est d’agir les uns à l’endroit des autres comme lui agit envers nous.

Trop de fois pourtant l’épreuve de la réalité vient nous rappeler combien le mal peut nous blesser et combien trop souvent le pardon peut nous échapper. Combien de situations où nous avons envie de crier à Dieu : « Tu nous en demandes trop. Pardonner, jamais » ! Et de refus en refus, la vie s’étiole et dépérit en nous. Le drame humain poursuit sa course folle, nul salut en vue…

Jésus dans son évangile nous propose une voie inédite dans la lutte contre le mal et la violence, une arme insoupçonnée dans la rencontre du frère ou de la soeur qui se dresse en ennemi. C’est la force du pardon. Non pas le pardon qui est démission ou qui fait fi de la justice et de la vérité, mais le pardon évangélique qui est capable de porter un regard lucide à la fois sur soi et sur l’autre, qui est capable de voir en cet autre, en dépit de ses fautes, le frère ou la soeur qui s’est égaré.

Utopique? Bien sûr! Comme tout l’évangile d’ailleurs. Mais parce que notre Dieu est le Dieu de l’impossible, ses paroles deviennent promesses pour nous. S’il nous invite à nous pardonner, s’il nous commande de nous aimer les uns les autres jusqu’à aimer nos ennemis, c’est qu’il nous sait capables d’un tel dépassement. Puisque nous sommes capables de Dieu (capax Dei), nous sommes capables d’aimer et de pardonner. C’est à cela que nous sommes appelés, c’est le coeur de notre vocation de fils et de filles de Dieu.

Jésus nous enseigne une voie de perfection pour accueillir le Règne de Dieu : le don réciproque les uns aux autres de cet amour prodigué si généreusement par Dieu et qui, dans sa pointe extrême, devient pardon, ce pardon total et inconditionnel dont témoigne Jésus sur la croix. En Jésus nos yeux ont contemplé l’Amour à l’oeuvre et nous savons désormais que seul l’amour qui sait pardonner est vrai et digne de ce nom. C’est dans cette vie imitée et contemplée que le pardon prend tout son sens pour les chrétiens et les chrétiennes, où il apparaît comme la seule force capable de soulever le monde et de transformer les coeurs.

Frère Yves Bériault, o.p.

Nos choix de vie : un appel au bonheur

Santa Maria in TrastevereUn évêque allemand, que j’ai eu la chance d’entendre prêcher à l’église Santa Maria in Trastevere, à Rome, à la communauté de San Egidio, proclamait bien fort dans son homélie : « Je suis fils de Dieu! Avant même que le monde soit créé, Dieu pensait à moi. Il m’aimait déjà et il voulait me créer. Et ce monde avec ses galaxies a été créé pour MOI, car JE suis fils de Dieu. Et il me demande de m’y engager avec tout cet amour qu’il a mis en moi, car JE suis fils de Dieu! » Ce fut une homélie à la fin de laquelle j’aurais voulu applaudir tellement l’enthousiasme de cet évêque était communicatif.

En rappelant ici cette homélie, je désire simplement souligner que notre vocation personnelle, mystérieusement, s’inscrit déjà dans le coeur de Dieu, avant même que nous ne soyons nés. Il ne s’agit pas ici de déterminisme, où nous n’aurions pas le choix de l’orientation de nos vies. Mais Dieu, dans sa prescience, voyait déjà chacun et chacune de nous, avant même la création du monde. Il se penchait déjà, avec amour, sur le rêve en devenir que nous étions; posant son regard bienveillant sur chacun de ses enfants en devenir, encore à l’état de rêve; posant son regard d’amour sur la fibre la plus intime de notre être et mettant en chacun et chacune un dynamisme de vie capable de regarder vers l’infini, capable de le reconnaître pour qui il est : Dieu, notre Père.

Je crois être venu au monde avec cet appel particulier à chercher Dieu de toutes mes forces, dans une vie qui lui serait entièrement consacrée. Cette vocation aurait sans doute pu se réaliser dans le mariage ou dans un célibat engagé dans le monde. Mais c’est Dieu qui appelle et qui inspire des directions à nos choix de vie. Je dirais qu’il nous souffle à l’oreille ce qui pourra être, pour nous, la meilleure voie d’épanouissement, sans que cela veuille dire qu’il n’y ait pas différentes voies possibles. Mais certaines sont mieux adaptées à ce que nous sommes, à ce que nous portons comme richesses, talents et sensibilités.

Il y a des choix de vie où nous sommes mieux assurés de trouver notre bonheur, notre épanouissement personnel, même si parfois ces choix semblent aller contre la logique de ce monde. À notre époque, dans nos sociétés occidentales, même le mariage est soupçonné. Avoir des enfants est quasiment perçu comme un geste irresponsable, dès que l’on dépasse un deuxième, si ce n’est dès le premier! Que dire alors de la vocation religieuse ou sacerdotale! Même des chrétiens s’en méfient et jugent parfois sévèrement ceux et celles qui s’y engagent.

La vocation religieuse ou sacerdotale est avant tout un choix de vie où, la personne qui s’y engage, y reconnaît une voie de bonheur et d’épanouissement supérieure à tout autre pour elle. Il s’agit d’une invitation de Dieu qui, secrètement, au fond du coeur de celui ou de celle qui est appelé, met un désir profond de suivre le Christ avant toute chose. Cela devient le premier choix de vie.

C’est un choix qui doit se faire, ni par sentimentalisme, ni par culpabilité, ni par crainte de dire non à Dieu, comme le présentent certaines spiritualités qui caricaturent l’appel de Dieu, mais ce choix doit être avant tout un oui au bonheur, en dépit des renoncements qu’il implique. Celui ou celle qui s’y engage, doit s’y engager parce qu’il y trouve sa joie. Il n’y a pas d’engagements de vie sans renoncements, mais toujours l’amour, la joie du don de soi, le désir de dire oui, nous font accepter les limites et les contraintes d’un choix de vie donné, les avantages étant tellement supérieurs aux renoncements. Même ces derniers sont au service de l’amour et le font grandir, l’aide à atteindre sa pleine maturité.

Oui, Dieu me demande de m’engager dans ce monde avec tout cet amour qu’il a mis en moi, car JE suis fils de Dieu!

Conseils du « Catholic Herald » aux journalistes en mal de succès

ROME, Jeudi 6 octobre 2011 (ZENIT.org) – L’Osservatore Romano reprend un article adressé par le site britannique Catholic Herald aux journalistes en mal de succès. Le secret de la réussite : critiquez le pape !

Le journal dresse le portrait d’un jeune journaliste fraîchement arrivé à la BBC News, bardé de diplômes et « prêt à conquérir le monde ». Mais une mauvaise nouvelle l’attend : le premier article que le directeur lui confie traite de l’Eglise catholique.

Avec humour, le « Catholic Herald » donne quelques conseils pour acquérir « le succès » : « Vous voulez faire bonne impression mais vous êtes complètement dépaysé. Que faire ? A qui s’adresser ? ».

« Quel que soit l’événement auquel le pape participe – conseille le Catholic Herald –, gonflez toujours les chiffres de ceux qui protestent. Cette année, à l’occasion de la Journée mondiale de la jeunesse à Madrid, le nombre de personnes qui protestaient étaient moins de 0,04 % des personnes favorables (5 000 contre 1,5 million) mais cela n’a pas empêché les têtes pensantes de la BBC de se concentrer presque exclusivement sur les contestataires et d’ignorer la dimension et le succès de la joyeuse célébration des jeunes catholiques ».

De la même manière, « dans une autre émission de la BBC sur le voyage du pape en Allemagne, quelque 200 contestataires sont devenus ‘plusieurs milliers’ ». Des mots comme « plusieurs » sont à utiliser parce qu’ils sont plus évasifs que de véritables chiffres. « Si vous avez un doute, soyez vagues et approximatifs sur la raison de la contestation ».

Par ailleurs, conseille le journal britannique, « n’importe quelle voix qui s’élève sur de possibles désaccords de la part de politiques ou d’autres responsables religieux sur une visite du pape doit être racontée comme un événement ».

« Il est aussi utile de mêler différents types de christianisme, tant les lecteurs ne savent pas la différence entre l’archevêque Rowan Williams et l’archevêque Vincent Nichols, et cela contribue à transmettre l’image d’une Eglise divisée et en piteux état ».

Détail d’importance : assurez-vous aussi de faire remarquer que « les enseignements de l’Eglise contrastent avec la morale à la mode aujourd’hui, qu’il s’agisse de contraception, de changement climatique ou d’immigration ».

Si possible, « utilisez des photos avec le pape de dos. Elles sont fantastiques parce qu’elles impliquent qu’il est isolé et impopulaire. Ne vous laissez pas convaincre par les témoignages oculaires qui le décrivent comme une personne énergique et entourée de milliers de défenseurs ».

Enfin, « il est très important d’utiliser généreusement Adolf Hitler », précise Catholic Herald. « Aucun article sur Benoît XVI ou sur l’Eglise catholique n’est complet sans une référence aux nazis, et surtout au fait que le pape a été membre des Jeunesses hitlériennes. Ne perdez pas de temps à lire ses déclarations à ce sujet ou à demander à quelqu’un qui connaît bien l’histoire de cette période. Vous pourriez découvrir que Ratzinger était un jeune réticent, obligé de faire partie de ce groupe équivalent à un service militaire à une période où tous les jeunes étaient contraints de faire partie d’une organisation étatique ». « Qu’auriez-vous fait, vous ? Non, souvenez-vous seulement qu’il en faisait partie ».

Marine Soreau

Fleurs séchées et papillons

A l’âge de sept ans mon enfance a connu un bouleversement sans précédent dans sa courte histoire. Après de « nombreuses » années d’aventures urbaines sur l’asphalte de Montréal, je déménageais avec ma famille dans une campagne promise au plus brillant avenir: celui de banlieue. Mes points de repères dans la vie allaient brusquement changer. Pendant quelques jours, au grand étonnement de mes parents, je restai assis sagement sur la galerie de la maison. Je n’osais pas m’aventurer dans cet univers inconnu et sûrement hostile. Peu à peu, cette campagne nouvellement conquise m’apprivoisa à son tour. Je découvris avec étonnement ses champs fleuris et ses boisés. Je les imaginais s’étendre jusqu’au bout du monde. Je venais de découvrir la forêt enchantée des étés de mon enfance. Avec mes nouveaux amis, compagnons d’infortune nouvellement arrivés dans cette banlieue en voie de devenir, je prenais peu à peu possession de mon royaume: fleurs séchées, chasse aux papillons, grenouilles et menées, « talles » de framboises sauvages, pommettes volées chez le fermier. Tout revêtait un air d’aventure lorsque de bon matin nous partions en excursion. Dans notre forêt, Robin des Bois et chevaliers, Tarzan, cow-boys et indiens se côtoyaient sans difficulté. Notre fermier bougon devenait notre shérif de Nottingham, et de château en château, de conquête en conquête, chaque jour notre imaginaire préparait les rêves de la nuit. Dans la forêt, le temps semblait immobile. Il nous façonnait avec une infinie délicatesse.

A l’automne, lorsque la rentrée inévitable se présenta, celle que ma petite tête d’enfant insouciant avait complètement oubliée, je n’étais plus tout à fait le même. Bien plus qu’une collection de souvenirs hétéroclites et d’aventures loufoques, l’été qui s’achevait laissait en moi son empreinte. Nous étions complices. Je rentrai à l’école un peu nostalgique avec mon baluchon de souvenirs, alors que je tombais sous la férule des règles grammaticales et des mathématiques. Plus de doute possible, l’été était bel et bien terminé.

Pourtant il continuait à nourrir mes rêves éveillés, mon goût de l’aventure et de la découverte. Il m’apprenait à espérer. Depuis, année après année, je l’ai toujours attendu avec hâte et fébrilité, comme un ami fidèle. Avec le temps, j’ai compris que l’été était un grand éducateur, un maître insurpassable avec ses fleurs sauvages, ses ouaouarons et ses papillons éphémères. Plus qu’aucune autre saison, l’été m’a préparé à la vie. J’ai toujours aimé aller à son école.

L’amour premier servi

« Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple ».Comment concilier la tendresse de Dieu et la dureté de ce texte entendu il y a quelque jour dans la liturgie? Jésus n’est-il pas le porte-parole et l’expression même du souci de Dieu pour les petits et les pauvres, de son bon accueil à tous les exclus de la société? Comment concilier cette bonté en Jésus avec un texte qui évoque le renoncement à sa volonté propre, comme le font bien souvent les chefs de sectes religieuses?

Foule nazi
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Cet été j’ai découvert dans un magazine une photo extraordinaire qui date de 1936. Elle a été prise à Berlin à la veille de la dernière guerre mondiale. On y voit une foule qui accueille Hitler et qui fait le salut nazi, le salut au chef, le « zeig heilt ! ». Dans cette foule il y a un homme et il a les bras croisés, c’est le seul que l’on voit ainsi, alors que tout autour de lui les bras sont levés bien droits pour acclamer le chef. Cet homme a une mine très résolue, le visage dur et l’on devine qu’il s’agit sans doute de quelqu’un de très courageux, qui prend un risque énorme. J’ai vu dans cette image une analogie très forte avec la suite du Christ et la condition du disciple.

Le disciple du Christ est appelé à marcher sur les mêmes routes que son Maître. À cause de sa foi, son engagement en ce monde est fait de risques et d’audaces. Son combat est souvent solitaire et il doit être prêt et à y engager toute sa vie. Même seul au coeur de la masse humaine, il porte en lui la détermination du Christ.

La lutte pour le Royaume de Dieu est de l’ordre d’un combat spirituel, un combat exigeant, souvent solitaire et Jésus ne veut laisser aucune illusion à ses disciples, d’où le radicalisme d’une interpellation : « Celui qui vient à moi sans me préférer à son père, sa mère… ne peut pas être mon disciple ».

Par l’invitation radicale que Jésus fait à ses disciples de l’aimer avant toute personne, il veut simplement signifier que l’amour est plus grand que le simple attachement à une personne, serait-elle mon conjoint, mon père, ma mère ou mon meilleur ami. L’amour vrai a sa source en Dieu et doit être porteur du souci de Dieu pour l’autre, comme Jésus l’a porté.

L’Évangile prend soin de nous redire la radicalité de cet attachement, tout en nous rappelant qu’en aimant Jésus le premier, en acceptant de prendre notre croix avec lui, l’amour sera toujours le premier servi.

Merveille des psaumes

Voici l’exemple d’un psaume chanté avec une maîtrise et une virtuosité qui feraient l’envie des anges. Il s’agit du psaume 23 (22) : « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien ». La cantatrice est Lina Blanco, que l’on retrouve sur le site (en anglais) Chabanel Psalm Project, qui a pour mission l’initiation au chant liturgique des psaumes. On y offre des partitions musicales ainsi que des exemples audios et vidéos.

PSAUME 23 (22)

Le Seigneur est mon berger :
je ne manque de rien. *
Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tranquilles
et me fait revivre ; *
il me conduit par le juste chemin
pour l’honneur de son nom.

Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal, *
car tu es avec moi :
ton bâton me guide et me rassure.

Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ; *
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.

Grâce et bonheur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ; *
j’habiterai la maison du Seigneur
pour la durée de mes jours.

(Bible de la Liturgie)

L’expérience spirituelle sans Dieu

Bien des personnes parlent de leur spiritualité aujourd’hui. Une spiritualité sans Dieu dont le centre est habituellement l’individu lui-même. Une spiritualité qui se définit par les intérêts de la personne, son style de vie, sa manière propre de vivre le quotidien. Il s’agit d’une spiritualité centrée sur le « je » et sa manière d’interagir avec son environnement. Cette spiritualité séculière est habituellement intemporelle et a-historique. Elle n’a ni passé, ni future. Elle se nourrit de l’instant présent. Elle est sans antécédents, sans tradition et dépourvue de ce que l’on pourrait appeler l’espérance, en ce sens qu’elle n’est pas en attente d’un lendemain plus prometteur. Il s’agit d’une spiritualité sans salut et sans attente particulière.

Fondamentalement, cette spiritualité est individualiste : le temps, l’histoire et le rapport à autrui n’en sont pas des facteurs déterminants. Le sujet qui vit ce type de spiritualité peut y trouver une certaine paix, une façon d’intégrer son histoire personnelle et de l’harmoniser avec le flux du temps qui passe.

Elle peut donner l’illusion de fournir une certaine emprise sur le défi de s’accomplir en tant qu’être humain, mais dans les faits cette spiritualité séculière fait de l’homme un orphelin en quelque sorte, qui n’a comme guide que l’écho de sa voix et de sa conscience devant le vide abyssal de l’univers qui se projette devant lui. Cette spiritualité, comme toutes les autres, vise à donner un sens à l’expérience fondamentale qui habite secrètement le coeur de l’homme : sa profonde solitude dans un monde qui lui est foncièrement hostile et où ses jours sont comptés dès sa naissance.

Cette recherche spirituelle est habitée par la même recherche qui est au coeur de toutes les religions : donner une certaine cohérence, donner un sens au mal de vivre qui marque de son empreinte toute vie humaine. D’une certaine façon, la spiritualité séculière qu’ont adoptée bien de nos contemporains est marquée par une recherche de sens qui constitue, malgré ses limites et son narcissisme parfois, un premier pas en dehors de soi.

« Qu’est-ce donc que nous crient cette avidité et cette impuissance, sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, d’où il ne lui reste que la marque et la trace toute vide, et qu’il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu’il n’obtient pas des présentes; mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable; c’est-à-dire que par Dieu lui-même. » (Blaise Pascal, Pensées, Ed. Seuil, 1962, n° 148)

En tout homme, il y a ce profond silence qui ne demande qu’à être habité. Plusieurs éprouvent le vertige devant cet abîme sans fond qui les appelle. Ils fuient alors en dehors d’eux-mêmes afin de donner sens à une existence en manque d’être. Succès professionnels, divertissements, dépendances et erzats de toutes sortes : ils s’enivrent des biens terrestres sans pouvoir véritablement combler leur soif de vivre. Le monde leur devient un immense désert où ils errent sans direction. Et quand elles entendent parler de Dieu, ces personnes sont tellement devenues étrangères à elles-mêmes qu’elles l’imaginent au-delà d’un horizon quelconque, dans un ailleurs tellement lointain qu’elles ne peuvent y croire.

Je ne juge pas ces personnes, croyez-moi. Je connais leur recherche et leurs errances puisque j’ai parcouru les mêmes chemins avant de venir à la foi. C’est donc en connaissance de cause que j’en parle. Je propose ici tout simplement un constat et comment je m’explique pourquoi les hommes empruntent des chemins si divers dans leur quête de sens.

Yves Bériault, o.p.

Benoît XVI aux jeunes de Madrid (JMJ 2011)

Oui, nombreux sont ceux qui, se croyant des dieux, pensent ne pas avoir besoin d’autres racines ni d’autres sources qu’eux-mêmes. Ils voudraient décider eux-mêmes ce qui est vérité ou pas, ce qui est bien ou mal, le juste et l’injuste ; décider ce qui est digne de vivre ou peut être sacrifié sur l’autel d’autres préférences ; marcher à chaque instant au hasard, sans but préétabli, se laissant guider par l’instinct du moment. Ces tentations sont toujours aux aguets. Il est important de ne pas y succomber car, en réalité, elles mènent à quelque chose d’aussi évanescent qu’une existence sans horizons, une liberté sans Dieu. Nous, par contre, nous savons bien que nous avons été créés libres, à l’image de Dieu, précisément parce que nous sommes protagonistes de la recherche de la vérité et du bien, responsables de nos actions et non de simples exécutants aveugles, collaborateurs créatifs dans notre tâche de cultiver et d’embellir l’œuvre de la création. Dieu désire un interlocuteur responsable, qui puisse dialoguer avec lui et l’aimer. À travers le Christ, nous pouvons vraiment le devenir et, enracinés en lui, donner ses ailes à notre liberté. N’est-ce pas là le grand motif de notre joie ? N’est-ce pas là un terrain solide pour construire la civilisation de l’amour et de la vie, capable d’humaniser tous les hommes ?

Chers amis, soyez prudents et sages, bâtissez votre vie sur le fondement solide qu’est le Christ. Cette sagesse et cette prudence guideront vos pas, rien ne vous fera trembler et la paix régnera dans votre cœur. Alors, vous serez heureux, contents, et votre joie se communiquera aux autres. Ils se demanderont quel est le secret de votre vie et ils découvriront que le roc qui soutient tout l’édifice et sur lequel s’appuie toute votre existence est la personne même du Christ, votre ami, frère et Seigneur, le fils de Dieu fait homme, qui donne consistance à tout l’univers. Il est mort pour nous et il est ressuscité pour que nous ayons la vie et, à présent, depuis le trône du Père, il demeure vivant et proche de tous les hommes, veillant continuellement avec amour sur chacun de nous.

Le dimanche. Un peu d’histoire (suite)

Dans l’Ancien Testament

Dans l’histoire, on a toujours fait un rapprochement entre le sabbat juif et le dimanche chrétien. Arrêtons-nous un peu afin de voir s’il y a une différence entre les deux événements. En hébreu sabbat (prononcer shabbat) signifie jour de repos. Cette tradition est expliquée dans le texte de la Genèse (2,2) par le repos de Dieu le septième jour de la création :

« Dieu conclut au septième jour l’ouvrage qu’il avait fait et, au septième jour, il chôma, après tout l’ouvrage qu’il avait fait. Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, car il avait chômé après tout son ouvrage de création. »

Mais le sabbat lui-même ne sera imposé qu’au Sinaï lors de l’Alliance avec Moise. Il s’agit du quatrième commandement du Décalogue qui en fait un jour de repos et en explicite les sens:

« Tu te souviendras du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras et tu feras ton ouvrage; mais le septième jour est un sabbat pour Yahvé ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’étranger qui est dans tes portes. Car en six jours Yahvé a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, mais il s’est reposé le septième jour, c’est pourquoi Yahvé a béni le jour du sabbat et l’a consacré. » (Ex 20,8-11).

Le septième jour s’appelle désormais le sabbat et il constitue une invitation à imiter le Créateur, soit de travailler six jours et de se reposer le septième, car, selon Genèse 1, 26, l’homme est fait à l’image de Dieu.

Dans le Nouveau Testament

Toutefois, la pratique du sabbat n’est presque plus mentionnée dans le Nouveau Testament après la résurrection du Christ. Paul met en garde d’ailleurs contre ceux qui voudraient imposer cette observance :

« Dès lors, que nul ne s’avise de vous critiquer sur des questions de nourriture et de boisson, ou en matière de fêtes annuelles, de nouvelles lunes ou de sabbats. Tout cela n’est que l’ombre des choses à venir, mais la réalité, c’est le corps du Christ . »(Col.2,16-17).

Par ailleurs, il semblerait que l’observance du sabbat et du dimanche ait pu vivre côte à côte au tout début du christianisme, les deux jours étant soulignés de façon particulière sans que le dimanche ne devienne pour autant un jour chômé. C’est ainsi que les réunions des chrétiens le dimanche semblent se faire soit très tôt le matin, avant le lever du jour ou encore le soir après la journée de travail.

Mais la génération apostolique, celle des premiers chrétiens, saisira immédiatement l’importance du premier jour. C’est ainsi que la première mention du premier jour apparaît chez Paul, dans sa première lettre aux Corinthiens (1 Cor. 16,2), vers l’an 54, où il rattache au premier jour la collecte pour les frères de Jérusalem qui sont dans le besoin, possiblement en bute à des persécutions : « que chaque premier jour de la semaine, chacun mette de côté chez lui ce qu’il aura pu épargner ».

On a aussi la description d’une assemblée tenue le premier jour de la semaine à Troas (Actes 20, 6-12), qui comporte un long discours de Paul suivi de la fraction du pain, cette expression signifiant la Cène du Seigneur, le repas du Seigneur :

« Quant à nous, partis de Philippes après les jours des pains sans levain, nous nous sommes embarqués pour les rejoindre, cinq jours plus tard, à Troas, où nous avons fait halte pendant une semaine. Le premier jour de la semaine, alors que nous étions réunis pour rompre le pain, Paul, qui devait partir le lendemain, adressait la parole aux frères et il avait prolongé l’entretien jusque vers minuit. »

Ce n’est qu’avec le livre de l’Apocalypse qu’apparaîtra la première mention de l’expression « jour du Seigneur » qui remplacera « le premier jour » : « Je tombai en extase, le jour du Seigneur, et j’entendis une voix » (Ap. 1,10).

Cette expression sera traduite en latin par dominicus dies, et deviendra par la suite dominica, i.e. dimanche. (Premier jour, 8e jour, Jour du Seigneur, Dimanche)

Premiers siècles de l’Église

Déjà, au début du IIe siècle, il y a un passage de plus en plus marqué entre la célébration de l’eucharistie le jour du sabbat et sa célébration le dimanche. Les conflits, les persécutions mêmes à l’endroit des chrétiens, entraîneront progressivement l’abandon du sabbat pour le dimanche.

Ignace d’Antioche (vers 102) dira de l’observance du dimanche qu’elle est le signe parfait du chrétien :

« Ceux qui vivaient selon l’ancien ordre des choses sont venus à la nouvelle espérance, n’observant plus le sabbat, mais le dimanche, jour où notre vie s’est levée par le Christ et par sa mort ».

Il est important de savoir que le jour du Seigneur fait avant tout référence au Christ, au Seigneur ressuscité et non au Dieu Créateur. Le dimanche est devenu le jour du Christ car il est le jour de sa résurrection. Comme le dimanche est le premier jour de la création dans l’Ancienne Alliance, il devient en Jésus-Christ, le premier jour de la re-création. En ce sens, « dimanche et Eucharistie vont ensemble depuis l’origine; le jour de la Résurrection est l’espace intérieur de l’Eucharistie » ( Ratzinger. La célébration de la foi, p. 45). Le dimanche devient donc pour nous chrétiens la célébration hebdomadaire de la Pâque du Christ. Nous célébrons :

1- la résurrection du Christ d’entre les morts,
2- sa manifestation dans l’assemblée des siens (disciples d’Emmaüs, Lc 24),
3- le repas messianique pris par le Ressuscité avec ses disciples (Lc 24, 41-43),
4- le don de l’Esprit Saint et
5- l’envoi missionnaire de l’Église (Jn 20,21-23).

« Voilà la Pâque chrétienne dans sa plénitude. Tel est l’événement central de l’histoire du salut, qui a marqué pour toujours le premier jour de la semaine. Tout le mystère que célébrera le dimanche est déjà présent au jour de Pâques; le dimanche ne sera rien d’autre que la célébration hebdomadaire du mystère pascal » auquel nous communions en nous partageant le Corps et le Sang du Christ. » (Jounel, dans Martimort, p.24).

C’est aussi à cause de l’orientation nettement christocentrique de ce nouveau sabbat que l’Église en viendra à se détacher du sabbat juif. Car Jésus vient accomplir le sabbat en sa personne. C’est lui qui réalise la promesse du repos sabbatique: « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai le repos » (Mt 11,28). C’est lui le maître du sabbat (Mt 2,28). Il introduit même un ordre nouveau: « Le sabbat est fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat ». Le sabbat chrétien en devient un orienté vers le culte rendu à Dieu (la prière) et l’annonce de la Bonne Nouvelle. Les prescriptions légalistes n’ont plus leur place.

Conclusion

Le dimanche « n’est donc pas une christianisation du repos hebdomadaire. Il est le jour du Christ constitué Seigneur en sa résurrection (Rm 1,4) » (Jounel). Ce qui prime c’est de vivre en ressuscité en consacrant cette journée à la fête et au service mutuel, dans un contexte de repos qui honore le jour du Seigneur. Ce qui doit donc primer sur le souci social du repos hebdomadaire c’est « le souci pascal de la joie hebdomadaire ». Le jour du Seigneur devient le signe de l’attente joyeuse et active du Royaume de Dieu; et par sa célébration l’Église atteste « la présence déjà réelle du monde qui vient ».

N’est-ce pas là le mystère exprimé par l’anamnèse de nos eucharisties, quand le prêtre proclame : « Il grand le mystère de la foi! » Et l’assemblée répond :

« Nous proclamons ta mort Seigneur Jésus,
Nous célébrons ta résurrection,
nous attendons ta venue dans la gloire. »

« Sans le dimanche, nous ne pouvons pas vivre »

Dernière Cène

Dernière Cène

Bien des catholiques ont abandonné la messe du dimanche, ne voyant plus l’importance de ce rassemblement, ou ne comprenant plus le mystère qui s’y joue. Il va de soi que notre société offre tellement de divertissements de qualité que notre pauvre curé vieillissant a bien de la difficulté à supporter toute comparaison, comme s’il était le centre de cette rencontre.

Bien des paroisses sont en panne de créativité et de dynamisme dans leurs célébrations, j’en conviens. Il faudrait aussi repenser ce que doit être la responsabilité et la place des laïcs dans ces célébrations, mais il est important tout d’abord de se rappeler le sens premier de nos dimanches. (Pour approfondir cette réflexion je vous invite à lire la lettre de Mgr Jean-Louis Brugès, évêque d’Angers, intitulée « Le dimanche, jour des chrétiens ».)

En juin 2005, se tenait le Congrès eucharistique de Bari en Italie, qui avait pour thème : « Sans le dimanche nous ne pouvons pas vivre ». Ce slogan est une reprise des paroles des 49 martyrs d’Abitène. Leur martyre eut lieu sous l’empereur Dioclétien (304 après J.C) dans une ville de l’actuelle Tunisie : surpris lors d’une réunion le Jour du Seigneur, désobéissant ainsi aux dispositions impériales, ces chrétiens allèrent courageusement à la mort en déclarant qu’ils ne pouvaient vivre sans célébrer le Jour du Seigneur.

Depuis les tout débuts de l’Église, le dimanche joue un rôle de première importance pour les chrétiens et il faut donc en tenir compte lorsque nous voulons mieux comprendre le sens de l’eucharistie pour nous. Car le lieu par excellence où se constitue l’Église, où se construit sa fraternité, et où l’Église renouvelle ses forces est sans contredit l’eucharistie dominicale. L’affirmation d’un saint Ignace d’Antioche, évêque et martyr au tout début du IIe siècle de l’Église, demeure toujours actuelle. Il disait : « Le Dimanche est le jour où notre vie se lève par le Christ »!

Mais d’où vient ce lien entre le dimanche et l’eucharistie dominicale? Il est vrai que dans la Tradition de l’Église, l’eucharistie s’est peu à peu développée au point d’être célébrée tous les jours de la semaine. Mais cela a quand même pris plus de 400 ans, car son cadre premier et naturel a toujours été le dimanche. Ce lien entre l’eucharistie et le dimanche est apparent au tout début de l’Église. Écoutons ce que nous dit le Concile Vatican II à ce sujet :

L’Église célèbre le mystère pascal, en vertu d’une tradition apostolique qui remonte au jour même de la résurrection du Christ, chaque huitième jour, qui est nommé à bon droit le jour du Seigneur, ou dimanche. Ce jour-là, en effet, les fidèles doivent se rassembler pour que, entendant la parole de Dieu et participant à l’eucharistie, ils se souviennent de la passion, de la résurrection et de la gloire du Seigneur Jésus, et rendent grâces à Dieu qui les « a régénérés pour une vivante espérance par la résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts » (1 P 1,3). Aussi le jour dominical est-il le jour de fête primordial qu’il faut proposer et inculquer à la piété des fidèles, de sorte qu’il devienne aussi jour de joie et de cessation de travail… (VSC 106).

Comme nous le rappelle ce texte du Concile Vatican II, avec les premières communautés chrétiennes c’est le Jour du Seigneur ou le Huitième jour, comme on l’appellera aussi dans les premiers temps de l’Église, qui fait son apparition.

Rappelons-nous que c’est au matin du « premier jour de la semaine » (Mt 28,1; Mc 16,9; Lc 24,1; Jn 20,1) que le Seigneur Jésus est ressuscité et qu’il s’est manifesté aux siens. Après être apparu aux saintes femmes, puis à Pierre, il se manifesta « ce même jour » aux deux disciples d’Emmaüs, qui « le reconnurent à la fraction du pain » (Lc 24,35) et il leur dit: « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ». Ayant dit cela, il souffla sur eux et leur dit: « Recevez l’Esprit Saint. A qui vous remettrez les péchés, ils seront remis » (Jn 20,21-23).

Sept jours plus tard, soit le dimanche, Jésus apparaît à nouveau au milieu des apôtres (Jn 20,26-27). C’est alors que Thomas est invité à mettre la main dans ses plaies et à devenir un homme de foi, un croyant.

Ce qu’il faut retenir de ce qui précède, c’est le lien intime qui relie le dimanche et le mystère de Pâques, i.e. tous ces événements qui entourent la résurrection de Jésus et qui se déroulent soit le jour même de sa résurrection, i.e. le dimanche, ou sept jours plus tard, le huitième jour, comme l’a appelé la tradition chrétienne. C’est pourquoi depuis la résurrection chaque dimanche pour l’Église est un jour de Pâques.

(Cette réflexion sera poursuivie dans les semaines qui viennent. En attendant, bonnes vacances et bon été!)

La chasteté en question

À l’heure où plusieurs s’interrogent quant à la pertinence de maintenir un clergé célibataire, alors que les besoins des communautés chrétiennes se font criants, il me paraît d’une extrême importance de dégager le sens du célibat consacré, et de la chasteté qu’il sous-tend, dans le contexte de la vie religieuse. Mon propos ici n’est pas de me prononcer quant à la question d’un clergé marié ou non, mais plutôt de mettre en évidence le voeu de chasteté pour lui-même et de tenter d’en comprendre le dynamisme. Même si un jour des hommes mariés étaient admis au presbytérat, il restera toujours cette réalité des religieux et des religieuses pour qui le voeu de chasteté est une composante intrinsèque de leur engagement. Il est possible d’imaginer un clergé marié, mais la vocation des religieux et des religieuses ne pourra jamais se définir sans cette référence aux trois conseils évangéliques qui la déterminent, et plus particulièrement le voeu de chasteté.

Dans un article précédent (cf. Obéir à Dieu, à soi-même et au monde), je rappelais que saint Thomas d’Aquin avait défini le voeu d’obéissance comme étant le plus important des trois voeux et qu’il conditionnait les voeux de pauvreté et de chasteté. Mais cette affirmation a besoin d’être saisie avec beaucoup de nuances à une époque où la primauté de l’individu et sa liberté personnelle occupent une place tellement prépondérante dans la conception de nos sociétés post-modernes. Moins que par le passé, la tentation demeure néanmoins présente chez certains à réduire la vie religieuse ou le célibat, à une simple question de devoir, comme si un impératif moral déterminait le choix de ceux et de celles qui s’y engagent. Bien des vocations se sont vécues difficilement dans le passé, à cause d’un choix mal éclairé, influencées souvent par des pressions sociales ou ecclésiales, insistant surtout sur une certaine obligation à répondre à « l’appel », ou encore jouant de manière culpabilisante quant au risque de dire non à Dieu ! D’ailleurs, toute cette notion d’appel de Dieu aurait besoin d’être renouvelée afin de présenter aux personnes en quête vocationnelle ce qui est vraiment au coeur de l’appel à la vie religieuse : une invitation où le sujet de l’appel trouve son bonheur et non pas une contrainte où il se perd.

Le « viens suis-moi! » de Jésus, lorsqu’il invite ses apôtres à le suivre, est sans doute ferme et sans hésitation, mais il ne peut certainement pas s’agir d’un ordre péremptoire ne laissant aucun choix aux personnes interpelées! Les disciples qui ont répondu à l’invitation de Jésus étaient libres de le faire, et ils ne devaient certainement pas suivre Jésus sans une certaine fascination à son endroit, sans être saisis par le mystère de sa personne et de son message. Et c’est là un point de départ important pour bien comprendre le voeu de chasteté. Car ce vœu est certainement celui qui rejoint le plus la personne dans la totalité de son être, tant dans sa quête de sens que dans ses désirs et ses besoins les plus intimes. Il faut sérieusement se demander quelle force est capable de mobiliser totalement une personne, et ce, pour toute sa vie, en l’engageant dans un célibat et une chasteté absolus?

Bien des témoignages d’engagements au célibat font état de cheminements ayant amené des personnes à se donner au nom d’un idéal social et communautaire, au nom d’un altruisme voulant se mettre au service de l’humanité. L’on entend aussi certaines justifications pour le célibat des prêtres faisant valoir leur plus grande disponibilité pour le service de l’Église. D’autres personnes encore se sont engagées parce qu’elles ont été marquées par des témoins, par de grandes figures d’Église. Elles voient en ces témoins des modèles sur lesquels elles veulent conformer leur vie.

Bien que tous ces motifs soient valables en soi et puissent jouer un rôle déterminant dans le choix d’une vocation religieuse, ils ne peuvent constituer le motif fondamental d’une vie entièrement vouée au célibat. Il y a risque de s’enfermer dans une certaine idéologie de l’engagement quand le choix pour la vie religieuse ne fait pas aussi appel à tout ce qui constitue le dynamisme d’une personne, tant au plan spirituel, qu’au plan affectif. Car il manque une dimension fondamentale aux motifs d’engagement évoqués jusqu’à maintenant : la dimension relationnelle avec le Christ, qui seule peut fonder la vocation religieuse.

Qu’est-ce qui détermine la décision des disciples à suivre le Christ dans les évangiles si ce n’est une rencontre personnelle avec lui ? Une rencontre où le disciple est saisi par la personne de Jésus, où il est fasciné et où il se sent aimé par lui. Rappelons-nous la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche : « Et Jésus se mit à l’aimer » . Ou encore lorsqu’il rencontre Pierre après sa résurrection sur la rive du lac Tibériade et lui demande : « Pierre, m’aimes-tu ? » . Nous sommes ici au coeur de l’expérience spirituelle chrétienne, qui consiste en une foi vive en l’amour de Dieu pour nous, où l’amour appelle l’amour. Cette expérience de réciprocité est une composante fondamentale dans le choix que fait une personne pour la vie religieuse. Un engagement pour la vie ne peut être fondé que sur l’amour.

Naturellement, tous les chrétiens sont appelés à faire cette expérience. Elle n’est pas l’apanage exclusif des religieux et des religieuses. Mais cette expérience constitue un terreau fondamental dans l’appel à la vie religieuse, et plus particulièrement pour le voeu de chasteté. Car le voeu de chasteté doit être source d’équilibre et d’épanouissement pour la personne qui s’y engage. Il ne peut donc reposer uniquement sur des théories ou sur un activisme social. Il doit permettre au religieux et à la religieuse de se réaliser, non seulement spirituellement, mais aussi dans toute sa vie psychique et affective, et ainsi trouver son bonheur dans la vie religieuse. Pour cela le Dieu de Jésus-Christ doit être son tout et mobiliser toutes ses énergies.

Le plus grand idéal social ne suffira jamais à donner toute sa profondeur à la vie religieuse si l’amour de Dieu, l’expérience d’être saisis par lui, ne sont pas présents chez celui ou celle qui s’y engage. C’est parce qu’il se sent interpelé par le mystère d’un tel amour, ou encore parce qu’il le pressent, qu’un aspirant à la vie religieuse peut choisir de renoncer à l’amour d’une autre personne, et ce, pour toute la vie. Il y a quelque chose d’exclusif dans le fait d’aimer, et cette dynamique se retrouve tout aussi bien dans le voeu de chasteté que dans l’engagement au mariage. Le religieux ou la religieuse sera chaste non pas parce qu’il en a fait le voeu, mais parce que l’amour vrai requiert la fidélité et l’engagement. Celui ou celle qui en est épris veut y consacrer toute sa vie et toute sa personne. C’est le défi de tout mariage et c’est aussi le défi de toute vie religieuse. Chacun de ces engagements en Église, qu’il s’agisse du mariage ou de la vie religieuse, est un appel à aimer, et le voeu de chasteté, tout comme le fait le mariage, consacre dans l’amour. Il implique le choix de Dieu comme fin absolue de son existence en lui offrant toutes ses ressources, tout son être, dans la suite du Christ.

Afin de bien comprendre la pertinence de la vie religieuse, il nous faudra redécouvrir tout l’importance de l’aspect éminemment personnel de l’appel à la vie religieuse. Un appel qui est une invitation en toute liberté, à tout laisser pour suivre le Christ. Un appel à se donner et à se réaliser dans le monde par un engagement de sa personne avec le Christ et pour le Christ. Ce choix trouve sa véritable authenticité lorsqu’il est fait dans la liberté et dans la joie, lorsqu’il est accueilli à la fois comme un don et comme un appel de la part de Dieu. Et au coeur de cet appel, le voeu de chasteté met tout particulièrement en relief la dimension intime et personnel de la suite du Christ.

« Qui peut vivre sans affections ? » demande saint Augustin dans son commentaire du psaume 76, où il développe sa notion de délectation en Dieu. Il poursuit ainsi : « Pensez-vous, frères, que ceux qui craignent Dieu, honorent Dieu, aiment Dieu, n’aient pas d’affections? » (In Ps. 76, 1; PL, 36, 278). « L’homme ivre se réjouit, et le juste ne se réjouirait pas ?… » (In Ps 57, 22; ibid, 691). Pour Augustin, Dieu surpasse infiniment sa création, et c’est pourquoi il est en lui-même la véritable délectation: « Il y a une volupté dans le Seigneur, qui est le vrai Sabbat et le vrai repos… », dit Augustin. « Qui peut délecter autant que Celui qui a fait tout ce qui nous délecte? » (In Ps 32, 2,6; ibid 281). Cette délectation est au coeur même de la vie chrétienne et fonde, par le fait même, l’appel à la vie religieuse. Tout au long de l’histoire de l’Église, des hommes et des femmes ont été saisis par Dieu au point de se dessaisir d’eux-mêmes afin de suivre le Christ obéissant, pauvre et chaste. Cette aventure spirituelle demeure toujours actuelle.

Parmi les trois conseils évangéliques, le vœu de chasteté est sans doute celui qui met le plus en évidence cette dimension de l’amour chez celui ou celle qui s’engage dans la vie religieuse. D’ailleurs, n’est-ce pas ce vœu, parmi les trois vœux, qui suscite le plus d’incompréhension de la part de nos contemporains? En effet, le vœu de chasteté, s’il est déterminé par le vœu d’obéissance comme l’affirme saint Thomas d’Aquin, l’est uniquement en ce sens où l’obéissance réside avant tout dans la capacité à entendre l’appel qui vient de Dieu et à y répondre librement, avec tout son coeur. La véritable obéissance est amour, puisqu’elle est le don total et volontaire de soi-même au nom de l’Évangile et par amour pour Dieu. Et le vœu de chasteté est celui qui met le plus en évidence la radicalité du choix du Christ comme unique compagnon de route.

Au coeur de la vie religieuse, il y a cette réalité sublime que Thérèse de l’Enfant-Jésus décrivait avec une simplicité désarmante pour parler de sa vocation. Elle disait « un amour m’appelle » . Tout est dit ici ! Nous touchons à l’essence même du vœu de chasteté, et de la vie religieuse elle-même, lorsque nous le comprenons tout simplement comme une réponse à l’amour de Dieu qui appelle! C’est dans cet amour que s’enracine le vœu de chasteté, où toute vie consacrée trouve son fondement ainsi que sa raison d’être. Un amour offert à tous, également et sans exception, mais qui appelle certaines personnes à en témoigner à la face du monde en s’y consacrant totalement, exclusivement, afin d’annoncer à tous et à toutes que cet amour de Dieu pour nous est tellement sublime et insurpassable, qu’une personne peut sans hésitation fonder toute son existence sur lui.

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Yves Bériault, o.p., « Réflexion sur les vœux », in La vie des communautés religieuses, mars-avril 2004, pp. 92-102. Sur le site, appelé: « Pauvres comme lui, riches comme lui ».

Pauvres comme Lui, riches avec Lui

Religieuse dominicaineLa vie religieuse est une invitation faite par le Seigneur à des hommes et à des femmes à se réaliser dans le monde en se mettant à sa suite, dans l’observance des conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Cette mission se situe au cœur de l’histoire du salut où Dieu est à l’œuvre jusqu’à la fin des temps et où il appelle l’Homme à s’engager, à devenir un acteur central de cette histoire, puisque ce salut qui est offert le concerne en tout premier lieu. Il est pour lui et pour tous ses frères et sœurs en humanité. La vie religieuse se veut donc une réponse radicale à l’appel qui est fait à tous, appel qui se réalise différemment selon la vocation de chacun, mais qui implique toujours une même dynamique de conversion et d’appel à la sainteté, quel que soit notre état de vie.

Trois voeux, trois conseils évangéliques, façonnent et orientent fondamentalement la vie de celui ou de celle qui s’engage dans la vie religieuse, et je voudrais traiter ici de l’un de ces trois voeux qui a sans doute comme particularité, du moins plus que les deux autres voeux il me semble, de se réaliser tout autant au plan individuel qu’au plan communautaire. Je veux parler ici du voeu de pauvreté. Car il est bien difficile de réaliser communautairement le voeu de chasteté, même si tous y sont tenus, et quant au vœu d’obéissance, même s’il se réalise dans la réalisation quotidienne des observances régulières par exemple, sa pleine signification touche avant tout la volonté propre de la personne qui s’y engage. Tandis que le voeu de pauvreté repose tout autant sur les épaules du religieux ou de la religieuse que sur celles de la communauté.

Nous vivons une époque et une culture où la vie religieuse se cherche face au vœu de pauvreté. Bien des religieux et des religieuses vivent un malaise, sinon une contradiction, entre les conditions de vie en communauté et l’appellation « vœu de pauvreté ». D’entrée de jeu, il faut bien l’avouer : souvent les religieux et les religieuses ne sont pas des pauvres. Il suffit de regarder les lieux que nous habitons, ainsi que notre mode de vie. Tous nos besoins sont assurés. Notre vie est des plus confortables et ferait l’envie de bien des pauvres. Pourtant nous sommes « marqués » par ce vœu de pauvreté auquel nous nous engageons lorsque nous faisons profession religieuse. Impossible de renier ce vœu ou de nous en détacher. Tout le monde sait que nous avons fait vœu de pauvreté et les gens attendent de nous une conduite et un mode de vie qui soit conséquent avec notre engagement. Toute notre vie il y aura là un combat personnel à mener, un appel évangélique à la radicalité.

Frères dominicainsUne autre difficulté qui se rencontre en communauté face au voeu de pauvreté est que la volonté d’une communauté d’assumer une vie pauvre et dépouillée se heurte parfois à la réalité de certains frères ou de certaines soeurs qui sont incapables d’assumer leur voeu de pauvreté. Leur témoignage a souvent pour effet de rejaillir sur l’ensemble de la communauté, sur son image et son rayonnement. D’où la tentation chez certains de vouloir « faire comme les autres » ou d’en faire moins.

Il y a et il y aura toujours une tension à vivre à l’intérieur des communautés religieuses face au voeu de pauvreté. Ultimement, nous serons toujours seuls avec nous-mêmes quand il s’agira d’assumer nos vœux. Et notre premier devoir sera toujours de répondre de nous-mêmes devant Dieu et devant le monde.

Il est bon de se rappeler par ailleurs que les divers projets de vie religieuse ne peuvent pas tous assumer un type de vie pauvre qui serait semblable à celui des petites sœurs d’une Mère Térésa par exemple, vivant dans les bidonvilles où se retrouvent les plus démunis du monde. La mission dominicaine, par exemple, se situe surtout au cœur des villes, près des universités. Sa mission nécessite donc certaines ressources pour mener à bien à la fois sa vie conventuelle et intellectuelle, ainsi que la mission qui en découle : bibliothèques, ordinateurs, outils multimédias, salles de conférences, etc…. Ce type d’apostolat peut se vivre sobrement, mais difficilement dans le dénuement le plus complet. Le vœu de pauvreté ne veut pas dire indigence, mais il implique néanmoins une pauvreté de l’être et de l’avoir, ainsi qu’un authentique souci de partage avec les plus démunis.

En quoi consiste cette pauvreté de l’être qu’implique notre vœu de pauvreté ? Il s’agit tout d’abord d’une orientation fondamentale de nos vies, appelées à entrer dans l’abaissement même du Christ, lui qui s’est abaissé dans une vie humaine pauvre, solidaire avec les plus démunis, avec les exclus (Phil 2, 5-8). Jésus n’a pas recherché le pouvoir, ni le prestige, ni à occuper la première place, mais il s’est fait le serviteur de tous. Être frère prêcheur signifie pour nous un engagement ferme et radical dans cette voie de pauvreté. Une pauvreté de l’être dans un monde où le « paraître », « l’avoir » et le « pouvoir » sont si essentiels aux yeux de nos contemporains. La pauvreté du Christ est une affirmation de sa liberté, et notre vœu de pauvreté est une invitation à entrer nous-mêmes dans cette liberté à l’égard du monde et ses dominations.

Notre vœu de pauvreté est aussi une pauvreté de l’avoir. Par ce voeu nous nous engageons à ne rien posséder en propre. Non pas parce que la pauvreté est en soi un bien. Au contraire, la pauvreté dans le monde est un mal, un mal qu’il nous faut combattre de toutes nos forces. Mais nous sommes appelés à nous détacher du matériel afin de signifier que le sens de la vie ne trouve pas sa fin dans le fait de posséder. Ainsi le vœu de pauvreté vise à affirmer la dignité de tous ceux et celles qui ne possèdent pas, en rappelant que l’abondance matérielle n’est pas la raison d’être ultime de l’homme, qu’elle n’est pas sa fin.

Enfin, notre vœu de pauvreté est aussi un engagement à la solidarité avec les plus pauvres. Notre engagement ne fera pleinement sens que si nous parvenons individuellement et communautairement, ensemble avec nos frères religieux, à transformer une simplicité de vie, tout aussi spirituelle soit elle, en un engagement concret auprès des plus nécessiteux de notre milieu, afin de partager avec eux non seulement notre temps et nos talents, non seulement le trop plein de notre avoir, mais aussi de notre nécessaire.

Pourquoi faire vœu de pauvreté? Parce que notre vie religieuse nous attache au Christ. Elle nous engage à le suivre sur les routes du monde, afin de vivre avec lui et comme lui. La condition de disciple est un appel à vivre dans le monde avec le Christ pauvre et donné aux pauvres : les pauvres de richesses, bien sûr, mais aussi les pauvres d’amour, les pauvres de savoir, ainsi que les pauvres de sens. Écouter les besoins du monde et tenter d’y répondre à la lumière de l’Évangile ne peut se réaliser si nous sommes esclaves du monde et de ses pouvoirs. Il y a donc dans notre vœu de pauvreté une orientation fondamentale de notre vie chrétienne en tant que religieux. Notre vœu est avant tout un appel à vivre une qualité d’être au monde, solidaires des plus pauvres, un appel à nous détacher du monde et de ses séductions afin de nous attacher à l’essentiel : aimer et se donner comme le Christ. C’est pourquoi notre vœu de pauvreté est un appel à la liberté, un appel à devenir libres comme lui, libres de cette liberté qui nous configure peu à peu au Christ, lui qui s’est fait tout à tous. Elle est là notre seule et unique richesse !

Ce sera toujours là le défi de notre vie en communauté que de nous rappeler le sens de notre voeu de pauvreté et de chercher ensemble comment le réaliser le mieux possible, au jour le jour. Mais il ne faudra pas attendre que tous se soient mis en route avant de faire nous-mêmes le premier pas.

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Yves Bériault, o.p., « Réflexion sur les voeux », in La vie des communautés religieuses, mars-avril 2004, pp. 92-102. Sur le site, appelé: « Pauvres comme lui, riches comme lui ».

L’obéissance religieuse : Obéir à Dieu, à soi-même et au monde

Le mot obéissance n’est pas un mot à la mode dans notre société. Les libertés récemment acquises font que ce mot évoque surtout l’attitude de l’enfant devant ses parents ou un rapport à l’autorité qui semble tout à fait dépassé pour nos contemporains. En abordant la notion d’obéissance il faut se rappeler que le mot  » obéir  » veut dire  » écouter « . Écouter pour ensuite répondre, pour obéir. D’ailleurs le mot  » responsabilité  » veut aussi dire  » donner une réponse « . Obéissance et responsabilité, deux notions indissociables dans la vie religieuse. L’obéissance implique donc une attitude très active et très dynamique qui fait appel à toute la personne.

Pour nous religieux, le mot « obéir » est au cœur de notre engagement dans la vie religieuse et chez nous, les dominicains, il est même le seul vœu évoqué pour signifier notre engagement religieux quand nous faisons profession : « Moi frère un tel je promets que je serai obéissant… ». Notre rituel de profession religieuse nous situe ainsi dans la grande tradition monastique où le vœu d’obéissance au Maître de l’Ordre et à nos constitutions, implique nécessairement les vœux de chasteté et de pauvreté. Mais notre manière de faire profession met encore plus en valeur notre vœu d’obéissance, bien qu’il ne soit pas notre seul vœu. D’ailleurs, c’est saint Thomas d’Aquin qui affirmait que le vœu d’obéissance est le plus important des trois vœux, puisqu’il sous-tend les deux autres.

Le mot obéissance vient du latin « oboedire » qui signifie «prêter l’oreille à quelqu’un» d’où l’implication d’« être soumis » ou d’« écouter ». Toutefois, dans la vie religieuse, telle qu’elle se vit aujourd’hui, ce serait vraiment ne pas comprendre la profondeur de ce vœu que d’en faire une obéissance servile à des supérieurs, bien que l’obéissance aux supérieurs soit requise dans le projet de vie religieuse.

L’obéissance religieuse est à comprendre selon quatre axes majeurs :

1. Obéissance à Dieu. Tout d’abord écouter ce que Dieu a à me dire à propos de ma vie et puis découvrir ce que je pourrais en faire afin de m’y réaliser pleinement. C’est toute la notion de vocation, d’appel, qui se joue. Naturellement cette obéissance à Dieu, aux inspirations de l’Esprit Saint au cœur de ma vie, implique les trois autres points qui suivent, mais fondamentalement, l’obéissance c’est avant tout se mettre à l’écoute de Dieu afin de discerner qu’elle est son projet de vie sur moi.

2. Obéissance à soi-même. Il y a aussi dans le vœu d’obéissance, une obéissance à soi-même. Une congruence comme diraient les psychologues. On pourrait définir cette obéissance ainsi : ce que j’aimerais avoir accomplit au terme de ma vie. Obéir implique donc une connaissance de soi et de ses aspirations les plus profondes, afin d’être fidèle à soi-même, afin d’être capable de s’écouter en vérité.

3. Obéissance au monde. Écouter, obéir, veut aussi dire accueillir le monde et ses habitants, qui sont mes frères et mes sœurs en humanité. Les écouter afin de pouvoir les accueillir dans leurs luttes et leurs détresses, et m’y engager selon ce que j’ai pu découvrir de moi-même en me mettant à l’écoute de Dieu et des autres. Obéir implique donc d’avoir le cœur en disponibilité, l’oreille tendue vers le monde, d’être à son écoute, afin d’identifier les points de convergence entre ce que je porte comme aspirations et ce que le monde attend de moi, ce que mes frères et soeurs en communauté attendent de moi, ce que Dieu attend de moi.

4. Obéissance à sa famille religieuse. Enfin, obéir comme religieux, c’est aussi choisir à nouveau, à chaque jour, le projet de vie religieuse qui est le nôtre et où Dieu nous a conduit. Car notre Ordre est le moyen que nous avons choisis, afin de répondre de notre mieux à cette obéissance à soi-même, au monde et à Dieu. Quand je dis  » choisir à chaque jour le projet de vie religieuse « , je veux dire devenir à chaque jour de plus en plus responsable de notre projet de vie religieuse, de vie donnée à la manière de saint Dominique. Parce que ce projet est pour nous un modèle crédible pour vivre comme disciple de Jésus. Le projet de l’Ordre des Prêcheurs est pour nous une voie originale dans la façon d’assumer la mission apostolique de l’Église et nous nous sommes engagés par notre profession à obéir à ce projet, à nous mettre à son écoute, afin de nous mettre à son service.

L’obéissance que nous voulons vivre en tant que dominicains, avec les limites et les faiblesses qui sont les nôtres, a donc les implications suivantes :

1- Une écoute attentive de soi-même, des appels du monde et de nos frères et soeurs en communauté, afin de mieux discerner les appels de Dieu dans nos vies ;

2- une disponibilité à ce que l’on peut nous demander comme service, comme mission; il s’agit d’avoir le cœur ouvert, tendu vers l’avant ;

3- et, enfin, une créativité responsable pour réaliser ensemble notre projet de vie et notre mission ; savoir prendre des initiatives, oser avancer vers le large et y lancer nos filets.

Le vœu d’obéissance est un vœu qui, loin d’inviter à la servilité, nous rend au contraire libres pour la mission à la suite du Christ, responsables de l’Ordre des Prêcheurs qui nous accueille en tant que frères et sœurs. À travers l’Ordre, c’est Dieu qui compte sur nous.

Le vœu d’obéissance nous demande tout à la fois d’être responsables de nos frères et de nos sœurs avec qui nous vivons, responsables de notre vie de prière et de ressourcement, responsables de notre mission et du monde où nous sommes insérés. Le vœu d’obéissance est un vœu qui fait appel à l’adulte en nous. C’est pourquoi il est un vœu libérateur, qui vient chercher ce qu’il y a de meilleur en nous. Mais le vœu d’obéissance, à cause du droit de regard de mes frères et de mes soeurs sur ma manière de vivre avec eux le projet de saint Dominique et la suite du Christ, devient aussi un lieu de vérité, de croissance et de libération vis-à-vis mes limites et mes pauvretés. Le vœu d’obéissance est un lieu d’interpellation et de libération qui ne peut faire de moi qu’un meilleur dominicain, un dominicain plus heureux et plus engagé, mais dans la mesure où j’accepte  » d’entendre « !.

En somme, le vœu d’obéissance nous rapproche du Christ, lui qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort. C’est son obéissance à lui qui fonde la nôtre et y donne sens. Notre défi comme religieux est d’entrer dans l’intelligence de ce vœu et alors, avec la grâce de Dieu, nous pourrons assumer le exigences de notre vie religieuse et la faire fructifier pour le salut du monde et le nôtre.

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Yves Bériault, o.p., « Réflexion sur les voeux », in La vie des communautés religieuses, mars-avril 2004, pp. 92-102. Sur le site, appelé: « Pauvres comme lui, riches comme lui ».

Lettre de captivité de Dietrich Bonhoeffer

« Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne (Mc 15, 34) ! Le Dieu qui nous laisse vivre dans le monde, sans l’hypothèse de travail Dieu, est celui devant qui nous nous tenons constamment. Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. Dieu se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide […] Voilà la différence décisive d’avec toutes les autres religions. La religiosité de l’homme le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde, Dieu est le deus ex machina. La Bible le renvoie à la souffrance et à la faiblesse de Dieu; … L’évolution du monde vers l’âge adulte dont nous avons parlé, faisant table rase d’une fausse image de Dieu, libère le regard de l’homme pour le diriger vers le Dieu de la Bible qui accomplit sa puissance et sa place dans le monde par son impuissance. » (D. Bonhoeffer, Dietrich. Résistance et soumission, Lettres et notes de captivité. Lettre du 16 juillet 1944, Genève 1967, p. 162-163.)


Qui est Dietrich Bonhoeffer?

« Né à Breslau en 1906, fils de la haute bourgeoisie allemande, docteur en théologie à 23 ans après de brillantes études, tout semble destiner Dietrich Bonhoeffer à une haute position dans la société. Il voyage en Europe et aux Etats-Unis et est ordonné pasteur en 1931.

Le 30 janvier 1933, Hitler arrive au pouvoir. Dès le 1er février, Bonhoeffer dénonce, dans une allocution à la radio, la prétention de souveraineté totale du Führer. Son émission est immédiatement interrompue. Il publie ensuite un article contre l’antisémitisme et participe à l’organisation de l’Eglise confessante, avec Karl Barth et Niemöller. Chez ce « théologien de la réalité » (selon André Dumas), la vie, l’oeuvre, la foi, sont indissolublement liées.

En 1935, il est responsable du séminaire de Finkenwalde dont les activités sont rapidement interdites, et se poursuivent dans la clandestinité.

« Nachfolge » (Le prix de la Grâce) – 1937 – « Gemeinsames Leben » (De la vie communautaire) – 1939 – Ethique – paru en 1949 – Résistance et soumission, lettres de prison publiées en 1951 : l’oeuvre de Bonhoeffer a marqué son époque. Comment être croyant dans un monde qui semble ne pas avoir besoin de Dieu, quelle peut être l’action de l’Eglise dans le monde ?

En 1940, Bonhoeffer s’engage dans la conjuration contre Hitler. Arrêté par la Gestapo le lendemain de l’attentat manqué de 1943, il est condamné à mort et pendu le 9 avril 1945 sur l’ordre personnel de Hitler. » (Source)


Une biographie récente de D. Bonhoeffer

Schlingenspien, Ferdinand. Dietrich Bonhoeffer 1906-1945. Salvator, 2005. 438 pp.

« Sur la base de nouvelles sources (oeuvres complètes, correspondances diverses), l’auteur nous décrit l’itinéraire exemplaire et courageux du pasteur luthérien allemand, Dietrich Bonhoeffer. Dans cet ouvrage, il fait preuve d’une très grande maîtrise pour présenter en Dietrich Bonhoeffer l’homme, l’écrivain, le résistant à Hitler, le théologien d’exception qui ouvre de nouvelles voies au christianisme contemporain. Après une longue période – puisque le livre de Ebehard Bethge remonte à 1967 – cette biographie devient l’ouvrage de référence sur Dietrich Bonhoeffer. »

La foi et la religion

Récemment, l’animateur d’une émission religieuse à la télévision de Radio-Canada a écrit une lettre ouverte aux journaux afin de souligner l’importance du fait religieux dans la vie des politiciens. Il disait qu’il n’était pas sans importance, comme le croient certains, de connaître leurs convictions religieuses, car cela nous permet d’en évaluer les répercussions possibles sur leurs décisions politiques.Ce que j’ai trouvé de particulièrement intéressant dans cette lettre ouverte c’est que l’auteur en profitait pour parler de sa foi, qu’il définissait comme une « spiritualité ouverte » et donc sans appartenance, sans religion.

De plus en plus, certaines personnes voient là comme le « nec plus ultra » de la foi, alors qu’il ne s’agit que des premiers balbutiements. Les tenants de cette position avancent qu’il faut faire disparaître tout ce qui divise les humains. C’est ce que disait ce journaliste dans sa lettre: les idéologies et les religions divisent, écrivaient-ils, il faut donc s’en débarrasser!

Pourtant les parties politiques nous divisent et nous en avons pourtant besoin; la couleur de la peau nous divise et est la cause de bien des conflits, et pourtant l’on ne peut repeindre l’humanité d’une couleur unique, comme si l’uniformité pouvait résoudre tous les problèmes et nous éviter tous les conflits.

C’est tout un débat que ce rôle de la religion comme facteur de division. S’il s’agissait plutôt du constat que les choses les plus chères au coeur humain sont souvent celles qui lui font perdre la tête. Combien de meurtres au nom de l’amour! Allons-nous l’interdire avec la religion et la politique?

Cette question de la foi sans la religion postule en fait que l’individu est l’ultime référence dans la connaissance du sens de la vie et que toutes les recherches, toutes les expériences de millions d’êtres humains sont engagées en somme sur des trajectoires parallèles qui ne peuvent jamais se rejoindre complètement, sinon l’on assisterait alors à la naissance d’une nouvelle religion.

Ce discours sur la foi ou le spirituel refuse l’hypothèse d’un Dieu qui puisse vouloir se faire connaître et qui puisse prendre les moyens pour le faire. C’est ce que l’on appelle la révélation dans la tradition judéo-chrétienne. La foi ou la spiritualité, sans la révélation, ne risque-t-elle pas d’enfermer l’homme dans des chimères et les pires excès? Est-il possible que Dieu puisse vouloir nous révéler ce qu’il faut faire pour le connaître et découvrir le sens de nos vies? C’est là la question que pose l’existence des religions à l’Homme.

J’aime bien cette réflexion d’un philosophe qui affirmait que « lorsque les hommes abandonnent la religion ils deviennent crédules ». Dans quelle voie ou religion faut-il alors s’engager? C’est là le début d’un long dialogue avec Dieu. C’est l’expérience d’Abraham : « Va vers le pays que je t’indiquerai. » Quitte le pays de tes certitudes et suis-moi.