Comment prier

Un jour, alors que je priais dans ma chambre, j’ai eu cette vive conscience que je n’avais pas à chercher Dieu dans la prière, i.e. à rechercher sa présence « satisfaisante », comme trop souvent est vécue la prière dite « contemplative » ou la méditation.Je prenais conscience que je devais plutôt me laisser trouver par Dieu et entrer dans son désir sur moi et pour le monde. Je réalisais que l’un des buts fondamentaux de la prière n’est pas « la prière satisfaisante » (pourtant je le savais), mais la prière où l’on se tient devant Dieu pour le monde, où l’on veille avec Dieu dans cette longue gestation de l’humanité qui, trop souvent, ressemble à l’agonie du Christ en croix. C’est à cette prière que nous invite cette Semaine Sainte qui commence.

La difficulté de croire

Marc Donzé, le biographe de Maurice Zundel, un prêtre suisse, grand spirituel du XXe siècle, disait ceci à son sujet : « Il voudrait pouvoir parler de Dieu, à pas de silence et de respect, au coeur de ce qui importe le plus à l’homme. Il voudrait pouvoir dire sans violence, mais en prenant chaque homme par la main, que Dieu est l’accomplissement de l’homme. » (Donzé, Marc. La pauvreté comme don de soi. Cerf/Saint-Augustin,1997. pp. 36-37).

La foi ne s’impose pas, elle ne se démontre pas. Elle échappe aux raisonnements logiques qui en donnerait une preuve définitive. La foi, on ne peut ni la donner, ni la prêter, ni la transmettre comme un bien qui nous appartiendrait. On peut tout au plus en parler, en témoigner et surtout en vivre. En vivre, ce sera de l’insérer au plus intime de nos journées, de nos faits et de nos gestes. Y puiser force et courage, goûter à cette joie secrète de celui qui accueille en sa vie la présence de Dieu. Pour nous chrétiens et chrétiennes, c’est cela vivre notre en Jésus-Christ.

Quand je suis appelé à parler de la foi, je ne puis m’empêcher d’en parler comme si je m’adressais à des curieux de la foi, à des distants, à des personnes qui ignorent même tout de la personne du Christ. Car le danger nous guette toujours, nous les croyants, de surestimer le chemin parcouru depuis que nous avons commencé à croire. L’homme aime bien domestiquer son existence, l’enfermer dans un monde de sécurité et d’habitudes. Et parfois il agit ainsi avec Dieu. Il en fait son bien, sa chose, au point de ne plus vraiment avoir besoin de lui. Dieu devient une commodité que l’on range dans le grenier de nos surplus.

D’autre part, même si nous pensons accorder une juste place à Dieu dans nos vies, je suis convaincu qu’il nous faut toujours entendre parler de la foi avec la ferveur des amoureux lorsqu’ils entendent parler de l’amour. Car parler de la foi en Dieu c’est toucher à la fibre la plus intime et la plus personnelle de notre existence, au-delà de toutes nos amitiés, de tous nos amours. Comme le dit Maurice Zundel : « Dieu est l’accomplissement de l’homme » et l’enjeu qui se cache derrière l’expérience de la foi est celui de la réalisation même de mon être en tant que personne. Nous sommes donc loin ici de définitions abstraites, de doctrines, de choses à retenir. Quand nous abordons en Église la question de la foi, nous parlons avant tout de notre bonheur.

Quand on aborde la question de la foi nous sommes souvent renvoyés par les non-croyants aux nombreux scandales qui entoure les religions, toutes espèces confondues. Au nom de la religion des hommes et des femmes exploitent, dominent, excluent et tuent leurs semblables. La religion est vécu par certains comme un pouvoir, une vérité qu’il faut imposer aux autres ou encore au nom de laquelle il faut exclure les autres, quitte à les exterminer. Toutes les religions ont connu ces excès et encore aujourd’hui nous sommes témoins d’actes intolérances commis au nom de la différence religieuse. Certains voient là la preuve que les religions ne servent à rien et par le fait même ils trouvent là la justification leur permettant de disqualifier tout discours sur Dieu.

Par ailleurs, si l’on veut aborder sérieusement la question de l’intolérance, de l’exclusion ou de l’anéantissement pur et simple de l’autre, il faut être honnête et se rappeler que le XXe siècle, entre tous les siècles, a connu les pires des guerres, utilisant des armes de destructions massives; il faut aussi se rappeler que le XXe siècle a connu les pires mouvements d’exclusion et d’extermination sous divers régimes athées : le communisme en Union Soviétique et en Chine, le nazisme en Allemagne, les Khmers Rouge dans le Kamputchéa de Pol Pot (Cambodge), les massacres raciaux il y a seize ans au Rwanda… Dans aucun de ces cas la religion n’a joué un rôle. « L’homme est un loup pour l’homme », dit le dicton, et son instinct de violence et de domination s’affirme partout là où il exerce son emprise, même au nom de la religion. Les grandes religions, en dépit de leurs messages de paix et de concorde, peuvent aussi tomber entre les mains de mercenaires, et alors l’on confond le message et le messager.

Mais est-ce là une raison pour évacuer Dieu de notre horizon? Alors il faudrait non seulement cesser de croire mais aussi cesser d’aimer, car il y a tellement de crimes commis au nom de l’amour qu’il faudrait tenir tout attachement à un autre comme suspect, sinon dangereux. Ne pourrait-on pas trouver dans toutes ces violences quotidiennes que traversent de nombreux couples et familles la justification au bannissement de l’amour dans nos sociétés. Ainsi on pourrait lire sur des panneaux : « Interdiction d’aimer car l’amour ne conduit qu’à la violence ». « L’amour opium du peuple! » N’est-ce pas là le raisonnement que font ceux et celles qui mettent Dieu en-dehors de leur vie à cause des excès commis au nom de la religion.

Plus fondamentalement, la raison pour laquelle Dieu est ignoré par tant de personnes ne réside pas dans une explication unique mais, en même temps, elles se rejoignent toutes. Ainsi certains ressemblent aux Athéniens dont parle l’Apôtre Paul, et qui n’ont jamais vraiment entendu parler de lui. D’autres n’en ressentent tout simplement pas le besoin. Ils semblent satisfaits de n’avoir aucune explication au sens de la vie. Tandis que d’autres encore refusent de croire parce que l’idée d’un Dieu créateur leur semble absurde. Ils ont l’impression que croire en Dieu veut dire perdre son autonomie, sa liberté. Ils se font des représentations assez fragmentaires de la foi, pour ne pas dire caricaturales, d’où leur refus de croire. Mais dans tous ces cas Dieu est méconnu. Comme le disait sainte Marguerite : « L’amour n’est pas aimé. » La source même de nos vies est ignorée. Mais le mystère est tellement immense, tellement incroyable que l’on peut comprendre qu’il soit si difficile de croire.

Dieu et le barbier

Un homme entra dans un salon pour se faire couper les cheveux et tailler la barbe. Avec le barbier, il discuta de sujets nombreux et variés. Soudain, ils abordèrent celui de Dieu. Le barbier dit : « Écoute, je ne crois pas que Dieu existe, comme tu le dis. – Pourquoi donc? continua le client.
– C’est évident. Tu n’as qu’à sortir dans la rue pour comprendre. Dis-moi, si Dieu existait, y aurait-il tant de gens malades? Y aurait-il tant d’enfants abandonnés? Si Dieu existait vraiment, il n’y aurait ni souffrance ni peine. Comment Dieu pourrait-il permettre tout ça?  »

Le client réfléchit et ne répondit rien. Lorsque le barbier termina son travail, le client sortit. Aussitôt, sur la rue, il vit un homme aux cheveux longs et à la barbe négligée. Le client retourna alors au salon et dit au barbier :  » Tu sais quoi? Les barbiers n’existent pas.

– Comment ça, les barbiers n’existent pas? demanda le barbier, amusé. Ne suis-je pas ici et ne suis-je pas un barbier moi-même?
– Non! s’écria le client. Ils n’existent pas parce que s’ils existaient, il n’y aurait pas des gens avec des cheveux longs et une barbe négligée, comme cet homme qui marche dans la rue.
– Les barbiers existent. Mais ce qui arrive, c’est que les gens ne viennent pas à moi.
– Exactement! affirma le client. Dieu existe. Mais comme les gens ne vont pas vers LUI, il y a dans le monde beaucoup de souffrances et de peines.

Lettre à Dieu

Parce que tu as aimé cette terre Seigneur, voilà qui me donne d’espérer quand je sens ma foi vacillante. À voir vivre tes enfants rieurs, comment ne pas sentir la tendresse de ton regard posé tout doucement sur chacun d’eux. Tu es là ! Je le crois. Et je devine ta joie, car c’est ma joie. Et je connais ta peine lorsqu’ils souffrent, car c’est la mienne, et elle ne peut venir que de Toi.

Et du plus profond de mon impuissance, monte en moi cet appel à les consoler avec toi ! À prendre avec toi ce poids de douleur qui accable notre terre jusqu’à plus soif. Mais je te découvre plus pauvre que moi. Plus pauvre que moi dans ta toute-puissance. Et ton amour n’en finit plus d’attendre les deux mains clouées sur le bois. Qui donc prendra sur lui le poids de ta croix? Faut-il être entré dans ta gloire pour mesurer le poids infini de ta souffrance et trouver la force de l’assumer avec toi?

Pourquoi te cacher derrière ce silence qui enveloppe l’univers, comme si, sur le point de parler, tu retenais ton souffle, l’espace d’un instant. Un instant d’éternité où l’Homme attend les yeux tournés vers le Ciel…

Pourtant, tout dans l’univers ne s’écrie-t-il pas :  » Gloire! Des astres créés, aux rires des enfants. Contemplez Celui qui vient! Celui qui Est! Contemplez! Il est là, aux portes du monde, et vous êtes chez Lui. L’univers est son jardin et l’Homme, un promeneur solitaire qui cherche son chemin. N’entendez-vous pas sa voix?  »

Et l’Homme, reste là, hébété au cœur du jardin, soûlé par le poids de sa vie, ne sachant plus où regarder quand tout, autour de lui, l’appel vers Toi. Nous aurais-tu donc créés aveugles?

Pourtant, un jour, mes yeux ont vu. C’était de nuit. C’est bien connu, tous les saints le disent, tu ne viens que de nuit. Tu es venu vers moi parce que je t’avais appelé, je t’avais supplié… Il y a de çà longtemps, et c’est maintenant, tellement le souvenir en est vivace. Ton Nom alors s’est gravé en ma mémoire, en moi qui ne suis rien, une passion inutile d’après certains. Tu es venu au cœur de ma faiblesse et de ma peur. Tu as dit les mots qui seuls pouvaient me relever : j’étais aimé de toi!

fr. Yves Bériault, o.p.

Le parfum de Dieu

« Une fois, il y a de cela bien des années, le chevrotin porte-musc des montagnes est hanté par un souffle de parfum musqué. Il s’élance de jungle en jungle, àl poursuite du musc. Le pauvre animal renonce à la nourriture, à la boisson, au sommeil. Il ne sait pas d’où vient l’appel du musc, mais il est contraint de le poursuivre à travers ravins, forêts et collines jusqu’à ce qu’enfin, affamé, harassé, épuisé et marchant au hasard, il glisse de la cime de quelque roche et tombe mortellement brisé, corps et âme. Son dernier acte avant de mourir est d’avoir pitié de lui-même et de lécher la poitrine… Et voici que sa poche à musc s’est déchirée en tombant sur le rocher et répand son parfum. Il halète profondément, essaye de respirer le parfum, mais il est trop tard. Oh! mon fils bien-aimé, ne cherche pas au-dehors le parfum de Dieu, pour périr dans la jungle de la vie, mais cherche ton âme, et vois, il sera là » (Henri, Caffarel, Lettres sur la prière, Paris, Éditions Feu Nouveau, 1961, p.82).Ce texte pourrait servir de commentaire à l’évangile d’aujourd’hui où l’on voit Marie, la soeur de Lazare, verser un précieux parfum sur les pieds de Jésus et les essuyer avec ses cheveux. Comment ne pas évoquer l’exhortation de saint Paul aux Corinthiens : « Soyez la bonne odeur du Christ » (2Co 2,15)

Rilke : Livre de pèlerinage

Rainer Maria Rilke

Alors que feras–tu Dieu si je meurs ?
Je suis la cruche (si je me brise ?)
Je suis la boisson (si je m’altère ?)
Je suis ton habit ton commerce,
Avec moi perdu tu perdrais ton sens,
après moi tu n’auras plus de maison,
où les mots proches et chaleureux te salueraient.
De tes pieds fatigués tombera
cette sandale en velours qui est moi
ton grand manteau te quittera,
ton regard, que je réchauffe avec mes joues
que je reçois comme une couche
voudra venir, me cherchera, longuement-
et se posera contre le coucher de soleil
avec des pierres inconnues au creux de lui-même.
Alors que feras-tu Dieu ?
J’ai très peur.

Rainer Maria Rilke. Livre d’Heures.

On pense ne pas savoir prier

«  On pense ne pas savoir prier. C’est dans le fond sans importance, car Dieu entend nos soupirs, connaît nos silences. Le silence est le tout de la prière et Dieu nous parle dans un souffle de silence, il nous atteint dans cette part de solitude intérieure qu’aucun être humain ne peut combler. »

Frère Roger Schutz (Taizé)

 

 

Mon ami Clovis

L’amitié est un thème important chez les saints et les mystiques. Et s’ils n’en ont pas tous parlé, ils en ont certainement vécu la réalité. Pensons à Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, Catherine de Sienne et Raymond de Capoue, Claire et François d’Assise… Bien sûr, il s’agit ici de l’amitié qui trouve sa profondeur dans un amour commun pour le Christ, pour Dieu, où deux amis trouvent leur joie à partager ensemble sur ce bonheur de connaître Dieu, de l’aimer et d’être aimés de Lui. J’ai été comblé dans ma vie chrétienne jusqu’à ce jour en amitiés chrétiennes des plus diverses, c’est l’une de mes plus grandes joies. C’est pourquoi j’aimerais maintenant vous parler d’un homme qui a joué un rôle très important dans ma vie de foi. Il fut un véritable guide spirituel pour moi. Il s’appelait Clovis. Il était le père de Pierre, mon meilleur ami depuis maintenant 27 ans. Une amitié sans faille, et qui dure toujours, parce qu’une foi commune donne sa plénitude à notre relation.

J’ai connu Clovis à peu près au même moment où j’ai connu Pierre. Mais notre amitié spirituelle a véritablement commencé avec ma conversion. Il en était enthousiasmé et avec sa bonne mine d’un Jean XXIII, il m’inspirait confiance. Clovis avait été admis chez les Franciscains à l’âge de vingt ans, mais les rigueurs de la vie religieuse à cette époque, et sa santé, plutôt fragile, ne lui avaient pas permis de poursuivre cet engagement. Il était alors sorti de communauté. Il s’était marié. Et de ce mariage étaient nés trois enfants. Tout au long de sa vie il a été animé d’une soif spirituelle constante, intense, qui a fait de lui, à la fois un homme de prière, un sage et un chrétien très cultivé, car il lisait beaucoup.

Clovis a été pour moi un père spirituel et je me souviens avec plaisir et nostalgie, de ces longues heures passées en sa compagnie, soit dans la cuisine familiale ou dans son beau jardin, qu’il entretenait avec tant de soin, et où, tous les étés, une place d’honneur était réservée à une statue de la Vierge Marie. Nous discutions de théologie, de l’histoire de l’Église, de la vie des saints et des saintes, qui étaient des familiers pour lui. Et jamais je ne me lassais de ces heures passées ensemble.

À 78 ans, Clovis a été hospitalisé. Son diabète devenait incontrôlable. Il lui restait peu de temps à vivre. J’étais allé le voir à l’hôpital à Joliette. Je vis là, un homme diminué, épuisé par la maladie, mais toujours aussi lucide. Un homme qui savait qu’il ne pourrait pas retourner dans sa maison, qu’il ne reverrait plus son beau jardin, où il passait la plus belle partie de ses étés. Sa santé ne lui permettait plus de vivre seul à la maison. Et dès qu’il aurait reçu son congé de l’hôpital, il irait rejoindre « sa » Thérèse qui vivait dans un Centre d’accueil depuis plus d’un an, maman Thérèse que j’aimais beaucoup.

Clovis était un homme de foi, et lorsque je suis allé lui rendre visite, il est vite allé à l’essentiel. Il m’a parlé de Dieu, de sa foi en ce moment d’épreuve. Il m’a parlé de la mort, de sa mort prochaine, me disant que sans vouloir être prétentieux, cette mort ne lui faisait pas vraiment peur. Que l’idée de rencontrer Dieu n’éveillait pas vraiment de crainte en lui. « Je n’ai pas peur de Dieu » me dit-il. « Peut-être devrai-je avoir une certaine crainte », a-t-il poursuivi, « mais Dieu est avant tout un ami pour moi. Je me sens en confiance, il va m’accueillir tel que je suis « .

En écoutant mon ami Clovis, il me venait en mémoire ce passage de la seconde lettre de Paul à Timothée où il lui dit : « Me voici déjà offert en sacrifice, le moment est venu. Je me suis bien battu, j’ai tenu jusqu’au bout de la course, je suis resté fidèle. Je n’ai plus qu’à recevoir la récompense du vainqueur : dans sa justice, le Seigneur, le juge impartial, me la remettra en ce jour-là, comme à tous ceux qui auront désiré avec amour sa manifestation dans la gloire « . Tout en me remémorant ce texte, je voyais en cet homme alité, la figure du vieil apôtre Paul, terminant sa course, et moi, j’étais Timothée, poursuivant sa course, écoutant les réflexions et les recommandations d’un homme au terme de sa vie, contemplant déjà le destin qui serait le mien. Je me sentais rassuré de me tenir auprès d’un homme qui semblait aussi serein à l’idée de la mort. Avant de le quitter, il me demanda de le bénir, car j’étais alors prêtre. Il était d’ailleurs venu à mon ordination ainsi qu’à ma profession religieuse. Je le bénis avec émotion, et je sortis de la chambre, jetant un dernier regard vers lui et il m’envoya tout simplement la main, comme un voyageur sur le quai d’une gare qui s’apprête à prendre le train. Le train pour l’éternité…

Une semaine plus tard avaient lieu les funérailles et la famille me demanda de prêcher à cette occasion. Je rappelai essentiellement ce qu’avait été ma relation avec Clovis, sa grande dignité, sa grande paix face à la mort et je me souviens que j’avais partagé un sentiment qui m’habitait avec l’assemblée, en leur disant que, pour la première fois de ma vie, j’avais vraiment l’impression d’assister aux funérailles d’un chrétien. Non pas que je n’aie vécu cette expérience auparavant. Mais c’était la première fois que je perdais un ami dans la foi, et où j’étais convaincu de l’attachement profond du défunt pour le Christ. Un chrétien venait de mourir et nous célébrions son départ vers la maison du Père en l’accompagnant de nos prières.

À la fin de la célébration, après l’aspersion de l’eau bénite sur le cercueil, les porteurs s’avancèrent, prirent le cercueil et se dirigèrent vers la sortie de la cathédrale, alors que tous les participants demeuraient dans leurs bancs. J’étais donc l’un des seuls à voir s’éloigner la dépouille de mon ami Clovis, me tenant debout face à l’allée centrale. Nous étions au mois de janvier, je crois, et je me souviens que l’intérieur de la cathédrale était plus ou moins bien éclairé à cause du peu de fenêtres. Lorsque les porteurs arrivèrent à l’arrière de la cathédrale, ils ouvrirent les portes et là, une lumière aveuglante m’éblouit et envahit tout le hall arrière de la cathédrale. C’était le soleil d’hiver sur une neige fraîchement tombée qui brillait de tous ses feux. Je vis alors le cercueil disparaître dans cette blancheur éclatante. Mon ami Clovis était parti. Il ne restait plus que ce puits de lumière ouvert sur l’infini…

Avance ton doigt ici, et vois mes mains (Jn 20, 27)

Il a touché l’homme, il a reconnu Dieu.Mais, en approchant sa main, Thomas peut pleinement compléter sa foi. Quelle est, en effet, la plénitude de la foi ? De ne pas croire que le Christ est seulement homme, de ne pas croire non plus que le Christ est seulement Dieu, mais de croire qu’il est homme et Dieu. ï Telle est la plénitude de la foi. Ainsi le disciple auquel son Sauveur donnait à toucher les membres de son corps et ses cicatrices s’écrie : « Mon Seigneur et mon Dieu. » Tu as déclaré : si je ne touche pas, si je ne mets pas mon doigt, je ne croirai pas. Viens, touche, mets ton doigt et ne sois plus incrédule, mais fidèle. Je connaissais tes blessures, j’ai gardé pour toi ma cicatrice.Thomas n’était-il pas un des disciples, un homme de la foule pour ainsi dire ? Ses frères lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur. »

Et lui : « Si je ne touche pas, si je ne mets pas mon doigt dans son côté, je ne croirai pas. »

Les évangélistes t’apportent la nouvelle, et toi tu ne crois pas ? Le monde a cru et le disciple n’a pas cru ?
Leurs paroles se sont répandues, elles sont parvenues jusqu’aux confins du monde et le monde entier a cru… et lui ne croit pas. Il n’était pas encore devenu ce Jour qu’a fait le Seigneur. Qu’il vienne donc, lui qui est le point du Jour, qu’il vienne et qu’il dise avec patience, avec douceur, sans colère, lui qui guérit : Viens, viens, touche ceci et crois.

Saint Augustin

Samedi Saint

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L’antique homélie sur le Samedi Saint que l’on lit dans l’Office des lectures résume bien la portée de cet intervalle que constitue le Samedi Saint : « Qu’est-ce qui s’est produit? Aujourd’hui sur la terre règne un grand silence, un grand silence et la solitude. Un grand silence, car le Roi dort… » [1].

Comment ne pas évoquer ici le psaume 131 où la figure du psalmiste devient celle de Jésus dans sa parfaite obéissance au Père:

“Seigneur je n’ai pas le coeur fier…
Non, mais je tiens mon âme
égale et silencieuse;
mon âme est en moi comme un enfant,
l’enfant sevré contre sa mère.”

[1] Antica omelia sul Sabato santo (PG 43, 439 s.)

[2] La peinture est un détail d’une toile du peintre Arcabas intitulée : Grand Balthasar décédé se veillant lui-même

Le Verbe

Le Verbe… »Il a la tête inclinée pour te saluer, la couronne sur la tête pour t’orner, les bras étendus pour t’embrasser, les pieds cloués pour rester avec toi. » (Sainte Catherine de Sienne. Le Dialogue. CXXVIII)

À l’école de la charité

Nous entrons dans le triduum pascal et ce soir nous célébrerons le repas d’adieu de Jésus avec les siens. Paradoxalement, ce repas est indissociable de cette image gravée dans la mémoire de l’église: Jésus à genoux aux pieds de ses disciples.L’eucharistie est une école de charité où la tenue de service est le tablier et où nous sommes invités, à l’exemple de Jésus, à nous laver les pieds les uns aux autres: à laver les offenses, les indifférences, les pauvretés dont l’autre est porteur, afin de découvrir en lui, en elle, un frère, une soeur aimée de Dieu, digne de son amour et donc digne de notre attention.

Jésus nous révèle qu’en toute personne Dieu se fait connaître. Je suis pour toi un lieu où Dieu se fait connaître à toi. Tu es pour moi un lieu où Dieu se fait connaître à moi. N’en doutons pas, nous sommes semblables à des icônes qui révèlent mystérieusement quelque chose du visage de Dieu. Voilà une bonne nouvelle. Nous sommes au coeur de l’évangile!

Et c’est le génie de l’évangéliste Jean de nous présenter le dernier repas de Jésus avec les siens, non pas en mettant l’accent sur le pain et le vin, mais sur le sens que les chrétiens et chrétiennes doivent découvrir dans ce pain et ce vin offert par Jésus: le pain et le vin c’est Jésus à nos pieds, corps et sang livrés pour nous.

“… c’est un exemple que je vous ai donné: ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi les uns aux autres.”

Dimanche des Rameaux

Le nom exact de ce dimanche précédant Pâques et qui ouvre donc la semaine sainte est Dimanche des Rameaux et de la Passion. On y lit en effet l’Évangile de l’entré de Jésus à Jérusalem (avec les foules qui agitent des branchages pour l’acclamer) et le long récit de la Passion. Les rameaux et la Passion… un couple indissociable! Les rameaux sans la Passion, ce serait risquer de tomber dans la superstition en attribuant des pouvoirs quasi magiques à de simples feuillages. Ce serait surtout se méprendre sur la royauté de Jésus: Jésus n’est vraiment roi que sur la croix… lorsqu’il est dépouillé de tout et, par amour, fait le don suprême de sa vie. Mais la Passion sans les rameaux, ce n’est guère mieux! Ce serait en effet se complaire de manière malsaine dans la douleur. Ce ne sont pas les souffrances du Christ qui nous sauvent, mais c’est l’amour qu’elles révèlent qui nous sauve. La croix du Christ n’est notre fierté que parce qu’il est vraiment le Seigneur Ressuscité. Son chemin, même difficile, est bonne nouvelle parce qu’il ne s’est pas arrêté au Golgotha.(Hilaire LECOUDIC. Port Saint-Nicolas)

L’impuissance de Dieu

« Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne (Mc 15, 34) ! Le Dieu qui nous laisse vivre dans le monde, sans l’hypothèse de travail Dieu, est celui devant qui nous nous tenons constamment. Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. Dieu se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide […] Voilà la différence décisive d’avec toutes les autres religions. La religiosité de l’homme le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde, Dieu est le deus ex machina. La Bible le renvoie à la souffrance et à la faiblesse de Dieu; … L’évolution du monde vers l’âge adulte dont nous avons parlé, faisant table rase d’une fausse image de Dieu, libère le regard de l’homme pour le diriger vers le Dieu de la Bible qui accomplit sa puissance et sa place dans le monde par son impuissance. »

(Dietrich Bonhoeffer. Résistance et soumission, Lettres et notes de captivité. Lettre du 16 juillet 1944, Genève 1967, p. 162-163.)

La conversion

Quand l’Esprit fait un don, il l’enracine. Il nous fait passer dans le feu de son attraction puissante, en nous laissant pressentir, mais le mot est sûrement trop fort, la Lumière souveraine de la Trinité. Comme le pensait Joubert : « La lumière et le feu seront notre éternel partage : la lumière de Dieu, le feu de son amour ». Nous sommes tous destinés à la lumière et au feu. Appelés à devenir des êtres de lumière et de feu. En somme, la conversion nous fait changer de champ de gravitation. Conversio veut bien dire « action de se tourner». Prendre une autre direction. Être déraciné pour mieux être ré enraciné. Décoller d’un passé sans présence, des pièges du sommeil. Soumettre son âme aux repeints patients, dirait un peintre. Entrer dans l’attraction puissante de l’Astre unique… On a dit que la conversion religieuse est « une chute dans l’autre monde de l’amour». Ce n’est plus l’heure de tergiverser, c’est l’heure d’une réponse, d’un fiat profond, d’un début d’exode, d’un abandon, d’un don total : « Que Ta volonté soit faite! » C’est ce que Thérèse de Lisieux avait ressenti au moment de sa propre conversion. Elle avait retrouvé sa force et s’était donnée entièrement à Jésus Christ.

Il n’est plus question dès lors du danger de la conversion, mais du risque terrible de ne pas l’accepter, de ne pas correspondre au don de Dieu, c’est-à-dire au don de Celui qui par essence pardonne et se donne. « Si tu savais le don de Dieu » ». Fin du texte

Ouellette, Fernand. Le danger du divin. Fides, 2002. pp. 119-120

S’ouvrir au mystère

« Et si la perfection de l’oeil n’est pas dans sa propre géométrie,
mais dans la lumière qu’il voit et chaque objet qu’il montre.

Et la perfection de la main non pas dans ses doigts,
mais dans l’ouvrage qu’elle génère.

Pourquoi aussi la perfection de notre être
et de notre noyau substantiel
serait-elle toujours associée à l’opacité et à la résistance,
Et non pas l’adoration
et le désir et la préférence d’autre chose

et de livrer sa lie pour l’or
et de céder son temps pour l’éternité
et de se présenter à la transparence
et de se fendre enfin
et de s’ouvrir enfin
dans un état de dissolution ineffable? »

(Claudel, Paul. Le soulier de satin. Troisième journée. p. 331 . Édition Folio.)

Le bon saint Joseph

Devant saint Joseph, l’époux de la Vierge Marie, père adoptif de Jésus, je me sens muet comme le boeuf de l’étable. Il est tout caché cet homme dans les replis du mystère entourant l’enfant de la crèche. Et pourtant il a vécu une intimité telle avec l’Enfant-Dieu, qu’elle surpasse sûrement tout ce qu’on peut en imaginer. Je me fais l’image d’un Joseph viril et contemplatif. Fort et doux. Tendre et responsable.En cette fête de saint Joseph, je vous partage un extrait d’un sermon de Bossuet, texte envoyé par Béatrice Cantoni qui a aussi écrit un fort beau texte sur Joseph :

« Les apôtres sont des lumières pour faire voir Jésus-Christ au monde ; Joseph est un voile pour le couvrir : et sous ce voile mystérieux on nous cache la virginité de Marie et la grandeur du Sauveur des âmes. Aussi nous lisons dans les Écritures que lorsqu’on le voulait mépriser : « N’est-ce pas là, disait-on, le fils de Joseph ? » Si bien que Jésus entre les mains des apôtres, c’est une parole qu’il faut prêcher : « Loquimini omnia verba viae hujus », prêchez la parole de cet Évangile ; et Jésus entre les mains de Joseph, c’est une parole cachée : « Verbum absconditum » et il n’est pas permis de la découvrir (…) Joseph, au contraire, en entendant parler des merveilles de Jésus-Christ, il écoute, il admire et se tait. » (Bossuet, sermon du 19 mars 1661)

Vie chrétienne et pauvreté évangélique

Une amie s’interroge quant à la manière de vivre la pauvreté évangélique lorsque l’on est marié. Voici ce que j’ai partagé avec elle.

Je pense bien que celui ou celle qui veut être disciple du Christ n’en fini jamais de creuser cet appel qui l’habite, comme une soif qu’il ne parvient jamais à étancher. Pourtant, le Seigneur nous a promis une eau vive qui enlèverait à tout jamais la soif. Et c’est bien cela que le baptême nous procure, quand cette grâce est accueillie dans une foi engagée et un amour du Seigneur. La soif pour les choses terrestres s’amenuise peu à peu, au point de disparaître, quand on se met à la suite du Seigneur. C’est notre péché personnel, nos duretés, qui laissent parfois de ces espaces en nous qui lorgnent encore du côté des soi-disant « biens », des choses qui ne rassasient pas vraiment.

Pour moi, la pauvreté s’insère ici et elle est un signe de l’Évangile à l’oeuvre dans nos vies. La suite de Jésus nous dépouille peu à peu et il existe dans l’Église certains appels à un dépouillement radical afin d’être entièrement disponible aux autres et à la mission. Afin de témoigner ainsi, par l’action de la grâce en nous, et non par volontarisme, que nous sommes vraiment saisi par cet amour pour le Christ qui nous fait dire: « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant; tu as les Paroles de la vie éternelle; vers qui d’autre irions-nous? »

Cet appel à la pauvreté est un appel au coeur de la vie de tout baptisé, soit sous forme de voeu ou tout simplement dans le quotidien d’une vie chrétienne engagée. Cette pauvreté est le fait même de notre baptême qui nous configure à Jésus, qui nous fait lui ressembler au point de vouloir, je dirais au point de désirer, partager sa faiblesse humaine, son dénuement, par amour pour lui et à cause de son amour pour nos frères et soeurs qu’il nous fait découvrir comme étant nos proches, comme étant d’autres nous-mêmes. Lui, de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour nous. Il s’est abaissé jusqu’à nous au point de mourir sur la croix : par amour! C’est ce même amour désormais, par la grâce de notre baptême, qui habite en nous et qui étreint notre coeur endurci, ce coeur que le Seigneur vient guérir.

Pour des laïcs mariés avec des enfants, l’évangile a aussi les mêmes exigences.

Naturellement la première responsabilité des parents est à l’égard de leurs enfants. La pauvreté évangélique évoque une simplicité de vie et nous ouvre au partage. Mais elle nous fait aussi porter un regard autre sur les biens terrestre, sur toutes ces choses qui ne doivent pas nous dominer, nous posséder, mais qui sont là à notre service, mais que nous n’avons pas toujours à utiliser.

Je repense à Nice, où je suis allé il y a quelques années. Un matin, très tôt avant le levé du soleil, je suis allé me promener sur la Promenade des Anglais et je me suis rendu jusqu’au port voir les bateaux. Il y avait des yachts privés, énormes, deux trois étages, avec des équipages, des ponts d’atterrissage pour les hélicoptères privés. Tout cela suintait une telle richesse exagérée que cela me dégoûtait. Je n’enviais pas ces gens, ces millionnaires, milliardaires, utilisant pour eux seuls des biens d’un tel luxe alors que tant de gens n’ont rien. C’est saint Bernard de Clairvaux qui dit : «La nourriture des riches est cuisinée dans la sueur des pauvres».

Je pense que la vie chrétienne nous rend plus sensible à cet écart entre riches et pauvres. La pauvreté évangélique ne cherche pas à faire de la pauvreté une vertu en soi, sinon, pourquoi donner aux pauvres? Afin de les rendre plus riches? Si la pauvreté est une vertu, laissons les pauvres croupir dans leur pauvreté alors. Ainsi ils seront plus proches de l’Évangile! La pauvreté est un mal contre lequel il faut lutter, car tous ont droit à des conditions de vie qui leur permettent de vivre dignement et qui répondent à leurs besoins corporels, intellectuels et sociaux.

Mais la pauvreté évangélique, c’est accepter, à cause du Christ, c’est comprendre, grâce à l’action de l’Esprit Saint en nous, combien les biens terrestres ne sont pas une fin en soi, mais qu’ils sont au service de la vie, au coeur de laquelle nous sommes appelés à reconnaître la présence de notre Dieu Père et Créateur. Les biens terrestres ne sont qu’un moyen et plus on approche de Dieu plus on en arrive à un détachement des biens terrestres. La pauvreté évangélique c’est alors d’user de ces biens comme n’en usant pas. Ne devenant pas tout triste et malheureux parce que ce que j’avais un jour, je ne l’ai plus le lendemain.

La pauvreté évangélique n’est possible que lorsque l’on donne toute la place au Christ ressuscité au coeur de nos vies. S’il en occupe le coeur, tout le reste ne peut alors qu’être ordonné en fonction de ma relation avec lui. Les parents chrétiens vont témoigner à leurs enfants que finalement, dans leur vie, il y a des valeurs fondamentales qui déterminent leur rapport aux choses et au monde, qui les empêchent de vouloir céder à la vanité, à l’orgueil de posséder ou de paraître. À chacun maintenant de déterminer ce que ceci peut vouloir dire dans sa vie familiale chrétienne. Je crois que le fondamental ici c’est l’accord du couple dans la manière de vivre ces valeurs.

Le couple va souvent ressembler à la communauté religieuse où, tous, ne voient pas la pauvreté de la même manière, mais où, ensemble, on essaie de s’entendre au moins sur un minimum. Dans le couple c’est encore plus délicat. C’est pourquoi, le premier fondement à la pauvreté évangélique est dans le coeur, dans un attachement toujours plus recherché au Christ, car lui seul, peut faire de nous des pauvres selon l’esprit des béatitudes: « bienheureux les pauvres, le Royaume des Cieux est à eux. »

« Vous avez dit résurrection ?… »

Voici un article de circonstance, en date du 23 mars 2008, tiré du Journal La Croix.

Cœur du mystère de la foi chrétienne, la résurrection déroute les non-croyants, mais aussi les croyants. Enquête sur une notion qui soulève la perplexité

C’est la pierre d’angle de la foi chrétienne, un mot déroutant et dérangeant, un concept difficile à escalader, impossible à dominer… La résurrection, Élisabeth Molla, 37 ans, préfère en parler par images.

« Avec le mot résurrection, ce qui me vient spontanément à l’esprit, c’est la pierre du tombeau qui roule, qui a été roulée, et du soleil à côté. C’est la vie qui éclate. » Pour cette chrétienne, la conviction que « notre vie ne s’arrête pas avec notre mort terrestre » cohabite avec nombre de questions. « Ce n’est pas tant croire à la résurrection du Christ qui est difficile, c’est croire à la résurrection dans ma propre vie », précise-t-elle.

Martine Delvallez, 53 ans, ressent les mêmes difficultés. « En disant le Credo, je ressens parfois un malaise, confie-t-elle. Je dis que je crois à la résurrection des morts mais je pense : “Oui, mais pas pour moi.” » Revenue à la foi après des années d’éloignement, elle évoque volontiers ses difficultés devant les représentations de l’Ancien Testament, les images de l’Apocalypse, le langage de la culture sémite sur le corps et l’esprit qui « ne font pas partie de (sa) façon de penser ».

« Au fond, je reste dans un état de confusion. Si je crois à la résurrection du Christ, la résurrection des morts – et plus encore la mienne – demeure confuse ! » Sa fille Virginie, 34 ans, a de son côté trouvé une manière d’habiter sa propre perplexité : «Quand je dis le Credo, je ne prononce pas la phrase concernant la résurrection de la chair… Pour moi, cela relève complètement de l’imaginaire. Cela fait trop obstacle à mon cheminement. »

Perplexité partagée autour de la résurrection

Cette perplexité autour de la résurrection, il est peu de dire qu’elle est partagée. Selon un sondage CSA-Le Monde des religions réalisé en 2006 auprès de personnes se déclarant catholiques, seulement 10 % des personnes interrogées disent y croire.

Quant à la croyance des Européens en une vie après la mort – seul item utilisé par les « enquêtes européennes sur les valeurs» –, elle demeure stable (autour de 45 %) sur les trente dernières années, mais dissimule, de l’avis des sociologues, un grand flou.

« La croyance en une vie après la mort peut être tenue aussi bien par des croyants traditionnels que par des croyants “recomposés”, bricolés, “à la carte”, dont le système de croyance est plutôt sur le mode du probable que de l’affirmation nette », note le sociologue grenoblois Pierre Bréchon.

De nouvelles difficultés se sont accumulées

Comment expliquer les difficultés à croire en la résurrection ? «La foi en la résurrection n’a jamais été une chose évidente. Jésus lui-même avait mesuré à quel point son auditoire aurait du mal à comprendre », indique le P. Michel Deneken (1).

Avec la modernité, ce théologien strasbourgeois souligne cependant que des difficultés nouvelles se sont accumulées : difficulté à croire en un Dieu créateur, à son intervention possible dans l’histoire – « Ce qui ne posait pas de problème aux Pères de l’Église », relève-t-il –, mais aussi défiance vis-à-vis de l’Église.

« On ne peut avoir foi en la résurrection qu’en adhérant au témoignage des Apôtres, ce qui suppose de faire confiance à la prédication de l’Église, souligne Michel Deneken. Or, pour nos contemporains, l’Église institution est objet de méfiance. »

« Une initiation qui permette de comprendre les images « 

C’est du côté des symboles et des représentations de la résurrection que le P. Louis-Marie Chauvet, de l’Institut catholique de Paris, entend de son côté débusquer les difficultés contemporaines. « À cause des représentations artistiques, souvent inspirées du Livre d’Ézékiel, on se figure la résurrection comme une réalité concernant nos cellules biologiques, les ossements qui se rabouteraient les uns aux autres dans un joli cliquetis, la peau et les cheveux qui repousseraient… La confusion entre l’image et le réel est alors totale, et la résurrection devient incroyable. »

S’il est impossible d’abandonner le langage du symbole et de la métaphore pour évoquer la résurrection, le P. Chauvet insiste sur l’importance d’« une initiation qui permette de dépasser les obstacles, de comprendre les images » : « Pour celui qui ne possède pas le code, le langage chrétien apparaît comme du chinois ! »

À Taizé, la communauté œcuménique qui accueille chaque année des milliers de jeunes Européens a bien conscience de leur difficulté face à cette notion : « La résurrection est entourée de méfiance chez les jeunes, témoigne Frère Émile. Ils se disent que c’est peut-être trop beau. Ils ne veulent pas être victimes d’illusion, ni d’un optimisme forcé. Leur question est au fond : est-ce que les chrétiens ne forcent pas les choses ? »

Ce frère de Taizé traduit le désarroi des jeunes devant la résurrection en citant le théologien orthodoxe Olivier Clément : «Il disait que notre époque avait gardé le sens de la personne, de l’unique, de l’irrépétable, mais qu’elle avait perdu celui de la résurrection. Mais alors, c’est le sens de la personne qui devient difficile à vivre, car quand on perd la personne aimée pour toujours, l’absurde s’accroît. » C’est seulement peu à peu que méfiances et réticences ont une chance de s’alléger, les jeunes pouvant alors « prendre appui sur le sens qu’ils ont de la personne pour saisir que chacun compte pour Dieu ».

La résurrection déroute autant qu’elle attire

Il n’y a pourtant pas que chez les plus jeunes que la résurrection déroute autant qu’elle attire. Il est possible désormais de remplir une église en proposant des conférences sur ce thème. C’est ce qui s’est passé par exemple, durant ce Carême, à l’église Saint-Ignace de Paris, comble chaque semaine pour les conférences du jésuite Joseph Moingt sur « La foi en la résurrection de Jésus ».

Un succès qui montre l’attente d’une manière nouvelle de parler de la résurrection, une manière qui fasse sens pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui pour lesquels « le sens de la vie ne peut jaillir que du dedans d’elle-même », estime le théologien.

Pour le P. Moingt, la condition moderne n’interdit pas que « ce sens s’achève en Dieu, qu’il conduise au-delà des limites de la vie terrestre, grâce à une aide qui ne peut venir que de Dieu ». Mais les hommes d’aujourd’hui exigent que ce sens « prenne naissance là même et là seulement où l’homme peut en faire l’expérience, sous peine de n’être le sens de rien du tout ».

Et d’inviter à parler de la résurrection, non comme d’une chose extérieure à la vie, mais « dans un langage de la foi accordé au sens pressenti de la vie ».

Elodie MAUROT

(1) Auteur de La Foi pascale. Rendre compte de la résurrection de Jésus aujourd’hui, Cerf, 640 p., 47,30 €.

Etty Hillesum et le pardon

Le Journal et les Lettres d’Etty Hillesum nous révèlent la tragédie d’une époque terrible, celle de la Deuxième Guerre mondiale et de la Shoah. L’on pourrait évoquer ici Anne Franck comme similitude de destin, mais avec Etty Hillesum l’expérience de Dieu se fait plus intense, plus réfléchie, comme celle d’Edith Stein ou de Simone Weil. De plus, l’acte d’écriture chez Etty, est d’une grande qualité littéraire, ce qui mérite à son Journal et à ses Lettres une place d’honneur dans une anthologie des grands textes spirituels du XXe siècle. L’écrivain néerlandais Abe Herzberg affirme ceci au sujet d’Etty Hillesum: « Je n’hésite pas à dire qu’à mon sens, nous nos trouvons ici en présence d’un des sommets de la littérature néerlandaise. »Etty nous livre une réflexion sur le pardon des plus profonde et des plus pertinente pour notre époque. Dans une lettre imaginaire à son amie Isle Blumenthale, Etty écrit dans son journal :

« Oui, la vie est belle, et je lui reconnais toute sa valeur à la fin de chaque journée, même si je sais que les fils des mères, et tu es une telle mère, sont assassinés dans les camps de concentration. Et tu dois être capable de porter ta peine; même si elle semble t’écraser, tu seras capable de te relever de nouveau, car les êtres humains sont si forts, et ta peine doit devenir une part intégrale de toi-même; une partie de ton corps et de ton âme, tu ne dois pas la fuir, mais la porter comme un adulte.

Ne soulage pas tes sentiments par la haine, ne cherche pas à être vengée sur toute les mères Allemandes, car, elle aussi, pleure en ce moment même pour leurs fils abattus, assassinés. Donne à ta peine tout l’espace et l’abri en toi qui lui revient, car si tous portent leur peine honnêtement et courageusement, la peine qui maintenant remplie le monde va disparaître.

Mais si tu ne prépare pas un abri décent pour ta peine, et réserve plutôt au-dedans de toi un espace pour la haine et les sentiments de revanche – desquels des peines verront le jour pour d’autres – alors la peine ne cessera jamais en ce monde et se multipliera. Mais si tu as donné à la peine l’espace que sa douce origine demande, alors tu pourras dire en vérité: la vie est si belle et si riche. Si belle et si riche qu’elle te donne envie de croire en Dieu. » (28 mars 1942)