L’amour du prochain selon Simone Weil

weil51Le Christ dit : « Celui qui vous accueille m’accueille ». Mais il faut aussi accueillir l’autre pour sa valeur propre. Notre sollicitude ne peut reposer uniquement sur des principes ou des valeurs, ou même parce que le Christ nous y invite. Si l’autre est précieux aux yeux du Christ il doit aussi le devenir pour lui-même. Notre sollicitude, le cas échéant, doit s’adresser à l’autre personnellement et non seulement comme convenance évangélique.

Simone Weil (1909-1943) propose une réflexion sur l’amour du prochain d’une justesse incisive et étonnante :

« L’amour du prochain est l’amour qui descend de Dieu vers l’homme. Il est antérieur a celui qui monte de l’homme vers Dieu. Dieu a hâte de descendre vers les malheureux. Dès qu’une âme est disposée au consentement, fût-elle la dernière, la plus misérable, la plus difforme, Dieu se précipite en elle pour pouvoir, à travers elle, regarder, écouter les malheureux. Avec le temps seulement elle prend connaissance de cette présence. Mais ne trouverait-elle pas de nom pour la nommer, partout où les malheureux sont aimés pour eux-mêmes, Dieu est présent.

Dieu n’est pas présent, même s’il est invoqué, là où les malheureux sont simplement une occasion de faire le bien, même s’ils sont aimés à ce titre. Car alors ils sont dans leur rôle naturel, dans leur rôle de matière, de chose. Ils sont aimés impersonnellement. Il faut leur porter, dans leur état inerte, anonyme, un amour personnel.

C’est pourquoi des expressions comme aimer le prochain en Dieu, pour Dieu, sont des expressions trompeuses et équivoques. Un homme n’a pas de trop de son pouvoir d’attention pour être capable simplement de regarder ce peu de chair inerte et sans vêtements au bord de la route. Ce n’est pas le moment de tourner la pensée vers Dieu. Comme il y a des moments où il faut penser à Dieu en oubliant toutes les créatures sans exception, il y a des moments où en regardant les créatures il ne faut pas penser explicitement au Créateur. Dans ces moments, la présence de Dieu en nous a pour condition un secret si profond qu’elle soit un secret même pour nous. Il y a des moments où penser à Dieu nous sépare de lui. La pudeur est la condition de l’union nuptiale.

Dans l’amour vrai, ce n’est pas nous qui aimons les malheureux en Dieu, c’est Dieu en nous qui aime les malheureux. Quand nous sommes dans le malheur, c’est Dieu en nous qui aime ceux qui nous veulent du bien. La compassion et la gratitude descendent de Dieu, et quand elles s’échangent en un regard, Dieu est présent au point où les regards se rencontrent. Le malheureux et l’autre s’aiment à partir de Dieu, à travers Dieu, mais non pas pour l’amour de Dieu; ils s’aiment pour l’amour l’un de l’autre. Cela est quelque chose d’impossible. C’est pourquoi cela ne s’opère que par Dieu. »

(Simone Weil. Attente de Dieu. La Colombe, 1950, pp. 110-111.)

La providence de Dieu. Qu’en est-il?

C’est le théologien Dietrich Bonhoeffer qui écrivait ce constat terrible et alarmant au sujet de sa foi en Dieu :

« Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne (Mc 15, 34) ! Le Dieu qui nous laisse vivre dans le monde, sans l’hypothèse de travail Dieu, est celui devant qui nous nous tenons constamment. Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. Dieu se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide […] Voilà la différence décisive d’avec toutes les autres religions. La religiosité de l’homme le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde, Dieu est le deus ex machina. La Bible le renvoie à la souffrance et à la faiblesse de Dieu; … L’évolution du monde vers l’âge adulte dont nous avons parlé, faisant table rase d’une fausse image de Dieu, libère le regard de l’homme pour le diriger vers le Dieu de la Bible qui accomplit sa puissance et sa place dans le monde par son impuissance. »

Ce que propose Bonhoeffer, est de passer à une vision monarchique de Dieu à un Dieu solidaire avec nous, dont le seul et unique soutien est celui de sa grâce, de son amour, à travers lequel nous progressons peu à peu vers notre pleine stature humaine et spirituelle. Nous devenons majeurs et responsables dans l’existence avec Dieu. Nous rejoignons ici un saint Paul dans le plus profond de son expérience de Dieu qui l’amenait à dire : « Ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi. »

Jacques LisonCela veut-il dire que nous sommes laissés à nous-mêmes? Qu’en est-il alors de la providence de Dieu? Jacques Lison, dans son livre « Dieu intervient-il vraiment? (Novalis 2006) en arrive à la définition suivante en parlant de la Providence de Dieu :

« La providence divine désigne la pleine maîtrise avec laquelle Dieu saisit les hommes et les femmes de bonne volonté pour que ceux-ci protègent le monde selon son projet éternel et pour que, par eux, son règne vienne. »

Notre déficit de compréhension à l’endroit de la providence de Dieu est directement proportionnel à notre incompréhension vis-à-vis de l’état précaire de notre condition humaine. Ce que nous ne parvenons pas à assimiler, c’est à la fois la tragédie de notre condition mortelle, avec tout son cortège de souffrances et de calamités, et la toute-puissance de Dieu. Pourquoi sa force ne vient-elle pas contrebalancer notre état de faiblesse, nous demandons-nous? Jacques Lison répond :

« L’expression toute-puissance n’évoque pas la capacité qu’aurait Dieu de pouvoir faire n’importe quoi, mais plutôt la maîtrise absolue de son amour. L’action de la Providence de Dieu, c’est avant tout Dieu qui saisit les hommes et les femmes de bonne volonté. Cela signifie que la providence divine ne désigne pas son action sur les éléments ni dans les événements du monde que nous habitons, mais avant tout sur nous qui voyons le monde. Dieu nous touche pour que nous voyions le monde comme il le voit lui-même et que nous y agissions avec ses mœurs à lui, puisque nous sommes créés à son image. »

Dans la perspective de la définition que propose Jacques Lison, Dieu ne prédétermine pas notre histoire, ni le cours des choses. Le monde où nous nous retrouvons est à peine organisé, il est un quasi-chaos. Mais Dieu a quand même un projet. II veut que les humains protègent ce monde, c’est-à-dire qu’ils le rendent habitable en l’humanisant selon son projet éternel, en étant porteurs de son amour.

« Ce projet, Dieu ne l’impose pas. Il s’efface plutôt au point de paraître absent, et même impuissant, quand triomphe la volonté des tyrans. Dieu cache sa face, il ne fait pas de miracles – au sens d’une intervention directe dans les lois de la nature -, il ne se comporte pas comme on l’attendrait d’un dieu. Il est néanmoins mystérieusement présent à ceux et celles qui mettent leur confiance en sa providence au point de l’aider en devenant eux-mêmes providence. Il les saisit dans le mouvement de sa vie trinitaire pour que, par eux, son règne vienne. »

Une petite fille dit à sa mère…

Une petit fille dit à sa mère: « Maman, j’ai envie de dessiner Dieu ». Sa mère lui dit « Prends tes crayons de couleurs, du papier et dessine ». La petite fille s’installe la table et réfléchit à ce qu’elle va faire. Elle revient trouver sa mère et demande: « Maman, est-ce qu’il est grand, Dieu ? ». « Oui, ma fille, Dieu est très grand », lui dit la mère. La petite fille revient s’asseoir, prend un crayon et s’arrête encore. Elle revient trouver sa mère: « Maman, Dieu, est-ce qu’il est beau ? ». « Oui, lui dit sa mère, Dieu est très beau ». La petite fille revient table , réfléchit encore devant son papier et revient trouver sa mère: « Maman, j’ai décidé de ne pas dessiner Dieu, j’ai trop peur de l’abîmer ».

Le mystère « Église »

Pour vivre en chrétien, il ne suffit pas de croire en Dieu, ni de croire que Jésus est le Fils de Dieu. Bien sûr, c’est déjà extraordinaire, mais la foi nous entraîne encore plus loin, sur des terrains encore plus exigeants où la foi se vit dans la rencontre des autres. C’est comme l’amour. Pour vivre l’amour, il ne suffit pas d’y tomber, « de tomber en amour », mais il faut savoir y rester! C’est pourquoi l’expérience de la foi s’enracine dans le temps, dans la durée, dans la persévérance avec les autres.

La foi chrétienne nous engage dans une longue suite de témoins, dans une communion qui traverse le temps et qui nous unit dans ce qu’on appelle l’Église, qui est l’assemblée des croyants en Jésus-Christ. Et cet aspect de la foi n’est pas facile à vivre, car souvent l’Église donne l’image d’une sorte de vaisseau amiral lourd et malhabile, avec son cortège de dogmes, de traditions, de structures d’autorité, de morale…

Au début de ma démarche de foi, je puis dire que j’ai livré un combat avec l’Église, un combat qui refait surface à l’occasion, car elle me séduisait en même temps qu’elle me faisait peur. J’étais fasciné par son histoire, par ses récits héroïques d’hommes et de femmes donnant des témoignages de vie et d’engagements des plus impressionnants. Ces témoins m’ont profondément marqué, et avec eux j’ai mieux compris la grandeur de cette vie en Église. J’étais émerveillé aussi, et je le suis toujours, par l’universalité de l’Église.

C’était toujours une fête pour moi que de rencontrer des chrétiens et des chrétiennes venus d’ailleurs, de d’autres continents, et portant en eux-mêmes cette même joie de croire au Christ que moi. Je trouvais là une confirmation que la vie spirituelle dépasse les questions de langues, de cultures, de races et de frontières. Dieu se donne à tous, de la même manière que le soleil brille pour tout le monde où que l’on soit sur la planète. Par ailleurs, dans mon expérience de l’Église, j’ai été surpris, parfois déçu, par son côté plus souvent humain que spirituel. J’ai connu à la fois des pasteurs et des évêques admirables, d’une simplicité et d’une sainteté désarmantes.

J’ai connu et je connais des chrétiens et des chrétiennes dont j’envie le don de soi et la générosité à toute épreuve. Et tout comme vous, j’ai été blessé, scandalisé parfois par les mesquineries qui peuvent exister entre chrétiens, par des comportements qui ne sont pas dignes de l’Évangile. Souvent, ceux et celles qu’il faut bien appeler nos frères et soeurs dans la foi, d’ici ou d’ailleurs, nous font souffrir. Comme vous, les scandales qui parfois ébranlent l’Église me blessent.

Je n’aime pas que l’on défigure le Christ, que des hommes et encore moins des gens qui se disent chrétiens, exploitent les pauvres et les opprimés; que des dictatures se revêtent de la bénédiction d’autorités ecclésiales dans certains pays; que des chrétiens prônent le racisme, la purification ethnique, qu’ils mènent des guerres de conquête… Et ce n’est que la pointe de l’iceberg des forces du mal avec lesquelles sans cesse l’Église est aux prises dans son combat pour faire triompher l’amour de Dieu.

Elle ne gagne pas toujours puisque ce sont des hommes comme vous et moi qui la composent. Bien sûr, il serait tentant de vouloir séparer le bon grain de l’ivraie, faire de l’Église un refuge de purs, mais le Christ lui-même y a renoncé… C’est pourquoi en dépit de ses forces et de ses faiblesses, mon expérience de foi m’a amené à aimer l’Église, à voir au-delà des apparences. Car j’aime cette communion des disciples du Christ qui, avec leurs forces et leurs pauvretés, veulent vivre de la bonne nouvelle de Jésus Christ.

C’est Paul VI qui disait que celui qui n’aime pas l’Église n’aime pas le Christ, car le Christ s’est livré pour elle. Il a voulu qu’elle soit, avec Lui, donnée pour le monde, qu’elle soit la servante du monde, elle qui est bien plus que la somme de nos forces, de nos talents et de nos faiblesses.

Le noyau de la foi selon Benoît XVI

« Il faut se rappeler que depuis les tout premiers temps du christianisme apparaît un « noyau » permanent et irréductible de la catéchèse, donc de la formation à la foi… Tout l’exposé sur la foi est organisé autour de quatre éléments fondamentaux : le Credo, le Pater noster, le Décalogue et les Sacrements. Telle est la base de la vie du chrétien, telle est la synthèse de l’enseignement de l’Église fondé sur l’Écriture et la Tradition.Le chrétien y trouve ce qu’il doit croire (le Symbole ou le Credo), espérer (le Pater noster), faire (le décalogue), et l’espace vital dans lequel tout cela doit s’accomplir (les Sacrements). Or, dans trop de catéchèses actuelles, cette structure fondamentale est abandonnée avec les résultats que l’on sait : une désagrégation du sensus fidei chez les nouvelles générations, souvent incapables d’une vision d’ensemble de leur religion. »

Source : Ratzinger, J. Messori, V. Entretien sur la foi. Fayard, 1985. p. 83-84.

Comment prier

Un jour, alors que je priais dans ma chambre, j’ai eu cette vive conscience que je n’avais pas à chercher Dieu dans la prière, i.e. à rechercher sa présence « satisfaisante », comme trop souvent est vécue la prière dite « contemplative » ou la méditation.Je prenais conscience que je devais plutôt me laisser trouver par Dieu et entrer dans son désir sur moi et pour le monde. Je réalisais que l’un des buts fondamentaux de la prière n’est pas « la prière satisfaisante » (pourtant je le savais), mais la prière où l’on se tient devant Dieu pour le monde, où l’on veille avec Dieu dans cette longue gestation de l’humanité qui, trop souvent, ressemble à l’agonie du Christ en croix. C’est à cette prière que nous invite cette Semaine Sainte qui commence.

La difficulté de croire

Marc Donzé, le biographe de Maurice Zundel, un prêtre suisse, grand spirituel du XXe siècle, disait ceci à son sujet : « Il voudrait pouvoir parler de Dieu, à pas de silence et de respect, au coeur de ce qui importe le plus à l’homme. Il voudrait pouvoir dire sans violence, mais en prenant chaque homme par la main, que Dieu est l’accomplissement de l’homme. » (Donzé, Marc. La pauvreté comme don de soi. Cerf/Saint-Augustin,1997. pp. 36-37).

La foi ne s’impose pas, elle ne se démontre pas. Elle échappe aux raisonnements logiques qui en donnerait une preuve définitive. La foi, on ne peut ni la donner, ni la prêter, ni la transmettre comme un bien qui nous appartiendrait. On peut tout au plus en parler, en témoigner et surtout en vivre. En vivre, ce sera de l’insérer au plus intime de nos journées, de nos faits et de nos gestes. Y puiser force et courage, goûter à cette joie secrète de celui qui accueille en sa vie la présence de Dieu. Pour nous chrétiens et chrétiennes, c’est cela vivre notre en Jésus-Christ.

Quand je suis appelé à parler de la foi, je ne puis m’empêcher d’en parler comme si je m’adressais à des curieux de la foi, à des distants, à des personnes qui ignorent même tout de la personne du Christ. Car le danger nous guette toujours, nous les croyants, de surestimer le chemin parcouru depuis que nous avons commencé à croire. L’homme aime bien domestiquer son existence, l’enfermer dans un monde de sécurité et d’habitudes. Et parfois il agit ainsi avec Dieu. Il en fait son bien, sa chose, au point de ne plus vraiment avoir besoin de lui. Dieu devient une commodité que l’on range dans le grenier de nos surplus.

D’autre part, même si nous pensons accorder une juste place à Dieu dans nos vies, je suis convaincu qu’il nous faut toujours entendre parler de la foi avec la ferveur des amoureux lorsqu’ils entendent parler de l’amour. Car parler de la foi en Dieu c’est toucher à la fibre la plus intime et la plus personnelle de notre existence, au-delà de toutes nos amitiés, de tous nos amours. Comme le dit Maurice Zundel : « Dieu est l’accomplissement de l’homme » et l’enjeu qui se cache derrière l’expérience de la foi est celui de la réalisation même de mon être en tant que personne. Nous sommes donc loin ici de définitions abstraites, de doctrines, de choses à retenir. Quand nous abordons en Église la question de la foi, nous parlons avant tout de notre bonheur.

Quand on aborde la question de la foi nous sommes souvent renvoyés par les non-croyants aux nombreux scandales qui entoure les religions, toutes espèces confondues. Au nom de la religion des hommes et des femmes exploitent, dominent, excluent et tuent leurs semblables. La religion est vécu par certains comme un pouvoir, une vérité qu’il faut imposer aux autres ou encore au nom de laquelle il faut exclure les autres, quitte à les exterminer. Toutes les religions ont connu ces excès et encore aujourd’hui nous sommes témoins d’actes intolérances commis au nom de la différence religieuse. Certains voient là la preuve que les religions ne servent à rien et par le fait même ils trouvent là la justification leur permettant de disqualifier tout discours sur Dieu.

Par ailleurs, si l’on veut aborder sérieusement la question de l’intolérance, de l’exclusion ou de l’anéantissement pur et simple de l’autre, il faut être honnête et se rappeler que le XXe siècle, entre tous les siècles, a connu les pires des guerres, utilisant des armes de destructions massives; il faut aussi se rappeler que le XXe siècle a connu les pires mouvements d’exclusion et d’extermination sous divers régimes athées : le communisme en Union Soviétique et en Chine, le nazisme en Allemagne, les Khmers Rouge dans le Kamputchéa de Pol Pot (Cambodge), les massacres raciaux il y a seize ans au Rwanda… Dans aucun de ces cas la religion n’a joué un rôle. « L’homme est un loup pour l’homme », dit le dicton, et son instinct de violence et de domination s’affirme partout là où il exerce son emprise, même au nom de la religion. Les grandes religions, en dépit de leurs messages de paix et de concorde, peuvent aussi tomber entre les mains de mercenaires, et alors l’on confond le message et le messager.

Mais est-ce là une raison pour évacuer Dieu de notre horizon? Alors il faudrait non seulement cesser de croire mais aussi cesser d’aimer, car il y a tellement de crimes commis au nom de l’amour qu’il faudrait tenir tout attachement à un autre comme suspect, sinon dangereux. Ne pourrait-on pas trouver dans toutes ces violences quotidiennes que traversent de nombreux couples et familles la justification au bannissement de l’amour dans nos sociétés. Ainsi on pourrait lire sur des panneaux : « Interdiction d’aimer car l’amour ne conduit qu’à la violence ». « L’amour opium du peuple! » N’est-ce pas là le raisonnement que font ceux et celles qui mettent Dieu en-dehors de leur vie à cause des excès commis au nom de la religion.

Plus fondamentalement, la raison pour laquelle Dieu est ignoré par tant de personnes ne réside pas dans une explication unique mais, en même temps, elles se rejoignent toutes. Ainsi certains ressemblent aux Athéniens dont parle l’Apôtre Paul, et qui n’ont jamais vraiment entendu parler de lui. D’autres n’en ressentent tout simplement pas le besoin. Ils semblent satisfaits de n’avoir aucune explication au sens de la vie. Tandis que d’autres encore refusent de croire parce que l’idée d’un Dieu créateur leur semble absurde. Ils ont l’impression que croire en Dieu veut dire perdre son autonomie, sa liberté. Ils se font des représentations assez fragmentaires de la foi, pour ne pas dire caricaturales, d’où leur refus de croire. Mais dans tous ces cas Dieu est méconnu. Comme le disait sainte Marguerite : « L’amour n’est pas aimé. » La source même de nos vies est ignorée. Mais le mystère est tellement immense, tellement incroyable que l’on peut comprendre qu’il soit si difficile de croire.

Dieu et le barbier

Un homme entra dans un salon pour se faire couper les cheveux et tailler la barbe. Avec le barbier, il discuta de sujets nombreux et variés. Soudain, ils abordèrent celui de Dieu. Le barbier dit : « Écoute, je ne crois pas que Dieu existe, comme tu le dis. – Pourquoi donc? continua le client.
– C’est évident. Tu n’as qu’à sortir dans la rue pour comprendre. Dis-moi, si Dieu existait, y aurait-il tant de gens malades? Y aurait-il tant d’enfants abandonnés? Si Dieu existait vraiment, il n’y aurait ni souffrance ni peine. Comment Dieu pourrait-il permettre tout ça?  »

Le client réfléchit et ne répondit rien. Lorsque le barbier termina son travail, le client sortit. Aussitôt, sur la rue, il vit un homme aux cheveux longs et à la barbe négligée. Le client retourna alors au salon et dit au barbier :  » Tu sais quoi? Les barbiers n’existent pas.

– Comment ça, les barbiers n’existent pas? demanda le barbier, amusé. Ne suis-je pas ici et ne suis-je pas un barbier moi-même?
– Non! s’écria le client. Ils n’existent pas parce que s’ils existaient, il n’y aurait pas des gens avec des cheveux longs et une barbe négligée, comme cet homme qui marche dans la rue.
– Les barbiers existent. Mais ce qui arrive, c’est que les gens ne viennent pas à moi.
– Exactement! affirma le client. Dieu existe. Mais comme les gens ne vont pas vers LUI, il y a dans le monde beaucoup de souffrances et de peines.

Lettre à Dieu

Parce que tu as aimé cette terre Seigneur, voilà qui me donne d’espérer quand je sens ma foi vacillante. À voir vivre tes enfants rieurs, comment ne pas sentir la tendresse de ton regard posé tout doucement sur chacun d’eux. Tu es là ! Je le crois. Et je devine ta joie, car c’est ma joie. Et je connais ta peine lorsqu’ils souffrent, car c’est la mienne, et elle ne peut venir que de Toi.

Et du plus profond de mon impuissance, monte en moi cet appel à les consoler avec toi ! À prendre avec toi ce poids de douleur qui accable notre terre jusqu’à plus soif. Mais je te découvre plus pauvre que moi. Plus pauvre que moi dans ta toute-puissance. Et ton amour n’en finit plus d’attendre les deux mains clouées sur le bois. Qui donc prendra sur lui le poids de ta croix? Faut-il être entré dans ta gloire pour mesurer le poids infini de ta souffrance et trouver la force de l’assumer avec toi?

Pourquoi te cacher derrière ce silence qui enveloppe l’univers, comme si, sur le point de parler, tu retenais ton souffle, l’espace d’un instant. Un instant d’éternité où l’Homme attend les yeux tournés vers le Ciel…

Pourtant, tout dans l’univers ne s’écrie-t-il pas :  » Gloire! Des astres créés, aux rires des enfants. Contemplez Celui qui vient! Celui qui Est! Contemplez! Il est là, aux portes du monde, et vous êtes chez Lui. L’univers est son jardin et l’Homme, un promeneur solitaire qui cherche son chemin. N’entendez-vous pas sa voix?  »

Et l’Homme, reste là, hébété au cœur du jardin, soûlé par le poids de sa vie, ne sachant plus où regarder quand tout, autour de lui, l’appel vers Toi. Nous aurais-tu donc créés aveugles?

Pourtant, un jour, mes yeux ont vu. C’était de nuit. C’est bien connu, tous les saints le disent, tu ne viens que de nuit. Tu es venu vers moi parce que je t’avais appelé, je t’avais supplié… Il y a de çà longtemps, et c’est maintenant, tellement le souvenir en est vivace. Ton Nom alors s’est gravé en ma mémoire, en moi qui ne suis rien, une passion inutile d’après certains. Tu es venu au cœur de ma faiblesse et de ma peur. Tu as dit les mots qui seuls pouvaient me relever : j’étais aimé de toi!

fr. Yves Bériault, o.p.

Le parfum de Dieu

« Une fois, il y a de cela bien des années, le chevrotin porte-musc des montagnes est hanté par un souffle de parfum musqué. Il s’élance de jungle en jungle, àl poursuite du musc. Le pauvre animal renonce à la nourriture, à la boisson, au sommeil. Il ne sait pas d’où vient l’appel du musc, mais il est contraint de le poursuivre à travers ravins, forêts et collines jusqu’à ce qu’enfin, affamé, harassé, épuisé et marchant au hasard, il glisse de la cime de quelque roche et tombe mortellement brisé, corps et âme. Son dernier acte avant de mourir est d’avoir pitié de lui-même et de lécher la poitrine… Et voici que sa poche à musc s’est déchirée en tombant sur le rocher et répand son parfum. Il halète profondément, essaye de respirer le parfum, mais il est trop tard. Oh! mon fils bien-aimé, ne cherche pas au-dehors le parfum de Dieu, pour périr dans la jungle de la vie, mais cherche ton âme, et vois, il sera là » (Henri, Caffarel, Lettres sur la prière, Paris, Éditions Feu Nouveau, 1961, p.82).Ce texte pourrait servir de commentaire à l’évangile d’aujourd’hui où l’on voit Marie, la soeur de Lazare, verser un précieux parfum sur les pieds de Jésus et les essuyer avec ses cheveux. Comment ne pas évoquer l’exhortation de saint Paul aux Corinthiens : « Soyez la bonne odeur du Christ » (2Co 2,15)

Rilke : Livre de pèlerinage

Rainer Maria Rilke

Alors que feras–tu Dieu si je meurs ?
Je suis la cruche (si je me brise ?)
Je suis la boisson (si je m’altère ?)
Je suis ton habit ton commerce,
Avec moi perdu tu perdrais ton sens,
après moi tu n’auras plus de maison,
où les mots proches et chaleureux te salueraient.
De tes pieds fatigués tombera
cette sandale en velours qui est moi
ton grand manteau te quittera,
ton regard, que je réchauffe avec mes joues
que je reçois comme une couche
voudra venir, me cherchera, longuement-
et se posera contre le coucher de soleil
avec des pierres inconnues au creux de lui-même.
Alors que feras-tu Dieu ?
J’ai très peur.

Rainer Maria Rilke. Livre d’Heures.

On pense ne pas savoir prier

«  On pense ne pas savoir prier. C’est dans le fond sans importance, car Dieu entend nos soupirs, connaît nos silences. Le silence est le tout de la prière et Dieu nous parle dans un souffle de silence, il nous atteint dans cette part de solitude intérieure qu’aucun être humain ne peut combler. »

Frère Roger Schutz (Taizé)

 

 

Mon ami Clovis

L’amitié est un thème important chez les saints et les mystiques. Et s’ils n’en ont pas tous parlé, ils en ont certainement vécu la réalité. Pensons à Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, Catherine de Sienne et Raymond de Capoue, Claire et François d’Assise… Bien sûr, il s’agit ici de l’amitié qui trouve sa profondeur dans un amour commun pour le Christ, pour Dieu, où deux amis trouvent leur joie à partager ensemble sur ce bonheur de connaître Dieu, de l’aimer et d’être aimés de Lui. J’ai été comblé dans ma vie chrétienne jusqu’à ce jour en amitiés chrétiennes des plus diverses, c’est l’une de mes plus grandes joies. C’est pourquoi j’aimerais maintenant vous parler d’un homme qui a joué un rôle très important dans ma vie de foi. Il fut un véritable guide spirituel pour moi. Il s’appelait Clovis. Il était le père de Pierre, mon meilleur ami depuis maintenant 27 ans. Une amitié sans faille, et qui dure toujours, parce qu’une foi commune donne sa plénitude à notre relation.

J’ai connu Clovis à peu près au même moment où j’ai connu Pierre. Mais notre amitié spirituelle a véritablement commencé avec ma conversion. Il en était enthousiasmé et avec sa bonne mine d’un Jean XXIII, il m’inspirait confiance. Clovis avait été admis chez les Franciscains à l’âge de vingt ans, mais les rigueurs de la vie religieuse à cette époque, et sa santé, plutôt fragile, ne lui avaient pas permis de poursuivre cet engagement. Il était alors sorti de communauté. Il s’était marié. Et de ce mariage étaient nés trois enfants. Tout au long de sa vie il a été animé d’une soif spirituelle constante, intense, qui a fait de lui, à la fois un homme de prière, un sage et un chrétien très cultivé, car il lisait beaucoup.

Clovis a été pour moi un père spirituel et je me souviens avec plaisir et nostalgie, de ces longues heures passées en sa compagnie, soit dans la cuisine familiale ou dans son beau jardin, qu’il entretenait avec tant de soin, et où, tous les étés, une place d’honneur était réservée à une statue de la Vierge Marie. Nous discutions de théologie, de l’histoire de l’Église, de la vie des saints et des saintes, qui étaient des familiers pour lui. Et jamais je ne me lassais de ces heures passées ensemble.

À 78 ans, Clovis a été hospitalisé. Son diabète devenait incontrôlable. Il lui restait peu de temps à vivre. J’étais allé le voir à l’hôpital à Joliette. Je vis là, un homme diminué, épuisé par la maladie, mais toujours aussi lucide. Un homme qui savait qu’il ne pourrait pas retourner dans sa maison, qu’il ne reverrait plus son beau jardin, où il passait la plus belle partie de ses étés. Sa santé ne lui permettait plus de vivre seul à la maison. Et dès qu’il aurait reçu son congé de l’hôpital, il irait rejoindre « sa » Thérèse qui vivait dans un Centre d’accueil depuis plus d’un an, maman Thérèse que j’aimais beaucoup.

Clovis était un homme de foi, et lorsque je suis allé lui rendre visite, il est vite allé à l’essentiel. Il m’a parlé de Dieu, de sa foi en ce moment d’épreuve. Il m’a parlé de la mort, de sa mort prochaine, me disant que sans vouloir être prétentieux, cette mort ne lui faisait pas vraiment peur. Que l’idée de rencontrer Dieu n’éveillait pas vraiment de crainte en lui. « Je n’ai pas peur de Dieu » me dit-il. « Peut-être devrai-je avoir une certaine crainte », a-t-il poursuivi, « mais Dieu est avant tout un ami pour moi. Je me sens en confiance, il va m’accueillir tel que je suis « .

En écoutant mon ami Clovis, il me venait en mémoire ce passage de la seconde lettre de Paul à Timothée où il lui dit : « Me voici déjà offert en sacrifice, le moment est venu. Je me suis bien battu, j’ai tenu jusqu’au bout de la course, je suis resté fidèle. Je n’ai plus qu’à recevoir la récompense du vainqueur : dans sa justice, le Seigneur, le juge impartial, me la remettra en ce jour-là, comme à tous ceux qui auront désiré avec amour sa manifestation dans la gloire « . Tout en me remémorant ce texte, je voyais en cet homme alité, la figure du vieil apôtre Paul, terminant sa course, et moi, j’étais Timothée, poursuivant sa course, écoutant les réflexions et les recommandations d’un homme au terme de sa vie, contemplant déjà le destin qui serait le mien. Je me sentais rassuré de me tenir auprès d’un homme qui semblait aussi serein à l’idée de la mort. Avant de le quitter, il me demanda de le bénir, car j’étais alors prêtre. Il était d’ailleurs venu à mon ordination ainsi qu’à ma profession religieuse. Je le bénis avec émotion, et je sortis de la chambre, jetant un dernier regard vers lui et il m’envoya tout simplement la main, comme un voyageur sur le quai d’une gare qui s’apprête à prendre le train. Le train pour l’éternité…

Une semaine plus tard avaient lieu les funérailles et la famille me demanda de prêcher à cette occasion. Je rappelai essentiellement ce qu’avait été ma relation avec Clovis, sa grande dignité, sa grande paix face à la mort et je me souviens que j’avais partagé un sentiment qui m’habitait avec l’assemblée, en leur disant que, pour la première fois de ma vie, j’avais vraiment l’impression d’assister aux funérailles d’un chrétien. Non pas que je n’aie vécu cette expérience auparavant. Mais c’était la première fois que je perdais un ami dans la foi, et où j’étais convaincu de l’attachement profond du défunt pour le Christ. Un chrétien venait de mourir et nous célébrions son départ vers la maison du Père en l’accompagnant de nos prières.

À la fin de la célébration, après l’aspersion de l’eau bénite sur le cercueil, les porteurs s’avancèrent, prirent le cercueil et se dirigèrent vers la sortie de la cathédrale, alors que tous les participants demeuraient dans leurs bancs. J’étais donc l’un des seuls à voir s’éloigner la dépouille de mon ami Clovis, me tenant debout face à l’allée centrale. Nous étions au mois de janvier, je crois, et je me souviens que l’intérieur de la cathédrale était plus ou moins bien éclairé à cause du peu de fenêtres. Lorsque les porteurs arrivèrent à l’arrière de la cathédrale, ils ouvrirent les portes et là, une lumière aveuglante m’éblouit et envahit tout le hall arrière de la cathédrale. C’était le soleil d’hiver sur une neige fraîchement tombée qui brillait de tous ses feux. Je vis alors le cercueil disparaître dans cette blancheur éclatante. Mon ami Clovis était parti. Il ne restait plus que ce puits de lumière ouvert sur l’infini…

Avance ton doigt ici, et vois mes mains (Jn 20, 27)

Il a touché l’homme, il a reconnu Dieu.Mais, en approchant sa main, Thomas peut pleinement compléter sa foi. Quelle est, en effet, la plénitude de la foi ? De ne pas croire que le Christ est seulement homme, de ne pas croire non plus que le Christ est seulement Dieu, mais de croire qu’il est homme et Dieu. ï Telle est la plénitude de la foi. Ainsi le disciple auquel son Sauveur donnait à toucher les membres de son corps et ses cicatrices s’écrie : « Mon Seigneur et mon Dieu. » Tu as déclaré : si je ne touche pas, si je ne mets pas mon doigt, je ne croirai pas. Viens, touche, mets ton doigt et ne sois plus incrédule, mais fidèle. Je connaissais tes blessures, j’ai gardé pour toi ma cicatrice.Thomas n’était-il pas un des disciples, un homme de la foule pour ainsi dire ? Ses frères lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur. »

Et lui : « Si je ne touche pas, si je ne mets pas mon doigt dans son côté, je ne croirai pas. »

Les évangélistes t’apportent la nouvelle, et toi tu ne crois pas ? Le monde a cru et le disciple n’a pas cru ?
Leurs paroles se sont répandues, elles sont parvenues jusqu’aux confins du monde et le monde entier a cru… et lui ne croit pas. Il n’était pas encore devenu ce Jour qu’a fait le Seigneur. Qu’il vienne donc, lui qui est le point du Jour, qu’il vienne et qu’il dise avec patience, avec douceur, sans colère, lui qui guérit : Viens, viens, touche ceci et crois.

Saint Augustin

Samedi Saint

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L’antique homélie sur le Samedi Saint que l’on lit dans l’Office des lectures résume bien la portée de cet intervalle que constitue le Samedi Saint : « Qu’est-ce qui s’est produit? Aujourd’hui sur la terre règne un grand silence, un grand silence et la solitude. Un grand silence, car le Roi dort… » [1].

Comment ne pas évoquer ici le psaume 131 où la figure du psalmiste devient celle de Jésus dans sa parfaite obéissance au Père:

“Seigneur je n’ai pas le coeur fier…
Non, mais je tiens mon âme
égale et silencieuse;
mon âme est en moi comme un enfant,
l’enfant sevré contre sa mère.”

[1] Antica omelia sul Sabato santo (PG 43, 439 s.)

[2] La peinture est un détail d’une toile du peintre Arcabas intitulée : Grand Balthasar décédé se veillant lui-même

Le Verbe

Le Verbe… »Il a la tête inclinée pour te saluer, la couronne sur la tête pour t’orner, les bras étendus pour t’embrasser, les pieds cloués pour rester avec toi. » (Sainte Catherine de Sienne. Le Dialogue. CXXVIII)

À l’école de la charité

Nous entrons dans le triduum pascal et ce soir nous célébrerons le repas d’adieu de Jésus avec les siens. Paradoxalement, ce repas est indissociable de cette image gravée dans la mémoire de l’église: Jésus à genoux aux pieds de ses disciples.L’eucharistie est une école de charité où la tenue de service est le tablier et où nous sommes invités, à l’exemple de Jésus, à nous laver les pieds les uns aux autres: à laver les offenses, les indifférences, les pauvretés dont l’autre est porteur, afin de découvrir en lui, en elle, un frère, une soeur aimée de Dieu, digne de son amour et donc digne de notre attention.

Jésus nous révèle qu’en toute personne Dieu se fait connaître. Je suis pour toi un lieu où Dieu se fait connaître à toi. Tu es pour moi un lieu où Dieu se fait connaître à moi. N’en doutons pas, nous sommes semblables à des icônes qui révèlent mystérieusement quelque chose du visage de Dieu. Voilà une bonne nouvelle. Nous sommes au coeur de l’évangile!

Et c’est le génie de l’évangéliste Jean de nous présenter le dernier repas de Jésus avec les siens, non pas en mettant l’accent sur le pain et le vin, mais sur le sens que les chrétiens et chrétiennes doivent découvrir dans ce pain et ce vin offert par Jésus: le pain et le vin c’est Jésus à nos pieds, corps et sang livrés pour nous.

“… c’est un exemple que je vous ai donné: ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi les uns aux autres.”

Dimanche des Rameaux

Le nom exact de ce dimanche précédant Pâques et qui ouvre donc la semaine sainte est Dimanche des Rameaux et de la Passion. On y lit en effet l’Évangile de l’entré de Jésus à Jérusalem (avec les foules qui agitent des branchages pour l’acclamer) et le long récit de la Passion. Les rameaux et la Passion… un couple indissociable! Les rameaux sans la Passion, ce serait risquer de tomber dans la superstition en attribuant des pouvoirs quasi magiques à de simples feuillages. Ce serait surtout se méprendre sur la royauté de Jésus: Jésus n’est vraiment roi que sur la croix… lorsqu’il est dépouillé de tout et, par amour, fait le don suprême de sa vie. Mais la Passion sans les rameaux, ce n’est guère mieux! Ce serait en effet se complaire de manière malsaine dans la douleur. Ce ne sont pas les souffrances du Christ qui nous sauvent, mais c’est l’amour qu’elles révèlent qui nous sauve. La croix du Christ n’est notre fierté que parce qu’il est vraiment le Seigneur Ressuscité. Son chemin, même difficile, est bonne nouvelle parce qu’il ne s’est pas arrêté au Golgotha.(Hilaire LECOUDIC. Port Saint-Nicolas)

L’impuissance de Dieu

« Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne (Mc 15, 34) ! Le Dieu qui nous laisse vivre dans le monde, sans l’hypothèse de travail Dieu, est celui devant qui nous nous tenons constamment. Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. Dieu se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide […] Voilà la différence décisive d’avec toutes les autres religions. La religiosité de l’homme le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde, Dieu est le deus ex machina. La Bible le renvoie à la souffrance et à la faiblesse de Dieu; … L’évolution du monde vers l’âge adulte dont nous avons parlé, faisant table rase d’une fausse image de Dieu, libère le regard de l’homme pour le diriger vers le Dieu de la Bible qui accomplit sa puissance et sa place dans le monde par son impuissance. »

(Dietrich Bonhoeffer. Résistance et soumission, Lettres et notes de captivité. Lettre du 16 juillet 1944, Genève 1967, p. 162-163.)

La conversion

Quand l’Esprit fait un don, il l’enracine. Il nous fait passer dans le feu de son attraction puissante, en nous laissant pressentir, mais le mot est sûrement trop fort, la Lumière souveraine de la Trinité. Comme le pensait Joubert : « La lumière et le feu seront notre éternel partage : la lumière de Dieu, le feu de son amour ». Nous sommes tous destinés à la lumière et au feu. Appelés à devenir des êtres de lumière et de feu. En somme, la conversion nous fait changer de champ de gravitation. Conversio veut bien dire « action de se tourner». Prendre une autre direction. Être déraciné pour mieux être ré enraciné. Décoller d’un passé sans présence, des pièges du sommeil. Soumettre son âme aux repeints patients, dirait un peintre. Entrer dans l’attraction puissante de l’Astre unique… On a dit que la conversion religieuse est « une chute dans l’autre monde de l’amour». Ce n’est plus l’heure de tergiverser, c’est l’heure d’une réponse, d’un fiat profond, d’un début d’exode, d’un abandon, d’un don total : « Que Ta volonté soit faite! » C’est ce que Thérèse de Lisieux avait ressenti au moment de sa propre conversion. Elle avait retrouvé sa force et s’était donnée entièrement à Jésus Christ.

Il n’est plus question dès lors du danger de la conversion, mais du risque terrible de ne pas l’accepter, de ne pas correspondre au don de Dieu, c’est-à-dire au don de Celui qui par essence pardonne et se donne. « Si tu savais le don de Dieu » ». Fin du texte

Ouellette, Fernand. Le danger du divin. Fides, 2002. pp. 119-120