Homélie pour le 6e dimanche du temps ordinaire. Année B

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 1,40-45. 
En ce temps-là, un lépreux vint auprès de Jésus ; il le supplia et, tombant à ses genoux, lui dit : « Si tu le veux, tu peux me purifier. »
Saisi de compassion, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : « Je le veux, sois purifié. »
À l’instant même, la lèpre le quitta et il fut purifié.
Avec fermeté, Jésus le renvoya aussitôt
en lui disant : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre, et donne pour ta purification ce que Moïse a prescrit dans la Loi : cela sera pour les gens un témoignage. »
Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts. De partout cependant on venait à lui.

COMMENTAIRE

De dimanche en dimanche, la Parole de Dieu est la première table qui nous rassemble. Tout comme l’Eucharistie, elle vient nous nourrir et nous ressourcer. Il est bon de savoir que certains Pères de l’Église avaient proposé, de faire de la proclamation de la Parole de Dieu un sacrement, au même titre que les autres sacrements. Si cette idée n’a pas été retenue par l’Église, le Concile Vatican II n’a toutefois pas hésité à affirmer que c’est le Christ lui-même qui s’adresse à nous chaque fois que la Parole de Dieu est proclamée.

Entrer dans l’intelligence de la Parole de Dieu, de dimanche en dimanche, lui être attentif, demande un certain effort, il faut bien l’avouer. L’un de mes frères qui venaient de raconter l’histoire de l’enfant prodigue à un groupe d’enfants leur avait demandé ce qu’ils pensaient de cette histoire et le plus jeune avait répondu : « On l’a déjà entendu cette histoire! »

Ces textes sacrés qui sont proclamés de dimanche en dimanche nous sont tous familiers, trop peut-être, d’où le risque de les écouter sans beaucoup d’intérêt, oubliant ainsi que Dieu parle à chacun et chacune de nous à travers sa Parole. C’est un acte de foi que nous posons chaque fois que nous accueillons avec attention la Parole de Dieu. Revenons maintenant aux textes de ce dimanche.

Tout d’abord, quel contraste entre la première lecture du livre des Lévites et l’attitude de Jésus dans l’évangile, alors que selon la loi juive le lépreux devait être exclu de la société! Non seulement Jésus accueille un lépreux, mais il le touche et il le guérit. La gravité de cette maladie et l’exclusion qu’elle entraînait mettent certainement en relief l’impressionnant miracle de Jésus, mais il nous faut regarder au-delà du miracle lui-même, afin d’en dégager sa signification profonde, et ce en quoi l’action de Jésus nous interpelle dans notre vie de foi.

Pour les besoins de notre méditation, je vous propose trois pistes de réflexion.

Premièrement, le récit évangélique oriente tout d’abord notre regard vers le lépreux. On ne peut qu’admirer son attitude. Non seulement il fait preuve de beaucoup de courage en s’approchant de Jésus, car il devait se tenir à l’écart des villes et des foules, mais il manifeste surtout une grande foi. Il se prosterne devant Jésus, alors que l’on ne tombe à genoux que devant Dieu, et il affirme sans hésitation que Jésus a le pouvoir de le guérir : « Si tu le veux, dit-il, tu peux me purifier. »

Cette requête nous entraîne au coeur de la prière de demande, telle que voulue par Dieu. C’est une prière qui fait tout d’abord confiance à Dieu, malgré la lourdeur de l’épreuve, malgré la nuit où nous enferme parfois le malheur, la maladie ou le désespoir. C’est une prière qui attend tout de Dieu, et qui sait tout remettre entre ses mains, comme Jésus à Gethsémani : « Non pas ma volonté, mais la tienne ». C’est une prière exigeante que la prière de demande à l’école de Jésus. Elle demande beaucoup de foi, beaucoup d’amour, beaucoup d’abandon, et seul le Christ peut nous introduire dans cette prière, quand nous crions vers Dieu comme le lépreux ou le psalmiste :

Seigneur, entends ma prière :

que mon cri parvienne jusqu’à toi!

Deuxièmement, l’évangile d’aujourd’hui oriente aussi notre regard vers l’attitude de Jésus. Devant la demande du lépreux, il répond sans hésiter : « Je le veux, sois purifié. » Nous touchons ici au plus profond désir de Dieu sur nous, ainsi qu’à notre besoin le plus fondamental. Car nous sommes souvent mis à l’épreuve dans nos vies, humiliés et blessés par nos faiblesses et nos manquements. Nous avons besoin de guérisons afin de vivre le plus fidèlement possible comme les enfants de Dieu que nous sommes, car nul ne peut échapper au mal qui nous assaille, au péché qui prend trop souvent le dessus sur nous. Jésus vient nous libérer de cette emprise du mal sur nos vies, il vient nous purifier.

Remarquez dans l’évangile, il est dit de Jésus qu’il est pris de pitié devant cet homme. Cet homme c’est nous, et Jésus est le reflet de l’amour du Père pour nous. Il s’émeut de compassion devant nos souffrances et sans cesse il se fait proche de nous, d’où l’importance de lui confier nos vies dans la foi, en ne doutant pas qu’il va agir en notre faveur dans sa grande miséricorde, quelle que soit notre nuit.

Troisièmement. Le récit évangélique, comme tout l’évangile d’ailleurs, invite les disciples du Christ à porter le regard de Jésus sur notre monde. À son époque, l’on croyait que la lèpre était causée par le péché. Nous ne voyons plus la maladie comme une malédiction de Dieu, pourtant notre humanité est toujours aux prises avec cette lèpre qu’est le péché et qui la défigure sans cesse. C’est le mal qui est à l’oeuvre en nous et dans notre monde, notre pauvre monde, comme me le confiait un vieux moine trappiste, où le cri des malheureux peut devenir assourdissant si l’on sait prêter l’oreille.

Je repense à ces paroles émouvantes du Pape François, lors de sa bénédiction de Noël, quand il disait, la voix étranglée par l’émotion : « Il y a tant de larmes en ce Noël. »

Il avait mentionné l’Irak et la Syrie, où sévit une « persécution brutale » des minorités religieuses. Il avait fait mention de l’Ukraine, du Nigeria, de la Libye… Mais ce qui restera dans les mémoires, c’est lorsqu’il a évoqué toutes les violences faites aux enfants.

Il a mentionné des événements précis comme l’horrible attaque contre une école de Peshawar au Pakistan, où une centaine d’enfants ont été assassinés. Il a ensuite évoqué les enfants « tués et maltraités, ceux qui le sont avant de voir la lumière du jour (…), enterrés dans l’égoïsme d’une culture qui n’aime pas la vie », ceux qui sont « abusés et exploités sous nos yeux et notre silence complice », ceux qui sont « massacrés sous les bombardements, même là où le fils de Dieu est né ».

Le coeur du message du pape François se résumait à ceci : « Combien le monde a besoin de tendresse aujourd’hui! » Et où allons-nous la trouver cette tendresse? Cette tendresse, c’est le don que Dieu nous fait en son Fils, afin que nous devenions des témoins de sa compassion. Dans le répons du psaume, nous chantions à l’instant : « Seigneur, entends monter vers toi le cri des malheureux ». Mais cette supplication elle nous est aussi adressée par tous les malheureux. Lors de la multiplication des pains, Jésus ne dit-il pas à ses disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger! »

L’on me répondra que le défi est énorme à vue humaine, utopique même, mais nous croyons qu’avec le Christ tout est possible. N’est-ce pas lui qui devant le spectacle de notre misère humaine s’écrie dans l’évangile d’aujourd’hui : « Je le veux, sois purifié. » Rien n’est impossible à Dieu, et c’est avec cette foi qu’il nous invite à vivre en ce monde qui est le nôtre. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour la Présentation de Jésus au Temple

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On appelle traditionnellement la fête de la Présentation, la fête de la Chandeleur, ou fête des chandelles. À l’origine, c’était une fête païenne associée à la lumière et à la fécondité, où l’on demandait aux divinités de purifier les champs au moment où commençaient les semailles d’hiver. Au Ve siècle, la fête de la Chandeleur est reprise par l’Église qui la transforme en fête de la Présentation de Jésus au Temple, alors que l’Église orthodoxe l’appellera la fête de la Rencontre.

Les parents de Jésus, en conformité avec la loi juive, viennent consacrer leur premier-né en l’offrant à Dieu au Temple de Jérusalem. Nous sommes toujours dans la mouvance des récits entourant la naissance de Jésus. Après la venue des bergers et des mages à la crèche, la fête de la Présentation revêt elle aussi le caractère d’une épiphanie. En fait, il s’agit de la première sortie publique de Jésus avec ses parents. Jésus est présenté au Temple et Syméon reconnaît en lui la lumière qui vient éclairer les nations.

Pour entrer dans l’intelligence du récit de la présentation de Jésus au Temple, il est nécessaire de revenir aux récits de l’enfance, et surtout aux principaux acteurs de ces récits à qui l’ange Gabriel confie une mission et à qui il dévoile le sens du mystère qui va se déployer sous leurs yeux. Remarquez bien les mots employés pour parler de cet enfant.

Tout d’abord, il y a la Vierge Marie qui se voit confier de porter en son sein le fils du Très-Haut. Immédiatement, elle se met en route et va chez sa cousine Élisabeth lorsqu’elle apprend par l’ange que celle-ci est enceinte. Élisabeth en la voyant arriver l’appelle la mère de mon Seigneur et, au même moment, l’enfant dans son sein, Jean-Baptiste, tressaille de joie. Zacharie, l’époux d’Élisabeth, dira dans son cantique que Jésus est l’Astre d’en haut qui vient illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l’ombre de la mort. Quant à Joseph, l’époux de Marie, un songe lui apprend que l’enfant qu’elle porte a été engendré par l’Esprit Saint et qu’il sauvera son peuple de ses péchés. Joseph obéit à l’ange et il prend Marie chez lui.

Dès que l’action de Dieu se fait sentir dans ces récits de l’enfance, les personnages se mettent en mouvement. Visitation de l’Ange à Marie, à Joseph, à Zacharie. Visitation de Marie à Élisabeth. Visitation des bergers, des anges et des Mages à la crèche. Même les étoiles semblent se déplacer. Et voilà qu’avec l’évangile d’aujourd’hui, Marie et Joseph se mettent à nouveau en route en direction du Temple. Essayons de nous représenter la scène..

« Sur les quelques kilomètres du chemin de Bethléem jusqu’au temple de Jérusalem, Marie réfléchit dans son coeur aux événements qu’elle vient de vivre depuis quelques semaines, et qu’elle a partagés avec Élisabeth et avec Joseph, comme avec les bergers.

Cette présentation de Jésus au Temple s’inscrit dans la fidélité à la Loi reçue depuis des siècles par les ancêtres de Jésus. Tout premier-né doit-être offert au Seigneur. Mais l’enfant de Marie est déjà consacré par l’action de l’Esprit de Dieu sur elle. C’est pourquoi sur le chemin du Temple, Marie garde toutes ces choses en son coeur, et les médite à la lumière de la Parole de Dieu. Celui qu’elle présente, c’est la réalité même du Dieu dont l’ange lui a parlé et qu’elle a chanté dans son Magnificat. Quel grand mystère elle doit contempler!

Près d’elle, Joseph son époux qui l’accompagne, a reçu lui aussi le message divin par l’ange. Cet enfant de quelques jours, si fragile, ce Jésus dans les bras de Marie, c’est l’Esprit-Saint qui le leur a donné. Jésus est un don de Dieu. » 1 

Maintenant, deux nouveaux personnages interviennent dans ces récits entourant l’enfance de Jésus. Il s’agit de deux vieillards : Syméon et Anne la prophétesse. Ce sont des justes et ils agissent comme les révélateurs de l’identité de cet enfant. Vous vous souvenez peut-être de l’époque où l’on devait développer des photos en studio. Il fallait alors plonger les pellicules dans un liquide appelé « révélateur », qui provoquait une réaction chimique faisant alors apparaître sur le papier ce qui, au premier regard, semblait invisible. Syméon et Anne, par leur âge vénérable, représentent à la fois la sagesse et la longue attente chargée d’espérance de l’Ancien Testament. Ils voient enfin arriver à son terme le dévoilement de tout ce qui a été porté par les prophètes et par le peuple de Dieu, depuis plus d’un millénaire, soit la venue du Messie.

Le prophète Malachie, que nous avons entendu dans notre première lecture, avait déjà prophétisé ce qui suit au sujet du Messie : « Et soudain viendra dans son Temple le Seigneur que vous cherchez ». C’est cette promesse de Dieu qui se réalise dans l’évangile de ce dimanche. Syméon et Anne, tout comme Joseph et Marie, Élisabeth et Zacharie, représentent la grande tradition spirituelle d’Israël qu’on appelait les pauvres de Yahvé. Ce sont les doux, les humbles, les miséricordieux qui attendaient le salut promis par Dieu. Et voilà qu’il est porté au Temple par ses parents, « lumière pour éclairer les nations païennes et gloire de son peuple Israël ».

Nous comprenons maintenant pourquoi la liturgie de l’Église accorde une telle importance à cette fête qui vient clore le cycle de Noël. Ce récit de la Présentation de Jésus au Temple est extraordinaire par son symbolisme, ainsi que par la richesse des personnages qui s’y retrouvent. Quand Syméon prend l’enfant dans ses bras, c’est tout l’Ancien Testament qui le saisit, qui le caresse et qui se réjouit. La première Alliance est parvenue au terme de sa course, elle reconnaît en Jésus le Messie tant attendu et c’est ainsi que la prophétesse Anne annonce à tous ceux et celles qui veulent l’entendre qui est véritablement cet enfant.

En Jésus, c’est l’éternelle jeunesse de Dieu qui s’offre à une humanité à bout de souffle. Et de ses bras étendus sur la croix, croix qu’anticipent déjà les paroles douloureuses de Syméon à la Vierge Marie, il appellera tous les peuples à entrer dans son admirable lumière.

En cette fête de la Présentation de Jésus au Temple, Marie et Joseph, Syméon et Anne, nous pressent de le prendre, de l’accueillir chez nous et de le faire connaître au monde, faisant nôtre la prière de Syméon, qui est chantée par toute l’Église avant le sommeil de la nuit, et par laquelle nous manifestons notre foi et notre confiance au Christ, lui le grand vainqueur de la mort, lumière au coeur de nos vies. Écoutons encore une fois le cantique de Syméon :

Maintenant, ô Maître souverain,
tu peux laisser ton serviteur s’en aller
en paix, selon ta parole.

Car mes yeux ont vu le salut
que tu préparais à la face des peuples.

Lumière qui se révèle aux nations
et donne gloire à ton peuple Israël. Amen.

Yves Bériault, o.p.

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1. Adaptation d’un texte du Père Jacques Fournier qui rédige des pistes d’homélies sur le site des Évêques de France.

L’Église du pape François

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Dès l’annonce officielle de son programme, le 23 novembre 2013 (dans l’exhortation sur «la joie de l’Evangile»), il faisait cet acte de foi:

«Je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie par les chemins, plutôt qu’une Église malade de la fermeture et du confort qui consiste à s’accrocher à ses propres sécurités.»

Homélie pour la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens

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La semaine qui commence est une semaine de prière, de rencontres et de réflexions visant à permettre un rapprochement entre les différentes confessions chrétiennes. Parfois, je serais tenté d’appeler cette semaine la Semaine de prière pour l’unité des théologiens et des chefs d’Église, car l’on pourrait très bien dire que nous n’y sommes pour rien si les Églises sont divisées. C’est en haut lieu que ces questions se sont décidées, entre chefs d’Églises, entre les rois et les chefs de guerre. Les peuples n’ont fait que suivre.

Certains pourraient dire que nous ressemblons aux enfants du divorce qui, sans être responsables du divorce de leurs parents, se retrouvent à vivre avec l’un des deux, et qui aujourd’hui, prient afin qu’ils se rapprochent et se réconcilient.

Bien sûr, en rester à une telle vision serait certainement réducteur, car nous avons notre part de responsabilité face à l’avenir, et il faut bien reconnaître que les germes de divisions qui déchirent l’Église sont aussi en nous.

C’est pourquoi la semaine de prière pour l’unité des chrétiens n’est pas tout à fait une fête. On ne peut quand même pas célébrer une blessure, surtout lorsqu’elle atteint le corps du Christ, et qu’elle devient un scandale aux yeux de tous. Cette semaine n’a de sens que si elle est vécue en quelque sorte comme un mini-carême, un temps de pénitence, de prière et de réconciliation, une semaine où l’on prend le temps de se reconnaître divisés, et blessés par cette situation, car l’avenir de l’Église doit nous tenir à coeur.

C’est le bienheureux pape Paul VI qui disait : « L’on ne peut aimer le Christ si l’on n’aime pas l’Église ». Cette semaine de prière est une occasion idéale pour réfléchir non seulement à notre attitude à l’endroit des chrétiens des autres confessions, mais aussi à notre propre appartenance à l’Église.

Est-ce que par notre attitude les gens qui nous entourent sentent chez nous un amour réel de l’Église, un attachement à sa Tradition, un souci affectueux pour ses difficultés, une solidarité avec les défis auxquels elle doit faire face? Ou donnons-nous l’impression d’adolescents en guerre avec leurs parents  qui, à la moindre occasion, en profitent pour les critiquer?

Car je dois vous avouer que j’ai toujours souffert de voir des chrétiens et des chrétiennes dénigrer leur Église sous prétexte qu’ils ne sont pas d’accord, ou parce qu’elle ne prend pas les décisions qu’eux-mêmes prendraient s’ils étaient pape ou évêque. À partir du moment où on ne reconnaît plus ces derniers comme nos frères qui ont la charge de nous conduire, qui font leur possible et donnent habituellement le meilleur d’eux-mêmes, l’on s’engage déjà sur la pente de la division.

Mais ici il faut bien nuancer. Le droit de critique est essentiel. C’est un droit fondamental dans nos sociétés, et il faut bien reconnaître que les baptisés n’ont pas toujours le sentiment d’être entendus dans leur Église. Il y a certainement des progrès à faire sur ce point. Mais cela ne peut justifier le manque d’amour dans les critiques que l’on entend parfois, l’aigreur, sinon l’hostilité, qui laissent croire que ce ne sont pas là des sentiments animés par l’Esprit Saint, car ces attitudes sont trop humaines et relèvent davantage de frustrations que d’un esprit évangélique.

Qui de nous n’a pas été complice de telles attitudes à l’occasion? Rappelons-nous que l’Esprit de Dieu n’est pas un Esprit de rancune, de jalousie ou de haine, et que c’est dans de telles attitudes que commencent les schismes et les divisions qui déchirent le Corps du Christ.

Cette semaine vient nous rappeler l’importance d’aimer l’Église et son mystère, car on ne peut aimer l’Église uniquement dans ses institutions. Le grand corps de l’Église, ce sont avant tout ses membres, présents et passés, qu’il s’agisse d’un saint Paul, d’un saint François, d’une sainte Thérèse de Lisieux, de nos défunts, de vous et de moi. Nous sommes tous réunis dans une même communion, grâce à l’Esprit Saint, qui nous fait vivre de la vie du Christ.

Quand je dis qu’il nous faut aimer l’Église et son mystère, c’est de toute cette réalité que je veux parler. J’englobe à la fois le présent, le passé et l’avenir de l’Église. Je pense à tous ceux et celles qui ont mis leur foi en Dieu, depuis notre Père Abraham, jusqu’aux plus modestes témoins d’aujourd’hui, dont la vie et les actions sont marquées par l’évangile.

Le mystère de l’Église s’exprime tout autant chez les moines et les ermites que dans les familles chrétiennes, chez les veufs et les veuves, chez les célibataires, chez les couples qui célèbrent modestement leur foi ensemble à la maison. Ce mystère de l’Église s’exprime tout autant dans la vie des grands saints que dans la vie de tous ces hommes et ces femmes anonymes qui n’ont cessé de se mettre au service de leurs frères et de leurs soeurs en humanité, à cause de cette vie du ressuscité qui les appelle et les fait vivre.

Cette Église, elle est tout aussi présente dans les grandes cathédrales et les monastères du monde, que dans les soupes populaires de nos villes, que dans les taudis de Calcutta ou du Nunavut. Partout nous trouvons des chrétiens et des chrétiennes engagées au nom de leur foi en Jésus-Christ, et ce, indépendamment de leurs confessions chrétiennes.

C’est toute cette Église qu’il nous faut aimer et reconnaître, tout autant sur la place Saint-Pierre de Rome, qu’à la cathédrale de Québec, dans la plus petite des églises de nos villages, chez nos frères et nos soeurs dans la foi que nous appelons « séparés ». Chez eux, comme chez nous, il y a ce même mystère d’une présence qui est à l’oeuvre et qui nous appelle. Il y a cette même présence de Jésus Christ et de son Esprit, car il est fidèle à sa promesse de nous être présent, au fil du temps et des siècles, lui le cœur battant de cette grande maison que nous appelons l’Église, et qui en a fait sa demeure. « Venez et voyez nous dit-il. »

Frères et soeurs, demandons à Dieu, en cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens, de nous aider à grandir dans notre attachement à l’Église, Peuple de Dieu, car comment prétendre aimer le Christ, si nous n’aimons pas l’Église? N’a-t-il pas donné sa vie pour elle?

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le Baptême du Seigneur (B)

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Le baptême de Jésus marque le début de son ministère public, alors que la voix du Père se fait entendre et nous dévoile sa véritable identité : « C’est toi mon Fils bien-aimé; en toi j’ai mis tout mon amour ».

Il est important de préciser que ce baptême qu’il reçoit, ce n’est pas encore le baptême chrétien. Il s’agit d’une démarche de pénitence et de conversion, qui est propre à Jean Baptiste, et qui survient alors qu’il y a une grande effervescence dans toute la Judée. De plus en plus, des voix se font entendre pour dire que le messie va bientôt venir, que Dieu va enfin accomplir sa promesse de salut.

Alors que certains se demandent si Jean Baptiste n’est pas le Messie tant attendu, ce dernier annonce la venue d’un plus puissant que lui. Quand il le reconnaît en la personne de Jésus, il s’étonne de sa présence dans les eaux du Jourdain. Il est décontenancé par ce Messie qui prend place parmi les pécheurs, et qui vient se faire baptiser par lui. Mais pourquoi Jésus se fait-il baptiser?

Faut-il le rappeler, le Fils de Dieu, en se faisant homme, assume pleinement notre condition humaine. Il la prend sur lui avec son poids de péché et il marche avec nous. Il se fait solidaire de tous ceux qui se présentent à Jean-Baptiste en quête de pardon. Son baptême est l’expression de son amour pour nous, un amour qui se donnera jusqu’à la mort. Par ce baptême qu’il reçoit, Jésus nous prend sur ses épaules, comme il a pris sa croix, comme le berger prend sur lui la brebis blessée. Il prend sur lui nos péchés et il se fait baptiser avec tout le peuple, solidaire de lui, solidaire de nous.

L’iconographie orientale a bien saisi ce mystère du Baptême de Jésus, le représentant se faisant baptiser dans un tombeau rempli d’eau. Ces eaux symbolisent à la fois la mort et le shéol, le lieu où sont en attente tous les défunts depuis Adam et Ève, et que Jésus va aller chercher. Elles symbolisent aussi la vie, ces eaux vives que le Christ va offrir à la Samaritaine, ces eaux qu’il va transformer en vin des noces, comme à Cana.

Les icônes du baptême de Jésus sont très semblables à celles de sa résurrection des morts, et dans cette vision du Christ qui se fait baptiser, c’est déjà le Christ victorieux qui nous est présenté au début des évangiles. Plongé dans l’eau de la mort, il en ressort victorieux, et il nous entraine avec lui vers l’autre rive, où nous attend le Père. Voilà le mystère que contemple l’Église en cette fête du Baptême du Seigneur.

Par ailleurs, ce qui se produit au baptême de Jésus est une anticipation de notre propre baptême dans le Christ. Chacun et chacune de nous avons été marqué par le don de l’Esprit Saint à notre baptême et, depuis ce jour, jusqu’à notre entrée dans l’éternité de Dieu, se fait entendre cette voix intérieure qui nous dit : « Tu es ma fille bien aimée, tu es mon fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour. »

Mais quelles sont les conséquences de ce baptême pour nous et pour ce monde où nous vivons? C’est là une question pressante et difficile, en ces jours où la violence semble se faire omniprésente autour de nous.

Il est clair que lorsque la violence est légitimée, quand elle est perçue comme la voie normale pour affirmer sa personne ou ses idées, comme à Paris ces derniers jours, nous sommes alors confrontés à un lamentable échec de notre humanité. C’est le mal qui triomphe, c’est Caïn qui tue Abel encore une fois. Par ailleurs, si les sociétés sont en droit de se protéger, elles ont aussi le devoir de s’interroger quant aux causes de ces violences, tout en évitant de diaboliser l’adversaire, car il y a là un piège.

Parfois la violence est inévitable, lors d’une guerre ou en cas de légitime défense, mais la violence qui est le fruit de la haine ou du désir de vengeance, ne peut qu’alimenter de nouvelles violences. C’est Sylvie Germain, écrivaine française catholique, qui dégage cette analyse de la pensée d’Etty Hillesum sur la haine, cette jeune juive tuée à Auschwitz en 1943 :

« La haine n’est pas seulement la voie la plus facile […]; la haine est aussi la voie la plus dangereuse, la plus trompeuse, elle est sans issue. Là où se lève la haine en réaction à une violence, à un outrage, à une injustice subie, le mal triomphe, car la victime, aussi innocente soit-elle, se laisse alors atteindre au plus intime de son être […] par la maladie du mal. »

Quand nous cédons à la haine et à la vengeance, nous devenons complices du mal, et nous alimentons à notre tour cette bête insatiable en nous. En tant que disciples du Christ, il est de notre devoir de préserver en nous notre humanité à tout prix. C’est ce que notre vie baptismale exige de nous et rend possible en nous. Etty Hillesum écrivait dans son journal :

“Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la Paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit. » (Juin 1942)

Bien sûr, c’est là un grand défi, mais il est possible de le relever, car Jésus lui-même nous y invite. Faut-il le rappeler : notre baptême nous configure au Christ, et nous rend vainqueurs du mal avec lui. Bien sûr, c’est un long travail d’enfantement qui se fait en nous, un patient travail de guérison, où nous connaitrons des échecs, mais Jésus nous a ouvert le chemin du pardon et de l’amour du prochain. Il faut accepter de nous y engager courageusement avec lui. Telle est notre foi. Et quand des frères et des soeurs deviennent nos ennemis, plutôt que de les haïr, Jésus nous apprend à pleurer avec lui sur notre pauvre monde, à pardonner avec lui, à prier avec lui, afin que l’amour ne s’éteigne pas en nous.

En cette fête du baptême du Seigneur, demandons-lui la grâce de vivre pleinement notre baptême, et ainsi rendre témoignage de l’évangile au coeur de notre monde. La paix véritable est à ce prix.

Yves Bériault o.p.

Homélie pour la fête de l’Épiphanie du Seigneur

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 2,1-12. 
Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem
et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu se lever son étoile et nous sommes venus nous prosterner devant lui. »
En apprenant cela, le roi Hérode fut pris d’inquiétude, et tout Jérusalem avec lui.
Il réunit tous les chefs des prêtres et tous les scribes d’Israël, pour leur demander en quel lieu devait naître le Messie. Ils lui répondirent :
« A Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète :
Et toi, Bethléem en Judée, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Judée ; car de toi sortira un chef, qui sera le berger d’Israël mon peuple. »
Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ;
puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, avertissez-moi pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. »
Sur ces paroles du roi, ils partirent. Et voilà que l’étoile qu’ils avaient vue se lever les précédait ; elle vint s’arrêter au-dessus du lieu où se trouvait l’enfant.
Quand ils virent l’étoile, ils éprouvèrent une très grande joie.
En entrant dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
Mais ensuite, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

COMMENTAIRE

Je me souviens alors que j’étais enfant, la fête de l’Épiphanie était le moment tant attendu, où l’on pouvait enfin placer dans la crèche, sous le sapin, les trois Rois Mages, tout près du berceau de Jésus. Nous trouvions toujours que c’était un peu tard nous les enfants. Après tout, le sapin avait donné le meilleur de lui-même et il ne lui restait plus que quelques jours à orner le salon familial.

La préparation de la crèche de Noël ressemblait à s’y méprendre à la préparation d’une pièce de théâtre, où nous placions nos différents personnages. Les personnages des Rois Mages étaient sans doute les plus fascinants de la crèche, avec leurs vêtements somptueux, leurs chameaux et leurs présents d’or, d’encens et de myrrhe. À travers eux, c’est la merveilleuse histoire de Noël qui se déroulait sous nos yeux, et notre foi d’enfant prenait peu à peu son envol à travers cette mise en scène annuelle de notre crèche familiale.

Toutefois, nous n’étions pas conscients de l’intrigue qui se jouait autour de nos Rois Mages et de l’enfant Jésus. « Le roi Hérode fut pris d’inquiétude, et tout Jérusalem avec lui », nous dit l’évangéliste Matthieu. Que savions-nous en effet de la peur qui s’était emparée de Jérusalem, quand les mages annoncèrent à Hérode la naissance du Messie; que savions-nous de l’inquiétude des élites religieuses, ou des sombres intentions du roi Hérode?

L’histoire des rois mages est comme une parabole où le sens est beaucoup plus riche qu’il ne semble à première vue. Derrière la joie qui se manifeste la nuit de Noël, une terrible tragédie se met déjà en branle, mais qui n’est pas représenté lorsque nous montons nos crèches de Noël.

Aussitôt que Jésus vient au monde, sa vie est en danger, car comme le chante Marie dans son Magnificat, il vient disperser les superbes, et renverser les puissants de leurs trônes. Pas étonnant qu’Hérode et tous les pouvoirs cruels et malveillants de ce monde, s’opposent à lui et à son message de paix. Cet enfant est l’envoyé du Père qui vient nous aider à changer nos mentalités, nos façons de faire, en guérissant nos cœurs blessés. Il vient nous aider à remplacer l’égoïsme par l’amour, à surmonter le péché par la grâce, et ainsi participer à sa victoire sur le mal. Aujourd’hui, nous célébrons la manifestation de cet amour pour notre monde. C’est la fête de l’Épiphanie!

L’Épiphanie! Ce mot signifie pour nous la révélation de la gloire de Dieu sous une forme humaine. « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous », nous dit l’évangéliste Jean. La nouvelle de son Incarnation est manifestée au monde lors de la venue des Rois Mages, qui viennent des confins de l’Orient. Avec eux nous contemplons le mystère qui a été dévoilé à Bethléem, l’Emmanuel, Dieu avec nous. Les Rois Mages représentent toutes les nations de la terre qui cherchent dans la nuit, une lumière pour les guider et qui la trouvent chez cet enfant couché dans une mangeoire. La venue des Mages à la crèche est comme l’accomplissement de la prophétie d’Isaïe qui proclamait : « Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. »

L’Épiphanie! Une histoire qui fascine jeunes et vieux, mais qui n’est pas sans conséquence pour ceux et celles qui mettent leur foi en ce jeune enfant. Le récit évangélique que nous avons entendu aujourd’hui se termine ainsi : « Tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais ensuite, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. »

« Par un autre chemin », nous dit l’évangéliste. Suivre le Christ signifie s’engager dans une nouvelle direction, sur des chemins contraires aux Hérode de ce monde; il s’agit d’une suite marquée par l’Esprit de Jésus, où l’on marche sur ses traces, dans ses pas à lui, où l’on devient comme lui.

Mais qu’ont fait les Mages avant de partir par un autre chemin? Ils ont ouvert leurs trésors et les ont offerts à Jésus en hommage. Si nous tentons d’interpréter ce passage de manière spirituelle et symbolique, il signifie que si nous acceptons de nous laisser conduire sur des chemins nouveaux par l’Esprit du Seigneur, il nous faut tout d’abord offrir à Dieu notre trésor, ce que nous possédons de plus précieux.

Et quel est ce trésor? C’est notre désir. Notre désir de faire le bien, de goûter le vrai bonheur; notre désir de nous faire proches de Dieu et du prochain, notre désir d’être bon. C’est là le plus beau trésor que nous puissions offrir à Dieu. En d’autres mots, ce désir c’est faire nôtre cette prière silencieuse du prêtre juste avant la communion où il demande à Dieu : « Fais que je demeure fidèle à tes commandements et que jamais je ne sois séparé de toi. »

Quant à Dieu lui, Il est prêt à tout nous donner. Rappelez-vous les paroles du Père au fils aîné dans la parabole de l’enfant prodigue : « Mon enfant, tout ce qui est à moi est à toi. » Ces paroles sont pour chacun et chacune de nous, et c’est cette promesse incroyable qui trouve son accomplissement avec la naissance du Messie, et qui est proclamée au monde entier lors de la venue des Rois Mages. C’est cela l’Épiphanie! La promesse de Dieu qui se fait chair, qui se fait l’un de nous et qui se donne à nous comme le plus incroyable des cadeaux.

Alors, comme les Rois Mages, adorons nous aussi l’enfant de la crèche. Il s’offre à nous désormais dans l’eucharistie, ce lieu privilégié de la manifestation du Fils de Dieu au monde. Offrons-nous à lui en cette fête, offrons-Lui le meilleur de nous-mêmes, afin qu’Il puisse faire de nous, comme il est dit dans notre prière eucharistique, une éternelle offrande au Père. Ainsi, nous pourrons nous engager sans crainte sur les chemins imprévus de la vie, guidés par l’étoile des Mages, avec cette assurance que l’Emmanuel marche avec nous et qu’avec lui nous serons vainqueurs. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour la solennité de Sainte Marie Mère de Dieu

Sainte Marie Mère de Dieu

C’est à l’initiative du pape Paul VI, en 1968, que le premier janvier fut consacré Journée mondiale de la Paix. Si l’on s’arrête à cette époque, la crise de Cuba avec ses ogives nucléaires avait conduit le monde au seuil d’un conflit international; la Guerre froide était toujours à l’ordre du jour de l’échiquier mondial; la guerre du Vietnam faisait rage, et il faudra attendre encore une vingtaine d’années avant l’écroulement du Mur de Berlin et le démantèlement de l’Union Soviétique. Paul VI était convaincu que le monde avait besoin de consacrer la première journée de la nouvelle année à la paix, afin de rappeler à l’humanité que la paix est notre défi le plus fondamental. Il en va de notre survie.

Depuis le début de son pontificat, le pape François ne cesse de nous rappeler les énormes défis que le monde doit affronter s’il veut véritablement bâtir une paix durable. Dans son message au monde pour le 1er janvier 2015, il démasque les multiples visages de l’esclavage d’hier et d’aujourd’hui et nous invite à « résister à la tentation de nous comporter de manière indigne de notre humanité ». Dans son message qui a pour titre « non plus esclaves, mais frères », il dénonce à la fois les guerres, la corruption, la violence faite aux enfants, le trafic humain, les dérives de la mondialisation et le mépris des pauvres.

Mais le cœur de son message vise à rappeler au monde que, tous autant que nous sommes sur cette terre, nous sommes tous frères et sœurs, avant d’être des ennemis. Et s’il y a une mondialisation que nous devons réaliser au nom de l’évangile, c’est celle de la solidarité, de la justice et de la fraternité.

Quand le péché corrompt le cœur de l’homme, dit le pape François, et l’éloigne de son Créateur et de ses semblables, ces derniers ne sont plus perçus comme des êtres d’égale dignité, comme frères et sœurs en humanité, mais sont vus comme des objets, ce qui justifie alors tous les esclavages. On oublie alors que : « Tous sont aimés de Dieu, tous ont été rachetés par le sang du Christ, mort et ressuscité pour chacun. » Voilà ce que l’Église proclame sans cesse au monde.

La liturgie d’aujourd’hui, dans le prolongement de la fête de Noël, nous fait voir cette nécessité de la paix en notre monde dans une perspective beaucoup plus large que la simple absence de conflit. L’évangile nous enseigne que la véritable paix est un don de Dieu, et que cette paix trouve son fondement dans ce don unique au monde du Prince de la Paix, Jésus Christ.

Le deuxième point central de notre célébration, en ce premier Jour de l’An, est la fête en l’honneur de la Vierge Marie, alors que se termine l’octave de Noël. Si notre attention à Noël était tout orientée vers la naissance du Sauveur, aujourd’hui nous contemplons sa mère à qui nous avons donné le titre de Sainte Mère de Dieu. L’affirmation est plus qu’audacieuse. Marie Mère de Dieu! Comment cela est-il possible? Comment Dieu peut-il avoir une mère?

Ce titre, « Sainte Marie Mère de Dieu », a été proclamé solennellement lors du grand Concile d’Éphèse en l’an 431, et repris au Concile de Chalcédoine, vingt ans plus tard, afin d’affirmer la doctrine chrétienne concernant la divinité de Jésus. Une grave crise sévissait alors dans l’Église où certains remettaient en question que Jésus soit à la fois vrai Dieu et vrai homme. La formule « Sainte Marie Mère de Dieu », a alors été énoncé non pas tant pour glorifier la Vierge Marie, que pour affirmer la véritable nature de celui qu’elle a donné au monde : Jésus Christ qui tout en étant vrai homme, est vraiment Dieu.

En cette fête de Sainte Marie, Mère de Dieu, nous sommes invités à contempler à la fois la bénédiction qui nous est faite en Jésus Christ, l’Emmanuel, Dieu parmi nous, le Prince de la paix, ainsi que celle qui a reçu une telle bénédiction de concevoir l’Homme-Dieu. Lorsque l’ange Gabriel salut Marie, il lui dit « Je te salue, pleine de grâce », c’est-à-dire comblée de la grâce de Dieu; elle est par excellence celle sur qui le nom de Dieu a été prononcé. C’est pourquoi elle est « bénie entre toutes les femmes… »

Sa cousine Élisabeth dira de Marie « bienheureuse celle qui a cru! » Avant d’être une maternité physique, ce qui se vit en Marie c’est une maternité spirituelle : « Elle conçoit le Christ dans son cœur avant de le concevoir dans son sein. » Augustin dira « qu’il est plus grand pour Marie d’avoir été disciple du Christ que d’avoir été mère du Christ. » Ce mystère nous concerne en tout premier lieu.

Car comme le veut le vieil adage : « Telle mère, telles filles, et tels fils », car nous aussi nous sommes disciples du Christ, participant au même mystère que Marie, notre Mère.

En honorant la maternité de Marie aujourd’hui, nos regards se portent à la fois sur elle en tant que modèle de foi et, surtout, sur l’extraordinaire mystère de sa maternité où Dieu se donne au monde. C’est cette bénédiction sur notre humanité, que nous célébrons au début de chaque nouvelle année, car Dieu s’est fait l’un des nôtres, il y a deux mille ans, il nous a bénis et comblé de sa présence.

Marie, par sa maternité, est Parole de Dieu en acte, elle porte le Verbe de Dieu, elle est « enceinte de la Parole de Dieu », et elle la donne au monde sans rien retenir pour elle-même.

C’est pourquoi Marie se retrouvera au cœur de l’assemblée des Apôtres à la Pentecôte. Elle poursuit sa tâche de Mère, car les disciples du Christ lui deviennent des fils et des filles qu’elle va accompagner à leur tour de sa foi et de sa prière maternelle.

En ce début d’année 2015, alors que la paix demeure toujours quelque chose de précaire et de fragile en notre monde, nous nous confions à Dieu. Nous lui confions nos familles, ceux et celles que nous aimons, nous lui confions notre monde dans sa recherche du bonheur, nous prions pour les pays en guerre, pour ceux et celles qui sont persécutés, et nous invoquons la prière de notre Mère du ciel sur nous : Sainte Marie Mère de Dieu, Mère de l’Église, Mère des disciples, priez pour nous ! Amen.

Yves Bériault, o.p.

[1] Augustin. Sermons 215, 4, PL 38, 1074.

Homélie pour 3e dimanche de l’Avent (B)

LA JOIE CHRÉTIENNE

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 1,6-8.19-28.

Il y eut un homme envoyé par Dieu. Son nom était Jean.
Il était venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui.
Cet homme n’était pas la Lumière, mais il était là pour lui rendre témoignage.
Voici quel fut le témoignage de Jean, quand les Juifs lui envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour lui demander : « Qui es-tu ? »
Il le reconnut ouvertement, il déclara : « Je ne suis pas le Messie. »
Ils lui demandèrent : « Qui es-tu donc ? Es-tu le prophète Élie ? » Il répondit : « Non. – Alors es-tu le grand Prophète ? » Il répondit : « Ce n’est pas moi. »
Alors ils lui dirent : « Qui es-tu ? Il faut que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont envoyés. Que dis-tu sur toi-même ? »
Il répondit : « Je suis la voix qui crie à travers le désert : Aplanissez le chemin du Seigneur, comme a dit le prophète Isaïe. »
Or, certains des envoyés étaient des pharisiens.
Ils lui posèrent encore cette question : « Si tu n’es ni le Messie, ni Élie, ni le grand Prophète, pourquoi baptises-tu ? »
Jean leur répondit : « Moi, je baptise dans l’eau. Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas :
c’est lui qui vient derrière moi, et je ne suis même pas digne de défaire la courroie de sa sandale. »
Tout cela s’est passé à Béthanie-de-Transjordanie, à l’endroit où Jean baptisait.

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COMMENTAIRE

« Soyez toujours dans la joie », nous dit saint Paul en ce troisième dimanche de l’Avent. Et c’est le dominicain Pierre Claverie, qui disait que la joie c’est la béatitude de ceux et celles qui se savent aimés. C’est dans cet amour que prend sa source la joie chrétienne.

Et comment le savons-nous que nous sommes aimés de Dieu? Il y a là quelque chose du mystère de la foi propre à chacun et à chacune de nous. Nos cheminements dans la foi sont uniques et précieux, mais l’on peut toutefois affirmer que c’est l’Esprit Saint qui nous donne de ressentir cet amour pour Dieu, et cette joie qui en découle. C’est Lui qui nous fait appeler Dieu notre Père, qui nous donne de le reconnaître dans sa visitation en son Fils Jésus. Voilà la source de notre joie.

Mais il ne faut pas s’y méprendre. Celui ou celle qui fait l’expérience de cette joie sait qu’elle peut exiger beaucoup de nous. Elle n’est ni béate ni facile, car elle nous demande que l’on puisse regarder la réalité dans le blanc des yeux, sans se détourner, sans fuir. Elle nous rend responsables du bonheur des autres, au point où elle nous invite à pleurer avec ceux qui pleurent, à nous réjouir avec ceux qui se réjouissent, à souffrir avec ceux qui souffrent, comme Jésus…

Par ailleurs, cette joie se fait parfois discrète en nos vies, au point où elle semble nous échapper. Elle nous demande alors de patienter, d’attendre sans consolation au coeur des pires épreuves, mais avec cette assurance que Dieu est là. Cette joie profonde nous donne force et courage, elle nous fait tenir bon, dans la confiance, au coeur des tempêtes de la vie.

La joie chrétienne a sa source et son enracinement dans la réalisation de cette nouvelle incroyable que le Créateur du monde nous aime d’un amour infini. La Parole de Dieu nous l’affirme : notre vie est sacrée et elle est porteuse de sens.

Un évêque allemand, que j’ai eu la chance d’entendre prêcher un jour à Rome proclamait bien fort dans une homélie : « Je suis fils de Dieu! Avant même que le monde soit créé, Dieu pensait à moi. Il m’aimait déjà et il voulait me créer. Et ce monde avec ses galaxies a été créé pour MOI, car JE suis fils de Dieu. Et il me demande de m’y engager avec tout cet amour qu’il a mis en moi, car JE suis fils de Dieu! »

Notre vocation, personnelle et mystérieuse, s’inscrit déjà dans le coeur de Dieu, avant même que nous ne soyons nés. Dieu, nous voyait déjà chacun et chacune, avant même la création du monde. Il se penchait déjà, avec amour, sur le rêve en devenir que nous étions; posant son regard bienveillant sur chacun de ses enfants en devenir, encore à l’état de rêve; et mettant en chacun et chacune un dynamisme de vie capable de se tourner vers l’infini, capable de le reconnaître pour qui Il est : Dieu, notre Père. Car nous sommes fils et filles de Dieu.

Dans son livre, « L’enfance de Jésus », Joseph Ratzinger, le pape émérite Benoît XVI, écrit ceci : «  Jésus assume en lui toute l’humanité, toute l’histoire de l’humanité, et lui fait prendre un nouveau tournant, décisif, vers une nouvelle façon d’être une personne humaine. » Être « Chrétien », c’est être « Du Christ », c’est appartenir au Christ, et donc être rempli de la joie même du Christ, qui est capable de transfigurer une existence humaine. Cette joie du Christ a très certainement impressionné les apôtres, puisque l’évangéliste Jean a retenu cette phrase de Jésus : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jn 15, 11) . C’est à cette joie que nous sommes appelés.

Il y a quelques années, une correspondante m’écrivait en me questionnant au sujet du Christ souriant. Il s’agit d’un Jésus en croix qui sourit. On peut voir cette croix à l’Abbaye de Lérins, en France. Cette femme me demandait comment comprendre une telle œuvre, une telle représentation du Christ?

Je lui ai répondu ceci : « Je comprends que ce Christ souriant puisse nous interroger lorsque nous-mêmes nous souffrons. Le sourire du Christ n’est pourtant pas le sourire béat des ”Roger-bon-temps”. Ce sourire, que les artisans du Moyen âge ont donné au Christ en croix, renvoie à une certitude intérieure chez Jésus qui se fonde sur cet amour du Père qui le soutient.

C’est Jean-Paul II, lors de son Angelus du 14 décembre 2003, disait ceci:

Une caractéristique incomparable de la joie chrétienne est que celle-ci peut coexister avec la souffrance, car elle est entièrement basée sur l’amour. En effet, le Seigneur qui ”est proche” de nous, au point de devenir un homme, vient nous communiquer sa joie, la joie d’aimer. Ce n’est qu’ainsi que l’on comprend la joie sereine des martyrs même dans l’épreuve, ou le sourire des saints de la charité face à celui qui est dans la peine : un sourire qui ne blesse pas, mais qui console.

Bien sûr, il est difficile de parler de joie à ceux et celles qui souffrent dans leur corps et dans leur âme. Pourtant, la joie est au rendez-vous dans l’Évangile. Elle frappe à la porte de nos souffrances physiques, morales et spirituelles, et elle nous invite au rendez-vous de Dieu. Cette joie transforme toute vie qui l’accueille.

Alors, comment cacher cette joie qui nous habite? Il faut nous la redire, la chanter, la célébrer, la proclamer, la faire nôtre. C’est tout le sens de nos liturgies, quand nous chantons nos alléluias, quand nos chants de louange montent vers le ciel, quand nous proclamons ensemble au coeur de l’eucharistie « comme il est grand le mystère de la foi », quand l’orgue nous accompagne triomphalement à la sortie de l’église.

Car la joie pascale est la marque de la spiritualité chrétienne, comme le disait Paul VI. Ce n’est pas de l’insouciance, mais une sagesse qui vient de Dieu, et qui s’enracine dans un bonheur profond et durable qui n’a pas peur des combats, qui n’a pas peur de se salir les mains, ni de se compromettre ou de lutter comme Jésus l’a fait. Car tout bonheur n’a de sens que lorsqu’il est partagé, et c’est vraiment ce qui fait la joie du disciple du Christ. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Jean Delumeau : Je m’abandonne à toi

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N.B. Dernier article dans cette série sur la mort et le deuil

Agrégé d’histoire, professeur au Collège de France, Jean Delumeau est un catholique engagé. Face à la mort, il exprime sa foi. Ce scientifique de 77 ans exprime aussi son désir de pouvoir s’abandonner entre les mains de son Sauveur, le jour de sa mort. Cette prière est comme un credo où l’on retrouve la dimension de la communion en Eglise. Un soutien pour renouveler sa foi dans la Résurrection.

J’aimerais être assez conscient
pour redire la parole du Sauveur :
«Père, entre tes mains je remets ma vie.»
Elle a eu ses peines et ses joies,
ses échecs et ses succès,
ses ombres et ses lumières,
ses fautes, ses erreurs et ses insuffisances,
et aussi ses enthousiasmes, ses élans et ses espérances.

J’ai terminé ma course.
Que je m’endorme dans ta paix et dans ton pardon!
Sois mon refuge et ma lumière.
Je m’abandonne à toi.
Je vais entrer dans la terre.
Mais que mon ultime pensée soit celle de la confiance.
Puissè-je alors me rappeler le verset cité par saint Paul :
«éveille-toi, ô toi qui dors, lève-toi d’entre les morts,
et sur toi luira le Christ !»

Sûr de ta Parole, Seigneur,
je crois que je revivrai avec tous les miens
et avec la multitude de ceux
pour qui tu as donné ta vie.
Alors la Terre sera rénovée, réhabilitée,
et il n’y aura plus ni mort, ni peur, ni larme…

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Sources : Prière extraite du hors-série «Les funérailles chrétiennes», Fêtes & Saisons. Prier n°226 – novembre 2000

Homélie pour le premier dimanche de l’Avent (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 13,33-37.
Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « Prenez garde, veillez : car vous ne savez pas quand viendra le moment.
Il en est comme d’un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et recommandé au portier de veiller.
Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison reviendra, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin.
Il peut arriver à l’improviste et vous trouver endormis.
Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »

COMMENTAIRE

Péguy dans un poème sur la fête de Noël, met en scène trois personnages, qu’il appelle les filles de Dieu, et qui sont la foi, l’espérance et la charité. Il compare la Charité à une mère ou à une soeur aînée; la foi à une épouse fidèle; et l’espérance, à une toute petite fille. Le poète Péguy a là une intuition des plus intéressante, car les saints et les saintes sont surtout reconnus à cause de leur foi à déplacer les montagnes, de leur charité à toute épreuve, mais l’espérance… Qui a déjà été canonisé parce qu’il ou elle avait espéré? Et pourtant, nous dit Péguy, c’est la petite fille espérance qui entraîne par la main ses deux soeurs la foi et la charité. Cette vision du poète nous introduit dans une belle compréhension de l’année liturgique que nous inaugurons aujourd’hui.

Faut-il le rappeler, l’année liturgique qui commence avec le premier dimanche de l’Avent, et qui se termine avec la fête du Christ-Roi, est marquée par trois grands mouvements, comme une vaste symphonie, qui correspondent au temps de Noël, de Pâques, et du temps « ordinaire », à défaut d’un qualificatif plus poétique. Quand on y regarde de plus près, chacun de ces trois temps de l’année liturgique semble davantage orienté vers l’une des trois vertus théologales de foi, d’espérance et de charité. Non pas que toutes ces vertus ne soient pas évoquées tout au long de l’année liturgique, à travers les lectures bibliques qui nous sont proposées, mais c’est comme s’il y avait une insistance plus soutenue à l’endroit de l’une ou l’autre de ces vertus, selon les grands moments de l’année.

Tout d’abord, le temps ordinaire, celui qui occupe la plus large part de l’année liturgique, est loin d’être « ordinaire ». Je le dirais surtout consacré à la vertu de charité, à la mise en oeuvre quotidienne de l’amour, manifesté par les paroles, les gestes et la personne même de Jésus. Le temps ordinaire de la liturgie est une invitation à faire nôtre sa mission, afin que par nos gestes et nos paroles, l’amour et la tendresse du Père soient à nouveau manifestés à notre monde par nos oeuvres de justice et de miséricorde. Le temps ordinaire, c’est l’aujourd’hui de Dieu, l’aujourd’hui de l’Évangile et de l’Église. On pourrait l’appeler le temps de la charité de l’Église.

Le Carême et le temps pascal me semblent davantage consacrés à la vertu de foi. C’est un temps qui invite à croire, à croire sans réserve. Une invitation nous y est faite à suivre le Christ dans sa mort-résurrection et à proclamer avec les Apôtres que ce Jésus qui a été crucifié, Dieu l’a ressuscité des morts. Carême et temps pascal sont ces temps de l’année où nous retournons aux sources de notre foi et où, à la fête de Pâques, sommet de l’année liturgique, nous proclamons que ce Jésus, Dieu l’a fait Christ et Seigneur. Et nous faisons nôtre cette béatitude promise par Jésus à ses disciples : « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu! » C’est à cette foi audacieuse que nous invitent le Carême et le temps pascal.

Vous l’aurez deviné, le temps de l’Avent lui me semble tout orienté vers l’espérance. L’Avent, première halte dans l’année liturgique, vient dresser sur l’horizon de nos attentes humaines une toute petite lueur. Elle a les dimensions d’un berceau, mais elle est capable d’embraser tout l’univers. Pourtant, elle est toute contenue dans le mystère de cette étable de Bethléem. Mystère de l’humilité et de la petitesse de Dieu, qui se donne sans s’imposer à nous.

Noël, c’est Dieu qui déjà se livre une première fois entre nos mains. En attendant la croix, il est couché dans une mangeoire, emmailloté, offert à notre contemplation. Et là, dans cette vie humaine naissante, gît, impuissant, donné à nous, l’espérance du monde, le Christ, le Fils de Dieu. C’est Dieu lui-même qui vient allumer au coeur de notre nuit une soif d’infini et qui nous ouvre le chemin qui y conduit.

Pas étonnant qu’en ce temps de l’année, plus qu’à n’importe quel autre, les gens aient le goût de décorer, de revêtir les villes et les villages de lumières et de couleurs flamboyantes. Ils ont envie de donner d’eux-mêmes sans compter, d’être une fois pour toutes bonté et générosité, comme si leur coeur saisissait à l’approche de Noël, comme l’espace d’un instant, sa véritable vocation, même dans les sociétés les plus sécularisées. Non, les indices ne trompent pas. C’est la petite vertu espérance qui se fraie son chemin depuis cette étable de Bethléem et qui illumine la nuit des temps.

En tant que chrétiens et chrétiennes, il nous faut profiter de ce temps de l’Avent pour accueillir encore une fois cette lumière d’espérance qui vient vers nous. Si nous entrons de tout coeur dans l’Avent, sûrement nous deviendrons de meilleurs croyants et croyantes, les porteurs crédibles d’une Parole capable de redonner espoir à ces hommes et à ces femmes qui trop souvent cherchent sans trouver.

Car annoncer l’Évangile, c’est avant tout être habité soi-même par cette espérance qui espère au-delà de tout. C’est veiller avec le Christ comme il nous demande de le faire dans l’évangile aujourd’hui. C’est attendre activement dans la confiance et la fidélité, sa victoire finale, puisqu’il a « a donné tout pouvoir à ses serviteurs », lui qui est avec nous jusqu’à la fin des temps. Oui, l’espérance nous entraîne à sa suite afin que nous devenions de véritables ferments de justice, de paix et d’amour en notre monde.

Frères et soeurs, en ce temps de l’Avent, demandons à nouveau au Prince de la paix, au Christ de la Nativité de venir vers nous, de telle sorte que cette espérance qui nous habite puisse soulever le monde avec lui.

En terminant, je vous propose le texte de Charles Péguy, qui à sa manière, nous invite à contempler cette petite fille espérance :

Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance.
Et je n’en reviens pas.
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.
Car mes trois vertus, dit Dieu.
Les trois vertus mes créatures.
Mes filles, mes enfants.
Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.
De la race des hommes.
La Foi est une Épouse fidèle.
La Charité est une Mère.
Une mère ardente, pleine de coeur.
Ou une soeur aînée qui est comme une mère.
L’Espérance est une petite fille de rien du tout.
Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.
Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de givre peint.
Et avec son boeuf et son âne en bois d’Allemagne. Peints.
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.
Puisqu’elles sont en bois.

C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.
Cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.
Comme l’étoile a conduit les trois rois du fin fond de l’Orient.
Vers le berceau de mon fils.
Ainsi une flamme tremblante.
Elle seule conduira les Vertus et les mondes.
Une flamme percera des ténèbres éternelles.

Yves Bériault, o.p.

1.  Charles PÉGUY, tiré de «Le porche du mystère de la deuxième vertu. pp. 26-27

John Henry Newman : Conduis-moi, douce lumière

monet_seineConduis-moi,
douce lumière,
A travers les ténèbres qui m’encerclent.
Conduis-moi, toi,
toujours plus avant!
Garde mes pas:
je ne demande pas à voir déjà
Ce qu’on doit voir là-bas :un seul pas à la fois
C’est bien assez pour moi.
Je n’ai pas toujours été ainsi
Et je n’ai pas toujours prié
Pour que tu me conduises, toi, toujours plus avant.
J’aimais choisir et voir mon sentier;
mais maintenant :
Conduis-moi, toi, toujours plus avant!
Si longuement ta puissance m’a béni!
Sûrement elle saura encore
Me conduire toujours plus avant
Par la lande et le marécage,
Sur le rocher abrupt et le flot du torrent
Jusqu’à ce que la nuit s’en soit allée…
Conduis-moi, douce lumière,
Conduis-moi, toujours plus avant!

Denise Gingras-Gosselin :

monet_la_piePoème pour Yves, décédé par assassinat à l’âge de 27ans.

Et maintenant s’en vient Noël
Qui ne sera plus jamais pareil
Trois croix remplacent le sapin
Celle que je porte et celle du Divin

La troisième était sur le cercueil
De mon enfant dans un linceul
Après les prières d’usage
On m’a remis cet héritage

Je l’ai glissé dans un tiroir
Folle de rage et de désespoir
Puis l’évolution de mon chagrin
Me l’a fait reprendre en main

J’en ai orné mon salon
Suivi d’une étrange réaction
Comme la douée présence
De mon fils en permanence

NON, ce ne sera plus jamais pareil
Pour mes préparatifs de Noël
C’est la fête d’un Enfant
Qui renaît tous les ans

Mais moi je vis le vendredi saint
Qui s’est avéré mon destin
0 Jésus de la crèche
Sois fidèle à ta promesse

J’attends la résurrection
Qui me fait tenir bon
Celle qui à la fin des temps
Me fera retrouver mon enfant

Puisqu’on ne fête pas une mort
Qu’on n’exige pas de moi d’autre décor
Que cet emblème de vie éternelle
Qui symbolise mon espérance du ciel

20 octobre 1986

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Source : Parents orphelins. Louise Courteau éditrice, 1990.

Mourir avec le Christ

monet_nuagesJe suis gêné pour respirer. Je ne pensais pas que ça viendrait si vite. Sans doute que je n’arriverai plus à dormir aucune nuit.

Jésus, dans la nuit du Jeudi au Vendredi Saint, je te contemple. Tu sais que ce sera fini pour 15 heures. Tu sais par quoi il te faudra encore passer avant d’arriver ver à la fin et au but. Moi, je ne sais ni l’heure ni ce par quoi il me faudra encore passer.

J’ai peur. Et, tout à l’heure, en essayant encore de me rendormir, j’étais dans l’angoisse, et des rêves d’étouffement hantaient mon imagination. Veux-tu m’aider. Donne-moi la main.

Permets que je m’unisse aux derniers moments de ta vie, que les derniers moments de mon existence unis aux tiens servent à réparer mes péchés et les péchés de ton église; qu’ils soient source de salut pour tous mes frères et qu’ils permettent à tous de te mieux connaître et mieux aimer.

Donne-moi ta paix. Que l’angoisse et la souffrance n’empêchent pas la joie. Que ma solitude éclairée par la solitude de ta nuit du Jeudi au Vendredi Saint, soit remplie de ta présence et de ton amour.

Un prêtre (anonyme)
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Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Papa et maman : Lettre à la petite Josianne

monet_printempsNous offrons à tous les parents qui comme nous ont vécu la perte d’un enfant, ou à ceux qui éventuellement auront à y faire face un jour, cette lettre d’espoir et d’amour. Josianne est décédée à l’âge de deux ans et quatre mois.

Il y a déjà trois ans que tu n’es plus de ce monde, même si dans nos cœurs tu existes toujours. C’est avec grande émotion mais avec tellement de conviction que je t’écris cette lettre, sachant même que tu n’as pas à la lire, car c’est toi mon inspiration à présent.

Il y a eu et il y a encore des moments très difficiles à traverser ; et, de toute évidence, il y en aura toujours. Certes, ta présence physique est ce qui nous manque le plus ; ta beauté, ton sourire, ta démarche, ton intelligence, bref, tout ce qui faisait de toi ce petit être que tous chérissions.

Ton séjour fut très court sur cette terre, mais combien fut-il rempli ! Tu fus de passage tel un petit ange venu pour apporter la bonne nouvelle… Il est très difficile de comprendre toutes ces choses. On se pose des tas de questions, sans aucune réponse concrète, mais je conserve un grand espoir qu’il y a une suite à tout cela. Depuis cette grande épreuve, j’ai acquis une sérénité jusqu’ici inconnue en moi-même.

Je vois la vie sous un nouveau jour ; je mords à belles dents dans tout ce qui avait plus ou moins d’importance à mes yeux ; un rien m’éblouit ; le chant d’un oiseau, la pluie, la neige, les enfants, les vieillards, finalement tout ce que j’ai manqué de si merveilleux auparavant et qui semblait faire partie du quotidien. Il suffît malheureusement d’avoir traversé une telle épreuve pour se rendre compte que tout ce qui existe autour de nous est si vulnérable et éphémère, et en même temps tellement précieux pour ceux qui savent être à l’écoute et attentifs à tout ce qui respire et transpire cette promesse d’éternité dans sa moindre parcelle.

Il m’arrive souvent de revivre les derniers instants de ta vie jusqu’au moment où tu fus revêtue d’un linceul de neige. Ce sont des événements qui arrivent si soudainement et l’on doit agir si précipitamment qu’il nous semble vivre un mauvais rêve. L’on se doit défaire le point à un moment donné ; c’est très difficile de ressasser ces moments, mais je crois que c’est nécessaire pour pouvoir apprendre à continuer de vivre face à cette vérité. C’est comme si je visionnais un film où je ne serais pas du tout concernée; évidemment, c’est le film le plus triste que j’aie jamais vu. Je me demande comment cette mère, très lucidement d’ailleurs, fait pour être capable de bercer sa petite en lui chantant ses berceuses préférées pour la dernière fois, alors qu’elle vient de rendre le dernier soupir. Elle va même jusqu’à bricoler avec son garçon de 8 ans un petit ange de soie et de dentelle qu il veut offrir à sa petite sœur pour décorer son cercueil blanc.

Aujourd’hui, alors que je revois ces images plus sereinement, je me surprends à me plaire dans cette vision, allant même jusqu’à avoir trouvé la cérémonie des funérailles très belle. Je me rappelle avoir tout préparé avec soin, tout comme je l’aurais fait le jour de ton mariage : tes petits bijoux, tes barrettes, ta plus belle robe bien pressée. Toi qui étais déjà si coquette, je suis certaine que tu as bien apprécié. Lorsque nous sommes arrivés le premier jour au salon funéraire, c’est avec le cœur rempli d’émoi, malgré tout le chagrin qui nous habitait, sans oublier toute l’amertume encore non extériorisée, que nous nous sommes avancés, papa, Yann et moi, vers la plus belle de tous les anges. Nous étions très fiers de présenter à nos amis, qui sont venus sympathiser avec nous, notre petite poupée, parmi ce jardin des merveilles des plus fleuris qui semblait faire partie d’un conte de fées.

Toi qui aimais les rondes et les fêtes, tu as été des plus choyées. Je n’avais jamais vu un aussi beau cortège. Les quatre petits copains de Yann, escortant ton «berceau», affichaient une fière allure en te berçant une dernière fois.. Même la petite réception que nous avons donnée pour recevoir parents et amis intimes fut très bien réussie. Tes petits cousins et cousines fêtaient avec toi ce qui devait être la plus belle journée de ta courte vie. Je sais que tu y es pour quelque chose, autrement je n’aurais pu m’en sortir de cette façon. Je suis convaincue que tu revis, non pas près de nous, mais en nous.

Tu te fais encore bercer, mais au gré de nos sentiments, tantôt d’une manière paisible, mais tantôt avec un peu de colère. Excuse-nous pour ce rythme saccadé, toi qui marquais si bien la cadence… C’est probablement ce que tu as fait grandir en nous qui nous chavire tant, nous qui faisions tout notre possible pour t’aider à grandir en sagesse et en beauté ; voilà que les rôles semblent inversés. Pour ce qui est de grandir en beauté, je dois te dire que tu avais bien débuté ; tu étais d’une beauté indescriptible. Je peux encore admirer tes beaux yeux noirs, car tu possédais les mêmes yeux que papa, ces derniers reflétant encore quelquefois les mêmes larmes que les tiens, et, vois-tu, je continue à les essuyer. Pour ce qui est de ta sagesse, tu y es parvenue avant nous ; mais en acceptant de te voir mener une vie autre que sur terre, je pense être sur le point d’atteindre une partie de ta sagesse et je t’en remercie.

Sache bien que malgré ces deux courtes années, lesquelles ont été nos plus belles, tout ce que nous avons bâti ensemble, pour toi et avec toi, fut fondé sur ce qu’il y avait de plus grand. Les joies que tu nous a apportées sont immenses et elles alimenteront tous nos jours à venir, jusqu’à ce que nous nous réunissions tous dans le petit nid d’amour que tu es sûrement en train de nous tisser dans un coin du paradis.

En attendant, aime-nous comme nous t’aimons, intensément et du plus profond de notre cœur ! Pense à nous comme nous pensons si souvent à toi, à chaque instant, seconde et minute de notre vie! écoute-nous comme nous saurons être à l’écoute de nos instincts guidés par la voix de Dieu en toi ! Attends-nous patiemment comme nous avons si bien su t’attendre, si bien su préparer ton arrivée durant neuf mois tant prémédités ! Je ne sais comment te remercier, ma chérie, pour tout ce que tu as su nous léguer en héritage : ton amour, lequel je sens déborder avec tous ceux qui m’entourent et que j’aime ; la force et l’espoir que tu nous donnes ; merci pour la vie que tu as permis de donner à un autre enfant, par le second souffle de vie que tu lui as offert !

Merci pour le courage que tu nous a donné quand nous avons pris la décision de donner à Yann un petit frère que tu as sans doute croisé sur ta route céleste. Sois bien assurée, mon amour, que cet enfant ne te remplacera jamais, mais tout ce que nous souhaitons, c’est de pouvoir lui procurer autant de joie et d’amour que nous t’avions prodigués et que tu nous rendais si bien.

Merci finalement à Dieu qui nous donne la chance de sortir grandis de cette lourde épreuve et surtout de m’avoir permis d’exprimer des sentiments tellement profonds et difficiles à mettre sur papier, car j’ai dû m’interrompre d’écrire à plusieurs reprises, quelques larmes étant venues s’ajouter à ce tableau…

Au revoir, notre petit ange !

Maman et papa.

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Source : Parents orphelins. Louise Courteau éditrice, 1990.

Jacques Fesch : Une mort acceptée

monet_nympheas2Un mois avant son exécution, un jeune homme, condamné à mort, écrit à sa famille. Sa réclusion après un crime ,a été l’occasion d’une extraordinaire montée spirituelle. Dernière joie humaine et préoccupation de partager sa foi.

J’ai reçu la petite mèche de Véronique… Quels beaux cheveux elle a! Si fins, si blonds, si doux à toucher! J’ai réellement l’impression d’avoir ma petite fille dans la cellule. Il y a quelque chose d’elle de vivant que je puis maintenant toucher…

Si tu savais la gravité de la mort… Il n’y a aucune interprétation à donner. Les clous dans les mains sont réels et les clous acceptés. Vois-tu, je vais certainement passer une drôle d’agonie et la préparation de cette mascarade sanglante est horrible; eh bien! si j’en tremble, ce n’est pas par peur physique, mais parce que je comprends mieux toute la pureté du Christ opposée à mon abjection. Malgré tout ce qui va m’arriver, je ne serai sauvé que par grâce et uniquement par grâce…

Je vois dans ta lettre que tu as mal interprété ce que je t’ai écrit. Ce n’est pas par lassitude que je veux m’en aller. Mais c’est afin que la volonté du Père soit faite; et parce que j’accepte de tout cœur cette Volonté, je reçois joies sur joies. Comprends-tu mieux, maintenant ?… et Celui qui s’abandonne ainsi à Dieu, ce n’est plus un coeur de chair qu’il a dans la poitrine, mais un globe de feu…
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Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Jean-François Six : Mourir, ressusciter

monet_agapanthesPrière pour demander d’accepter de mourir, prière pour vouloir que la Résurrection ne soit pas imaginée comme la survie où je me récupère, mais la vie de l’Autre dont je ne sais rien si ce n’est ce qu’il a dévoilé, cette vie qui en tout cas ne veut pas détruire, ici-bas, l’existence et la mort même de l’homme, mais lui donner un Ailleurs. Prière d’humilité pour ne pas accomplir ce tour de passe-passe qui consiste à confisquer par l’au-delà l’aujourd’hui où meurent les hommes.

Certains refusent les agenouillements ; ils ont peur des humiliations, ils veulent être des hommes debout. Dieu ! que je les comprends ! J’aime prier debout. J’aimerais être enterré debout, en signe de prière de résurrection, en signe d’attente de la résurrection.

Quand, transpercé par la mort et par la lumière faite sur ma vie, je m’apercevrai que je me suis mal laissé aimer par l’Amour, quand, devant le Père de Jésus et le mien, je verrai que j’ai mal aimé parce que j’ai souvent refusé d’être aimé, alors, je le sais, l’Esprit, plus que jamais, priera à travers ma pauvreté nue. Et le Père de tendresse se contentera de me regarder avec humour en disant, comme réponse à cette ultime prière : « Comment vas-tu ? »

Le rythme « Christ mort et ressuscité » : rythme de notre vie, rythme de notre prière. Mourir à nos forces de mort et ressusciter à nos forces de vie. Mourir à tout ce que nos gestes ont d’étriqué, mourir à tout ce que nos pensées ont d’incohérent, mourir à tout ce que nos cœurs ont de stérile. Ressusciter à une vie qui est la nôtre et qui est greffée d’une Autre.Fin de l’article
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Jean-François Six, La Prière et l’Espérance. Seuil, 1968, pp. 48, 49, 50, 100.

Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Homélie pour la fête du Christ Roi (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 25,31-46.
Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire.
Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres :
il placera les brebis à sa droite, et les chèvres à sa gauche.
Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : ‘Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde.
Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ;
j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ! ‘
Alors les justes lui répondront : ‘Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ?
tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ?
tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ? ‘
Et le Roi leur répondra : ‘Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. ‘
Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : ‘Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le démon et ses anges.
Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ;
j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. ‘
Alors ils répondront, eux aussi : ‘Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu avoir faim et soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ? ‘
Il leur répondra : ‘Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait. ‘
Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle. »

COMMENTAIRE

Les textes bibliques à l’occasion de la fête du Christ-Roi, mettent l’accent à la fois sur la sollicitude de Dieu à notre endroit, lui le Bon pasteur, et sur cette même sollicitude dont nous devons faire preuve entre nous. Nous le savons : « Dieu est amour », nous dit saint Jean, alors que l’Apôtre Paul affirme que « l’accomplissement parfait de la Loi, c’est l’amour ». Autrement dit, ce que Dieu fait, nous sommes invités à le faire nous aussi, à être comme lui.

Maintenant, Jésus dans l’évangile aujourd’hui établit un lien très étroit entre notre amour du prochain et lui-même. « Tout ce que vous avez fait à l’un de ces petits, nous dit Jésus, c’est à moi que vous l’avez fait ». Jésus nous dit que Dieu est le premier touché quand l’amour se manifeste, qu’on le sache ou non, qu’on le veuille ou non. Dieu devient l’objet de notre amour quand les couples s’aiment, quand les parents cajolent leurs enfants, quand de vraies amitiés se nouent, quand les bénévoles se donnent avec coeur et patience. Que ce soit chez les bénéficiaires de nos hôpitaux, chez les personnes en centre d’accueil, chez les prisonniers, chez tous ceux et celles qui souffrent, ou que l’on persécutent. Partout où l’on souffre, où l’on vie  et où l’on meurt, Dieu est présent. Et tous, même sans le connaître, se font proches de Dieu quand ils aiment leur prochain, quand ils sont bienveillants

Voyez les brebis qui sont jugées favorablement dans la parabole d’aujourd’hui. Elles ne savaient pas qu’en aidant leur prochain elles posaient une action en faveur de Jésus, en faveur de Dieu. « Quand t’avons-nous vu avoir faim, avoir soif… », demandent-elles? Et Jésus répond qu’il était était là dans le prochain.

Un proverbe oriental pourrait nous apporter une clé de lecture pour cette parabole. Ce proverbe fait dire à Dieu : « Viens à moi avec ton coeur et tu verras avec mes yeux ». Jésus nous invite à voir le prochain avec ses yeux à lui. Nous avons de la valeur aux yeux de Dieu, parce que nous sommes son bien le plus précieux, nous sommes ses enfants, et c’est cette richesse que Jésus nous invite à découvrir chez le prochain.

Non seulement Dieu nous crée par amour, comme le souligne sainte Catherine de Sienne, mais Dieu lui révèle que nous sommes faits d’amour, parce qu’il nous a créé son image. C’est dans nos gènes! Dieu se reconnaît en nous comme les parents se reconnaissent dans leurs enfants.

Nous sommes faits de Dieu, sa vie circule en nous, et c’est ce qui rend la vie de toute personne si précieuse et digne d’être aimée. Aimer le prochain, c’est aimer Dieu. Aimer Dieu, c’est aimer le prochain. C’est tout un! Voilà ce que Jésus veut nous faire comprendre aujourd’hui.

Jésus nous enseigne que le prochain est non seulement un chemin vers Dieu, mais qu’il est le seul chemin. C’est pourquoi le jugement qui est posé dans l’évangile par le Fils de l’homme, porte uniquement sur la charité que nous devons nous manifester les uns aux autres. C’est à la mesure de cette charité que nous serons jugés.

Jésus nous révèle que le prochain est un autre soi-même, tellement aimé de Dieu, qu’il nous faut nous attacher à lui comme à notre propre chair. Et si le Christ nous dit : « chaque fois que vous avez fait du bien à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait », il ne faudrait pas négliger d’accueillir le prochain pour sa propre valeur, pour ce qu’il est. C’est là un danger qui nous guette quand nous faisons la charité.

Notre sollicitude à l’égard du prochain ne saurait reposer uniquement sur des principes ou se faire par imitation, comme si nous pouvions aider le prochain sans y mettre notre coeur, sans le reconnaître comme un frère ou une soeur dans le besoin. Si le prochain est précieux aux yeux du Christ, il doit aussi le devenir pour nous. Notre sollicitude doit éventuellement s’adresser à l’autre personnellement, et non seulement comme une forme de bienséance évangélique superficielle, où notre charité s’exercerait sans même un sourire, ou un regard pour l’autre.

Dieu non seulement nous confie les uns aux autres, mais il est au coeur de ce mystère de communion qui nous unit les uns aux autres. Aimer le prochain, c’est s’ouvrir au mystère de l’autre, en posant sur lui ou sur elle, le regard même du Christ, car cet autre est porteur de la vie de Dieu, il porte son empreinte. Mais vous pourriez me répondre avec raison qu’il n’est pas toujours facile d’aimer le prochain. Et bien c’est alors que notre sollicitude doit se faire prière pour l’autre, miséricorde, pardon, tout en demandant à Dieu la force d’y parvenir.

Quand Jésus nous invite à accueillir notre prochain comme si c’était lui, il ouvre des perspectives nouvelles à nos amours, à nos amitiés, à nos relations entre nous. C’est comme s’il nous disait : « Si tu savais le don de Dieu, si tu savais qui s’adresse à toi à travers ce prochain, si tu savais tout ce dont sont porteurs tes actes de charité, même les plus modestes, tu t’empresserais d’aller vers les plus pauvres, les plus malheureux et les plus démunis, parce qu’en eux c’est Dieu qui se tient à ta porte, qui t’espère et qui t’attend. »

Frères et soeurs, en cette fête du Christ-Roi, et au terme de cette année liturgique, demandons à Dieu de nous aider à grandir et à persévérer dans l’amour du prochain, lui qui vient vers nous avec douceur et humilité, non pas pour dominer nos vies, mais pour les transfigurer et nous rendre semblables à lui, afin que nous puissions aimer comme lui.

Seigneur, que ton règne arrive. Amen.

Yves Bériault, o.p.

P. Escalié : La ronde des jours

renoir_jardinLe printemps de la vie et son innocence, l’été de la vie et ses combats, l’automne de la vie et son apaisement, une femme-poète a chanté « la ronde des jours », —jusqu’au dernier, le jour du retour à la maison. «Ouvre donc. Seigneur, nous voici», avec la guirlande de nos souvenirs.

Parmi bruyères et genêts,…
Voilà bien longtemps, je suis née.
Je croyais,
petite innocente,
Sans fin la ronde des jours…
Que jamais n’en ferais le tour!
Croyais pure entre les roseaux
L’eau murmurante des ruisseaux.
Croyais les mots faits de musique,
Chargés de joie, chargés d’amour,
Et tous les chemins de velours…
Croyais l’oiseau roi de l’azur,
Ayant en l’homme un ami sûr.
Croyais les chiens doux et fidèles,
Léchant les mains si tendrement
Qu’endormaient la peur doucement.
Croyais tous les enfants heureux,
Avec du soleil plein les yeux
Et la tendresse de leur mère…
Beau comme la rosé d’un jour,
Et éternel croyais l’amour.
J’ai vu des amants déchirés
Et leurs beaux serments bafoués.
J’ai vu, des enfants, la tristesse :
Pour eux, ni soleil, ni jardin ;
Pour eux las! faim, peur et dédain…
Ah ! vraiment n’y comprends plus rien
A mordre, on a dressé les chiens…
Le maître aimé les abandonne…
Et, pour l’oiseau, l’homme a choisi
La cage étroite ou le fusil !
Durs, tortueux et incertains,
Pleins de dangers sont les chemins
Où la pierre côtoie l’ornière.
Il est des mots laids et méchants :
Comme la lame ils sont tranchants.
Dans l’eau meurt le poisson d’argent ;
L’eau n’a plus de reflets changeants
Mais de grises franges d’écume.
File, file, file le temps…
Rides au front et cheveux blancs !
Là-bas, bruyères et genêts,
Dans la campagne où je suis née,
A leur saison encor fleurissent.
Continue la ronde des jours,
Et j’en ai fait presque le tour.
Le soleil baisse à l’horizon
Dorant le toit de ma maison…
Le soir tamise la lumière,
Adoucit couleurs et contours :
C’est l’heure d’un plus grand amour.
Ma main s’apaise entre tes mains,
Je rêve encor de lendemains
Où la joie paisible a sa place.
Mon Aimé, voici le déclin,
Notre course touche à sa fin.
Déposons là tous nos fardeaux,
C’est le moment du grand repos.
Conviés à la même fête,
Oublions larmes et soucis.
« Ouvre donc, Seigneur, nous voici ! »
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Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

André Verdet : L’espoir à tout prix

monet_pontjaponaisDieu a mis au cœur de l’homme un goût de la vie si fort, une confiance si invincible que, même dans l’enfer d’Auschwitz, il s’est trouvé des poètes pour chanter « l’espoir à tout prix».

Quand bien même tous les êtres que j’aime viendraient à mourir
Seraient morts me laissant seul à seul
Comme serait morte à jamais si grouillante la terre
Quand bien même éteints astres phares et foyers
Et toi de mon amour éternité
Si la nuit des nuits écrasait le monde
De son pampre touffu de ténèbres glacées
Quand bien même plus un souffle de vie
Hormis le mien
Plus solitaire que le néant
Et plus menacé
Quand bien même l’irrémédiable Carcasse Rien
Alors dans cet univers pétrifié
Mes lèvres forgeraient d’or le nom d’une aurore nouvelle.
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Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.

Auguste Valensin : L’amour bannit la crainte

sisley_cheminLa peur des jugements de Dieu nous fait redouter la mort. Mais pourquoi craindre, nous dit le P. Valensin. Parce que nous n’aimons pas assez ? Mais Dieu nous connaît et il nous aime. Il suffit que quelqu’un accepte d’être aimé de lui pour que cesse la peur de la rencontre.

Les sentiments que je voudrais avoir à cette heure (et que j’ai actuellement): penser que je vais découvrir la Tendresse. Il est impossible que Dieu me déçoive, l’hypothèse seule est énorme ! J’irai à lui et je lui dirai : Je ne me prévaux de rien, sinon d’avoir cru en votre bonté. C’est bien là en effet ma force, toute ma force, ma seule force.

Si cela m’abandonnait, si cette confiance en l’Amour me désertait, tout serait fini, car je n’ai pas le sentiment de valoir, surnaturellement, quoi que ce soit ; et s’il faut être digne du bonheur pour l’avoir, c’est à y renoncer. Mais plus je vais, plus je vois que j’ai raison de me représenter mon Père comme l’indulgence infinie. Et que les maîtres de la vie spirituelle disent ce qu’ils veulent, parlent de justice, d’exigences, de craintes, mon juge à moi, c’est celui qui tous les jours montait sur la tour et regardait à l’horizon si l’enfant prodigue lui revenait. Qui ne voudrait être jugé par lui?

Saint Jacques a écrit : « Celui qui craint n’est pas encore parfait dans l’Amour». Je ne crains pas Dieu, mais c’est moins encore parce que je l’aime que parce que je me sais aimé de lui (…).

Il suffit que j’accepte d’être aimé de lui pour l’être effectivement. Mais il faut que je fasse ce geste personnel d’accepter. Cela, c’est la dignité, la beauté même de l’amour qui le veut. L’amour ne s’impose pas : il s’offre. 0 mon Père, merci de m’aimer! Et ce n’est pas moi qui vous crierai que je suis indigne ! En tous cas, m’aimer, moi, tel que je suis, voilà qui est digne de vous, digne de l’amour essentiel, digne de l’amour essentiellement gratuit ! Fin de l'article

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Auguste Valensin, La joie dans la foi, Aubier 1954, p. 106
Source : Célébrer la mort et les funérailles, Desclée, 1980.