Le dimanche. Un peu d’histoire (suite)

Dans l’Ancien Testament

Dans l’histoire, on a toujours fait un rapprochement entre le sabbat juif et le dimanche chrétien. Arrêtons-nous un peu afin de voir s’il y a une différence entre les deux événements. En hébreu sabbat (prononcer shabbat) signifie jour de repos. Cette tradition est expliquée dans le texte de la Genèse (2,2) par le repos de Dieu le septième jour de la création :

« Dieu conclut au septième jour l’ouvrage qu’il avait fait et, au septième jour, il chôma, après tout l’ouvrage qu’il avait fait. Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, car il avait chômé après tout son ouvrage de création. »

Mais le sabbat lui-même ne sera imposé qu’au Sinaï lors de l’Alliance avec Moise. Il s’agit du quatrième commandement du Décalogue qui en fait un jour de repos et en explicite les sens:

« Tu te souviendras du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras et tu feras ton ouvrage; mais le septième jour est un sabbat pour Yahvé ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’étranger qui est dans tes portes. Car en six jours Yahvé a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, mais il s’est reposé le septième jour, c’est pourquoi Yahvé a béni le jour du sabbat et l’a consacré. » (Ex 20,8-11).

Le septième jour s’appelle désormais le sabbat et il constitue une invitation à imiter le Créateur, soit de travailler six jours et de se reposer le septième, car, selon Genèse 1, 26, l’homme est fait à l’image de Dieu.

Dans le Nouveau Testament

Toutefois, la pratique du sabbat n’est presque plus mentionnée dans le Nouveau Testament après la résurrection du Christ. Paul met en garde d’ailleurs contre ceux qui voudraient imposer cette observance :

« Dès lors, que nul ne s’avise de vous critiquer sur des questions de nourriture et de boisson, ou en matière de fêtes annuelles, de nouvelles lunes ou de sabbats. Tout cela n’est que l’ombre des choses à venir, mais la réalité, c’est le corps du Christ . »(Col.2,16-17).

Par ailleurs, il semblerait que l’observance du sabbat et du dimanche ait pu vivre côte à côte au tout début du christianisme, les deux jours étant soulignés de façon particulière sans que le dimanche ne devienne pour autant un jour chômé. C’est ainsi que les réunions des chrétiens le dimanche semblent se faire soit très tôt le matin, avant le lever du jour ou encore le soir après la journée de travail.

Mais la génération apostolique, celle des premiers chrétiens, saisira immédiatement l’importance du premier jour. C’est ainsi que la première mention du premier jour apparaît chez Paul, dans sa première lettre aux Corinthiens (1 Cor. 16,2), vers l’an 54, où il rattache au premier jour la collecte pour les frères de Jérusalem qui sont dans le besoin, possiblement en bute à des persécutions : « que chaque premier jour de la semaine, chacun mette de côté chez lui ce qu’il aura pu épargner ».

On a aussi la description d’une assemblée tenue le premier jour de la semaine à Troas (Actes 20, 6-12), qui comporte un long discours de Paul suivi de la fraction du pain, cette expression signifiant la Cène du Seigneur, le repas du Seigneur :

« Quant à nous, partis de Philippes après les jours des pains sans levain, nous nous sommes embarqués pour les rejoindre, cinq jours plus tard, à Troas, où nous avons fait halte pendant une semaine. Le premier jour de la semaine, alors que nous étions réunis pour rompre le pain, Paul, qui devait partir le lendemain, adressait la parole aux frères et il avait prolongé l’entretien jusque vers minuit. »

Ce n’est qu’avec le livre de l’Apocalypse qu’apparaîtra la première mention de l’expression « jour du Seigneur » qui remplacera « le premier jour » : « Je tombai en extase, le jour du Seigneur, et j’entendis une voix » (Ap. 1,10).

Cette expression sera traduite en latin par dominicus dies, et deviendra par la suite dominica, i.e. dimanche. (Premier jour, 8e jour, Jour du Seigneur, Dimanche)

Premiers siècles de l’Église

Déjà, au début du IIe siècle, il y a un passage de plus en plus marqué entre la célébration de l’eucharistie le jour du sabbat et sa célébration le dimanche. Les conflits, les persécutions mêmes à l’endroit des chrétiens, entraîneront progressivement l’abandon du sabbat pour le dimanche.

Ignace d’Antioche (vers 102) dira de l’observance du dimanche qu’elle est le signe parfait du chrétien :

« Ceux qui vivaient selon l’ancien ordre des choses sont venus à la nouvelle espérance, n’observant plus le sabbat, mais le dimanche, jour où notre vie s’est levée par le Christ et par sa mort ».

Il est important de savoir que le jour du Seigneur fait avant tout référence au Christ, au Seigneur ressuscité et non au Dieu Créateur. Le dimanche est devenu le jour du Christ car il est le jour de sa résurrection. Comme le dimanche est le premier jour de la création dans l’Ancienne Alliance, il devient en Jésus-Christ, le premier jour de la re-création. En ce sens, « dimanche et Eucharistie vont ensemble depuis l’origine; le jour de la Résurrection est l’espace intérieur de l’Eucharistie » ( Ratzinger. La célébration de la foi, p. 45). Le dimanche devient donc pour nous chrétiens la célébration hebdomadaire de la Pâque du Christ. Nous célébrons :

1- la résurrection du Christ d’entre les morts,
2- sa manifestation dans l’assemblée des siens (disciples d’Emmaüs, Lc 24),
3- le repas messianique pris par le Ressuscité avec ses disciples (Lc 24, 41-43),
4- le don de l’Esprit Saint et
5- l’envoi missionnaire de l’Église (Jn 20,21-23).

« Voilà la Pâque chrétienne dans sa plénitude. Tel est l’événement central de l’histoire du salut, qui a marqué pour toujours le premier jour de la semaine. Tout le mystère que célébrera le dimanche est déjà présent au jour de Pâques; le dimanche ne sera rien d’autre que la célébration hebdomadaire du mystère pascal » auquel nous communions en nous partageant le Corps et le Sang du Christ. » (Jounel, dans Martimort, p.24).

C’est aussi à cause de l’orientation nettement christocentrique de ce nouveau sabbat que l’Église en viendra à se détacher du sabbat juif. Car Jésus vient accomplir le sabbat en sa personne. C’est lui qui réalise la promesse du repos sabbatique: « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai le repos » (Mt 11,28). C’est lui le maître du sabbat (Mt 2,28). Il introduit même un ordre nouveau: « Le sabbat est fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat ». Le sabbat chrétien en devient un orienté vers le culte rendu à Dieu (la prière) et l’annonce de la Bonne Nouvelle. Les prescriptions légalistes n’ont plus leur place.

Conclusion

Le dimanche « n’est donc pas une christianisation du repos hebdomadaire. Il est le jour du Christ constitué Seigneur en sa résurrection (Rm 1,4) » (Jounel). Ce qui prime c’est de vivre en ressuscité en consacrant cette journée à la fête et au service mutuel, dans un contexte de repos qui honore le jour du Seigneur. Ce qui doit donc primer sur le souci social du repos hebdomadaire c’est « le souci pascal de la joie hebdomadaire ». Le jour du Seigneur devient le signe de l’attente joyeuse et active du Royaume de Dieu; et par sa célébration l’Église atteste « la présence déjà réelle du monde qui vient ».

N’est-ce pas là le mystère exprimé par l’anamnèse de nos eucharisties, quand le prêtre proclame : « Il grand le mystère de la foi! » Et l’assemblée répond :

« Nous proclamons ta mort Seigneur Jésus,
Nous célébrons ta résurrection,
nous attendons ta venue dans la gloire. »

« Sans le dimanche, nous ne pouvons pas vivre »

Dernière Cène

Dernière Cène

Bien des catholiques ont abandonné la messe du dimanche, ne voyant plus l’importance de ce rassemblement, ou ne comprenant plus le mystère qui s’y joue. Il va de soi que notre société offre tellement de divertissements de qualité que notre pauvre curé vieillissant a bien de la difficulté à supporter toute comparaison, comme s’il était le centre de cette rencontre.

Bien des paroisses sont en panne de créativité et de dynamisme dans leurs célébrations, j’en conviens. Il faudrait aussi repenser ce que doit être la responsabilité et la place des laïcs dans ces célébrations, mais il est important tout d’abord de se rappeler le sens premier de nos dimanches. (Pour approfondir cette réflexion je vous invite à lire la lettre de Mgr Jean-Louis Brugès, évêque d’Angers, intitulée « Le dimanche, jour des chrétiens ».)

En juin 2005, se tenait le Congrès eucharistique de Bari en Italie, qui avait pour thème : « Sans le dimanche nous ne pouvons pas vivre ». Ce slogan est une reprise des paroles des 49 martyrs d’Abitène. Leur martyre eut lieu sous l’empereur Dioclétien (304 après J.C) dans une ville de l’actuelle Tunisie : surpris lors d’une réunion le Jour du Seigneur, désobéissant ainsi aux dispositions impériales, ces chrétiens allèrent courageusement à la mort en déclarant qu’ils ne pouvaient vivre sans célébrer le Jour du Seigneur.

Depuis les tout débuts de l’Église, le dimanche joue un rôle de première importance pour les chrétiens et il faut donc en tenir compte lorsque nous voulons mieux comprendre le sens de l’eucharistie pour nous. Car le lieu par excellence où se constitue l’Église, où se construit sa fraternité, et où l’Église renouvelle ses forces est sans contredit l’eucharistie dominicale. L’affirmation d’un saint Ignace d’Antioche, évêque et martyr au tout début du IIe siècle de l’Église, demeure toujours actuelle. Il disait : « Le Dimanche est le jour où notre vie se lève par le Christ »!

Mais d’où vient ce lien entre le dimanche et l’eucharistie dominicale? Il est vrai que dans la Tradition de l’Église, l’eucharistie s’est peu à peu développée au point d’être célébrée tous les jours de la semaine. Mais cela a quand même pris plus de 400 ans, car son cadre premier et naturel a toujours été le dimanche. Ce lien entre l’eucharistie et le dimanche est apparent au tout début de l’Église. Écoutons ce que nous dit le Concile Vatican II à ce sujet :

L’Église célèbre le mystère pascal, en vertu d’une tradition apostolique qui remonte au jour même de la résurrection du Christ, chaque huitième jour, qui est nommé à bon droit le jour du Seigneur, ou dimanche. Ce jour-là, en effet, les fidèles doivent se rassembler pour que, entendant la parole de Dieu et participant à l’eucharistie, ils se souviennent de la passion, de la résurrection et de la gloire du Seigneur Jésus, et rendent grâces à Dieu qui les « a régénérés pour une vivante espérance par la résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts » (1 P 1,3). Aussi le jour dominical est-il le jour de fête primordial qu’il faut proposer et inculquer à la piété des fidèles, de sorte qu’il devienne aussi jour de joie et de cessation de travail… (VSC 106).

Comme nous le rappelle ce texte du Concile Vatican II, avec les premières communautés chrétiennes c’est le Jour du Seigneur ou le Huitième jour, comme on l’appellera aussi dans les premiers temps de l’Église, qui fait son apparition.

Rappelons-nous que c’est au matin du « premier jour de la semaine » (Mt 28,1; Mc 16,9; Lc 24,1; Jn 20,1) que le Seigneur Jésus est ressuscité et qu’il s’est manifesté aux siens. Après être apparu aux saintes femmes, puis à Pierre, il se manifesta « ce même jour » aux deux disciples d’Emmaüs, qui « le reconnurent à la fraction du pain » (Lc 24,35) et il leur dit: « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ». Ayant dit cela, il souffla sur eux et leur dit: « Recevez l’Esprit Saint. A qui vous remettrez les péchés, ils seront remis » (Jn 20,21-23).

Sept jours plus tard, soit le dimanche, Jésus apparaît à nouveau au milieu des apôtres (Jn 20,26-27). C’est alors que Thomas est invité à mettre la main dans ses plaies et à devenir un homme de foi, un croyant.

Ce qu’il faut retenir de ce qui précède, c’est le lien intime qui relie le dimanche et le mystère de Pâques, i.e. tous ces événements qui entourent la résurrection de Jésus et qui se déroulent soit le jour même de sa résurrection, i.e. le dimanche, ou sept jours plus tard, le huitième jour, comme l’a appelé la tradition chrétienne. C’est pourquoi depuis la résurrection chaque dimanche pour l’Église est un jour de Pâques.

(Cette réflexion sera poursuivie dans les semaines qui viennent. En attendant, bonnes vacances et bon été!)

La chasteté en question

À l’heure où plusieurs s’interrogent quant à la pertinence de maintenir un clergé célibataire, alors que les besoins des communautés chrétiennes se font criants, il me paraît d’une extrême importance de dégager le sens du célibat consacré, et de la chasteté qu’il sous-tend, dans le contexte de la vie religieuse. Mon propos ici n’est pas de me prononcer quant à la question d’un clergé marié ou non, mais plutôt de mettre en évidence le voeu de chasteté pour lui-même et de tenter d’en comprendre le dynamisme. Même si un jour des hommes mariés étaient admis au presbytérat, il restera toujours cette réalité des religieux et des religieuses pour qui le voeu de chasteté est une composante intrinsèque de leur engagement. Il est possible d’imaginer un clergé marié, mais la vocation des religieux et des religieuses ne pourra jamais se définir sans cette référence aux trois conseils évangéliques qui la déterminent, et plus particulièrement le voeu de chasteté.

Dans un article précédent (cf. Obéir à Dieu, à soi-même et au monde), je rappelais que saint Thomas d’Aquin avait défini le voeu d’obéissance comme étant le plus important des trois voeux et qu’il conditionnait les voeux de pauvreté et de chasteté. Mais cette affirmation a besoin d’être saisie avec beaucoup de nuances à une époque où la primauté de l’individu et sa liberté personnelle occupent une place tellement prépondérante dans la conception de nos sociétés post-modernes. Moins que par le passé, la tentation demeure néanmoins présente chez certains à réduire la vie religieuse ou le célibat, à une simple question de devoir, comme si un impératif moral déterminait le choix de ceux et de celles qui s’y engagent. Bien des vocations se sont vécues difficilement dans le passé, à cause d’un choix mal éclairé, influencées souvent par des pressions sociales ou ecclésiales, insistant surtout sur une certaine obligation à répondre à « l’appel », ou encore jouant de manière culpabilisante quant au risque de dire non à Dieu ! D’ailleurs, toute cette notion d’appel de Dieu aurait besoin d’être renouvelée afin de présenter aux personnes en quête vocationnelle ce qui est vraiment au coeur de l’appel à la vie religieuse : une invitation où le sujet de l’appel trouve son bonheur et non pas une contrainte où il se perd.

Le « viens suis-moi! » de Jésus, lorsqu’il invite ses apôtres à le suivre, est sans doute ferme et sans hésitation, mais il ne peut certainement pas s’agir d’un ordre péremptoire ne laissant aucun choix aux personnes interpelées! Les disciples qui ont répondu à l’invitation de Jésus étaient libres de le faire, et ils ne devaient certainement pas suivre Jésus sans une certaine fascination à son endroit, sans être saisis par le mystère de sa personne et de son message. Et c’est là un point de départ important pour bien comprendre le voeu de chasteté. Car ce vœu est certainement celui qui rejoint le plus la personne dans la totalité de son être, tant dans sa quête de sens que dans ses désirs et ses besoins les plus intimes. Il faut sérieusement se demander quelle force est capable de mobiliser totalement une personne, et ce, pour toute sa vie, en l’engageant dans un célibat et une chasteté absolus?

Bien des témoignages d’engagements au célibat font état de cheminements ayant amené des personnes à se donner au nom d’un idéal social et communautaire, au nom d’un altruisme voulant se mettre au service de l’humanité. L’on entend aussi certaines justifications pour le célibat des prêtres faisant valoir leur plus grande disponibilité pour le service de l’Église. D’autres personnes encore se sont engagées parce qu’elles ont été marquées par des témoins, par de grandes figures d’Église. Elles voient en ces témoins des modèles sur lesquels elles veulent conformer leur vie.

Bien que tous ces motifs soient valables en soi et puissent jouer un rôle déterminant dans le choix d’une vocation religieuse, ils ne peuvent constituer le motif fondamental d’une vie entièrement vouée au célibat. Il y a risque de s’enfermer dans une certaine idéologie de l’engagement quand le choix pour la vie religieuse ne fait pas aussi appel à tout ce qui constitue le dynamisme d’une personne, tant au plan spirituel, qu’au plan affectif. Car il manque une dimension fondamentale aux motifs d’engagement évoqués jusqu’à maintenant : la dimension relationnelle avec le Christ, qui seule peut fonder la vocation religieuse.

Qu’est-ce qui détermine la décision des disciples à suivre le Christ dans les évangiles si ce n’est une rencontre personnelle avec lui ? Une rencontre où le disciple est saisi par la personne de Jésus, où il est fasciné et où il se sent aimé par lui. Rappelons-nous la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche : « Et Jésus se mit à l’aimer » . Ou encore lorsqu’il rencontre Pierre après sa résurrection sur la rive du lac Tibériade et lui demande : « Pierre, m’aimes-tu ? » . Nous sommes ici au coeur de l’expérience spirituelle chrétienne, qui consiste en une foi vive en l’amour de Dieu pour nous, où l’amour appelle l’amour. Cette expérience de réciprocité est une composante fondamentale dans le choix que fait une personne pour la vie religieuse. Un engagement pour la vie ne peut être fondé que sur l’amour.

Naturellement, tous les chrétiens sont appelés à faire cette expérience. Elle n’est pas l’apanage exclusif des religieux et des religieuses. Mais cette expérience constitue un terreau fondamental dans l’appel à la vie religieuse, et plus particulièrement pour le voeu de chasteté. Car le voeu de chasteté doit être source d’équilibre et d’épanouissement pour la personne qui s’y engage. Il ne peut donc reposer uniquement sur des théories ou sur un activisme social. Il doit permettre au religieux et à la religieuse de se réaliser, non seulement spirituellement, mais aussi dans toute sa vie psychique et affective, et ainsi trouver son bonheur dans la vie religieuse. Pour cela le Dieu de Jésus-Christ doit être son tout et mobiliser toutes ses énergies.

Le plus grand idéal social ne suffira jamais à donner toute sa profondeur à la vie religieuse si l’amour de Dieu, l’expérience d’être saisis par lui, ne sont pas présents chez celui ou celle qui s’y engage. C’est parce qu’il se sent interpelé par le mystère d’un tel amour, ou encore parce qu’il le pressent, qu’un aspirant à la vie religieuse peut choisir de renoncer à l’amour d’une autre personne, et ce, pour toute la vie. Il y a quelque chose d’exclusif dans le fait d’aimer, et cette dynamique se retrouve tout aussi bien dans le voeu de chasteté que dans l’engagement au mariage. Le religieux ou la religieuse sera chaste non pas parce qu’il en a fait le voeu, mais parce que l’amour vrai requiert la fidélité et l’engagement. Celui ou celle qui en est épris veut y consacrer toute sa vie et toute sa personne. C’est le défi de tout mariage et c’est aussi le défi de toute vie religieuse. Chacun de ces engagements en Église, qu’il s’agisse du mariage ou de la vie religieuse, est un appel à aimer, et le voeu de chasteté, tout comme le fait le mariage, consacre dans l’amour. Il implique le choix de Dieu comme fin absolue de son existence en lui offrant toutes ses ressources, tout son être, dans la suite du Christ.

Afin de bien comprendre la pertinence de la vie religieuse, il nous faudra redécouvrir tout l’importance de l’aspect éminemment personnel de l’appel à la vie religieuse. Un appel qui est une invitation en toute liberté, à tout laisser pour suivre le Christ. Un appel à se donner et à se réaliser dans le monde par un engagement de sa personne avec le Christ et pour le Christ. Ce choix trouve sa véritable authenticité lorsqu’il est fait dans la liberté et dans la joie, lorsqu’il est accueilli à la fois comme un don et comme un appel de la part de Dieu. Et au coeur de cet appel, le voeu de chasteté met tout particulièrement en relief la dimension intime et personnel de la suite du Christ.

« Qui peut vivre sans affections ? » demande saint Augustin dans son commentaire du psaume 76, où il développe sa notion de délectation en Dieu. Il poursuit ainsi : « Pensez-vous, frères, que ceux qui craignent Dieu, honorent Dieu, aiment Dieu, n’aient pas d’affections? » (In Ps. 76, 1; PL, 36, 278). « L’homme ivre se réjouit, et le juste ne se réjouirait pas ?… » (In Ps 57, 22; ibid, 691). Pour Augustin, Dieu surpasse infiniment sa création, et c’est pourquoi il est en lui-même la véritable délectation: « Il y a une volupté dans le Seigneur, qui est le vrai Sabbat et le vrai repos… », dit Augustin. « Qui peut délecter autant que Celui qui a fait tout ce qui nous délecte? » (In Ps 32, 2,6; ibid 281). Cette délectation est au coeur même de la vie chrétienne et fonde, par le fait même, l’appel à la vie religieuse. Tout au long de l’histoire de l’Église, des hommes et des femmes ont été saisis par Dieu au point de se dessaisir d’eux-mêmes afin de suivre le Christ obéissant, pauvre et chaste. Cette aventure spirituelle demeure toujours actuelle.

Parmi les trois conseils évangéliques, le vœu de chasteté est sans doute celui qui met le plus en évidence cette dimension de l’amour chez celui ou celle qui s’engage dans la vie religieuse. D’ailleurs, n’est-ce pas ce vœu, parmi les trois vœux, qui suscite le plus d’incompréhension de la part de nos contemporains? En effet, le vœu de chasteté, s’il est déterminé par le vœu d’obéissance comme l’affirme saint Thomas d’Aquin, l’est uniquement en ce sens où l’obéissance réside avant tout dans la capacité à entendre l’appel qui vient de Dieu et à y répondre librement, avec tout son coeur. La véritable obéissance est amour, puisqu’elle est le don total et volontaire de soi-même au nom de l’Évangile et par amour pour Dieu. Et le vœu de chasteté est celui qui met le plus en évidence la radicalité du choix du Christ comme unique compagnon de route.

Au coeur de la vie religieuse, il y a cette réalité sublime que Thérèse de l’Enfant-Jésus décrivait avec une simplicité désarmante pour parler de sa vocation. Elle disait « un amour m’appelle » . Tout est dit ici ! Nous touchons à l’essence même du vœu de chasteté, et de la vie religieuse elle-même, lorsque nous le comprenons tout simplement comme une réponse à l’amour de Dieu qui appelle! C’est dans cet amour que s’enracine le vœu de chasteté, où toute vie consacrée trouve son fondement ainsi que sa raison d’être. Un amour offert à tous, également et sans exception, mais qui appelle certaines personnes à en témoigner à la face du monde en s’y consacrant totalement, exclusivement, afin d’annoncer à tous et à toutes que cet amour de Dieu pour nous est tellement sublime et insurpassable, qu’une personne peut sans hésitation fonder toute son existence sur lui.

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Yves Bériault, o.p., « Réflexion sur les vœux », in La vie des communautés religieuses, mars-avril 2004, pp. 92-102. Sur le site, appelé: « Pauvres comme lui, riches comme lui ».

Pauvres comme Lui, riches avec Lui

Religieuse dominicaineLa vie religieuse est une invitation faite par le Seigneur à des hommes et à des femmes à se réaliser dans le monde en se mettant à sa suite, dans l’observance des conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Cette mission se situe au cœur de l’histoire du salut où Dieu est à l’œuvre jusqu’à la fin des temps et où il appelle l’Homme à s’engager, à devenir un acteur central de cette histoire, puisque ce salut qui est offert le concerne en tout premier lieu. Il est pour lui et pour tous ses frères et sœurs en humanité. La vie religieuse se veut donc une réponse radicale à l’appel qui est fait à tous, appel qui se réalise différemment selon la vocation de chacun, mais qui implique toujours une même dynamique de conversion et d’appel à la sainteté, quel que soit notre état de vie.

Trois voeux, trois conseils évangéliques, façonnent et orientent fondamentalement la vie de celui ou de celle qui s’engage dans la vie religieuse, et je voudrais traiter ici de l’un de ces trois voeux qui a sans doute comme particularité, du moins plus que les deux autres voeux il me semble, de se réaliser tout autant au plan individuel qu’au plan communautaire. Je veux parler ici du voeu de pauvreté. Car il est bien difficile de réaliser communautairement le voeu de chasteté, même si tous y sont tenus, et quant au vœu d’obéissance, même s’il se réalise dans la réalisation quotidienne des observances régulières par exemple, sa pleine signification touche avant tout la volonté propre de la personne qui s’y engage. Tandis que le voeu de pauvreté repose tout autant sur les épaules du religieux ou de la religieuse que sur celles de la communauté.

Nous vivons une époque et une culture où la vie religieuse se cherche face au vœu de pauvreté. Bien des religieux et des religieuses vivent un malaise, sinon une contradiction, entre les conditions de vie en communauté et l’appellation « vœu de pauvreté ». D’entrée de jeu, il faut bien l’avouer : souvent les religieux et les religieuses ne sont pas des pauvres. Il suffit de regarder les lieux que nous habitons, ainsi que notre mode de vie. Tous nos besoins sont assurés. Notre vie est des plus confortables et ferait l’envie de bien des pauvres. Pourtant nous sommes « marqués » par ce vœu de pauvreté auquel nous nous engageons lorsque nous faisons profession religieuse. Impossible de renier ce vœu ou de nous en détacher. Tout le monde sait que nous avons fait vœu de pauvreté et les gens attendent de nous une conduite et un mode de vie qui soit conséquent avec notre engagement. Toute notre vie il y aura là un combat personnel à mener, un appel évangélique à la radicalité.

Frères dominicainsUne autre difficulté qui se rencontre en communauté face au voeu de pauvreté est que la volonté d’une communauté d’assumer une vie pauvre et dépouillée se heurte parfois à la réalité de certains frères ou de certaines soeurs qui sont incapables d’assumer leur voeu de pauvreté. Leur témoignage a souvent pour effet de rejaillir sur l’ensemble de la communauté, sur son image et son rayonnement. D’où la tentation chez certains de vouloir « faire comme les autres » ou d’en faire moins.

Il y a et il y aura toujours une tension à vivre à l’intérieur des communautés religieuses face au voeu de pauvreté. Ultimement, nous serons toujours seuls avec nous-mêmes quand il s’agira d’assumer nos vœux. Et notre premier devoir sera toujours de répondre de nous-mêmes devant Dieu et devant le monde.

Il est bon de se rappeler par ailleurs que les divers projets de vie religieuse ne peuvent pas tous assumer un type de vie pauvre qui serait semblable à celui des petites sœurs d’une Mère Térésa par exemple, vivant dans les bidonvilles où se retrouvent les plus démunis du monde. La mission dominicaine, par exemple, se situe surtout au cœur des villes, près des universités. Sa mission nécessite donc certaines ressources pour mener à bien à la fois sa vie conventuelle et intellectuelle, ainsi que la mission qui en découle : bibliothèques, ordinateurs, outils multimédias, salles de conférences, etc…. Ce type d’apostolat peut se vivre sobrement, mais difficilement dans le dénuement le plus complet. Le vœu de pauvreté ne veut pas dire indigence, mais il implique néanmoins une pauvreté de l’être et de l’avoir, ainsi qu’un authentique souci de partage avec les plus démunis.

En quoi consiste cette pauvreté de l’être qu’implique notre vœu de pauvreté ? Il s’agit tout d’abord d’une orientation fondamentale de nos vies, appelées à entrer dans l’abaissement même du Christ, lui qui s’est abaissé dans une vie humaine pauvre, solidaire avec les plus démunis, avec les exclus (Phil 2, 5-8). Jésus n’a pas recherché le pouvoir, ni le prestige, ni à occuper la première place, mais il s’est fait le serviteur de tous. Être frère prêcheur signifie pour nous un engagement ferme et radical dans cette voie de pauvreté. Une pauvreté de l’être dans un monde où le « paraître », « l’avoir » et le « pouvoir » sont si essentiels aux yeux de nos contemporains. La pauvreté du Christ est une affirmation de sa liberté, et notre vœu de pauvreté est une invitation à entrer nous-mêmes dans cette liberté à l’égard du monde et ses dominations.

Notre vœu de pauvreté est aussi une pauvreté de l’avoir. Par ce voeu nous nous engageons à ne rien posséder en propre. Non pas parce que la pauvreté est en soi un bien. Au contraire, la pauvreté dans le monde est un mal, un mal qu’il nous faut combattre de toutes nos forces. Mais nous sommes appelés à nous détacher du matériel afin de signifier que le sens de la vie ne trouve pas sa fin dans le fait de posséder. Ainsi le vœu de pauvreté vise à affirmer la dignité de tous ceux et celles qui ne possèdent pas, en rappelant que l’abondance matérielle n’est pas la raison d’être ultime de l’homme, qu’elle n’est pas sa fin.

Enfin, notre vœu de pauvreté est aussi un engagement à la solidarité avec les plus pauvres. Notre engagement ne fera pleinement sens que si nous parvenons individuellement et communautairement, ensemble avec nos frères religieux, à transformer une simplicité de vie, tout aussi spirituelle soit elle, en un engagement concret auprès des plus nécessiteux de notre milieu, afin de partager avec eux non seulement notre temps et nos talents, non seulement le trop plein de notre avoir, mais aussi de notre nécessaire.

Pourquoi faire vœu de pauvreté? Parce que notre vie religieuse nous attache au Christ. Elle nous engage à le suivre sur les routes du monde, afin de vivre avec lui et comme lui. La condition de disciple est un appel à vivre dans le monde avec le Christ pauvre et donné aux pauvres : les pauvres de richesses, bien sûr, mais aussi les pauvres d’amour, les pauvres de savoir, ainsi que les pauvres de sens. Écouter les besoins du monde et tenter d’y répondre à la lumière de l’Évangile ne peut se réaliser si nous sommes esclaves du monde et de ses pouvoirs. Il y a donc dans notre vœu de pauvreté une orientation fondamentale de notre vie chrétienne en tant que religieux. Notre vœu est avant tout un appel à vivre une qualité d’être au monde, solidaires des plus pauvres, un appel à nous détacher du monde et de ses séductions afin de nous attacher à l’essentiel : aimer et se donner comme le Christ. C’est pourquoi notre vœu de pauvreté est un appel à la liberté, un appel à devenir libres comme lui, libres de cette liberté qui nous configure peu à peu au Christ, lui qui s’est fait tout à tous. Elle est là notre seule et unique richesse !

Ce sera toujours là le défi de notre vie en communauté que de nous rappeler le sens de notre voeu de pauvreté et de chercher ensemble comment le réaliser le mieux possible, au jour le jour. Mais il ne faudra pas attendre que tous se soient mis en route avant de faire nous-mêmes le premier pas.

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Yves Bériault, o.p., « Réflexion sur les voeux », in La vie des communautés religieuses, mars-avril 2004, pp. 92-102. Sur le site, appelé: « Pauvres comme lui, riches comme lui ».

L’obéissance religieuse : Obéir à Dieu, à soi-même et au monde

Le mot obéissance n’est pas un mot à la mode dans notre société. Les libertés récemment acquises font que ce mot évoque surtout l’attitude de l’enfant devant ses parents ou un rapport à l’autorité qui semble tout à fait dépassé pour nos contemporains. En abordant la notion d’obéissance il faut se rappeler que le mot  » obéir  » veut dire  » écouter « . Écouter pour ensuite répondre, pour obéir. D’ailleurs le mot  » responsabilité  » veut aussi dire  » donner une réponse « . Obéissance et responsabilité, deux notions indissociables dans la vie religieuse. L’obéissance implique donc une attitude très active et très dynamique qui fait appel à toute la personne.

Pour nous religieux, le mot « obéir » est au cœur de notre engagement dans la vie religieuse et chez nous, les dominicains, il est même le seul vœu évoqué pour signifier notre engagement religieux quand nous faisons profession : « Moi frère un tel je promets que je serai obéissant… ». Notre rituel de profession religieuse nous situe ainsi dans la grande tradition monastique où le vœu d’obéissance au Maître de l’Ordre et à nos constitutions, implique nécessairement les vœux de chasteté et de pauvreté. Mais notre manière de faire profession met encore plus en valeur notre vœu d’obéissance, bien qu’il ne soit pas notre seul vœu. D’ailleurs, c’est saint Thomas d’Aquin qui affirmait que le vœu d’obéissance est le plus important des trois vœux, puisqu’il sous-tend les deux autres.

Le mot obéissance vient du latin « oboedire » qui signifie «prêter l’oreille à quelqu’un» d’où l’implication d’« être soumis » ou d’« écouter ». Toutefois, dans la vie religieuse, telle qu’elle se vit aujourd’hui, ce serait vraiment ne pas comprendre la profondeur de ce vœu que d’en faire une obéissance servile à des supérieurs, bien que l’obéissance aux supérieurs soit requise dans le projet de vie religieuse.

L’obéissance religieuse est à comprendre selon quatre axes majeurs :

1. Obéissance à Dieu. Tout d’abord écouter ce que Dieu a à me dire à propos de ma vie et puis découvrir ce que je pourrais en faire afin de m’y réaliser pleinement. C’est toute la notion de vocation, d’appel, qui se joue. Naturellement cette obéissance à Dieu, aux inspirations de l’Esprit Saint au cœur de ma vie, implique les trois autres points qui suivent, mais fondamentalement, l’obéissance c’est avant tout se mettre à l’écoute de Dieu afin de discerner qu’elle est son projet de vie sur moi.

2. Obéissance à soi-même. Il y a aussi dans le vœu d’obéissance, une obéissance à soi-même. Une congruence comme diraient les psychologues. On pourrait définir cette obéissance ainsi : ce que j’aimerais avoir accomplit au terme de ma vie. Obéir implique donc une connaissance de soi et de ses aspirations les plus profondes, afin d’être fidèle à soi-même, afin d’être capable de s’écouter en vérité.

3. Obéissance au monde. Écouter, obéir, veut aussi dire accueillir le monde et ses habitants, qui sont mes frères et mes sœurs en humanité. Les écouter afin de pouvoir les accueillir dans leurs luttes et leurs détresses, et m’y engager selon ce que j’ai pu découvrir de moi-même en me mettant à l’écoute de Dieu et des autres. Obéir implique donc d’avoir le cœur en disponibilité, l’oreille tendue vers le monde, d’être à son écoute, afin d’identifier les points de convergence entre ce que je porte comme aspirations et ce que le monde attend de moi, ce que mes frères et soeurs en communauté attendent de moi, ce que Dieu attend de moi.

4. Obéissance à sa famille religieuse. Enfin, obéir comme religieux, c’est aussi choisir à nouveau, à chaque jour, le projet de vie religieuse qui est le nôtre et où Dieu nous a conduit. Car notre Ordre est le moyen que nous avons choisis, afin de répondre de notre mieux à cette obéissance à soi-même, au monde et à Dieu. Quand je dis  » choisir à chaque jour le projet de vie religieuse « , je veux dire devenir à chaque jour de plus en plus responsable de notre projet de vie religieuse, de vie donnée à la manière de saint Dominique. Parce que ce projet est pour nous un modèle crédible pour vivre comme disciple de Jésus. Le projet de l’Ordre des Prêcheurs est pour nous une voie originale dans la façon d’assumer la mission apostolique de l’Église et nous nous sommes engagés par notre profession à obéir à ce projet, à nous mettre à son écoute, afin de nous mettre à son service.

L’obéissance que nous voulons vivre en tant que dominicains, avec les limites et les faiblesses qui sont les nôtres, a donc les implications suivantes :

1- Une écoute attentive de soi-même, des appels du monde et de nos frères et soeurs en communauté, afin de mieux discerner les appels de Dieu dans nos vies ;

2- une disponibilité à ce que l’on peut nous demander comme service, comme mission; il s’agit d’avoir le cœur ouvert, tendu vers l’avant ;

3- et, enfin, une créativité responsable pour réaliser ensemble notre projet de vie et notre mission ; savoir prendre des initiatives, oser avancer vers le large et y lancer nos filets.

Le vœu d’obéissance est un vœu qui, loin d’inviter à la servilité, nous rend au contraire libres pour la mission à la suite du Christ, responsables de l’Ordre des Prêcheurs qui nous accueille en tant que frères et sœurs. À travers l’Ordre, c’est Dieu qui compte sur nous.

Le vœu d’obéissance nous demande tout à la fois d’être responsables de nos frères et de nos sœurs avec qui nous vivons, responsables de notre vie de prière et de ressourcement, responsables de notre mission et du monde où nous sommes insérés. Le vœu d’obéissance est un vœu qui fait appel à l’adulte en nous. C’est pourquoi il est un vœu libérateur, qui vient chercher ce qu’il y a de meilleur en nous. Mais le vœu d’obéissance, à cause du droit de regard de mes frères et de mes soeurs sur ma manière de vivre avec eux le projet de saint Dominique et la suite du Christ, devient aussi un lieu de vérité, de croissance et de libération vis-à-vis mes limites et mes pauvretés. Le vœu d’obéissance est un lieu d’interpellation et de libération qui ne peut faire de moi qu’un meilleur dominicain, un dominicain plus heureux et plus engagé, mais dans la mesure où j’accepte  » d’entendre « !.

En somme, le vœu d’obéissance nous rapproche du Christ, lui qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort. C’est son obéissance à lui qui fonde la nôtre et y donne sens. Notre défi comme religieux est d’entrer dans l’intelligence de ce vœu et alors, avec la grâce de Dieu, nous pourrons assumer le exigences de notre vie religieuse et la faire fructifier pour le salut du monde et le nôtre.

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Yves Bériault, o.p., « Réflexion sur les voeux », in La vie des communautés religieuses, mars-avril 2004, pp. 92-102. Sur le site, appelé: « Pauvres comme lui, riches comme lui ».

Lettre de captivité de Dietrich Bonhoeffer

« Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne (Mc 15, 34) ! Le Dieu qui nous laisse vivre dans le monde, sans l’hypothèse de travail Dieu, est celui devant qui nous nous tenons constamment. Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. Dieu se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide […] Voilà la différence décisive d’avec toutes les autres religions. La religiosité de l’homme le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde, Dieu est le deus ex machina. La Bible le renvoie à la souffrance et à la faiblesse de Dieu; … L’évolution du monde vers l’âge adulte dont nous avons parlé, faisant table rase d’une fausse image de Dieu, libère le regard de l’homme pour le diriger vers le Dieu de la Bible qui accomplit sa puissance et sa place dans le monde par son impuissance. » (D. Bonhoeffer, Dietrich. Résistance et soumission, Lettres et notes de captivité. Lettre du 16 juillet 1944, Genève 1967, p. 162-163.)


Qui est Dietrich Bonhoeffer?

« Né à Breslau en 1906, fils de la haute bourgeoisie allemande, docteur en théologie à 23 ans après de brillantes études, tout semble destiner Dietrich Bonhoeffer à une haute position dans la société. Il voyage en Europe et aux Etats-Unis et est ordonné pasteur en 1931.

Le 30 janvier 1933, Hitler arrive au pouvoir. Dès le 1er février, Bonhoeffer dénonce, dans une allocution à la radio, la prétention de souveraineté totale du Führer. Son émission est immédiatement interrompue. Il publie ensuite un article contre l’antisémitisme et participe à l’organisation de l’Eglise confessante, avec Karl Barth et Niemöller. Chez ce « théologien de la réalité » (selon André Dumas), la vie, l’oeuvre, la foi, sont indissolublement liées.

En 1935, il est responsable du séminaire de Finkenwalde dont les activités sont rapidement interdites, et se poursuivent dans la clandestinité.

« Nachfolge » (Le prix de la Grâce) – 1937 – « Gemeinsames Leben » (De la vie communautaire) – 1939 – Ethique – paru en 1949 – Résistance et soumission, lettres de prison publiées en 1951 : l’oeuvre de Bonhoeffer a marqué son époque. Comment être croyant dans un monde qui semble ne pas avoir besoin de Dieu, quelle peut être l’action de l’Eglise dans le monde ?

En 1940, Bonhoeffer s’engage dans la conjuration contre Hitler. Arrêté par la Gestapo le lendemain de l’attentat manqué de 1943, il est condamné à mort et pendu le 9 avril 1945 sur l’ordre personnel de Hitler. » (Source)


Une biographie récente de D. Bonhoeffer

Schlingenspien, Ferdinand. Dietrich Bonhoeffer 1906-1945. Salvator, 2005. 438 pp.

« Sur la base de nouvelles sources (oeuvres complètes, correspondances diverses), l’auteur nous décrit l’itinéraire exemplaire et courageux du pasteur luthérien allemand, Dietrich Bonhoeffer. Dans cet ouvrage, il fait preuve d’une très grande maîtrise pour présenter en Dietrich Bonhoeffer l’homme, l’écrivain, le résistant à Hitler, le théologien d’exception qui ouvre de nouvelles voies au christianisme contemporain. Après une longue période – puisque le livre de Ebehard Bethge remonte à 1967 – cette biographie devient l’ouvrage de référence sur Dietrich Bonhoeffer. »

La foi et la religion

Récemment, l’animateur d’une émission religieuse à la télévision de Radio-Canada a écrit une lettre ouverte aux journaux afin de souligner l’importance du fait religieux dans la vie des politiciens. Il disait qu’il n’était pas sans importance, comme le croient certains, de connaître leurs convictions religieuses, car cela nous permet d’en évaluer les répercussions possibles sur leurs décisions politiques.Ce que j’ai trouvé de particulièrement intéressant dans cette lettre ouverte c’est que l’auteur en profitait pour parler de sa foi, qu’il définissait comme une « spiritualité ouverte » et donc sans appartenance, sans religion.

De plus en plus, certaines personnes voient là comme le « nec plus ultra » de la foi, alors qu’il ne s’agit que des premiers balbutiements. Les tenants de cette position avancent qu’il faut faire disparaître tout ce qui divise les humains. C’est ce que disait ce journaliste dans sa lettre: les idéologies et les religions divisent, écrivaient-ils, il faut donc s’en débarrasser!

Pourtant les parties politiques nous divisent et nous en avons pourtant besoin; la couleur de la peau nous divise et est la cause de bien des conflits, et pourtant l’on ne peut repeindre l’humanité d’une couleur unique, comme si l’uniformité pouvait résoudre tous les problèmes et nous éviter tous les conflits.

C’est tout un débat que ce rôle de la religion comme facteur de division. S’il s’agissait plutôt du constat que les choses les plus chères au coeur humain sont souvent celles qui lui font perdre la tête. Combien de meurtres au nom de l’amour! Allons-nous l’interdire avec la religion et la politique?

Cette question de la foi sans la religion postule en fait que l’individu est l’ultime référence dans la connaissance du sens de la vie et que toutes les recherches, toutes les expériences de millions d’êtres humains sont engagées en somme sur des trajectoires parallèles qui ne peuvent jamais se rejoindre complètement, sinon l’on assisterait alors à la naissance d’une nouvelle religion.

Ce discours sur la foi ou le spirituel refuse l’hypothèse d’un Dieu qui puisse vouloir se faire connaître et qui puisse prendre les moyens pour le faire. C’est ce que l’on appelle la révélation dans la tradition judéo-chrétienne. La foi ou la spiritualité, sans la révélation, ne risque-t-elle pas d’enfermer l’homme dans des chimères et les pires excès? Est-il possible que Dieu puisse vouloir nous révéler ce qu’il faut faire pour le connaître et découvrir le sens de nos vies? C’est là la question que pose l’existence des religions à l’Homme.

J’aime bien cette réflexion d’un philosophe qui affirmait que « lorsque les hommes abandonnent la religion ils deviennent crédules ». Dans quelle voie ou religion faut-il alors s’engager? C’est là le début d’un long dialogue avec Dieu. C’est l’expérience d’Abraham : « Va vers le pays que je t’indiquerai. » Quitte le pays de tes certitudes et suis-moi.

Il était environ trois heures

Ce jour là le ciel s’obscurcit. Il était environ trois heures. C’est alors que le monde chavira. Un cri se fit entendre de cette faiblesse d’homme cloué au bois; il emplit l’univers et le fit basculer sous le regard de Dieu. L’homme n’était plus! Cette vie livrée à son destin risible venait de s’achever, suspendue entre ciel et terre. Le temps lui-même semblait arrêté, figé sur ce moment combien banal de l’histoire humaine, comme si tout d’un coup les souffrances de l’humanité: passées, présentes et à venir, étaient offertes en spectacle à une foule désabusée…

Peu à peu un silence inquiet traversa les regards et fit place aux sarcasmes des badauds. Quelque chose au coeur du monde, au coeur même de Dieu, venait de se déchirer. Ceux et celles qui connaissaient le crucifié se tenaient à distance, impuissants, n’osant parler, pressentant dans son cri d’agonie à la fois l’expression d’une douleur infinie et, secrètement, sans oser y croire, le mugissement forcené d’une vie nouvelle cherchant son souffle!

Oui, le ciel s’obscurcit ce jour-là, et les amis de cet homme en gardèrent toute leur vie une impression vive. Ils se souvinrent plus tard que c’est à partir de ce moment là que tout commença à changer.

Le corps livide et inanimé fut descendu de la croix et mis au tombeau. La nuit tombait. Ils retournèrent chacun chez eux, silencieux, le coeur broyé de douleur, mais attentifs à ce sentiment nouveau et indéfinissable s’éveillant en eux: une impression de fraîcheur, semblable à celle qui envahit le ciel d’été après l’orage…

La bon larron

Simone Weil a cette réflexion magnifique à propos de la Croix. Elle écrit ceci :

« Le don le plus précieux pour moi, comme vous le savez, c’est la croix. S’il ne m’est pas donné de mériter de participer à la croix du Christ, j’espère au moins de pouvoir y participer en tant que larron repentant. Après le Christ, de toutes les personnes dont il est fait mention dans l’Évangile, le bon larron est celui que j’envie le plus. D’être avec le Christ pendant la crucifixion, à ses côtés et dans la même position que lui, me semble être un privilège encore plus grand et plus enviable que d’être assis à sa droite dans la gloire. » (Lettre du 16 avril 1942).

 

Méditation: Judas l’Apôtre

Judas. Un membre de la famille dont on aime mieux taire le souvenir.
Judas, celui qui est associé à la nuit, à la domination des ténèbres. Celui qui
va livrer le Fils de l’homme. Pourtant quand j’entends parler de Judas, je ne
veux pas penser au traître ou au voleur, ou encore à celui dont Jésus a dit
qu’il aurait mieux valu qu’il ne vienne pas au monde. Ce qui retient surtout
mon attention dans l’histoire de cet Apôtre, c’est tout d’abord le fait
incroyable que Jésus l’ait choisi. Comme la plupart des Apôtres, le récit de sa
vocation nous est inconnu. Mais la question qui vient aux lèvres de quelqu’un
qui prend connaissance de l’histoire de Judas pour la première fois est de
demander comment Jésus a pu choisir un Apôtre tel que Judas. Non seulement il n’y
a pas là une erreur de jugement de la part de Jésus, mais Jésus a voulu Judas
comme Apôtre, alors qu’il savait si bien lire le fond des cœurs.

Tout d’abord, ce qu’il faut souligner dans la relation entre Jésus et
Judas, c’est qu’en dépit d’une volonté évidente chez les évangélistes Jean et
Matthieu, de révéler au grand jour les côtés négatifs de cet Apôtre en disant
de lui qu’il est un « voleur », un « traître » , celui qui laisse
entrer Satan en lui, jamais Jésus n’accuse Judas ouvertement devant les autres
Apôtres. Bien sûr, Jésus évoque la trahison à venir, mais par un jeu de
nuances, comme lui seul sait le faire, de telle manière que les disciples ne
sauront pas vraiment qui va le trahir avant la scène du Jardin des Oliviers.
Comme si en évoquant la trahison au cours du dernier repas, Jésus cherchait
surtout à interpeller Judas.

D’ailleurs, ce dernier va se reconnaître quand Jésus va évoquer la
trahison à venir et il va l’interroger en lui demandant : « Rabbi, serait-ce
moi? » Cet aveu à peine déguisé ne l’empêchera pas d’aller au bout de son
projet, ni Jésus d’aller au bout du sien. Jésus connaît son destin. Il connaît
qui va le livrer et pourtant il avance vers sa passion en homme libre. Et
puisqu’il est vraiment libre, sa liberté ne peut contraindre celle de Judas. Il
ne peut qu’interpeller, inviter à aller plus loin.

Judas est sans doute déçu de Jésus, comme nous le sommes parfois dans
nos attentes vis-à-vis à Dieu. L’incident de Béthanie, où Judas se plaint de
l’argent gaspillé par cette femme qui verse du parfum sur les pieds de Jésus,
est peut-être l’incident qui le fait basculer dans le camp adverse. Mais
toujours est-il que Judas devait porter une déception énorme pour détruire
celui auquel il avait dû beaucoup s’attacher. Car comment expliquer son
suicide? En détruisant Jésus, Judas se détruit lui-même. Le reste de l’histoire
appartient à Dieu seul et on ne peut juger Judas.

Ce que l’on sait c’est que Jésus a choisi Judas et le drame de ce
dernier en dit long sur la difficile suite du Christ, surtout lorsque les
déceptions l’emportent sur notre espérance en Dieu, sur nos choix de vie, sur
nos projets. Mais ce choix de Judas par Jésus nous rappelle aussi que sans
cesse, Dieu en son Fils, nous choisit nous aussi. Nous le croyons. À tous les
jours, le Christ, désormais ressuscité prend parti pour nous. Il nous chérit
comme ses enfants. Il nous partage ses rêves les plus fous par le don de
l’Esprit Saint. Nous croyons qu’il fait de nous ses compagnons de route, ses
disciples, comme il l’avait fait pour Judas, toujours en nous laissant
l’entière liberté de nos choix. Alors, pourquoi avoir choisi Judas?

Le choix qu’a fait Jésus de Judas ne peut être que le signe d’un grand
amour, du plus grand amour qui soit, de l’amour vrai et inconditionnel qui ne
cherche pas à posséder. C’est de cet amour que Jésus a aimé Judas. Il l’a
laissé libre, au risque d’y laisser sa vie, tout comme il continue à le faire
avec nous aujourd’hui. C’est de cet amour-là que Dieu nous aime. Peut-être
Judas a-t-il entendu ces paroles de Jésus après qu’il l’eût livré : « Père,
pardonne-leurs, ils ne savent ce qu’ils font. » Et s’il s’est enlevé la vie,
c’est peut-être qu’il a réalisé, dans un moment de lucidité sans doute
terrifiant, à quel point Jésus l’aimait.

Le drame de Judas, au-delà de sa trahison, c’est qu’il ait cru que sa
faute soit irréparable, sans rémission. Sans doute n’avait-il jamais bien
compris son Maître, qui par ses paroles et ses gestes, disait tout simplement
que l’on n’est jamais humilié devant Dieu, que le pardon est toujours offert.
Jésus n’a jamais cessé de le répéter de mille et une manières tout au long de
son ministère : avec Dieu il est toujours possible de reprendre la route,
puisque c’est lui qui nous a choisis et qu’il nous choisit sans cesse.

Dimanche des Rameaux

Aujourd’hui, nous entrons dans la Semaine sainte et déjà le dimanche des Rameaux, avec sa lecture de la Passion, invite les disciples du Christ à se tourner vers la croix, vers ce rendez-vous que l’évangéliste Jean appelle « l’Heure de Jésus ». C’est Catherine de Sienne qui propose cette intuition à couper le souffle : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent le Christ sur la croix, mais l’amour. »

Au moment d’entrer dans la contemplation de ce chemin de croix que nous allons revivre avec Jésus, il est bon de se rappeler que la croix, malgré sa laideur et la cruauté qu’elle évoque, est le lieu ultime que Dieu a choisi afin de nous dire son amour infini. Oui, notre fierté c’est la croix du Christ!

Jésus a dit oui à la croix, il l’a acceptée courageusement, mais peut-on dire qu’il l’a recherchée? « Père, si tu veux éloigner cette coupe de moi… », disait-il à Gethsémani. Et pourtant, ailleurs en saint Jean : « Comme il me tarde de boire à cette coupe… »

Mais il n’y a pas de contradiction ici. Le oui de Jésus est un oui à l’épreuve de l’Amour, amour pour nous et amour pour le Père, où Jésus ne saurait chercher à fuir. Il sait que le don de lui-même ne peut que nous apporter la vie; il est venu pour cette Heure, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal dans ses derniers retranchements. C’est là le grand mystère de la foi chrétienne, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens », comme dira saint Paul.

Jésus a dit oui à la croix, mais c’est nous qui l’y avons cloué, et pourtant, Dieu en a fait le lieu de notre réconciliation en son Fils crucifié. C’est sur ce bois que l’amour de l’Homme-Dieu se livre jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, toutes les générations à venir qui mettraient leur foi en lui, Jésus Christ, le grand vainqueur de la Mort.

Oui, nous aussi nous proclamons un Messie crucifié. C’est là notre honte, parce que cette croix est l’expression de notre péché, et c’est là aussi notre fierté, parce qu’elle est le lieu de notre relèvement.

Que ces jours saints soient pour chacun de nous l’occasion de consentir à la Croix comme chemin de vie; que ces jours bénis qui nous conduisent à la grande fête de Pâques nous fassent entrer dans la joie d’accomplir en toutes choses la volonté du Père : « que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne ».

Le printemps

C’est dimanche. Première journée de soleil. Premier ciel bleu sans nuages depuis plusieurs semaines, des semaines interminables qui m’ont parues des mois. Aujourd’hui une foule bigarrée et joyeuse a envahi les rues et les parcs d’un seul élan, poussant les enfants rieurs au-devant, à travers un cortège de chiens et de poussettes. C’est comme si toute la population de Québec sortait de ses quartiers d’hiver afin de fêter la victoire de la lumière et d’un printemps que rien ne peut plus arrêter maintenant.Il faut dire que nous avons ici à Québec près d’un mètre de neige encore devant les maisons et dans les parcs. Mais le tout a commencé à fondre à une vitesse vertigineuse et nous savons que le printemps va déferler sur les restes de l’hiver vaincu, avec une force impitoyable, faisant se gonfler et déborder ruisseaux et rivières, et faisant éclater les arbres de nos forêts en milliards de feuilles aux milles teintes d’un vert tendre et unique.

Dans mon pays, nous vivons vraiment au rythme des saisons, chacune ayant sa marque distinctive et son attrait. Mais l’hiver est sans doute la saison la plus mal-aimée, malgré tout le bien qu’on en dit dans nos poèmes et nos chansons. Nous l’aimons, mais comme il ne sait plus se retirer quand l’heure est venue, il devient insupportable. Il dure et il dure trop longtemps… Allez fout l’camp!! Et sans rancune, car l’heure est au printemps.

Ce n’est pas sans raison que la fête Pâques trouve sa place au coeur du printemps, qui est la plus courte de nos saisons en ce pays qui est le mien. Comme le dit une hymne de l’Office des lectures:

« En prenant chair de notre chair,
Dieu transformait tous nos déserts
En Terre d’immortels printemps. »

Puisse-t-il en faire autant avec nos longs hivers.

Je me souviens du 2 avril 2005

Au moment du décès de Jean-Paul II j’étais à Paris. La veille, je m’étais rendu à Notre-Dame où une vigile de prière avait été organisée par le diocèse de Paris. La cathédrale était pleine à craquer. La foule avait aussi envahi le parvis et la place devant la basilique. Un sentiment de deuil était déjà palpable. Des inconnus se parlaient tout à coup, solidaires d’une même peine, d’un même sentiment de perte. Un ami, un frère et un père était sur le point de nous quitter. Et je ne pouvais m’empêcher de penser à tous ceux qui avaient cherché à discréditer cet homme, à ridiculiser son influence. Des chrétiens, des théologiens, des frères et des soeurs dans la foi. Et là sur ce parvis je me disais qu’un jour l’Histoire aurait le dernier mot. L’histoire lue à la lumière de l’Esprit Saint et non pas des tractations et calculs politiques des hommes.

Devant moi, au coeur d’une foule bigarrée, curieuse ou en pleurs, je vis tout à coup une tête portant une kippa, un jeune juif, cherchant à tout prix à entrer dans la cathédrale parce qu’il voulait payer un dernier hommage au pape, lui qui fit tellement pour l’ouverture d’un dialogue avec le peuple juif. Comment ne pas se rappeler cet inoubliable voyage à Jérusalem?

Et chacun y allait sans doute de ses souvenirs : les JMJ, les innombrables voyages à travers le monde. Je pense ici à Cuba, à Haïti, au Nicaragua, aux Philippines, et combien d’autres voyages qui ont frappé l’imagination et le coeur deS foules enthousiastes et fascinées par cet homme en blanc. Je revois ces extraordinaires rassemblements à l’occasion du Jubilé de l’an 2000: le jubilé du pardon, des martyrs, des prisonniers, la JMJ de Rome… Quel homme que ce pape dont le Seigneur a gratifié son église. Je revois ces deux jeunes filles de 16 ans qui pleuraient en voyant le pape lors de sa visite au Canada. À la journaliste qui leur demandait pourquoi elles pleuraient elles répondirent: « Cet homme est tellement près de Dieu que lorsque l’on est près de lui, l’on se sent nous aussi près de Dieu. »

« Santo subito », criait la foule lors des funérailles de Jean-Paul II! « Saint tout de suite! » La foule, le sentiment populaire, le sensum fidelium (le sens de la foi des fidèles), ne s’y trompent pas, car Jean-Paul II a tellement su incarner ce qu’il écrivait dans sa lettre encyclique Novo Millenio Ineunte : « Celui qui a vraiment rencontré le Christ ne peut le garder pour lui-même, il doit l’annoncer » (Jean-Paul II, Novo Millenio Ineunte, 40, 6 janvier 2001 ). En ce pape nous avions un frère qui avait rencontré le Christ et qui n’avait qu’un seul désir: le faire connaître et le faire aimer. Ce témoignage il voulait le donner tout particulièrement à la jeunesse du monde entier et elle le lui a bien rendu par sa participation joyeuse et enthousiaste aux JMJ qui se sont déroulées sur tous les continents depuis plus de vingt ans.

Ce pape nous a aussi donné le témoignage éloquent d’un homme affrontant courageusement la vieillesse et la maladie. Il a su donner espérance et soutient à bien des hommes et des femmes souffrant dans leur vieillesse et s’interrogeant sur le sens de leur vie dans un tel état de faiblesse ou d’abandon.

Jean-Paul II nous a appris qu’une vie chrétienne pleinement assumée ne peut faire l’économie de cet envers de la vie que sont la vieillesse et la mort. C’est sans doute là une des grandes leçons des dernières années du pontificat de Jean-Paul II. Voici ce qu’en disait la journaliste Denise Bombardier dans une chronique du journal La Presse :

« Le pape, provocateur, nous contraint à assister à sa lente descente vers la mort, une mort que personne ne lui ravira… À la manière de ces artistes grandioses, le pape souhaite mourir à la tâche, sur scène, devant la terre entière, en communion avec ceux qui souffrent dans l’isolement et l’abandon. Il affiche la laideur de la maladie et, ainsi, il la transfigure. Il y a dans le geste un mélange de foi et d’orgueil qui impose le respect. En ce sens, ce pape qu’on peut critiquer pour ses positions en matière de morale, par exemple, demeure un être d’exception, lequel a transformé le monde; il a livré son combat à la fois spirituel et temporel. » (La Presse. Samedi 4 octobre 2003)

Rendons grâce à Dieu d’avoir connu un tel frère dans la foi. Santo subito!

Mourir d’aimer

Lors de l’ouverture du concile des jeunes, en 1974, frère Roger de Taizé avait dit :

« Sans amour, à quoi bon exister ? Pourquoi vivre encore ? Avec quel but ? Là est le sens de notre vie : être aimés pour toujours, jusque dans l’éternité, pour que, à notre tour, nous allions jusqu’à mourir d’aimer. Oui, heureux qui meurt d’aimer. »

Dans notre culture occidentale, « être aimé » devient souvent l’obsession fondamentale, où l’on a absolument besoin du regard de l’autre, regard exclusif sans lequel on pense ne pouvoir vivre. C’est alors l’amour fou et consumant qui mène à la déraison, et parfois même à la violence. C’est éros qui se déchaîne et qui puise dans les passions les plus vils de l’Homme afin de trouver son dû.

L’amour dont parle le frère Roger s’inspire d’une toute autre dynamique, que développe admirablement bien le pape Benoît XVI dans son encyclique « Deus caritas est ». Oui, nous avons besoin d’être aimé, mais l’amour ne saurait jamais être captif du regard d’autrui. Nous sommes appelés à un amour de réciprocité, qui est fait pour construire; il est fait pour donner et il puise dans cette réserve de charité insoupçonnée qui nous habite et qui repose en Dieu. C’est ainsi que toute personne peut s’accomplir en vérité quand elle se met à l’écoute de cet appel intérieur. Saint Bernard de Clairvaux affirme ce qui suit:

« L’amour se suffit à lui-même, il plaît par lui-même et pour lui-même. Il est à lui-même son mérite, à lui-même sa récompense. L’amour ne cherche hors de lui-même ni sa raison d’être, ni son fruit. Son fruit, c’est l’amour même. J’aime parce que j’aime, j’aime pour aimer. Quelle grande chose que l’amour, si du moins il remonte à Dieu son principe, s’il retourne à son origine, s’il reflue vers sa source, pour y puiser toujours son jaillissement. (Homélie sur le Cantique des cantiques)

Laissez-vous réconcilier

desert

En entrant en carême, nous sommes invités à aller au désert. Ce désert pour le peuple hébreu va devenir le lieu de l’épreuve, de la tentation, mais avant tout le lieu de la présence de Dieu. Un temps de passage où Dieu accompagne, nourrit, désaltère, conduit. Le désert est un lieu où l’on vit l’expérience de se situer devant Dieu comme seul guide, c’est le temps de la confiance et de la fidélité, c’est un retour à l’essentiel.

Entrer au désert, c’est se rappeler chaque année que l’essence même de la vie de foi se vit dans une sorte d’abandon entre les mains de Dieu, dans cette attitude du fils, qu’est Jésus, et qui se laisse conduire par l’Esprit Saint. Ce désert évoque aussi la tentation, la présence de forces adverses en nous qui veulent nous faire renoncer à notre vie d’enfant de Dieu. Et souvent, nous tombons, nous cédons… C’est pourquoi le désert est aussi une expérience de conversion, un appel à renoncer à nos façons de faire qui sont parfois un refus de l’amour de Dieu et un refus de l’autre.

Le carême est un appel à la conversion, mais avons-nous besoin de conversion? Nous convertir de quoi? Tant que nous n’aurons pas saisi l’enjeu de cette conversion, nos prières, nos célébrations, nos eucharisties demeureront stériles. Si la grâce de Dieu nous est donnée, il faut coopérer à la grâce afin d’être des signes lumineux dans le monde. Un incroyant disait à l’abbé Pierre: « Monsieur le curé, je ne sais pas si le Bon Dieu existe, mais je suis sûr que s’il existe il est ce que vous faites ».

Mais l’on se sent tellement démuni devant ce monde qui trop souvent nous glisse entre les mains, comme un enfant turbulent que l’on voudrait retenir, mais qui nous échappe constamment, et qui est capable du meilleur et du pire. Non pas que l’homme soit mauvais, mais il y a la contagion du mal, comme il y a la contagion de l’amour.
S’il nous est difficile de nous situer dans notre vie comme ayant besoin de conversion, c’est que l’on oublie trop souvent le lien qui existe entre les drames humains internationaux, à l’échelle de la planète, et notre petit quotidien et nos façons de faire. Le drame du Congo ou du Darfour ou de la Lybie en est un exemple éloquent. L’on s’imagine, lorsque l’on entend les récits d’atrocités qui se commettent, que nous avons à faire à des barbares de la pire espèce, des choses qu’on ne verrait jamais ici. Et pourtant, le mercredi des cendres, l’an passé, j’entendais de bons chrétiens dire qu’il faudrait tout simplement bombarder les réserves indiennes afin de régler une fois pour toutes ce problème. Sarajevo, Srebrenica ou Kigali, ce n’est pas bien loin d’ici. Il suffit de regarder en nous-mêmes et c’est tout près.

Non pas que nous soyons méchants, mais nous aussi, nous laissons dominer le mal sur nos vies. À petite échelle ça semble avoir bien peu de conséquences. Petite parole désobligeante, envie et jalousie, un certain plaisir à s’en prendre à des personnes parce qu’elles ne nous plaisent pas. Un petit geste malhonnête, surtout quand c’est le gouvernement. Refuser de pardonner, alimenter la haine… une foule de petits massacres en puissance que l’on sème sur notre passage, tandis que les enfants épient nos paroles et nos gestes. Et l’on n’a pas besoin de conversion…

J’insiste parce que je vois trop de chrétiens et de chrétiennes, et moi le premier, refuser l’appel que Dieu nous fait d’entrer au désert, d’accepter de le prendre pour guide, de reconnaître que lui seul nous suffit. « Revenez à moi de tout votre cœur », nous dit le Seigneur.

L’avenir de l’Église

Je ne puis parler que de mon coin de pays, mon petit coin d’Église. Je sais que la réalité est à géométrie variable selon le lieu où le soleil se couche sur l’Église, mais ici où j’habite, les chrétiens sont inquiets.Inutile de se le cacher. Il est difficile de trouver des communautés chrétiennes vivantes, des prêtres inspirants et prophétiques, des apôtres de feu, des laïcs conscients de la richesse de leur foi… Bien souvent la foi « chrétienne » que l’on rencontre est plus proche de la religiosité que d’une suite personnelle du Christ. Et pourtant je connais des chrétiens et des chrétiennes admirables et qui font ma joie.

Membre d’une communauté religieuse, je côtoie à la fois la ténacité tranquille d’hommes de foi et d’espérance, dans un contexte où d’autres ont tout simplement démissionné ou ne voient plus très bien le sens de leur engagement premier. Les couples connaissent bien cet itinéraire obligé de « l’engagement pour la vie », qui fait appel à une lucidité et un engagement de tous les instants, afin de passer sur la rive de la fidélité créatrice. C’est tout un défi et il ne peut se mener que dans la prière et l’abandon.

C’est là le défi de mon Église et c’est aussi mon défi personnel. Et cela m’amène toujours à la même question: comment faire pour évangéliser, mot qu’il faut manier avec beaucoup de doigté et de circonspection tellement il est soupçonné ou même décrié. On lui associe les pires intentions, comme si évangéliser s’apparentait à un viol des consciences et au mépris des cultures. Ce n’est pas reconnaître le don de Jésus-Christ que de penser ainsi. Alors comment donner le goût aux hommes et aux femmes que nous côtoyons de connaître Celui qui est, la Source même de nos vies et qui nous appelle à Lui?

Jean-Paul II l’affirmait, et je le crie tout haut : « Comment cacher la joie qui nous habite? » Et comment l’annoncer sans que l’on se bouche les oreilles autour de nous? La partie la plus difficile de cette équation demeure toujours l’annonce, qui sans cesse rencontre le « nous t’entendrons un autre jour. »

Cette problématique pose bien sûr toute la question du « comment faire communauté entre chrétiens? » Faut-il viser le plus petit dénominateur commun, comme c’est trop souvent le cas, et qui nous donne alors des communautés peu attirantes, axées sur la sacramentalisation et les rites sociologiques, ou viser un radicalisme qui ne peut que réduire nos communautés qu’à des peaux de chagrin, bien que plusieurs en soient déjà à ce stade? Voilà ce que moi et bien des amis chrétiens partageons ensemble, en attente de réponses ou de signes probants quant à la direction à prendre.

Quel vaste chantier qui se dresse devant nous dans mon coin d’Église et que je ne puis que confier à l’Esprit Saint tellement l’entreprise m’échappe, dans un contexte de refus de l’Église et de Dieu lui-même.

Il faut prier. Voilà notre première responsabilité afin que Dieu ouvre une fenêtre quand les portes se ferment. Car je sais dans la foi que cela arrivera, mais je ne sais ni le jour ni l’heure…

L’inespéré

« Sans l’espérance jamais vous ne rencontrerez l’inespéré » (Héraclite d’Éphèse)

La solitude

Alors que les porteurs sortaient le cercueil de l’église après les funérailles, j’étais envahi par l’émotion devant la peine de la famille, même si je ne connaissais pas le défunt. C’est une douleur tellement profonde la mort d’un être cher que l’on pleure parfois à chaudes larmes, sans retenue, la peine étant trop lourde à supporter.Le mot qui m’est venu en voyant cette famille pleurer a été le mot « solitude ». Elle était là devant moi, omniprésente, comme si je pouvais la toucher du doigt.

Comme dise les gens, quand on perd un être cher, cela laisse un grand vide. L’être aimé n’est plus là pour égayer nos journées. L’être unique et irremplaçable qu’il était n’est plus.

L’on prend conscience que la mort est un voyage dont l’être aimé ne reviendra jamais. C’est un départ pour toujours. D’où cet immense sentiment de solitude qui nous empoigne le cœur.

La solitude! La solitude parce que l’amour ici bas ne peut durer toujours. Il est éphémère, parce que nous sommes atteints d’une blessure mortelle dont Dieu seul peut nous guérir.

Ce n’est qu’en lui que nous nous retrouverons un jour, dans son éternité. Nos amours seront alors immortels. La solitude sera bannie pour toujours.

Requiest in pace.

Un théologien sur la communion des saints

« On mutile cette vérité si l’on voit en elle que l’idée d’une réversibilité des mérites et du profit que tirent les membres pécheurs de la prière et du renoncement des plus saints (indulgences). Il faut saisir d’abord ce qui en est le fondement (de la communion des saints) : la participation de tous à un même tout organique animé d’une même vie, celle de la charité, « car l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5). Encore une fois, la comparaison du corps se révèle merveilleusement adaptée à l’illustration du mystère. Venant du coeur et retournant à lui, le sang est animé d’un perpétuel mouvement de va-et-vient; sa circulation dans tout le corps permet l’assimilation par tous et par chacun des membres de la nourriture prise par la bouche, et tous participent ainsi de la santé et de la vigueur de l’ensemble. La charité, qui vient de l’Esprit coeur de l’Église, exerce un rôle comparable; par lui qui en est la source, elle met en communication les uns avec les autres tous ceux qui en vivent, les faisant réciproquement bénéficier de tout ce qui se fait sous son impulsion dans l’ensemble du corps. La raison du caractère commun à tous du bien accompli par chacun apparaît alors en pleine clarté: elle réside dans la « communication de tous les uns avec les autres par la racine de leurs actes, la charité » (Thomas d’Aquin, In IV Sent. dist. 45, q.2, a.1, q 1).

Thomas d’Aquin, qui a sans doute été l’un des premiers à formuler les choses aussi nettement, disait encore : « Non seulement le mérite de la passion et de la vie du Christ nous est communiqué à ceux qui vivent dans la charité, mais tout ce que les saints ont fait de bien est communiqué à ceux qui vivent dans la charité, car tous sont un: Je suis participant de tous ceux qui te craignent (Ps 119,63). Ainsi, celui qui vit dans la charité est participant de tout le bien qui se fait dans le monde » (Thomas d’Aquin, In Symbolum apostolorum expositio (cf. Opuscula theologica, ed Marietti, t. II, n.997).

Torrell, Jean-Pierre. Dimension ecclésiale de l’expérience chrétienne, in Freibuger Zeitschrift für Philosophie und Theologie, no. 28, 1981, pp. 3-25

L’amour toujours

La perte d’un être cher, même lorsqu’il est très âgé, même à la suite d’une longue maladie, implique toujours un deuil, une peine, à cause de tout ce qu’a été cette personne pour nous et qui, soudainement, disparaît de notre horizon. Comme s’il ne restait plus rien.

Que reste-t-il de tout cet amour donné? Des mots d’encouragements, de la tendresse, des consolations et des joies prodigués si généreusement au cours des années?

Il faut bien se le dire, la mort est trompeuse. Elle oriente nos regards vers l’absence, vers la perte, cherchant à nous faire croire que tout est fini, qu’il ne reste plus de l’être aimé qu’un vague souvenir s’effilochant peu à peu au fil du temps.

C’est lorsque l’on perd un être cher que l’on se sent questionné par cette réalité au-delà de la mort, que l’on appelle la vie éternelle. Nous prenons alors conscience à quel point l’amour donné par une personne est sans doute le plus beau fruit que puisse porter une vie humaine. Après tout, c’est là notre raison d’être sur la terre : aimer…

C’est l’amour qui nous fait vivre, et l’amour ne saurait mourir. L’amour n’est pas une passion inutile. Il porte en lui un germe d’éternité. Il rime avec toujours comme le chante les poètes.