Priez pour le pauvre prédicateur

J’ai toujours aimé prêcher depuis mon appel à ce ministère par le Seigneur. C’est ma plus grande joie, bien que l’enfantement soit toujours douloureux, et ce après des années de prédication. C’est là un signe qui me rassure. Je ne voudrais pas qu’il en soit autrement.

Quand il se donne vraiment à sa mission, le prédicateur fait l’expérience à la fois de sa pauvreté et du don de Dieu. C’est pourquoi, même après des années, il peut toujours tirer du neuf de ce vieux trésor qui lui est confié. C’est là le défi. Et à chaque fois c’est l’étonnement, l’émerveillement devant ce que peuvent receler des textes lus et relus des milliers de fois.

Le prédicateur est appelé à puiser à cette source de la Parole et à s’en abreuver, afin de pouvoir la partager aux autres. Il doit se laisser toucher lui-même s’il espère toucher les autres. Heureusement, Dieu est plus grand que nous et ne saurait se restreindre à nos seules capacités. Dieu veut avoir besoin de nous, d’où l’importance d’être fidèle à sa grâce et de prendre au sérieux son appel. Et là on se tient devant un grand mystère qui nous laisse bouche bée.

Le prédicateur est appelé à faire cette expérience de plus grand que lui dans cette expérience de communication. C’est parfois bouleversant, c’est toujours une grâce.

Il faut donc prier pour le pauvre prédicateur afin qu’il soit toujours un instrument docile entre les mains du Seigneur. C’est sans doute là la première tâche de ceux et celles qui l’écoutent.

Le regard de l’autre

Je reviens d’une rencontre avec des jeunes âgés entre 12 et 15 ans. Lors des échanges en groupe et lors des rencontres individuelles la question du regard de l’autre sur soi s’est imposée comme sujet d’échange. L’adolescent est tellement vulnérable à ce regard sur lui. Le regard se fait d’autant plus impitoyable à cet âge parce que le jeune doute de lui-même, de ses capacités, de son « look », et ne peut tolérer de voir sa réflexion chez l’autre qui est faible ou paumé. Ce qui explique pourquoi les jeunes deviennent parfois si cruels entre eux.Le regard de l’autre sur moi. Ne portons-nous pas cette hantise toute notre vie. Bien sûr l’on développe des résistances, un sens de la répartie ou même une certaine indifférence, mais la partie n’est jamais gagnée. Toute notre vie l’on demeure vulnérable au regard de l’autre, comme des adolescents qui ont besoin d’être rassurés, de savoir qu’ils sont toujours extraordinaires et digne d’amour. Il s’agit d’apprendre à vivre avec nos limites et une image de soi qui ne correspondra jamais à cet idéal que nous abritons secrètement en nous. C’est un apprentissage qui durera toute la vie. Et si nous demeurons sensibles au regard posé sur nous, il est en notre pouvoir de soigner notre propre regard sur l’autre. Peut-être que ce regard sur l’autre est le passage obligé par lequel nous apprenons à nous laisser regarder à notre tour. Une pédagogie de notre nature humaine.

Quelle grande responsabilité nous portons dans la manière de nous regarder les uns les autres. Il y a de ces regards qui peuvent blesser comme un coup de couteau, des regards assassins, et d’autres, qui sont comme une soie sur le coeur. Un regard bienveillant posé sur quelqu’un ne coûte rien, il est à la portée de toutes les bourses, des plus riches jusqu’aux plus pauvres, et, pour qui le reçoit, il devient le plus inestimable des biens.

Cette semaine, j’ai reçu deux belles lettres d’amis, comme des bouquets de fleurs inattendus au coeur de l’hiver, dans lesquelles ils me confiaient leur amitié pour moi, leur estime. C’est tout gratuit et tout bon à recevoir. Cela m’a fait chaud au coeur ces regards d’amis. L’une de ces lettres se terminait ainsi : « N’oublies pas de t’appuyer aussi sur les autres quand tu en as besoin. » Oui, il faut aussi savoir ouvrir sa porte à l’autre et faire confiance. C’est alors que nos regards peuvent vraiment se rencontrer et s’aider mutuellement à grandir.

Dieu et la violence

Comme moi vous n’êtes sans doute pas indifférents à ce déferlement de violence entourant les caricatures du prophète de l’Islam. Un sentiment d’inquiétude monte en moi. Certains admirent la détermination et la conviction avec lesquelles le monde musulman défend sa religion, mais moi j’en éprouve un profond malaise.

Que la violence soit si manifeste et naturelle devant ce que l’on considère être un blasphème m’interroge sur ce rapport de l’Islam avec la violence. Quel Dieu mérite que l’on tue pour lui? J’ai le sentiment d’être plongé dans une dynamique propre à l’Ancien testament où la foule se déchaîne, où l’on lapide et l’on tue. Le tout au nom de Dieu. Étrange n’est-ce pas?

Non pas que la violence ne soit pas aussi le lot de certains groupes se disant chrétiens, mais habituellement ce ne sont pas des motifs religieux qui les animent et leurs actions ne peuvent trouver aucun appui dans les enseignements de Jésus. Mais dans le cas présent, il n’y a aucun doute, même si les extrémistes profitent de la situation, ce sont bien de fervents musulmans qui portent leur indignation à un point limite, un point de cassure avec le monde occidental.

Par ailleurs, j’ai le sentiment, à voir certaines entrevues à la télévision, que bien des musulmans se sentent obligés d’entériner ce qui se passe actuellement, sinon ils seraient considérés comme de mauvais musulmans. Et ici s’exprime aussi un profond malaise quant au rapport entre religion et liberté. Ces deux concepts ne semblent pas pouvoir coexister facilement dans l’Islam.

J’ai l’impression parfois que cette religion est entraînée dans un cycle de violence inexorable et nul ne sait où il s’arrêtera. Tout cela pour Dieu! Quels lendemains nous réserve l’Islam et son rapport au monde moderne? Je ne puis m’empêcher de croire et de souhaiter que bien des musulmans doivent être attristés devant ce qui se passe présentement. Il faut prier les uns pour les autres.

L’amour c’est…

Des professionnels ont posé la question suivante à des enfants de 4 à 8 ans: « Que veut dire l’amour? » Les réponses ont été plus étendues et plus profondes que ce que les experts anticipaient.

Quand ma grand-mère a eu de l’arthrite et qu’elle ne pouvait plus mettre de vernis sur ses ongles d’orteils, mon grand-père le faisait pour elle, même après, quand il avait aussi de l’arthrite dans les mains. Ça c’est l’amour. Rebecca, 8 ans.

Quand quelqu’un nous aime, la manière de dire notre nom est différente. On sait que notre nom est en sécurité dans leur bouche. Alain, 4 ans.

L’amour c’est quand la fille se met du parfum et le garçon met de la lotion à barbe et qu’ils sortent ensemble pour se sentir. Martin, 5 ans.

L’amour c’est quand vous sortez manger et que vous donnez à quelqu’un beaucoup de vos frites sans demander que l’autre vous donne les siennes. Jean, 6 ans.

L’amour c’est quand quelqu’un vous fait du mal et que vous êtes très faché mais vous ne criez pas pour ne pas les faire pleurer. Suzanne, 5 ans.

L’amour c’est ce qui nous fait sourire même quand on est fatigué. Tim, 4 ans.

L’amour c’est quand maman fait du café pour papa et qu’elle y goûte avant de le donner à papa, pour s’assurer que c’est bon. Dan, 7 ans.

Si vous voulez essayer d’aimer, il faut commencer par un ami que vous détestez. Mika, 6 ans.

L’amour c’est quand une vielle femme et un vieil homme sont encore amis, même quand ils se connaissent bien. Tom, 6 ans.

L’amour c’est quand maman donne à papa le meilleur morceau de poulet. Hélène, 5 ans.

L’amour c’est quand mon chien me lèche le visage, même quand je l’ai laissé seul toute la journée. Marie-Anne, 4 ans.

On ne doit pas dire « je t’aime » si cela n’est pas vrai. Mais si cela est vrai, on doit le dire beaucoup. Les gens oublient. Jessica, 8 ans.

Le mal en vérité

« Pour terribles qu’ils soient, les catastrophes matérielles et les antagonismes humains, ne sont pourtant que le symbole de la tragédie infinie qui se joue dans les profondeurs. Notre mal, en vérité, est plus profond que toutes nos détresses apparentes et que toutes nos violences de chair: c’est l’amour d’un Dieu qui saigne dans nos coeurs. »

Zundel, Maurice. Le poème de la sainte liturgie.Oeuvre St-Augustin – St-Maurice, Suisse (DDB en France). 1934. p.74.

La prière de mon père

Voici la réponse étonnante que m’a fait mon père quand je lui ai demandé de me parler de sa prière :

« Je ne demande pas à Dieu qu’il me donne la santé, la richesse, le succès ou même d’être heureux. Je ne lui demande que ceci : qu’Il me rende bon. Bon avec ma femme, mes enfants, mes voisins et mes proches. Pour le reste : santé, richesse, succès, bonheur, je m’en occupe. Mais qu’Il me donne seulement d’être bon. »

Le secret d’une vie

Suite à certains de vos commentaires, chers amis du moine ruminant, je viens prolonger quelque peu cette réflexion sur la mort, entreprise il y a quelques mois.

Ce qui me touche toujours lorsque je dois préparer des funérailles, c’est la rencontre avec les proches de la personne décédée. J’ai le privilège alors d’entrer dans le secret d’une vie, une vie qui m’était inconnue, souvent une vie humble et cachée et qui, soudainement, est dévoilée à tous à l’occasion du décès.

À chaque fois, je suis surpris et ému par tout ce que peut receler une vie humaine quand elle est regardée de près par les personnes qui la connaissaient et l’aimaient. En fouillant dans les replis secrets de cette vie, l’on découvre des trésors impressionnants de bonté, d’amour et de générosité, de passions et de soucis des autres, trésors parfois à peine connus de certains proches. C’est tout cela qui est mis à jour lors du grand passage! Au deuil et aux larmes, se mêle alors une profonde reconnaissance pour tout ce qu’a été la personne décédée. Comme me disait une dame âgée suite à la mort de son époux : « Comme il nous a aimés! »

Bien sûr, les funérailles sont avant tout le lieu où l’on proclame la victoire du Christ sur la mort, la réalisation définitive de cette promesse de Dieu, qui est mise dans la bouche du prophète Isaïe, et qui annoncait la fin de notre humiliation et le retrait définitif de ce voile de deuil qui nous enveloppe le cœur dès notre naissance.

Mais les funérailles sont aussi l’occasion de faire mémoire de la personne qui nous a laissés, une occasion unique de contempler l’action secrète de Dieu dans sa vie et d’en rendre grâce. C’est ainsi que nous apprivoisons la douleur et la mort, et que s’ouvre à l’espérance le coeur de ceux et de celles qui pleurent, en attendant les grandes retrouvailles dans l’éternité de Dieu. Oui, c’est une grâce pour moi que d’être le témoin de ce grand mystère qui se joue à chaque fois devant moi.

L’autre moi-même

Bonjour! De retour d’une retraite que j’ai donnée la semaine dernière je reprends contact en vous partageant cette réflexion qui résume l’un des thèmes principaux de la retraite: « La proximité à l’autre ». Le second était « la proximité à Dieu ».Par notre foi en Jésus Christ, nous sommes introduit dans une expérience de Dieu qui est celle-là même que Jésus avait du Père. C’est là une des originalités du christianisme et sa richesse insurpassable. Mais notre foi en Jésus-Christ implique aussi un nouveau rapport à l’autre. Cet autre devient un prochain, un tout proche de moi. Et encore ici le christianisme est d’une originalité déconcertante. C’est saint Thomas d’Aquin qui disait que la grâce sanctifiante, cette action de l’Esprit en nous qui fait de nous des saints et des saintes, que cette grâce est une grâce fraternelle. Un surcroît de vie en nous qui est fait non seulement pour aimer Dieu, mais pour aimer l’autre!

Jésus étend cette proximité non seulement à toute l’humanité, aux proches comme aux lointains, aux amis comme aux ennemis, mais cette proximité va jusqu’au don de sa vie. Jésus nous révèle que le prochain est un autre soi-même, tellement aimé de Dieu, qu’il nous faut nous attacher à lui comme à notre propre chair. C’est véritablement là une des spécificités les plus marquantes du christianisme.  Nous sommes créés à l’image de Dieu. En chaque vie humaine il y a quelque chose du mystère de Dieu qui se livre puisque nous sommes la demeure de Dieu.

J’aime mes parents, mes amis parce que j’ai pu découvrir tout ce qu’ils recèlent de beau, de bon, de bien. En eux, j’ai pu contempler la vie, l’amour et comme mon coeur est fait pour aimer, je ne puis que m’attacher à ce qui lui donne la vie. Mais je dois aussi m’attacher à tous ces autres que Dieu met sur ma route et que je n’aime pas, car avec Jésus, j’apprends que tout être humain m’est un proche que je dois aimer comme moi-même, que je dois aimer tout comme Dieu m’aime, car moi aussi je suis appelé à donner la vie, à mettre (Dieu) au jour dans les coeurs martyrisés des autres (…) comme l’écrit Etty Hillesum dans son journal, le 12 juillet 1942.  Dieu non seulement nous confie les uns aux autres, mais il est au coeur de ce mystère de pauvreté et de communion qui habite au plus profond de nous-mêmes. Aimer le prochain c’est s’ouvrir au mystère de l’autre en posant sur lui le regard même du Christ.

L’amour de Dieu et l’amour du prochain se retrouvent dans d’autres religions, mais en Jésus Christ, nous sommes appelés à une participation à l’amour de Dieu pour cette terre comme Jésus l’a vécue et c’est là que la proximité au prochain atteint des sommets inégalés. Sur la route de l’éternité je ne puis abandonner mon prochain, fut-il mon ennemi, car il est un autre moi-même, Dieu me le donne comme frère, comme soeur. C’est là le message radical et insurpassable, impraticable à vue humaine, de l’évangile de Jésus-Christ. Être le corps du Christ veut dire littéralement être ce Christ en marche dans son humanité qui guérit, accueille, pardonne, enseigne et donne la vie. Il l’a fait, il le fait encore et il le fera jusqu’à la fin des temps par son Corps qui est l’Église et dont nous sommes appelés à être les membres vivants.

Le temps qui nous est donné pour aimer est bien court. C’est le temps de toute une vie quand on regarde devant soi, mais quand approche l’heure de la mort, c’est comme si l’on ne tenait que quelques brefs instants aux creux de sa main. C’est à l’heure du grand Amour que l’on saisira alors dans toute sa profondeur, le don que nous étions appelés à nous faire les uns aux autres. Mais gloire soir rendu à notre Père du ciel, car déjà Jésus nous a ouvert la voie…

Trois en Un

Sainte Trinité de Roublev

Un jour un enfant observait un sculpteur qui taillait un énorme bloc de marbre dans son atelier. Un enfant venait l’observer de temps en temps, mais comme le travail ne progressait que très lentement sa curiosité l’amena à jouer ailleurs et pendant des semaines il oublia le sculpteur. Un jour, alors que ses jeux l’avaient ramené près de l’atelier, il se pencha par la fenêtre pour voir où en étaient les travaux. Il poussa un grand cri de surprise en voyant un énorme lion au centre de la pièce. Il courut chez lui tout affolé en criant à sa mère : « Maman, maman, il y avait un lion caché dans la pierre. »

Sans doute faut-il un regard d’enfant pour découvrir Dieu caché au cœur de notre monde. Dans sa liturgie, l’Église joue un peu le rôle de ce sculpteur en invitant les fidèles, de dimanche en dimanche, à découvrir celui qui semble se cacher dans sa création. Parmi tous les dimanches, le dimanche de la Sainte Trinité est sans doute celui qui nous invite le plus à réfléchir à notre rapport avec Dieu et à nous demander : « qui est notre Dieu? »

Discutant cette semaine avec un ami, celui-ci m’affirma : « Dieu est un égoïste. Tout n’est fait qu’en fonction de lui et de sa gloire. Tout est dirigé vers lui afin que nous l’aimions. Dieu, insistait-il, est un égoïste! » Je dois avouer que je me suis senti provoqué par cette affirmation que je trouvais trop facile et injuste. Dieu un égoïste? Bien sûr, ni vous ni moi n’avons jamais vu Dieu et pourtant, lorsque l’on croit en Dieu, l’on se sent saisi par un amour qui nous dépasse et qui nous surprend, un amour qui nous invite à vivre notre vie en profondeur.

Si Dieu est amour, c’est qu’il y a en Lui communion d’amour, communion de personnes. Dieu n’est pas une solitude. En Dieu ils sont trois et ne font qu’un. C’est le mystère de la Trinité. Il y a le Père qui aime le Fils et qui sans cesse, de toute éternité, lui donne sa vie; il y a le Fils qui aime le Père, par qui tout a été fait, qui est sa Parole, son Verbe, et qui a pour mission de nous le faire connaître; et il y a l’Esprit Saint qui est l’amour même qui existe entre le Père et le Fils, qui va du Père au Fils et du Fils au Père, et qui nous donne de participer à cet amour et d’en vivre.

Bien sûr un mystère demeure un mystère et on ne peut l’approcher que par des images. Les Pères de l’Église employaient cette analogie pour parler de la Trinité : « Le Père est la source, son Verbe est le fleuve, l’Esprit est le courant du fleuve ». (Saint Grégoire de Nazianze)

Parce que nous mettons notre foi en Jésus-Christ, nous croyons et nous affirmons que Dieu n’est pas une invention, mais une découverte; nous croyons que Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi; nous croyons que Jésus-Christ est le chemin de cette rencontre, que le Père est celui qui nous appelle à la vie, et que cette vie habite en nous par le don de l’Esprit Saint.

Chaque dimanche, quand nous nous rassemblons, chrétiens et chrétiennes, nous ne célébrons pas une idée abstraite, mais la vivante réalité de notre Dieu, qui est Père, Fils et Esprit.

Journal de la Trappe (8)

(janvier 16) Voilà plusieurs jours que je n’ai pas écrit. L’on dit des gens heureux qu’ils n’ont pas d’histoire. Je suis très bien ici à la Trappe. Je passe mes journées à lire, à prier, à manger, à dormir. Voilà la vie du moine que je suis devenu pour un mois. Toutes sortes de questions continuent néanmoins à m’habiter concernant la vie monastique. Il y a celles d’ordre personnel : suis-je appelé à devenir moine ? Et là c’est le combat. Et il y a les questions qui indirectement en découlent et qui m’amènent à vouloir mieux cerner la théologie justificative de l’existence de la vie monastique. Ce matin, j’ai eu mon premier choc à ce sujet. Je lisais un livre du cistercien André Louf sur la vie cistercienne où il parle à un moment donné de ces jeunes qui ont entendu l’appel du Christ : « Viens, suis-moi! », et qui se sont fait moines. Non seulement surpris, j’ai été un peu contrarié en lisant cela.

Je dois dire que, comme bien des gens, je n’ai jamais réfléchit à la pertinence de la vie monastique, encore moins à la théologie sous-tendant cette forme de vie en Église. J’en ai surtout goûté les fruits à maintes reprises en tant qu’hôte à l’hôtellerie de divers monastères, lors de mes retraites annuelles. La Trappe d’Oka a toujours été mon lieu de prédilection.

Je ne sais trop pourquoi mais, cette fois-ci, je porte un autre regard sur cette forme de vie religieuse. Sans doute parce que je vis avec les moines. Sans doute parce que cette proximité me rend plus proche de ce désir secret sommeillant en moi, mais jamais envisagé sérieusement.

« Viens, suis-moi! » Jésus peut-il appeler quelqu’un à la vie monastique? Il me semble que lorsque l’on se représente Jésus faisant des appels dans les évangiles, on le voit surtout appelant ses disciples. Un appel qui n’est pas une invitation à se retirer en un lieu secret pour prier, mais une invitation à le suivre dans l’action. Dans ma réaction à cette phrase, je réalisais que je portais en moi une certaine conception de la vocation monastique, où l’appel vient surtout de nous-même, une sorte d’attrait personnel pour ce mode de vie. Mais que Dieu nous y appelle!?

Jésus, il me semblait, n’appelle qu’à la vie apostolique, à l’exemple des disciples qui partent deux par deux sur la route. Longtemps l’on a confondu vie monastique et vie apostolique, faisant de la vie monastique le mode par excelllence de la suite du Christ. N’y a-t-il pas là une sorte de déformation de l’appel de Jésus : « Viens suis-moi! »?

En réfléchissant à tout cela, je prenais alors conscience que je porte en moi une vision de la vie monastique qui est un peu un choix de vie égoïste, où l’on entre uniquement par choix personnel, pour son bonheur personnel, sa quête personnelle de Dieu. Dans tout cela, Dieu ne peut appeler, pensai-je, car il nous veut au milieu de son humanité à livrer bataille avec son Christ.

Voilà donc les réflexions qui me venaient dans ma réaction à ce texte. Mais après coup, je me suis mis à repenser à ces appels du Christ dans l’Évangile. N’y en aurait-il pas un qui pourrait justifier la vie monastique?

Le seul passage qui m’est venu à l’esprit est l’invitation que fait Jésus à Pierre, Jacques et Jean, de se retirer à l’écart avec lui. C’est Gethsémani où Jésus devant sa passion éminente invite ses amis à le soutenir de leur prière. C’est vrai qu’il y a aussi un autre moment semblable, sur la montagne de la Transfiguration, où Jésus leur révèle sa gloire.

Étonnant quand même ces deux textes. De la gloire à la croix! De la croix à la gloire! N’y aurait-il pas là une piste quand à la dimension vocationelle de la vie monastique en Église. Les moines seraient ces veilleurs avec le Christ, lui qui est crucifié jusqu’à la fin des temps dans le don de lui-même au monde, lui qui est entré dans la gloire du Père et qui déjà nous partage sa gloire comme il l’avait fait à la Transfiguration.

Témoin silencieux de la gloire et de la croix, le moine serait alors uni à l’action de grâce du Christ en veillant avec lui pour le monde. Les moines : des intimes du Seigneur, qui veillent avec le Seigneur. Gethsémani sur le Mont Thabor! Est-ce possible une telle vocation?

Journal de la Trappe (7)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez sur la page d’accueil et cherchez « Journal » dans « Articles parus ».

(janvier 10) Quatrième nuit à la trappe. Je me prépare à me coucher après avoir mis de côté un livre sur la prière écrit par un moine. C’est bien écrit et je mesure en même temps mon incapacité à écrire comme je le voudrais. Le projet d’écriture est toujours difficile pour moi, bien que j’aie de la facilité à écrire. Paradoxale n’est-ce pas!

C’est que je ne suis pas vraiment un intellectuel et je ne suis pas toujours à l’aise avec l’articulation de concepts. J’ai toujours l’impression, c’est une certitude, de bâcler mes réflexions par incapacité d’aller plus loin. Çà demeure superficiel, d’où mon insatisfaction. J’aimerais bien écrire un livre mais quoi? Pourtant j’aimerais rejoindre les gens, leur parler de Dieu. Quelle devrait être mon approche? D’ailleurs, je vis aussi cette insatisfaction dans la prédication. Je sais que les gens, en générale, apprécient mes homélies, mais c’est toujours pénible à préparer. Dans la sueur et le sang! Et l’anxiété en prime.

Parfois, cette vie de tension et d’effort m’épuise et alors, j’aurais envie de me retirer dans une petite tâche « pépère », sans éclat, où je n’aurais rien à prouver. C’est peut-être pour cela que la vie monastique me sourit parfois, et pourtant je suis bien conscient que cette vie deviendrait alors une fuite où je serais malheureux. Je ne crois pas être fait pour la vie contemplative, bien que la prière me soit familière et qu’elle m’apporte beaucoup de bonheur.

La vie me pèse parfois avec ses responsabilités et ses exigences. Je ne dirais pas que je suis malheureux. Au contraire, je suis un homme assez comblé. C’est peut-être l’âge! Je ne sais trop. La peur du lendemain, ne pas savoir ce qui m’attend comme ministère au terme de cette année sabbatique. Toujours ce sentiment de la nécessité de me prouver aux autres, tout en doutant de ma valeur-propre.

Je termine cette belle journée sur un léger « down », ce qui devrait m’aider à bien dormir. Quant à toi, mon Dieu, je te redis tout mon amour, mon désir de te servir, d’être là où tu me veux.

Journal de la Trappe (6)

(janvier 9 – suite) Parlant de l’expérience de l’amour dans une vie humaine, Steiner rappel une expérience de sa jeunesse où, à la dérobée il cherchait à voir passer la jeune fille qu’il aimait, sans toutefois oser l’approcher. C’était la nuit, il pleuvait et il était complètement trempé. Tout à coup, il l’a vue passer subrepticement, sans être complètement certain si c’était elle, mais il était comblé de bonheur, car son attente avait été récompensée. Il termine en disant : « Dieu ait pitié de ceux qui n’ont jamais connu l’hallucination de la lumière qui remplit la nuit pendant une telle vigile. » p.170Cette manifestation de l’amour dans la vie des hommes, qui côtoie autant d’horreurs, lui fait dire que « Dieu n’est pas encore ». Qu’il ne sera accessible, perceptible aux hommes, que lorsque l’amour triomphera de la haine. Que chaque crime, chaque acte de cruauté ou d’injustice empêche sa venue, sa manifestation aux hommes.

Voilà cette réflexion étonnante de Steiner. L’agnostique attend, même si parfois il n’espère plus ou ne cherche plus. Mais chez Steiner, on retrouve plutôt le désir de celui qui souhaite que le voile se déchire afin que Dieu se révèle. Cette notion de Dieu qui « n’est pas encore », Steiner emploie quasiment l’expression « qui n’est pas encore né », nous plonge au cœur du mystère de l’Incarnation, celui où Dieu naît parmi nous. Ce mystère répond au plus hautes attentes de ce philosophe, bien que le Fils de Dieu n’ait pas attendu que le mal soit vaincu pour venir. Au contraire, il est venu vaincre le mal et la mort. Croire en lui, c’est s’engager avec lui dans ce combat.

Pourquoi encore autant d’horreurs? Où est l’efficacité de son salut devant la déchéance humaine? Devant ces questions il n’y a pas de réponse qui peut satisfaire l’incroyant. Il n’y a pas de preuve incontestable à fournir, si ce n’est que de proposer de regarder la vie de ceux et celles qui s’engagent véritablement dans la suite du Christ. Il trouvera là, la puissance de l’amour à l’œuvre. Il trouvera là des personnes qui croient, contrairement à Steiner, que « Dieu est », qu’il est venu en notre monde, et qu’il l’habite désormais à travers ceux et celles qui croient en lui, à travers le sacrement de sa présence qu’est l’Église. Alors que le dieu de Steiner attend dans les coulisses, laissant aux hommes le soin de faire le ménage avant qu’il ne daigne se présenter, notre Dieu et Père s’engage lui-même dans cette lutte qui marque notre humanité en nous faisant le don de son Fils unique.

Il vit et il crut! (Jean 20, 1-10)

En lisant le récit de la course passionnée de Pierre et de Jean vers le tombeau vide, comment ne pas voir dans leur sillage les souvenirs enchevêtrés de ces trois années d’itinérance passées avec Jésus? Comme il était grand leur espoir! Trois années nourries des rêves les plus fous… et puis la mort tragique, la fin brutale de celui qu’ils aimaient. Et quoi maintenant? Quelle est cette nouvelle? Le souffle se fait haletant, mais le pied, lui, reste ferme. Et si c’était vrai? Ils n’osent y croire. À bout de souffle, le regard inquiet, les voici au tombeau, le plus jeune devançant le plus vieux. Le commentaire est stupéfiant par sa brièveté : « Il vit et il crut! »Et nous voilà projetés hors du tableau, 2010 et quelques poussières… Et cette image de Pierre et de Jean, le matin de Pâques, métaphore de notre vie de foi, continue d’habiter la mémoire de tous ceux et celles qui, un soir ou un matin, se sont retrouvés, étonnés devant un tombeau vide. Le tombeau vide de leurs doutes et de leurs craintes; le tombeau vide de leur impuissance, de leur manque de foi. Un tombeau à la porte ouverte, irradiant la lumière matinale, sa béance pleine d’une présence, le regard intérieur s’allumant, tout d’un coup, à l’expérience de foi : « Il vit et il crut! »

La foi au Christ ressuscité, avant d’être de l’ordre du croire, est avant tout de l’ordre du voir. Comme la reconnaissance d’une présence intérieure, une présence d’amour infinie devant laquelle la foi se prosterne et adore.

« Il vit et il crut! » C’est l’amour qui croit! Et c’est le regard aimant de Jésus-Christ, posé sur nous, qui nous attire vers lui. Et cet appel intérieur, du plus profond de nous-mêmes, se fait pressant, comme pour nous dire : « Voyez! Vous pensiez avoir enterré tous vos espoirs. Mais regardez, c’est plein de vie dedans. » Parole de Ressuscité!

Voeux de Pâques du frère Alain

Voici les vœux pleins d’espérance et de joie que m’a fait parvenir un frère dominicain. Je me permets de vous les partager:

Le Nouvel An pour nous, c’est vraiment le Jour du Seigneur, le jour de sa Résurrection dans la gloire. Ce jour-là change tout. Il nous ouvre une porte. Il nous ouvre un horizon. Il nous ouvre une perspective. Cette ouverture est ouverture sur la vie, rien moins ! Et quelle vie, la vie éternelle.

Il est réconfortant de détenir la clef du grand mystère auquel est confronté l’humanité : pas seulement savoir d’où elle vient, mais bien savoir où elle va. Il est banal de dire que notre humanité est déboussolée. Elle ne sait vraiment ni où elle va, ni même pourquoi vivre. Les soubresauts multiples qui agitent les hommes et qu’ils appellent crise devraient leur donner l’idée de puiser à la source le remède. La source jaillit du côté transpercé du Christ Jésus. Elle jaillit du feu qui brûle dans ce cœur remplit d’amour.

Le monde nous rappelle bruyamment que nous sommes de pécheurs. Il est vrai. Nous le sommes. Mais c’est justement les pécheurs que le Christ est venu sauver. Là est bien notre joie : que nous qui sommes des pécheurs nous soyons aimés à ce point.

Que la joie du Ressuscité inonde votre cœur.
Alléluia ! Il est vivant ! La vie l’a emporté sur le Mal.

frère Alain

Journal de la Trappe (5)

(janvier 9) Je termine à l’instant la lecture d’un livre du philosophe George Steiner intitulé : Errata : An examined life ( Phoenix, 1997). C’est le dominicain Paul Murray qui m’a fait découvrir cet auteur. George Steiner est né en Autriche avant la Deuxième guerre mondiale. Ses origines sont juives, bien qu’il se définisse comme un agnostique. Il a vécu en France, aux États-Unis et en Angleterre où il a enseigné la philosophie. Un esprit brillant, complexe, qui me sort de mon univers où la philosophie académique a toujours été absente. Son livre se veut autobiographique, bien que les références à sa vie soient plutôt parcimonieuses. Il en profite surtout pour développer certains thèmes qui lui sont chers tels la littérature, les arts, le langage, la science et la question de Dieu.Cet homme maîtrise parfaitement l’anglais, le français et l’allemand, ainsi que les œuvres littéraires et philosophiques de ces cultures. La littérature, de toute évidence le passionne et il définit un « classique » comme étant une œuvre qui peut « nous lire ». Selon lui, aucune herméneutique n’est équivalente à son objet et l’analyste ne parviendra jamais à comprendre l’intégralité d’une œuvre, sa signification profonde. Il y a une « autonomie inviolable » autour d’une œuvre. Quant à l’artiste, il lui voue une admiration sans borne et il a cette belle expression : « Le dictionnaire est le bréviaire du poète; la grammaire son missel, surtout lorsqu’il s’en écarte par hérésie ». p.29

Parmi les réflexions stimulantes, parfois étonnantes, de ce philosophe, je retiens l’expression de son Credo à la fin du livre. Steiner se définit comme un agnostique, i.e. quelqu’un qui ne sait pas. Il n’en a pas contre l’idée de Dieu mais, selon lui, les religions ne sont que des constructions humaines, marquées d’un anthropomorphisme évident. Dieu, s’il existe dit-il, ne peut se dire ou se définir, l’être humain étant trop limité pour saisir un soupçon de ce que peut être la déité. S’il avait à choisir, il opterait pour les théologies de la négativité où Dieu ne peut être conçu que comme le « Tout-Autre ». Il reconnaît, à l’exemple de tous les agnostiques du monde, qu’il a parfois laissé monter une prière spontanée dans un moment de détresse vers ce Tout-Autre, mais que cela ne fait pas de lui un homme de foi.

Là où la réflexion de Steiner devient originale et stimulante pour un croyant, c’est lorsqu’il aborde la question du mal dans le monde, et sa réaction personnelle. Cette réalité de la souffrance des enfants, des tortures et des atrocités commises à tous les siècles, soulève en lui une répulsion, une révolte qui dépasse l’entendement et qui évoque même comme un appel. Il parlera en anglais d’un « counter-echo ». Comme si, dit-il, il y avait rupture dans le contrat de l’existence devant l’horreur et la déchéance humaine. La réalité pouvant se rapprocher le plus de ce bris de contrat est, dit-il, la notion de péché originel. « Mis en présence de l’enfant battu, violé, du cheval ou de la mule que l’on fouette sur les yeux, je suis possédé comme par une lucidité nocturne (midnight clarity), par l’intuition de la Chute » p.169.

Steiner constate que nous sommes enfermé dans un monde cruel et égoïste, alors qu’il aurait pu en être autrement, se demandant si le monde, tel qu’il est, n’est pas tout simplement le cauchemar d’un dieu qui dort. Et dans cette lutte qui secoue l’univers, il y a l’amour, l’opposé de la haine. Steiner note à quel point l’amour conduit aux plus grands excès, tellement son emprise est fort sur l’homme. Que l’on en arrive à identifier l’amour avec le divin c’est, selon Steiner, participer au plus commun et inexplicable sacrement dans la vie humaine. C’est toucher là la maturité de l’esprit humain.

Une croix se profile à l’horizon

Bientôt nous entrerons dans la Semaine Sainte et déjà le Dimanche des Rameaux, avec sa lecture de la Passion, invitera les disciples du Christ à se tourner vers la croix, vers ce rendez-vous que l’évangéliste Jean appelle « l’Heure de Jésus ».C’est Catherine de Sienne qui propose cette intuition à couper le souffle : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent le Christ sur la croix, mais l’amour. »

Au moment d’entrer dans la contemplation de ce chemin de croix que nous allons revivre avec Jésus, il est bon de se rappeler que la croix, malgré sa laideur et la cruauté qu’elle évoque, est le lieu ultime que Dieu a choisi afin de nous dire son amour infini. Oui, notre fierté c’est la croix du Christ!

Jésus a dit oui à la croix, il l’a acceptée courageusement, mais peut-on dire qu’il l’a recherchée? « Père, si tu veux éloigner cette coupe de moi… » disait-il à gethsémani. Et pourtant, ailleurs en saint Jean : « Comme il me tarde de boire à cette coupe… »

Mais il n’y a pas de contradiction ici. Le oui de Jésus est un oui à l’épreuve de l’Amour, amour pour nous et amour pour le Père, où Jésus ne saurait s’esquiver. Il sait que ce don ne peut que nous apporter la vie, il est venu pour cette Heure, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal dans ses derniers retranchements. C’est le grand mystère de la foi chrétienne, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens », comme dira saint Paul.

Jésus a dit oui à la croix, mais c’est nous qui l’y avons cloué, et pourtant, Dieu dans son amour de Père, en a fait le lieu de notre réconciliation en son Fils crucifié. C’est sur ce bois que l’amour de l’Homme-Dieu s’est livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, toutes les générations à venir qui mettraient leur foi en lui, le grand vainqueur de la Mort.

Tout comme pour nous aujourd’hui, le côté rebutant de la croix n’allait pas de soi pour les premières générations chrétiennes, car la prédication d’un Messie crucifié n’était pas de nature à plaire et à séduire:

« Les évangélistes, faut-il le redire, rapportaient une mort infamante de Jésus sur la croix qui ne pouvait qu’accabler, humilier tout disciple par sa forme d’échec impitoyable. Ce que tout écrivain fabulateur, mythologisant n’aurait jamais voulu imaginer. On n’invente pas Jésus Christ, il a trop d’exigence, et une croix trop lourde et râpeuse pour nos épaules. En somme, nos témoins rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme, s’ils n’avaient pas voulu témoigner particulièrement des faits et de la foi ardente qu’ils avaient en Jésus ressuscité, Messie et Seigneur, seule voie vers le Père. » (Ouellette, Fernand. Le danger du divin. Fides,2002. p. 72)

Oui, nous aussi nous proclamons un Messie crucifié. C’est là notre honte, parce que cette croix est l’expression de notre péché, et c’est là aussi notre fierté, parce qu’elle est le lieu de notre relèvement.

Journal de la Trappe (4)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez dans les archives à « mai 2006« .

(8 janvier) Comme je goûte ce silence de la Trappe. J’en suis à ma troisième journée et cette paix ne se dément pas. Cette quiétude que l’on retrouve dans le monastère nous échappe lorsque l’on est à l’hôtellerie. A cet endroit il y a beaucoup de va-et-vient, de bruits et de conversations à la dérobée. Mais dans le monastère, c’est le silence parfait ou presque. Plus je le goûte et plus je m’attriste de la situation de nos couvents dominicains. Pourtant, notre tradition était reconnue pour sa rigueur, pour sa qualité monastique. Il y a de çà plus de quarante ans maintenant, bien sûr, mais mon séjour à la Trappe ne fait que me confirmer que l’on a peut-être trafiqué le charisme dominicain pour en faire un erzast à la mode du jour, au goût de l’individualisme, avec ce que cela implique comme perte de ferveur spirituelle. Mon couvent, quand je le compare au monastère d’Oka, ressemble davantage à un bloc appartement mal isolé ou, pour certains, à un hôtel. Nous sommes à cent mille lieux des exigences spirituelles de la vie monastique. Comme me le répétait un frère, il y a quelques jours : « Nous ne sommes pas des cisterciens ». Phrase passe-partout pour justifier parfois un certain laisser-faire qui ne trompe personne.

Cela ne veut pas dire que les dominicains ne font pas du beau travail ou encore qu’ils ne soient pas appréciés, au contraire. Mais cela illustre bien le gaspillage éhonté de la vie spirituelle quand on considère la qualité des personnes mises en cause. Ce laxisme dans notre vie religieuse est entrain de nous tuer à petit feu.

Pour faire face au XXIe siècle, la vie religieuse devra faire preuve d’un radicalisme à toute épreuve. Peu de jeunes viendront frapper à la porte des communautés religieuse dans un avenir prévisible. Il en est ainsi depuis les années soixante. Les jeunes qui viendront auront besoin de trouver un cadre de vie véritablement alternatif à ce que leurs proposent d’autres possibilités d’engagement. Déjà, c’est ce qui m’habitait quand je suis entré dans l’Ordre des Prêcheurs. J’ai toujours espéré le « grand soir » d’une réforme ou, à tout le moins, d’un projet communautaire qui saurait relancer la vie religieuse dans notre Province. Mais je n’ai jamais trouvé de frères vraiment prêts à vivre cette expérience et je ne me vois pas partir un projet tout seul. D’où l’hypothèse qu’évoque un milieu comme la Trappe. Devenir moine?

Ma réponse première, malgré la tentation subliminale, est de dire non. Malgré mon admiration pour cette vie, je porte cette prétention que mon engagement actif dans l’Église est nécessaire. Que Dieu a besoin de moi! Un peu gros n’est-ce pas! Mais c’est ce qui m’habite.

Je ne puis m’empêcher d’éprouver une certaine incompréhension face à ce mode de vie. Comme si être moine n’avait pas vraiment une grande utilité pour le monde et pour l’Église. Bien sûr, je connais très bien le bien-fondé théologique et spirituel de cette vie, mais pour moi, devenir moine, ce serait comme une fuite, car j’ai le sentiment que j’y serais trop bien. Que j’y retrouverais trop de chose que j’aime personnellement, d’où le risque d’un choix égoïste! De plus je m’y sentirais sûrement coupable d’abandonner les chrétiens qui ont besoin de prédicateurs et de pasteurs, qui ont besoin de frères-prêcheurs! M…!!!

Journal de la Trappe (3)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez dans l »Articles parus » sur la page d’accueil et choisissez « Journal ».

(7 janvier) Première constatation, en me retrouvant de l’autre côté de la clôture monastique : le pourquoi de cette vie m’échappe tout à coup. J’ai bien lu sur le but poursuivi par la vie monastique, on m’en a parlé dans mes cours d’histoire de l’Église, je fréquente quand même les monastères depuis vingt-cinq ans, mais je ne sais plus vraiment pourquoi l’on devient moine tellement je suis frappé par le dépouillement de cette vie. Quelle est son utilité dans la vie de l’Église? Je trouverai sans doute des réponses au cours de ce séjour. Du moins je l’espère.

La prière ne me semble pas avoir beaucoup changée au fil des années. D’une beauté simple, mais formelle, elle sonne toujours aussi sincère, vraie. La différence cette fois c’est que je me retrouve « au milieu des moines ». Je ne puis me contenter de suivre distraitement en compagnie des retraitants, loin du choeur des moines. J’ai les livres de prières sous les yeux, je suis là pour prier et chanter avec les moines, et je dois m’y retrouver parmi ces cinq livres qu’il me faut consulter pour les offices. Tout à coup, je goûte moins cette liberté du retraitant, libre de faire ce qu’il veut. Je dois entrer dans un cadre, suivre le rythme de la prière chorale. Non pas que ma liberté ne soit pas respectée. Je suis libre d’aller aux offices. Mais on ne va pas au monastère pour y vivre comme à l’hôtel. Je suis ici pour vivre une expérience monastique. Il me faudra donc assumer le tout de cette expérience.

Après mon premier office avec les moines et un temps d’oraison personnel, nous nous retrouvons au réfectoire du monastère pour le souper. Une vaste salle qui ressemble à un gymnase, où les moines sont divisés en deux « choeurs », comme à l’église. Les repas se prennent en silence et sont accompagnés d’une lecture. Au menu ce soir : galettes de sarrazin. On peut compléter l’assiette avec une pomme ou une banane et il y a aussi du fromage. Les trappistes sont végétariens et la table semble plutôt frugale. Alors les paris sont ouverts: si j’ai perdu trois kilos à Rome, capitale des pâtes et du gelato…

Je regarde l’horaire sur ma table de travail et je vois que le prochain rendez-vous est à 4h00 du matin pour les Vigiles. Levé à 3h45! Bien sûr, je ne suis pas obligé d’y aller…

La journée monastique

Lever 3h45
Vigiles 4h00

Oraison, lectio, déjeuner

Laudes 6h45
Tierce et eucharistie 8h15
Travail 9h15
Fin du travail 11h30
Sexte 12h00

Dîner; sieste (facultative!)

None 13h40
Travail 14h00
Fin du travail 16h15
Vêpres 17h00
Oraison

Souper 17h45

Complies 19h30
C’est à l’office de Complies que me vient une première constatation sur la vie des moines. Il me faudra vérifier si elle est juste mais en me retrouvant à l’église j’expérimente tout à coup que c’est là que se trouve la véritable demeure des moines. Non pas leur chambre, le réfectoire ou les lieux de travail, mais l’église. La chambre n’étant qu’une sorte de salle d’attente ou de repos, en attendant de se retrouver dans le seul lieu qui compte pour les moines: l’église. Cette nef est comme le navire du moine, ce marin de la vie spirituelle, dont tout le quotidien est tendu vers ce va et vient entre le monastère et le lieu de la prière communautaire où, ensemble, plusieurs fois par jour, on prend la mer afin d’aller y tendre ses filets au nom de Dieu et des hommes. Le désintéressement personnel et un incroyable attachement à Dieu, voilà ce qui me vient à l’esprit afin de m’aider à comprendre le radicalisme de cet engagement.

Journal de la Trappe (2)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez sur la page d’accueil à « Articles parus » et choisissez « Journal ».

(6 janvier suite) Le matin, avant de partir, le frère L. m’a dit: « dans les premiers siècles, les gens quittaient Rome afin d’aller au désert, ce qui constituait tout un jugement contre Rome! ». Bien sûr, la vie monastique inspire un radicalisme qui a de quoi nous faire rougir, nous les dominicains. Ne disait-on pas jadis que le silence était le père des Prêcheurs. Il serait obscène de reprendre la formule aujourd’hui, alors que le silence se sentirait bien à l’étroit dans nos couvents entre les bruits des radios et de télévisions qui hantent nos étages. Il me faudra revenir sur cette question de l’Ordre des Prêcheurs.

Toujours est-il que je suis arrivé ici par une journée d’hiver morne et froide. A première vue le monastère semble vide. Aucun moine en vue. C’est le silence qui règne partout. Le trappiste qui me fait visiter, et que je connais bien, semble porter une lassitude indéfinissable lorsque nous parlons un peu de ses tâches et de ses projets. Comme cela doit être terrible lorsque l’on est allé au bout de soi et que l’on ressort déçu de l’expérience. Qu’existe-t-il après l’absolu de l’engagement? Cette question m’habitait un peu en l’écoutant parler.

Le monastère est sobre, propre et accueillant, malgré ce premier sentiment de vide à cause du silence omniprésent. Ma chambre semble grande, mais cela est dû à l’absence de mobilier. Un lit étroit (un mètre au plus), une table de nuit, une petite table de travail et une chaise droite. Il y a aussi un garde-robe, avec quelques tablettes et quelques tiroirs, mais ni bibliothèque, ni lavabo. La toilette personnelle se fait en commun trois étages plus bas! La fenêtre de ma chambre donne sur la cour intérieure dont les murs sont faits de grosses pierres grises. C’est un peu fermé comme horizon et mon regard ne trouvera pas là beaucoup de points de fuite.

Au centre de cette cour, un immense sapin, qui se révèlera tout illuminé de lumières de Noël à la tombée de la nuit. Quelle belle surprise! Il est difficile d’imaginer la fête dans un monastère, comme si la joie débordante et le silence n’allaient pas ensemble. Triste constat, s’il est juste. Mais il est trop tôt pour juger. Je ne suis ici que depuis 6 heures!

La joie chrétienne

Je comprends que ce Christ souriant puisse nous interroger lorsque nous-mêmes nous souffrons. Le sourire du Christ n’est pas le sourire béat des »Roger-bon-temps. »Il renvoi à une certitude intérieure qui se fonde sur cet amour du Père qui le soutient. La joie chrétienne est de l’ordre d’une présence intime qui donne force et courage dans la nuit de l’épreuve et qui a sa source dans le Christ ressuscité. C’est Paul VI qui affirmait :

« La joie pascale est la marque de la spiritualité chrétienne. Ce n’est pas de l’insouciance, mais une sagesse alimentée par les trois vertus théologales. Il ne s’agit pas d’une joie extérieure et bruyante, mais d’une joie née de raisons intérieures profondes. Elle n’est pas abandon au plaisir des passions instinctives et incontrôlées, mais vigueur de l’esprit qui sait, qui veut, qui aime. C’est le tressaillement de joie pour la vie nouvelle, qui saisit à la fois le monde et l’âme. »

Tandis que Jean-Paul II, lors de son Angelus du 14 décembre 2003, disait ceci:

« Une caractéristique incomparable de la joie chrétienne est que celle-ci peut coexister avec la souffrance, car elle est entièrement basée sur l’amour. En effet, le Seigneur qui »est proche »de nous, au point de devenir un homme, vient nous communiquer sa joie, la joie d’aimer. Ce n’est qu’ainsi que l’on comprend la joie sereine des martyrs même dans l’épreuve, ou le sourire des saints de la charité face à celui qui est dans la peine: un sourire qui ne blesse pas, mais qui console. »

C’est cette joie que je demande quand se présente à moi la coupe amère de l’épreuve.