Homélie pour le Dimanche des Rameaux

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C’est la Semaine Sainte qui commence et la liturgie d’aujourd’hui peut nous paraître paradoxale, sinon contradictoire. La preuve en est que nous avons deux noms pour désigner ce dimanche : le dimanche des Rameaux, qui rappelle l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem, et le dimanche de la Passion du Seigneur.

Dans la procession d’entrée, solennellement, rameaux à la main, nous avons acclamé le Christ en tant que Roi triomphant, mais dans la préface eucharistique, nous dirons qu’il a été jugé comme un criminel. En entrant dans l’église nous avons chanté : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur », mais lors du récit de la Passion nous avons crié « crucifie-le! » avec la foule.

Le dimanche des Rameaux est un rappel brutal de la fin tragique de Jésus, qui met en lumière nos propres contradictions, nos compromissions avec le mal. Ce dimanche vient nous rappeler que nous ne pouvons séparer la gloire et la divinité de notre Sauveur, de l’offrande qu’il fait de lui-même en son humanité. Alors que nous avançons ensemble vers l’aube de Pâques, où nous serons illuminés de la joie pascale, il nous faut aussi nous engager sur le chemin qui y conduit : la passion et la mort de Jésus, afin de nous rappeler qu’il a donné sa vie afin de nous la partager et ainsi nous sauver. Ce ne sont pas les clous qui retiennent le Christ sur la croix, comme l’écrivait Catherine de Sienne, mais l’amour.

C’est la Semaine Sainte, et celle-ci ne consiste pas en un retour nostalgique sur des événements du passé, ni en des fabulations dont sont faits les contes pour enfants. La croix du Christ est trop rude et trop lourde pour nos épaules pour qu’un auteur en mal d’imagination l’ait inventée. Tout dans ce récit était de nature à décourager d’éventuels disciples. En somme, les évangélistes rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme (Fernand Ouellette). Et pourtant, deux mille ans plus tard, nous prêchons toujours un Messie crucifié.

Paradoxalement, c’est là notre honte, parce que cette Croix est l’expression même de notre péché, mais elle est aussi notre fierté, parce qu’elle est le lieu de notre relèvement. C’est pourquoi la Semaine Sainte ne saurait prendre tout son sens qu’à la lumière de la Résurrection. Elle nous parle à la fois du présent et de l’avenir, de notre présent et de notre avenir. Elle nous parle d’une histoire dramatique entre Dieu et notre humanité, où le Fils de Dieu « s’est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu’à mourir, et à mourir sur une croix » (Phil 2, 8).

Écoutons le témoignage émouvant d’une philosophe juive, Simone Weil, qui s’est approchée de la croix du Christ :

« Le don le plus précieux pour moi… c’est la croix. S’il ne m’est pas donné de mériter de participer à la croix du Christ, j’espère au moins de pouvoir y participer en tant que larron repentant. Après le Christ, de toutes les personnes dont il est fait mention dans l’Évangile, le bon larron est celui que j’envie le plus. D’être avec le Christ pendant la crucifixion, à ses côtés et dans la même position que lui, me semble être un privilège encore plus grand et plus enviable que d’être assis à sa droite dans la gloire. » (Lettre du 16 avril 1942).

Frères et sœurs, c’est la Semaine Sainte. Marchons avec le Christ vers sa croix. Ouvrons nos cœurs au mystère du plus grand amour qui soit. Amen.

Yves Bériault, o.p.

L’entrée de Jésus à Jérusalem

Jésus entre à Jérusalem

Bientôt nous entrerons dans la Semaine Sainte et déjà le dimanche des Rameaux, avec sa lecture de la Passion, invitera les disciples du Christ à se tourner vers la croix, vers ce rendez-vous que l’évangéliste Jean appelle « l’Heure de Jésus ».

C’est Catherine de Sienne qui propose cette intuition à couper le souffle : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent le Christ sur la croix, mais l’amour. »

Au moment d’entrer dans la contemplation de ce chemin de croix que nous allons revivre avec Jésus, il est bon de se rappeler que la croix, malgré sa laideur et la cruauté qu’elle évoque, est le lieu ultime que Dieu a choisi afin de nous dire son amour infini. Oui, notre fierté c’est la croix du Christ!

Jésus a dit oui à la croix, il l’a acceptée courageusement, mais peut-on dire qu’il l’a recherchée? « Père, si tu veux éloigner cette coupe de moi… » disait-il à gethsémani. Et pourtant, ailleurs en saint Jean : « Comme il me tarde de boire à cette coupe… »

Mais il n’y a pas de contradiction ici. Le oui de Jésus est un oui à l’épreuve de l’Amour, son amour pour nous et son amour pour le Père, et où Jésus ne saurait s’esquiver. Il sait que ce don ne peut que nous apporter la vie, Il est venu pour cette Heure, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal dans ses derniers retranchements. C’est le grand mystère de la foi chrétienne, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens », comme le dira saint Paul.

Jésus a dit oui à la croix, mais c’est nous qui l’y avons cloué, et Dieu dans son amour de Père, en a fait le lieu de notre réconciliation en son Fils crucifié. C’est sur ce bois que l’amour de l’Homme-Dieu s’est livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, toutes les générations à venir qui mettraient leur foi en lui, le grand vainqueur de la Mort.

Tout comme pour nous aujourd’hui, le côté rebutant de la croix n’allait pas de soi pour les premières générations chrétiennes, car la prédication d’un Messie crucifié n’était pas de nature à plaire et à séduire. C’est Fernand Ouellette, dans son livre Le danger du divin, qui écrivait :

« Les évangélistes, faut-il le redire, rapportaient une mort infamante de Jésus sur la croix qui ne pouvait qu’accabler, humilier tout disciple par sa forme d’échec impitoyable. Ce que tout écrivain fabulateur, mythologisant n’aurait jamais voulu imaginer. On n’invente pas Jésus Christ, il a trop d’exigence, et une croix trop lourde et râpeuse pour nos épaules. En somme, nos témoins rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme, s’ils n’avaient pas voulu témoigner particulièrement des faits et de la foi ardente qu’ils avaient en Jésus ressuscité, Messie et Seigneur, seule voie vers le Père. » (Ouellette, Fernand. Le danger du divin. Fides,2002. p. 72)

Oui, nous aussi nous proclamons un Messie crucifié. C’est là notre honte, parce que cette croix est l’expression de notre péché, mais c’est là aussi notre fierté, parce qu’elle est le lieu de notre relèvement.

Yves Bériault, o.p.

 

Homélie à l’occasion de la commémoration du génocide au Rwanda

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Voici l’extrait d’une homélie que j’ai donné à Kigali, en 2009, au tout début de la commémoration nationale du génocide. J’aimerais partager mon espérance avec le peuple rwandais et tous les artisans de paix.

Chers frères et sœurs, avant de venir au Rwanda j’avais, bien sûr, entendu parler du génocide et de toutes ces violences marquant l’histoire de ce pays depuis les années soixante. En arrivant ici en juillet dernier (2009), je ne m’attendais pas à entendre parler des événements entourant le génocide, je pensais que l’on chercherait à taire ces histoires de famille, tel un tabou, alors que c’est tout le contraire que j’ai rencontré en venant ici, jusqu’à cette semaine de deuil national et de commémoration du génocide de 1994.

Je suis un expatrié, je n’ai pas vécu ces événements, et pourtant je sens combien ils pèsent lourd sur le présent et l’avenir de ce pays. C’est palpable aujourd’hui dans les rues. J’ai pu le constater moi-même en allant au stade Amahoro ce matin, combien ce deuil est encore lourd à porter, et combien long est le chemin qui pourra peut-être conduire un jour à une réconciliation nationale. Mais il faut prendre le temps de laisser guérir les blessures, tout en travaillant afin que cette réconciliation puisse voir le jour. Et c’est là que nous chrétiens avons un rôle à jouer.

Il nous revient à nous chrétiens de relire ces événements à la lumière de notre foi. Car il faut bien reconnaître que notre foi est ébranlée lorsque nous sommes confrontés à de tels événements, quand la violence ne semble plus connaître de limites, et que les forces du mal semblent avoir libre-cours sur terre. Devant l’évocation du génocide, notre espérance se tient comme au-dessus d’un abîme, une telle violence est incompréhensible à vue humaine, et bien des Rwandais après le génocide ont tout simplement perdu la foi. Où était Dieu se demandait-ils? D’autres ont mis des années avant de pouvoir à nouveau prier dans une église.

Où était Dieu? Nous aimerions bien qu’il soit celui qui vient mettre un terme à tous nos conflits, qui descend, quand bon lui semble, de son trône gloire afin de nous dire « cela suffit », comme un père soucieux du bien de ses enfants. Mais son silence, son absence apparente devant les guerres et les violences de ce monde, nous oblige à reconnaître que ce n’est pas ainsi que Dieu se manifeste dans notre monde. Et cela nous est parfois bien difficile à accepter. Le Christ nous indique un autre chemin par où Dieu se manifeste à notre monde.

Quand j’étais aumônier à l’Université de Montréal, quatorze étudiantes, le 6 décembre 1989, avaient été abattues par un tueur fou à l’école Polytechnique, et il m’était revenu de prêcher à la messe de commémoration suivant cette tuerie. J’avais prié toute la semaine, cherchant les mots pour consoler ces jeunes, afin de trouver une explication satisfaisante face à leur désarroi devant le silence de Dieu, devant sa soi-disant indifférence, et lors de cette messe je n’avais pu qu’exprimer une vérité toute simple qui, encore aujourd’hui, me sert d’appui devant l’incompréhensible, devant l’innommable. Je leur avis dit tout simplement : « Ce soir, Dieu pleure avec nous. Dieu pleure quand ses enfants se détestent, se rejettent, s’entretuent. »

Car Dieu n’est pas indifférent à notre sort, puisque nous sommes son bien le plus précieux; et la fin d’une vie ici bas, ne met pas fin à l’action de Dieu en sa faveur, puisque de toute éternité il nous veut avec lui. Dès le début du livre de la Genèse, il demande à Caïn : « Qu’as-tu fait de ton frère? J’ai entendu le cri de son sang monté jusqu’à moi.» Et pourtant, Dieu, tout en bannissant Caïn, mettra un signe sur son front afin que personne ne se venge contre lui. Oui, notre Dieu pleure quand ses enfants s’entretuent, comme Jésus a pleuré aussi devant le tombeau de Lazare, comme il a pleuré devant la ruine à venir de Jérusalem; il a pleuré à Gethsémani devant la haine et la violence qui animait le cœur des hommes qui venaient l’arrêter pour le tuer.

Mais l’action de Dieu ne se limite pas à pleurer sur nous. Jésus n’est pas étranger à notre réalité. Il vient nous révéler qu’il y a un mystère de résurrection caché au cœur du monde, et devant lequel aucun événement, aucune tragédie, aucune guerre, aucun génocide, ne pourront l’empêcher de croître et d’illuminer la vie des hommes, afin de les mener à leur finalité dernière.

Il n’y a pas d’autre issue au problème du mal dans notre monde que de devenir de ces artisans de paix que le Christ ressuscité appelle de tout son cœur, et à qui il donne la puissance de son amour pour y parvenir. Car tout sentiment de haine ou de vengeance que nous nourrissons à l’endroit les uns des autres ne peut qu’engendrer d’autres haines et d’autres vengeances encore plus terribles. C’est seulement la victoire du Christ qui peut changer nos cœurs et notre regard sur le monde. C’est ce qu’il faut nous rappeler au début de cette semaine de deuil et de commémoration. Il n’y a pas de réponses simples et faciles au problème du mal, sinon que de croire à la victoire de Jésus sur la mort, et de nous engager avec lui dans le combat de Dieu.

En terminant, j’aimerais souligner que le rappel de ces événements tragiques de 1994 constitue un avertissement pour nous. Ils viennent nous rappeler ce dont nous sommes capables nous les humains. Le génocide rwandais fait partie de l’histoire de l’humanité, et en ce sens, il me concerne moi aussi, comme vous Rwandais. Nul ne saurait se dire étranger à ces événements, comme si cela ne le regardait pas. C’est le cœur de l’homme qui se dévoile dans cette tragédie et les violences qui s’ensuivirent; ce cœur de l’homme qui est le même sur tous les continents, dans tous les pays. Il n’y a pas de cœur canadien, congolais, belge ou rwandais. Nous avons tous part à une même humanité, un même sang coule dans nos veines, quel que soit notre pays ou notre race, et nous avons tous besoin de salut face à ce mal qui nous assaille et qui cherche sans cesse à s’emparer de nos cœurs. Jésus a donné sa vie pour nous racheter de ce mal. Allons-nous saisir sa victoire et la faire nôtre?

 

Yves Bériault, o.p.

 

 

Homélie : La résurrection de Lazare

Cinquième dimanche du Carême. Année A


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Le but des évangiles est de nous amener à une meilleure connaissance de Dieu et de son action en notre monde, en la personne de son Fils Jésus-Christ. On pourrait comparer chacun des évangiles à une symphonie, tant par leur structure que par leur force d’évocation. Mais il convient tout d’abord de nous demander ce qu’est une symphonie? Un dictionnaire nous dirait qu’il s’agit d’une longue pièce musicale pour un grand orchestre et qui est souvent constituée de plusieurs mouvements, tout aussi variés les uns que les autres.

Dans une symphonie, il y a toujours un thème principal soutenu par des thèmes sous-jacents qui viennent l’introduire, qui le laissent deviner, qui préparent son exécution, jusqu’à ce que la symphonie éclate et atteigne son apogée. C’est alors que le thème et les sous-thèmes s’unissent l’un à l’autre dans une extraordinaire explosion de sons et d’émotions. Et tout est dit et la salle éclate en bravos.

Nos évangiles ressemblent à s’y méprendre à une symphonie. Dans les évangiles, nous passons d’un mouvement à un autre, alors que Jésus se révèle peu à peu jusqu’à l’accomplissement final de sa mission. C’est dans cette dynamique que le temps du Carême nous fait entrer.

Ainsi les récits évangéliques des quatre premiers dimanches du Carême, nous ont amenés sur le Mont de la Tentation avec Jésus, pour ensuite passer au Mont de la Transfiguration. Nous avons été témoins de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, ainsi que de la guérison de l’aveugle-né à la piscine de Siloé. Depuis le début du Carême, la liturgie de la Parole, de dimanche en dimanche, a été comme l’écho d’une symphonie. Appelons-la la Symphonie pascale, dans laquelle les sous-thèmes du désert, de la lumière, de la montagne et de l’eau, nous ont préparés au mouvement symphonique de ce dimanche où nous sommes mis en présence du miracle de la résurrection de Lazare.

Il s’agit ici sans doute du miracle le plus saisisssant de Jésus. Dans ce mouvement, l’on peut entendre clairement le thème sous-jacent à tout l’évangile, même s’il n’est pas encore joué à sa pleine force, dans son total déploiement. Mais ce que nous avons vu et entendu aujourd’hui prépare la finale de cette Symphonie pascale qui est la résurrection du Christ le matin de Pâques, et qui est en fait un véritable Hymne à la joie.

Voyons maintenant d’un peu plus près ce qui se passe dans ce mouvement. Remarquez comment Jésus prend son temps avant d’aller voir Lazare et ses deux soeurs. Ce n’est pas de l’indifférence de la part de Jésus. Au contraire, il sait ce qu’il fait et il ira voir Lazare en temps et lieu, à l’Heure de Dieu.

N’avons-nous pas tous et toutes un jour attendu cette Heure dans nos vies, convaincus que si Dieu avait été là, s’Il avait agi quand nous lui avions demandé, les choses se seraient passées bien différemment. « Seigneur, si tu avais été ici. Mon frère ne serait pas mort. » Non seulement les miracles ne surviennent pas toujours quand nous les demandons, mais Dieu ne répond pas toujours comme nous le lui demandons. Les miracles dans nos vies, et ils existent, sont le plus souvent imperceptibles, comme la sève printanière dans les arbres en attente de leur floraison. Mais le plus grand miracle de tous, c’est combien Dieu tient à nous, combien il nous aime, nous promettant qu’en temps et lieu il va nous sauver et nous ramener à la vie.

Notre foi nous affirme que cela est vrai à cause de la résurrection de Jésus qui nous confirme qu’il est véritablement la Lumière du monde, qu’il est la Vie éternelle. Et c’est là le thème central de notre symphonie pascale que l’on entend de dimanche en dimanche, tout au long de ce Carême, et qui va se déployer et retentir solennellement le matin de Pâques, dans un formidable Allegro vivace!

Mais poursuivons notre réflexion. L’Évangile de ce dimanche nous introduit à l’un des sous-thèmes majeurs de la vie de Jésus, qui est d’une grande importance dans notre symphonie, et sans lequel il ne pourrait y avoir de Symphonie pascale.

Quelle est la réaction de Jésus quand Marie, la soeur de Lazare, lui dit : « Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » L’Écriture nous dit que lorsque Jésus a vu pleurer Marie, ainsi que la foule qui l’accompagnait, il frémit intérieurement. Il demanda alors où l’on avait déposé le corps de Lazare et il pleura devant son tombeau. C’est là une des scènes les plus poignantes des évangiles, où la vie tout à coup semble s’arrêter. Tous les acteurs de ce récit semblent retenir leur souffle, attendant de voir ce que Jésus va faire alors qu’il pleure.

« Voyez comme il aimait Lazare », se disent-ils entre eux. Et ce mouvement s’entend comme un émouvant Adagio. Ce sous-thème dans notre symphonie nous parle de l’humanité de Jésus qui réagit avec indignation et tristesse devant la mort de son ami Lazare.

Les passages où Jésus pleure dans les Évangiles sont les plus révélateurs quant à la nature de Dieu et de son amour pour nous, et nous n’avons pas souvent l’occasion de porter un regard aussi intime sur l’humanité de Jésus. Le miracle d’aujourd’hui évoque non seulement la résurrection du Christ et son pouvoir sur la mort, mais il nous dévoile aussi l’extraordinaire proximité de Jésus à chacune de nos vies.

Jésus pleure devant le tombeau de Lazare. Il va pleurer aussi sur la ville de Jérusalem, qui refuse de l’accueillir comme Sauveur. Il va pleurer et supplier au Jardin de Gethsémani devant la passion à venir, et il va pleurer sur la croix en intercédant pour nous auprès de son Père. Jusqu’à la fin, notre salut et notre bonheur seront la seule et unique passion de Jésus.

Si la mort semble l’emporter dans nos vies, nous savons désormais que l’amour de Dieu pour nous est plus fort que la mort. C’est là le message central de l’évangile d’aujourd’hui. Nous entendons le Christ le crier : « Lazare! Sors de ton tombeau! Tiens-toi debout! Viens, n’aie pas peur, car je suis avec toi! » Avec ce miracle, notre Symphonie pascale n’a jamais été aussi proche de son movement final, qui éclatera le matin de Pâques, alors que Jésus affirme solennellement :

« Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra; et tout homme qui vit et qui croit en moi ne mourra jamais. » Croyez-vous cela?

Telle est la foi de l’Église, cette foi que nous allons maintenant proclamer et célébrer, alors que nous poursuivons notre montée pascale.

 

Yves Bériault, o.p.

 

Dieu veut se faire connaître de nous

La grandeur de Dieu, ce qui le rend fascinant, c’est que c’est un Dieu qui veut se faire connaître de nous et qui prend l’initiative. Comme si Dieu avait besoin de se faire connaître. Est-ce possible? Il nous est difficile de parler de Dieu comme d’un être de besoin. Et sans doute le terme n’est pas juste, mais en même temps Dieu ne joue pas à « avoir besoin de nous ». Il ne fait pas semblant. Dieu ne triche pas. Et devant l’enfer de nos drames humains j’aime bien croire que Dieu pleure avec nous. Jésus nous en donne la preuve à quelques reprises dans les Évangiles : devant le tombeau de Lazare, devant la ville de Jérusalem.

Ce que la Révélation nous apprend, du livre de la Genèse jusqu’au dernier livre de la Bible, c’est qu’il est dans la nature même de Dieu de créer et d’appeler sa création à participer à sa gloire. Quand Dieu donne, il ne donne pas à moitié. Quand Dieu appelle à la vie, c’est à une vie en plénitude qu’il appelle. C’est tout lui-même que Dieu donne quand il crée. Et l’acte de création est un acte d’amour pur qui vient d’un Dieu qui est Amour, et qui appelle à la réciprocité. C’est Jean-Philippe Ferlay qui exprime magnifiquement cette réalité :

« L’amour du Père pour son Verbe dans l’Esprit est tellement fort et généreux qu’il éclate hors de Dieu. Et voilà que le monde est créé, tout différent de Dieu et pourtant absolument lié à lui.  » (p.29) Dieu n’a besoin de rien. Il ne crée ni par hasard ni par caprice, mais par surabondance d’amour, pour faire participer ce qui existe à sa vie et à sa joie. » (Ferlay, Philippe. Dieu le saint Esprit. Desclée de Brouwer, 1997.

C’est Saint-Exupéry, dans son Petit Prince, qui fait dire au renard : « Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé ». Que dire alors lorsque l’on crée, lorsque l’on donne la vie à des créatures. Dieu s’intéresse passionnément à notre réalité. Il vient s’y insérer avec tout le respect et la tendresse de celui qui aime. Il nous invite, il n’impose pas, il invite avec une infinie discrétion, à le connaître et à l’aimer. Et ceci va déterminer de manière bien singulière l’expérience du croire en Dieu et le sens de la promesse de mettre en nous son Esprit. Car la véritable expérience de foi est celle où l’on ne croit pas simplement en Dieu, où l’on ne fait pas que professer ou même défendre un Credo. La véritable expérience de la foi que propose le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Jésus-Christ, est une invitation à aimer Dieu et à faire l’expérience de son amour. (Rm 8, 14-17)

C’est pourquoi au cœur de l’expérience chrétienne, afin de parvenir à entrer dans ce désir de Dieu, survient l’événement Jésus-Christ et, son achèvement, qui est le don de l’Esprit Saint. Car Dieu nous anime d’un mouvement et d’un désir qui sont en nous l’écho de son propre Désir. L’Esprit Saint vient rendre possible en nous le rêve fou de Dieu pour nous, qui est de le connaître d’une manière nouvelle, telle que l’a connu Jésus, tel que le connaît le Fils de Dieu. L’Esprit Saint fait de nous des intimes de la vie trinitaire.

L’Annonciation à la Vierge Marie

L'Annonciation à la Vierge Marie

L’Archange Gabriel et la Vierge Marie

Osez espérer! Le printemps est arrivé!

Imperceptiblement, la vie se fraie un chemin au coeur du long hiver qui s’achève. Nous le savons, et c’est même une certitude, la vie est plus forte que tout. Plus forte que ces glaces qui nous emmurent, plus forte que ce froid qui trop souvent nous paralyse. Cette expérience des saisons dans notre pays nordique est à la fois  exigeante et exaltante. De la canicule de juillet aux bancs de neige de janvier, des vergers  fleuris aux érablières flamboyantes de nos automnes, la vie s’offre à nous comme un immense livre à colorier. La nature se fait pédagogue et elle enseigne à ses enfants à lire les signes des temps. Imperceptiblement, elle renouvelle sans cesse notre regard sur le monde que nous habitons. A quiconque sait tendre l’oreille, comme un chant séculaire, elle murmure ces paroles qui sont au coeur même de l’acte de création : Osez espérer ! 

Il y a plusieurs années, la communauté chrétienne de l’Annonciation à laquelle j’appartenais avait accueilli deux familles de réfugiés cambodgiens. J’étais allé chercher l’une de ces familles en plein mois de janvier, les ramenant de leur « hôtel refuge » de Montréal à ma petite vallée des Laurentides. Pour la première fois, ils voyaient nos vastes forêts et je lisais une pointe d’inquiétude dans leurs yeux. Le père, devant le regard insistant de sa femme, osa enfin me questionner. Il  me demanda ce qui avait bien pu arriver aux arbres pour qu’ils soient tous morts. Je lui expliquai alors que nos arbres perdaient toutes leurs feuilles en automne pour s’endormir dans un profond sommeil. Mais le printemps venu, je l’assurai qu’ils retrouveraient leur vitalité et leurs feuilles. Cette explication sembla le satisfaire et nous poursuivîmes notre route jusqu’à l’Annonciation. Après les affres de la guerre au Cambodge, une nouvelle vie commençait pour cette famille. Les mois passèrent, et l’été venu mes nouveaux amis m’avouèrent, mi-amusés, mi-confus, qu’ils n’avaient pas vraiment cru en mon explication au sujet des arbres. Ce n’est qu’en expérimentant eux même cette réalité complexe, et combien mystérieuse de nos saisons, qu’ils purent comprendre à leur tour ce que signifie cette attente du renouveau au coeur de la vie. Chaque année maintenant ils entendent eux aussi cet appel des saisons qui leur dit: Osez espérer !

La  fête de Pâques, n’est-elle pas le lieu par excellence où les chrétiens et les chrétiennes enracinent leur espérance, au-delà des saisons  qui passent. Nous espérons parce que Dieu a cru en nous. Parce que dans un élan d’amour sans égal, Il nous a donné son Fils en partage. Nous espérons parce que Jésus a vaincu la mort et que sa vie s’offre à nous comme un printemps toujours renouvelé. Osez espérer ! C’est le printemps! 

Yves Bériault, o.p.

En la fête de saint Patrick

04b-st-patrickMoi Patrick
J’avance sur ma route
Avec la force de Dieu comme appui
La puissance de Dieu pour me protéger
La sagesse de Dieu pour me diriger
L’oeill de Dieu pour me guider
L’oreille de Dieu témoin de mon langage

Que la parole de Dieu soit sur mes lèvres
Que la main de Dieu me garde
Que le chemin qui mène à Dieu
s’étende devant moi
Que le bouclier de Dieu me protège
que l’armée invisible de Dieu me sauve
De toute embûche du démon
De tout vice qui pourrait me réduire en esclavage
Et de tous ceux qui me veulent du mal
Au cours de mon rapide ou long voyage
Seul ou avec la multitude
Que le Christ sur ma route
Me garde
Afin qu’une moisson fructueuse
Puisse accompagner ma mission

Christ devant moi, derrière moi
Christ sous moi, sur moi
Christ en moi et à mes côtés
Christ autour et alentour
Christ à ma gauche et Christ à ma droite
Christ avec moi le matin et avec moi le soir
Christ dans chaque coeur qui pensera à moi
Christ sur chaque lèvre qui parlera de moi
Christ dans chaque regard qui se posera sur moi
Christ dans chaque oreille qui m’écoutera…

Sur ma route…
Me conduisant vers le roi d’Irlande
et sa colère
J’invoque le pouvoir de la Trinité Sainte
Par ma foi dans le Père.
Et en Dieu Créateur.

Saint Patrick d’Irlande

La Transfiguration du Seigneur

Deuxième dimanche du Carême. Année A

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 17,1-9. 

Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmène à l’écart, sur une haute montagne. 
Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière.
Voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec lui.
Pierre alors prit la parole et dit à Jésus : « Seigneur, il est heureux que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. »
Il parlait encore, lorsqu’une nuée lumineuse les couvrit de son ombre ; et, de la nuée, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour ; écoutez-le ! »
Entendant cela, les disciples tombèrent la face contre terre et furent saisis d’une grande frayeur.
Jésus s’approcha, les toucha et leur dit : « Relevez-vous et n’ayez pas peur ! »
Levant les yeux, ils ne virent plus que lui, Jésus seul.
En descendant de la montagne, Jésus leur donna cet ordre : « Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. »

COMMENTAIRE

C’est le théologien Karl Rahner qui dit de Jésus qu’il est « la parole ultime de Dieu et la plus belle. » Le récit de la Transfiguration met cette affirmation en évidence comme aucun autre récit évangélique. Aucune des manifestations de Jésus après sa résurrection n’atteint une telle intensité, un tel éblouissement. Aussi, il n’est pas surprenant que la Transfiguration soit l’un des événements les plus commenté du Nouveau Testament avec la passion et la résurrection du Christ.

Même s’il ne parle pas de l’épisode de la Transfiguration, l’évangéliste Jean y fait sans doute référence quand il écrit : « Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire » (Jean 1:14). Ailleurs, dans sa première épître, Jean écrira encore : « ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie… nous vous l’annonçons. » Comment ne pas voir là un rappel de ce que ce disciple a vécu avec Jésus.

L’apôtre Pierre lui, dans sa deuxième épître, fait explicitement référence à l’événement de la Transfiguration en affirmant avec emphase : nous l’avons « vu de nos yeux dans tout son éclat… Et cette voix, nous-mêmes nous l’avons entendue venant du ciel quand nous étions avec lui sur la montagne sainte. »

Par ailleurs, les évangélistes peinent à trouver les mots pour nous décrire ce qui s’est réellement passé sur la montagne. Luc, Matthieu et Marc ne trouvent pas de meilleur comparaison que celle d’une « lumière éclatante » pour parler de la Transfiguration. Saint Luc raconte que le visage de Jésus « devint autre, et ses vêtements d’une blancheur fulgurante. » « Son visage resplendit comme le soleil », écrit saint Matthieu. Saint Marc lui, nous dit que ses vêtements devinrent resplendissants, très blancs, comme aucun foulon sur terre ne peut blanchir de la sorte. » Les évangélistes et les témoins de la Transfiguration de Jésus sont à court de mots pour tenter de décrire l’indicible, l’insaisissable. Mais ce qui est certain, c’est que la Transfiguration est la manifestation de la divinité du Christ, de sa gloire tenue cachée et, pour un instant, dévoilée devant les yeux stupéfaits des trois apôtres.

Mais que vient faire ce récit, au coeur de ce Carême, dans notre montée vers Jérusalem? Il est bon de se rappeler que la Transfiguration de Jésus survient après la première annonce de sa passion. Les disciples sont effrayés. Ils ne comprennent pas et, surtout, ils n’acceptent pas l’éventualité de la fin tragique de leur maître. C’est alors que Jésus amène avec lui trois de ses disciples et leur donne de contempler sa gloire de Fils de Dieu avec Moïse et Élie, les grands témoins de la foi d’Israël.

Certains commentateurs ont vu dans la Transfiguration une démarche pédagogique de la part de Jésus afin de préparer les disciples à l’éventualité de sa mort, et ainsi leur redonner courage devant l’épreuve à venir. Mais il faut bien reconnaître que cela n’a pas suffit. Comme les autres Apôtres, Pierre, Jacques et Jean vont abandonner Jésus devant le spectacle insoutenable de sa crucifixion, confrontés au souvenir de celui-là même qu’ils ont vu transfiguré, et qui est maintenant défiguré sous leurs yeux, méprisé, livré à l’hostilité de la foule. Il faudra que le Christ ressuscite et que sa gloire les enveloppent à nouveau de sa présence pour que ces disciples trouvent le courage de le suivre, et ce, jusqu’au don même de leur vie. C’est donc après la résurrection que l’événement de la Transfiguration va dévoiler tout son sens.

Les Apôtres se rappelleront que lors de la montée de Jésus à Jérusalem, sa vie était en parfaite communion avec le Père, sa gloire et sa passion ne pouvant être dissociés l’une de l’autre. Il s’agit d’un même mouvement chez Jésus. C’est à la lumière de ce mystère incroyable, que saint Paul pourra encourager son fidèle Timothée à prendre sa part de souffrance pour l’annonce de l’Évangile. Car la passion du Christ ne peut s’arrêter avec sa mort en croix. Elle se poursuit pour tous ceux et celles qui mettent leur foi en lui et qui ont cette conviction que la bonne nouvelle de l’Évangile est le seul chemin proposé à notre humanité dans sa quête du bonheur.

Le récit de la Transfiguration en ce deuxième dimanche du Carême, vient nous rappeler à la fois la grandeur, mais aussi l’exigence de notre foi en Jésus-Christ. Non seulement il nous dévoile sa divinité; non seulement il nous donne d’entendre la voix du Père, mais il nous engage à marcher courageusement avec lui dans un monde qui cherche toujours à le crucifier. Allons-nous partir nous aussi quand les vents contraires semblent menacer l’Église? Est-ce que notre foi est capable de contempler le Christ aujourd’hui alors qu’il est souvent rejeté?

Faut-il le rappeler, nous n’avons pas mis notre foi dans des fables sophistiquées, comme l’affirme l’Apôtre Pierre. Nous le savons, il n’est pas facile de rester au pied de la croix de Jésus quand la foule se moque de lui. Et pourtant, c’est cette croix elle-même qui nous incite à croire et qui vient authentifier la foi des premiers disciples. Car, comment penser que les évangélistes aient pu inventer une telle histoire, qui ne pouvait que les humilier et les discréditer, et qui aurait dû même empêcher la naissance du christianisme? Ils ont voulu rapporter les faits, aussi improbables qu’ils étaient, tels qu’ils les ont vécus, soit la victoire glorieuse du Christ alors qu’il était crucifié au coeur de la mort.

Dans le récit de la Transfiguration, l’apôtre Pierre, ce cher Pierre, veut s’arrêter sur cette montagne en y plantant trois tentes, perdu qu’il est dans la contemplation de cette vision merveilleuse du Père avec le Fils. Mais Jésus nous invite à redescendre dans la plaine avec lui. C’est pourquoi la figure d’Abraham nous est proposée comme modèle en ce dimanche, lui qui quitte son pays et qui part dans la foi vers l’inconnu à la demande de Dieu, et qui se voit promettre une postérité aussi nombreuse que le sable de la mer. Tout semble contredire les promesses de Dieu dans la vie d’Abraham, et pourtant il avance dans la foi et la confiance. C’est à cette audace que nous sommes invités en ce dimanche de la Transfiguration.

Frères et soeurs, aujourd’hui encore, le Christ s’offre à notre contemplation, en nous rassemblant tout comme les Apôtres Pierre, Jacques et Jean, afin de nous partager sa vie dans cette eucharistie que nous célébrons. C’est la grâce qui nous est faite de pouvoir nous arrêter avec lui sur ce sommet de notre foi, et d’être les témoins éblouis de la gloire de Dieu. Au terme de notre célébration, nous pourrons retourner dans la plaine de nos occupations et de nos engagements, sûrs de sa présence et de sa force au coeur de nos vies. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Les plus beaux gestes du pape François

La prière est la lumière de l’âme (Homélie du Ve siècle)

Le bien suprême, c’est la prière, l’entretien familier avec Dieu. Elle est communication avec Dieu et union avec lui. De même que les yeux du corps sont éclairés quand ils voient la lumière, ainsi l’âme tendue vers Dieu est illuminée par son inexprimable lumière. La prière n’est donc pas l’effet d’une attitude extérieure, mais elle vient du cœur. Elle ne se limite pas à des heures ou à des moments déterminés, mais elle déploie son activité sans relâche, nuit et jour.En effet, il ne convient pas seulement que la pensée se porte rapidement vers Dieu lorsqu’elle s’applique à la prière ; il faut aussi, même lorsqu’elle est absorbée par d’autres occupations — comme le soin des pauvres ou d’autres soucis de bienfaisance —, y mêler le désir et le souvenir de Dieu, afin que tout demeure comme une nourriture très savoureuse, assaisonnée par l’amour de Dieu, à offrir au Seigneur de l’univers. Et nous pouvons en retirer un grand avantage, tout au long de notre vie, si nous y consacrons une bonne part de notre temps.La prière est la lumière de l’âme, la vraie connaissance de Dieu, la médiatrice entre Dieu et les hommes.

Par elle, l’âme s’élève vers le ciel, et embrasse Dieu dans une étreinte inexprimable ; assoiffée du lait divin, comme un nourrisson, elle crie avec larmes vers sa mère. Elle exprime ses volontés profondes et elle reçoit des présents qui dépassent toute la nature visible.

Car la prière se présente comme une puissante ambassadrice, elle réjouit, elle apaise l’âme.

Lorsque je parle de prière, ne t’imagine pas qu’il s’agisse de paroles. Elle est un élan vers Dieu, un amour indicible qui ne vient pas des hommes et dont l’Apôtre parle ainsi : Nous ne savons pas prier comme il faut, mais l’Esprit lui-même intervient pour nous par des cris inexprimables.

Une telle prière, si Dieu en fait la grâce à quelqu’un, est pour lui une richesse inaliénable, un aliment céleste qui rassasie l’âme. Celui qui l’a goûté est saisi pour le Seigneur d’un désir éternel, comme d’un feu dévorant qui embrase son cœur.

Lorsque tu la pratiques dans sa pureté originelle, orne ta maison de douceur et d’humilité, illumine-la par la justice ; orne-la de bonnes actions comme d’un revêtement précieux ; décore ta maison, au lieu de pierres de taille et de mosaïques, par la foi et la patience. Au-dessus de tout cela, place la prière au sommet de l’édifice pour porter ta maison à son achèvement. Ainsi tu te prépareras pour le Seigneur comme une demeure parfaite. Tu pourras l’y accueillir comme dans un palais royal et resplendissant, toi qui, par la grâce, le possède déjà dans le temple de ton âme.

Mercredi des Cendres : Entrons en Carême

En entrant en Carême, nous sommes invités à aller au désert. Ce désert pour le peuple hébreu va devenir le lieu de l’épreuve et de la tentation, mais avant tout le lieu de la présence de Dieu. Un temps de passage où Dieu accompagne, nourrit, désaltère, conduit. Le désert est un lieu où l’on vit l’expérience de se situer devant Dieu comme seul guide, c’est le temps de la confiance et de la fidélité, c’est un retour à l’essentiel.

Entrer au désert, c’est se rappeler chaque année que l’essence même de la vie de foi se vit dans une sorte d’abandon entre les mains de Dieu, dans cette attitude du Fils, qu’est Jésus, et qui se laisse conduire par l’Esprit Saint. Ce désert évoque aussi la tentation, la présence de forces adverses en nous qui veulent nous faire renoncer à notre vie d’enfant de Dieu. Et souvent nous tombons, nous cédons… C’est pourquoi le désert est aussi une expérience de conversion, un appel à renoncer à nos façons de faire qui sont parfois un refus de l’amour de Dieu et un refus de l’autre.

Le Carême est un appel à la conversion, mais avons-nous besoin de conversion? Nous convertir de quoi? Tant que nous n’aurons pas saisi l’enjeu de cette conversion, nos prières, nos célébrations, nos eucharisties demeureront stériles. Si la grâce de Dieu nous est donnée, il faut coopérer à la grâce afin d’être des signes lumineux dans le monde. Un incroyant disait à Henri Grouès, l’abbé Pierre : « Monsieur le curé, je ne sais pas si le Bon Dieu existe, mais je suis sûr que s’il existe il est ce que vous faites ».

Mais l’on se sent tellement démuni devant ce monde qui constamment nous glisse entre les mains, comme un enfant turbulent que l’on voudrait retenir, mais qui nous échappe constamment, et qui est capable du meilleur et du pire. Non pas que l’homme soit mauvais, mais il y a la contagion du mal, comme il y a la contagion de l’amour.

Non pas que nous soyons méchants, mais nous aussi, nous laissons parfois dominer le mal sur nos vies. À petite échelle, ça semble avoir bien peu de conséquences. Petite parole désobligeante, envie et jalousie, un certain plaisir à s’en prendre à des personnes parce qu’elles ne nous plaisent pas. Un petit geste malhonnête, surtout quand c’est le gouvernement. Refuser de pardonner, alimenter la haine… une foule de petits massacres en puissance que l’on sème sur notre passage, tandis que les enfants épient nos paroles et nos gestes. Et l’on a pas besoin de conversion me dites-vous ! « Revenez à moi de tout votre cœur », nous dit le Seigneur. (Joël 2, 12).

Homélie pour le huitième dimanche du temps ordinaire. Année A.

« Ne vous inquiétez pas du lendemain! »

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 6,24-34. 
Comme les disciples s’étaient rassemblés autour de Jésus, sur la montagne, il leur disait : « Aucun homme ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent.
C’est pourquoi je vous dis : Ne vous faites pas tant de souci pour votre vie, au sujet de la nourriture, ni pour votre corps, au sujet des vêtements. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ?
Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils ne font pas de réserves dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ?
D’ailleurs, qui d’entre vous, à force de souci, peut prolonger tant soit peu son existence ?
Et au sujet des vêtements, pourquoi se faire tant de souci ? Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas.
Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’eux.
Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui, et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien davantage pour vous, hommes de peu de foi ?
Ne vous faites donc pas tant de souci ; ne dites pas : ‘Qu’allons-nous manger ? ‘ ou bien : ‘Qu’allons-nous boire ? ‘ ou encore : ‘Avec quoi nous habiller ? ‘
Tout cela, les païens le recherchent. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin.
Cherchez d’abord son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus le marché.
Ne vous faites pas tant de souci pour demain : demain se souciera de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine.

COMMENTAIRE

Il est bon de se rappeler que les textes de l’Ancien Testament sont les témoins de la longue pérégrination d’un peuple à la recherche d’une terre et de son identité. Un peuple esclave qui découvre à travers ses sages et ses prophètes les promesses inouïes d’un Dieu qui se présente à lui non seulement comme son protecteur, mais aussi comme son créateur, le Dieu unique, le seul vrai Dieu.

Alors que les dieux des peuples environnants demandent des sacrifices humains, Israël découvre le visage d’un Dieu qui aime son peuple comme une mère aime son enfant et qui jamais ne saurait l’oublier. Israël fait l’expérience que sa vie, son existence même, est entre les mains de Dieu, qu’Il veille sur lui comme sur son bien le plus précieux. « Même si une femme pouvait en arriver à oublier son enfant, dit le Seigneur, moi je ne t’oublierai jamais. »

Le texte d’Isaïe que nous avons entendu dans la première lecture, survient pendant l’exil à Babylone, bien des années après la destruction du Temple et le saccage de Jérusalem en l’an 587 avant Jésus Christ. Le peuple est en exil depuis près de cinquante ans. La lignée royale a disparu, ainsi que les premières générations qui avaient été envoyées en exil. Les années passent. Certains se demandent ce qu’il restera de la foi au Dieu vivant dans la Babylone des idoles où Israël a été déporté ? Qu’en est-il des promesses de Dieu, se demandent-ils ? Et où est-il ce Dieu ? C’est dans ce contexte que le prophète Isaïe, rappelle la fidélité de Dieu à son peuple et l’assure de son amour indéfectible.

En écho à cette promesse, le psalmiste répond par cette prière confiante : « Je n’ai de repos qu’en Dieu seul, mon salut vient de lui. Lui seul est mon rocher, mon salut, ma citadelle : je suis inébranlable… Comptez sur lui en tout temps, vous, le peuple. » C’est sur cet arrière-fond de la foi d’Israël que la liturgie nous propose de comprendre l’enseignement de Jésus aujourd’hui quand il nous dit : « Ne vous faites donc pas tant de soucis ». Mettez votre confiance en Dieu. N’ayez pas peur du lendemain.

Cet enseignement de Jésus va à l’encontre des réflexes les plus élémentaires chez les hommes et les femmes de ce monde. La crainte, la peur, le repli défensif, sont souvent des réflexes de survie. La prudence n’est-elle pas le début de la sagesse ? Comment survivre et préparer l’avenir si l’on vit de manière insouciante ? En quoi est-ce que l’inquiétude et la peur du lendemain peuvent-ils être mauvais pour nous ?

Car nous connaissons tous l’épreuve, le deuil, la maladie, la peine, la peur, la souffrance. Ce sont là des obstacles inévitables dans nos vies. Il ne faudrait donc pas s’en inquiéter quand ils surviennent ?

Jésus, lui, nous enseigne que l’inquiétude constante du lendemain est contre-productive, car nous ne laissons plus Dieu être Dieu dans nos vies. La foi est supplantée par la peur et le doute qui nous submergent, au point d’étouffer la vie en nous. Jésus nous rappelle avec sagesse que nos vies sont entre les mains de Dieu, et que l’on ne peut allonger d’une seul journée sa vie en s’inquiétant.

Mais à quoi Jésus nous invite-t-il véritablement ? À l’insouciance ? À vivre comme des Roger-bon-temps ? Comme des personnes qui ne voient jamais venir les difficultés ou les épreuves ?

On le sait, Jésus est le maître du paradoxe, et souvent il nous déstabilise avec ses exemples, afin de nous provoquer et ainsi nous amener plus loin dans notre réflexion. En fait, dans son enseignement aujourd’hui, Jésus nous invite à vivre dans la confiance en Dieu, ce qui est le contraire d’un optimisme béat. Jésus nous dit de ne pas avoir peur d’espérer, car Dieu est notre Père, il est bon et il nous aime. C’est sur ce fondement solide qu’il nous invite à asseoir nos vies.

Jésus nous invite à convertir notre regard, et à demander au Seigneur de guérir notre coeur malade d’inquiétude, afin que nous puissions véritablement nous reposer en Dieu. Afin que nous puissions vivre nos vies en sachant que la vie éternelle est à nous, que Dieu marche avec nous sur cette terre, comme notre ami le plus proche et le plus cher, et que nous sommes en sécurité entre ses mains. Pourquoi alors laisser les inquiétudes nous désespérer? Rappelez-vous qui vous êtes, nous dit Jésus, et combien vous avez du prix aux yeux de Dieu! On ne peut avoir un coeur divisé. Si l’on a confiance en Dieu, il faut l’avoir jusqu’au bout et tout lui remettre de nos vies.

Car les inquiétudes sont trompeuses, comme la mort elle-même qui cherche à nous faire croire qu’il ne reste plus rien de l’être aimé. Comme vous le savez, j’ai perdu ma mère, il y a trois semaines. Elle avait 96 ans. Elle m’appelait encore « mon petit gars ». Il m’est difficile de réaliser qu’elle n’est plus là. Et, par ailleurs, je sens toujours sa présence dans l’absence. Comme celle de l’être aimé parti en voyage et dont on vit du souvenir. Il est absent bien sûr, mais jamais loin du coeur. C’est là que l’on touche au grand mystère de la vie à la lumière de notre foi. C’est à cette foi et à cette confiance que Jésus nous convie quand nous sommes confrontés à l’épreuve et à la peur du lendemain.

Il nous appelle à entrer dans le grand mystère de la vie, qui est plus fort que toutes nos morts, malgré les apparences, malgré les menaces, les lendemains incertains, malgré les nuits obscures, malgré le doute et la peine. Jésus nous invite à lui faire confiance.

Et pourquoi le ferions-nous ? Parce que nous avons remis nos vies entre ses mains. Parce qu’il est Dieu et qu’il ne saurait nous tromper. Parce que la voie qu’il nous propose est celle de la véritable sagesse, du vrai bonheur, où il nous est demandé de vivre nos vies avec cette conviction que nous sommes déjà vainqueurs quoiqu’il arrive, et que prendre la parole du Christ au sérieux est la meilleure façon pour nous de lui montrer que nous l’aimons et que nous avons confiance en lui.

En retour, il nous donne la force de relever le défi quotidien de nos vies sur terre. Il met en nous cette confiance profonde comme la mer où, en dépit des flots déchaînés parfois, les profondeurs gardent toujours leur calme et leur sérénité.

J’aimerais citer, en conclusion, ce qu’une correspondante m’écrivait un jour, en me parlant de son quotidien vécu à la lumière de la foi, de l’espérance et de la charité. Elle m’écrivait ceci :

« La foi : Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras. La charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux de 86 ans atteint de la maladie d’Alzheimer, avec amour après plus de 56 ans de vie commune. L’espérance! elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour, auquel je crois, où nous serons définitivement réunis dans la paix. »

Oui, frères et soeurs, la présence de Dieu dans nos vies à ce pouvoir de nous donner la paix, la paix véritable, celle qui vient d’en haut, et qui nous fait tenir fermes et confiants au coeur des tempêtes de la vie, et de chacune des journées qui nous est donnée, car, nous le savons maintenant en Jésus Christ, combien nous avons du prix aux yeux de Dieu. Nous valons plus que tous les oiseaux du ciel, et que la somme de toutes nos épreuves, car nous sommes ses enfants. Amen.

Yves Bériault, o.p.

 

Savoir enraciner son espérance

Une animatrice à la télévision française nous a bien fait rire ici au Québec, lorsque parlant du froid qui s’abattait sur la France, avec un – 4 Celsius, elle avait parlé d’un « froid Arctique! »

Actuellement, nous connaissons une vague de froid exceptionnelle un peu partout au Canada. Le thermomètre indiquait – 32 Celsius la nuit dernière à notre couvent! Notre hiver est long, très long même, comme une longue traversée de désert, et il y a là des leçons à retenir pour nous chrétiens.

Imperceptiblement, la vie se fraie un chemin au coeur du long hiver que connaît l’église d’ici. Il nous faut retenir la leçon des saisons et de l’histoire afin de mieux enraciner notre espérance. L’hiver est trompeur.

Il y a plusieurs années, une communauté chrétienne à laquelle j’appartenais, avait accueilli deux familles de réfugiés cambodgiens. J’étais allé chercher l’une de ces familles en plein mois de janvier, les ramenant de leur « hôtel refuge » de Montréal à ma petite vallée des Laurentides. Pour la première fois, ils voyaient nos vastes forêts et je lisais une pointe d’inquiétude dans leurs yeux. Le père, devant le regard insistant de sa femme, osa enfin me questionner. Il me demanda ce qui avait bien pu arriver aux arbres pour qu’ils soient tous morts, dénudés de leurs feuilles. Je lui expliquai alors que nos arbres perdaient tous leurs feuilles en automne pour s’endormir dans un profond sommeil. Mais le printemps venu, je l’assurai qu’ils retrouveraient leur vitalité et leurs feuilles. Cette explication sembla le satisfaire et nous poursuivîmes notre route jusqu’à l’Annonciation.

Après les affres de la guerre au Cambodge, une nouvelle vie commençait pour cette famille. Les mois passèrent, et l’été venu mes nouveaux amis m’avouèrent, mi-amusés, mi-confus, qu’ils n’avaient pas vraiment cru mon explication au sujet des arbres. Ce n’est qu’en expérimentant eux-mêmes cette réalité complexe, et combien mystérieuse de nos saisons, qu’ils purent comprendre à leur tour ce que signifie cette attente du renouveau au coeur de la vie! Chaque année maintenant ils entendent eux aussi cet appel des saisons qui leur dit : osez espérer !

Quand l’épreuve se présente

« On voudrait se cacher dans l’ombre d’une prière silencieuse. »

Maurize Zundel. L’Évangile intérieur. Saint-Augustin, 1998, p. 49.

Renaître des pertes de la vie de Jean-Paul Simard

Renaître des pertes de la vie

Éditeur : MÉDIASPAUL CANADA
ISBN : 9782894209363
Pages : 158
Collection : Hors collection
Section : Livres
Catégorie : PSYCHOLOGIE
Sous-Catégorie : Généralités
Parution : 2014-01-31
24,95 $ 

Description

Toute personne connaît un jour la souffrance, les deuils, l’échec, le malheur. Pourtant, chaque perte ou chaque mort porte son potentiel de résurrection, car la vie est intelligente et généreuse, prévoyant des mécanismes de défense et d’adaptation et couronnant de bienfaits les épreuves bien surmontées. Ce livre nous propose de lui faire confiance et d’avoir foi en notre propre chemin. Écrit sous forme de variations sur le thème de la renaissance, il en décline toutes les harmoniques en une invitation à laisser s’élever en nous, même dans l’adversité, le merveilleux chant de la vie.

Jean-Paul Simard est spécialiste en anthropologie spirituelle. Il s’intéresse particulièrement à la personne dans son ques¬tionnement intérieur et aux rapports entre la spiritualité, la santé et la guérison.

Prière de sainte Catherine de Sienne

sienna-apotreCatarina Benincasa, plus connue sous le nom de Catherine de Sienne (née le 25 mars 1347 à Sienne, en Toscane, et morte le 29 avril 1380 à Rome), est une tertiaire dominicaine mystique, qui a exercé une grande influence sur l’Église catholique. Elle est déclarée sainte et docteur de l’Église.

« O Trinité éternelle! ô Déité! … vous êtes une mer sans fond où plus je me plonge, plus je vous trouve, et plus je vous trouve, plus je vous cherche encore. De vous, jamais on ne peut dire : c’est assez ! L’âme qui se rassasie dans vos profondeurs vous désire sans cesse, parce que toujours elle est affamée de vous, Trinité éternelle… Car j’ai goûté et j’ai vu, avec la lumière de mon intelligence dans votre lumière, votre abîme, ô Trinité éternelle, et la beauté de la créature. En me contemplant en vous, j’ai vu que j’étais votre image, et que vous m’avez donné votre puissance à vous, Père éternel, avec dans mon intelligence la sagesse, qui est votre Fils unique, en même temps que l’Esprit-Saint qui procède de vous et de votre Fils, faisait ma volonté capable de vous aimer… O abîme, ô Divinité éternelle! Océan sans fond! »

Catherine de Sienne (Oraison 22, 10)

Homélie pour la Semaine de l’unité des chrétiens

3e dimanche du temps ordinaire. Année A.

Je garde un souvenir douloureux de mon enfance, alors que j’avais huit ou neuf ans. C’était un dimanche et la rumeur avait vite circulé dans mon petit quartier tout neuf de banlieue que des témoins de Jéhovah faisaient du porte-à-porte. C’était du jamais vu à cette époque des années cinquante. De bons pères de famille, trois ou quatre, je crois, s’étaient rapidement mobilisés afin de chasser ces intrus. J’ignorais tout des témoins de Jéhovah et j’avais peur. Pourtant en les voyant entourés par ces hommes en colère et hostiles, je me souviens aussi d’avoir éprouvé un sentiment indéfinissable de honte. Sentiment que je n’ai jamais oublié en lien avec cette scène de violence pour le jeune enfant que j’étais.

Pourquoi vous partager ce souvenir? C’est que chaque année, partout dans le monde, la semaine qui vient de passer, et qui se termine avec ce dimanche, est consacrée à l’unité des chrétiens. C’est une semaine de prière, de rencontres et de réflexion visant à permettre un rapprochement entre les chrétiens et les chrétiennes de différentes confessions.

Parfois, je serais tenté d’appeler cette semaine la Semaine de prière pour l’unité des théologiens, des chefs d’Église. Car d’une certaine manière, on pourrait très bien dire que nous n’y sommes pour rien si les Églises sont séparées; c’est en haut lieu que ces questions se sont décidées, entre chefs d’Églises, entre les rois, entre les chefs de guerre. Les peuples n’ont eu d’autre choix que de les suivre. Nous ressemblons un peu aux enfants du divorce qui sans être responsables du divorce de leurs parents se retrouvent à vivre avec l’un des deux, et nous sommes invités à prier afin qu’ils se rapprochent et se réconcilient.

Je fais un peu d’humour ici et vous conviendrez avec moi qu’en rester à une telle vision serait un peu simpliste, car nous avons nous aussi notre part de responsabilité face à l’avenir; et les germes de divisions qui déchirent l’Église sont aussi présents en nous.

Cette semaine de l’unité des chrétiens qui s’achève n’est pas vraiment une fête : division avec l’Église orthodoxe, division avec les Églises de la Réforme protestante, division avec l’Église anglicane, divisions à l’intérieur même de ces Églises et de la nôtre. On ne peut quand même pas célébrer une blessure, surtout lorsqu’elle atteint le Corps du Christ et qu’elle devient un scandale pour plusieurs, que l’on soit chrétiens, incroyants ou d’une autre religion.

Tout cela est bien humain, et il n’y a pas de quoi se réjouir. C’est pourquoi cette semaine de l’unité des chrétiens n’a de sens que si elle est vécue en quelque sorte comme un mini-carême, un temps de pénitence et de réconciliation, une semaine où les chrétiens et les chrétiennes prennent le temps de se reconnaître pécheurs, et qui, en tant que membres solidaires de leurs Églises respectives, reconnaissent aussi qu’ils sont blessés par cette situation. La semaine de l’unité des chrétiens vient nous rappeler que nous sommes divisés, que c’est là une situation intolérable et scandaleuse, une situation qui devrait nous faire souffrir si nous aimons l’Église de Dieu.

Mais par où commencer ce travail de guérison? Jean-Paul II avait fait cette remarque étonnante, un jour, au sujet de nos différends avec les protestants. Il avait affirmé qu’il y avait aussi des sources d’enrichissement réciproque suite à ces divisions. L’Esprit Saint ne se laisse pas arrêter par nos différends. Seuls le dialogue et l’amitié peuvent nous amener à la rencontre de nos frères et sœurs chrétiens séparés, mais disciples du Christ eux aussi. Et ensemble nous pouvons enrichir et approfondir notre connaissance de Dieu, malgré nos divisions. À preuve, les liens d’amitié des papes récents avec des pasteurs ou des rabbins.

Par ailleurs, c’est le pape Paul VI qui affirmait : « On ne peut aimer le Christ si l’on n’aime pas l’Église ». Et il me semble que cette semaine de l’unité est un temps idéal pour réfléchir aussi à notre propre appartenance à l’Église. Nous demander comment nous faisons Église en tant que catholiques. Car les divisions prennent leur source au coeur même de l’Église, lorsque nous oublions que nous sommes appelés à vivre ensemble l’évangile dans l’unité.

Comme le demande saint Paul aujourd’hui dans sa lettre aux Corinthiens : « Le Christ est-il donc divisé? » Il ne peut y avoir de divisions entre nous, car nul n’est croyant pour lui-même. Ce n’est pas uniquement à titre d’individus que nous sommes venus à la foi, mais avant tout à titre de membres du peuple de Dieu.

C’est pourquoi la semaine de l’unité des chrétiens nous invite aussi à réfléchir à notre rapport à l’Église, et qui ne peut être dissocié de l’Église visible, et de tout ce qu’elle porte avec son pape, ses évêques, ses instituts religieux, ses théologiens, ses communautés chrétiennes, ses fidèles, ses missionnaires, ses forces, ses faiblesses et même ses scandales. Est-ce que par notre attitude les gens qui nous entourent reconnaissent chez nous cet amour de l’Église dont parle Paul VI, un attachement véritable à sa Tradition, un souci affectueux pour ses difficultés, une solidarité réelle avec les défis auxquels elle doit répondre et qui sont aussi les nôtres? Ou encore donnons-nous l’impression d’adolescents en guerre perpétuelle avec leurs parents et qui à la moindre occasion en profitent pour les dénigrer.

Comme plusieurs d’entre vous, je dois avouer que je souffre de voir tant de chrétiens et de chrétiennes s’en prendre à l’Église, au pape et aux évêques, sous prétexte qu’ils ne sont pas d’accord avec eux, sous prétexte qu’ils n’agissent pas comme eux le feraient, ou parce qu’ils ne prennent pas les décisions qu’eux-mêmes prendraient s’ils étaient en position d’autorité. À partir du moment où on ne les reconnaît plus comme des frères qui ont la responsabilité de conduire le peuple de Dieu, l’on s’engage déjà sur la pente des divisions.

Mais il faut bien nuancer ici. Nous avons le droit d’avoir des opinions et d’être en désaccord. Le droit de critique est essentiel dans l’Église. Les institutions et leurs traditions sont des outils qu’il faut savoir remettre en question, à l’écoute des signes des temps comme le soulignait le concile Vatican II. Mais là où le bât blesse, c’est le manque d’amour que l’on constate souvent dans ces critiques, l’aigreur, sinon l’hostilité, l’esprit de division et de moquerie. Ce ne sont pas là des attitudes inspirées par l’Esprit Saint, car l’Esprit de Dieu n’est pas un esprit de rancune, de jalousie ou de haine. Et souvent c’est par de telles attitudes que commencent les schismes qui déchirent le Corps du Christ.

C’est saint Jean qui écrit dans sa première lettre : « Puisque Dieu nous a tant aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres… car si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour atteint en nous la perfection ». Cette semaine de l’unité nous rappelle que ce défi est aussi à vivre entre nous, dans notre paroisse, dans notre diocèse, dans notre Église universelle, car comme l’affirme le pape François en cette semaine de l’unité : « il y a un espace pour grandir dans la communion et l’unité entre nous, […] qui vient directement du commandement de l’amour laissé par Jésus à ses disciples ».

Nous le savons, l’amour de Dieu est loin d’avoir atteint sa perfection en nous. C’est un long travail en chantier, et cet idéal nous échappera toujours un peu, car nous sommes pécheurs, et nous marchons sur un chemin de conversion. Mais il ne faut pas nous décourager, car nous ne sommes pas seuls ni laissés à nous-mêmes, et la victoire du Christ nous le savons est assurée.

C’est pourquoi au terme de cette semaine de l’unité des chrétiens, nous nous tournons vers Dieu avec nos frères et nos soeurs de toutes les Églises, afin de nous rappeler que c’est par Lui que se fera notre unité définitive, et que tout ce qu’Il nous demande, c’est d’avoir un cœur volontaire, de devenir des instruments dociles entre ses mains au service de la paix, de la réconciliation et de l’unité. Amen.

Yves Bériault, o.p.

J’existe ! (Maurice Zundel)

L’enfant qui arrive à faire cette découverte extraordinaire qui s’exprime en un mot : j’existe, pourrait ajouter aussitôt : mais je n’y suis pour rien. Le pronom personnel auquel il recourt, le « je » qui précède ici le verbe exister, n’est cautionné par aucune initiative qui lui  serait propre. Il ne tient rien de soi, en effet, il est entièrement préfabriqué et il ne subsiste que par la vertu des énergies fournies par l’univers qui le porte.

Selon le cours ordinaire des choses, il en restera là. Il continuera à dire je et moi sur un être qu’il subit et avec lequel il s’identifie par une complicité inconsciente, dont les racines sont affectives et passionnelles. Il deviendra homme au sens zoologique d’appartenance à l’espèce humaine, en s’attachant âprement à soi, comme font tous les vivants à quelque espèce qu’ils appartiennent. Sa complexité physique et psychique ne suffira pas à le faire émerger d’un monde instinctif et à lui assurer une situation transcendante.

Et cependant, si l’on tente de l’asservir, si l’on prétend le réduire à un rôle de pur instrument, s’il est soumis à un régime concentrationnaire, s’il est condamné à subir tous les raffinements d’un lavage de cerveau, il prendra conscience de sa dignité comme de son bien le plus précieux, à travers l’indignité même des traitements dont il est l’objet.

C’est par là que commencera à se faire jour en lui sa dimension proprement humaine et sa vocation d’en réaliser toute l’exigence.

Une dignité inviolable, c’est bien ce qui fonde les droits de l’homme. Mais cette dignité n’est pas donnée avec sa naissance charnelle : il s’agit pour lui de la conquérir dans un continuel dépassement de ses préfabrications. L’homme authentique est toujours en avant de lui-même, dans ce sens qu’il n’atteint réellement à soi qu’en actualisant les possibilités d’une grandeur qui doit être son œuvre.

Dans cette perspective on peut résumer la condition humaine dans cette formule, qui est pour moi la suprême évidence : je ne suis pas mais je puis être.

Zundel, Maurice. JE est un autre. Anne Sigier, 1986. p. 7-8

Bonne et Heureuse année 2014

theotokos2À tous les fidèles lecteurs et lectrices du blogue du Moine ruminant je tiens à souhaiter une année 2014 marquée du sceau de la paix et de la joie de l’Emmanuel, du Dieu-parmi-nous. Avec les images de guerres et d’horreur que nous lègue 2013 et qui nous poursuivent, avec les dérives climatiques et écologiques qui se profilent à l’horizon et dont nous sommes déjà témoins, dans un contexte mondial de globalisation et de capitalisme sauvage au service des élites, il est difficile de poser un regard optimiste sur l’avenir de notre planète. Comme nous avons besoin de cette paix et de cette joie du Christ, que promettait déjà le prophète Isaïe et que nous avons proclamé hier à l’occasion de la belle fête de l’Épiphanie :

Debout, Jérusalem ! Resplendis : elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi.
Regarde : l’obscurité recouvre la terre, les ténèbres couvrent les peuples ; mais sur toi se lève le Seigneur, et sa gloire brille sur toi.
Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore.
Lève les yeux, regarde autour de toi : tous, ils se rassemblent, ils arrivent ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur les bras.
Alors tu verras, tu seras radieuse, ton coeur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi avec les richesses des nations.
Des foules de chameaux t’envahiront, des dromadaires de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens et proclamant les louanges du Seigneur.