La leçon de Nickel Mines

Jésus dans son évangile nous propose une voie inédite dans la lutte contre le mal et la violence, une arme insoupçonnée dans la rencontre du frère ou de la soeur qui se dresse en ennemi. C’est la force du pardon. Non pas le pardon qui est démission ou qui fait fi de la justice et de la vérité, mais le pardon évangélique qui est capable de porter un regard lucide à la fois sur soi et sur l’autre, qui est capable de voir en cet autre, en dépit de ses fautes, le frère ou la soeur qui s’est égaré.Utopique ? Bien sûr ! Comme tout l’évangile d’ailleurs. Mais parce que notre Dieu est le Dieu de l’impossible, ses paroles deviennent promesses pour nous. S’il nous invite à nous pardonner, s’il nous commande de nous aimer les uns les autres jusqu’à aimer nos ennemis, c’est qu’il nous sait capable d’un tel dépassement. Puisque nous sommes capables de Dieu (capax Dei), nous sommes capableS d’aimer et de pardonner. C’est à cela que nous sommes appelés, c’est le coeur de notre vocation de fils et de filles de Dieu.

Jésus nous enseigne une voie de perfection pour accueillir le Règne de Dieu : le don réciproque les uns aux autres de cet amour prodigué si généreusement par Dieu et qui, dans sa pointe extrême, devient pardon, ce pardon total et inconditionnel dont témoigne Jésus sur la croix. En Jésus nos yeux ont contemplé l’Amour à l’oeuvre et nous savons désormais que seul l’amour qui sait pardonner est vrai et digne de ce nom. C’est dans cette vie imitée et contemplée que le pardon prend tout son sens pour les chrétiens et les chrétiennes, où il apparaît comme la seule force capable de soulever le monde et de transformer les coeurs. Pour moi c’est la leçon de Nickel Mines.

Foi et psychologie

A l’époque où j’ai fait l’expérience de ma conversion je travaillais comme psychologue depuis environ un an et demi. J’avais été formé dans une tradition très séculaire et anti-cléricale, ce qui me semble être encore la situation aujourd’hui. Mon expérience de foi n’a pas été seulement une adhésion à un credo. Je dirais que cette expérience n’a surtout pas été cela. J’ai utilisé le mot expérience et, par définition, cela nous situe au-delà des concepts, des définitions et des dogmes.Mon expérience de foi m’a fait vivre tout d’abord une expérience de rencontre spirituelle qu’il est difficile de décrire, non pas parce que cette expérience serait floue, au contraire, mais par respect, par pudeur devant ce mystère que j’ai appréhendé lors d’un moment de prière. Mais toujours est-il que les mois qui ont fait suite à cette expérience m’ont permis de réaliser que la foi en Dieu était quelque chose de mouvant, de vivant. J’ai fait l’expérience d’une relation, d’une vie en moi m’appelant à redéfinir sans cesse mon rapport avec le monde, les autres, Dieu et moi-même. Je vivais un processus de croissance, ma vie spirituelle s’épanouissait peu à peu, je découvrais la prière, la relation à Dieu, je prenais conscience d’être appellé à redéfinir constamment ma relation à Dieu. De mettre peu à peu de côté la recherche de consolations ou d’exaucements, afin d’entrer davantage dans la gratuité de cette relation et, surtout, de redécouvrir l’autre, le prochain.

Je ne pouvais en douter, la vie spirituelle était quelque chose de vivant, avec ses lois propres. Les vies de saints et des saintes, les traités de spiritualité, ne venaient que confirmer ma propre expérience. Mes rencontres avec d’autres croyants et croyantes me faisaient rencontrer des complices, non pas parce que nous faisions partie d’une même « mouvement » ou « Église », mais parce que nous découvrions chez un semblable la joie d’être habité par un même mystère, une même présence. Je ne pouvais plus en douter: la croissance spirituelle avait ses lois propres, son dynamisme tout comme la croissance psychologique, la croissance psycho-affective. Ses lois d’ailleurs, n’étaient pas tellement différentes, puisqu’elles touchaient elles aussi l’ordre du relationnelle et de l’identité personnelle.

C’est pourquoi je demeure convaincu que la croissance psychologique atteint son plein développement lorsqu’elle est capable d’intégrer la dimension spirituelle, la relation au Tout-Autre, Lui qui est à l’origine de toute vie et de toute croissance.

Un grand amour m’attend

Je reviens tout juste d’une absence d’une semaine pendant laquelle j’ai prêché une retraite, d’où mon long silence. En attendant de reprendre la plume, je vous partage ce magnifique texte, d’un auteur anonyme, et qui dit tout :

Ce qui se passera de l’autre côté
Quand tout pour moi
aura basculé dans l’éternité…
Je ne le sais pas !
Je crois, je crois seulement
qu’un grand amour m’attend.

Je sais pourtant qu’alors, pauvre et dépouillé,
je laisserai Dieu peser le poids de ma vie,
mais ne pensez pas que je désespère…
Non, je crois, je crois tellement
qu’un grand amour m’attend.

Si je meurs, ne pleurez pas,
c’est un amour qui me prend paisiblement.
Si j’ai peur… et pourquoi pas ?
Rappelez-moi souvent, simplement,
qu’un grand amour m’attend.

Mon Rédempteur va m’ouvrir la porte,
de la joie, de sa lumière.
Oui, Père, voici que je viens vers toi.
Comme un enfant, je viens me jeter dans ton amour,
ton amour qui m’attend.

9/11

La date est sans contredit la plus célèbre dans l’histoire récente de l’humanité. Pourtant il y a eu des événements beaucoup plus sanglants dans notre triste histoire humaine, mais jamais vécus en direct comme le fût cette attaque des tours jumelles de New York il y a cinq ans. D’où son impact très immédiat sur nos vies, son côté spectaculaire.Qui se souvient par exemple de la guerre de la faim contre l’Irak, à la fin des années 90, qui a fait plus de 90,000 morts chez les enfants de ce pays en une seule année. Pas de mausolé pour ces derniers, ni de président ou de premier ministre venant déposer sa gerbe de fleurs. Il faudrait aussi se rappeler de cela aujourd’hui. Mais je ne veux pas jouer le trouble-fête.

La plupart d’entre nous se rappellent sans doute où ils étaient ce matin du 11 septembre 2001. C’est gravé à jamais dans nos mémoires. En voyant le deuxième avion percuter la seconde tour je me souviens de m’être exclamé : « C’est la guerre! »

Il serait trop facile de se cantonner dans une lecture superficielle de l’événement en traçant simplement une ligne entre innocents et coupables. Il faut plutôt regarder le tout dans un enchevêtrement de clair-obscur où la vérité est la première victime de la guerre et de la démagogie, et ce, des deux côtés des barbelés.

Mais le fait demeure: l’horreur, la haine, la mort-en-direct, un goût de cendre dans la bouche. Un incroyable gâchis, un échec monumental de l’Homme, et dont les puissances occidentales ne pourront jamais se laver les mains. Et pourtant elles semblent avoir choisies la voie de tous les grands potentats et autocrates de l’histoire : la fuite en avant. Je ne cherche pas ici à justifier les terroristes. Il est clair que la haine et le démagogie semblent leur avoir fermé à jamais le coeur et les yeux, et nul ne sait quelle sera l’issue de cette guerre. J’ai bien peur que le pire ne soit à venir. Bien sûr, on ne peut refaire l’histoire, mais il y a urgence dans la recherche de solutions viables et justes à ce conflit, qui s’impose de plus en plus comme une lutte entre l’Occident et le monde musulman.

C’est pourquoi ce tragique anniversaire s’élève comme un appel à tous les hommes et les femmes de bonne volonté. Aujourd’hui, ensemble, il nous faut faire mémoire. Il faut prier. Prier beaucoup pour la paix, afin que s’accomplisse dans notre monde, pour tous les frères ennemis, cette parole de Jésus dans l’évangile de Luc : « la sagesse de Dieu a été reconnue juste par tous ses enfants. » (Lc 7, 35) Puisse cette sagesse nous ouvrir la voie vers la paix et la justice.

Journal de la Trappe (fin)

(février 4) Les adieux sont presque terminés. Je quitte la trappe demain matin. J’ai rencontré le père Abbé ainsi que le prieur. J’ai aussi écrit mon mot de remerciement à la communauté. Le voici :Chers frères,

Le temps est déjà venu pour moi de vous quitter, mais non sans vous dire mille fois merci pour ce privilège qui m’a été accordé de vivre parmi vous pendant un mois, à partager votre prière, votre silence, votre vie fraternelle, tout le quotidien quoi qui fait la vie du moine. J’ai vraiment goûté chacune de ces journées et aucune n’a été superflue ou trop longue, jusqu’à la dernière.

J’ai été très impressionné, à la fois par l’exigence, la profondeur et le sérieux de votre engagement dans cette mission d’Église, et qui ne donne que plus de poids à cette parole de Paul VI : « … le moine est le signe qu’est à l’œuvre dans le monde une force qui transcende tellement les limites de ce monde, qu’elle sera capable de le transfigurer au dernier jour ». Je repars admiratif devant cette belle fidélité au Christ que vous manifestez, et ressourcé aussi de vous avoir côtoyé dans ce quotidien de la vie monastique.

Mon séjour parmi vous était, bien que non prévu, une belle façon pour moi de célébrer mes 25 ans de conversion et mes 25 ans de fréquentation de la Trappe. Soyez assurés que je garderai un souvenir impérissable de ce séjour dont je rends grâce à Dieu. Je quitte en vous portant tous dans mes prières et je me confie à la vôtre.

Bien fraternellement en Jésus Christ,


Le fait ne s’est pas démenti tout au long de ce mois. J’ai été très heureux de vivre ce séjour avec les Trappistes. Trop heureux peut-être, au point où j’éprouve un peu de tristesse à l’idée de partir. Comme si ce séjour m’avait confirmé cette dimension contemplative en moi, qui m’a toujours habité depuis ma conversion, et même avant. Ici à la Trappe, j’ai pu enfin voir ce que c’est qu’une communauté qui a une règle de vie, où le silence a vraiment sa place, où la quête de Dieu semble vraiment présente, où la pauvreté est effective.Pour l’instant, je me dis que je devrai me donner cette vie d’intériorité et de silence dans mon couvent. Je ne crois pas à la possibilité d’une communauté nouvelle, ni d’une réforme. Sombres perspectives. Je voulais vivre mon idéal religieux avec d’autres et je me retrouve bien seul. Mais je rends grâce à Dieu pour sa belle fidélité à mon endroit, pour le bonheur de croire et de goûter sa présence et je lui demande de guider mes pas et de me conduire là où il lui plaira. À la grâce de Dieu. Saint Dominique prie pour moi, prie pour nous. Fin du journal.

Journal de la Trappe (14)

Je n’ai pu compléter ce que j’avais commencé précédemment, mais ce sera pour une autre fois sans doute. Je voulais traiter de la souffrance, du silence de Dieu et, surtout, de l’utilisation que nous faisons de Dieu. Le Dieu « riche en faveurs », nous sommes très à l’aise avec lui, comme notre ami Caillou, mais le Dieu « pauvre », rien à faire! Présentement, je suis en train de lire « Maître Eckhart ou l’empreinte du désert » de Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière, un livre un peu exigeant pour mes connaissances en philosophie, mais qui est néanmoins passionnant. Passionnant parce que l’on y aborde toute la mystique de Maître Eckhart sous l’angle du débat intelligence ou volonté pour accéder à Dieu. Voici quelques extraits :

Parlant du travail d’Albert-le-Grand dans sa consultation des œuvres philosophiques païennes :

« Au point de départ, les fidélités n’étaient donc point si tranchées, et nombreux étaient les échanges entre le courant augustinien transcrivant la pensée de Platon en des termes substantiels et la tradition plus « logicienne » de l’Un de Plotin, s’exposant à travers la technique discursive héritée de Boèce. C’est sous une autre forme que s’exacerba la tension, lorsque le néo-platonisme dionysien affirma plus fortement l’identité entre l’être et l’intellect, s’opposant de la sorte au néo-platonisme augustinien, lequel, relayé par saint Bernard puis par les docteurs franciscains, misait sur l’absolu d’un amour caritatif appelé au relais d’une intelligence tenue pour limitée dans ses capacités unitives. » pp. 40-41

Un thème qui traversera donc les sermons de maître Eckhart est celui de la relation entre l’intelligence et la volonté dans l’homme.

« S’il est hors de doute que l’union s’opère chez lui par voie d’intelligence – s’il rejette donc la position de saint Bernard qui en appelle à la volonté pour conclure positivement là où la raison aurait échoué – la connaissance pour lui est lourde d’une affectivité qui n’est pas étrangère à sa perfection intellectuelle. Ce qui invalide… toute opposition catégorique entre sa mystique « spéculative » et la mystique affective préconisée par les héritiers d’Augustin. » p. 41

Dans son sermon no. 9 nous trouvons un énoncé très clair de la position d’Eckhart :

« J’ai dit à l’École que l’intellect est plus noble que la volonté, et cependant tous deux appartiennent à cette lumière. Un maître d’une autre École dit que la volonté est plus noble que l’intellect, car la volonté prend les choses telles qu’elles sont en lui. C’est vrai. Un œil est plus noble en lui-même qu’un œil peint au mur. Mais je dis que l’intellect est plus noble que la volonté. La volonté prend Dieu sous le vêtement de la bonté. L’intellect prend Dieu dans sa nudité, dépouillé de bonté et d’être. » p.53

Mais sa position dernière aurait été de dire que : « L’accomplissement de la béatitude réside dans les deux : la connaissance et l’amour », même si en terme de hiérarchie, « la palme va à l’intellect ».

Je considère ces questions importantes, car elle touche au fondement même de l’expérience de Dieu, que l’être humain est appelé à faire. Si je me rapporte à ma propre expérience je me souviens de ce moment dans mon cheminement de foi où je souhaitais croire, je désirais croire mais en était incapable. J’avais devant moi toute l’histoire du salut, son pourquoi, son comment. Le tout pouvait faire sens, me disais-je, mais ne me convainquait pas! Au mieux, j’aurais pu me dire croyant en arguant que les preuves en faveur de l’existence de Dieu l’emportaient sur celles de sa non-existence, mais je n’aurais pas eu la foi pour autant. Du moins, cette foi qui fait vivre et à laquelle on s’accroche.

C’est parce que j’avais le désir de croire que j’ai accepté d’aller au bout de ce désir en appelant Dieu à mon secours. Et il m’a répondu. J’ai fait l’expérience de son amour. J’ai voulu sa présence et je l’ai connue. Mais c’est une connaissance toute faite d’amour. Avant que je ne l’aime, lui m’a aimé. Telle a été mon expérience de conversion. Mon expérience première de Dieu a été plutôt de cet ordre du désir, de la volonté de croire, que par le biais d’un acte de l’intelligence. Par ailleurs, c’est ma volonté qui a mû mon intelligence dans cette recherche de Dieu. L’intelligence au service de la volonté!

Le but de Maître Eckhart est de ramener l’homme au seul lieu où il soit « un » avec lui-même, et donc avec Dieu; car être en soi c’est être en Dieu, et « ce qui est en Dieu est Dieu ». p.67

Journal de la Trappe (13)

(janvier 21) Je me suis réveillé ce matin à trois heures, sortant d’un rêve tout en joie, mais dont je ne me souviens pas du contenu. Mais c’est cette joie qui m’a réveillée. J’étais avec des gens et nous venions de vivre une journée extraordinaire, qui se terminait par une montée, comme un sommet et où je m’exclamais : « Quelle joie! Louons le Seigneur! » Et il ne s’agissait pas là d’une formule liturgique, mais d’un immense cri du cœur. C’est extraordinaire de se réveiller ainsi.Je suis resté couché, mais incapable de me rendormir, d’autant plus que mon levé habituel est à 3h45. J’ai donc poursuivi cette louange intérieure, rendant grâce au Seigneur pour cette joie de le connaître et de l’aimer autant, d’être transporté parfois par ce sentiment de sa présence qui m’habite ou du moins d’un grand amour pour lui. Je me suis rappelé alors, qu’au début de ma conversion, j’avais lu dans le livre d’Isaïe le passage suivant :

2:19 Pour eux, ils iront dans les cavernes des rochers et dans les fissures du sol, devant la Terreur de Yahvé, devant l’éclat de sa majesté, quand il se lèvera pour faire trembler la terre. 2:20 En ce jour-là, l’homme jettera aux taupes et aux chauves-souris ses faux dieux d’argent et ses faux dieux d’or, ceux qu’on lui a fabriqués pour qu’il les adore, 2:21 il s’en ira dans les crevasses des rochers et dans les fentes des falaises, devant la Terreur de Yahvé, devant l’éclat de sa majesté, quand il se lèvera pour faire trembler la terre.

Comme ces mots me parlaient alors. Non pas qu’ils n’aient plus de sens, mais mon expérience de foi me faisait éprouver, à la fois, une certaine fascination mêlée de crainte, devant cette éventuelle manifestation de Dieu à la fin des temps. Comme je prenais conscience de ma petitesse et de mon indignité devant la grandeur de Dieu!

Je vis beaucoup moins ces sentiments aujourd’hui. Dois-je le regretter? Je ne crois pas, car Dieu n’est pas quelqu’un dont j’ai peur, dont je crains la venue, bien que l’idée de sa grandeur me donne le vertige. Mais je vis plus en confiance je dirais. Il y a une plus grande paix dans cette relation qui n’en est plus à l’état de la nouveauté d’il y a 25 ans.

Dieu m’est un proche, une présence que j’aime, à qui je veux tout donner. Et je me sais aimé de lui. Je le sais bienveillant à mon endroit, patient, plein de miséricorde et de pardon. Il m’aime non seulement comme un père, mais parce qu’il est mon Père. Et lui et le Christ ne font qu’un.

Dieu fait signe dans nos vies. De mille et une manières. Mais nous sommes aveugles. Alors les jours passent, la vie s’écoule et nous ne voyons rien, nous n’entendons rien. Il est vrai sa présence n’est pas facile à déchiffrer, car elle demande une écoute toute enracinée dans l’attention et la prière, dans ce que j’appellerais le souci pour Dieu.

Journal de la Trappe (12)

(janvier 20) Je réalise que depuis dix jours j’avais comme un démon sur le dos. Je portais un regard de plus en plus dur et négatif sur ma Province, bien que la situation ne soit pas rose. Mais c’est là où je suis planté. Je me dois donc d’y grandir et d’y espérer.Pour compléter le tout, hier avant de me coucher, je lisais le «De la Considération» de saint Bernard, dans lequel il donne ce conseil au pape Eugène III. Ce texte n’a rien perdu de sa pertinence pour chacun et chacune de nous:

«Et toi donc, dis-le moi, où es-tu jamais libre? Où peux-tu trouver abri? Où peux-tu être toi-même? Partout c’est le vacarme, partout c’est le tumulte; oui, partout tu es accablé par le joug de la servitude.» (5)

«De même, si tu entends te dévouer à tous, à l’exemple de Celui qui s’est fait tout entier à tous, j’approuverai l’humanité de ton dévouement, mais seulement s’il est total. Comment pourrait-il l’être, toi excepté? Tu es un homme, toi aussi. Si tu veux donc que ton humanité soit parfaite et totale, il faut que le sein qui accueille tous les autres te compte toi-même. S’il en était autrement, à quoi te servirait, selon la Parole du Seigneur, de gagner le monde entier en étant seul à te perdre? Alors que tous les autres font leur profit de toi, sois donc, toi aussi, l’un de ceux qui en profitent. Pourquoi serais-tu seul privé du don de toi? Vas-tu, longtemps encore, laisser errer ton cœur sans qu’il revienne? Vas-tu, longtemps encore, refuser de te recevoir toi-même, parmi les autres et à ton tour? Alors que tu te dois aux sages et aux fous, vas-tu te refuser seul à toi-même? L’ignorant et le savant, l’esclave et l’homme libre, le riche et le pauvre, l’homme et la femme, le vieillard et l’adolescent, le clerc et le laïc, le juste et l’impie, tous indistinctement auraient part à toi-même, tous pourraient boire à ton sein comme à une fontaine publique, et toi, seul de tous, tu te tiendrais à l’écart et altéré?»

«…bois, toi aussi, parmi les autres, de l’eau que tu auras puisée à ton propre puits… Rappelle-toi donc, je ne dis pas toujours, je ne dis même pas souvent, mais seulement de temps en temps, que tu te dois aussi à toi-même. Tire profit de toi, sinon avec, du moins après tout le monde. Pourrait-on moins te demander?» [6]

J’ai donc retrouvé une paix que je n’avais plus depuis mon arrivée à la Trappe. Cette journée d’hier a vraiment marquée un retournement. J’attends la suite…

Journal de la Trappe (11)

(janvier 19) Ce matin je suis allé faire une marche au levée du soleil. Une journée d’hiver extrêmement froide, avec un soleil éblouissant. Cela me rappelait ma campagne de Saint-Jacques de Montcalm. En contemplant ce levé de soleil, je me souvenais de cette belle nature qui m’entourait à Saint-Jacques et le souvenir me revenait aussi de ces levés de soleil qui comportaient alors, malgré leur beauté, comme un manque. Qui ressemblaient parfois à des « levés de solitude », n’ayant pas ce même éclat que je vois, maintenant que j’ai la foi. Je revivais ce souvenir en marchant ce matin dans l’aube glacée et je rendais grâce à Dieu. Par ailleurs, hier je crois avoir mis fin au combat qui m’habite depuis mon arrivée à la Trappe. Tous les matins je me lève à 3h45 pour l’office de Vigile et, malgré la fatigue, c’est toujours une très grande joie. Hier matin, j’étais particulièrement enthousiaste, heureux de pouvoir célébrer ainsi les louanges du Seigneur au milieu de la nuit. Plus l’office progressait, plus je touchais à mon désir de devenir moine. De mener, moi aussi, cette vie, au point où, je suis sortie de l’église après ma méditation, tout triste. Car je réalisais que je devrais sans doute entreprendre des démarches afin d’aller au bout de cet « appel intérieur ». J’étais triste, non pas à cause du choix, mais à cause du fait de devoir sans doute quitter l’Ordre des Prêcheurs, quitter mes frères, qui verraient mon départ comme un jugement porté sur leur vie, sur notre vie, et c’en serait un effectivement. Je pensais à mes parents, mes amis, les jeunes de l’université qui auraient peut-être l’impression que je les abandonne.

J’étais habité d’un grand tourment, que je portais dans la prière tout au long de la journée. Mais c’est au moment d’un temps d’oraison qu’une inspiration, une petite voix intérieure, m’amena à mieux cerner mon désir. En un mot : je goûte mon séjour à la Trappe à cause des temps de prière, naturellement, de la paix, du silence extraordinaire. Mais ce qui m’apporte le plus, c’est sans doute tout le temps que j’ai pour lire, réfléchir. Et la petite voix me disait : « une fois moine, combien de temps te restera-t-il pour lire, réfléchir, en dehors du travail régulier d’une journée de moine ». C’est alors que je réalisai que cette vie de Trappiste n’accordait pas tellement de place à ce type d’activité. La prière chorale, elle, occupe beaucoup de place, mais ce n’est pas cet aspect de mon séjour qui m’a séduit le plus.

Je découvris que je n’avais pas cette vocation particulière à la prière chorale sept fois par jour, bien que je m’y donne volontiers pendant mon séjour. Mais je ne suis ici que pour un mois, pas pour toute une vie. Tandis que l’aspect étude, qui me passionne, n’a pas vraiment une grande place ici. Je réalisai alors que là où je pouvais sans doute le mieux vivre cette dimension c’était chez les Dominicains. Il n’en tient qu’à moi de mieux organiser ma vie. En somme, mes doutes m’ont comme amenés à redécouvrir le cœur de ma vocation.

Journal de la Trappe (10)

(janvier 18) Présentement, nous sommes en retraite à la Trappe. Elle est donnée par un moine bénédictin belge, Benoît Sandaert. Il est exégète de métier et ses propos sont d’une grande profondeur. J’admire la beauté de sa voix, son calme intérieur et sa simplicité. Tout ceci, en même temps que ses propos, font appellent à un très grande érudition. Cela me rend envieux, je m’en confesse et, surtout, c’est là une de ces nombreuses situations, depuis mon entrée en année sabbatique, qui vient me rappeler tout le sérieux que je dois mettre à l’étude, la prière. Retourner aux sources, faire lectio, goûter les textes, les prier, entrer dans l’intelligence de la Parole de Dieu. Je réalise à quel point nous avons perdu le sens de cette contemplation du mystère dans notre Province. Non pas chez tous les frères qui prêchent, bien sûr. Mais très peu seraient capables de prêcher avec cette profondeur du Père Sandaert, moi le premier. Quelle honte pour nous les frères prêcheurs! Le Père Sandaert nous rappelait hier, fête de Saint Antoine, une anecdote au sujet de ce dernier. Il est seul dans sa grotte, au désert, là où il s’est retirer pour finir ses jours. Il est nu comme un ver, comme se doit de l’être tout bon ermite. Il se frappe le corps, gémit et prie devant le Seigneur. Alors il entend une voix qui l’appelle. C’est le Seigneur. Ce dernier lui demande s’il lui a tout donné. Antoine affirme que si, « tu vois bien, je n’ai plus rien, je suis nu ». Mais le Seigneur insiste: « M’as-tu tout donné Antoine? », et Il finit par lui révéler qu’il ne lui a pas tout donné, il ne lui a pas donné ses péchés!

Le prédicateur n’a pas développé le sens de cette anecdote. Mais moi j’y vois un bel exemple pour une prédication sur le pardon des péchés. Il faut savoir non seulement s’accuser de ses fautes, mais être capable aussi d’en déposer le fardeau au pieds du Seigneur. Tout lui donner, c’est non seulement accepter son pardon et sa miséricorde, mais aussi accepter de ne plus regarder en arrière. « M’as-tu tout donné? »

Une autre belle anecdote de notre prédicateur. Il y a ce prêtre à la sacristie qui se prépare à présider l’eucharistie et sur le mur il y a cette affiche qui comporte un mot de mère Térésa : « Dis ta messe comme si c’était ta première; dis ta messe comme si c’était ta dernière; dis ta messe comme si c’était ton unique. »

Journal de la Trappe (9)

(janvier 16 – suite) Je réalise que je ne connais rien de la vie monastique et de son histoire. Je découvre ici la figure de saint Bernard de Clairvaux! Quel personnage, quel homme inspiré. Voici un exemple de ses écrits, tiré d’une homélie sur le Cantique des cantiques: « L’amour se suffit à lui-même, il plaît par lui-même et pour lui-même. Il est a lui-même son mérite, à lui-même sa récompense. L’amour ne cherche hors de lui-même ni sa raison d’être, ni son fruit. Son fruit, c’est l’amour même. J’aime parce que j’aime, j’aime pour aimer.

Quelle grande chose que l’amour, si du moins il remonte à Dieu son principe, s’il retourne à son origine, s’il reflue vers sa source, pour y puiser toujours son jaillissement.

De tous les mouvements de l’âme, de ses sentiments, de ses affections, seul l’amour permet à la créature de répondre à son Créateur, non pas certes d’égal à égal, mais tout de même dans une réciprocité de ressemblance.

Dans son amour, Dieu ne veut rien d’autre que d’être aimé. Il n’aime que pour qu’on L’aime; car Il le sait: ceux qui L’aimeront trouveront précisément dans cet amour la plénitude de la joie. Quelle grande chose que d’aimer! » (Extrait de : André Philbée. Saint Bernard. Cerf. 1990.)

Soeur Élizabeth de la Trinité

Soeur Élizabeth de la Trinité, du Carmel de Dijon, disait: « C’est toute la Trinité qui repose en nous, tout ce mystère qui sera notre vision dans le ciel. Que ce soit notre joie! »

Journal de la Trappe

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. Je relisais ce journal aujourd’hui, en panne d’inspiration pour mon blogue, et je me suis dit, tiens! pourquoi pas partager ces réflexions avec ceux et celles qui fréquentent mes prés virtuels!Donc, dès demain, je commencerai à vous livrer ce journal, une fois par semaine.

Marie-Joseph Lagrange

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Par ailleurs, je viens de terminer la biographie critique de Marie-Joseph Lagrange, dominicain, illustre fondateur de l’École biblique de Jérusalem, et de l’introduction de la méthode historico-critique dans l’étude de la Bible dans l’Église catholique. Un grand pionner! Un livre très bien documenté, ce n’est pas un roman!, mais d’un grand intérêt pour tous ceux et celles qui s’intéresse à l’exégèse et à l’histoire des études biblique.

Je retiens cette phrase qui exprime bien la grande simplicité du P. Lagrange:

« J’aime entendre l’Évangile chanté par le diacre à l’ambon, au milieu des nuages de l’encens: les paroles pénètrent alors mon âme plus profondément que lorsque je les retrouve dans une discussion de revue. » (Revue biblique, 1892).

Voici ce que l’on a écrit à son sujet dans la Documentation catholique du 3 mai 1992:

« Les évêques se réjouiraient de voir reconnue officiellement sa sainteté. En effet, dans la vie sacerdotale et religieuse, il a su allier, avec un rare équilibre, la vigueur intellectuelle et la vie religieuse. (…) Il a donné aussi un exemple magnifique de liberté et d’humilité dans la recherche de la vérité; il a laissé enfin un témoignage héroïque d’obéissance à l’Église qui en a été constitué la gardienne… Nous pensons que son exemple mérite d’être proposé dans l’Église d’aujourd’hui. Sa béatification inciterait certainement de nombreux chrétiens à se nourrir plus largement de la Parole biblique, à la recevoir dans l’esprit de l’Église et à la faire fructifier dans l’actualité de leur existence. »

Pour en savoir plus: Montagnes, Bernard. Marie-Joseph Lagrange. Une biographie critique. Cerf, 2004.

La fête de la fidélité

Récemment j’ai participé à une messe où l’on soulignait les anniversaires de mariages des paroissiens. Il est intéressant de constater que cette fête se soit appelée la « Fête de la fidélité ». On aurait pu croire qu’une telle fête aurait porté le titre de « Fête de l’amour », et ce serait tout à fait juste. Mais j’aime beaucoup l’expression « fête de la fidélité », car elle nous renvoie à une dimension fondamentale de l’engagement d’un homme et d’une femme l’un envers l’autre.La fidélité! C’est sur ce terreau de la fidélité, sur ce sol fertile, que l’amour peut grandir, que la fleur du mariage peut prendre racine et s’épanouir. Car dans le mariage, l’amour a besoin d’un partenaire qui s’appelle la fidélité et qui lui permet de persévérer, de traverser les orages, les nuits sombres de l’épreuve.

La fidélité est l’allié de l’amour, sa nourriture, son lieu de repos. C’est cette fidélité qui vient au secours de l’amour et qui lui donne la force de pardonner quand le mariage traverse un temps difficile, qui permet au couple de se soutenir dans une épreuve commune où l’on ne voit plus très bien l’avenir.

Il est facile de tomber en amour, mais il est beaucoup plus difficile d’y demeurer. Nous savons combien la vie commune peut être exigeante, peut-être plus encore de nos jours avec le mode de vie que l’on connaît.

Le mariage est un engagement qui coûte. C’est un engagement qui demande du courage ou une certaine naïveté diront certains, car le mariage implique quand même une mise en commun de deux vies, de deux personnes qui acceptent de se lier l’une à l’autre pour toute la vie, « pour le meilleur et pour le pire », comme le veut une formule traditionnelle. Du moins voilà la vision chrétienne du mariage.

L’homme Et la femme qui s’aiment s’engagent en portant chacun dans leur cœur un grand désir de bonheur où, en se disant « oui » l’un à l’autre, ils se disent: « Tes rêves seront mes rêves, tes peines comme tes joies seront les miennes… Parce que je t’aime… Et parce que je t’aime, je te serai fidèle toute ma vie ! »

C’est ainsi que débute habituellement cette folle entreprise qui très rapidement se heurte aux difficultés du quotidien, aux limites de chacun des conjoints, aux épreuves de la vie, aux pertes de toutes sortes. Et c’est alors que le lien d’amour est mis à l’épreuve et qu’il y a un combat à mener.

Toute chose qui nous tient à cœur demande habituellement que l’on se batte pour elle, et c’est au service de ce combat et de cet amour qu’est donné la grâce du mariage, car « il est fidèle Celui qui vous a appelés! »

Le poème et la poignée de main

Citant le poète Paul Celan, Sylvie Germain écrit: « Je ne vois pas de différence entre une poignée de main et un poème ».Elle ajoute: « Les poèmes, les oeuvres d’art, sont des « poignées de main » qui se prolongent au fil du temps, longuement. Toute une vie parfois. Des poignées de main telles qu’elles inscrivent leur chaleur au plus profond de notre paume, et que le feu très claire qu’elles propagent se faufile en douceur dans notre sang, jusqu’à notre coeur où il se love.

Poignées de main à jamais vives – aussi longtemps puissent-elles demeurer dans l’oubli – et qu’un rien suffit à ramener au jour de notre mémoire, à restituer dans toute leur fraîcheur et leur actualité.

Une main qui revient, à son heure, se poser soudain sur notre épaule, nous caresser furtivement la tempe, ou nous faire juste un signe. Un petit signe de beauté, là où on la croyait anéantie, un petit signe de fraternité, là où celle-ci semblait à jamais perdue. Petit dans sa discrétion, infini dans sa générosité.

(Extrait de: Germain, Sylvie. Etty Hillesum, chemins d’éternité. Pygmalion, 1999. pp. 162-163)

La prunelle de Jésus

Trop souvent nous oublions que Jésus était Juif. Marie sa mère était Juive, ainsi que les apôtres. Tous des Juifs! Et pourtant le rapport entre les chrétiens et les Juifs a toujours été pour le moins problématique. La Shoah n’est pas survenue sans qu’il n’y ait une grande part de responsabilité de la part de l’Église, ou du moins ses membres et représentants. Non pas en tant qu’acteur direct de la Shoah, de nombreux chrétiens ont oeuvré à sauver des Juifs, mais à cause du poids de l’Histoire où sans cesse les Juifs ont été marginalisés par les autorités de l’Église et les Princes chrétiens.

Prenons par exemple le IVe Concile du Latran en 1215, présidé par Innocent III, qui rassemble 412 évêques et 800 abbés de toute la chrétienté. Pour la première fois depuis cinq siècles, un concile général vilipendait « la perfidie des juifs qui s’est implantée en pays chrétiens. » Les règles canoniques votées par l’assemblée déclaraient : « Les juifs doivent porter de façon ostensible des habits différents de ceux des chrétiens, afin d’éviter que des mariages mixtes soient contractés par erreur. Ils doivent cesser leurs pratiques abusives d’usuriers. Il leur est interdit d’exercer toutes fonctions publiques. Dans les jours où les chrétiens célèbrent la passion du Rédempteur, ils ne doivent pas sortir de leur maison, afin d’éviter toutes railleries et conflits. » (p.116)

Cet ostracisme des Juifs au cours des siècles fut clairement reconnu par l’Église en l’an 2000 lors du Jubilé et Jean-Paul II a demandé pardon au nom de l’Église en se rendant prier à Jérusalem devant le Mur occidental du Temple, anciennement appelé le Mur des Lamentations.

Mais il y eut aussi des hommes et des femmes pour s’indigner au fil des siècles du traitement fait aux Juifs. C’est Bernard de Clairvaux qui disait : « toucher aux juifs, c’est toucher à la prunelle de Jésus; car ils sont ses os et sa chair. »

Saint Bernard écrira deux lettres pour condamner les « pogroms » de Rhénanie en 1148. Il parcourra même ces régions pour apaiser les esprits. Il écrit alors :

« Ce peuple a reçu jadis le dépôt de la loi et des Promesses; il a eu les patriarches pour Pères; c’est de lui que le Christ, le Messie béni dans les siècles des siècles, descend selon la chair. » Il poursuit : « Les juifs ne sont-ils pas pour nous le souvenir vivant et le témoignage de la passion de Notre-Seigneur? Dispersés et humiliés […] réduits à un pénible esclavage sous les princes chrétiens […] il viendra un temps où le Seigneur abaissera sur eux un regard propice. Quand les nations païennes seront entrées dans l’Église, à son tour Israël sera sauvé ainsi que dit l’Apôtre (Rm 11, 21). »

Aussi, dans sa longue épître du De consideratione au pape Eugène III en 1150: « Aucune servitude n’est plus ignominieuse et plus pesante que celle des juifs, qui, en quelque endroit qu’ils aillent, la traînent derrière eux et en tout lieu trouvent leurs maîtres! » (Consid. I, 4) (Philbée, André. Saint Bernard. Cerf. 1990.)

Voilà le prolongement de ma réflexion pour faire suite au blogue sur la synagogue. Encore récemment j’ai entendu des chrétiens émettre des propos antisémites et j’en ai eu honte. C’est là une honte pour le Corps du Christ tout entier. Tout homme, toute femme est digne de respect et d’amour. Dieu ne fait pas de distinction entre les races et les peuples. Pourquoi en ferions-nous?

À voir : « Sophie Scholl – Les derniers jours »

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J’ai eu le bonheur de voir un film magnifique et fort émouvant sur le mouvement de la Rose Blanche en Allemagne nazi et l’un de ses membres les plus célèbre: Sophie Scholl. Il s’agit du film: « Sophie Scholl: Les derniers jours ».Je ne puis que vous recommander ce film. « Couvert de lauriers à la Berlinale 2005, Sophie Scholl y a obtenu l’Ours d’argent du meilleur réalisateur pour Marc Rothemund et celui de la meilleure actrice pour Julia Jentsch, ainsi que le Prix du Jury oecuménique. Sophie Scholl a récolté plus d’un million de spectateurs en Allemagne. »

Ce film nous permet de constater que le peuple allemand commence à regarder de plus en plus son histoire récente à travers ceux et celles qui se sont opposés au nazisme. Ce film nous raconte le combat de la jeune Sophie Scholl âgée de vingt ans et qui s’engage avec son frère et des amis dans un mouvement de résistance pacifique contre le régime nazi nommé la Rose Blanche.

Voici le synopsis du film :

En 1943, pendant que Hitler mène une guerre dévastatrice à travers l’Europe, un groupe d’étudiants forme un mouvement de résistance, La Rose Blanche, appelant à la chute du IIIème Reich. D’obédience pacifique, ces membres propagent des tracts antinazis, couvrant les murs de la ville de slogans, et invitent la jeunesse du pays à se mobiliser. Le 18 février, Hans Scholl et sa soeur Sophie – qui font partie du noyau dur du mouvement – sont aperçus par le concierge de l’université de Munich en train de jeter des centaines de tracts du haut du deuxième étage donnant sur le hall. Ils sont immédiatement appréhendés par la Gestapo et emprisonnés à Stadelheim. Durant les jours suivants, l’interrogatoire de Sophie Scholl est mené par l’agent de la Gestapo Robert Mohr…

« Le film nous offre les yeux et le coeur de Sophie pour vivre cette longue angoisse jusqu’à la condamnation. » (Mario Roy. Radio Canada)

Sophie Scholl a été nominé à l’Oscar du meilleur film étranger en 2006.

Site web officiel

L’évangile selon Judas? Ne jetez pas vos évangiles.

Pâques approche et c’est l’occasion pour les médias de se poser l’éternelle question: « Mais qui est donc cet homme? » J’avoue que les motivations des journalistes ne me semblent pas toujours relever d’un grand souci de vérité, car l’approche utilisée est toujours de s’arrêter aux thèses les plus loufoques et, faut-il le dire, offensantes parfois pour le christianisme. Et naturellement ces « découvertes » se font toujours à Noël et à Pâques!Il y a deux ans l’on affirmait avoir découvert le sarcophage de l’apôtre Jacques, pour se rendre compte un an plus tard qu’il s’agissait d’un faux. Il y a une semaine un scientifique nous expliquait le plus sérieusement du monde que Jésus avait probablement marché sur les eaux gelées du lac Tibériade lorsqu’il fut aperçu marchant sur les eaux par ses disciples.

Après l’évangile selon Marie-Madeleine et le Da Vinci Code (voir l’article suivant pour une analyse du roman), voici donc l’évangile selon Judas. Suivront sans doute l’évangile selon Pilate et l’évangile selon Barrabas, à pareille date bien sûr… Le texte appelé « évangile selon judas » semble néanmoins authentique et mérite donc qu’on s’y arrête.

Sans nier l’intérêt scientifique de cette découverte, comme pour tous les documents des premiers siècles de l’église, il faut savoir que cette nouvelle présentation de l’apôtre Judas, comme le souligne le spécialiste de la Bible Rodolphe Kasser, est « une interprétation postérieure, imaginée au IIe siècle ap. J.-C. Vous ne trouverez ici aucune information historique nouvelle sur le véritable Judas l’Iscariote.  »

Cet évangile se situe dans la mouvance des évangiles gnostiques des premiers siècles de l’église, qui cherchaient à faire contrepoids à l’incarnation du Fils de Dieu, mouvements que l’église qualifiait d’hérétiques à juste titre.

« De petits groupes d’initiés, les gnostiques, inspirés par certaines idées philosophiques grecques et par les Ecritures bibliques, réinterprétaient à leur façon le christianisme. Ils pensaient que le véritable Dieu était inconnaissable et incréé hors de toute matière. »

Comme dans tous les autres documents gnostiques, l' »évangile de Judas » présente une négation de l’incarnation, un mépris du corps. Judas devient donc celui qui libère Jésus de cette enveloppe charnelle en le livrant aux Romains. Il fallait y penser, c’est lui le véritable héros des évangiles…

Les sceptiques feront leurs choux gras de cette « découverte » alors que l’église, elle, se tournera « résolument vers Jérusalem » à compter du Dimanche des Rameaux.

Pour en savoir plus je vous conseille l’excellent article de Sophie LAURANT du journal La Croix.

Bon week-end à vous tous. Je prends congé! Bonne Semaine Sainte!

To blogue or not to blogue…

J’ai peu écrit ces derniers temps. Un temps de « vaches maigres » se disent certains pour le moine ruminant? Pas exactement. Mes occupations m’ont tenu à l’extérieur de la ville et de mon pré, mais le blogue m’habitait. C’est un peu comme un enfant à qui l’on a donné la vie. Il faut ensuite s’en occuper. On s’en souci.C’est mystérieux cette relation avec des lecteurs et des lectrices des quatre coins du monde, avec qui l’on partage sans se connaître. C’est lorsque vous m’écrivez que je prends alors conscience de l’impact d’un blogue. De petites phrases anodines qui parfois viennent éclairer un pan de vie quotidienne.

J’ai eu la chance le week-end dernier de participer à un colloque sur Catherine de Sienne. J’en suis revenu tout plein de ce feu cathérinien. Catherine écrira dans l’Oraison numéro XXII :

« Dans ta nature, Déité éternelle, je connaîtrai ma nature. Et quelle est ma nature, amour inestimable? C’est le feu parce que tu n’es autre que feu d’amour, et c’est de cette nature que tu as donnée à l’homme puisque par feu d’amour tu l’as créé. Et ainsi toutes les autres créatures et toutes les choses créées, tu les as faites par amour. »

Quelle femme! Je comprends qu’elle soit co-patronne de l’Europe, car Catherine était une femme forte et inspirée, une figure prophétique dans une Europe en mutation. De plus, elle est aussi docteur de l’Église, la première à recevoir cette reconnaissance avec Thérèse d’Avila.

Mais le grand mérite de Catherine de Sienne est de nous faire entrer dans l’intimité de l’amour de Dieu à travers son Dialogue, ses Lettres et ses Oraisons. Sa doctrine spirituelle semble inépuisable à qui s’en approche, tellement elle a contemplé Celui qu’elle appelle: « Déité éternelle », « Amour inestimable », « Feu qui sans cesse brûle », la « douce première vérité ». Elle parlait ainsi à Dieu:

« O Trinité éternelle! ô Déité! … vous êtes une mer sans fond où plus je me plonge, plus je vous trouve, et plus je vous trouve, plus je vous cherche encore. De vous, jamais on ne peut dire : c’est assez ! L’âme qui se rassasie dans vos profondeurs vous désire sans cesse, parce que toujours elle est affamée de vous, Trinité éternelle… Car j’ai goûté et j’ai vu, avec la lumière de mon intelligence dans votre lumière, votre abîme, ô Trinité éternelle, et la beauté de la créature. En me contemplant en vous, j’ai vu que j’étais votre image, et que vous m’avez donné votre puissance à vous, Père éternel, avec dans mon intelligence la sagesse, qui est votre Fils unique, en même temps que l’Esprit-Saint qui procède de vous et de votre Fils, faisait ma volonté capable de vous aimer… O abîme, ô Divinité éternelle! Océan sans fond! » (Oraison 22, 10)

Et les spirituels maintenant…

« L’unité de deux saints qui ne se connaissent pas est plus réelle et plus intime, incommensurablement, que celle d’une branche à une autre branche du même arbre nourrie de la même sève… » (Jules Montchanin, Écrits spirituels, Paris, 1965, p.120). »…la prière personnelle, même accomplie dans les secret, n’est pas un acte purement privé. Cette démarche que personne ne peut faire à ma place, n’est absolument pas celle d’un isolé; elle s’enracine et s’épanouit dans la communion. Quand je dis à Dieu : « Père », je me situe en fils, mais quand je dis : « Notre Père », je me situe aussi et du même coup en frère de tous ceux qui le disent également – et même de ceux qui ne savent peut-être pas le dire. « Il y a beaucoup d’âmes, disait Paul Claudel, mais il n’y en a pas une seule avec qui je ne sois en communion par ce point sacré en elle qui dit Pater Noster » (Paul Claudel. Cantique de Palmyre, Conversation dans le Loir-et-Cher, éd. Pléiade, p.9).

« L’on ne se sauve pas tout seul. Nul ne retourne seul à la maison du Père. L’un donne la main à l’autre. Le pécheur tient la main du saint et le saint tient la main de Jésus » (Charles Péguy).